TRAITÉ XCVIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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QUATRE-VINGT-DIX-HUITIÈME TRAITÉ.

SUR LA MÊME LEÇON.

 

LAIT ET ALIMENTS SOLIDES.

 

L'enseignement catholique est le même pour tous, mais tous ne le saisissent pas de la même manière ; les uns le comprennent mieux, les autres ne le comprennent pas aussi parfaitement. Ce que les uns comprennent s'appelle la nourriture des spirituels, des parfaits : ce que les autres ne comprennent guère se nomme le lait des enfants, des charnels ; à ce défaut d'intelligence, ils suppléent par la foi. On leur dit des choses relevées pour leur prêcher la croyance Catholique, mais on ne peut s'y appesantir dans la crainte de les surcharger, tandis qu'aux spirituels on peut en parler à l'aise. Il n'y a donc aucune opposition entre un enseignement moins haut et une doctrine plus élevée, si tous deux restent conformes à la foi ce à quoi il faut faire attention de part et d'autre.

 

1. De ce passage où Notre-Seigneur dit « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant », est née une difficulté sérieuse que je me souviens d'avoir remise, pour la traiter plus à loisir ; car la longueur de mon précédent discours m'avait obligé de le terminer là. C'est donc le moment de tenir ma promesse: je tâcherai de le faire comme Dieu m'en fera la grâce, puisqu'il a mis dans mon coeur la pensée de l'entreprendre. Voici la question Les hommes spirituels ont-ils dans leur doctrine des maximes qu'ils cachent aux hommes charnels et qu'ils découvrent aux hommes spirituels? Si nous disons: ils n'en ont point; on nous répondra: Que signifie donc ce que disait l'Apôtre dans son épître aux Corinthiens : « Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels ; mais comme à de petits enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné du lait et non une nourriture plus forte ; car vous ne pouviez encore les supporter ; et même maintenant vous ne le pouvez pas, car vous êtes encore charnels (1) ? » Si, au contraire, nous répondons oui, il est à craindre et il faudrait y prendre garde, qu'on en prenne occasion d'enseigner en secret des choses mauvaises; sous le nom de spirituelles on les ferait passer pour des choses placées bien au-dessus des hommes charnels, et, par ce moyen, non-seulement on les justifierait,

 

1. I Cor. III, 1, 2.

 

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mais on les glorifierait en les annonçant.

2. D'abord, votre charité doit le savoir, c'est de Jésus-Christ crucifié que l'Apôtre affirme avoir nourri ces petits enfants comme d'un lait proportionné à leur faiblesse. Or, son corps, qui est véritablement mort après avoir été criblé de blessures, son sang qui s'est échappé de ses plaies , les hommes charnels ne s'en font pas la même idée que les hommes spirituels : pour ceux-là, son humanité n'est encore que du lait ; pour ceux-ci, elle est une nourriture solide; car, bien qu'à son sujet ils n'en entendent pas plus que les autres, ils y comprennent néanmoins davantage. En chacun l'âme ne perçoit pas d'une manière égale ce que la foi donne à tous dans une égale mesure. Aussi Jésus crucifié et prêché par les Apôtres a-t-il été pour les Juifs un scandale, pour les Gentils une folie, et pour ceux qui étaient appelés soit juifs, soit gentils, la force et la sagesse de Dieu (1). Pareils à des enfants, les hommes charnels recevaient leurs enseignements uniquement par la foi qu'ils y ajoutaient : les spirituels étant plus capables les considéraient en même temps avec les yeux de leur intelligence. Pour les premiers, c'était une sorte de lait; pour les autres, c'était une nourriture solide. Non pas que ces vérités aient été prêchées publiquement aux uns, et annoncées secrètement aux autres. Mais ce que tous entendaient également, puisqu'on le leur prêchait en public, chacun le comprenait selon sa capacité particulière. Jésus-Christ a été crucifié et il a répandu son sang pour la rémission des péchés, et cette passion du Fils unique de Dieu nous montre le prix de la grâce divine. Personne donc ne doit se glorifier dans l'homme ; mais comment comprenaient-ils Jésus crucifié, ceux qui disaient : « Moi je suis de Paul (2)? » Le comprenaient-ils de la même manière que Paul lui-même? Cet Apôtre disait : « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (3) ! » De Jésus-Christ crucifié il tirait donc une nourriture solide pour lui-même et selon sa capacité, et il nourrissait les Galates d'un lait proportionné à leur faiblesse. Enfin, il savait que ce qu'il écrivait aux Corinthiens pourrait être compris d'une manière par les spirituels, par les plus capables, et d'une autre par ceux

 

1. I Cor. I, 23, 24. — 2. Id. 12. — 3. Galat. VI, 14.

 

qui étaient plus faibles ; aussi leur dit-il , « Si quelqu'un parmi vous pense être prophète ou spirituel, qu'il reconnaisse que ce que je vous écris est le commandement du Seigneur. Mais si quelqu'un veut l'ignorer, il sera ignoré lui-même (1) ». Il voulait donc que la science des spirituels fût solide et qu'ils eussent non-seulement la foi, mais encore une connaissance certaine. Ainsi les hommes charnels croyaient les mêmes choses que les spirituels, sans en avoir, comme eux, l'intelligence. « Celui qui l'ignore », dit-il, « sera ignoré » ; parce qu'il ne lui a pas encore été donné de comprendre ce qu'il croit. Lorsque pareille chose arrive dans l'âme de l'homme, on dit que cet homme est connu de Dieu, parce que Dieu lui fait la grâce de le connaître, ainsi qu'il est dit ailleurs : « Mais maintenant connaissant Dieu, ou plutôt connu par Dieu (2) ». Car ce n'est pas d'alors que Dieu les connaissait, puisqu'il les avait connus et élus avant la création du monde (3) ; mais alors il se faisait connaître d'eux.

3. Nous le savons donc déjà, les vérités que les spirituels et les charnels entendent en même temps, ils les prennent chacun selon sa capacité, ceux-ci comme des petits enfants, ceux-là comme des hommes faits ; ceux-ci comme un lait qui les nourrit, ceux-là comme un aliment solide ; il n'y a, par conséquent, aucune nécessité de tenir secrètes. quelques parties de la doctrine et de les cacher aux fidèles peu avancés, pour les faire connaître exclusivement à ceux qui sont plus grands, c’est-à-dire plus avancés. N'allez pas croire qu'il faille agir ainsi à cause de ce que dit l'Apôtre : « Je n'ai pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels ». En effet, s'il a dit de lui-même qu'il ne savait parmi eux que Jésus, et Jésus crucifié (4), il n'a pu le leur dire comme à des hommes spirituels ; il l'a dit comme à des hommes charnels, parce qu'ils ne pouvaient le comprendre en hommes spirituels. Mais tous ceux d'entre eux qui étaient des hommes spirituels, saisissaient avec une intelligence spirituelle ce que les autres entendaient comme hommes charnels. Aussi, lorsqu'il dit. « Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels , mais comme à des hommes charnels », il faut entendre ces paroles en ce sens : Ce

 

1. I Cor. XIV, 37, 38.— 2. Galat. IV, 9. — 3. Ephés. I, 4. — 4. I Cor. II, 2

 

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que je vous ai dit, vous n'avez pu le comprendre comme des hommes spirituels, mais seulement comme des hommes charnels. « L'homme animal », c'est-à-dire celui qui juge humainement des choses, (il est appelé animal à cause de son âme, et charnel à. cause de son corps, parce que l'homme tout entier se compose d'une âme et d'un corps) ; « l'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu (1) », c'est-à-dire ce que la croix de Jésus-Christ confère en fait de grâce à ceux qui ont la foi. Car il pense que le seul effet produit par cette croix consiste à nous faire imiter l'exemple du Sauveur, et combattre pour la vérité jusqu'à la mort. En effet, si ces hommes qui ne veulent être que des hommes, savaient que Jésus-Christ crucifié « nous a été donné de Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon qu'il est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (2) », assurément ils ne se glorifieraient pas dans un homme, et ils ne diraient pas en hommes charnels : « Moi je suis de Paul, moi je suis d'Apollo, et moi je suis de Céphas » ; mais, en hommes spirituels, ils diraient : « Moi, je suis de Jésus-Christ (3) ».

4. Mais ce qui fait encore une difficulté, c'est ce que nous lisons dans l'épître aux Hébreux : « Vous qui devriez être maîtres, depuis le temps qu'on vous parle, vous avez  encore besoin qu'on vous enseigne les premiers éléments de là parole de Dieu, et vous êtes devenus tels que vous avez besoin de « lait et non d'une nourriture solide; car quiconque n'est nourri que de lait, est incapable d'entendre la doctrine de la justice ; car il est encore enfant; mais la nourriture solide est pour les parfaits, pour ceux dont l'esprit, par un long exercice, s'est accoutumé à discerner le bien du mal (4) ». Ces paroles de l'Apôtre nous indiquent bien en quoi consiste la nourriture solide des parfaits. Il tient le même langage en écrivant aux Corinthiens : «Nous prêchons la sagesse au milieu des parfaits (5) ». Et pour faire comprendre ce qu'en cet endroit il entend par les parfaits, il ajoute : « Ceux dont l'esprit, par un long exercice, s'est accoutumé à discerner le bien du mal ». Donc ceux dont l'esprit

 

1. I Cor. II, 14. — 2. Id. I, 30, 31. — 3. Id. 12. — 4. Hébr. V, 12-14. — 5. I Cor. II , 6.

 

n'est ni assez fort ni assez exercé pour faire cette distinction, à moins qu'ils ne soient retenus comme par le lait de la foi, qui leur fait croire les choses invisibles qu'ils ne voient point et les choses trop élevées qu'ils ne comprennent point, on les entraînera facilement à des fables vaines et sacrilèges, par la promesse de la science : on leur fera croire que le bien et le mal ne sont que des substances corporelles ; que Dieu lui-même n'est qu'un corps et que le mal est une substance : pourtant, le mal est plutôt le défaut qui sépare les substances muables de la substance immuable, laquelle, immuable, souveraine, Dieu en. un mot, les a créées de rien. Pour ceux qui croient ces vérités et qui les comprennent, les perçoivent et les savent après y avoir appliqué les sens intérieurs de leur esprit, il n'y a rien à craindre . ils ne se laisseront pas séduire par ceux qui disent que le mal est une substance que Dieu n'a point faite, et qui font de Dieu lui-même une substance changeante tels sont les Manichéens et les autres pestes qui peuvent partager leurs égarements.

5. Pour les faibles d'esprit, que l'Apôtre appelle charnels, qu'il faut nourrir de lait et qui ne saisissent point la doctrine catholique, toute parole tendant à leur faire croire, comprendre et savoir ces vérités, est un insupportable fardeau; elle les accable plutôt qu'elle ne les nourrit. De là vient que les spirituels ne taisent pas entièrement ces vérités aux charnels, puisqu'il faut prêcher à tous la foi catholique; cependant ils ne leur en parlent pas d'une manière détaillée; car, en voulant les introduire dans une intelligence qui est au-dessus d'eux, ils arriveraient à rendre fastidieux leur discours sur la vérité, au lieu de faire saisir la vérité par leur discours. C'est ce qu'a voulu dire l'Apôtre dans son épître aux Colossiens : « Quoique je sois absent de « corps, je suis avec vous en esprit, me réjouissant et voyant l'ordre qui règne parmi « vous et la fermeté de votre foi en Jésus-Christ (1) ». Et dans celle aux Thessaloniciens : « Nuit et jour », dit-il, « priant de plus en plus afin de voir votre face et de suppléer ce qui manque à votre foi (2) ». De là, il faut conclure qu'en les instruisant pour la première fois, il les avait nourris de lait et non d'une nourriture plus forte ; c'est de ce lait qu'en écrivant aux Hébreux il rappelle la

 

1. Coloss. II, 5. — 2. I Thess. III 10.

 

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fécondité à ceux qu'il voulait nourrir dorénavant .d'une viande plus solide. « C'est pourquoi », leur dit-il, « laissant les instructions que l'on donne aux novices dans la foi de Jésus-Christ, élevons-nous à ce qu'il y a de plus parfait, sans jeter de nouveau les fondements de la foi en Dieu et de la; pénitence des oeuvres mortes, de la doctrine du baptême et de l'imposition des mains, de la « résurrection des morts et du jugement éternel (1) ». Voilà ce lait si riche sans lequel ne peuvent vivre ceux qui ont assez l'usage de la raison pour pouvoir croire, quoiqu'ils soient encore incapables de discerner le bien du mal, non pas par la foi, mais par l'intelligence. (Cette faculté appartient exclusivement à. ceux qui font usage d'une nourriture plus forte). Toute la doctrine que l'Apôtre a rappelée sous le nom de lait, est celle qu'enseignent le symbole et l'oraison dominicale.

6. Mais loin de nous la pensée qu'il y ait rien de contraire à ce lait dans cette nourriture plus forte réservée uniquement à l'intelligence assez ferme pour comprendre les choses spirituelles, et qui devait être donnée aux Colossiens et aux Thessaloniciens, puisqu'elle leur faisait défaut. Or,en ajoutant ce qui manque, on ne condamne nullement ce qui existait déjà. S'il est question des aliments que nous prenons, la nourriture plus forte est si peu opposée au lait, qu'elle se change en lait elle-même, afin de devenir propre aux enfants, auxquels elle arrive par le sein de la mère ou de la nourrice. Ainsi, la sagesse même, notre mère, est la nourriture solide des anges au plus haut des cieux, et pourtant elle a daigné en quelque sorte se changer en lait pour ses petits enfants, « lorsque le Verbe s'est fait chair et qu'il a habité parmi nous (2)». Mais le même Jésus-Christ homme, qui dans sa vraie chair, sa vraie croix, sa vraie mort et sa vraie résurrection; est un lait pur pour les petits enfants, les hommes spirituels qui le comprennent bien, le reconnaissent pour le Seigneur des Anges. C'est pourquoi les enfants ne doivent pas être tellement nourris de lait, qu'ils ne sachent jamais que Jésus-Christ est Dieu ; ils ne doivent pas, non plus, être sevrés au point de ne plus le regarder comme un homme ; en d'autres termes, il ne faut ni les nourrir de lait, à tel point qu'ils

 

1. Hébr. VI, 1, 2. — 2. Jean, I, 1, 14.

 

ne comprennent pas que Jésus-Christ est le créateur ; ni les en sevrer si complètement qu'ils arrivent à ne plus le regarder comme médiateur. En cela la comparaison tirée du lait maternel et de la nourriture plus solide cesse d'être juste ; il faut lui préférer la comparaison tirée du fondement sur lequel on bâtit. En effet, quand un enfant est sevré et qu'il abandonne la nourriture de son premier âge, il prend des aliments plus substantiels, mais il ne redemande pas le sein de sa mère ; mais Jésus-Christ crucifié est en même temps un lait pour les petits enfants, et une viande pour ceux qui sont plus avancés en fait d'intelligence. La comparaison du fondement est donc plus appropriée à ce que nous disons ; car pour achever une construction, on n'arrache pas le fondement déjà posé, on y ajoute seulement ce que l'on bâtit au dessus.

7. Puisqu'il en est ainsi, je dirai à tous ceux d'entre nous qui sont enfants en Jésus-Christ, et sans doute le nombre en est grand Approchez-vous de cette nourriture solide de l'esprit, et non de l'estomac. Progressez et apprenez à discerner le bien du mal ; attachez-vous de plus en plus au médiateur, il vous délivrera du mal, non pas en l'éloignant de vous extérieurement, ruais en le guérissant au dedans de vous-mêmes. Et si l'on vous dit Ne croyez. point que Jésus-Christ est un vrai homme, ou bien que le vrai Dieu a créé le corps des hommes et des animaux, que le vrai Dieu ne nous a pas donné l'Ancien Testament, et autres semblables choses ; si l'on ajoute que ces choses ne vous ont pas été enseignées plus tôt , c'est-à-dire quand vous étiez nourris de lait, parce que votre coeur n'était pas encore assez robuste pour porter toute la vérité, sachez-le, cet homme vous offre non pas une viande solide, mais un poison. C'est pourquoi le bienheureux Apôtre, s'adressant à ceux qui se regardaient comme parfaits, leur dit qu'il était lui-même imparfait, et ajoute : « Nous tous donc qui voulons être parfaits, ayons ce sentiment ; si vous avez d'autres pensées, Dieu vous éclairera ». Mais il veut les empêcher de se laisser séduire par ceux qui voudraient les détourner de la foi en leur promettant. la science de la vérité ; il veut les empêcher de croire que c'était ce qu'il avait prétendu dire par ces mots : « Dieu vous éclairera ». Il ajoute aussitôt : « Toutefois, tenons-nous-en aux vérités que nous (73) connaissons (1) ». Si donc tu découvres quelque chose qui ne soit pas contraire à la règle de la foi catholique, à laquelle tu t'es attaché comme à la voie qui conduit à la patrie ; si, d'ailleurs, tu comprends que de cette vérité ta foi ne doit aucunement souffrir, ajoute-la à l'édifice que tu construis, mais n'en abandonne pas le fondement. Lors donc que ceux qui sont plus avancés instruisent ceux qui le sont moins, ils doivent se garder de dire que Jésus-Christ Notre-Seigneur, et les Prophètes et les Apôtres qui étaient bien plus éclairés qu'ils ne le sont eux-mêmes, n'ont rien dit contre la vérité. Vous devez éviter d'abord ces diseurs de riens, qui pour séduire les âmes racontent des choses fausses et extravagantes, et dans tous leurs vains mensonges promettent une haute science à l'encontre de la règle de la foi catholique que vous avez embrassée ; vous devez éviter aussi ceux qui raisonnent avec vérité sur l'immutabilité de la nature de Dieu, sur la créature incorporelle et même sur le Créateur, et appuient ce qu'ils disent sur des raisons et des preuves certaines, mais qui cherchent cependant à vous détourner du seul Médiateur entre Dieu et les hommes; vous devez les fuir comme une peste plus dangereuse encore que les autres. Voilà ceux dont l'Apôtre a dit : « Ils connaissaient Dieu, et ils ne l'ont point glorifié comme Dieu (2) ». A quoi sert, en effet, d'avoir une vraie connaissance du bien immuable, si l'on ne s'attache pas à Celui qui délivre du mal ? Que cet avertissement du bienheureux Apôtre ne sorte donc point de votre coeur : « Si quelqu'un vous annonce un Evangile différent de celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème (3) ». Il ne dit pas : quelque chose de plus que ce que vous avez reçu ; mais: « un Evangile différent de celui que vous avez reçu » ; car, s'il l'eût dit, il se serait condamné lui-même, puisqu'il désirait venir vers les Thessaloniciens, pour compléter ce qui manquait à leur foi. Or, celui qui complète, ajoute ce qui manque, mais n'enlève pas ce qui existe déjà. Mais celui qui transgresse la règle de la foi,

 

1. Philipp. III, 15, 16. — 2. Rom. I, 21. — 3. Galat. I, 9.

 

ne marche pas dans la voie ; au contraire, il s'en éloigne.

8. Lors donc que Notre-Seigneur dit à ses disciples : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant », il voulait dire qu'il avait à ajouter des choses qu'ils ignoraient, mais non pas à détruire celles qu'ils avaient déjà apprises ; comme je l'ai expliqué dans le discours précédent, il pouvait parler ainsi, car l'infirmité humaine à laquelle ils se trouvaient encore réduits, ne leur permettait point de porter les choses mêmes qu'il leur avait déjà apprises, dans le cas où il voudrait les leur faire concevoir de la manière dont les Anges les conçoivent. Tout ce que peut faire un homme, si spirituel qu'il soit, c'est d'enseigner à un autre ce qu'il sait lui-même ; si le Saint-Esprit rend cet autre plus capable en lui faisant faire des progrès, car celui qui enseigne n'a rien pu apprendre lui-même que par cet Esprit divin . de la sorte, tous les deux sont enseignés de Dieu (1). Entre les spirituels eux-mêmes, il en est de plus éclairés et de meilleurs les uns que les autres ; aussi l'un d'eux est-il arrivé à connaître des choses qu'il n'est pas permis à l'homme de raconter. A cette occasion quelques hommes pleins de vanité ont imaginé dans leur folle présomption, une Apocalypse de Paul, pleine de je ne sais quelles fables que la sainte Eglise ne reçoit pas; à les entendre, il veut en parler lorsqu'il dit avoir été ravi au troisième ciel et y avoir entendu des paroles ineffables « qu'il n'est pas permis à l'homme de rapporter (2) ». Leur audace serait peut-être supportable, si l'Apôtre avait dit avoir entendu des paroles « qu'il n'est pas encore permis à l'homme de rapporter ». Mais comme il a dit: « qu'il n'est pas permis à l'homme de rapporter », qui sont-ils pour oser les rapporter avec tant d'impudence et si peu de succès? Mais il est temps que je mette fin à ce discours par le souhait que je fais de vous voir prudents dans le bien et exempts de tout mal.

 

1. Jean, VI, 45. — 2. II Cor. XII, 2, 4.

 

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