LETTRE CCXVI
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

 

LETTRE CCXVI. (Année 427)

 

Valentin raconte ce qui s'est passé dans son monastère , il explique comment il n'a pas écrit à l'évêque d'Hippone par ceux de ses frères qui sont allés trouver le saint Docteur; il avoue humblement sa honte et condamne ce qui a été fait. Sa reconnaissance est vive pour le livre que saint Augustin a adressé aux moines d'Adrumet. La lettre de Valentin, écrite dans des termes de vénération profonde et dans un langage animé, nous donne une idée de l'immense considération dont jouissait saint Augustin parmi ses contemporains.

 

AU SEIGNEUR VRAIMENT SAINT ET BIENHEUREUX PAPE AUGUSTIN, DIGNE PAR-DESSUS TOUT DE RESPECT ET D'AMOUR, VALENTIN, SERVITEUR DE SA SAINTETÉ, ET TOUTE LA COMMUNAUTÉ QUI MET AVEC LUI SA CONFIANCE DANS LES PRIÈRES D'AUGUSTIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. En recevant les respectables écrits que vous nous avez envoyés et le livre de votre sainteté, nous avons éprouvé un tremblement de coeur comme celui qu'éprouva le bienheureux Elie lorsque, debout à l'entrée de la caverne, il se couvrit le visage devant la gloire du Seigneur qui passait; la honte nous a fait ainsi mettre les mains sur nos yeux, car nous avons roug. de notre jugement à cause de la grossièreté de nos frères, dont le départ. inopiné nous a permis de saluer votre béatitude. Mais il y a un temps de parler et un temps de se taire ; ce qui nous a empêchés de vous écrire, c'étaient les opinions incertaines et flottantes de ceux qui vous auraient porté notre lettre : nous ne voulions pas paraître douter avec ceux qui doutent, lorsqu'il s'agit d'une sagesse comme la, vôtre et qui est celle d'un ange. Nous n'avions rien à apprendre sur votre sainteté, sur votre sagesse qui nous est connue par la grâce de Dieu. Quelle vive joie nous a causée le livre si doux de votre sainteté ! Nous étions comme les apôtres après la résurrection du Seigneur : ils, mangeaient aveu-lui et n'osaient pas lui demander qui il était; ils savaient bien que c'était Jésus (2). De même nous n'avons pas voulu, nous n'avons

 

2. Jean, XXI, 12.

 

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pas osé demander si ce livre était de vous : en voyant la grâce des fidèles mise en accord avec le libre arbitre et avec cette vivacité de langage, nous reconnaissions que l'ouvrage était parti de vos mains, ô saint pape notre seigneur!

2. Mais commençons, bienheureux pape notre seigneur, par le récit même des troubles qui ont éclaté parmi nous. Notre très-cher frère Florus, serviteur de votre paternité, s'était rendu à Uzale, son lieu natal, par une inspiration de charité; il songea à nous apporter, comme un pain de bénédiction, un livre de votre sainteté (1) qu'il se fit dicter pendant les loisirs de son séjour à Uzale; celui qui le lui avait pieusement dicté était ce même frère Félix qui parait n'être arrivé près de vous qu'assez longtemps après ses compagnons. En quittant Uzale, Florus s'était acheminé vers Carthage; on vint au monastère avec ce livre; sans me le montrer, on le fit lire à des. frères de peu de savoir qui ne le comprirent pas et s'en émurent. Lorsque le Seigneur disait à ses disciples : « Celui qui ne mangera pas de la chair du Fils de l'homme et ne boira pas son sang, n'aura pas la vie en lui (2), » il  y en eut qui l'abandonnèrent parce qu'ils donnaient un sens impie à ces paroles ; ce n'était pas la faute du Seigneur, mais la faute d'un coeur impie.

3. Ces frères, donnant un faux sens à toute chose, troublèrent d'abord l'esprit des simples, à mon insu ; ce fut Florus qui, à son retour de Carthage, ayant connaissance de leurs agitations et de leurs réunions secrètes, m'en informa; ils se cachaient ainsi avec peu de dignité pour discuter sur des vérités qu'ils n'entendaient pas. Je fus d'avis, afin de faire cesser des disputes impies, d'envoyer à notre saint père le seigneur Evode pour qu'il nous répondit lui-même, au sujet de ce livre si digne de respect, quelque chose de certain qui pût éclairer les ignorants (3). Les dissidents n'eurent pas la patience d'accepter ce moyen; ils prirent un parti qui ne pouvait nous plaire en de telles conditions, le parti d'aller vous trouver. Florus s'attristait de leur fureur contre lui ; ils lui reprochaient le mal que ce livre leur avait fait ; faibles qu'ils étaient, ils n'avaient pas pu y reconnaître le remède qui les eût guéris. Nous eûmes encore recours au saint prêtre Sabin comme à une plus grande autorité; sa sainteté lut le livre et l'expliqua clairement; mais cela ne suffisait pas à des esprits aussi . malades. Je laissais donc partir nos frères et je pourvus par charité aux dépenses du voyage : Je craignais que le mal ne s'aggravât, ce mal qui aurait pu être guéri par la grâce même de votre livre où l'on croit sentir votre sainte présence. Ces frères étant partis, toute la communauté rentra dans le repos et la paix. Cette dispute

 

1. La lettre de saint Augustin au prêtre Sixte.

2. Jean, VI, 54.

3. La réponse d'Évode à Valentin, toute conforme à la doctrine catholique, a été découverte dans un manuscrit de saint Maximin de Trèves par le P. Jacques Sirmond, un des plus savants investigateurs qui aient éclairé et honoré la science historique. Sirmond a cité un fragment de cette lettre dans son Histoire des Prédestinatiens, chapitre I.

 

était née de l'ardente vivacité de cinq ou six frères.

4. Mais quelquefois, seigneur pape, la joie sort de la tristesse, et aujourd'hui nous sommes consolés, car l'ignorance et la curiosité de nos frères nous ont valu d'être éclairés par les plus suaves avertissements de votre sainteté. Le doute du bienheureux Thomas demandant à toucher la place des clous (1), a servi à confirmer toute l'Eglise. Nous avons donc reçu, seigneur pape, le remède que vos soins pieux nous ont envoyé avec la grâce de vos lettres, et nous avons frappé notre poitrine pour que notre conscience soit guérie : elle ne peut l'être que par la grâce vivifiante et au moyen du libre arbitre qui est aussi un don de la miséricorde de Dieu. Ce secours d'en-haut est approprié à la vie présente où nous chantons encore la miséricorde du Seigneur en attendant d'autres manifestations. Quand nous commencerons à chanter le jugement divin, nous serons récompensés de nos œuvres, parce que le Seigneur est miséricordieux et juste, compatissant et droit (2); parce que, comme votre sainteté nous l'enseigne, « il nous faudra comparaître devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il était revêtu de son corps (3); parce que le Seigneur viendra et sa récompense avec lui (4); parce que l'homme sera debout avec son oeuvre devant lui; le Seigneur viendra a comme une fournaise ardente pour consumer à les impies comme de la paille (5); parce que le Seigneur se lèvera comme un soleil de justice pour ceux qui craignent son nom, pendant que les impies seront punis par sa justice (6). » C'est ce que redoutait avec tremblement le juste dont vous êtes l'ami, lorsqu'il disait en gémissant : « Seigneur, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur (7). » Si la grâce était une récompense, le juste ne craindrait pas le jugement caché dans les secrets de la majesté divine. Telle est la foi de votre serviteur Florus, ô pitre; elle n'est pas ce qu'ont pu vous dire les autres frères. Ceux-ci ont entendu Florus dire lui-même que c'est par la grâce du Rédempteur et non pas selon nos mérites que la piété nous est donnée; car pour cet autre jour du jugement,qui doute que la grâce en soit bien loin, puisque c'est alors que la justice commencera à s'irriter? C'est ce que nous crions, ô père! c'est ce que, d'après vos enseignements, nous chantons, non pas avec sécurité, mais avec tremblement : « Seigneur, ne nous reprenez pas dans votre fureur, et ne nous châtiez pas dans votre colère (8).» Nous disons encore : « Corrigez-nous, Seigneur, instruisez-nous de votre loi, afin que nous soyons  préservés dans les jours mauvais (9). » Nous croyons, d'après vous, vénérable père, que Dieu interrogera le juste et l'impie, que, les bons et les mauvais étant placés, les uns à sa droite, les autres à sa gauche,.il récompensera, les uns de leurs oeuvres de piété et punira les autres de leur obstination

 

1. Jean, XX, 25. — 2. Ps. CXI, 4. — 3. II Cor. V, 10. — 4. Isa. XL, 10. — 5. Joël, II, 3-5. — 6. Malach. IV, 1-3. — 7. Ps. CXLII, 2. — 8. Ps. VI, 2. — 9. Ps. XCIII, 12, 13.

 

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dans le mal. Où sera la grâce, lorsque les oeuvres bonnes ou mauvaises seront comptées et jugées ?

5. Mais pourquoi ne craint-on pas de mentir contre nous? Nous ne nions pas que la grâce de Dieu guérisse le libre arbitre, mais nous nions qu'il se tortille chaque jour par la grâce du Christ, et nous avons la confiance qu'elle lui vient en aide. Et des hommes nous disent qu'il est en leur pouvoir de faire le bien t Mais ce bien, le font-ils? O prétention vaine de gens misérables! Chaque jour ils se reprochent des fautes, et en même temps ils se vantent des forces de leur volonté propre! Ils ne se rendent pas compte de leur conscience qui ne peut être guérie que par la grâce et ne disent pas : « Ayez pitié de moi ! guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre vous (1)! » Ceux qui se glorifient ainsi de leur libre arbitre (et nous ne nions point le libre arbitre, mais nous ne le séparons pas du secours de Dieu), que feraient-ils si déjà la mort avait été absorbée dans sa victoire, si déjà notre corps mortel avait été revêtu d'immortalité, et ose corps corruptible d'incorruptibilité (2)? La pourriture est dans leurs plaies, et c'est d'un ton superbe qu'ils demandent un remède! Ils ne disent pas comme le juste

« Si le Seigneur n'était venu à mon secours, mon âme aurait habité les régions de la mort (3); » ils ne disent pas comme ce saint Prophète : « Si le Seigneur ne garde la cité, inutilement veille celui qui la garde (4). »

6. Priez, ô père pieux, pour que nous n'ayons plus d'autre soin que d'expier nos péchés par nos larmes et de prêcher la grâce de Dieu. Priez, Seigneur notre père, pour que l'abîme ne referme pas sa bouche sur nous (5), pour que nous soyons retirés du milieu de ceux qui descendent dans le gouffre (6), pour que notre âme ne soit pas perdue avec celle des impies (7) à cause de notre orgueil, mais pour qu'elle soit guérie par la grâce du Seigneur. Ainsi que votes l'avez demandé, seigneur pape; notre frère Florus, serviteur de votre sainteté, s'en va joyeusement vers vous; il ne recule pas devant la fatigue du voyage, mais il l'aime : les peines de la route le rapprocheront de plus en plus des enseignements lumineux qui l'attendent auprès de vous. Nous vous le recommandons très-humblement, et nous vous demandons en même temps de recommander à Dieu dans vos prières les ignorants, afin qu'ils se remettent en paix et en bon accord. Priez, seigneur et doux père, pour que le démon s'enfuie de notre communauté, pour que, toute tempête de questions étrangères cessant au milieu de nous, le navire où nous sommes montés, dans ce port tranquille, comme autant de soldats enrôlés sous les saints drapeaux, poursuive en paix sa course à travers cette grande et immense mer du monde, et reçoive le juste prix des richesses dont il est chargé, dans cet autre port abrité contre tout péril de naufrage. Nous espérons l'obtenir, avec le secours de votre sainteté,

 

1. Ps. XL, 5. — 2. I Cor. XV, 53, 54. — 3. Ps. XCIII, 17. — 4. Ibid. CXXVI, 1. — 5. Ibid. LXVIII, 16. — 6. Ps. XXIX, 4. — 7. Ps. XXV, 8.

 

par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous vous demandons de rendre nos respectueux devoirs à tous nos seigneurs les clercs qui sont les enfants de votre apostolat et à tous ceux qui servent Dieu dans votre monastère : qu'ils daignent tous, avec votre béatitude, prier pour notes. Que l'indivisible Trinité du Seigneur notre Dieu nous conserve dans son Eglise votre apostolat qu'elle a choisi par sa grâce, et qu'elle vous couronne dans la grande Eglise du ciel en vous faisant souvenir de nous ! voilà ce que nous souhaitons, seigneur. Si notre frère Florus, serviteur de votre sainteté, vous demande quelque chose pour la règle de notre monastère, daignez l'écouter, ô père! et daignez instruire sur tous les points notre ignorante faiblesse.

 

 

 

 

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