LETTRE CLXXXVI
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LETTRE CLXXXVI. (Année 417.)

 

Saint Paulin avait connu et aimé Pélage ; il est à craindre qu'il ne fût point assez en garde contre ses erreurs, ou plutôt contre ses artifices ; saint Augustin lui écrit pour l'instruire de tout ce qui s'est passé , pour lui marquer les points condamnables de la doctrine de Pélage et pour établir l'enseignement de l'Église catholique sur la grâce. Cette matière si difficile et si délicate est traitée avec beaucoup de force et d'autorité ; l'évêque d'Hippone use de ménagements admirables envers saint Pantin. C'est polir mieux arriver à son cœur qu'il associe à sa démarche Alype qui était particulièrement cher à l'évêque de Nole.

 

ALYPE ET AUGUSTIN A LEUR BIENHEUREUX SEIGNEUR ET FRÈRE ET COLLÈGUE PAULIN, QU'ILS EMBRASSENT ET QU'ILS AIMENT AU-DELÀ DE TOUTE EXPRESSION DANS LES ENTRAILLES DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Voici enfin pour nos lettres, grâce à la providence de Dieu , un porteur très-fidèle , notre frère Janvier, qui nous est, avec raison, bien cher à tous; quand même nous ne vous écririons pas, il serait comme une lettre vivante et intelligente, par laquelle votre Sincérité pourrait apprendre tout ce qui se passe autour de nous. On nous a dit que vous avez aimé, comme un serviteur de Dieu, Pélage qu'on avait, croyons-nous, surnommé le Breton, pour le distinguer de celui qu'on appelle Pélage de Tarente; nous ignorons où vous en êtes maintenant avec lui. Pour nous, nous l'avons aimé et nous l'aimons encore; c'était alors d'une manière, c'est à présent d'une autre : nous l'aimions alors, parce que sa foi nous semblait droite; nous l'aimons aujourd'hui pour que la miséricorde de Dieu le délivre des sentiments contraires à la grâce, qu'on dit être les siens. Tant que nous n'avons eu que des bruits à cet égard, nous n'avons pas cru devoir aisément y ajouter foi, car la renommée a coutume de mentir; mais nous avons vu les choses de plus près. Nous avons lu un livre de Pélage où il s'efforce d'effacer du coeur des fidèles la croyance à la grâce de Dieu accordée au genre humain par Jésus-Christ homme, médiateur unique entre Dieu et les hommes; ce livre nous a été remis par  (498) des serviteurs du Christ, qui avaient été disciples assidus et sectateurs de Pélage. A leurs prières, et parce que cela nous paraissait nécessaire, l'un de nous y a répondu, sans toutefois désigner l'auteur, de peur qu'en le blessant nous ne le rendissions plus inguérissable. Ce qui est renfermé dans ce livre et avec de grands développements, c'est ce qui se trouve dans quelques lettres qu'il a écrites à votre Révérence, et où il dit qu'on ne doit pas croire qu'il défende le libre arbitre sans la grâce de Dieu, puisqu'il soutient que le Créateur nous a donné la puissance de vouloir et de faire , sans laquelle nous ne pourrions ni vouloir ni faire rien de bien : la grâce de Dieu qu'il enseigne serait donc commune aux païens et aux chrétiens, aux impies et aux saints, aux fidèles et aux infidèles.

2. Avec ces détestables doctrines, l'avènement du Sauveur n'aurait plus de sens, et nous pourrions dire comme l'Apôtre en parlant de la loi : « Si c'est par » la nature « qu'on obtient la justice, c'est donc pour rien que le Christ est mort (1). » Aussi nous les avons combattues, selon nos forces, dans le coeur de ceux qui les professaient, afin que Pélage lui-même, si c'était possible, instruit de la vérité, se corrigeât sans être blessé, et que l'on détruisît son erreur en lui épargnant toute honte. Mais après que nous eûmes reçu de l'Orient des lettres qui très-ouvertement agitaient la même affaire, notre devoir était de prêter à la cause de l'Eglise tout l'appui de l'autorité épiscopale. Deux rapports ont été envoyés au Saint-Siège par les deux conciles de Carthage et de Milève, avant que les actes ecclésiastiques, par lesquels Pélage prétend s'être justifié auprès des évêques de la province de Palestine, fussent parvenus entre nos mains et fussent arrivés en Afrique. Outre les rapports des conciles, nous avons adressé au pape Innocent, de bienheureuse mémoire (2), des lettres particulières où nous avons, un peu plus à fond, traité cette question. Il a répondu à tout comme on devait l'attendre d'un pontife du Siège apostolique (3).

3. Vous pourrez lire toutes ces choses, si vous n'en connaissez rien encore, ou si vous ne connaissez pas tout. Vous y verrez que, toute modération gardée envers Pélage, dans

 

1. Gal. II, 21.

2. Le pape Innocent Ier mourut le 12 mars 417.

3. Voir ci-dessus, lett. 175, 176, 177, 181, 182, 183.

 

le but de lui épargner une condamnation s'il condamnait lui-même ce qui est mauvais, l'autorité de l'Eglise a vigoureusement frappé cette nouvelle et pernicieuse erreur; si bien que nous nous étonnerions qu'il restât encore des gens qui allassent contre la grâce de Dieu après avoir lu ces pièces. Ils peuvent y apprendre ce qui a toujours été la foi de l'Eglise catholique, savoir que la grâce de Dieu, par notre Seigneur Jésus-Christ, fait passer les petits et les grands de la mort du premier Adam à la vie du nouvel Adam, et que cette régénération ne s'accomplit pas seulement par la rémission des péchés, mais encore parle secours continuel de la miséricorde de Dieu; il aide à ne pas pécher et à bien vivre ceux qui peuvent user de leur libre volonté; et sans son assistance nous ne pouvons avoir ni piété, ni justice, soit dans l'action, soit même dans la volonté ; car Dieu opère en nous le vouloir et le faire selon qu'il lui plaît (1).

4. Qui nous sépare de cette masse de perdition , si ce n'est Celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu? Aussi l'Apôtre demande-t-il à l'homme : « Qui te discerne? » et si l'homme répond : « C'est ma foi, ma volonté, mes bonnes oeuvres , » l'Apôtre lui dit

Qu'as-tu que tu n'aies reçu? et si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifier comme si tu ne « l'avais pas reçu (2) ? » Tout ceci n'est point pour défendre à l'homme de se glorifier, mais pour que l'homme ne se glorifie que dans le Seigneur (3), et non pas à cause de ses propres oeuvres, de peur qu'on ne s'enorgueillisse (4), On ne frustre pas les bonnes oeuvres de ce qui leur est dû, puisque Dieu rend à chacun selon ses oeuvres et que la gloire, l'honneur et la paix sont polir tout homme qui fait le bien (5); mais les oeuvres viennent de la grâce, et la grâce ne vient pas des oeuvres; la foi qui opère par l'amour (6) n'opère rien si cet amour de Dieu ne se répand dans nos coeurs parle Saint-Esprit qui nous est donné (7). La foi elle-même ne serait point en nous si Dieu ne la mesurait à chacun (8).

5. C'est pourquoi il est bon pour l'homme de dire avec toutes les forces de son libre arbitre: « En vous je conserverai ma force, ô mon Dieu (9) ! » L'homme qui pense pouvoir, sans le secours de Dieu, garder ce qu'il lui adonné,

 

1. Philip. II,            13. — 2. I Cor. IV, 7. — 3. Ibid. I, 31. — 4. Eph, II, 9. — 5. Rome. II, 6, 10. — 6. Gal. V, 6. — 7. Rom. V, 5. — 8. Ibid. XII, 3. — 9. Ps. LVIII, 10.

 

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est semblable à celui qui, parti pour un pays lointain, vécut en prodigue, dissipa tout, et, tombé à la fin dans les dernières misères de la servitude, rentra en lui-même et dit : « Je me lèverai, et j'irai à mon père (1). » Aurait-il eu cette bonne pensée si le Père de miséricorde ne la lui avait secrètement inspirée ? Le ministre de la nouvelle alliance a bien compris : « Non que nous soyons capables d'avoir aucune abonne pensée comme de nous-mêmes, dit-il,mais c'est Dieu qui nous en rend capables (2).» Aussi après avoir dit que c'est en Dieu qu'il conserve sa force, de peur qu'il n'y eût, même ici, quelque apparence de présomption , et comme s'il se fût souvenu que si le Seigneur regarde pas la cité, ceux qui la gardent veillent en vain (3), et que celui qui garde Israël ne dort pas, ne s'assoupit pas (4) ; le Psalmiste ajoute un mot pour exprimer comment il peut conserver, ou plutôt qui conserve sa force «Parce que, dit-il, vous êtes mon appui, ô mon Dieu ! »

6. Que Pélage repasse donc, s'il le peut, les mérites par suite desquels Dieu a daigné le prendre sous sa protection et si c'est parce que lui-même avait pris Dieu pour son partage. Qu'il nous dise s'il a cherché le premier ou s'il a été cherché par Celui qui est venu sauver ce qui était perdu (5) . Car si l'homme veut chercher en quoi, avant la grâce , il a mérité de la recevoir, il découvrira en lui du mal , et non du bien, quand même sa vie n'eût été que d'un jour sur la terre , lorsque la grâce du Sauveur l'a trouvé. Si l'homme faisait quelque bien pour mériter la grâce , la récompense ne lui serait plus imputée comme grâce, mais comme une dette. Mais s'il croit en Celui qui justifie le pécheur, pour que sa foi lui soit imputée à justice (6) (car le juste vit de la foi (7) ), qu'est-il, le pécheur, avant d'être justifié par la grâce, qu'est-il sinon un pécheur? Si on lui avait rendu ce qu'il méritait, qu'aurait-il eu pour sa part sinon le supplice? Si c'est donc une grâce, les oeuvres de l'homme n'y sont pour rien. Autrement la grâce ne serait plus grâces. Ce qu'on donne pour des oeuvres est le paiement d'une dette; mais la grâce est donnée gratuitement, et c'est de là qu'elle est ainsi nommée.

7. Si quelqu'un dit qu'on mérite par la foi

 

1. Luc, XV , 12-18. — 2. II Cor. III. 5. — 3. Ps. CXXVI, 1. — 4. Ps. CII, 4. — 5. Luc, XIX, 10. — 6. Rom. IV, 4, 5. — 7. Habac. II, 4. — 8. Rom. XI, 6.

 

la grâce de bien faire, nous ne pouvons pas le nier, nous le reconnaîtrons même avec plaisir. Car nous voulons que ces frères qui se glorifient beaucoup de leurs propres oeuvres aient cette foi par laquelle ils puissent obtenir la charité qui seule fait véritablement le biens; mais la charité est tellement un don de Dieu que Dieu s'appelle charité (1). Ceux donc qui ont la foi par laquelle ils obtiennent la justification parviennent à la loi de justice par la grâce de Dieu; c'est pourquoi il est dit : « Je t'ai exaucé au temps favorable, et je t'ai secouru au jour du salut (2). » C'est pourquoi dans ceux qui se sauvent par une élection de grâce, c'est le Dieu secourable qui, selon sa volonté, opère le vouloir et le faire, parce que « tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (3). » Tout, par conséquent, l'amour même que nous obtenons par la foi nous vient de Dieu, et c'est par sa grâce que nous aimons Celui qui nous a aimés le premier pour que nous crussions en lui, et que nous fussions aimés sans avoir rien fait.

8. Quant à ceux qui attendent la récompense comme le prix de leurs bonnes oeuvres, et qui n'attribuent pas leurs mérites à la grâce de Dieu mais aux forces de leur propre volonté, ils sont comme les israélites charnels : recherchant la loi de la justice, ils ne sont pas parvenus à la loi de la justice. Pourquoi? Parce qu'ils ne l'ont point recherchée par la foi, ruais comme par les œuvres. C'est cette justice qui vient de la foi qu'ont obtenue les gentils dont parle ainsi l'Apôtre : « Que dirons-nous donc? que les gentils qui ne connaissaient pas la justice, ont obtenu la justice, mais la justice qui vient de la foi; qu'Israël, au contraire, qui recherchait la loi de la justice, n'est point parvenu à la loi de la justice; pourquoi? Parce que Israël n'y aspirait point par la foi, mais comme par les oeuvres; car ils ont heurté contre la pierre d'achoppement, comme il est écrit : Voici que je mets en Sion une pierre d’achoppement et une pierre de scandale; et qui croit en lui ne sera point confondu (4). » Cette justice est celle qui vient de la foi, par laquelle nous croyons que nous sommes justifiés, c'est-à-dire par laquelle nous croyons devenir justes par la grâce de Dieu au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin que nous soyons trouvés en lui, non pas avec notre

 

1. I Jean, IV, 8. — 2. Is. XLIX, 8. — 3. Rom. VIII, 28. —  4. Rom. IX, 30-33.

 

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propre justice qui vient de la loi, mais avec celle qui vient de la foi en Jésus-Christ (1). Cette justice qui vient de Dieu consiste dans la foi, oui, dans la foi par laquelle nous croyons que la justice nous est donnée en haut et qu'elle n'est pas en nous l'oeuvre de nos propres forces.

9. Pourquoi l'Apôtre dit-il que cette justice qui vient de la loi est la justice de l'homme et non point celle de Dieu ? Est-ce que la loi ne vient pas de Dieu? Il faudrait être impie pour ne pas le croire; mais c'est que la loi ordonne par la lettre et n'aide point par l'Esprit. Quiconque entend la lettre de la loi de façon à croire qu'il lui suffit de connaître ce qu'elle prescrit ou défend , et qu'il est assez fort, avec son libre arbitre, pour l'accomplir sans recourir à l'Esprit qui donne la vie, pour être préservé par lui de la mort que donne la lettre au coupable qu'elle fait; celui-là assurément du zèle pour Dieu, mais non pas selon la science. Ne connaissant pas en effet la justice de Dieu, c'est-à-dire celle que Dieu donne, et voulant établir sa propre justice afin qu'elle ne vienne que de la loi, il ne s'est point soumis à la justice de Dieu. « Car le Christ est la fin de la loi pour la justification de tous ceux qui croient en lui (2), » comme dit le même « Apôtre, afin que nous soyons en lui par la justice de Dieu (3). » Ainsi justifiés par la foi, nous avons la paix en Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ (4); mais c'est gratuitement que sa grâce nous justifier; de peur que notre foi elle-même ne s'enorgueillisse.

10. Qu'on ne dise pas : si c'est par la foi que nous sommes justifiés, comment le sommes-nous gratuitement? Si la foi l'a mérité, est-ce un don, n'est-ce pas plutôt une dette? Qu'un homme fidèle ne tienne pas ce langage; s'il dit qu'il a la foi pour mériter la justification, on lui répondra : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu (5) ? » La foi qui obtient la justification, c'est Dieu lui-même qui la donne; aucun mérite humain ne précède donc la grâce de Dieu; mais la grâce elle-même mérite d'être accrue pour mériter ensuite d'être perfectionnée : la bonne volonté lui sert de compagne et non de guide, elle la suit, ne la précède pas. C'est pourquoi celui qui a dit : « Je conserverai ma force en vous, » et qui en a donné la raison par ces mots : « Vous êtes mon appui, ô mon Dieu (6) » après avoir comme cherché par quels mérites

 

1. Philip. III, 9. — 2. Rom. X, 2-4. — 3. II Cor. V, 21. — 4. Rom. V, 1. — 5. Ibid. III, 24. — 6. I Cor. IV, 7.

 

il aurait pu prétendre à cela, et n'ayant rien trouvé en lui avant la grâce de Dieu : « Mon Dieu, dit-il, sa miséricorde me préviendra (1). » Il semble dire : quelque effort que je fasse pour découvrir en moi des mérites antérieurs, c'est toujours la miséricorde de Dieu qui me préviendra. Aussi en conservant en lui la force qu'il a reçue de lui, il la sauve par la bonté même de celui de qui il la tient; et il ne se rend digne de plus grands dons qu'en sachant pieusement et fidèlement que tous les biens lui viennent de Dieu, et cette connaissance même, en sorte qu'il n'y a absolument rien en lui qui ne vienne de Dieu. « Pour nous, dit très-bien l'Apôtre, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits (2). » C'est pourquoi le mérite même de l'homme est un don gratuit, et personne ne mérite de recevoir quelque bien du Père des lumières, de qui descend tout don parfait (3), qu'en recevant ce qu'il ne mérite pas.

11. La bonté gratuite éclate surtout dans ce que la grâce de Dieu accorde aux enfants par Jésus-Christ Notre-Seigneur : il fait que la des. tendance d'Adam ne leur soit pas funeste et que la régénération en Jésus-Christ leur soit profitable; sa miséricorde devance même beaucoup le moment où ils pourront comprendre; et s'ils meurent dans ce premier âge, ils possèdent avec connaissance la vie éternelle et le royaume des cieux, en vertu d'un don qui leur a profité ici-bas sans qu'ils s'en soient doutés. D'après la doctrine de ceux qui nous ont précédés, ces bienfaits sont absolument antérieurs à tout mérite ; et telle est ici l'opération de la grâce divine qu'elle n'est ni précédée ni accompagnée, ni suivie de. la volonté de ceux qui la reçoivent: ce n'est pas seulement sans le consentement des enfants qu'un si grand bienfait leur est accordé, mais quelquefois même ils y opposent de la résistance : ce qui serait de leur part un grand sacrilège si leur volonté à cet âge était comptée pour quelque chose.

12. Nous disons cela pour ceux qui, dans la question de la grâce, ne pouvant sonder les insondables jugements de Dieu, ne pouvant comprendre comment de cette masse d'Adam tombée tout entière dans la condamnation par la faute d'un seul, l'un devient vase d'honneur, l'autre vase d'ignominie, osent cependant attribuer aux petits enfants des péchés personnels :

 

1. Ps. LVIII, 11. — 2. I Cor. II, 12. — 3. Jacq. I, 17.

 

ils croient que ces enfants, qui ne peuvent avoir ni bonne ni mauvaise pensée, peu vent par leur libre arbitre mériter une peine ou une grâce : mais l'Apôtre, en nous disant que « tous sont tombés dans la condamnation a par la faute d'un seul (1), » nous montre assez que les enfants naissent punissables et qu'ils renaissent dans la grâce non par leur mérite, mais par la miséricorde de Dieu. La grâce n'est plus grâce si l'oeuvre divine ne la donne pas gratuitement, et si elle est comme le prix de mérites humains. Seule elle nous affranchit de la peine; cette peine, tous la doivent comme issus d'Adam, tandis que la grâce obtenue par le seul Jésus-Christ n'est due à personne; elle est gratuite pour qu'elle soit véritablement une grâce. Aussi les jugements de Dieu sont insondables comme Dieu même: puisqu'il distingue entre les petits enfants que nul mérite ne distingue entre eux; mais ces jugements divins ne peuvent pas être injustes, parce que toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité (2). Si donc l'un reçoit la grâce miséricordieuse de Dieu, il n'a pas à se glorifier de son mérite : les œuvres n'y étant pour rien , nul ne doit en avoir de l'orgueil; et si un autre est justement puni, il n'est pas fondé à se plaindre, parce qu'il paye la dette du péché : le premier homme en qui tous ont péché est puni en la personne de chacun de ses enfants. La peine de ceux-ci fait mieux voir tout ce qu'il y a de grâce véritable, c'est-à-dire de grâce gratuite dans ce que Dieu accorde aux vases de miséricorde.

13. Quoi que ce soit avec ennui et regret, il nous faut dire pourtant comment on argumente contre le passage où l'Apôtre déclare très-clairement que « le péché est entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a passé dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché (3); » on soutient aussi que les petits enfants, par leur libre arbitre, ont des péchés qui leur sont propres. Ce qu'ont pli penser de grands et perçants génies mérite qu'on y réponde; fuir la discussion ce serait comme une défaite, dédaigner d'y entrer ce serait de l'orgueil. « Voilà, disent-ils, Esaü et Jacob qui luttent dans le sein de leur mère; à leur naissance, l'un est supplanté par l'autre, et le dernier venu tient d'une main le pied de son frère, montrant en quelque façon que la

 

1. Rom. V, 16. — 2. Ps. XXIV, 10. — 3. Rom. V, 12.

 

lutte dure encore. Comment des enfants qui font ces choses n'auraient-ils pas l'usage de leur volonté pour le bien ou pour le mal, de manière à mériter des récompenses ou des châtiments? »

14. A cela nous répondons que ces mouvements et cette sorte de combat entre deux enfants signifiaient de grandes choses; le libre arbitre n'y fut pour rien, ce fut un prodige. Nous ne donnerons pas le libre arbitre aux ânes, parce qu'une bête de cette espèce, comme il est écrit, « un animal muet, prenant tout à coup une voix d'homme, réprima la folie d'un prophète (1). » Ceux qui veulent que ces mouvements ne soient pas miraculeux mais volontaires, et que ces enfants en aient été non les instruments mais les auteurs, que répondront-ils à l'Apôtre précisément au sujet de ces deux jumeaux cités comme une preuve de la gratuité de la grâce? « Avant qu'ils fussent nés, dit-il, et qu'ils n'eussent fait ni bien ni mal, afin que le décret de Dieu demeurât ferme selon son élection, non à cause de leurs oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il fut dit: L'aîné sera assujéti au plus jeune (2). » L'Apôtre ajoute le témoignage du Prophète déclarant longtemps après leur naissance, l'antique conseil de Dieu sur ces deux jumeaux : « Il est écrit, dit saint Paul : j'ai aimé Jacob; mais j'ai haï Esaü (3). »

15. Ainsi le docteur des nations dans la foi et la vérité, pour nous faire comprendre tout ce que vaut la grâce, nous atteste que ces deux jumeaux, n'étant pas encore nés, n'avaient fait ni bien ni mal : l'assujétissement de l'aîné au plus jeune ne provenait pas des œuvres mais de la pure vocation de Dieu; il n'y avait point dans l'homme de mérite antérieur, il n'y avait que le dessein de Dieu selon son élection. Car l'Apôtre ne dit pas une élection de volonté humaine ou de nature, puisque la condition de la mort et de la damnation était la même dans les deux jumeaux; mais il entend une élection de grâce qui ne trouve pas les hommes dignes d'être choisis, mais les rend tels; il en parle dans la suite de la même épître : « De même donc en ce temps-ci, quelques-uns que Dieu s'est réservés par un choix de sa grâce ont été sauvés. Si c'est par la grâce ce n'est donc pas à cause de leurs œuvres ; autrement la grâce n'est plus grâce (4). » Ce passage s'accorde

 

1. II ép. de s. Pierre. II, 16.

2. Rom. IX, 11, 13. — 3. Malach. I, 2, 3. — 4. Rom. XI, 5, 6.

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évidemment avec l'autre passage où il est dit que l'assujétissement de l'aîné au plus jeune ne provenait pas des oeuvres, mais de la pure vocation de Dieu. Comment donc a-t-on l'audace de résister à ce glorieux défenseur de la grâce au sujet du libre arbitre des enfants et de leurs actes avant leur naissance? Pourquoi dire que les mérites préviennent la grâce, puisqu'elle ne serait plus grâce si Dieu l'accordait selon les mérites de l'homme? Pourquoi tant d'efforts, riches et éloquents si on veut, mais bien peu chrétiens, pour combattre le secours divin envoyé à ceux qui étaient perdus, accordé aux indignes?

16. « Mais, disent-ils, Dieu est-il juste si son amour fait une distinction entre ceux que «nul mérite ne distingue? » On nous dit cela comme si l'Apôtre ne l'avait pas vu et n'y avait pas répondu. Il a bien vu ce que pourraient penser à cet égard l'infirmité et l'ignorance humaines, et se mettant en face de cette difficulté, il s'écrie : « Que dirons-nous donc? Y a-t-il de l'injustice en Dieu ? » et il se hâte de répondre : « loin de là ! » et pour rendre raison de cette réponse, c'est-à-dire pourquoi il n'y a pas en Dieu d'iniquité, il ne dit pas que Dieu juge les mérites et les oeuvres des enfants lorsqu'ils sont encore dans le sein maternel; et comment aurait-il pu dire cela, lui qui précédemment a établi que la subordination de l'aîné au plus jeune ne provenait pas des oeuvres, mais de la pure vocation de Dieu? Et, voulant montrer qu'il n'y a pas d'injustice dans la conduite de Dieu envers ces enfants : « C'est, dit-il, qu'il a dit à Moïse : je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde, et j'aurai pitié de qui il me plaira d'avoir pitié (1). » Que nous apprend ici l'Apôtre, sinon que la délivrance du milieu de cette masse du premier homme, qui ne mérite que la mort, est un pur bienfait de la miséricorde de Dieu, et non point, à aucun degré, le prix des bonnes oeuvres de l'homme; et qu'ainsi il n'y a pas d'injustice en Dieu, parce qu'il n'est injuste ni en remettant ni en exigeant ce qui est une dette? Le pardon est une grâce, là où la punition pourrait n'être qu'une justice. On voit mieux toute la grandeur du bienfait accordé à celui à qui Dieu fait remise de la peine due et qu'il justifie gratuitement, lorsqu'on reconnaît qu'un autre, également coupable, peut, sans injustice, être puni.

 

1. Rom. IX, 15.

 

17. « C'est pourquoi, dit l'Apôtre, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde : » voilà pour ceux qui sont délivrés et justifiés par la grâce. Quant à ceux sur lesquels la colère de Dieu demeure, comme Dieu se sert d'eux pour instruire les autres qu'il daigne délivrer, l'Apôtre ajoute: « Dieu a dit à Pharaon dans l'Ecriture : Je t'ai suscité moi-même pour faire éclater en toi ma puissance, et pour que mon nom soit annoncé par toute la terre (1). Et l'Apôtre conclut ensuite par ces mots ce qu'il dit des uns et lies autres: «Il fait donc miséricorde à qui il veut et endurcit qui il veut : » nulle part il n'y a injustice dans sa conduite, mais partout miséricorde et vérité. Et cependant l'audacieuse faiblesse humaine se remue encore; j'entends la faiblesse de ceux qui, selon les conjectures de leur coeur, s'efforcent de pénétrer l'insondable profondeur des jugements de Dieu !

18. L'Apôtre se propose à lui-même celte difficulté dans ces termes : « Tu me dis: pourquoi se plaindre encore? qui donc résiste à sa volonté? » Supposons que c'est à nous qu'on dise cela. Pourrons-nous y répondre autrement que l'Apôtre ? et si de telles objections nous préoccupent, car enfin nous sommes des hommes, il faut que nous l'écoutions tous quand il dit : « O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu ? Le vase d'argile dit-il à celui qui l'a formé: pourquoi m'as-tu fait ainsi? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase d'honneur et un vase d'ignominie (2) ? » Si cette masse se trouvait dans une sorte de milieu de façon à ne mériter rien de bon ni rien de mauvais, il pourrait paraître injuste d'en tirer des vases d'ignominie; mais comme elle est tombée tout entière dans la condamnation par le libre arbitre du premier homme, ce n'est pas la justice de Dieu, c'est sa miséricorde qui en tire des vases d'honneur, et pour ce qui est des vases d'ignominie, il faut les imputer à la justice et non point à fin justice qui ne saurait être en Dieu. Quiconque pense ainsi avec l'Eglise catholique, ne dispute pas contre la grâce pour les mérites des hommes, mais il chante la miséricorde et la justice du Seigneur, pour n'être ni ingrat en ne reconnaissant pas sa miséricorde, ni injuste en accusant ses jugements.

 

1. Rom. IX, 17. — 2. Rom. IX, 14, 21.

 

503

 

19. Il est une autre masse dont parle l'Apôtre: « Si, dit-il, les prémices sont saintes, la masse l'est aussi ; et si la racine est sainte, les branches le sont aussi (1). » Cette masse vient d'Abraham et non point d'Adam, c'est-à-dire de la communion du sacrement et de la similitude de la foi et non pas d'une propagation mortelle ; mais la première masse ou la première pâte , comme portent beaucoup d'exemplaires, étant tout entière vouée à la mort, puisque le péché est entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, et que la mort a passé ainsi dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché; c'est la miséricorde qui en tire des vases d'honneur, et la justice des vases d'ignominie. Là , les mérites ne précèdent point la grâce du Libérateur, et ici les péchés n'échappent pas à la justice de celui qui punit. Ceci est moins évident lorsqu'il ne s'agit point du premier âge et qu'on a affaire à des disputeurs opiniâtres ; car pour soutenir les mérites des hommes ils se réfugient dans une sotte d'obscurité où il n'est pas aisé de les atteindre mais l'Apôtre oppose à leur résistance le saisissant exemple de ces enfants qui n'étaient, pas encore nés et qui n'avaient fait ni bien ni mal lorsqu'il frit dit : « non à cause des oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle : « L'aîné sera assujéti au plus jeune. »

20. Comme en tout ceci nous nous trouvons en présence des profonds et insondables jugements de Dieu et de ses voies incompréhensibles, il faut que toujours l'homme sache bien qu'en Dieu il n'y a pas d'injustice. Par quelle équité Dieu fait-il miséricorde à qui il veut et endurcit-il qui il veut? Que l'homme avoue l'ignorer comme homme , mais à cause de ce principe incontestable qu'il n'y a pas d'injustice en Dieu, il doit savoir que si personne n'est justifié à cause de ses propres mérites, nul n'est endurci sans l'avoir mérité. Il est de foi pieuse et véritable que Dieu, en justifiant les coupables et les pécheurs, les délivre des peines méritées; mais ce serait accuser Dieu d'injustice que de croire qu'il puisse damner quelqu'un qui ne l'aurait pas mérité et ne serait souillé d'aucun péché. Celui donc que Dieu délivre sans qu'il l'ait mérité , lui doit des actions de grâces d'autant plus grandes que sa punition eût été plus juste; mais , dans une condamnation imméritée ,

 

1. Rom. XI,16.

 

il n'y aurait plus ni miséricorde ni vérité.

21. « Comment, disent-ils, la condamnation d'Esaü n'a-t-elle pas été imméritée, puisque ce n'est pas à cause de ses oeuvres, mais à cause de la pitre vocation de Dieu qu'il a été dit que l'aîné serait assujéti au plus jeune ? » De même que Jacob n'avait rien fait de bien qui méritât la grâce, ainsi Esaü n'avait rien fait de mal qui méritât le châtiment. Assurément, il n'y avait dans l'un ni dans l'autre aucune oeuvre bonne ou mauvaise qui leur fût propre; mais tous deux étaient coupables par le premier homme, en qui tous ont péché, et par lequel tous sont devenus sujets à la mort; car tous ceux qui dans l'avenir devaient sortir de lui, ne faisaient qu'un alors avec lui. Le péché d'Adam eût été le péché d'un seul s'il n'avait pas eu de race: mais nul n'est exempt de sa faute, parce que la nature de tous était en lui. Si les deux jumeaux, sans oeuvre bonne ou mauvaise qui leur fût personnelle, sont cependant nés coupables tous les deux, qu'on loue la miséricorde qui délivre l'un, qu'on n'accuse pas la justice qui punit l'autre.

22. Si nous objectons ici qu'il eût mieux valu que tous les deux fussent délivrés , on n'aura rien de mieux à faire que de nous dire: « O homme, qui es-tu, pour répondre à Dieu?» Car Dieu sait ce qu'il fait; il sait quel doit être d'abord le nombre des hommes, puis des saints, comme des astres, comme des anges; et, pour parler des choses de la terre, comme le nombre des bêtes, des poissons, des oiseaux, des arbres, des herbes, des feuilles et de nos cheveux. Avec nos pensées humaines, nous pourrions dire : Puisque tout ce que Dieu a fait est bon, il eût mieux valu qu'il en eût fait le double et au delà pour multiplier davantage ce qui est bon; et si le monde ne peut pas contenir plus de choses qu'il n'en contient, est-ce que Dieu ne pourrait pas y ajouter autant qu'il voudrait? — Mais quelque fût le nombre des nouvelles créatures que Dieu produirait, et quand même il créerait un monde beaucoup plus grand que le monde où nous sommés, nous pourrions toujours désirer des accroissements, et il n'y aurait pas de raison pour s'arrêter.

23. Car; soit que les pécheurs reçoivent leur justification de la grâce (et le doute n'est pas permis à cet égard), soit, comme le veulent quelques-uns, que la grâce ne vienne qu'après le libre arbitre, dont le mérite ou le démérite (504) attire la récompense ou la peine, on peut toujours demander pourquoi Dieu a créé ceux qu'il sait d'avance, avec certitude, devoir pécher et être condamnés au feu éternel. Sans doute il n'a pas créé le mal; mais qui donc, si ce n'est lui, a créé les natures elles-mêmes, bonnes sans doute, mais qui, à cause du mauvais usage de la volonté, devaient commettre le péché, et, pour un grand nombre d'hommes, des péchés dont la gravité mériterait les peines éternelles? Pourquoi cela, si ce n'est parce qu'il l'a voulu? Et pourquoi l'a-t-il voulu? « O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu? Le vase d'argile dit-il à celui qui l'a formé : « Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire, avec la même masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie? »

24. Et plût à Dieu que nous comprissions bien ce qui suit : « Qui peut se plaindre de Dieu si, voulant montrer sa colère et faire éclater sa puissance, il supporte avec grande patience les vases de colère, préparés pour la perdition, afin de faire d'autant mieux connaître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde (1)? » Il est ainsi rendu raison à l'homme autant qu'il le fallait, si toutefois cette raison peut être entendue de l'homme qui défend son libre arbitre, sous l'esclavage d'une si grande infirmité. Voilà donc les motifs : Et toi, qui es-tu pour répondre à Dieu? Si Dieu, voulant montrer sa colère et faire éclater sa puissance ; car il sait faire un bon usage des méchants qui ne sont pas sortis tels de ses mains divines, mais qui le sont devenus par une volonté dépravée; si Dieu, dis je, supporte avec beaucoup de patience les vases de colère préparés pour la mort; ce n'est pas que les péchés des anges ni des hommes lui soient nécessaires, à lui qui n'a pas même besoin de la justice d'aucune créature; il agit ainsi pour faire mieux connaître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde, de peur qu'ils ne s'enorgueillissent de leurs bonnes oeuvres comme s'ils les accomplissaient par leurs propres forces, et afin qu'ils comprennent humblement que, sans le secours de la grâce de Dieu et de la grâce gratuite, ils n'auraient pas été traités autrement que ceux qui font partie de la masse réprouvée.

25. Dieu voit donc par sa prescience et avec certitude le nombre déterminé et la multitude

 

1. Rom. IX, 22, 23.                .

 

des saints; comme « ils aiment Dieu, » ce qui est un don de l'Esprit-Saint répandu dans leurs cœurs, « tout contribue à leur bien, et il les a appelés selon son décret. Car ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il soit lui-même le premier-né entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés : » nous devons ici sous-entendre : « Selon son décret. » Car d'autres sont appelés, mais ne sont pas élus; et c'est pourquoi ils ne sont pas appelés selon le décret. « Mais ceux qu'il a appelés (c'est-à-dire « selon son décret), il les a justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés (1). » Ce sont les enfants de la promesse, les élus, qui sont sauvés par une élection de grâce. « Si c'est par grâce, dit l'Apôtre, ce n'est point à cause des oeuvres; autrement la grâce n'est plus grâce.» Ce sont les. vases de miséricorde en qui Dieu fait connaître les richesses de sa gloire même par les vases de colère. Le Saint-Esprit ne fait d'eux qu'un coeur et qu'une âme (2); cette âme bénit Dieu et n'oublie pas tous ses bienfaits; car c'est lui qui pardonne toutes ses iniquités, guérit toutes ses langueurs, la rachète de la corruption, la couronne dans la miséricorde (3), parce que la grâce ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu.

26. Les autres hommes qui n'appartiennent pas à cette société des élus sont aussi des créatures de Dieu; car il a fait leur âme et leur corps et tout ce qu'il y a dans leur nature, sauf le vice, qui est l'oeuvre de la volonté orgueilleuse. or, Dieu, dans sa prescience, les a créés pour montrer en eux ce que vaut sans sa grâce le libre arbitre de celui qui l'abandonne, et pour que les justes châtiments des coupables apprennent aux vases de miséricorde, qui n'ont point été tirés par leurs propres oeuvres de la masse condamnée, mais par une grâce gratuite de Dieu, combien ils lui sont redevables, afin que toute bouche soit fermée (4), et que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (5).

27. Celui qui enseigne autrement et ne s'en tient pas aux saines paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a dit que « le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu (6) » (car il n'a pas dit : Ce qui devait se perdre, mais, « ce qui était perdu, » montrant

 

1. Rom, VIII, 28.30. — 2. Act. IV, 32. — 3. Ps. CII, 2-4. — 4. Rom. III, 19. — 5. I Cor. I, 31. — 6. Luc, XIX. 10.

 

505

 

ainsi la perdition de tout le genre humain par le péché du premier homme); celui, dis-je, qui enseigne autrement et ne s'en tient pas à la doctrine qui est selon la piété (1), et défend contre la grâce du Sauveur et contre le sang du Rédempteur l'intégrité et la liberté de la nature humaine et cependant veut encore porter le nom de chrétien: que dira-t-il des enfants, les uns régénérés dans la vie du second Adam, les autres laissés dans la mort du premier Adam? S'il prétend que les mérites du libre arbitre ont précédé leur libre arbitre, l'Apôtre lui répondra comme on l'a vu plus haut au sujet de ceux qui ne sont point encore nés et ne font ni bien ni mal. Si on reproduit ce que Pélage a soutenu dans ses plus récents ouvrages, quoiqu'il paraisse l'avoir anathématisé devant les évêques de la Palestine, savoir que le péché d'Adam n'a fait du tort qu'à lui-même et pas du tout au genre humain ; si on dit que les deux enfants entre lesquels le choix de Dieu fait une différence, ne sont pas condamnés en naissant et demeurent étrangers au péché du premier homme, certainement on n'osera pas nier que l'enfant régénéré dans le Christ soit admis dans le royaume des cieux; mais qu'on nous dise ce que deviendra l'autre qui, n’ayant pas été baptisé sans que ce soit de sa faute, viendra à mourir. Nous ne pensons pas qu'on dise que Dieu puisse condamner à la mort éternelle un innocent ou quelqu'un qui n'est pas souillé du péché originel, et qui n'est point encore à l'âge de commettre des fautes qui lui soient propres; on sera donc forcé de répondre ce que Pélage fut contraint d'anathématiser devant ses juges de la Palestine pour demeurer de quelque façon catholique, savoir que les enfants, même sans avoir reçu le baptême, ont la vie éternelle : car ôtez celle-ci, que restera-t-il, si ce n'est la mort éternelle ?

28. On se trouvera ainsi en contradiction avec cette parole du Sauveur : « Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts : voici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mangera ne meure point. » Il ne parlait pas de cette mort à laquelle ne sauraient échapper ceux même qui mangent de ce pain de vie. « En vérité, en vérité, je vous le dis, ajoute-t-il, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, nous n'aurez pas la vie en vous (2), » sans aucun doute celle aussi

 

1. II Tim. VI, 3. — 2. Jean, VI, 49, 50, 54.

 

qui doit venir après cette mort. On est en contradiction avec l'autorité du siège apostolique qui invoque le témoignage évangélique, de peur qu'on ne croie que les enfants non baptisés puissent avoir la vie éternelle (1) . On est enfin en contradiction avec Pélage lui-même, car en présente des évêques, il a anathématisé ceux qui soutiendraient que les enfants sans baptême ont la vie éternelle.

29. Nous avons insisté sur ce point, parce que, si ce que nous avons entendu est vrai, il y a auprès de vous, ou plutôt dans votre ville, des gens qui défendent cette erreur avec tant d'opiniâtreté qu'il leur serait, disent-ils, plus facile de quitter et de mépriser Pélage qui l'a anathématisé, que de se séparer de son sentiment sur ce point qu'ils croient être la vérité. S'ils se rendent à l'autorité du siège apostolique, ou plutôt au Maître et Seigneur des Apôtres qui dit qu'ils n'auront pas la vie en eux s'ils ne mangent la chair du Fils de l'homme et ne boivent son sang, ce qu'ils ne peuvent faire sans avoir été baptisés, ils reconnaîtront enfin que les petits enfants non baptisés ne peuvent pas avoir la vie éternelle, et que, par conséquent, quoi qu'ils doivent endurer moins de tourments que ceux qui sont damnés pour des péchés personnels, ils sont néanmoins punis de la mort éternelle.

30. Cela étant, qu'on ose dire et faire croire, si on peut, qu'un Dieu juste, en qui l'injustice n'est pas, damnera éternellement des enfants innocents de tout péché, s'ils ne sont point liés et enchaînés au péché d'Adam. Rien de plus absurde et de plus, contraire à la justice de Dieu. Cependant quiconque se souvient qu'il est chrétien de la foi catholique ne nie pas et ne doute pas que les enfants qui n'ont pas reçu la grâce de la régénération en Jésus-Christ, qui n'ont pas mangé sa chair ni bu son sang, n'ont pas la vie en eux et demeurent à cause de cela sujets à la peine éternelle; comme ils n'ont fait ni bien, ni mal, il faut donc, pour que leur punition soit juste , qu'ils meurent en celui par lequel tous ont péché. Aussi ne sont-ils justifiés qu'en celui qui n'a pu ni être atteint par le péché originel, ni commettre de péché qui lui fût propre.

31. C'est lui qui nous a appelés non-seulement d'entre les Juifs, mais même d'entre les gentils; malgré Jérusalem elle-même, cette Jérusalem qui tue les prophètes et lapide ceux

 

1. Ci-dessus, lett. 182, n. 5.

 

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qui lui sont envoyés, il a rassemblé ceux de ses enfants qu'il a voulu (1); il en a rassemblé, avant même son incarnation, comme les prophètes, et, après que le Verbe s'est fait chair, comme les apôtres et ces milliers d'hommes qui mirent aux pieds des apôtres le prix de tous leurs biens (2). Car tous ceux-là sont enfants de Jérusalem qui ne voulait pas qu'ils fussent rassemblés; ils l'ont été malgré elle cependant. C'est d'eux que le Sauveur disait : « Si moi je chasse les démons par Béelzébub, vos enfants, par qui les chassent-ils? C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges (3). » C'est d'eux qu'il avait été prédit : « Quand le nombre des enfants d'Israël serait égal à celui des grains de sable de la mer, les restes seulement seraient sauvés (4). » La parole de Dieu ne peut pas périr; il ne rejette pas son peuple qu'il a connu dans sa prescience (5); ces restes sont sauvés par élection de grâce. « Si c'est par grâce, comme il faut souvent le répéter, ce n'est point à cause des oeuvres : autrement la grâce n'est plus grâce. » Ce ne sont pas nos paroles, mais celles de l'Apôtre (6). Ce que le Sauveur criait à cette Jérusalem qui ne voulait pas que ses enfants fussent rassemblés, nous le crions contre ceux qui s'opposent à la réunion des enfants de l'Eglise, qui veulent être réunis. Ces novateurs ne sont pas corrigés , même après le jugement porté en Palestine sur Pélage; celui-ci ne serait pas sorti de l'assemblée épiscopale sans être condamné, si lui-même n'eût condamné sans pouvoir le sauver à la faveur de l'obscurité du langage, ce qu'on lui reprochait d'avoir dit contre la grâce de Dieu.

32. Car sans compter les points qu'il osa défendre comme il put, on lui en objecta pour lesquels il aurait été anathématisé, s'il ne les avait anathématisés lui-même. On l'accusa d'avoir dit : « Qu'Adam , soit qu'il eût péché, soit qu'il n'eût pas péché, devait mourir; que son péché n'avait fait du tort qu'à lui et pas du tout au genre humain ; que les enfants nouveaux-nés sont dans le même état où fut Adam avant la prévarication; que ce n'est ni à cause de la mort, ni à cause de la prévarication d'Adam que meurt le genre humain, et que ce n'est point à cause de la résurrection du Christ que tout le genre humain

 

1. Matth. XXIII, 37. — 2. Act. III, 41; IV, 4, 34, 35. — 3. Matth. XII, 27. — 4. Is. X, 22; Osée, I, 10; Rom. IX, 24-27. — 5. Rom, XI, 2. — 6. Rom. XI, 2, 5, 6.

 

ressuscite ; que les enfants, même sans être baptisés, ont la vie éternelle; que si les riches, après leur baptême, ne renoncent pas à tous leurs biens, ce qu'ils peuvent faire de bon né leur sera pas compté, et ils ne peu. vent pas avoir le royaume de Dieu; que la grâce et le secours de Dieu ne sont pas donnés pour chacune de nos actions, mais que la grâce consiste dans le libre arbitre ou dans la loi et la doctrine; que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites; qu'on ne peut pas être appelé enfant de Dieu, si on n'est pas tolet à fait sans péché; qu'il n'y a pas de libre arbitre si on a besoin du secours de Dieu, parce que chacun, par sa propre volonté, peut faire ou ne pas faire quelque chose; que notre victoire vient du libre arbitre et non du secours de Dieu; que le pardon n'est point donné au repentir selon la grâce et la miséricorde de Dieu, mais selon le mérite et le travail de ceux qui, par leur pénitence, se rendent dignes de miséricorde. »

33. Pélage a anathématisé tous ces points (les actes en font foi), et sans prononcer un mot pour les défendre. D'où il résulte que qui. conque accepte le jugement des évêques et la confession de Pélage lui-même doit s'attacher à ces vérités toujours enseignées par l'Eglise catholique : Adam, s'il n'eût pas péché, ne serait pas mort ; son péché n'a pas seulement fait du tort à lui-même mais à tout le genre humain ; les enfants nouveaux-nés ne sont pas dans l'état où fut Adam avant la prévarication: ils se trouvent compris dans ces paroles de l'Apôtre : « La mort est entrée par un seul homme, et par un seul homme les morts ressuscitent. Comme tous seront vivifiés en Adam; de même tous meurent en Jésus-Christ (1).» D'où il suit que les enfants qui n'ont pas reçu le baptême ne peuvent point, non-seulement posséder le royaume des cieux, mais même la vie éternelle. Les riches, après leur baptême, quoique n'ayant pas renoncé à leurs biens, ne sont pas exclus du royaume de Dieu, pourvu qu'ils soient tels que l'Apôtre le demande quand il dit à Timothée : « Ordonne aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance dans l'incertitude des richesses, mais dans le Dieu vivant qui donne avec abondance tout ce qui est nécessaire à la vie. Qu'ils soient riches en bonnes

 

1. I Cor. XV, 21, 22.

 

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oeuvres, qu'ils donnent de bon coeur, qu'ils fassent part de leurs biens aux pauvres, qu'ils se fassent un trésor qui soit un fondement solide pour l'avenir, afin qu'ils obtiennent la véritable vie (1). » La grâce et le secours de Dieu sont donnés pour chacune de nos actions; la grâce ne nous est pas donnée selon nos mérites, afin qu'elle soit une grâce véritable, c’est-à-dire gratuitement donnée parla miséricorde de celui qui a dit: «J'aurai pitié de qui je voudrai, et je ferai miséricorde à qui il me plaira (2). » Ils peuvent être appelés enfants de Dieu ceux qui disent chaque jour : « Pardonnez-nous nos offenses : » ils ne le diraient pas en toute vérité s'ils étaient entièrement exempts de péché. Nous avons un libre arbitre quoiqu'il ait besoin du secours divin. Quand nous combattons contre les tentations et les concupiscences illicites, quoique ce soit avec notre propre volonté, ce n'est pas de nous, c'est du secours divin que nous vient la victoire. Autrement ces paroles de l'Apôtre ne seraient pas vraies: « La grâce ne dépend pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu. » Le pardon est donné à ceux qui se repentent, non point selon leurs mérites, mais selon la grâce et la miséricorde de Dieu, car la pénitence elle-même est un don de Dieu, d'après ces paroles de l'Apôtre : « Dans l'espoir que Dieu a leur donnera peut-être l'esprit de pénitence (3). » Il faut reconnaître toutes ces vérités simplement et sans équivoque, si on veut se mettre d'accord avec l'autorité catholique et aussi avec les paroles de Pélage rapportées dans les actes ecclésiastiques. On n'a point anathématisé sérieusement la doctrine contraire à ces vérités, si on ne tient à ces vérités avec un coeur fidèle et si on ne les professe ouvertement.

31. On ne voit pas assez clairement quels sont à cet égard les sentiments de Pélage dans les derniers livres qui lui sont attribués depuis le jugement des évêques de la Palestine, quoiqu'il semble admettre le secours de fa grâce divine. Parfois il y tient la balance si égale qu'il suppose que la volonté ait autant de force pour ne pas pécher que pour pécher : s'il en est ainsi, il n'y a plus de place pour le secours de la grâce, sans laquelle, selon nous, la volonté ne peut rien pour ne pas pécher. Quelquefois Pélage avoue que nous avons tous les jours le secours de la grâce de Dieu, quoiqu'il suppose que nous ayons assez de force dans le libre

 

1. I Tim. VI, 17-19. — 2. Exode. XXXIII, 19. — 3. II Tim. II, 25.

 

arbitre pour ne pas pécher; mais il aurait dû reconnaître due ce libre arbitre est faible et sans force jusqu'à ce que toutes les langueurs de notre âme soient guéries. Ce n'est pas pour son corps que David priait lorsqu'il disait à Dieu : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis infirme; guérissez-moi, Seigneur, parce que mes os se sont ébranlés : » et pour montrer que c'est pour son âme, il ajoute : « et mon âme en a été profondément troublée (1). »

35. Pélage semble donc croire que le secours de la grâce nous soit donné comme par surabondance, de façon que, quand même ce secours ne nous serait pas accordé, nous aurions encore dans notre libre arbitre assez de force pour ne pas pécher. On pourrait nous accuser ici d'une insinuation téméraire, et prétendre que la volonté humaine lui paraît suffisante pour ne pas pécher (quoiqu'elle ne le puisse sans la grâce de Dieu), comme nous disons qu'on a de bons yeux pour voir sans toutefois qu'ils le puissent si le secours de la lumière leur manque. Mais voici un endroit où il montré sa pensée : « Dieu accorde sa grâce aux hommes, afin qu'ils puissent accomplir plus facilement par la grâce ce qu'il leur est ordonné de faire par le libre arbitre.» Ces mots : « plus facilement, » que veulent-ils dire, sinon que, même sans la grâce, on peut aisément ou même difficilement accomplir par le libre arbitre ce que Dieu prescrit?

36. Que deviennent donc ces paroles du Psalmiste : « Qu'est-ce que l'homme, si vous ne « vous souvenez de lui (2)? » Que deviennent les témoignages opposés à Pélage par l'évêque de l'Eglise de Jérusalem, comme on le voit dans les actes, lorsqu'on reprochait au novateur d'avoir dit que, sans la grâce de Dieu, l'homme peut être exempt de péché? L'évêque en effet combattit cette présomption impie par ces trois grands témoignages ; le premier est de l'Apôtre quand il dit : « J'ai travaillé plus qu'eux tous, pas moi cependant, mais la grâce de Dieu avec moi (3); » le second passage est encore de saint Paul : « La grâce ne dépend pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu (4); » le troisième est tiré du Psalmiste : « Si Dieu n'édifie la maison, ceux qui l'édifient travaillent en vain (5).» Comment donc ce que Dieu

 

1. Ps. VI, 3, 4.

2. Ps. VIII, 5. — 3. I Cor. XV, 10. — 4. Rom. IX, 10. — 5. Ps. CXXVI, 1.

 

508

 

ordonne peut-il être accompli, même difficilement, sans son secours, puisque si Dieu n'édifie pas, ceux qui édifient travaillent en vain; puisqu'il n'a pas été écrit que la grâce dépend de celui qui veut et de celui qui court, que le bien se fait plus aisément avec la miséricorde de Dieu, et qu'au contraire il est dit que la grâce ne dépend « ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu?» ce qui ne signifie point que la volonté et la course de l'homme sont comptés pour rien, mais que l'homme ne peut rien sans la miséricorde de Dieu; puisqu'enfin l'Apôtre n'a pas dit : Et moi; mais : « Ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi ? » ce n'est pas qu'il ne fît rien de bien, mais il n'eût rien fait de bien sans la grâce de Dieu. L'égal pouvoir de la volonté humaine de pécher ou de ne pas pécher, dont parle Pélage, ne laisserait même aucune place à cette facilité qu'il semble avoir reconnue en disant: « Ils peuvent par la grâce accomplir plus facilement; avec la grâce on fait le bien plus facilement, et sans la grâce on fait très-facilement le mal.» Non, ce pouvoir n'est pas égal pour le bien ou pour le mal.

37. Mais quoi de plus ? Non-seulement nous devons prendre garde à leurs erreurs, nous ne devons pas négliger de les instruire ou de les avertir, s'ils le permettent. Il n'est pas douteux cependant que nous pouvons mieux obtenir leur retour par nos prières, afin qu'ils ne se perdent pas avec tout leur génie et qu'ils ne perdent pas les autres par une damnable présomption : « Ils ont du zèle pour Dieu, mais non point selon la science; ne connaissant pas la justice de Dieu et s'efforçant d'établir la leur propre, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu (1). » Comme ils s'appellent des chrétiens, ils doivent plus s'observer que les juifs dont parle l'Apôtre dans ce passage, de peur qu'ils ne heurtent contre la pierre d'achoppement, (2) en défendant par des subtilités la nature et le libre arbitre, à la façon des philosophes de ce monde qui se sont beaucoup tourmentés pour laisser croire ou pour croire qu'ils ce faisaient une vie heureuse parla seule force de leur volonté (3). Qu'ils prennent donc garde « d'anéantir la croix du Christ par une « sagesse de parole (4), » et que ce soit pour eux heurter contre la pierre d'achoppement. Car la nature humaine, quand même elle serait restée

 

1. Rom. X, 2, 3. — 2. Rom. IX, 32. — 3. Voir ci-dessus, lett. 155, n. 2. — 4. I Cor. I, 17.

 

comme Dieu l'a faite, ne se serait pas conservée telle sans le secours de son Créateur; et puisque, sans l'aide de Dieu, elle ne peut pas garder le salut qu'elle a reçu, comment, sans l'assistance divine, pourrait-elle retrouver ce qu'elle a perdu ?

38. Nous ne devons pas leur refuser nos prières, en alléguant que s'ils ne se corrigent point c'est la faute de leur volonté, car ils ne veulent pas croire que la grâce du Sauveur leur soit nécessaire même pour cela, et croient pouvoir tout attendre de leurs propres forces. Ils sont tout à fait semblables à ceux dont parle l'Apôtre à ceux qui,  « ne connaissant pas la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, ne se sont point soumis à la justice de Dieu, » ne croyant pas à la corruption de leur volonté. Ils n'étaient pas contraints au vice pour qu'ils fussent infidèles ; mais en ne voulant pas croire, ils se rendaient coupables du crime d'infidélité. Et cependant, parce que la volonté ne se suffit pas à elle-même pour monter vers la vérité, et qu'elle a besoin de la grâce de Dieu qui lui-même a dit de ceux qui ne croient pas : « Personne ne vient à moi s'il ne lui a été donné par mon Père (1), » l'Apôtre, quoiqu'il leur prêchât l'Evangile avec instance , eût compté cela pour peu s'il n'eût prié pour leur obtenir la foi : « Pour moi, mes frères, dit-il, je sens dans mon coeur un bon vouloir pour eux, et je demande à Dieu leur salut dans mes prières. » Et il ajoute ce que nous avons dit

« Je leur rends ce témoignage qu'ils ont du zèle pour Dieu , mais non pas selon la science. » Donc, notre saint frère, prions pour ces chrétiens égarés.

39. Vous voyez avec nous quelle est leur erreur. Vos lettres sont remplies de la meilleure odeur du Christ, et vous vous y montrez l'ami véritable et le confesseur de sa grâce. Si, avec vous, nous notes sommes étendus longuement sur cette matière, c'est d'abord que nous y trouvions de la douceur : quoi de plus doux en effet, pour les infirmes, que la grâce qui guérit; pour les tièdes, que la grâce qui ranime; pour les hommes de bonne volonté, que la grâce qui vient en aide? Ensuite nous avons voulu par ces développements, avec le secours de Dieu, non point fortifier votre foi, mais l'affirmation de votre foi contre les novateurs, comme nous trouvons nous-mêmes du secours dans les lettres de votre fraternité.

 

1. Jean, VI, 66.

 

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40. En effet, quoi de meilleur et de plus partait que ce passage d'une de vos lettres où vous déplorez humblement que notre nature ne soit pas restée comme Dieu l'a faite, mais qu'elle ait été corrompue par le père du genre humain « Pauvre et malheureux que je suis, tout chargé de l'immonde grossièreté de l'homme terrestre, plus près du premier Adam que du second par mes sens et mes actions, comment oserai-je me peindre à vous, tandis que la «profondeur de ma corruption ne me laisse a plus rien de l'image céleste ! La honte m'enferme de tous côtés. Je rougis de me représenter tel que je suis, je n'ose pas me représenter autrement que je ne suis : je hais ce que je suis, et ne suis pas ce que j'aime. Mais que servira-t-il à ma misère de haïr l'iniquité cet d'aimer la vertu, lorsque je fais plutôt ce que je hais, au lieu de redoubler vigoureusement d'effort pour faire ce que j'aime? En désaccord avec moi-même, je suis déchiré par une guerre intestine : l'esprit combat contre la chair, la chair contre l'esprit, et la loi du corps attaque la loi de l'esprit par la loi du péché. Malheureux que je suis ! le bois de la croix ne m'a pas fait perdre le goût empoisonné de l'arbre ennemi ! Le poison par a lequel Adam a tué toute sa race, ce poison paternel subsiste dans mes entrailles (1) ; » et le reste que vous ajoutez en gémissant, attendant au milieu de cette misère la rédemption de votre corps , connaissant que vous êtes sauvé, non en réalité, mais en espérance (2).

41. Peut-être qu'en disant ces choses, vous avez tracé un autre portrait que le vôtre, et que vous n'avez pas à souffrir, sans même y consentir, ces odieuses importunités de la concupiscence de la chair. Mais que ce soit vous ou un autre qui soyiez en butte à ces révoltes en attendant que la grâce du Christ vous délivre du corps de cette mort, vous étiez dans le premier homme, non pas d'une manière distincte, mais d'une manière cachée, lorsqu'il touchait au fruit défendu et que se formait cette perdition qui devait atteindre le genre humain tout entier. Quant à la prière, quant aux gémissements par lesquels nous devons demander à Dieu d'avancer et de bien vivre, que ne trouvons-nous pas dans votre lettre ! Quelles sont les paroles de vous où ne se rencontre pas avec

 

1. Ce passage , d'une forte expression , est tiré d'une lettre de saint Paulin à Sévère. Lettre. 8.

2. Rom. VIII, 23, 24.

 

une piété gémissante cette supplication de l'oraison dominicale : « Ne nous induisez pas en tentation (1)? » Consolons-nous donc les uns les autres dans toutes ces choses, excitons-nous mutuellement, et, autant que Dieu le permet, aidons-nous. Nous sommes affligés d'entendre dire certaines choses et d'entendre accuser certaines personnes (2); mais nous ne voulons pas y croire facilement ; votre sainteté apprendra tout de notre ami commun, s'il plaît à la miséricorde de Dieu de nous le ramener en bonne santé, nous pourrons savoir la vérité entière à son retour.

 

1. Matth. VI, 13.

2. Nous ignorons de quelles affaires particulières veut ici parler saint Augustin.

 

 

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