LETTRE CCXXVIII
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LETTRE CCXXVIII. (Année 429.)

 

Honoré, évêque de Thiave, avait consulté saint Augustin sur ta conduite que devaient tenir les pasteurs au milieu des dangers qui menaçaient les villes de l'Afrique ; il parait que ses sentiments n'étaient pas tout à fait conformes aux vrais devoirs des ministres de Dieu. Saint Augustin lui répondit ; on va voir la belle fermeté de son langage. Cette lettre, qui doit être relue par les ecclésiastiques dans les temps de calamités publiques, touche aux moeurs et à l’histoire de l'Afrique chrétienne.

 

AUGUSTIN A SON SAINT FRÈRE ET COLLÈGUE HONORÉ, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Après vous avoir envoyé une copie de la lettre que j'ai écrite à notre frère et collègue (63) Quodvultdeus (1), je pensais être affranchi lie la tâche que vous m'imposiez, quand vous me demandiez ce que vous devez faire au milieu des dangers du temps où nous sommes. Cette lettre est courte, il est vrai, mais je ne crois pas avoir rien omis de ce qu'on doit répondre. J'ai dit qu'il fallait laisser leur liberté à ceux qui désirent gagner, s'ils le peuvent, des lieux sûrs, et que, fidèles à nôtre ministère, auquel la charité du Christ nous lie, nous ne devions pas abandonner les églises dont nous sommes chargés. Voici ce que j'écrivais dans cette lettre à Quodvultdeus : « Quelque peu qu'il reste du peuple de Dieu, nous dont le ministère lui est si nécessaire, qu'il ne faut pas qu'il en demeure privé, nous n'avons plus qu'à dire au Seigneur: Soyez notre protecteur et notre rempart (2). »

2. Mais vous me répondez que ce conseil ne vous suffit pas; vous craindriez d'aller contre le commandement et l'exemple du Seigneur, qui nous dit de nous enfuir de ville en ville. Nous nous rappelons, en effet, ses paroles « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre (3). » Mais qui peut comprendre que par là le Seigneur ait voulu qu'on privât du ministère, sans lequel elles ne peuvent vivre, les brebis qu'il a achetées au prit de son sang ? Lorsque, enfant, il a fui en Egypte, porté par ses parents (4), peut-on dire qu'il ait abandonné des Eglises puisqu'il n'en avait pas encore formées? Quand l'apôtre Paul, pour échapper aux mains de ses ennemis, fut descendu dans une corbeille, par une fenêtre, le long d'une muraille (5), l'Eglise de Damas fut-elle privée d'un ministère nécessaire, et les autres frères qui étaient là ne firent-ils pas ce qu'il fallait? L'Apôtre, en agissant ainsi, s'était rendu à leurs instances, afin qu'il se conservât pour l'Eglise ; car c'est lui particulièrement que cherchait le persécuteur. Que les serviteurs du Christ, les dispensateurs de sa parole et de ses sacrements fassent donc ce qu'il a prescrit ou permis; qu'ils fuient de ville en ville, lorsque quelqu'un d'eux est particulièrement poursuivi, si d'autres serviteurs de Dieu, non menacés de la même manière, n'abandonnent lias l'Eglise, et demeurent pour distribuer la nourriture spirituelle, dont les fidèles ne peuvent se passer. Mais quand le péril est commun

 

1. Cette lettre nous manque. — 2. Ps. XXX, 3. — 3. Matth. X, 23. — 4. Ibid. II, 14. — 5. II Cor. XI, 33.

 

aux évêques, aux clercs, aux laïques, que ceux qui ont besoin des autres n'en soient pas délaissés, que tous alors se retirent en des lieux sûrs; ou que ceux qui sont forcés de rester ne soient pas abandonnés de ceux qui leur doivent les consolations de leur ministère; qu'ils vivent ensemble ou subissent ensemble ce qu'il plaira au Père de famille de leur envoyer.

3. Que les uns souffrent moins, les autres davantage, ou tous également, on voit toujours alors quels sont ceux qui souffrent pour les autres : ce sont ceux qui, pouvant, par la fuite, se dérober à de tels maux, aiment mieux demeurer que d'abandonner leurs frères dans le besoin. C'est là le grand témoignage de cette charité recommandée par l'apôtre Jean, lorsqu'il dit : « De même que le Christ a donné sa vie pour nous, ainsi nous devons donner

notre vie pour nos frères (1). » Car ceux qui prennent la fuite ou qui ne restent tait, dans leurs propres intérêts, s'ils viennent à être -pris, souffrent pour eux-mêmes et non pas pour Leurs frères; mais ceux qui souffrent pour n'avoir pas voulu délaisser les fidèles, qui avaient besoin d'eux pour le salut de leur âme, ceux-là, sans aucun doute, donnent leur vie pour leurs frères.

4. D'après ce qu'on nous a rapporté, un évêque a dit : « Si le Seigneur nous ordonne d'échapper aux persécutions par la fuite, lorsqu'on peut cueillir la palme du martyre, à

plus forte raison, devons-nous, par la fuite, nous dérober à des souffrances inutiles, lorsque ce sont les barbares qui nous menacent. » Cela est vrai et bon à suivre, mais ne s'adresse point à ceux que les liens du devoir attachent aux Eglises. Car le serviteur du Christ qui, pouvant fuir, reste en face des ravages de l'ennemi pour exercer un ministère sans lequel les hommes ne peuvent ni devenir chrétiens, ni vivre chrétiens, reçoit une plus grande récompense de sa charité, que celui qui, fuyant non pour ses frères, mais pour lui-même, vient à tomber en des mains cruelles et meurt martyr de sa fidélité au Christ.

5. Qu'avez-vous donc voulu dire dans votre première lettre? « Je ne vois pas, ce sont vos paroles, quel avantage il y aurait, soit pour nous, soit pour le peuple, à ce que nous demeurassions dans les Eglises, sinon de nous faire assister au spectacle des hommes tués, des femmes outragées, des églises brûlées.

 

1. I Jean, III, 16.

 

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et de nous exposer à périr dans les supplices, quand on voudrait avoir de nous ce que nous n'avons pas. » Dieu est assez puissant pour exaucer les prières de sa famille et pour détourner des périls, mais la crainte de maux incertains ne doit pas nous faire abandonner notre ministère, sans lequel un malheur certain frapperait le peuple, non point dans les choses de cette vie, mais pour d'autres intérêts incomparablement plus importants et plus chers. En effet, si ces maux, qu'on redoute de voir arriver aux lieux où nous sommes, étaient certains, tous ceux pour lesquels il faut demeurer là s'enfuiraient, et nous ne serions plus obligés de rester à notre poste : qui oserait dire que les ministres doivent demeurer dans des lieux où il n'y aurait personne à qui leurs secours fussent nécessaires? C'est ainsi que de saints évêques sont sortis de l'Espagne, après avoir vu disparaître leurs peuples par la fuite ou le glaive, par les horreurs d'un siège ou par la captivité; mais un bien plus grand nombre d'évêques est resté avec les peuples qui restaient, partageant les mêmes périls. S'il en est qui aient délaissé les populations, ils ont fait ce que nous disons qu'on ne doit pas faire; ce n'est pas de l'autorité divine qu'ils ont appris à tenir cette conduite ; ils ont été séduits par une erreur humaine ou vaincus par la crainte.

6. Pourquoi pensent-ils qu'il faille toujours obéir au précepte de fuir de ville en ville , et n'ont-ils pas horreur de la conduite du mercenaire qui voit venir le loup et s'enfuit, parce qu'il n'a aucun soin des brebis (1) ? Pourquoi ne s'appliquent-ils pas à comprendre ces deux paroles du Seigneur, dont l'une permet ou ordonne la fuite, et l'autre la blâme et la condamne, de manière à les concilier entre elles, car elles sont vraies toutes les deux? La conciliation n'est pas difficile, d'après ce que j'ai dit précédemment; les ministres du Christ peuvent fuir la persécution lorsqu'ils sont dans des lieux où il ne demeure personne qui puisse avoir besoin de leur secours spirituel, ou lorsqu'il y a dans ces mêmes lieux d'autres ministres qui n'ont pas les mêmes raisons de fuir et qui peuvent remplir les fonctions nécessaires. C'est ainsi que saint Paul, comme je l'ai déjà rappelé, se laissa descendre dans une corbeille, lorsqu'il était particulièrement en butte à la persécution; d'autres serviteurs du Christ , qui n'étaient pas, comme lui, obligés de fuir, restaient à

 

1. Jean, X, 12, 18.

 

Damas , et l'Église n'était pas abandonnée. C'est ainsi que s'enfuit saint Athanase, évêque d'Alexandrie, quand l'empereur Constance voulait mettre particulièrement la main sur lui; d'autres ministres restaient avec le peuple catholique d'Alexandrie. Si le peuple demeure et que les ministres s'en aillent, et que tout secours spirituel soit enlevé aux fidèles, qu'est-ce que c'est que cette fuite, sinon celle du mercenaire qui n'a pas soin des brebis? Car le loup viendra; ce ne sera pas un homme, mais le démon, dont les inspirations changent souvent en apostats les chrétiens à qui manque le ministère quotidien du corps du Seigneur (1); et ce frère encore faible périra, non point par votre science, mais par votre ignorance, ce frère pour lequel le Christ est mort (2) !

7. Quant à ceux que l'erreur n'égare point ici, mais que la crainte domine, pourquoi, avec la miséricorde et le secours du Seigneur, ne luttent-ils pas courageusement contre cette peur qui pourrait les faire tomber en des maux bien autrement terribles, bien autrement redoutables? Ce courage se rencontre dans les coeurs où s'élèvent les flammes de la charité, et non la fumée de la cupidité. Car la charité dit : « Qui est faible sans que je m'affaiblisse « aussi? Qui est scandalisé sans que je brûle (3)?» Mais la charité vient de Dieu; prions donc pour que celui qui nous la commande nous la donne. Soutenus par cette charité, craignons bien plus pour les brebis du Christ, le glaive de l'iniquité spirituelle, que le fer qui peut faire périr leur corps; car, d'une manière ou d'une autre, il leur faudra toujours mourir. Craignons bien plus la perte de la foi par la corruption du sentiment intérieur, que les violences exercées sur des femmes; la violence ne peut rien contre la chasteté , si l'âme reste pure; toutes les brutalités sont impuissantes contre une chaste volonté qui souffre et ne consent à rien. Craignons plus la chute des pierres vivantes par notre désertion, que l'incendie des pierres et des bois d'édifices terrestres en notre présence. Craignons bien plus, pour les membres du corps du Christ, la mort par le défaut de nourriture spirituelle, que pour nos propres membres toutes les tortures des ennemis. Ce n'est pas qu'il ne faille éviter ces supplices, lorsqu'on le peut; mais on doit s'y résigner préférablement,

 

1. Quibus quotidianum ministerium dominici corporis defuit. Ces paroles nous semblent marquer assez clairement la messe ou la communion de chaque jour.

2. I Cor. VII, 11. — 3. II Cor. XI, 28.

 

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quand on ne saurait y échapper sans impiété. Quelqu'un s'aviserait-il de ne pas appeler impie le ministre qui priverait des secours spirituels la piété des fidèles au moment où elle en a le plus grand besoin ?

8. Quand de toutes parts se montrent les périls et que la fuite est impossible, oublierons-nous l'empressement universel dans l'Eglise ? Les uns demandent le baptême, les autres la réconciliation, d'autres des pénitences à faire; tous veulent qu'on les console et qu'on affermisse leur âme par les sacrements. Si les ministres manquent, quel malheur pour ceux qui sortent de cette vie sans être régénérés ou déliés ! quelle affliction pour la piété de leurs parents qui ne les retrouveront pas avec eux dans le repos de la vie éternelle ! enfin quel gémissement de tous, et quels blasphèmes de la part de quelques-uns sur l'absence des ministres et l'impossibilité de recevoir les sacrements ! Voyez ce que fait la crainte des maux temporels, et à quels maux éternels elle mène !

Mais si les ministres sont là, ils subviennent aux besoins de tous, selon les forces que Dieu leur donne : les uns sont baptisés, les autres réconciliés, nul n'est privé de la communion du corps du Christ, tous sont consolés et soutenus; on les exhorte à prier Dieu, qui peut détourner tous les dangers, à être prêts pour la vie ou pour la mort, et s'il n'est pas possible que ce calice passe loin d'eux (1), à accomplir la volonté de celui qui ne peut rien vouloir de mal.

9. Vous voyez maintenant ce que vous n'aviez pas vu en m'écrivant, tout le bien que trouvent les peuples chrétiens, lorsqu'au milieu de leurs malheurs les ministres du Christ ne leur manquent pas; vous voyez aussi tout le mal que fait l'absence de ceux-ci quand ils cherchent leurs intérêts et non point les intérêts de Jésus-Christ (2) ; quand ils n'ont pas la charité dont il a été dit qu'elle ne cherche point son bien propre (3); ils n'imitent pas celui qui a dit: « Je ne cherche pas ce qui m'est utile, mais ce qui est utile à plusieurs, pour qu'ils soient sauvés (4). » Cet Apôtre ne se serait pas dérobé aux menaces de son persécuteur, s'il n'avait pas voulu se conserver pour d'autres à qui il était nécessaire; c'est pourquoi il dit: « Je me sens pressé des deux côtés; j'ai un ardent

 

1. Matth. XXVI, 42. — 2. Philip. II, 21. — 3. I Cor. XIII, 5. — 4. I Cor. X, 33.          

 

désir d'être dégagé des liens du corps et d'être avec le Christ, ce qui serait bien meilleur : mais il est nécessaire pour vous que je demeure en cette vie (1). »

10. Ici quelqu'un dira peut-être que les ministres de Dieu doivent se dérober aux. maux dont on est menacé, afin de se conserver pour le bien de l'Eglise en des temps plus paisibles. Quelques-uns ont raison de faire ainsi, lorsque d'autres sont là pour remplir les devoirs du ministère ecclésiastique. Nous avons dit qu'Athanase avait fait cela; les catholiques savent combien ce grand homme était nécessaire à l'Eglise, et quels services il lui a rendus en défendant de bouche et de coeur la vérité contre les ariens. Mais quand le péril est commun; quand il est à craindre que la fuite de qui que ce soit n'ait l'air d'avoir été déterminée par la peur de la mort au lieu des intérêts de l'Eglise, et qu'on ne fasse plus de mal en s'éloignant qu'on ne pourrait être utile en sauvant sa vie, il ne faut fuir sous aucun prétexte. Enfin, ce ne fut pas de lui-même, mais ce fut à la prière de ses serviteurs que le roi David consentit à ne plus s'exposer aux périls des batailles, de peur que « le flambeau d'Israël ne s'éteignît (2), » comme il est dit dans l'Ecriture; autrement son exemple aurait fait bien des lâches : ils auraient cru que David avait pris cette résolution, non pour l'avantage des autres, mais dans le trouble de la peur.

11. Voici une autre question que nous ne devons pas négliger. S'il est bon que quelques ministres, aux approches d'un grand désastre, s'éloignent afin de se conserver pour ceux qui survivront à ces malheurs, que faire quand tous paraissent devoir périr, excepté ceux qui prendront la fuite ? Que faire encore si la rage ennemie n'en veut qu'aux ministres de l'Eglise? Que dirons-nous ? L'Eglise doit-elle être délaissée par la fuite des ministres, de peur de l'être plus misérablement par leur mort? Mais si les laïques ne sont pas menacés, ils peuvent cacher de quelque manière leurs évêques et leurs clercs; ils le peuvent par le secours de Celui qui est le maître de toutes choses, et qui peut conserver, par une miraculeuse puissance, celui-là même qui ne fuit pas. Toutefois nous cherchons ce qu'il faut faire, pour n'être pas accusés de tenter Dieu en lui demandant toujours des miracles. Il n'en est pas de ce péril, qui menace à la fois les laïques et les clercs, comme du péril

 

1. Philip. I, 23. — III livre des Rois, XI, 17.

 

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qui menace en mer les marchands et les matelots montés sur le même navire; à Dieu ne plaise cependant que nous estimions assez peul notre vaisseau pour que les matelots et surtout le pilote doivent l'abandonner au moment du danger, lors même qu'ils pourraient se sauver en sautant dans un esquif ou en se. jetant à la nage! Ce que nous craignons pour les fidèles ainsi abandonnés , ce n'est pas cette mort temporelle, qui doit tôt ou tard venir; c'est la mort éternelle , qui peut venir, si on n'y prend garde, et qui peut aussi être évitée par une pieuse vigilance. Mais, dans un danger commun de cette vie, pourquoi croire que, partout où éclatera l'ennemi, tous les clercs mourront et non pas tous les laïques, et que ceux à qui nous sommes nécessaires ne périront pas comme nous ? pourquoi ne pas espérer que si des laïques survivent, des clercs survivront aussi pour leur donner les secours du sacré ministère?

12. Qu'il serait beau que, parmi les ministres de Dieu, il y eût une sainte et héroïque dispute pour savoir qui devrait rester, afin que l'Eglise ne fut point délaissée par la fuite de tous, et qui devrait s'enfuir afin que l’Eglise ne fut point délaissée par la mort de tous ! Voilà le combat qui se verra au milieu de ceux dont le coeur brûle du feu de la charité, et dont la sainte ambition est de plaire à la charité. Si la dispute ne pouvait pas se terminer autrement, il faudrait tirer au sort pour voir qui resterait ou qui partirait; car ceux qui diraient que c'est à eux à s'en aller, paraîtraient des lâches devant le danger; ou des arrogants qui croiraient devoir être conservés comme plus nécessaires à l'Eglise. Les meilleurs peut-être préféreront donner leur vie pour leurs frères; et ceux gui se préserveront par la fuite seront les moins utiles, comme moins habiles dans le ministère et le gouvernement des âmes: mais si la piété les anime, ils s'opposeront aux desseins de leurs collègues plus disposés à !a mort qu'à la fuite, et dont la vie est plus nécessaire aux intérêts chrétiens. Il est écrit : « Le  sort apaise les querelles; il juge entre les puissants (1); » car dans les perplexités de ce genre, Dieu juge mieux que les hommes, soit qu’il daigne appeler les meilleurs au martyre et épargner les faibles, soit qu'il donne à ceux-ci, dont la vie est moins précieuse à l'Eglise que la vie des autres, la force de tout souffrir jusqu'à la mort.

 

1. Prov. XVIII, 18.

 

Cette voie du sort aurait bien quelque chose d'extraordinaire; mais si la chose se faisait ainsi, qui oserait contestera qui, à moins d'ignorance ou d'envie, ne le trouverait bon? Si ce moyen ne plait pas, parce qu'on n'en rencontre aucun exemple dans l'Eglise, que la fuite des ministres de Dieu ne prive, point les fidèles des secours dont ils auraient un si grand besoin au milieu de situations terribles. Si quelqu'un parait l'emporter sur d'autres par quelque grâce, qu'il ne s'estime pas assez pour se juger plus digne de vivre, et à cause de cela plus digne de fuir. Quiconque le penserait serait trop content de lui-même; et quiconque le dirait, déplairait à tous.

13. Il y en a qui croient que les évêques et les clercs, quand ils demeurent au milieu de tels périls, trompent les peuples, parce que les peuples ne songent pas à fuir tant qu'ils voient leurs chefs parmi eux. Mais la réponse à cette objection ou à ce reproche est facile ; on n'a qu'à dire aux peuples : Ne vous abusez pas sur le péril parce que nous restons ici; ce n'est pas pour nous, mais pour vous que nous demeurons, de peur que rien ne vous manque de ce qui est nécessaire à votre salut dans le Christ. Si vous voulez fuir, vous nous affranchirez des liens qui nous retiennent. Ceci, je crois, doit se dire quand on croit véritablement utile de se retirer en des lieux sûrs. Cela entendu, si tous ou quelques-uns répondent: Nous sommes sous la main. de Celui dont personne ne peut éviter la colère, en quelque endroit qu'on aille; de Celui dont on peut éprouver la miséricorde en tous lieux, lors même qu'on veut rester là où l'on se trouve, soit que des empêchements nous y retiennent, soit qu'on ne se soucie pas d'aller péniblement à des asiles incertains pour ne faire que changer de périls; alors, sans aucun doute, des ministres de Dieu doivent demeurer avec eux. Mais si, après avoir entendu l'avertissement de leurs, pasteurs, les peuples aimaient mieux s'en aller, les pasteurs qui demeuraient à cause d'eux n’auraient plus à rester avec eux, puisqu'il n'y aurait plus personne pour qui ils dussent rester encore.

14. Ainsi donc, quiconque se retire sans que, par sa fuite, les fidèles soient privés du sacré ministère, fait ce que le Seigneur prescrit ou permet, mais celui qui fuit de manière à dérober au troupeau du Christ la nourriture spirituelle dont il a besoin, est un mercenaire : (67)  il voit venir le loup et s'enfuit, parce qu'il n'a pas soin des brebis.

Voilà, mon cher frère, la réponse à votre lettre; je vous ai dit ce que je crois être la vérité et la vraie charité. Si vous trouvez un avis qui vous semble meilleur, je ne vous empêche pas de le suivre. Toutefois, en ces tristes temps où nous sommes, nous n'avons rien de mieux à faire que de prier le Seigneur notre Dieu qu'il ait pitié de nous. Des hommes sages et saints, par la grâce de Dieu, ont ainsi mérité de vouloir et de pouvoir rester fidèlement avec leurs églises, et les contradictions de personne ne les ont détournés de leur dessein.

 

 

 

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