LETTRE CCXV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

LETTRE CCXV. (Année 426 ou 427.)

 

Saint Augustin n'avait pas laissé repartir pour Adrumet les moines Cresconius et Félix, afin de les mettre en mesure de bien comprendre la vérité dans la question pélagienne ; lorsqu'ils forent près de quitter Hippone avec toutes les pièces relatives au pélagianisme et avec un livre de notre docteur composé tout exprès pour les moines d'Adrumet , le saint évêque leur donna la lettre suivante adressée à leur abbé et à leurs frères.

 

AUGUSTIN À SON BIENHEUREUX SEIGNEUR ET HONORABLE FRÈRE PARMI LES MEMBRES DU CHRIST , A VALENTIN ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1 . Votre charité saura que les serviteurs de Dieu Cresconius, Félix et un autre Félix, qui qui sont venus vers nous de votre monastère, ont passé avec nous les fêtes de Pâques. Nous les avons gardés un peu plus longtemps pour qu'ils retournent vers vous mieux instruits contre les nouveaux hérétiques pélagiens. On tombe dans leur erreur en pensant que ce soit d'après des mérites humains que nous est accordée la grâce de Dieu, qui seul délivre l'homme par Notre-Seigneur Jésus-Christ. On est aussi dans l'erreur en croyant que, quand le Seigneur viendra pour juger, il ne jugera pas selon ses œuvres l'homme qui aura été en âge d'user du libre arbitre. Les enfants qui n'ont pas encore d'eux-mêmes des œuvres bonnes ou mauvaises, sont seuls damnés, à cause du péché originel lorsque la grâce du Sauveur ne les en délivre point par le baptême. Quant aux autres hommes qui, usant du libre arbitre ont ajoute au péché originel des péchés qui leur soient propres, si, par la grâce de Dieu,  

ils n'ont point été tirés de la puissance des ténèbres pour passer dans le royaume du Christ, ils seront condamnés et porteront non-seulement la peine du péché originel , mais encore des fautes de leur volonté propre. Les bons recevront la récompense des œuvres de leur bonne volonté, mais c'est par la grâce de Dieu qu'ils ont obtenu cette bonne volonté elle-même. Ainsi s'accomplit ce qui est écrit : « Colère et indignation, tribulation et angoisse sur toute âme d'homme qui fait le mal, du juif premièrement, puis du grec; mais gloire, honneur et paix à tout homme qui fait le bien, au juif premièrement, puis au grec (1). »

2. Je n'ai pas besoin de m'arrêter longtemps dans cette lettre sur cette question très-difficile de la volonté et de la grâce ; j'en ai remis une autre à Cresconius et à Félix, au moment où je croyais qu'ils allaient partir. J'ai écrit aussi pour vous un livre (2) qui, j'espère, vous mettra d'accord sur cette question, si, Dieu aidant, vous le lisez avec attention et si vous le comprenez bien. Ces jeunes gens emportent d'autres pièces que nous avons cru devoir vous adresser, afin que vous sachiez comment l'Eglise catholique , secourue par la miséricorde de Dieu, a repoussé les poisons de l’hérésie pélagienne. Ils vous remettront ce qui a été écrit au pape Innocent, évêque de Rome, par le concile de la province de Carthage et par le concile de Numidie, ce qui lui a été écrit avec plus de soin par cinq évêques, ce qu'il a répondu lui-même à ces trois lettres (3); Vous aurez également ce qui a été écrit au pape Zozime par le concile d'Afrique, sa réponse envoyée à tous les évêques du monde (4), la courte sentence que nous avons portée contre cette même erreur dans le dernier concile plénier de toute l'Afrique et le livre que j'ai mentionné plus haut et que je viens d'écrire pour vous : nous lisons en ce moment toutes ces choses avec Cresconius et Félix, et nous vous les envoyons par eux.

3. Nous leur avons lu aussi le livre du bienheureux martyr Cyprien sur l'oraison dominicale,

 

1. Rom. II, 9, 10.

2. Le livre de la Grâce et du Libre Arbitre.

3. Voy. tome II, les lettres 175, 176, 177,181, 182, 183.

4. Cette réponse de Zozime, envoyée à tous les évêques du monde, c'est ce qu'on appelle la constitution de Zozime contre Pélage ; cette pièce, malgré toutes les copies qui avaient dû en être faites et malgré tout le prix qu'y attachait l’Eglise catholique , a été perdue ; il nous en reste seulement un petit fragment qu'on a vu dans la lettre (CXCe) de saint Augustin à Optat et un autre très-petit fragment rapporté par saint Prosper.

 

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et nous leur avons montré comment il enseigne que tout ce qui appartient à une pieuse vie doit être demandé à notre Père qui est dans les cieux, de peur que, trop confiants dans le libre arbitre, nous né venions à déchoir de la grâce divine. Nous leur avons fait voir comment le même glorieux martyr nous avertit que nous devons prier pour nos ennemis qui ne croient pas encore en Jésus-Christ, afin qui Dieu leur donne la foi : cette recommandation serait vaine, si  l'Eglise ne croyait point que même les volontés mauvaises et infidèles des hommes peuvent être converties au bien par là grâce de Dieu. Mais comme vos frères nous ont dit que ce livre de saint Cyprien est chez vous, nous ne vous l'envoyons pas. Nous avons lu avec eux ma lettre au prêtre Sixte, de l'Eglise romaine, qu'ils m'ont apportée; nous leur avons expliqué qu'elle est écrite contre ceux qui Prétendent que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites, c'est-à-dire contre les pélagiens.

 

 

4. Donc, autant que nous l'avons pu, nous avons fait en sorte avec vos frères, qui sont aussi les nôtres, de les maintenir dans la vraie foi catholique. Elle ne nie pas qu’il y ait un libre arbitre pour une mauvaise ou une bonne vie; mais elle ne lui accorde pas le pouvoir de faire quelque chose sans la grâce de Dieu, soit pour aller du mal au bien, soit pour persévérer  dans le bien; soit pour arriver à ce bien éternel avec la certitude de ne jamais le perdre. Je vous demande à vous aussi, mes très-chers frères, dans cette lettre, ce que l'Apôtre nous demande à tous, « de ne pas vouloir connaître avec sobriété, selon la mesure de foi que Dieu a donnée à chacun (1). »

5. Voyez ce que l'Esprit-Saint nous apprend, par  Salomon : « Redresse ta course:par tes pas, et que tes voies soient droites; ne te détourne ni à droite, ni à gauche, mais éloigne-toi de la voie mauvaise. Dieu connaît les voies qui sont à droite; mais les voies de gauche sont des voies de perdition. Dieu lui-même redressera ta course et dirigera ta route dans la paix (2). » Remarquez, mes frères, d'après ces paroles de la sainte Ecriture, que s'il n'y avait pas de libre arbitre, on ne dirait pas : « Redresse ta course par tes pas, et que tes voies soient droites; ne te détourne ni à droite, ni à gauche. » Et cependant, si cela

 

1. Rom. XII, 3. — 2. Prov. IV, 20, 27.

 

pouvait se faire sans la grâce de Dieu, on ne dirait pas ensuite: « Dieu lui-même redressera ta course et dirigera ta route dans la paix. »

6. Ne vous détournez donc ni à droite, ni à gauche, quoiqu'il y ait des louanges pour les voies qui sont à droite comme il y a une condamnation contre les voies qui sont à gauche; car l'Ecriture ajoute : « Eloigne-toi de la voie mauvaise, c'est-à-dire de la voie qui est à gauche; » puis, complétant sa pensée : « Le Seigneur, dit-elle ensuite, connaît les voies qui sont à droite; mais les voies de gauche sont des voies de perdition. » C'est. dans les voies connues du Seigneur que nous devons marcher. Le Psalmiste dit que « le Seigneur connaît la voie des justes et que la voie des impies périra (1). » Celle-ci n'est pas connue du Seigneur, parce qu'elle est à gauche; et au dernier jour, il dira à ceux qui seront placés à sa gauche : « Je ne vous connais pas (2). » Qu'est-ce que c'est donc que le Seigneur ne connaît pas, lui qui connaît toutes choses, les bonnes actions comme les Mauvaises actions des hommes? Que veulent dire ces mots : «Je ne vous connais pas, » sinon :  Je ne vous ai pas faits tels ? C'est en ce sens qu'il est dit de Notre Seigneur Jésus-Christ: «Il n'a pas connu le péché (3). » Que signifie : « il n'a pas connu, » sinon qu'il n'a pas fait ? Ainsi donc ces mots «1e Seigneur connaît les voies qui sont à sa droite, » comment doit-on les entendre, si ce n'est en ce sens qu'il a fait lui-même les voies droites, c'est-à-dire les voies des justes, qui sont en effet les bonnes oeuvres, « que Dieu a préparées, selon les paroles de l'Apôtre, pour que nous y marchions (4) ? » Quant aux voies de perdition qui sont à gauche, c'est-à-dire quant aux voies des impies; le Seigneur ne les, connaît point, parce qu'il ne les a pas faites pour  l’homme et que l'homme les a faites pour lui-même. Aussi le Seigneur dit-il : « mais moi je hais les voies perverses des méchants, elles sont à gauche (5). »

7. On nous dira : si les voies qui sont à droite sont bonnes, pourquoi nous est-il recommandé de ne nous détourner « ni à droite ni à gauche ? » Ne semble-t-il pas qu'on aurait dû dire : Suivez la droite et ne vous détournez pas à gauche ? Ce que nous avons à répondre c'est que, quelque bonnes que soient les voies qui

 

1. Ps. I, 6. — 2. Matth. XXV, 12; Luc,  XIII, 27. — 3. II Cor, V, 21. — 4. Eph. II, 10. — 5. Prov. IV, 27.

 

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sont à droite, il n'est pas bon cependant de se « détourner à droite. » On se détourne à droite en s'attribuant à soi-même et non point à Dieu les bonnes oeuvres qui appartiennent aux voies droites. C'est pourquoi, après avoir dit: « Le Seigneur connaît les voies qui sont à droite, et les voies de gauche sont des voies de perdition; » l'Écriture suppose qu'on lui demande : Pourquoi donc ne voulez-vous pas que nous déclinions à droite ? et elle ajoute : « Dieu lui-même redressera ta course et dirigera ta route dans la paix.» Comprends donc que le but de ce précepte : « Redresse ta course par tes pieds et dirige tes voies, » c'est de te faire connaître que, lorsque tu accomplis ces choses, le Seigneur Dieu t'accorde la grâce de les accomplir; et tu ne déclineras pas â droite, quoique tu marches dans les voies droites, en ne mettant pas ta confiance dans ta force et lui-même sera ta force; lui qui redressera ta course et dirigera ta route dans la paix.

8. C'est pourquoi , mes bien-aimés, quiconque prétend que sa volonté lui suffit pour faire de bonnes oeuvres, se détourne à droite. Et ceux-là se détournent à gauche qui pensent qu'il faut cesser de bien vivre, lorsqu'ils entendent prêcher et prouver que la grâce de Dieu elle-même rend bonnes les mauvaises volontés des hommes et les maintient telles qu'elle les a faites, et qui disent pour ce motif : « Faisons le mal afin qu'il en arrive du bien (1). » Voilà pourquoi le Sage vous dit : « Ne vous détournez ni à droite ni à gauche, » c'est-à-dire , ne défendez pas le libre arbitre jusqu'à lui attribuer les bonnes oeuvres sans la grâce de Dieu, et ne défendez pas la grâce de façon à vous tenir pour assurés de son secours et à aimer les oeuvres mauvaises : que la grâce de Dieu vous en préserve, car ce sont ceux-là que l'Apôtre fait parler ainsi dans son épître aux Romains : « Que dirons-nous donc ? demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde (2) ? » L'Apôtre répond comme il doit à ces paroles d'hommes qui se trompent et qui ne comprennent pas la grâce de Dieu: « à Dieu ne plaise ! s'écrie saint Paul ; car si nous « sommes morts au péché, comment vivrons-nous dans le péché (3) ? » Rien de plus court et de mieux. Dans ce monde en effet où le mal est si grand, quel plus grand bien pouvons-nous recevoir de la grâce de Dieu, que de mourir au péché ? Celui-là donc sera ingrat

 

1. Rom. III, 8. — 3. Ibid. IV, 1. — 4. Ibid. VII, 2.

 

envers la grâce qui voudra vivre dans le péché à cause de cette même grâce par laquelle nous mourons au péché. Que Dieu qui est riche en miséricorde, vous donne de goûter le vrai, et de persévérer jusqu'à la fin dans un pieux dessein. Demandez-le avec instance et avec soin dans une paix fraternelle, demandez-le pour vous, pour nous, pour tous ceux qui vous aiment et pour ceux qui vous haïssent. Vivez avec Dieu. Si vous voulez me faire plaisir, envoyez-moi le frère Florus (1).

 

 

1. Florus avait été la cause de l'émotion produite dans le monastère d'Adrumet. Voir notre Histoire de saint Augustin, chap. 4.

 

 

 

 

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