LETTRE CXLIX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

LETTRE CXLIX. (Année 414).

 

Cette réponse, au saint évêque de Nole, entièrement consacrée à l'explication de plusieurs passages de l'Ecriture, intéresse les ecclésiastiques beaucoup plus que les gens du monde; toutefois elle renferme de temps en temps des pensées qui vous font pénétrer dans les entrailles mêmes du christianisme; l’espoir de rencontrer de tels rayons de lumière mérite qu'on brave l’aridité de certains commentaires.

 

AUGUSTIN A PAULIN, SON BIENHEUREUX, DÉSIRABLE, VÉNÉRABLE, SAINT ET TRÈS-CHER FRÈRE ET COLLÈGUE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Le Seigneur m'a rendu joyeux lorsque, par la lettre de votre sainteté, j'ai appris l'heureuse arrivée de notre frère et prêtre Quintus et de ceux qui ont traversé la mer avec lui (1); j'en rends grâce à Celui qui soulage les affligés et console les humbles, et maintenant je m'acquitte de la réponse que je dois à votre affectueuse sincérité, en profitant de la très-prochaine occasion de notre fils et collègue dans le diaconat, Ruffin, qui part du rivage d'Hippone. J'approuve le dessein de miséricorde que le Seigneur vous a inspiré et que vous avez bien voulu me communiquer; que Dieu favorise et fasse réussir ce dessein ! Je me sens allégé d'un grand poids depuis que j'ai appris l'arrivée au milieu de vous d'un homme qui m'est bien cher, depuis que j'ai su que vous l'aviez recommandé à la fois par vos bons offices et par vos saintes prières (2).

2. J'ai reçu la lettre où votre Révérence cherche et demande l'explication de beaucoup de choses, et où, par vos recherches mêmes, vous instruisez. Mais je vois, par votre dernière, que la réponse que j'ai faite; aussitôt à ces questions ne vous est point parvenue: je vous l'avais adressée par les gens de ces mêmes saints qui sont notre consolation. Jusqu'à quel point ai-je répondu à ce que vous demandiez? je l'ignore,

 

1. Voir la lettre CXXI. — 2. Il s’agit ici de quelque affaire particulière sur laquelle nous n'avons aucun détail.

 

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n'avant pas trouvé de copie de cette lettre. Cependant je suis tout à fait sûr d'avoir répondu à quelques-unes de vos questions; pas à toutes, parce que le porteur était pressé et qu'il m'avait fallu finir vite. Je vous avais envoyé, en même temps, selon votre désir, une copie de la lettre que je vous écrivis de Carthage sur la résurrection des corps, ce qui avait donné lien à la question de savoir de quel usage nous seraient nos membres dans l'autre vie. Je joins donc ici une copie de cette lettre et une copie d'une autre, que je soupçonne n'être pas arrivée entre vos mains, à cause de certaines questions que vous m'adressez et auxquelles je vois que j'ai déjà répondu. Je ne sais plus par qui je vous avais adressé cette dernière lettre. Elle répondait à une lettre de vous qui m'avait été envoyée d'Hippone, pendant que je me trouvais chez mon saint frère et collègue Boniface ; je ne vis pas celui qui l'avait apportée et me contentai de répondre sur-le-champ.

3. Ainsi que je vous l'ai écrit, je n'avais pu alors recourir aux manuscrits grecs pour certains passages du psaume XVIe, mais depuis j'ai consulté ceux de ces manuscrits que j'ai trouvés. L'un portait comme notre texte latin : « Seigneur, chassez-les de la terre et dispersez- les; » l'autre disait, comme vous avez cité vous-même : « Séparez-les du petit nombre. » Ceci offre un seras clair : « Chassez-les » de la terre que vous leur avez donnée, « dispersez-les» parmi les nations; c'est ce qui est arrivé aux juifs, vaincus et ruinés par une terrible guerre. Quant à l'autre texte, je ne sais comment on doit l'entendre; peut-être s'agit-il ici du peu de juifs qui ont été sauvés en comparaison de la grande multitude qui à été perdue; l'Ecriture prédirait que Dieu séparera cette multitude du petit nombre qu'il s'est réservé et qu'il la dispersera. Là terre d'où elle doit être chassée ce serait l'Eglise, héritage des fidèles et des saints ; elle est appelée aussi la « terre des vivants, » et l'on peut également lui appliquer cette parole de l'Évangile: « Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre en héritage (1). » Après ces mots : « Séparez-les de la terre, » le Psalmiste ajoute : « Dans leur vie, » pour nous faire entendre manifestement que cette séparation devait se faire dès cette vie. Car plusieurs sont séparés de l'Église; mais quand ils meurent, ils paraissent, de leur vivant, unis à l'Église par la communion

 

1. Matth. V, 4.

 

des sacrements et de l'unité catholique. Ceux-là ont donc été séparés du petit nombre qui a eu la foi parmi eux; ils ont été chassés de la terre que Dieu notre Père cultive comme son champ ; et leur séparation a commencé dès cette vie, comme nous le voyons. On lit ensuite : « Et leurs entrailles ont été remplies de vos secrets : » c'est-à-dire qu'en outre de leur séparation manifesté, leurs entrailles ont été remplies des jugements secrets qui atteignent la conscience des méchants : les entrailles désignent ici ce qu'il y a de plus caché.

4. J'ai déjà dit ce qui me semblait de ces paroles: « Ils ont été rassasiés de pourceau. » Mais on lit autrement et avec plus de vérité dans d'autres manuscrits d'une plus parfaite correction; l'ambiguïté d'un mot grec disparaît à l'aide d'un accent. Le texte ainsi rectifié devient plus obscur, mais il se prête à un sens plus beau. Le Psalmiste avait dit : « Et leurs entrailles ont été remplies de vos secrets, »   ce qui signifie les secrets jugements de Dieu; car ils sont secrètement misérables, ceux que Dieu livre aux désirs impurs de leur coeur (1) et qui jouissent de leurs œuvres mauvaises. Comme si on avait demandé par où peuvent se reconnaître ceux sur qui demeure invisiblement la colère de Dieu, et comme s'il eût été répondu avec l'Evangile qu'on les « reconnaîtrait par leurs fruits (2), » le prophète a ajouté aussitôt : « Ils ont été rassasiés de leurs enfants, » c'est-à-dire de leurs fruits, ou, ce qui est plus clair, de leurs oeuvres. C'est pourquoi on lit ailleurs : « Voilà qu'il a engendré l'injustice; il a conçu la douleur et enfanté l'iniquité (3); » et dans un autre endroit: « La concupiscence ayant conçu, enfanta le péché (4). » Les mauvais enfants sont donc les mauvaises œuvres ; c'est par elles que l'on connaît ceux qui, au fond de leurs pensées comme au fond des 'entrailles, ont été remplis des secrets jugements de Dieu. Les enfants qui aiment, le bien désignent les bonnes oeuvres; de là ces paroles adressées à l'épouse ou l'Église : « Vos dents sont comme des brebis tondues qui montent du lavoir, et qui, toutes ont deux jumeaux: parmi elles il n'en est pas de stérile (5). » Il faut reconnaître dans ce double fruit l'amour de Dieu et l'amour du prochain, deux préceptes qui renferment toute la loi et les prophètes (6).

 

1. Rom. I, 24. — 2. Matth, VII, 16. — 3. Ps. VII, 15. — 4. Jacq. I, 15. — 5. Cantiq. IV, 2. — 6. Matth. XXII, 40.

 

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5. En vous écrivant précédemment, je n'avais pas eu présente à l'esprit cette manière d'entendre les mots : «Ils ont été rassasiés de leurs enfants; » mais en relisant une courte explication du même psaume que j'avais dictée il y a longtemps, j'y ai trouvé cette pensée brièvement exprimée. J'ai consulté aussi les manuscrits grecs pour voir si le mot : «  Enfants, » était au datif ou au génitif, qui tient lieu d'ablatif dans la langue grecque, et j'ai trouvé le génitif; si on avait traduit mot pour mot, on aurait mis : Saturati sunt, filiorum; mais le traducteur, à la fois fidèle à la pensée du texte et à l'usage de la langue latine, a écrit : Saturati sunt filiis. Quant aux paroles qui suivent : « Et ils ont laissé le reste à leurs petits enfants, » je crois qu'il faut entendre ici les enfants de la chair. En expliquant ainsi dans le texte le mot qui signifie enfants au lieu du mot qui signifie pourceau, on retrouve le sens de cette parole des juifs : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants (1); » car c'est ainsi qu'ils ont laissé à leurs petits-enfants le reste de leurs oeuvres.

6. Pour ce qui est de ce passage du psaume XV, : « Il a rendu, » ou bien « qu'il rende toutes ses volontés admirables au milieu d'eux, » rien n'empêche, et il est même plus convenable de lire en eux qu'au milieu d'eux. C'est le sens que portent les manuscrits grecs; nos traducteurs disent souvent quand la pensée semble le demander : « Au milieu d'eux, » là ! où le texte grec dit : « En eux. » Lisons donc : « A l'égard des saints qui sont sur sa terre, il a rendu admirables en. eux toutes ses volontés. » C'est ce que portent la plupart des manuscrits; et par ces « volontés » de Dieu comprenons les dons de sa grâce qui est accordée gratuitement , c'est-à-dire qu'il l'a donnée parce qu'il l'a voulu, et non point parce qu'elle était due. De là ces paroles : « Vous nous avez couverts du bouclier de votre bonne volonté (2), vous m'avez conduit selon votre volonté (3); il nous a volontairement engendrés par la parole de vérité (4); vous réservez, ô mon Dieu, à votre héritage une pluie volontaire (5); il distribue ses dons à a chacun comme il lui plaît (6) ; » et une infinité d'autres passages. En qui donc a-t-il rendu admirables ses volontés si ce n'est dans les saints qui sont sur sa terre? Si, comme nous

 

1. Matth. XXVII, 25. — 2. Ps. V, 13. — 3. Ps. LXXII, 24. — 4. Jacq. I, 18. — 5. Ps. LXVII, 10. — 6. I Cor. XII, 11.

 

l'avons montré plus haut, on peut entendre le mot terre, même tout seul, dans un sens élevé, à plus forte raison cela se peut lorsqu'il y a sa terre. Le Seigneur a donc rendu admirables dans ses saints toutes ses volontés; il les a rendues entièrement admirables parce qu'il a admirablement délivré ses saints du désespoir.

7. Saisi de cette admiration l'Apôtre s'écrie « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! » Il venait de dire : « Dieu a voulu que tous fussent enveloppés dans l'incrédulité pour exercer sa miséricorde envers tous (1). » C'est la pensée qui suit dans le psaume : « Leurs infirmités se sont multipliées, et puis ils ont couru (2). » Le Prophète désigne les péchés par le mot infirmités, comme l'Apôtre dans cette parole adressée aux Romains : « Le Christ, quand nous étions encore infirmes, est mort pour les impies au temps marqué (3). » Les infirmes sont pris ici pour les impies. Revenant ensuite sur la même pensée, « Dieu, dit-il, fait éclater en nous sa charité, parce que, lorsque nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous (4); » ceux qu'il venait d'appeler infirmes, il les appelle pécheurs. Et plus bas : « Si, quand nous étions ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils (5). » Les infirmités qui se sont multipliées désignent donc les péchés qui se sont multipliés. Car la loi a paru pour que le péché abondât; mais parce qu'il y a eu surabondance de grâce là où le péché avait abondé (6), « ils ont ensuite couru. » En effet ce ne sont pas les justes mais les pécheurs que le Seigneur est venu appeler; il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades (7) dont les infirmités se sont multipliées, afin que le remède d'une si grande grâce devînt nécessaire à leur guérison, et afin que celui à qui beaucoup de péchés sont pardonnés répondît à tant de miséricorde par beaucoup d'amour.

8. C'est ce que signifiaient mais ne produisaient pas la cendre de la génisse et l'aspersion du sang, l'immolation de tant de victimes. Voilà pourquoi le prophète dit qu'il « ne se mêlera pas à leurs assemblées de sang, » c'est-à-dire qu'il n'assistera pas aux sacrifices qui figuraient le sang du Christ. « Le souvenir

1. Rom. VI, 32, 31. — 2. Ps. XV, 3. — 3. Rom. V, 6. — 4. Ibid. 8. — 5. Ibid. 10. — 6. Ibid. 20. — 7. Matth. XI, 13, 12.

 

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de leurs noms ne se rencontrera pas sur mes lèvres. » Ils trouvaient leurs noms dans la multiplication même de leurs infirmités; ils étaient fornicateurs, idolâtres. adultères, voluptueux, infâmes , voleurs, avares, ravisseurs, adonnés au vin, médisants et coupables de tous les autres crimes qui empêchent d'entrer dans le royaume de Dieu. Mais il y a eu surabondance de grâce là où le péché avait abondé, et «ensuite ils ont couru. » Ils ont été tout cela, mais ils ont été purifiés, mais ils ont été sanctifiés, mais ils ont été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l'Esprit de notre Dieu (1) : et c'est pourquoi le Seigneur ne se souviendra plus de ces noms. Des manuscrits plus corrects et de plus d'autorité ne portent pas « ses volontés, » mais « mes volontés ; » ceci vaut autant parce que c'est dit de la personne du Fils. Il parle en effet lui-même , comme il résulte évidemment de ces paroles dont les apôtres se sont aussi servis : « Vous ne laisserez pas mon âme dans l'enfer, et vous ne permettrez pas que votre saint voie la corruption (2). » Les mêmes dons de la grâce découlent du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le « Fils peut bien dire, de ces dons qu'ils sont ses volontés. »

9. Le passage du psaume LVIIIe : « Ne les tuez pas, de peur que votre loi ne soit oubliée, » s'entend des juifs et me paraît avoir prédit clairement que la nation juive, vaincue et ruinée, ne tomberait pas dari s les superstitions du peuple vainqueur, mais qu'elle demeurerait dans l'ancienne loi, pour servir de témoignage aux Ecritures à travers le monde entier d'où l'Eglise devait être appelée. C'est la plus évidente et la plus salutaire preuve que la grande autorité du Christ et l'invocation de son nom dans l'espérance du salut éternel n'ont pas éclaté comme quelque chose d'imprévu et de soudain, à la façon des pensées humaines, mais que des prophéties écrites aient depuis longtemps annoncé cet événement. A qui donc, sinon aux chrétiens, n'eût-on pas attribué ces prophéties, si les livres de nos ennemis n'en eussent pas fait foi? C'est pourquoi : « Ne les tuez pas; » n'éteignez pas le nom de la nation juive, « de peur que votre « loi ne soit oubliée; » c'est ce qui serait arrivé si les juifs, forcés d'embrasser le culte des païens, n'avaient plus rien gardé de leur propre religion. La marque imprimée sur le front de Caïn

 

1. I Cor. IX, 11. — 2. Act. II, 31 ; XIII, 35.

 

pour empêcher qu'on ne le tuât (1), était une figure des juifs coupables et dispersés. Enfin après avoir dit : « ne les tuez pas, de peur que votre loi ne soit oubliée , » comme si on lui eût demandé de quelle manière leur durée pouvait servir de témoignage à la vérité, le Prophète se hâte d'ajouter : « dispersez-les dans votre puissance. » S'ils n'étaient que sur un point du monde, leur témoignage ne servirait pas la prédication de l'Evangile qui fructifie par toute la terre. C'est pourquoi : « dispersez-les dans votre puissance, » afin que Celui qu'ils ont renié, persécuté, tué, les trouve partout pour témoins à l'aide de cette même loi qu'ils n'ont pas oubliée et dans laquelle est prophétisé le Christ qu'ils ne suivent pas. Il ne leur sert de rien de n'avoir pas oublie la loi, car autre chose est d'avoir cette loi dans la mémoire, autre chose est de la comprendre et de l'accomplir.

10. Vous demandez ce que signifie cet endroit du psaume LXXII : «Mais cependant Dieu écrasera la tête de ses ennemis qui foulent dans leurs péchés le sommet de leurs cheveux ; » je n'y vois pas d'autre sens si ce n'est que Dieu brisera la tête de ses ennemis superbes et qui s'enorgueillissent trop dans leurs péchés. Le Prophète, voulant représenter par une hyperbole l'allure superbe et la marche de l'orgueilleux, dit qu'il s'avance comme s'il foulait le sommet des cheveux. Il est écrit dans le même psaume : « La langue de vos chiens pris, parmi vos ennemis, par lui-même; » l'expression de chien ne doit pas toujours être reçue en mauvaise part. Autrement le Prophète ne blâmerait pas les chiens muets qui ne savent pas aboyer et qui aiment à dormir (2) ; les chiens mériteraient donc des louanges s'ils savaient aboyer et s'ils aimaient à veiller. Les trois cents qui, dans la désignation hébraïque de leur nombre, représentent la forme de la croix, et qui, buvant de l'eau, lapèrent comme des chiens (3), n'auraient pas été choisis pour vaincre, s'ils ne signifiaient pas quelque chose de grand. Car les bons chiens veillent et aboient pour la maison et pour le maître, pour le troupeau et pour le pasteur. Enfin, dans ce même passage où le Psalmiste prophétise la gloire de l’Eglise, il est question de la langue des chiens et non pas de leurs dents. « Vos chiens pris parmi vos ennemis, » c'est-à-dire afin que ceux qui étaient vos ennemis devinssent

 

1. Gen. IV, 13. — 2. Is. LV, 10. — 3. Jug. VII, 7.

 

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vos chiens et que ceux qui se ruaient contre vous aboyassent pour vous. Le Psalmiste ajoute

« Par lui-même, » ce qui ne permet pas aux chiens ainsi transformés de croire que ce changement soit leur oeuvre ; il est l'oeuvre de Dieu, c'est-à-dire de sa miséricorde et de sa grâce.

14. Quant au passage où l'Apôtre dit: « Dieu a établi les uns apôtres dans son Eglise , les autres prophètes (1) ; » je le comprends comme vous l'avez compris vous-même; il s'agit ici de prophètes comme l'était Agabus (2) , et non pas des prophètes qui ont annoncé l'avènement du Seigneur. Nous avons des évangélistes, tels que saint Luc et saint Marc qui n'ont pas été apôtres. Vous voulez surtout, je vous marque la différence entre les pasteurs et les docteurs; mais je crois comme,vous qu'il n'y a entre eux aucune différence et que l'Apôtre a ajouté docteurs après avoir dit pasteurs, pour faire entendre aux pasteurs qu'il est de leur devoir d'enseigner. Aussi ne dit-il pas: les uns pasteurs, les autres docteurs, comme il avait dit

« Les uns apôtres, les autres prophètes, d'autres évangélistes; » mais il désigne par deux noms la même chose : « Dieu a établi les uns pasteurs et docteurs. »

12. Ce qui est difficile à marquer, c'est la différence du sens de ces mots adressés à Timothée : « C'est pourquoi je vous conjure d'abord de faire des supplications, des prières, des  demandes, des actions de grâces pour tous les hommes (3). » Le sens particulier de chaque parole doit se chercher dans le texte grec; car à peine trouve-t-on des interprètes latins qui aient pris soin de traduire exactement. Ces paroles telles que vous les rapportez vous-même : «Je vous conjure de faire des supplications » ne sont pas conformes au texte grec de l'Apôtre ; là où saint Paul écrit : parakalo le traducteur latin met : obsecro, et là où l'Apôtre écrit: deeseis, le latin dit : obsecrationes. D'autres manuscrits, et les nôtres mêmes, ne disent pas : obsecrationes, mais deprecationes. Les trois autres mots : orationes , interpellationes, gratiarum actiones se trouvent ainsi dans la plupart des manuscrits latins.

13. Si nous voulons établir la différence de ces mots d'après la langue latine, nous aurons notre sens ou un serfs quelconque; mais je serais très-étonné que nous eussions le vrai sens du grec ou celui que l'usage donne à ces

 

1. Eph. IV, 11. — 2. Act. XI, 27, 328. — 3. I Tim. II,1.

 

expressions. On confond souvent parmi nous precationem et deprecationem, et l'usage journalier a prévalu à cet égard. Mais les gens qui ont mieux parlé le latin se servaient du mot precatio pour désigner les biens souhaités, et du mot deprecatio pour détourner le mal; precari, pour eux, c'était désirer des biens, imprecari désirer des maux, ce qu'on appelle vulgairement maudire; deprecari c'était prier pour écarter des maux. Mais suivons l'usage, et ne pensons pas qu'il y ait à reprocher aux latins de traduire deeseis par precationes ou deprecationes. Il est toutefois difficile de préciser en quoi le mot orationes (en grec proseukhas) diffère de precibus ou deprecationibus. Quelques exemplaires ne portent pas orationes, mais adorationes, parce que le grec ne dit pas eukhas , mais proseukhas; ce mot ne me semble pas d'un sens exact, car on sait bien que les Grecs disent, proseukhas là où nous disons orationes. Autre chose est orare, autre chose adorare. Aussi n'est-ce pas le mot proseukhein, mais un autre mot qu'on trouve dans le texte grec à ce passage : « Vous adorerez le Seigneur votre Dieu (1), » et à cet endroit : « Je vous adorerai dans votre saint temple (2) ; » et en d'autres semblables.

14. Vous lisez dans vos exemplaires : postulationes, là où nous lisons dans les nôtres interpellationes. On a voulu, par ces deux mots, rendre le mot grec enteuxeis. Vous comprenez et vous savez qu'autre chose est interpeller, autre chose demander. Nous n'avons pas coutume de dire : On demande pour interpeller, mais : On interpelle pour demander; cependant l'emploi d'un mot qui s'explique par le mot voisin ne doit pas être réputé une faute. Il a été dit du Seigneur Jésus-Christ lui-même qu'il interpelle pour nous (3); interpelle-t-il sans demander aussi? Au contraire, c'est parce qu'il interpelle. Ailleurs il est dit clairement de lui : « Et si quelqu'un a péché, nous avons Jésus-Christ le juste pour avocat auprès du Père, et il est lui-même la prière pour nos péchés (4). » Peut-être à cet endroit vos exemplaires ne portent-ils pas que le Seigneur Jésus-Christ interpelle pour nous, mais qu'il demande pour nous, car le mot grec que nos exemplaires traduisent par interpellations, et vous par demandes est rendu ici par: interpelle pour nous, le même que celui que vos exemplaires traduisent par  demandes.

 

1. Matth. IV, 10. — 2. Ps. V, 8. — 3. Rom. VIII, 34. — 4. Jean, II, 1, 2.

 

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15. Comme les mots precari et orare ont au fond le même sens, et que celui qui interpelle Dieu l'interpelle pour le prier, qu'a donc voulu l'Apôtre dans la diversité de ces expressions dont il ne faut pas négliger de se rendre compte? L'usage a donné une même signification aux mots precatio, oratio, interpellatio, postulatio, mais il y a dans chacun de ces termes quelque chose de particulier qu'il importe de chercher; toutefois cela n'est pas aisé, quoiqu'on puisse présenter bien des raisons assez soutenables.

16. Je choisis de préférence comme interprétation la pratique même de toute ou de presque toute l'Église; precationes, ce seront les prières que nous ferons dans la célébration des mystères avant que l'on commence à bénir ce qui est sur la table du Seigneur; orationes, ce que l'on dit quand on bénit, on sanctifié, on divise les offrandes pour les distribuer; presque toute l'Église termine cet ensemble de supplications par l'oraison dominicale. L'origine même du mot grec nous aide dans cette façon de comprendre. Car rarement dans l'Écriture eukhe veut dire oratio; le plus souvent il est employé dans le sens de votum, mais proseukhe signifie toujours oratio. Plusieurs, ne prenant point garde à l'origine du terme grec, n'ont pas traduit proseukhen par oratio, mais par adoratio, dont l'équivalent grec est plutôt proskunesis ; parce que oratio se prend quelquefois pour eukhe, on a dit adoratio pour proseukhe. Or, si, comme je l'ai dit, eukhe dans les Écritures signifie plus ordinairement votum, tout en gardant son sens général de prière, il désigne particulièrement la prière que nous faisons ad votum, c'est-à-dire pros eukhen. Toutes les choses offertes à Dieu sont vouées, surtout l'oblation du saint autel; ce mystère annonce le grand voeu par lequel nous avons promis de demeurer dans le Christ, par conséquent dans l'unité de son corps. Le signe de cette union mystérieuse c'est que « nous ne sommes plus qu'un seul pain, un seul corps (1) . » Je crois donc que proseukhai, ce que nous appelons orationes et ce qu'on a eu tort de traduire par adorationes, ce sont les prières que l'Apôtre nous prescrit et qui préparent la sanctification des offrandes; elles sont ad votum , ce qui est le plus habituellement désigné dans les Ecritures par eukhe. Mais les interpellations , ou , comme disent vos exemplaires, les, demandes se font quand on bénit le peuple, car alors les

 

1. I Cor. X, 17.

 

évêques , qui en sont comme les avocats, l'offrent à la miséricordieuse puissance de Dieu en étendant les mains sur lui (1). Cela fini, et après qu'on a participé à un aussi grand sacrement, vient l'action de grâces, qui est la dernière recommandation de l'Apôtre.

17. Mais dans cette rapide énumération d'oraisons diverses, le principal but de l’Apôtre est d'exhorter à prier « pour tous les hommes, pour les rois, pour ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous passions une paisible et tranquille vie en toute piété et charité. » Il parlé ainsi de peur que quelqu'un, défiant à la faiblesse d'humaines pensées, ne croie qu’il ne faille pas prier pour ceux de qui l'Eglise souffre persécution, tandis qu'il y a des membres du Christ à ramasser du milieu de toutes sortes d'hommes. C'est pourquoi il ajoute: « Ceci est bon et agréable à notre Dieu Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité. » Et afin que personne ne puisse penser qu'une vie honnête et l'adoration d'un seul Dieu tout-puissant suffisent pour le salut sans la participation du corps et du sang du Christ, « il n'y a qu'un Dieu, dit l'Apôtre, et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme; » il fait ainsi entendre que le salut de tous ne doit s'accomplir que par le médiateur, non pas en tant qu'il est Dieu, car le Verbe l'a toujours été, mais par Jésus-Christ homme, qui s'est fait chair et qui a habité parmi nous (2).

18. Ne vous tourmentez donc pas de ce que l'Apôtre dit des juifs : « Quant à l'Évangile, ils sont ennemis à cause de vous; mais quant à l'élection, ils sont aimés à cause de leurs pères (3). » Il est vrai que la profondeur des trésors da la sagesse et de la science de Dieu, et ses jugements insondables, et ses voies incompréhensibles, sont pour les coeurs fidèles un grand étonnement. En adorant la sagesse de Dieu, qui atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec douceur (4) ; ils se demandent pourquoi il permet que naissent, croissent et se multiplient ceux qu'il ris pas faits mauvais lui-même, mais qu'il sait devoir l'être dans l'avenir. Mais c'est trop ignorer son conseil; il se sert des méchants mêmes pour l’avantage des bons, et en cela

 

1. Le lecteur a compris que dans tout ce qui précède saint Augustin marque bien clairement le saint sacrifice de la messe.— 2. Jean I, 14. — 3. Rom. XI, 28. — 4. Sag. VIII, 1.

 

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même éclate la toute-puissance de sa bonté. Comme le crime des méchants est de mal user des bonnes oeuvres de Dieu, ainsi sa sagesse est de bien user de leurs mauvaises oeuvres.

49. Voici comment l'Apôtre signale la profondeur de ce mystère : « Pour que vous ne croyiez pas à votre sagesse, je ne veux pas, mes frères, vous laisser ignorer un mystère, c'est qu'une partie d'Israël est tombée dans l'aveuglement jusqu'à ce que la plénitude des nations entre dans l'Eglise, et qu'ainsi tout Israël soit sauvé (1). » « Une partie» a dit l'Apôtre, parce que tous les juifs n'ont pas été aveuglés; il yen a eu parmi eux qui ont connu le Christ. Et la plénitude des nations se mêle à ceux d'entre eux qui ont été appelés selon le décret divin; c'est ainsi que tout Israël sera sauvé, parce que les juifs et les gentils, appelés selon le même décret divin, forment ce véritable Israël, « l'Israël de  Dieu (2), » selon les mots de l'Apôtre qui veut le distinguer de « l'Israël selon la chair (3). » Ensuite il cite le témoignage du prophète : « Il viendra de Sion un Sauveur qui arrachera et détournera l'iniquité de Jacob; et je ferai avec eux cette alliance, quand j'aurai effacé leurs péchés (4) : » non pas les péchés de tous les juifs, mais de ceux qui sont aimés.

20. Puis viennent ces paroles dont vous me demandez l'explication : « Quant à l'Evangile, ils sont ennemis à cause de vous. » En effet; le sang du Christ est le prix de notre rédemption, et le Christ n'a pu être mis à mort que par des ennemis. C'est ici la manière divine de se servir des méchants pour l'avantage des bons. « Quant à l'élection, ajoute l'Apôtre , ils sont aimés à cause de leurs pères; » par là il montre que ce ne sont pas les ennemis qui sont aimés, mais les élus. Les livres saints ont coutume de parler de la partie comme du tout; c'est ainsi que saint Paul, au commencement de sa première épître aux Corinthiens, les loue comme s'ils étaient tous dignes de louanges, tandis que quelques-uns seulement le méritaient; et en divers endroits de la même épître, il les blâme comme s'ils étaient tous coupables , tandis que quelques-uns seulement l'étaient. Quiconque fait attention à cette manière des écrivains sacrés, qui se retrouve très-souvent dans tous les écrits de

 

1. Rom. XI, 25, 26. — 2. Gal. VI, 16. — 3. I Cor. X, 18. — 4. Ps. LIX, 20.

 

l'Apôtre, se rend compte de beaucoup de choses qui paraissent contradictoires. Ils sont ainsi distincts les uns des autres ceux que saint Paul appelle ennemis et bien-aimés; mais comme ils ne formaient qu'un seul peuple, il semble en parler comme si c'étaient les mêmes. D'ailleurs parmi les ennemis qui crucifièrent le Seigneur, plusieurs se convertirent et parurent élus; élus alors par leur conversion, quant à un commencement de salut; mais, quant à la prescience de Dieu, leur élection ne datait pas de ce moment; elle était antérieure à la création du monde, comme nous l'apprend l'Apôtre lorsqu'il dit que « Dieu nous a élus avant que le monde fût créé (1). » C'est pourquoi les ennemis sont les bien-aimés de deux manières, soit parce qu'ils ne formaient qu'un même peuple, soit parce que quelques-uns des ennemis qui ont répandu le sang du Christ sont devenus bien-aimés selon l'élection cachée dans la prescience de Dieu. L'Apôtre ajoute : « A cause de leurs pères; » il fallait en effet que les promesses anciennes fussent accomplies, comme il le dit à la fin de l'épître aux Romains : « Car je dis que Jésus-Christ a été le ministre de la circoncision à cause de la vérité de Dieu pour confirmer les promesses des pères; et que les gentils doivent glorifier Dieu de sa miséricorde (2). » C'est en vue de cette miséricorde qu'il dit : « Ennemis à cause de vous; » il avait dit précédemment que « leur péché avait fait le salut des nations. »

21. Après ces mots : « quant à l'élection , ils sont aimés à cause de leurs pères, » l'Apôtre ajoute « que les dons et la vocation de Dieu ne sont pas suivis du repentir (3). » Vous voyez certainement qu'il s'agit ici des prédestinés, dont il dit ailleurs : « Nous savons que tout tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu, pour ceux qui sont appelés selon son décret (4). » Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (5). Les élus sont ceux qui ont été appelés selon le décret de Dieu; sa prescience assurément ne peut se tromper à leur égard. « Il les a connus dans sa prescience et les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, pour qu'il soit lui-même le premier-né entre plusieurs frères ; et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés. » Cette vocation est selon le décret de Dieu : elle n'est

 

1. Eph. I, 4. — 2. Rom. XV, 8, 9. — 3. Rom. XI, 29. — 4.  Ibid. VII, 28. — 5. Matth. XXII, 14.

 

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pas sujette au repentir. « Mais ceux qu'il a appelés, il les a justifiés; ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (1) ? »

22. Ceux-là n'appartiennent pas à cette vocation, qui, après avoir marché quelque temps dans la foi qui opère par l'amour (2), ne persévèrent pas jusqu'à la fin. Assurément, s'ils avaient été compris dans cette vocation et cette prédestination qu'établit le décret divin et que ne suit pas le repentir, ils auraient pu être enlevés, de peur que le mal ne vînt à changer leur cœur (3). Quelque présomptueux, s'établissant juge de la conscience d'autrui, dira peut-être qu'ils n'ont pas été enlevés de cette vie avant leur abandon de la foi, parce qu'ils ne marchaient pas fidèlement dans cette même vie, et que le Seigneur l'avait vu quoique les hommes l'eussent ignoré; mais que dira-t-il d'un si grand nombre de petits enfants qui auraient eu certainement part à la vie éternelle et au royaume des cieux, s'ils avaient quitté ce monde aussitôt après avoir reçu le baptême, et que Dieu laisse croître, dont quelques-uns même deviennent des apostats? D'où vient cela, si ce n'est qu'ils n'appartiennent pas à cette prédestination et vocation selon le décret et sans le repentir? Pourquoi les uns et pas les autres? La cause en est cachée, elle ne saurait être injuste. Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Que Dieu nous garde de le croire (4). C'est un secret qui appartient à la profondeur de ces jugements devant lesquels l'Apôtre est resté comme épouvanté. Ces secrets de Dieu, il les appelle des jugements, pour que personne ne les attribue à l'injustice ou à la témérité, ou qu'il ne mêle le hasard à quelques-unes des dispositions éternelles par lesquelles Dieu a réglé avec tant de sagesse le cours des siècles.

23. Vous trouvez de l'obscurité , et j'en trouve moi-même dans ce passage de l'épître aux Colossiens : « Que personne ne vous séduise avec des airs d'humilité (3), » et dans ce qui suit. Plût à Dieu que vous eussiez pu me questionner là-dessus de vive voix ! Pour marquer le sens que je trouve à ce passage, il faudrait prendre une figure et un accent qu'une lettre ne saurait exprimer ; la difficulté de ces paroles vient, je crois, de ce qu'on les prononce mal. Ce qui est écrit : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas, » se prend pour une

 

1. Rom. VIII, 28-31. — 2. Galat. V, 6. — 3. Sag. IV, 11. — 4. Rom. IX 14. — 5. Coloss. II, 18.

 

défense de l'Apôtre de manger , de goûter, de toucher je ne sais quoi; c'est tout le contraire, si toutefois je ne me trompe au milieu d'une telle obscurité. Car saint Paul a rappelé en dérision le langage de ces hommes par lesquels il ne voulait pas que les fidèles fussent trompés et séduits, et qui, faisant une différence dans les viandes, d'après un faux culte rendu aux anges et d'après des pensées de ce monde, disent : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas. » Or tout est pur pour ceux qui sont purs (1), et toute créature de Dieu est bonne (2) : l'Apôtre le déclare nettement lui. même ailleurs.

24. Voyons ce qui précède et ce qui suit ces paroles ; peut-être en pénétrerons-nous mieux le sens si nous découvrons le dessein même de l'Apôtre. Il craignait que ceux à qui il s'adressait ne fussent séduits par les ombres des choses, par le doux nom de la science, et ne fussent détournés de la lumière de la vérité qui est dans Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il sentait qu'il fallait écarter aussi , des superstitions païennes, ces vaines et inutiles pratiques déco. rées du nom de sagesse et de science; qu'il fallait prendre garde, surtout, à ceux qu'on appelait des philosophes, et au judaïsme, où étaient les ombres des choses futures, ombres à écarter depuis l'avènement du Christ qui en est la lumière. Après avoir donc rappelé aux Colossiens le grand combat qu'il soutenait pour eux, et pour ceux de Laodicée, et pour tous ceux qui n'avaient pas vu sa face, afin que leurs cours trouvassent des consolations dans les liens de la charité et dans toutes les richesses de la plénitude de l'intelligence, afin qu'ils arrivassent à connaître le mystère de Dieu, qui est le Christ, dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science, saint Paul ajoute : « Je vous dis ceci, pour que personne ne vous abuse avec de faux semblants de vérité; » parce que l'amour de la vérité les conduisait, il craignait qu'ils ne fussent trompés par ce qui n'en était que l'apparence. Voilà pourquoi il leur recommandait le doux trésor qu'ils avaient dans le Christ, trésor de sagesse et de science, dont le nom et la promesse pouvaient les induire en erreur.

25. « Quoique absent de corps, disait-il, je suis avec vous par l'esprit; je me réjouis en  voyant l'ordre qui règne parmi vous, et je vois aussi ce qui manque à votre foi dans le

 

1. Tit, I, 15. — 2. I Tim, IV, 4.

 

Christ (1). » Il craignait pour eux parce qu'il voyait ce qui leur manquait encore. Comme

«donc vous avez reçu le Seigneur Jésus-Christ, poursuit-il, marchez en lui; en racinés en lui, édifiés sur lui, vous affermissant dans la foi, comme vous l'avez appris, et multipliant en elle les actions de grâces (2). » Il veut qu'ils se nourrissent de la foi pour qu'ils deviennent capables de participer aux trésors de sagesse et de science qui sont cachés dans le Christ, de peur qu'avant d'arriver à cette pieuse aptitude, ils ne soient séduits par des discours spécieux et détournés du chemin de la vérité. Montrant ensuite de plus en plus le sujet de ses inquiétudes : « Prenez garde, leur dit-il, que personne ne vous séduise par la philosophie et les vains raisonnements selon la tradition des hommes, selon les principes du monde et non selon le Christ, en qui habite corporellement toute la plénitude de la divinité (3). » L'Apôtre dit corporellement, parce que les adversaires qu'il avait en vue séduisaient comme. avec des ombres; il use d'une métaphore, car même le mot ombre n'est point ici le mot propre, et saint Paul ne l'emploie que par une certaine raison de similitude. « Vous êtes, leur dit-il, vous êtes remplis en Celui qui est le chef de toute principauté et de tout pouvoir. » C'est par les principautés et les puissances que la superstition païenne et les philosophes séduisaient; ils enseignaient une certaine théologie fondée sur les choses de ce monde (4). Or, en appelant le Christ chef de toutes choses, saint Paul veut faire entendre qu'il est le principe de toutes choses, ainsi que le Christ lui-même l'a déclaré; « qui êtes-vous? lui dit-on; je, suis, répondit-il, le principe qui vous parle (5). » Tout a été fait par lui, et rien n'a été fait sans lui (6). L'Apôtre veut que les fidèles méprisent de fausses merveilles, en leur montrant qu'ils sont devenus le corps de ce divin Chef, et il leur dit : « Vous êtes remplis en Celui qui est le Chef de toute principauté et de tout pouf voir. »

26. Pour éviter que les ombres du judaïsme ne les trompent, il ajoute : « Vous avez été circoncis en lui d'une circoncision qui n'est pas faite de main d'homme dans le dépouillement de la chair du corps; » ou comme

 

1. Coloss. II, 5. — 2. Ibid. II, 6, 7. — 3. Ibid. II, 8. — 4. Il s'agit ici des erreurs de la philosophie grecque au temps de saint Paul, erreurs partagées par les juifs rebelles à la foi chrétienne. — 5. Jean, VIII, 25. — 6. Ibid. I, 3.

 

portent quelques exemplaires, « dans le dépouillement du corps des péchés de la chair, mais dans la circoncision du Christ; vous avez été ensevelis avec lui par le baptême, et vous y êtes ressuscités avec lui par la foi en l'oeuvre de Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts (1). » Voyez comment, ici encore, l'Apôtre montre qu'ils sont le corps du Christ, afin qu'ils méprisent les fausses doctrines en s'unissant à un si grand chef, Jésus-Christ médiateur entre Dieu et les hommes, et en ne cherchant aucun médiateur faux ou impuissant pour arriver à Dieu. « Et vous, dit-il, quand vous étiez morts dans les péchés et le prépuce de votre chair; » le prépuce signifie ici les péchés charnels dont nous devons nous dépouiller; « Jésus-Christ vous a vivifiés avec lui, vous pardonnant tous vos péchés, effaçant la cédule qui, dans ses décrets, nous était contraire; » en effet, la loi nous faisait coupables; elle était venue pour que le péché abondât. « Il a enlevé cette cédule, poursuit l'Apôtre, et l'a attachée à la croix; se dépouillant de la chair, il a livré aux regards du monde les principautés et les puissances qu'il avait subjuguées en lui-même avec pleine confiance. » Ce sont les mauvaises principautés et les mauvaises puissances, c'est-à-dire, les diables et les démons, dont il a exposé la défaite; par là il a appris que de même qu'il s'est dépouillé de sa chair, ainsi les siens devaient se dépouiller des vices charnels par lesquels les démons exercent sur eux leur empire.

27. Remarquez maintenant comment il conclut, et c'est pour cette conclusion que nous avons rappelé toutes ces choses : « Que personne donc, dit-il, ne vous condamne sur votre nourriture : » comme si tout son discours ne tendait qu'à prémunir ceux qu'on s'efforçait de retenir dans des pratiques de ce genre et de détourner de la vérité qui les rendait libres, d'après ces paroles de l'Evangile : « Et la vérité vous délivrera (2), » c'est-à-dire vous sera libres. « Que personne donc, dit saint Paul, ne vous condamne sur le manger et le boire, ni sur les fêtes, les nouvelles lunes ou le sabbat : ces choses ne sont que l'ombre de celles qui devaient arriver. » Ceci regardait le judaïsme. Ce qui suit regarde les superstitions païennes : « Vous êtes le corps du Christ, dit l'Apôtre, que personne ne vous séduise : »

 

1. Coloss. II, 12. — 2. Jean, VIII, 32.

 

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il est honteux, dit-il, et trop indigne du rang où vous a mis votre liberté de vous laisser tromper par des ombres lorsque vous êtes le corps du Christ, et de vous laisser reprocher comme un péché la négligence de ces pratiques. « Vous êtes donc le corps du Christ: que « personne ne vous condamne en voulant pa« raître humble. » Si on se servait ici du mot grec, il serait plus expressif, même dans le langage populaire des Latins. C'est ainsi qu'on appelle vulgairement thelodives un homme qui affecte de paraître riche, thelosapiens, celui qui affecte de paraître sage. On pourrait donc appeler ici thelohumilis ou, d'une manière plus parfaite, thelon humilis, l'homme qui veut paraître humble, qui affecte de l'être. Il y avait en effet dans ces sortes de pratiques quelque chose qui allait comme à l'humiliation religieuse du cœur de l'homme. L'Apôtre ajoute

« Le culte des anges, » ou comme portent vos exemplaires : « La religion des anges,» appelée en grec Threskeia. Il veut faire entendre par ces anges les principautés auxquelles on croyait devoir rendre un culte comme ayant la garde des éléments de ce monde.

28. Que personne donc, dit-il, quand vous êtes le corps du Christ, ne vous condamne, en voulant paraître humble de cœur dans le culte des anges, « s'ingérant dans ce qu'il n'a pas vu, » ou d'après quelques exemplaires, « s'ingérant dans ce qu'il a vu. » La première version voudrait dire que les hommes pratiquent ces choses par conjectures et opinions vaines, et sans avoir vu par eux-mêmes s'ils devaient s'y soumettre ; la seconde version voudrait dire qu'on attache une grande importance à ce qu'on a vu observer en quelques lieux sans que la confiance soit en rien justifiée, et qu'on se croit grand parce qu'on aura vu par hasard je ne sais quelles pratiques secrètes. Mais le meilleur sens est celui-ci : « S'ingérant dans ce qu'il n'a pas vu, inutilement enflé par des pensées charnelles.» C'est une chose admirable que ce dernier reproche qui suit l'affectation de l'humilité, car il arrive merveilleusement au cœur de l'homme de s'enfler davantage par une fausse humilité que par la plus audacieuse franchise de l'orgueil. « Et ne tenant pas au Chef (c'est le Christ que veut dire l'Apôtre) par lequel tout le corps uni et lié, assisté et entretenu, reçoit l'accroissement de Dieu. Si donc vous êtes morts avec le Christ aux choses de ce monde, pourquoi agissez-vous avec ce monde comme si vous étiez encore vivants (1)? »

29. Cela dit, l'Apôtre cite les paroles de celui qui, enflés par un faux sentiment d'humilité, jugent de ce monde par ces pratiques qu'ils croient raisonnables : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas. » Pour comprendre ceci, souvenons-nous de ce qui a été dit plus haut. Saint Paul ne veut pas que les fidèles soient jugés sur ces observances. Il dit en effet : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas; toutes ces choses mènent à la corruption par le mauvais usage. » Toutes ces choses, d'après l'Apôtre, servent plutôt corrompre, lorsqu'on s'en abstient par superstition, lorsqu'on en abuse, c'est-à-dire lorsqu'on n'en use qu'eu suivant « les maximes et les doctrines humaines. » Ceci est clair, mais ce qui suit vous embarrasse :  « Elles ont (ces maximes et ces doctrines), elles ont une façon de sagesse dans ces prescriptions, dans l'humilité du cœur et le châtiment du corps, » ou bien, comme d'autres traduisent: « dans l'habitude de ne pas épargner le corps et de ne pas traiter la chair avec honneur en la rassasiant. » Vous demandez pourquoi l'Apôtre blâme ces choses qu'il dit avoir une façon de sagesse.

30. Je vous dirai, et vous pouvez vous-même le remarquer, que souvent les Ecritures placent la sagesse même dans ce monde et qu'elle est plus particulièrement appelée la sagesse de ce monde. Ne vous inquiétez pas de trouver le mot de sagesse tout seul dans ce passage de l'Apôtre. Car ailleurs lorsqu'il dit : « Où est le sage? où est le savant (2)? » il n'ajoute pas qu'il s'agit des sages et des savants de ce monde; et cependant cela se comprend. Il en est de même de cette « façon de sagesse. » Car dans les pratiques superstitieuses qu'il combat, il n'y en a aucune à laquelle on ne puisse trouver une façon de sagesse en s'appuyant sur les doctrines de ce monde et sur la nature des choses. Quand l'Apôtre avertit les fidèles de prendre garde « qu'on ne les séduise par la philosophie, » il n'ajoute pas: «de ce monde » Et qu'est-ce que c'est que la philosophie, si ce n'est l'amour de la sagesse? Ces maximes humaines ont donc « une façon de sagesse, » ce qui signifie qu'on peut en rendre raison d'a. près les principes de ce monde et la doctrine du faux culte rendu aux principautés et aux

 

1. Coloss. II, 4-20. — 2. I Cor. I, 20.

 

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puissances. « L'observance et l'humilité du coeur : » car ces pratiques tendent à humilier

le cour par le vice de la superstition. « Pour ne pas épargner le corps » en le privant des aliments dont il est forcé de s'abstenir. « Et de ne pas traiter la chair avec honneur en la rassasiant : » elle n'est pas plus ou moins honorée lorsqu'on la rassasie par telle ou telle nourriture; il lui suffit de manger ce qui est propre à la santé et dans la mesure qui peut réparer et soutenir.

31. Vous m'adressez sur l'Evangile une question qui a été faite par plusieurs; vous demandez comment, parmi les diverses personnes de l'un et l'autre sexe qui s'étaient attachées aux pas du Sauveur durant sa vie, les unes le reconnurent, les autres ne le reconnurent point après sa résurrection, où il avait pourtant repris le même corps qu'auparavant. Ce qu'on cherche d'abord , c'est de savoir s'il y eut dans le corps du Seigneur ou dans les yeux de ses disciples quelque chose qui dût empêcher de reconnaître le divin ressuscité. Quand on lit : « Leurs yeux étaient retenus afin qu'ils ne pussent le reconnaître (1) ; » on incline à reconnaître un certain empêchement qui tenait aux yeux. Mais lorsque saint Marc dit que le Seigneur « leur a apparut sous une autre forme (2), » il nous apprend qu'il y avait certainement, dans le corps même du Sauveur quelque chose qui ne permit pas aux disciples de le reconnaître tout de suite. Un visage se reconnaît à deux choses : les traits et la couleur. Puisque la face du Christ est devenue brillante comme le soleil lorsqu'avant sa résurrection il s'est transfiguré sur une montagne (3) , j'admire que nul ne s'étonne qu'il ait pu transformer la couleur de son corps en un si haut degré de splendeur et de lumière ; et on est surpris qu'après sa résurrection il ait changé quelque peu ses traits, de manière à n'être pas reconnu, et que de même qu'après sa transfiguration il eut la puissance de reprendre sa couleur naturelle, il ait repris après sa résurrection ses anciens traits ! Car les trois disciples devant qui il se transfigura sur une montagne ne l'auraient pas reconnu s'il était venu à eux d'un autre endroit avec ce vêtement de lumière; mais comme ils étaient avec lui, ils ne pouvaient pas douter que ce ne fût le Christ lui-même qui se transfigurât de la sorte. On dira que le

 

1. Luc, XXIV, 16. — 2. Marc, VI, 12. — 3. Matth. XVII, 2.

 

Sauveur ressuscité avait le même corps qu'auparavant; qu'importe? Le Sauveur avait gardé aussi le même corps dans sa transfiguration sur la montagne ; jeune, il avait le corps dans lequel il était né; et cependant quelqu'un qui ne l'aurait vu qu'enfant et qui l'eût tout à coup  retrouvé en pleine jeunesse, ne l'aurait certainement pas reconnu. Dieu ne peut-il changer promptement les traits comme l'âge les change avec le cours des années.

32. Ces mots adressés à Marie : « Ne me touchez pas, je ne suis pas encore monté vers mon Père (1), » je ne les entends pas autrement que vous. Le Christ a voulu nous marquer par là le toucher spirituel et nous demander cette foi par laquelle nous devons croire qu'il est aussi élevé que son Père. Et quant à la fraction du pain qui le fit reconnaître aux deux disciples (2), nul ne doit douter que ce ne soit le sacrement qui nous unit dans la connaissance de Jésus-Christ.

33. J'ai dit dans une autre lettre dont je vous envoie une copie mon sentiment sur ces paroles de Siméon adressées à la Vierge mère du Seigneur: « Le glaive transpercera votre âme; » vous avez. là-dessus jugé aussi comme moi. Les paroles qui suivent : « Pour que les pensées de plusieurs soient dévoilées (3), » ont trait aux fourberies des juifs et à la faiblesse des disciples du Sauveur durant sa passion. Il est à croire que l'épée représente les douloureuses blessures faites au cœur maternel. Cette épée était dans la bouche des persécuteurs dont le Psalmiste a dit : « Une épée est dans leur bouche (4). » C'étaient les enfants des hommes « dont les dents sont des armes et des flèches, «et la langue un glaive tranchant (5). » Le fer qui « transperça l'âme de Joseph (6) » me parait signifier une dure tribulation, car il est dit clairement : « Le fer transperça son âme «jusqu'à ce que sa parole fût accomplie; » c'est-à-dire que ses tourments durèrent jusqu'à l'accomplissement de ce qu'il avait prédit. De là lui vint sa délivrance et avec elle une grande situation. Mais de peur qu'on ne vît dans la prophétie accomplie un effet de la sagesse humaine, l'Ecriture sainte en rend gloire à Dieu selon sa coutume et ajoute aussitôt en parlant de Joseph : «La parole de Dieu l'embrasa (7). »

34. J'ai répondu, comme je l'ai pu, à vos questions, avec le secours de vos prières et de

 

1. Jean, XX, 17. — 2. Luc, XXIV, 30, 31. — 3. Luc, II, 35. — 4. Ps. LVIII . — 5. Ps. LVI, 5. — 6. Ps. CIV, 18. — 7. Ibid. 19.

 

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vos pensées; car vous discutez en interrogeant, vous cherchez avec chaleur et vous instruisez avec humilité. Il est utile qu'il se trouve des sentiments divers sur les passages obscurs des divines Ecritures, dont Dieu a voulu faire pour nous un sujet d'exercice, lorsque cette différence d'opinion n'empêche pas un parfait accord dans la foi et la doctrine. Vous pardonnerez à mon style à cause du peu de temps que j'ai eu pour écrire cette lettre; quand je l'ai commencée, celui qui doit la porter était déjà embarqué. Je rends, surtout dans cette lettre, ses salutations à notre fils Paulin (1) qui nous est si cher dans la charité du Christ. Je l'exhorte à la hâte à remercier, autant qu'il lui est possible, la miséricorde du Seigneur, qui sait donner le secours au milieu des tribulations; ce Dieu l'a envoyé, par une violente tempête, dans ce port où vous êtes arrivé avec une mer plus tranquille, votes qui ne vous êtes pas fié au calme des flots; il vous a donné Paulin pour accueillir et diriger ses commencements ; que tous ses os disent donc avec le Psalmiste : « Seigneur, qui est semblable à vous (2) ? » Le seul spectacle de votre vie est aussi profitable pour lui que pourraient l'être la lecture de mes ouvrages, tous mes discours et mes exhortations les plus enflammées. Les serviteurs de notre divin Maître qui sont avec moi saluent votre sainte et chère bénignité. Pérépin, notre collègue dans le diaconat, depuis qu'il est parti d'auprès de moi avec notre saint frère Urbain qui allait subir le fardeau de l'épiscopat (3), n'est pas encore revenu à Nippone; toutefois nous savons par leurs lettres et par ce que nous entendons dire, qu'ils sont en bonne santé au nom du Christ. Nous saluons avec un véritable amour fraternel, Paulin (4), notre collègue dans le sacerdoce, et tous ceux qui jouissent de votre présence dans le Seigneur.

 

1. Ce Paulin était retiré auprès du saint évêque de Nole. — 2. Ps. XXXIV, 10. — 3. Urbain fut un des dix évêques sortis de la communauté ecclésiastique fondée à Hippone par saint Augustin; il occupa le siège de Sicea, aujourd'hui Keff. Voir notre Histoire de saint Augustin, chap. X. — 4. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que ce prêtre pantin ne doit pas être confondu avec l'illustre et saint personnage à qui cette lettre est adressée.

 

 

 

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