LETTRE CXLV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

LETTRE CXLV. (Année 412 ou 413.)

 

Saint Augustin, dont la vie est sans repos, parie du repos sur la terre et des charmes puissants du monde; il établit que ce n'est pas la crainte mais l'amour de la justice qui doit nous exciter à fuir le mal ; en peu de lignes précises et fortes, il met en garde contre la naissante doctrine des pélagiens.

 

AUGUSTIN A SON CHER SEIGNEUR ET SAINT FRÈRE ANASTASE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Nos frères Lupicin et Concordial, honorables serviteurs de Dieu, nous sont une très bonne occasion de vous saluer, et d'ailleurs, lors même que je ne vous écrirais pas, vous pourriez savoir par eux tout ce qui se passe au milieu de nous. Je n'ignore pas combien vous nous aimez dans le Christ, parce que vous-même vous n'ignorez pas combien nous vous aimons; j'aurais donc été sûr de vous faire de la peine si vous aviez vu arriver sans lettre de moi deux frères partis d'ici et dont l'étroite intimité avec nous n'aurait pas pu vous rester inconnue. Ajoutez que je vous dois une réponse, car depuis que j'ai reçu votre lettre, je ne crois pas vous avoir écrit; je ne le sais pas au milieu de tant de soins et d'affaires qui m'accablent.

2. Nous désirons beaucoup savoir comment vous allez et si le Seigneur vous accorde quelque repos, autant qu'on puise en avoir sur cette terre; si un membre est glorifié, tous les membres se réjouiront avec lui (1) ; et lorsqu'au milieu de nos soucis ii nous arrive de savoir quelques-uns de nos frères avec un peu de repos, nous éprouvons comme un grand soulagement, et il nous semble vivre en eux plus doucement et plus paisiblement. Toutefois les peines croissantes de cette fragile vie redoublent en nous le désir du repos éternel. Car ce monde est plus dangereux dans ses caresses que dans ses épreuves qu'il nous impose; il faut nous défier de lui, bien plus quand il nous invite à l'aimer que quand il nous force à le mépriser. Tout ce que le monde renferme est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie (2); souvent ceux-là mêmes qui préfèrent à ces choses les choses spirituelles, invisibles, éternelles, se laissent aller à un certain amour de la terre, et n'empêchent pas les joies du monde de se mêler jusqu'à un certain point à l'accomplissement de leurs plus saints devoirs. Autant les biens futurs sont les meilleurs pour la charité, autant les biens présents exercent sur notre infirmité le plus d'empire. Plût à Dieu que ceux qui ont appris à les voir et à en gémir méritassent de les vaincre et d'échapper à leur tyrannie! La volonté humaine ne saurait y parvenir sans la grâce de Dieu; on ne peut pas dire qu'elle soit libre tant qu'elle demeure soumise à des passions qui la dominent et l'enchaînent. Car celui qui nous lie fait de nous son esclave (3);  « si le Fils vous délivre, » nous dit le Fils de Dieu lui-même, « vous serez alors vraiment libres (4). »

3. C'est pourquoi la loi, en enseignant et en prescrivant ce qui ne peut être accompli sans la grâce, montre à l'homme sa propre infirmité; l'homme ainsi convaincu de faiblesse, cherche un Sauveur qui guérisse sa volonté et la rende capable de faire ce qu'elle ne pouvait pas auparavant. Ainsi la loi mène à la foi, la foi obtient l'Esprit dispensateur des grâces, l'Esprit répand la charité, la charité accomplit la loi. C'est pour cela que la loi est appelée un pédagogue (5),sous la menaçante sévérité duquel celui qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (6). Mais comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas (7) ? De peur que la

 

1. I Cor. XII, 26. — 2. I Jean, II, 16. — 3. II Pierre , II, 19. — 4. Jean, VIII, 36. — 5. Gal. III, 24. — 6. Joël, II, 32. — 7. Rom. X, 14.

 

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lettre sans l'esprit ne tue, l'Esprit qui vivifie est donné aux croyants et à ceux qui invoquent le Seigneur; et la charité de Dieu se répand dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous est donné (1), afin que s'accomplisse ce que dit le même Apôtre : « La charité est la plénitude de la loi (2). » La loi est donc bonne à celui qui en use comme il faut (3); celui-là en use comme il faut qui, comprenant pourquoi elle a été donnée, est amené par ses menaces à la grâce libératrice. Quiconque, ingrat envers cette grâce par laquelle l'impie est justifié, compte sur ses propres forces pour accomplir la loi, n'est pas soumis à la justice de Dieu, car il l'ignore et veut établir la sienne propre (4); la loi cesse d'être pour lui un secours pour la délivrance et n'est plus que le lien du péché. Ce n'est pas que la loi soit un mal, mais c'est que « le péché, » comme il est écrit, « donne la mort par le bien même de la loi (5) » à des âmes remplies de sentiments pareils. La loi en effet ajoute à la gravité de la faute lorsque celui qui agit mal connaît par la loi toute l'étendue du mal qu'il fait.

4. Mais c'est en vain qu'on se croit vainqueur du péché quand c'est seulement par la crainte de la peine qu'on ne pèche pas; quoique au dehors on ne fasse pas oeuvre de passion mauvaise, le mal pourtant demeure au dedans comme un ennemi. Comment trouver innocent devant Dieu celui qui voudrait faire ce que Dieu défend, si l'on supprimait le châtiment qu'il redoute? Il est coupable dans sa volonté elle-même celui qui veut faire ce qui n'est pas permis et qui ne s'en abstient que parce qu'il ne peut le faire impunément. Autant qu'il est en lui, il aimerait mieux qu'il n'y eût pas une justice défendant et punissant les péchés. Et s'il aimait mieux qu'il n'y eût pas de justice, nul doute qu'il la détruirait s'il le pouvait. Comment serait-il juste, cet ennemi de la justice qui, si le pouvoir lui en était donné, supprimerait la justice qui ordonne pour échapper à ses menaces et à ses arrêts? Celui-là donc est ennemi de la justice qui ne pèche point par la crainte de la peine; il en sera l'ami si c'est par amour pour elle qu'il ne pèche pas; car alors véritablement il craindra de pécher. Craindre l'enfer ce n'est pas craindre de pécher mais de brûler. Mais on craint de pécher, lorsqu'on a horreur du péché même

 

1. II Cor. III, 6. — 2. Rom. V, 5. — 3. Rom. XIII, 10. — 4. I Tim. I, 8. — 5. Rom. X, 3. —  6.  Rom. VII, 13.

 

comme de l'enfer. C'est là cette crainte chaste du Seigneur qui demeure dans tous les siècles (1). Cette terreur de la peine a son tourment et n'est pas dans la charité; la charité parfaite met dehors la terreur (2).

5. On déteste le péché en raison de l'amour qu'on a pour la justice ; on ne devient pas capable de ce sentiment par la lettre de la loi qui épouvante, mais par la grâce de l'Esprit qui guérit. Alors se fait en nous ce que nous recommande l'Apôtre : « Je vous parle humainement à cause de l'infirmité de votre chair: de même que vous avez fait servir les membres de votre corps à l'impureté et à  l'iniquité pour l'iniquité, de même faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification (3). » C'est comme si l'Apôtre avait dit : De même que nulle crainte ne vous forçait à pécher, mais que vous n'y étiez entraînés que par la passion et le plaisir, que la peur du supplice ne vous excite pas à bien vivre, mais que ce soit le plaisir et l'amour de la justice, Et ceci, ce me semble, n'est pas encore la justice parfaite , mais la justice dans sa force première. Ces mots : « Je vous parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair », laissent entendre qu'il aurait autre chose à dire si ceux à qui il s'adresse pouvaient le porter, En effet, nous devons faire pour la justice bien plus qu'on ne fait d'ordinaire pour le péché. Or, la peine qui peut en arriver au corps n'empêche pas la volonté mauvaise, elle empêche seulement que l'oeuvre du péché ne s'accomplisse, et quelqu'un qui serait sûr d'un prompt châtiment ne se déterminerait pas à commettre publiquement un acte de coupable impureté, Mais il faut aimer la justice, de façon que les peines du corps n'aient pas la puissance de nous en séparer et que même entre les mains ; d'ennemis cruels, nos oeuvres luisent devant les hommes : ceux à qui elles peuvent plaire en glorifieront notre Père qui est aux cieux (4).

6. Voilà pourquoi saint Paul, cet ami à ferme de la justice, s'écrie : « Qui nous séparera de la charité du Christ ! Sera-ce l'affliction? la détresse? la persécution? la faim? la nudité? le péril? le glaive? comme il est écrit : « Nous sommes chaque jour livrés à la mort à cause de vous ; nous sommes regardés comme des brebis destinées à la boucherie (5). Mais au milieu de tous ces maux nous triomphons

 

1. Ps. XVIII, 10. — 2. 1 Jean, IV, 18. — 3. Rom. VI, 19. — 4. Matth. V, 16. — 5. Ps. XLIII, 22.

 

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par Celui qui nous a aimés; car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les

puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni la hauteur, ni la profondeur, ni nulle autre créature ne pourra jamais nous séparer de la charité de Dieu qui est dans Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). » Remarquez que l'Apôtre ne dit pas Qui nous séparera du Christ? Mais, voulant montrer par où nous sommes unis au Christ, il dit : « Qui nous séparera de la charité du Christ? » C'est donc par la charité que nous tenons au Christ, et non point par la crainte, de la peine. L'Apôtre rappelle ensuite ce qui parait le plus capable, mais ce qui n'a pas la force de nous séparer, et finit en appelant charité de Dieu ce qu'il avait appelé charité du Christ. Et qu'est-ce que la charité du Christ, si ce n'est l'amour de la justice? Il a été dit du Christ . « Dieu nous l'a donné pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification , notre rédemption, afin que, selon ce qui est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie  dans le Seigneur (2). » De même donc qu'il y a une extrême perversité à se jeter dans les oeuvres immondes d'une volupté grossière, malgré la crainte des châtiments corporels; de même il y a un amour extrême de la justice à ne pas se laisser détourner, par la menace, des supplices, des saintes oeuvres de l'éclatante charité.

7. Cette charité de Dieu, à laquelle il faut penser sans cesse, se répand dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné, « pour que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (3). » Lors donc que nous nous sentons pauvres et dénués de cette charité par laquelle véritablement la loi s'accomplit, nous ne devons pas chercher dans notre propre indigence ce qui nous manque, mais nous devons par la prière, demander, chercher, frapper à la porte (4), afin que Celui, en qui est la source de vie, nous enivre par l'abondance de sa maison et nous abreuve du torrent de ses délices s. Ainsi rafraîchis et fortifiés, nous sortirons de notre abîme de tristesse bien plus, nous mettrons notre gloire dans nos afflictions, sachant que l'affliction produit la patience; la patience, l'épreuve ; l'épreuve, l'espérance, et que l'espérance n'est pas confondue; ce n'est pas de nous-mêmes que nous pouvons cela, c'est parce que la charité de Dieu

 

1. Rom. VIII, 35-39. — 2. I Cor. I, 30, 31. — 3. Rom. V, 5 ;  I Cor. I, 31. — 4. Matth. VII, 7. — 5. Ps. XXXV, 9, 10.

 

se répand dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous est donné (1).

8. J'ai eu du plaisir à vous dire, au moins par lettre, ce que je n'avais pu vous dire quand nous étions ensemble; ce n'est pas pour vous, dont les pensées sont humbles et ne sont pas des pensées d'orgueil (2), c'est pour ceux qui donnent trop à la volonté humaine, qui croient qu'elle leur suffit pour accomplir la loi, sans aucune inspiration de la grâce, et dont la doctrine tend à persuader à la misérable et pauvre nature humaine qu'elle peut se dispenser de prier, de peur d'entrer en tentation. Ils n'osent pas dire ceci ouvertement ; mais qu'ils le veuillent ou non, cela résulte de leur doctrine (3). Pourquoi nous a-t-il été dit : « Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation (4) ? » Pourquoi le Sauveur nous apprenant à prier, nous prescrit-il de dire : « Ne vous laissez pas succomber à 1a tentation (5), » s'il suffit de la volonté humaine, et s'il n'est pas besoin de la grâce divine pour ne point succomber? Je n'ajouterai rien de plus. Saluez les frères qui sont avec vous, et priez pour nous, afin que nous ayons cette santé dont il est parlé dans l'Evangile : « Il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (6). » Priez donc pour nous, pour que nous soyons justes : l'homme ne peut pas être juste sans qu'il le sache et je veuille, et il le sera aussitôt s'il le veut pleinement; mais cette volonté même, il ne l'aura pas, à moins que la grâce de Dieu ne le guérisse et ne vienne à son secours.

 

1. Rom. V, 3-5. — 2. Rom. XII, 16. — 3. Nous n'avons,pas besoin de faire remarquer qu'il s'agit ici des pélagiens. — 4.  Matth. XXVI, 41. — 5. Matth. VI, 13. — 6. Matth. IX, 12, 13.

 

 

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