LETTRE CCXIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

LETTRE CCXIII. (20 septembre 426.)

 

On est convenu de donner sous le titre de lettre CCXIII l'acte qui fut dressé le 26 septembre 426 dans l'église de la Paix à Hippone, en présence du clergé et du peuple, et par lequel les fidèles d'Hippone acceptèrent comme successeur de leur évêque le prêtre Héraclius, désigné par saint Augustin lui-même. Cette pièce est d'un grand et touchant intérêt.

 

1. Le très-glorieux Théodose étant consul pour la douzième fois et Valentinien auguste pour la seconde, le 6 des calendes d'octobre, après que l'évêque Augustin a eu pris place, avec ses collègues Beligien et Martinien, dans l'église de la Paix, à Hippone , les prêtres Saturnin , Léporius , Barnabé, Fortunatien , Lazare et Héraclius étant présents devant le clergé et un peuple nombreux, Augustin évêque s'est exprimé ainsi :

 

Nous devons nous occuper sans retard de ce que je vous ai annoncé hier; j'ai voulu pour cela que vous fussiez ici en grand nombre, et je vous y vois. Si je voulais vous parler d'autre chose, vous l'écouteriez mal dans l'attente où vous êtes.

Nous sommes tous mortels en cette vie, et nul homme ne sait son dernier jour. Pourtant, dans l’âge naissant, on espère l'enfance; dans l'enfance, on espère l'adolescence; dans l'adolescence, on espère la jeunesse; dans la jeunesse, on espère l'âge mûr; dans l'âge mûr, on espère la vieillesse ; on n'est pas sûr que cela arrive, toutefois on peut l'espérer. Mais la vieillesse n'a pas devant elle un âge qu'elle puisse espérer : sa durée même est incertaine; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne reste aucun âge après la vieillesse. Dieu l'ayant voulu, je suis arrivé en cette ville dans la vigueur de l'âge; je fus jeune et me voilà vieux. Je sais qu'après la mort des évêques, les ambitions et les contestations troublent souvent les Églises; je dois, autant qu'il est en moi, épargner à cette ville ce qui a fait plus d'une fois le sujet de mes afflictions.

Comme votre charité l'a su, je suis allé récemment à Milève ; mes frères, et surtout les serviteurs de Dieu qui sont là m'avaient appelé. La mort de mon frère et collègue Sévère,d'heureuse mémoire, faisait craindre du trouble. Je suis donc allé à Milève, et, la miséricorde de Dieu aidant, on a tranquillement accepté le successeur que Sévère avait désigné de son vivant; le peuple a volontiers accueilli la volonté de l'évêque défunt, du moment qu'il en a eu connaissance. Un certain nombre, toutefois , se montrait contristé de quelque chose qui n'avait pas été fait; notre frère Sévère, croyant qu'il suffisait de désigner son successeur à son clergé, n'en avait rien dit au peuple; de là la tristesse de quelques-uns. Que dirai-je de plus? grâce à Dieu, la tristesse s'en est allée, la joie est venue à sa place ; on a ordonné celui que le précédent évêque avait choisi. Donc , pour que personne ne se plaigne de moi , je vous déclare à tous ma volonté, que je crois être celle de Dieu; je veux pour successeur le prêtre Héraclius. Le peuple s'est écrié: Rendons grâces à Dieu ! louanges au Christ ! Cela a été dit vingt-trois fois. Christ, exaucez-nous ! longue vie à Augustin ! Cela a été dit seize fois. Vous pour père ! vous pour évêque ! Cela a été dit huit fois.

2. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a continué en ces termes: Il n'est pas besoin que je loue Héraclius, j'aime sa sagesse et j'épargne sa modestie. Il suffit que vous le connaissiez; ce que je veux ici, je sais que vous le voulez; et si je l'avais ignoré, vos acclamations d'aujourd'hui me l'auraient prouvé. Voilà donc ce que je veux, voilà ce que je demande, à Dieu (30) avec d'ardentes prières, malgré le froid de mes vieux ans. Je vous avertis, et vous conjure de le demander à Dieu avec moi, afin que, la paix du Christ unissant toutes nos pensées, Dieu confirme ce qu'il a opéré en nous (1). Que Celui qui m'a envoyé Héraclius le conserve, qu'il le garde sain et sauf, qu'il le garde sans crime, afin qu'après avoir fait la joie de ma vie, il me remplace après ma mort. Vous le voyez, les greffiers de l’Eglise recueillent ce que nous disons, ce que vous dites : mes paroles et vos acclamations ne tombent pas à terre. Pour parler plus clairement, ce sont des actes ecclésiastiques que nous faisons en ce moment: par là je veux confirmer ma volonté autant que cela est au pouvoir des hommes. Le peuple s'est écrié trente-six fois: Rendons grâces à Dieu ! louanges au Christ ! Il a dit treize fois : Christ, exaucez-nous, longue vie à Augustin ! Il a dit huit fois : Vous pour père, vous pour évêque. Il a dit vingt fois : Il est digne et juste. Il a dit cinq fois: Il a bien mérité, il est bien digne. Il a dit six fois : Il est digne et juste.

3. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a poursuivi ainsi: Donc, comme. je le disais, je veux que ma volonté et la vôtre soient confirmées par des actes ecclésiastiques, autant que cela est au pouvoir des hommes; quant à la volonté cachée du Tout-Puissant, prions tous, comme je l'ai dit, pour que Dieu confirme ce qu'il a fait en nous. Le peuple s'est écrié : Nous vous rendons grâces de votre choix ! cela a été dit seize fois. Le peuple a dit douze fois: Que cela se fasse, que cela se fasse ! et six fois: Vous pour père, Héraclius pour évêque!

4. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a dit: Je sais ce que vous savez aussi, mais je ne veux pas qu'on fasse pour lui ce qu'on a fait pour moi. Beaucoup d'entre vous le savent, cela n'est ignoré que de ceux qui alors n'étaient pas nés ou qui n'étaient pas encore en âge de le savoir. Je fus ordonné évêque du vivant de mon père, le saint vieillard Valère, d'heureuse mémoire, et j'ai occupé le siège avec lui : je ne savais pas, il ne savait pas lui-même que cela était défendu par le concile de Nicée. Ce qu'on a donc blâmé en moi , je ne veux pas qu'on le blâme dans celui qui est mon fils. Le peuple a répété treize fois: Rendons grâces à Dieu ! louanges au Christ !

5. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque

 

1. Ps. LXVII, 29.

 

a dit : Héraclius restera prêtre comme il est; il sera évêque quand Dieu voudra. Mais, la miséricorde de Dieu aidant, je vais faire ce que je n'ai pu faire jusqu'ici. Vous savez ce que je -voulais depuis quelques années, et vous ne l'avez pas permis. Nous étions convenus, vous et moi, que, pendant cinq jours de la semaine vous me laisseriez tranquille, pour que je pusse m'occuper des saintes Ecritures, comme mes frères et mes pères les évêques avaient daigné m'en charger aux deux conciles de Numidie et de Carthage. Il en a été dressé acte, vous y avez consenti par vos acclamations; on vous a lu cet acte, vos acclamations l'ont confirmé. Vous n'avez pas longtemps gardé votre promesse; il y a eu de nouveau irruption violente sur moi, et je ne suis pas libre de faire ce que je veux avant et après midi je suis enveloppé par les affaires des hommes. Je vous conjure par le Christ et je vous somme de souffrir que je me décharge du poids de ces soins sur ce jeune homme, sur le prêtre Héraclius, que je désigne aujourd'hui au nom du Christ pour me succéder comme évêque. Le peuple a répété vingt-six fois : Nous vous rendons grâces de votre choix !

6. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a dit: Je vous rends grâces devant le Seigneur notre Dieu, de votre charité et de votre bienveillance , ou plutôt j'en rends grâces à Dieu. Donc, mes frères , adressez-vous désormais à Héraclius pour tout ce qui avait coutume de vous amener chez moi; quand il aura besoin d'un conseil, je ne lui refuserai pas mon secours : à Dieu ne plaise que je l'en prive ! Cependant adressez-vous à lui pour tout ce qui avait coutume de vous amener chez moi. Qu'il me consulte lorsque par hasard il ne saura pas ce qu'il doit faire; qu'il demande pour aide celui qu'il a pour père. Ainsi rien ne vous manquera, et, si Dieu daigne prolonger encore un peu ma vie, ce n'est ni au repos ni à la paresse que je donnerai mes derniers jours, ce sera à l'étude des saintes Ecritures, autant que Dieu le permettra et me l'accordera; cette étude profitera à Héraclius, et, par lui, vous profitera à vous-mêmes. Que mon loisir ne déplaise donc à personne, car mon loisir va être grandement occupé.

Je vois que j'ai fait avec vous tout ce que je devais au sujet de l'affaire pour laquelle je vous avais engagés à venir; il ne me reste plus qu'à prier ceux d'entre vous qui savent écrire de (31) vouloir bien signer ces actes. J'ai besoin ici de votre réponse; faites-la moi connaître;marquez-moi votre consentement par quelque acclamation. Le peuple a répété vingt-cinq fois : Que cela se fasse, que cela se fasse ! Il a répété vingt-huit fois: Cela se doit, cela est juste. Il a répété quatorze fois: Que cela se fasse, que cela se fasse ! Il a répété vingt-cinq fois : Il y a longtemps que vous en êtes digne, il y a longtemps que vous le méritez. Il a répété treize fois: Nous vous rendons grâces de votre choix ! Il a répété dix-huit fois: Christ, exaucez-nous ! conservez Héraclius !

Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a dit: Il est bon que nous puissions remplir nos devoirs envers Dieu en lui offrant le sacrifice; durant cette heure de supplication, je vous recommande de ne vous occuper d'aucune de vos affaires particulières et de prier le Seigneur pour cette Eglise, pour moi et pour le prêtre Héraclius.

 

 

 

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