LETTRE CXCVI
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LETTRE CXCVI. (Année 418.)

 

Saint Augustin distingue dans le judaïsme ce qui est aboli et ce qui subsiste toujours; il développe la doctrine de saint Paul sur la différence entre les juifs selon la chair et les juifs selon l'esprit; il montre que, depuis le Nouveau Testament, le chrétien seul est le véritable israélite, et que l'israélite de race ne l'est que de nom parce qu'il a perdu le bénéfice des promesses divines.

 

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR ASELLICUS, SON FRÈRE ET COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Le vénérable primat Donatien (1) a bien voulu m'envoyer la lettre qu'il a reçue de votre sainteté sur le danger de tomber dans le judaïsme , et m'a vivement demandé d'y répondre. Ne voulant pas lui déplaire, je fais ce qu'il désire, autant que je le puis avec l'aide du Seigneur; votre charité ne trouvera point mauvais, je l'espère, que je, n'aie pas refusé d'obéir à celui que nous vénérons tous les deux pour ses mérites.

2. L'Apôtre Paul nous apprend que les chrétiens, surtout ceux qui viennent des gentils, ne doivent pas judaïser : « Je dis à Pierre devant tout le monde : Si vous, qui êtes juif, vous vivez comme les gentils et non comme les juifs, pourquoi forcez-vous les gentils à judaïser? » Et l'Apôtre ajoute : « Nous sommes, nous, juifs de naissance, et non des pécheurs issus des gentils. Cependant, sachant qu'on n'est pas justifié par les oeuvres de la loi , mais par la foi en Jésus-Christ , nous croyons aussi nous-mêmes en Jésus-Christ pour être justifiés par la foi que nous avons en lui et non par les oeuvres de la loi, parce

 

1. Primat de la province Bisacène.

 

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que nul homme ne sera justifié par les oeuvres de la loi (1). »

3. Ni ces oeuvres de la loi qui se rapportent aux anciens sacrements et que les chrétiens n'observent pas , depuis la manifestation du Testament nouveau, comme la circoncision, le repos charnel du sabbat et l'abstinence de certaines viandes, l'immolation des animaux dans les sacrifices, la néoménie (2), les pains azymes et autres cérémonies du même genre; ni le précepte qui défend de convoiter (3), précepte qui, sans aucun doute, est aussi une loi pour les chrétiens, aucune de ces choses ne justifie l'homme que par la foi en Jésus-Christ et la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Saint Paul l'exprime ainsi : « Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? Loin de nous cette pensée ! Mais je n'ai connu le péché que par la loi ; car je n'aurais pas connu la convoitise, si la loi n'avait dit : Tu ne convoiteras pas. Or, à l'occasion du commandement,  le péché a produit en moi toute concupiscente : car sans la loi le péché était mort. Et moi je vivais autrefois sans loi. Mais, le commandement étant survenu, le péché a commencé à revivre, et moi je suis mort ; et il s'est trouvé que le commandement qui devait servir à me donner la vie, a servi à me donner la mort. Car , à l'occasion du commandement, le péché m'a séduit et m'a tué par le commandement même. Ainsi la loi est sainte, et le commandement est saint, « juste et bon. Quoi donc? ce qui était bon est-il devenu mortel pour moi? Nullement : mais c'est le péché qui, pour faire paraître sa corruption, m'a donné la mort par une chose qui était bonne ; en sorte que, par le commandement même, le péché s'est fortifié sans mesure. Car nous savons que la loi est spirituelle ; mais moi je suis charnel, étant vendu pour être assujéti au péché. Aussi je ne comprends pas ce que je fais, parce que je ne fais pas le bien que je veux, et qu'au contraire je fais le mal que je hais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, je consens à la loi et je reconnais qu'elle est bonne (4) »

4. Nous voyons dans ces paroles de l'Apôtre que non-seulement la loi n'est pas le péché, mais encore qu'elle est sainte, et que le

 

1 Gal. II, 14—16.  — 2 La fête des Nouvelles lunes. — 3 Exode, XX, 17. — 4 Rom. VII, 7-16.

 

commandement par lequel il a été dit : « Tu ne convoiteras pas, » est saint, juste et bon. Mais le péché trompe parce qu'il y a de bon dans le commandement même et tue à cause de cela ceux qui, étant charnels, pensent pouvoir, avec leurs propres forces, accomplir la loi spirituelle ; ils deviennent ainsi, non-seulement pécheurs, ce qu'ils seraient même sans avoir reçu la loi, mais encore prévaricateurs, ce qu'ils ne seraient pas sans la connaissance de la loi. L'Apôtre dit en effet dans un autre endroit : « Là où la loi n'est pas, il n'y a pas prévarication (1) » « La loi est donc survenue, comme il dit ailleurs, pour que le péché abondât. Mais où abondait le péché a surabondé la grâce (2). »

            5. Ainsi l'avantage de la loi c'est de montrer l'homme à lui-même, afin qu'il connaisse sa faiblesse et qu'il voie comment la prohibition accroît la concupiscence charnelle au lieu (le la guérir. On désire toujours plus ardemment ce qui est défendu, lorsqu'on demeure charnel en présence d'une prescription spirituelle. Mais ce n'est point par la loi elle-même; c'est par la grâce qu'on devient spirituel pour l'accomplissement de la loi spirituelle ; c'est-à-dire que ce n'est point par l'effet d'un commandement , c'est par un bienfait ; ce n'est point par la lettre qui ordonne, c'est par l'Esprit qui vient en aide. Mais l'homme intérieur commence à se renouveler selon la grâce (3), afin de faire ce qu'il aime, et de ne donner pas son consentement à la chair lorsqu'elle fait ce qu'il hait ; il ne s'agit pas d'éteindre entièrement la concupiscence, il s'agit de ne plus se laisser aller à ses désirs. En vérité c'est là une si grande chose que si elle s'accomplissait de toute manière, et que si, malgré nos désirs de péché tant que nous sommes dans le corps de cette mort, nous ne donnions notre consentement à aucun d'eux, nous n'aurions plus à dire à notre Père qui est aux cieux : « Pardonnez-nous nos offenses (4). » Pourtant nous ne serions jamais comme nous serons quand ce corps mortel aura revêtu l'immortalité : car alors non-seulement nous n'obéirons plus à aucun désir de péché, mais il n'y aura plus en nous de désirs auxquels il faille résister.

6. Présentement donc lorsque l'Apôtre dit que « ce n'est pas lui qui fait ce qu'il n'aime

 

1 Rom.  IV, 15. — 2 Ibid. V, 20. — 3 II Cor. IV, 16. — 4 Matth. VI, 12.­

 

 

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pas, mais que c'est le péché qui habite en lui (1), » il parle de la concupiscence de la chair, qui opère en nous ses mouvements, même quand nous ne leur obéissons pas , « quand le péché ne règne point dans notre corps mortel et que nous n'obéissons pas à ses désirs, et que nous n'abandonnons pas ,nos membres au péché comme des armes d'iniquité (2). » En marchant avec persévérance dans cette justice non encore accomplie, nous parviendrons à sa consommation ; heureux état où il n'y a plus de concupiscence de péché à réprimer et à refréner, où il n'y a plus même de désir de péché. C'est ce que la loi dit dans ces paroles : « Tu ne convoiteras pas : » elle n'a pas entendu que nous puissions ici-bas parvenir à cette perfection; elle a marqué le but vers lequel nous devons tendre. Ceci ne se fait point par la loi qui le commande, mais par à foi qui l'obtient; non point par la lettre qui prescrit, mais par l'Esprit qui donne; non point par les mérites des oeuvres de l'homme, mais par la grâce du Sauveur. C'est pourquoi l'avantage de la loi est de convaincre l'homme de sa faiblesse, et de l'obliger à implorer le remède de la grâce qui est dans le Christ. « Quiconque aura invoqué le nom du Seigneur sera sauvé (3). Comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas ? Comment croiront-ils en Celui dont ils n'ont pas entendu parler (4)? » C'est pourquoi l'Apôtre conclut un peu après : « La foi vient donc par ce qu'on a entendu; et l’on entend par la prédication de la parole du Christ (5). »

7. Puisqu'il en est ainsi, ceux qui se réjouissent charnellement d'être israélites et se glorifient dans la loi en dehors de la grâce du Christ, sont ceux dont l'Apôtre a dit que « ne connaissant pas la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu (6). » La justice de Dieu dont parle ici l'Apôtre, c'est celle qui vient de Dieu à l'homme; il entend par justice humaine celle que les juifs regardaient comme pouvant leur suffire pour observer les commandements sans le secours de celui qui a donné la loi. Leurs pareils sont ceux qui, tout en se disant chrétiens, se montrent ennemis de la grâce du Christ en prétendant qu'ils accomplissent les préceptes divins avec les seules forces humaines; c'est ainsi que, ne connaissant

 

1. Rom. VII, 17. — 2. Ibid. VI, 12, 13. — 3. Joël , II , 32 ; Act. II, 24. — 4. Rom. X, 14. — 5. Ibid. 4, 17. — 6. Ibid. X, 3.

 

pas non plus la justice de Dieu, et voulant établir la leur propre, ils ne se soumettent pas à la justice de Dieu, et, sans être juifs de nom, ils le sont par leur erreur. Ces gens-là avaient trouvés pour chefs Pélage et Célestius, promoteurs ardents de cette doctrine impie. Un juste jugement de Dieu, par le soin vigilant de ses fidèles serviteurs, les a récemment exclus de la communion catholique; à cause de leur coeur impénitent, ils persistent encore dans des erreurs condamnées.

8. Quiconque cherche à se séparer de ce judaïsme charnel et animal, et par conséquent blâmable et condamnable, ne doit pas se borner à rejeter ces vieilles observances qui ont cessé d'être nécessaires depuis que, par la révélation du Nouveau Testament, les choses dont elles étaient les figures prophétiques se sont accomplies, et qu'on ne peut plus être condamné pour le manger et le boire, pour les fêtes de la néoménie et du sabbat, ombres des choses à venir; il doit pratiquer ce qui est prescrit dans la loi pour former les moeurs des fidèles, c'est-à-dire pour que « renonçant à l'impiété et aux désirs du siècle, nous vivions dans ce siècle avec tempérance, justice et piété (2), » et ce précepte de la loi que l'Apôtre recommande avec le plus de soin : « tu ne convoiteras point, » et tout ce qui, sans aucune figure, nous commande d'aimer Dieu et le prochain, cet abrégé. de la loi et des prophètes comme l'a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même (3); il reçoit, il aime toutes ces prescriptions, il croit à la nécessité de les suivre, si bien qu'il ne s'attribue pas à lui-même le progrès qu'il y fait, mais à la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur.

9. Cependant on demande avec raison si, en se montrant de la sorte un véritable et sincère chrétien, on peut encore être appelé juif ou israélite. Si on l'entend dans le sens spirituel et non point charnel, on ne doit pas porter ce nom habituellement, il faut seulement en retenir la signification spirituelle : sans cela on s'exposerait à tomber dans une équivoque que ne distinguerait point le langage ordinaire et l'on paraîtrait faire profession de ce qu'il y a de plus contraire au nom chrétien. Le bienheureux Apôtre a lui-même résolu cette question de savoir si celui qui est chrétien peut être censé également juif ou israélite. « Ce n'est pas, dit-il, que la circoncision rie soit utile, si tu

 

1. Colos. II, 16, 17. — 2. Tite, II, 12. — 3. Matth. XXII, 40.

 

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accomplis la loi; mais si tu la violes, tout circoncis que tu es, tu deviens incirconcis. Si donc un homme incirconcis garde les préceptes de la loi, n'est-il pas vrai que, tout incirconcis qu'il est, il sera considéré comme circoncis? et celui qui, étant naturellement incirconcis, accomplit la loi, te condamnera, toi qui, avec la lettre de la loi et de la circoncision, est transgresseur de la loi. Car le juif n'est pas celui qui l'est au dehors; et la circoncision n'est pas celle qui se fait sur la chair et qui n'est qu'extérieure. Mais le juif est celui qui l'est intérieurement ; la circoncision est celte du coeur, qui se fait par l'esprit, et non par la lettre; et ce juif tire sa gloire, non des hommes, mais de Dieu (1). » Puisque l'Apôtre loue ce juif qui en porte la marque au plus profond de l'âme, non point dans la circoncision de la chair, mais dans la circoncision du coeur, ce juif par l'esprit et non par la lettre, quel est-il, si ce n'est le chrétien?

10. Nous sommes donc juifs, non selon la chair, mais selon l'esprit; comme nous sommes la postérité d'Abraham non pas selon la chair, ainsi que ceux qui se vantent d'en porter le nom, mais par l'esprit de foi selon lequel cette descendance orgueilleuse n'appartient plus à Abraham. Car nous savons que nous sommes la race que Dieu promit à Abraham lorsqu'il lui dit : «Je l'ai établi le père de beaucoup de nations (2). » Et nous savons aussi tout ce qu'en dit l'Apôtre : « Nous déclarons, dit-il, que la foi d'Abraham lui a été imputée à justice. Quand donc lui a-t-elle été imputée? est-ce après ou avant sa circoncision ? Ce n'est pas après, c'est avant. Abraham a reçu la marque de la circoncision comme le sceau de la justice qu'il avait eue par la foi lorsqu'il était encore incirconcis, pour être le père de tous ceux qui croient sans être circoncis, afin que la foi leur soit imputée à justice, et le père des circoncis qui non-seulement ont reçu la circoncision, mais qui suivent aussi les traces de la foi de notre père Abraham avant qu'il fût circoncis.» Et un peu plus bas : « Ainsi c'est à la foi qu'est attachée la promesse, afin qu'elle soit gratuite et assurée à tous les enfants d'Abraham, non-seulement à ceux qui ont reçu la loi, mais encore à ceux qui suivent la foi d'Abraham, qui est le père de nous tous, selon qu'il est écrit : Je t'ai établi le père de beaucoup de nations (3). » L'Apôtre

 

1. Rom. II, 25-29. — 2. Gen. XVII, 4. — 3. Rom. IV, 9-17.

 

dit encore dans son épître aux Galates « Comme Abraham crut à la parole de Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. Comprenez donc que ceux qui ont la foi sont les enfants d'Abraham. C'est avec la connaissance prophétique que Dieu justifierait les nations par la foi, que l'Ecriture a dit à Abraham : Ton. tes les nations seront bénies en toi : ce sont donc ceux qui ont la foi qui sont bénis avec le fidèle Abraham (1). » L'Apôtre dit ensuite dans la même épître : « Mes frères, je parle d'après ce qui se passe chez les hommes. Lorsque le testament d'un homme est ratifié, nul ne peut l'annuler, ni rien y ajouter. Les promesses de Dieu ont été faites à Abraham et à sa race; il n'a pas été dit : à ceux de sa race comme si on parlait de plusieurs; mais, comme si on ne parlait que d'un seul: Et à celui qui naîtra de toi, c'est-à-dire au Christ (2). » Et après : « Vous tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ; or, si vous êtes au Christ, vous êtes de la race d'Abraham, les héritiers selon la promesse (3). »

11. D'après cette interprétation de l'Apôtre, les juifs qui ne sont pas chrétiens ne sont pas enfants d'Abraham, quoiqu'ils descendent de lui selon la chair. Lorsqu'il nous dit : « Comprenez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont enfants d'Abraham, » sil nous fait entendre que ceux qui n'ont pas la foi ne sont pas enfants d'Abraham. Si donc Abraham n'est pas le père des juifs de la même manière qu'il est le notre, que leur sert-il d'être issus de sa race et de garder le nom sans la vertu qui s'y trouve attachée? Lorsqu'ils passent au Christ et qu'ils commencent à être, par la foi, enfants d'Abraham, alors ils deviennent juifs, non pas à découvert, mais dans le secret de l'âme parla circoncision du coeur; ils le sont par l'esprit, non par la lettre, et tirent leur gloire, non pas des hommes, mais de Dieu. Mais ceux qui demeurent séparés de cette foi sont comme des branches rompues de cet olivier sur lequel, selon les paroles de l'Apôtre, a été enté l'olivier sauvage, la gentilité (4). Cela ne se fait point par la chair, mais par la foi; non point par la loi, mais par la grâce; non point par la lettre, mais par l'esprit; non point par la circoncision de la chair, mais par celle du coeur; non point à découvert, mais dans le secret; non point avec une

 

1. Gal. IV, 6-9. — 2. Ibid. 15, 16. — 3. Ibid. III, 28-29. — 4. Rom. XI, 16-25.

 

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gloire qui vienne des hommes, mais de Dieu. Ainsi chaque chrétien deviendra juif et israélite non pas charnel mais spirituel, comme il est enfant d'Abraham, non pas selon la chair, mais selon l'esprit. L'Apôtre parle ainsi du nom lui-même : « Tous ceux qui descendent d'Israël ne sont pas israélites, et ceux qui sont de la race d'Abraham ne sont pas tous ses enfants; mais c'est d'Isaac que sortira la race qui doit porter ton nom : c'est-à-dire ce ne sont pas les enfants selon la chair, qui sont enfants de Dieu, mais ce sont les enfants de la promesse qui sont de la race d'Abraham (1). » N'est-ce pas une grande merveille, n'est-ce pas un mystère profond que beaucoup de ceux qui sont sortis d'Israël ne soient pas israélites, et que beaucoup de ceux de la race d'Abraham ne soient pas ses enfants? Comment ne le sont-ils pas et comment le sommes-nous, si ce n'est parce qu'ils ne sont point les enfants de la promesse appartenant à la grâce du Christ, mais qu'ils sont les enfants de la chair portant un nom inutile et vide? C'est pourquoi ils ne sont pas israélites comme nous le sommes, et nous ne sommes pas israélites comme ils le sont. Nous le sommes, nous, selon la régénération spirituelle, eux, selon la génération charnelle.

12. Il faut le voir et le reconnaître : autre est l'israélite qui a reçu ce nom à cause de la descendance charnelle, autre est celui qui a obtenu par l'esprit la chose même que ce nom signifie. Est-ce que les israélites sont sortis d'Agar, servante de Sara? Ismaël n'est-il pas né d'Agar, et n'est-ce pas de lui qu'est sortie la race des ismaélites? Mais Israël est né de Sara par Isaac, fils d'Abraham selon la promesse. C'est ici la descendance par voie de propagation charnelle; mais quand on en vient au sens spirituel, on trouve que les israélites selon la chair issus de Sara, ne lui appartiennent point, et que ce sont plutôt les chrétiens qui appartiennent à Sara : les chrétiens ne sont pas nés selon la chair comme Ismaël, mais ils sont les enfants de la promesse comme Isaac : ils n'appartiennent pas à Isaac par une descendance charnelle, mais par un mystère tout spirituel. L'Apôtre en effet parle ainsi aux Galates : « Dites-moi, vous qui voulez être sous la loi, n'entendez-vous point ce que dit la loi? Il est écrit qu'Abraham eut deux fils, l'un de l'esclave et l'autre de la femme libre. Mais

 

1. Rom. IX, 68.

 

celui qui naquit de l'esclave naquit selon la chair, et celui qui naquit de la femme libre, naquit en vertu de la promesse. Tout ceci est une allégorie; car ces deux femmes sont les deux alliances. La première, qui a été établie sur le mont Sinaï et n'engendre que des esclaves, est figurée par Agar (le Sinaï est une montagne d'Arabie qui se rapproche de la Jérusalem d'ici-bas, laquelle est esclave avec ses enfants). Mais la Jérusalem d'en haut est libre : celle-là est notre mère. Car il est écrit: Réjouis-toi, stérile, qui n'enfantais pas, éclate et pousse des cris, toi qui ne devenais pas mère, parce que celle qui était délaissée a plus d'enfants que celle qui a un époux. Nous sommes donc, mes frères, les enfants de la promesse, comme Isaac. Et comme alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l'esprit, il en est de même aujourd'hui. Mais que dit l'Ecriture : chasse l'esclave et son fils, car le fils de l'esclave ne sera point héritier avec le fils de la femme libre. Or, mes frères, nous ne sommes point les enfants de l'esclave, mais de la femme libre; et c'est à Jésus-Christ que nous devons cette liberté (1). »

13. D'après ce sens spirituel de l'Apôtre, c'est donc nous qui appartenons plutôt à la libre Sara, quoique nous ne tirions pas d'elle notre origine; et les juifs, issus de Sara, appartiennent plutôt à l'esclave Agar quoiqu'ils n'en viennent pas selon la chair. Ce grand et profond mystère se découvre aussi dans les petits-fils d'Abraham et de Sara, c'est-à-dire dans les fils d'Isaac et de Rébecca, les deux jumeaux Esaü et Jacob qui fut ensuite appelé Israël. L'Apôtre, parlant de ce mystère, après avoir rappelé que les enfants de la promesse par Isaac appartiennent à la grâce du Christ, ajoute : « Cela ne se voit pas seulement dans Sara, mais aussi dans Rébecca, qui eut deux enfants à la fois d'Isaac notre père. Avant qu'ils fussent nés et qu'ils eussent fait ni bien ni mal, afin que le décret demeurât ferme selon son élection, et non à cause de leurs oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il fut dit: l'aîné sera assujéti au plus jeune, selon qu'il est écrit : J'ai aimé Jacob, j'ai haï Esaü (2). » Cette doctrine apostolique et catholique nous montre suffisamment que les juifs, c'est-à-dire les israélites, appartiennent à Sara selon l'origine de la chair, et les ismaélites à

 

1. Gal. IV, 21-31. — 2. Rom. IX, 10-13.

 

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Agar; mais que, selon le mystère du sens spirituel, les chrétiens appartiennent à Sara et les juifs à. Agar. De même, selon l'origine de la chair, la nation de Iduméens appartient à Esaü, appelé aussi Edom, et la nation des Juifs à Jacob, appelé aussi Israël; mais, selon le mystère du sens spirituel, les juifs appartiennent à Esaü et les chrétiens à Israël. Ainsi s'accomplit ce qui est écrit sur l'assujétissement de l'aîné au plus jeune; ce qui veut dire que le peuple juif, lainé des deux peuples, sera assujéti au peuple chrétien venu après. Voilà comment nous sommes israélites, en nous glorifiant de l'adoption divine, et non d'une parenté humaine; nous ne sommes pas juifs à découvert, mais dans le secret de l'âme, non point par la lettre, mais par l'esprit, non point par la circoncision de la chair, mais par celle du coeur.

14. Nous ne devons pas pour cela, par un ridicule changement de langage et un bouleversement d'expressions, affecter de donner le nom de juifs, dans un sens inusité, à ceux qui sont chrétiens et qu'on a coutume d'appeler tels; celui qui est chrétien et qui porte ce nom ne doit pas mettre son plaisir à porter de préférence le nom d'israélite; on doit parler avec retenue d'un sens mystérieux qu'on ne doit cesser de comprendre. Ce serait aller sottement contre l'usage et, si l'on peut parler ainsi, faire preuve d'un savoir fort ignorant, que d'adopter ce nom de juif dans le langage ordinaire. Est-ce que les apôtres, qui nous ont appris ces choses, ne savaient pas comment nous sommes la postérité d'Abraham, héritiers de la promesse, juifs par l'esprit, non par la lettre, par la circoncision du coeur, non par celle de la chair, comment nous sommes l'Israël de Dieu sans être Israël selon la chair? Ils le savaient mieux que nous, et cependant, dans leur langage accoutumé, ils appelaient juifs et israélites ceux qui, sortis d'Abraham selon la chair, étaient connus de tous sous ce nom-là.

15. «Les juifs demandent des miracles, dit l'apôtre Paul, et les Grecs cherchent la sagesse : mais nous, nous prêchons le Christ crucifié ; il est un scandale pour les juifs et une folie pour les gentils, mais la force de Dieu et la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, soit juifs, soit gentils (1). » Ceux que l'Apôtre appelle Grecs, il les désigne aussi sous le nom de gentils, à cause de la grande

 

1. I Cor. I, 22-24.

 

supériorité de la langue grecque parmi les peuples de la gentilité; mais il appelle juifs ceux que tous connaissent sous ce nom. Car si les chrétiens eux-mêmes sont juifs, le Christ crucifié est donc aussi un scandale pour les chrétiens, puisqu'il est dit de lui : « Il est un scandale pour les juifs. » Le peut-on penser sans extravagance ? L'Apôtre dit aussi : « Ne soyez point un objet de scandale ni pour les Juifs, ni pour les Grecs, ni pour l'Eglise de Dieu (1). » Comment saint Paul ferait-il cette différence, si, dans son langage ordinaire, il avait dû donner le nom de juifs à ceux qui composent l’Eglise de Dieu ? Il dit aussi: : Nous qu'il a appelés, non-seulement d'entre les juifs, mais encore d'entre les gentils (2). » Comment Dieu les aura-t-il appelés d'entre les juifs s'il les a appelés d'entre ceux qui n'étaient pas juifs pour qu'ils le devinssent? De même pour les israélites : « Que dirons-nous donc? » c'est l'Apôtre qui parle, «que les gentils qui ne cherchaient point la justice, ont trouvé la justice, et la justice qui vient de la foi. Mais les israélites, recherchant la loi de la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice. Pourquoi? Parce qu'ils ne l'ont point recherchée par la foi, mais par les oeuvres; ils ont heurté contre la pierre d'achoppement (3). » Et ailleurs, dans la même épître; « Que dit le Seigneur à Israël? J'ai étendu mes mains tout le jour vers ce peuple incrédule et rebelle à ma parole (4). » Et l'Apôtre ajoute : « Je dis donc : Est-ce que Dieu a rejeté son peuple? Loin de moi cette pensée ! car je suis moi-même israélite, de la race d'Abraham et de la tribu de Benjamin. Dieu n'a pas rejeté son peuple qu'il a connu dans sa prescience (5). » Comment donc l'Apôtre appelle-t-il les israélites un peuple incrédule et rebelle, si les chrétiens sont israélites, et comment lui-même s'appelle-t-il israélite. Est-ce parce qu'il était devenu chrétien? Non sans doute; mais parce que, selon la chair,il était de la race d'Abraham et de la tribu de Benjamin. Nous n'appartenons pas, nous, à cette race selon la chair quoique nous soyons fils d'Abraham selon la foi, et c'est pourquoi nous sommes israélites. Mais autre chose est ce qui se découvre dans la profondeur d'un mystère, autre chose est ce qui tient aux habitudes du langage de tous les jours.

 

1. I Cor. X, 32. — 2. Rom. IX, 24. — 3. Ibid. IX, 30-32. — 4. Ibid. I , 21. — 5. Ibid. IX, 1, 2.

 

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16. Votre lettre me parle de je ne sais quel Aptus qui enseigne aux chrétiens à judaïser et se dit lui-même juif israélite. Il ordonne, comme le fait entendre votre sainteté, qu'on s'abstienne des viandes que la loi a interdites convenablement à une autre époque par le ministère de Moïse, le saint serviteur de Dieu, et il veut qu'on pratique les cérémonies antiennes, maintenant abolies parmi les chrétiens. L'Apôtre appelle ces cérémonies les ombres des choses futures , afin de nous faire entendre qu'elles étaient prophétiques et que leur observance est passée : par là on voit que cet Aptus veut se donner pour israélite et juif, non dans le sens spirituel, mais dans une signification tout à fait charnelle. Quant à nous, nous sommes affranchis de ces pratiques, abolies par le Nouveau Testament; de plus, nous avons appris et nous enseignons qu'il faut observer, non point à l'aide des seules forces humaines, comme pour établir notre propre justice, mais avec la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur et dans la justice qui vient de lui, ces préceptes de la Loi ancienne, encore nécessaires au temps où nous sommes : « Tu ne commettras point d'adultère, tu ne tueras point, tu ne convoiteras point (1), » et tout ce qui est compris dans ces paroles : « Tu aimeras « ton prochain comme toi-même. (2) » Nous ne nions pas pour cela que nous soyons la postérité d'Abraham et de ceux à qui l'Apôtre dit « Vous donc qui êtes de la race d'Abraham (3),» ou que nous soyons juifs dans le secret de l'âme, comme ceux dont l'Apôtre dit : « Le juif n'est pas celui qui l'est à découvert, ni la circoncision celle qui se voit à l'extérieur sur la chair; mais le juif est celui qui l'est dans le secret de l'âme et la circoncision est celle du coeur qui se fait par l'esprit, non selon la lettre : et ce juif tire sa gloire, non pas des hommes, mais de Dieu (4). » Nous ne nions pas non plus que nous soyons des israélites spirituels, appartenant à celui à qui il a été annoncé que l'aîné lui serait assujéti mais nous ne portons pas ces noms d'une façon qui ne nous siérait pas ; nous les gardons par l'intelligence des mystères qui s'y trouvent, nous n'affectons pas de les prendre par un étrange oubli du langage reçu.

 

1. Exode, XX, 12-17. — 2. Rom, XIII, 9. — 3. Gal. III, 29. — 4. Rom. II, 28, 29.

 

  

 

 

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