LETTRE CLXXVII
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LETTRE CLXXVII. (Année 416.)

 

Cinq évêques d'Afrique signalent au pape Innocent les erreurs du pélagianisme, et c'est saint Augustin qui parle ; on remarquera avec quelle respectueuse soumission ces évêques du Ve siècle s'adressent au Saint-Siège. La primauté du Pape n'est donc pas une invention moderne.

 

AURÈLE, ALYPE, AUGUSTIN, ÉVODE ET POSSIDIUS A LEUR BIENHEUREUX SEIGNEUR ET TRÈS-HONORABLE FRÈRE LE PAPE INNOCENT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Nous avons envoyé à votre Sainteté,des deux conciles de la province de Carthage et de la province de Numidie, des lettres signées d'un grand nombre d'évêques contre les ennemis de la grâce du Christ qui se confient dans leur propre vertu et semblent dire à notre Créateur : Vous nous avez faits hommes, mais nous-mêmes nous nous sommes faits justes. Ils proclament la nature humaine trop libre pour chercher le libérateur; ils la croient tellement sauvée que le Sauveur leur parait inutile. Ils la jugent si forte avec ce qu'elle a reçu à l'origine de sa création, qu'elle peut, par son libre arbitre et sans aucun secours de la grâce de son Créateur, dompter et éteindre toutes les passions et triompher des tentations. Plusieurs d'entre eux s'élèvent contre nous et disent à notre âme : « Il n'y a pas de salut pour elle en son Dieu (1). »C'est pourquoi la famille du Christ qui dit : « Quand je suis faible, c'est alors que je suis forte (2) ; » et à qui le Seigneur répond : « Je suis ton salut (3), » a le coeur en suspens et attend avec crainte et tremblement le secours de Dieu par votre charité.

2. D'après ce que nous avons appris, on trouve à Rome, où cet homme (4) a longtemps vécu, des gens qui, par divers motifs, lui sont favorables : les uns parce qu'il est parvenu à leur persuader ses propres sentiments, les autres parce qu'ils ne croient pas que cette doctrine soit la sienne, et citent à sa décharge les actes ecclésiastiques faits en Orient où maintenant il habite. Mais si des évêques en Orient l'ont proclamé catholique, c'est qu'il a déclaré reconnaître la grâce de Dieu et qu'il n'a pas nié le secours de cette grâce, tout en disant que l'homme peut vivre avec justice par son travail et sa volonté. D'après ces mots, des évêques catholiques n'ont pas pu entendre une autre grâce de Dieu que celle qu'ils ont coutume de voir dans les saintes Ecritures et de prêcher aux peuples : celle dont l'Apôtre dit : « Je ne rends pas inutile la grâce de Dieu ; car si la justice vient de la loi, c'est donc pour rien que le Christ est mort (5); » certainement celle qui nous justifie de l'iniquité et nous guérit de l'infirmité, non pas celle par laquelle nous sommes créés avec une volonté qui nous est propre. Car si les évêques d'Orient avaient compris que Pélage eût en vue la grâce qui nous est commune avec les impies, hommes comme nous, et qu'il eût nié celle par laquelle nous sommes chrétiens et enfants de Dieu, quel prêtre catholique se serait résigné, nous ne

 

1. Ps. III, 3. — 2. II Cor. XII, 10. — 3. Ps. XXXIV, 3. — 4. Pélage. — 5. Gal. II, 21.

 

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disons pas à l'écouter, mais même à l'avoir devant les yeux ? C'est pourquoi il n'y a aucun reproche à adresser aux juges; ils ont compris la grâce comme l'Eglise la comprend, ne sachant pas ce que ces gens-là mettent dans leurs livres ou répètent dans leurs entretiens.

3. Il ne s'agit pas seulement de Pélage qui, peut-être, s'est amendé, et plaise à Dieu que cela soit ! il s'agit de beaucoup d'autres dont les discours entraînent et enchaînent en quelque sorte les âmes faibles et ignorantes et fatiguent celles qui demeurent fermes dans la foi tout en est plein. Il faut ou que votre Sainteté mande Pélage à Rome, l'interroge avec soin sur ce qu'il appelle la grâce, lui demande de quelle grâce les hommes ont besoin pour ne pas pécher et bien vivre, ou bien que votre Sainteté traite cela avec lui par lettres : s'il répond sur la grâce conformément à la doctrine de l'Eglise et à la vérité apostolique, alors on l'absoudra sans scrupule et sans équivoque, alors on devra se réjouir de sa justification.

4. S'il se bornait à dire que la grâce est le libre arbitre, ou la rémission des péchés, ou bien la loi elle-même, ce ne serait pas reconnaître ce qui nous aide à vaincre les passions et les tentations , ce que nous confère l'Esprit-Saint abondamment répandu sur nous (1), par celui qui est monté au ciel, et « ayant fait de la captivité sa captive, » distribue aux hommes ses dons (2). Aussi nous prions afin de pouvoir triompher de la tentation et afin que l'Esprit de Dieu, dont nous avons reçu le gage (3), soutienne notre faiblesse (4). Mais celui qui prie et dit : « Ne nous induisez pas en tentation , » ne prie pas ainsi pour être homme, puisqu'il l'est par sa nature; ni pour avoir le libre arbitre qu'il a déjà reçu quand cette nature elle-même a été créée; il ne demande pas non plus la rémission des péchés, car il a dit précédemment : « Pardonnez-nous nos offenses (5); » il ne prie pas enfin pour recevoir la loi, mais pour qu'il puisse l'accomplir. Car s'il est induit en tentation, c'est-à-dire s'il succombe, il commet un péché , ce qui est contre la loi. Il prie donc pour ne pas pécher, c'est-à-dire pour ne rien faire de mal; c'est ce que l'apôtre saint Paul demande pour les Corinthiens lorsqu'il dit : « Mais nous prions le Seigneur pour que vous ne fassiez rien de mal (6). » D'où il résulte

 

1. Tit. III, 6. —  2. Eph. IV, 8. — 3. II Cor. II, 22. — 4. Rom. VIII, 26. — 5. Matth. VI, 13, 12. — 6. II Cor. XIII, 7.

 

clairement que, pour ne pas pécher, c'est-à-dire pour ne pas mal faire, quoique, sans aucun doute, nous ayons le libre arbitre, son pouvoir ne suffit pas, et que notre faiblesse a besoin d'être aidée. La prière elle-même est donc la preuve la plus évidente de la grâce; que Pélage la reconnaisse, et nous nous réjouirons de le voir orthodoxe ou amendé.

5. Il faut distinguer la loi et la grâce. La loi ordonne, la grâce nous vient en aide. La loi n'ordonnerait pas si la volonté n'existait pas; la grâce n'aiderait pas si la volonté suffisait. II nous est commandé d'avoir l'intelligence lorsqu'il est dit : « Ne soyez pas comme le cheval et le mulet qui n'ont pas l'intelligence (1) ; » et pourtant nous prions pour comprendre : « Donnez-moi l'intelligence pour que j'apprenne vos commandements (2). »  Il nous est prescrit d'avoir la sagesse : « Insensés, soyez sages (3) ; » et cependant on prie pour l'obtenir : « Si quelqu'un de vous a besoin de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous abondamment et sans reproche, et elle lui sera donnée (4). »  Il nous est prescrit d'avoir la continence : « Que vos reins soient ceints (5); » et cependant nous prions pour l'obtenir

« Lorsque je sus que personne ne peut être continent si Dieu ne lui en fait la grâce, et cela même était de la sagesse de savoir de qui venait ce don , j'allai au Seigneur, et je le priai (6). » Enfin, et ce serait trop long de tout dire, il nous est prescrit de ne pas faire le mal : « Evitez le mal, » et cependant on prie pour l'éviter : « Nous prions le Seigneur pour que vous ne fassiez rien de mal. » Il nous est prescrit de faire le bien : « Evitez le mal et faites le bien (7) ; » et cependant on prie pour faire le bien : « Nous ne cessons pas de prier « et de demander pour vous, » et, entre autres choses que l'Apôtre demande pour eux, il marque celle-ci : « Afin que vous marchiez d'une manière digne de Dieu, vous efforçant de lui plaire en toute chose , en toute oeuvre et en tout bon discours (8). » De même que nous reconnaissons la volonté quand ces choses sont ordonnées, qu'ainsi Pélage reconnaisse la grâce, quand il nous est prescrit de les demander.

6. Nous envoyons à votre Révérence un livre donné par de jeunes serviteurs de Dieu,

 

1. Ps. XXXI, 9. — 2. Ps. CXVIII, 125. — 3. Ps. XCIII, 8. — 4. Jacq. I, 5. — 5. Luc, XII, 35. — 6. Sag. VIII, 21. — 7. Ps. XXXVI, 27. — 8. Coloss.1, 9, 10.

 

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pieux et de noble naissance, dont nous vous dirons les noms; l'un s'appelle Timase, l'autre Jacques; nous avons appris et vous nous permettrez de vous dire qu'ils ont abandonné leurs espérances de ce monde d'après les exhortations de Pélage lui-même, et que maintenant ils servent Dieu dans la continence. Après avoir été, par l'inspiration de Dieu et un peu par nos soins, tirés de l'erreur de leur maître, ils ont envoyé ce livre, disant qu'il est de Pélage et demandant qu'il y soit répondu. Ce qui a été fait. L'écrit leur a été adressé (1), ils ont répondu en remerciant (2). Nous vous envoyons et le livre et la réponse, et, pour vous épargner des fatigues, nous avons indiqué les endroits que nous vous prions de vouloir bien remarquer : ce sont ceux où, pressé de s'expliquer sur la grâce de Dieu, Pélage répond qu'elle n'est autre chose que la nature dans laquelle Dieu nous a créés.

7. S'il nie que ce livre soit de lui ou que ces endroits du livre lui appartiennent, nous n'avons pas à discuter là-dessus; qu'il les anathématise, et qu'il reconnaisse ouvertement la grâce telle que l'enseigne la doctrine chrétienne, et qui est proprement la grâce chrétienne : elle n'est pas la nature, mais la grâce par laquelle la nature est sauvée ; elle n'aide pas la nature par un enseignement qui retentisse aux oreilles ou par quelque secours visible, à la façon de celui qui plante et qui arrose extérieurement; mais elle l'assiste par le secours du Saint-Esprit et par une miséricorde cachée, comme fait ce Dieu qui donne l'accroissement (3). Il est permis d'appeler une grâce de Dieu le bienfait de notre création , ce bienfait par lequel nous sommes quelque chose , non pas seulement quelque chose comme un cadavre qui ne vit pas, comme un arbre qui ne sent pas ou une bête qui ne comprend pas, mais des hommes avec l'être, la vie, le sentiment et l'intelligence; nous pouvons remercier Dieu d'un si grand bien, et l'appeler une grâce parce qu'il nous a été accordé par une bonté gratuite de Dieu et non pas en considération de bonnes oeuvres antérieures; toutefois il est une autre grâce par laquelle nous sommes prédestinés, justifiés, glorifiés, et par laquelle nous pouvons dire : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il

 

1. Le livre de la Nature et de la Grâce.

2. Ci-dessus, lettre 168. — 3. I Cor. III, 7.

 

n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous (1) ! »

8. Voilà de quelle grâce il s'agissait, quand ceux que blessait et troublait Pélage lui reprochaient de l'attaquer en soutenant que les forces humaines par le libre arbitre suffisent non-seulement pour l'accomplissement mais pour l'accomplissement parfait de la loi divine. C'est ce que l'Apôtre appelle avec raison la grâce, car elle nous sauve et nous justifie par la foi en Jésus-Christ. C'est d'elle qu'il est écrit : « Je ne rends pas inutile la grâce de Dieu. Car si la justice vient de la loi, c'est donc pour rien que le Christ est mort (2) ; » d'elle encore il est écrit : « Vous qui voulez être justifiés par la loi, vous n'appartenez plus à Jésus-Christ; vous êtes déchus de la grâce (3); » et ailleurs : « Si c'est par la grâce qu'on est sauvé, ce n'est donc pas par les oeuvres; autrement la grâce n'est plus grâce (4); » et dans un autre endroit « Or, la récompense qu'on donne à quelqu'un » pour ses oeuvres ne lui est pas imputée » comme une grâce, mais comme une dette. Il n'en est pas ainsi de celui qui ne fait rien et croit seulement en celui qui justifie le pécheur ; sa foi lui est imputée à justice (5). » Je passe d'autres témoignages dont vous pouvez mieux vous souvenir que nous, que vous pouvez mieux comprendre et expliquer avec plus d'autorité. On peut ne pas donner à tort le nom de grâce au bienfait par lequel nous sommes des hommes; mais je serais étonné qu'elle fût ainsi appelée dans les livres canoniques des prophètes, des évangélistes et des apôtres.

9. Lorsqu'on demanda à Pelage de cesser d'attaquer cette grâce si bien connue des chrétiens fidèles et catholiques, pourquoi, dans son livre, se plaçant lui-même en face de ce reproche, ne répond-il autre chose pour sa justification, sinon que la nature de l'homme créé porte en elle-même la grâce du Créateur; et qu'ainsi le libre arbitre peut avec le secours de la grâce divine accomplir sans péché les oeuvres de justice, puisque Dieu a donné cette puissance à l'homme par les seules forces de sa nature ? On lui répond : « Le scandale de la croix est donc anéanti (6); le Christ est donc mort pour rien. » Car s'il n'était pas mort pour nos péchés, ressuscité pour notre justification (7), monté au ciel, et si, faisant de la captivité

 

1. Rom. VIII, 31, 32, 33. — 2. Gal. II, 21. — 3. Ibid. V, 4. — 4. Rom. XI, 6. — 5. Ibid. IV, 4, 5. — 6. Gal. V, 11. —  7. Rom. IV, 25.

 

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sa captive, il n'avait distribué ses dons aux hommes, est-ce que cette puissance de la nature humaine dont parle Pélage ne subsisterait pas de la même manière?

10. Peut-être la loi de Dieu manquait-elle, et c'est pour cela que le Christ serait mort 1 Mais elle existait déjà cette loi sainte, juste et bonne (1) ; déjà il avait été dit : « Tu ne convoiteras pas (2) ; » déjà avait été donné ce commandement qui comprend toute la loi : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (3). » Et parce que si on n'aime pas Dieu on ne s'aime pas soi-même, le Seigneur a dit que ces deux commandements renfermaient toute la loi et les prophètes (4) : ces deux préceptes étaient déjà donnés aux hommes. Est-ce qu'une récompense éternelle n'était pas encore promise à la justice ? Il ne le dit pas celui qui, dans ses livres, soutient que le royaume des cieux est promis même dans l'Ancien Testament (5). Si donc la nature était capable, avec le libre arbitre, d'accomplir et de parfaitement accomplir les oeuvres de justice, comme il y avait déjà une prescription sainte, juste et bonne de la loi de Dieu et déjà la promesse d'une éternelle récompense ; c'est donc pour rien que le Christ est mort !

11. La justice ne vient donc pas de la loi ni de la puissance de la nature, mais de la foi et du don de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, seul médiateur entre Dieu et les hommes e : si, dans la plénitude des temps, il n'était pas mort pour nos péchés et n'était pas ressuscité pour notre justification, la foi des anciens et la nôtre seraient anéanties. Mais ôtez la foi, que reste-t-il de justice à l'homme, puisque « le juste vit de la foi ? » Que (7) la mort est entrée dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et qu'ainsi la mort a passé à tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché (8), nul assurément n'a été ou n'est délivré par sa puissance propre du corps de cette mort où deux lois se combattent; perdue, notre nature avait besoin d'un Rédempteur; blessée, elle avait besoin d'un Sauveur : c'est la grâce de Dieu qui guérit par la foi dans un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme (9) ; comme il était Dieu, il a fait l'homme; et, sans cesser d'être Dieu, il s'est fait homme pour refaire ce qu'il avait fait.

 

1. Rom. VII, 12. — 2. Exod. XX, 17. — 3. Lévitiq. XIX, 18; Rom. XIII, 9. — 4. Matth. XXII, 37-40. — 5. Héb. XI. — 6. I Tim. II, 5. — 7. Habac, II, 4. — 8. Rom. V, 12. — 9. Ibid. VII, 21-25.

 

12. Mais je crois que Pélage ne sait pas que la foi du Christ, révélée plus tard, avait été, sous le voile des figures, la foi de nos pères; c'est par cette foi et par la grâce de Dieu qu'ont pu être sauvés, à toutes les époques du genre humain, ceux qui ont pu l'être : cela a été fait par un secret jugement de Dieu, et ce jugement n'est pas répréhensible. De là vient que l'Apôtre a dit : « Mais ayant un même esprit de foi, le même esprit que nos pères, » selon « qu'il est écrit : j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé; nous croyons aussi, et c'est pour cela que nous parlons (1). » De là vient que le Médiateur lui-même a dit : «Abraham votre père a désiré voir mon jour; il l'a vu, et il a été ravi (2). » De là vient que Melchisédech, en offrant le pain et le vin sur la table du Seigneur, sut qu'il figurait le sacerdoce éternel de Jésus-Christ (3).

13. Mais la loi écrite fut donnée; l'Apôtre enseigne qu'elle vint dans le monde pour donner lieu à l'abondance du péché, et voici ce qu'il en dit : « Si c'est par la loi que l'héritage

est donné, ce n'est donc plus en vertu de la promesse; or, c'est par la promesse que Dieu l'a donnée à Abraham. Pourquoi donc la loi? » Elle a été établie pour les transgressions, « jusqu'à l'avènement de celui qui devait naître et pour qui la promesse a été faite, et remise par les anges dans la main d'un médiateur. Or un médiateur ne l'est pas pour un seul, et Dieu est seul. La loi est-elle donc contre les promesses de Dieu? Nullement; car si la loi qui a été donnée avait pu vivifier, il serait vrai de dire que la justice viendrait de la loi. Mais l'Ecriture a tout renfermé sous le péché, afin que ce fût par la foi en Jésus-Christ que les promesses divines s'accomplissent au profit de ceux qui croiraient (4). » Ces paroles ne montrent-elles pas assez que c'est par la loi que l'on connaît le péché et qu'il s'accroît par la prévarication; « car là où la loi n'est point, il n'y a pas prévarication (5)? » Pour que le péché ne triomphât pas, il fallait donc recourir à la grâce divine qui est dans les promesses; et c'est ainsi que la loi n'était pas contre les promesses de Dieu. Car si par elle on connaît le péché et si l'abondance du péché vient de la prévarication , c'est afin que, pour la délivrance , on cherche les divines promesses, c'est-à-dire la grâce de Dieu, et afin

 

1. II Cor. IV, 13. — 2. Jean, VIII, 56. — 3. Gen. XIV, 18. — 4. Gal. III, 18-22.— 5. Rom. IV, 25.

 

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que dans l'homme commence la justice, non la sienne mais celle de Dieu, qui est un don de Dieu.

14. Il y a donc maintenant des hommes qui, «ignorant la justice de Dieu, » comme il a été dit des Juifs, « et voulant établir leur propre justice, ne se sont pas soumis à la justice de Dieu (1). » Ils pensent être justifiés parla loi, regardant comme suffisant, pour l'accomplir, le libre arbitre, c'est-à-dire leur propre justice tirée de la nature humaine, et non pas celle qui est un don de la grâce divine, ce qui fait qu'on l'appelle la justice de Dieu. De là ces paroles de l'Apôtre : « Par la loi on connaît le péché. Mais maintenant la justice de Dieu sans la loi s'est manifestée, attestée par la loi et les prophètes (2). » Elle s'est manifestée, dit saint Paul; elle existait donc, mais comme la rosée accordée à Gédéon, d'abord qui était cachée dans la toison,. maintenant on la voit sur l'aire (3). Ainsi la loi sans la grâce n'aurait pas pu être la mort du péché, mais aurait été sa force, car il a été dit que « le péché est l'aiguillon de la mort et que la force du péché c'est la loi (4)? » De même que plusieurs, pour se dérober à l'empire du péché, recourent à la grâce maintenant étendue comme sur l'aire, ainsi quelques-uns en petit nombre y avaient recours alors qu'elle était cachée comme dans la toison. Cette dispensation selon les temps se rapporte à la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, dont il a été dit : « Combien ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles (5) »

15. C'est pourquoi si, avant le temps de la loi et au temps même de la loi, nos pères, vivant de la foi, ont été justifiés, non point par la puissance d'une nature faible, pauvre, corrompue, vendue au péché; mais par la grâce de Dieu et la foi, il en est de même aujourd'hui; cette grâce qui se trouve pleinement révélée, nous justifie. Il faut donc que Pélage anathématise ces écrits où il parle contre la grâce, sinon par désobéissance, au moins par ignorance, soutenant que les forces de la nature suffisent pour ne pas pécher et accomplir la loi. S'il nie que ces écrits soient de lui ou s'il prétend que certains endroits sont l'oeuvre menteuse de ses ennemis, qu'il les anathématise cependant et les condamne sur vos paternelles exhortations et devant votre autorité.

 

1. Rom. X, 3. — 2. Rom. III, 20,21. — 3. Livre des Juges, VI, 36-40. — 4. I Cor. XV, 56. — 5. Rom. XI, 33.

 

S'il le veut donc, qu'il apprenne à ôter un scandale pesant pour lui et dangereux pour l'Eglise; ceux qui l'écoutent et qui l'aiment si mal ne cessent d'étendre ce scandale de toutes parts. Du moment qu'ils verraient le livre qu'ils croient ou qu'ils savent être de Pélage, anathématisé et condamné non-seulement par l'autorité des évêques catholiques, surtout par l'autorité de votre sainteté , qui, nous n'en doutons pas, est pour lui, d'un plus grand poids, mais encore par Pélage lui-même, ils n'oseraient plus assurément troubler les coeurs fidèles et simples en parlant contre la grâce de Dieu, manifestée par la passion et la résurrection du Christ; à l'aide de la miséricorde du Seigneur, vos prières brûlantes de charité et de piété s'unissant aux nôtres, ils ne mettraient plus leur confiance dans leur propre vertu, mais dans la grâce divine, pour devenir justes et saints dans cette vie en attendant le bonheur dans l'éternité. Pélage avait envoyé à l'un de nous, par un diacre d'Orient, originaire d'Hippone, des pièces à l'appui de sa justification; notre collègue lui a répondu, et nous avons cru devoir adresser à votre béatitude cette réponse, aimant mieux vous demander de vouloir bien la transmettre vous-même à Pélage ; il pourra ainsi ne pas dédaigner de lire cette lettre, en considération de celui qui la lui aura envoyée bien plus que de celui qui l'a écrite.

16. Il paraîtrait plus supportable de laisser dire ceux qui prétendent que l'homme peut vivre sans péché et garder aisément les commandements de Dieu, avec le secours de la grâce, révélée et donnée par l'incarnation du Fils de Dieu; on peut cependant se demander où et quand donc il arrive que nous soyons ainsi tout à fait sans péché : est-ce dans cette vie, au milieu de la continuelle révolte de la chair contre l'esprit (1) ? ou bien sera-ce dans l'autre vie « où s'accomplira cette parole : O mort ! où est ta victoire? Où est, ô mort  ton aiguillon? Car le péché est l'aiguillon de la mort (2). » Cette question doit être d'autant plus attentivement examinée, que d'autres ont pensé et écrit que l'homme peut être sans péché, même dans cette vie, non pas depuis sa naissance, mais depuis qu'il a passé du péché à la justice et d'une mauvaise vie à une bonne. C'est ainsi qu'ils ont compris ce qui est écrit de Zacharie et d'Elisabeth, savoir « qu'ils marchaient sans reproche dans tous les

 

1. Gal. V, 17. — 2. I Cor. XV, 54, 56.

 

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commandements du Seigneur (1). » Ils ont cru que ces mots « sans reproche » voulaient dire sans péché, reconnaissant toutefois, et cela se voit en d'autres endroits de leurs ouvrages, reconnaissant pieusement le secours de la grâce de Notre-Seigneur, non point par l'esprit naturel de l'homme, mais par l'Esprit souverain de Dieu (2). Ils ne paraissent pas avoir fait assez attention que Zacharie était prêtre; or, la loi de Dieu imposait à tous les prêtres l'obligation d'offrir le sacrifice d'abord pour leurs péchés, ensuite pour les péchés du peuple. De même donc que le sacrifice de la prière nous prouve bien que nous ne sommes pas sans péché, puisque le Seigneur nous commande de dire . « Pardonnez-nous nos offenses, » de même les sacrifices des victimes prouvaient aux prêtres qu'ils n'étaient pas sans péché, puisqu'il leur était prescrit de les offrir pour leurs péchés.

17. S'il est vrai que nous devions à la grâce du Sauveur de nous avancer en cette vie par la diminution de la cupidité et l'accroissement de la charité, et de devenir parfaits dans l'autre vie par l'extinction de la cupidité et la consommation de la charité, ces paroles de saint Jean : « Celui qui est né de Dieu ne pèche point (3), » s'entendent de la charité elle-même, qui seule ne pèche pas. Car nous naissons de Dieu par la charité qui doit s'accroître et s'achever, et non par la cupidité qui doit diminuer et s'éteindre : tant qu'elle est dans nos membres, elle est en opposition avec la loi de l'esprit; mais celui qui né de Dieu n'obéit point à ses mauvais désirs et ne livre point ses membres au péché comme des armes d'iniquité, peut dire : « Ce n'est pas moi qui fais cela, c'est le péché qui habite en moi (4). »

18. Mais de quelque manière que cette question soit résolue, comme c'est par le secours de la grâce et de l'Esprit ;de Dieu qu'on suppose qu'il est possible d'être sans péché dans cette vie, il y a quelque chose d'excusable à se tromper en cela. Il ne se trouve personne ici-bas sans péché, mais nous devons faire effort pour arriver à cet état de perfection, et nous devons le demander. Ce n'est pas une impiété diabolique, mais une erreur humaine d'affirmer ce qui doit être l'objet de nos voeux et de nos efforts, lors même qu'on ne saurait montrer un exemple de ce qu'on affirme : on croit possible ce qu'il est assurément louable de

 

1. Luc, I, 6. — 2. S. Ambroise. comm. sur s. Luc, I, 6. — 3. I Jean. III, 9. — 4. Rom. VII, 20.

 

vouloir. Il nous suffit que nul fidèle ne se rencontre dans l'Eglise de Dieu, à quelque degré de perfection qu'il soit monté, qui ose regarder comme ne lui étant pas nécessaire ces paroles de l'oraison dominicale: « Pardonnez-nous nos offenses, » et qui se dise sans péché : il se tromperait lui-même et la vérité ne serait plus en lui (1), quoiqu'il vécût saris plainte. Donner un sujet de reproche ce n'est pas une de ces fautes ordinaires à la faiblesse humaine, c'est un péché grave.

19. Pour les autres reproches adressés à Pélage, votre béatitude en jugera d'après la manière dont vous verrez dans les Actes qu'il s'est défendu. La bonté si douce de votre coeur nous pardonnera d'écrire à votre sainteté une lettre plus longue peut-être qu'elle n'aurait voulu. Nous n'avons pas songé à accroître l'abondance des flots de votre savoir avec un aussi petit ruisseau que le nôtre; mais dans cette grande épreuve du temps où nous sommes (et puisse nous en délivrer Celui à qui nous demandons de ne pas nous laisser succomber à la tentation ! ) nous avons voulu savoir si notre goutte d'eau provient de la même source que votre fleuve : nous avons recherché votre approbation , et nous souhaitons une réponse qui nous console en nous unissant dans la participation de la même grâce.

 

 

1. I Jean, I, 8.

 

 

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