LETTRE CCXXXVIII
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LETTRE CCXXXVIII.

 

Un arien, d'un rang élevé, appelé Pascence, avait demandé à saint Augustin de conférer avec lui sur la sainte Trinité ; il y eut à Carthage, entre ce personnage et l'évêque d'Hippone une discussion qui n'eut pas de suite, parce que, contrairement à ce qui était convenu, Pascence ne voulut point consentir que des greffiers recueillissent les paroles de la conférence. Pascence, malgré sa haute dignité, n'était probablement pas un homme fort sérieux, et, de plus, n'était pas très-sincère ; il ne craignit pas de dire qu'il avait vaincu Augustin, et que l'évêque d'Hippone n'avait point osé exposer sa foi devant lui: Saint Augustin l' écrivit la lettre qu'on va lire ; on admirera la douce habileté de ses formes envers un homme qui méritait peu de ménagements ; et d'ailleurs il ne lui fait grâce de rien. Il expose sa foi, qui est celle de l’Eglise, sur le mystère de Dieu en trois personnes.

 

1. D'après votre demande et vos instances, comme vous voulez bien vous en souvenir, et aussi par considération pour votre âge et votre rang, j'avais voulu conférer de vive voix avec vous, Dieu aidant , sur la foi chrétienne. Mais, après dîner, revenant sur ce qui avait été convenu entre nous le matin, vous refusâtes de permettre que des greffiers recueillissent nos paroles. J'apprends que vous dites que je n'ai pas osé vous exposer ma foi ; il ne faut pas que je vous laisse continuer à parler de la sorte. Voici une lettre que vous lirez et que vous ferez lire à qui vous voudrez : vous y répondrez comme vous l'entendrez; car il n'est pas juste de vouloir juger d'un autre et de ne pas vouloir soi-même être jugé.

2. Il suffit de se rappeler les conventions que vous n'avez pas voulu exécuter après midi, pour savoir qui de nous deux manquait de confiance dans la vérité de sa foi; si c'est celui qui voulait parler, mais craignait que sa parole ne restât; ou celui qui voulait que la conférence fût recueillie par écrit, afin de mettre les lecteurs en mesure de porter leur jugement, et d'empêcher que, par oubli ou irritation, on contestât rien de ce qui aurait été dit. C'est par là, en effet, que les disputeurs, plus épris de la contradiction que de la vérité, ont coutume de couvrir leur mauvaise défense. C'est ce qui n'aurait pu être dit ni par vous ni par moi, ni de vous ni de moi, si, fidèle à nos précédentes conventions, vous aviez permis que nos paroles fussent recueillies et consignées : cette précaution était d'autant plus nécessaire que vous avez varié dans votre croyance chaque fois que vous l'avez énoncée : vous ne l'avez pas fait assurément par tromperie, mais par pur oubli.

3. Vous avez commencé par dire que vous croyez « en Dieu le Père, tout-puissant, invisible, non engendré, que rien ne peut contenir, et en Jésus-Christ son fils, Dieu comme lui, né avant les siècles, par lequel tout a été tait, et au Saint-Esprit. » Je vous répondis que rien de tout cela n'était contraire à ma foi, et que si vous l'écriviez, je pouvais y souscrire; il arriva alors, je ne sais comment, que cous prîtes du papier pour consigner de votre propre main ce que vous veniez de dire. Vous me le donnâtes à lire, mais je m'aperçus que vous aviez supprimé le mot « Père » dans cette phrase : « le Dieu tout-puissant, invisible, non engendré, et qui n'est pas né. » Je vous le fis remarquer, et vous remîtes le mot « Père » assez promptement. Ces mots « que rien ne peut contenir » avaient été aussi omis sur le papier, mais je ne m'arrêtai pas là-dessus.

4. Je vous dis que j'étais prêt à souscrire encore à ces mots, comme faisant partie de l'expression même de ma foi; mais auparavant, pour ne pas oublier ce qui m'était venu à l'esprit, je vous demandai si on lisait quelque part, dans les divines Ecritures, ces mots

« Le Père non engendré. » Je fis cela, parce que, au commencement de notre conférence, mon frère Alype, et non pas moi, ayant prononcé les noms d'Arius et d'Eunome, et vous ayant demandé auquel des deux s'attachait Auxentius, qui avait reçu de vous de grandes louanges, vous vous écriâtes que vous anathématisiez Arius et Etmome ; et aussitôt vous nous demandâtes d'anathématiser de notre côté omousion, comme s'il y avait eu un homme de ce nom, de la même manière qu'on s'est appelé Arius et Eunome. Vous nous pressiez vivement de nous montrer ce mot dans les Ecritures; et, ce mot une fois trouvé, vous communiqueriez aussitôt avec nous. Nous vous répondions que nous parlions latin, que ce mot était grec, et qu'avant de vouloir qu'on le montrât dans les Livres saints, il fallait d'abord. en chercher l'exacte signification. Vous, au contraire, répétant toujours le même mot, comme si vous eussiez agité une arme contre nous, vous nous disiez que nos pères s'en étaient servis dans leurs conciles, et vous nous pressiez de plus en plus de vous montrer omousion dans les Livres (83) saints, quoique nous vous répétassions que notre langue n'étant pas la langue grecque, il importait d'abord de se fixer sur le sens de ce mot; car la chose, et non pas le mot même, pouvait peut-être se trouver dans les divines Ecritures. Il faudrait avoir un bien grand penchant à la contradiction, pour disputer sur le mot quand on convient de la chose.

5. Nous avions donc discuté ces choses entre nous, et puis il arriva que vous mîtes par écrit votre profession de foi, et je me montrai tout prêt à souscrire, car je n'y trouvais rien de contraire à la mienne; je vous demandai si, dans les divines Ecritures, il était dit que « le Père ne fût pas engendré; » vous me répondîtes que cela se trouvait dans les Livres saints, et je vous priai instamment de me le faire voir. Alors, un de ceux qui étaient présents, et qui, autant que je peux le comprendre, partageait vos sentiments, me dit : « Quoi donc? vous prétendez que le Père a été engendré ? » — « Non, » lui répondis-je. — « Si donc, reprit-il, le Père n'a pas été engendré, il est sûrement non engendré. » — « Vous voyez donc, lui répondis-je, qu'il peut se faire qu'on rende parfaitement raison d'une chose dont le mot même ne se rencontrerait pas dans les divines Ecritures. Lors donc que nous ne trouverions pas dans les divins Livres le mot qu'on veut nous obliger d'y trouver, il pourrait se faire qu'on y découvrit la chose qu'on aurait eu raison d'exprimer par ce mot. »

6. Je demeurai attentif à ce que vous alliez juger à propos de me répondre, et vous dites que c'était bien que le Père ne fût point appelé « non engendré » dans les saintes Ecritures, et qu'on avait voulu lui épargner l'injure de ce mot. — « Donc, repris-je, il vient d'être fait injure à Dieu, et cela de votre propre main. » Et vous convîntes que vous n'auriez pas dû dire cela. Je vous prévins que si ce mot vous paraissait une injure à Dieu, vous deviez l'effacer sur le papier où vous l'aviez écrit ; vous fîtes réflexion que cela pouvait se dire et se défendre, et vous voulûtes maintenir ce qui était écrit. Je répétai que quand même le mot omousion ne se trouverait pas dans les Livres saints, il pourrait se faire qu'il eût été justement employé dans l'affirmation d'un point de doctrine; de même qu'il faut soutenir que le Père est « non engendré, » quoique le mot ne se rencontre point dans nos Ecritures. Vous m'enlevâtes alors le papier que vous m'aviez donné et vous le déchirâtes. Nous convînmes qu'après midi, il y aurait des greffiers pour recueillir nos paroles, et que nous traiterions ensemble ces questions, le mieux que nous pourrions.

7. Nous vînmes, comme vous savez, à l'heure dite, et nous amenâmes des greffiers ; nous attendîmes que les vôtres fussent présents. Vous nous exposâtes de nouveau votre foi, et dans vos paroles je n'entendis pas les mots de « Père non engendré. » Je crois que vous pensiez à ce qui avait été dit le matin, et que vous vouliez vous mettre sur vos gardes. Vous me demandâtes ensuite que, de mon côté, je vous exposasse ma foi. Rappelant alors ce qui avait été convenu le matin, je vous priai de laisser écrire ce que vous aviez dit; vous vous écriâtes que je cherchais à vous surprendre, et que c'était pour cela que je voulais garder vos paroles par écrit. Je n'aimerais pas à me souvenir de ce que je vous répondis, et plût à Dieu que vous ne vous en souvinssiez pas vous-même ! Je n'ai pas manqué toutefois au respect que je dois à votre rang, et je n'ai pas pris pour une injure une chose que vous m'avez dite, non pas qu'elle fût vraie, mais parce que vous aviez le pouvoir de me parler ainsi. Cependant, quoique je me sois borné à dire tout bas : « Est-ce ainsi que nous cherchons à vous a surprendre ? » je vous prie de me le pardonner.

8. Vous répétâtes de nouveau votre profession de foi d'une voix plus haute, et, dans vos paroles, je n'entendis pas les mots de « Dieu le Fils,» ce que vous n'aviez jamais omis précédemment. Je redemandai encore, mais modestement, que nos paroles fussent recueillies selon nos premières conventions, et je m'appuyai sur ce qui se passait en ce moment même : je vous fis observer que vous ne pouviez pas retenir dans votre mémoire les mots auxquels vous étiez le plus accoutumé, ni les répéter sans omettre quelque chose de nécessaire, et qu'à plus forte raison, ceux qui nous entendaient ne pourraient pas se souvenir de nos paroles, de façon à les rappeler quand vous ou moi nous voudrions revenir sur ce que nous aurions dit : en pareil cas, les greffiers n'auraient qu'à lire pour trancher la question. Ce fut alors que vous dîtes avec dépit « qu'il eût mieux valu que vous ne m'eussiez jamais connu que de réputation, parce que vous me trouviez bien inférieur à ce que la renommée (84) vous avait dit de moi. » Je vous fis souvenir qu'étant allé vous saluer avant le dîner, je vous avais répondu au sujet de cette renommée dont vous me parliez tant, qu'elle mentait sur mon compte, et vous me dites que là-dessus je disais vrai. Ainsi donc, comme il vous a été parlé diversement de moi de deux côtés différents, et que ma renommée vous a tenu un langage, et moi un autre langage, je dois me réjouir que ce ne soit pas elle, mais moi que vous ayez trouvé véridique. Toutefois, il est écrit « que Dieu seul est véritable, et que tout homme est menteur (1), » et je crains ici d'avoir parlé témérairement de moi-même, car lorsque nous sommes véridiques, nous ne le sommes point en nous et par nous-mêmes : la vérité est sur nos lèvres, quand le Dieu qui seul est véritable parle dans ses serviteurs.

9. Si vous reconnaissez que les choses se sont passées comme je viens de les raconter, vous voyez que vous ne devriez pas publier partout que je n'ai pas osé vous exposer ma foi; c'est vous qui n'avez pas voulu exécuter nos conventions; et comment vous, un si grand personnage, vous qui, par fidélité à la république, ne craignez pas les outrages des intendants, craignez-vous, pour la foi que vous devez au Christ, les surprises des évêques? Vous avez désiré que des hommes en dignité assistassent à notre conférence; je m'étonne que vous ayez refusé de laisser écrire par des greffiers ce que vous n'avez pas craint de dire devant d'illustres témoins. Ne pensez-vous pas que les hommes se persuaderont difficilement que ce soit par l'appréhension de nos surprises que vous n'ayez pas consenti à laisser recueillir vos paroles? Ne dira-t-on pas que vous vous êtes souvenu du mot écrit de votre main avant le dîner, et par lequel vous avez été arrêté, et que vous avez réfléchi qu'il est plus aisé de déchirer un papier que d'effacer ce que des greffiers ont écrit? Si vous prétendiez que les choses se fussent passées autrement que je les ai racontées, ou bien vous seriez trompé par votre mémoire, car je n'ose pas dire que vous mentiriez, ou bien ce serait moi qui me tromperais ou qui mentirais. Vous voyez combien j'avais raison de dire qu'il fallait recueillir et consigner ce qui touche surtout à d'aussi importantes choses, et combien vous aviez eu raison vous-même d'accepter cela : mais les terreurs

 

1. Rom. III, 4,

 

de l'après-midi ont rompu les conventions du matin.

10. Ecoutez maintenant ce qui fait ma foi plaise à la puissante miséricorde de Dieu que je dise ce que je crois, de façon à ne blesser ni la vérité ni vous-même ! Je déclare tout haut que je crois en Dieu le Père tout-puissant, et je dis qu'il est éternel de cette éternité, de cette immortalité qui appartient à Dieu seul; je crois cela de son Fils unique dans la forme de Dieu, et du Saint-Esprit, qui est l'Esprit de Dieu le Père et de son Fils unique. Mais parce que, dans la plénitude des temps, le Fils unique de Dieu le Père, Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Dieu, a pris heureusement la forme de serviteur pour notre salut, il est parlé de lui dans les Ecritures, tantôt selon la forme de serviteur, tantôt selon la forme de Dieu. Ainsi, par exemple, chacun des deux passages suivants offre un sens particulier : en parlant de lui selon la forme de Dieu, Jésus-Christ a dit : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un (1); » en parlant de lui selon la forme de serviteur, il a dit : « Mon Père est plus grand que moi (2). »

11. Ce n'est pas seulement au Père, c'est aussi au Fils, comme participant à la nature divine, et au Saint-Esprit, que nous appliquons ces paroles de l'Apôtre sur Dieu : « Il a seul « l'immortalité (3), » — « à l'invisible, à Dieu seul honneur et gloire (4), » et d'autres passages dans ce sens. Car le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu, un seul et véritable Dieu, le seul immortel par sa substance tout à fait immuable. S'il est écrit des deux sexes que leur union ne fait qu'un même corps, et s'il est écrit de l'esprit de l'homme, qui n’est pas comme celui du Seigneur, que celui qui s'unit au Seigneur est un même esprit avec lui (5) ; combien plus encore dirons-nous que Dieu le Père étant dans le Fils, Dieu le Fils étant dans le Père, et Dieu l'Esprit-Saint étant l'Esprit du Père et du Fils, ils ne sont qu'un même Dieu. Il n'y a aucune diversité dans leur nature; au lieu qu'il y a nature différente dans les êtres dont il est dit qu'ils sont un même esprit ou un même corps, parce qu'ils sont unis d'une manière quelconque.

12. L'union d'une âme et d'un corps ne fait qu'un seul homme; pourquoi l'union du Père et du Fils ne ferait-elle pas un seul Dieu, puisqu'ils sont inséparables, et que l'âme et le

 

1. Jean, X, 30. — 2. Ibid. XIV, 28. — 3. I Tim, VI, 16. — 4. Ibid. I, 17. — 5. I Cor. VI, 16, 17.

 

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corps ne le sont pas? Le corps et l'âme ne sont qu'un seul homme, quoique le corps et l'âme soient bien distincts; pourquoi le Père et le Fils ne feraient-ils pas qu'un seul Dieu, puisque le Père et le Fils ne sont qu'un, d'après le mot de celui qui est la Vérité elle-même : « Mon « Père et moi nous ne sommes qu'un? » L'homme intérieur et l'homme extérieur ne sont pas une même chose; l'extérieur n'est pas de la même nature que l'intérieur, parce que l'homme extérieur c'est le corps, et l'intérieur s'entend uniquement de l'âme raisonnable ; les deux cependant ne font pas deux hommes mais un seul : combien plus encore le Père et le Fils ne sont qu'un seul Dieu, puisque le Père et le Fils ne sont qu'un, parce qu'ils sont de même nature ou substance, s'il n'est pas de termes plus convenables pour désigner ce qu'est Dieu; c'est pourquoi il est dit : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un? » L'Esprit du Seigneur est un, l'esprit de l'homme est un; mais ils ne sont pas un; néanmoins, quand l'un s'unit à l'autre, ils sont un. L'homme intérieur est un, l'homme extérieur est un, mais ils ne sont pas un ; néanmoins leur union naturelle ne fait qu'un seul et même homme. A plus forte raison, lorsque le Fils de Dieu a dit: « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un, » faut-il croire que Dieu le Père est un, que Dieu le Fils est un; et néanmoins que considérés ensemble ils ne sont pas deux dieux, mais un seul et même Dieu.

13. L'unité de la foi, de l'espérance et de la charité dans les saints appelés à l'adoption et à l'héritage du Christ, leur donne une même âme et un même coeur en Dieu ; ainsi et surtout une même nature de divinité, pour ainsi dire, entre le Père et le Fils, nous oblige à reconnaître que le Père et le Fils, qui sont un, inséparablement un, éternellement un, ne sont pas deux dieux mais un seul Dieu. Car tous ces hommes étaient un par la participation à une seule et même nature humaine, quoiqu'ils ne fussent pas un par la diversité des volontés, des sentiments, des opinions et des moeurs, leur unité sera pleine et parfaite alors seulement qu'ils parviendront à cette lin suprême où Dieu sera tout en tous. Mais Dieu le Père et son Fils qui est son Verbe, et qui est Dieu en lui, demeurent toujours dans une ineffable unité d'où il résulte bien mieux que ce ne sont pas deux dieux, mais un seul et même Dieu.

14. Il est des hommes qui, comprenant peu la relation des termes, veulent avoir, pour chaque mot, des témoignages évidents; faute de scruter assez soigneusement les Ecritures, lorsqu'ils s'attachent à la défense d'une opinion, ils ne l'abandonnent jamais ou difficilement; ils désirent bien moins être savants et sages que de passer pour tels, et ce qui, dans le Christ, se rapporte à la forme de serviteur, ils l'appliquent à sa nature divine; ce qui est dit de la distinction des personnes, ils l'entendent de la nature et de la substance. Notre foi, c'est de croire et de confesser que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu; mais aussi de ne pas appeler Père celui qui est le Fils, ni Fils celui qui est le Père; ni Père ou Fils celui qui est l'Esprit du Père et du Fils. Ces désignations marquent les rapports entre les personnes, et non pas la substance par laquelle les trois personnes ne font qu'un seul Dieu. Car l'idée de père comprend l'idée de fils, et l'idée de fils celle de père, et quand nous disons esprit, nous avons l'idée de celui qui souffle, et celui qui souffle l'esprit.

15. Mais ces choses ne doivent pas se comprendre dans le sens corporel; il faut nous dépouiller de nos impressions accoutumées pour les considérer en Dieu « qui a le pouvoir, comme dit l'Apôtre, de faire au delà de ce que nous demandons et de ce que nous densons (1) ; » or, si les oeuvres de Dieu dépassent notre intelligence, à plus forte raison sa nature elle-même. Le mot esprit ne s'emploie pas seulement pour marquer son rapport avec quelque chose, mais il marque aussi une nature, et tout ce qui est incorporel est appelé esprit dans les livres saints. Aussi ce mot ne convient pas seulement au Père, au Fils et au Saint-Esprit, mais à toute créature capable de raison. C'est pourquoi le Seigneur a dit: « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité (2); » il est écrit aussi que « les esprits sont ses messagers (3); » et il est dit des hommes « qu'ils sont de chair; « un esprit qui passe et ne revient point (4). » L'Apôtre a dit également : « Nul ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même (5). » Il est encore écrit : « Qui sait si l'esprit des enfants des hommes monte en haut et si l'esprit de la bête descend en bas dans la terre (6) ? » L'esprit se prend aussi dans les Ecritures pour une

 

1. Ephés. III, 20. — 2. Jean, IV, 24. — 3. Ps. CIII, 4. — 4. Ps. LXXVII, 44. — 5. I Cor. II, 11. — 6. Ecclés. III, 21.

 

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portion de l'âme humaine: « Que tout votre esprit, dit l'Apôtre, l'âme et le corps, se conserve pour le jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1); » et dans un autre endroit : « Si je prie en une langue inconnue, mon esprit prie, mais mon âme demeure sans fruit. Que ferai-je donc ? je prierai en esprit, je prierai aussi avec l'intelligence (2). » Mais dans le sens propre on dit le Saint-Esprit quand il s'agit du divin Esprit qui est celui du Père et du Fils. Car dans le sens de la substance, comme il a été dit : « Dieu est esprit, » le Père est esprit, le Fils est esprit, le Saint-Esprit l'est aussi; ils ne sont pas cependant trois esprits, mais un seul; comme ils ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu.

16. Pourquoi s'étonner ? Voilà ce que fait la paix, non la paix ordinaire, ni celle qui est si louable en cette vie et provient de l'union et de la charité des fidèles; mais la paix de Dieu qui, selon le mot de l'Apôtre, « surpasse tout entendement (3) ; » cet entendement, c'est le nôtre, c'est celui de toute créature capable de raison. C'est pourquoi, en considérant notre faiblesse et en entendant cet aveu de l'Apôtre : « Mes frères, je ne pense pas avoir atteint où j'aspire (4); celui qui croit savoir quelque chose ne sait pas encore comment il faut savoir (5) ; » conférons autant qu'il nous est possible sur les divines Ecritures sans esprit de contention, sans chercher, par un sentiment de vanité puérile, à nous vaincre les uns les autres, afin que ce soit plutôt la paix du Christ qui triomphe dans nos coeurs (6), autant qu'il nous est donné de pouvoir la goûter en ce monde; songeant à cette paix fraternelle qui de tant d'âmes et de tant de coeurs différents ne fait qu'une âme et qu'un coeur en Dieu ; croyons bien mieux encore, comme c'est le devoir de la piété, que, dans cette paix de Dieu qui surpasse tout entendement, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu. Cette union des personnes divines est autant au-dessus de l'union des fidèles ne faisant qu'un coeur et qu'une âme, que la paix de Dieu « qui surpasse tout entendement, » est au-dessus de la paix évangélique et fraternelle des chrétiens.

17. Nous appelons le Fils de l'homme le même que nous appelons Fils de Dieu; ce n'est point à cause de la forme de Dieu dans laquelle

 

1. I Thess. V, 23. — 2. I Cor. XIV, 14, 15. — 3. Philip. IV, 7. — 4. Ibid.XII, 13.— 5. I Cor. VIII, 2. — 6. Coloss. III, 15.

 

il est égal à Dieu le Père, mais à cause de la forme de serviteur, par laquelle son Père est plus grand que lui. C'est pour cela que nous disons que le Fils de Dieu a été crucifié, non point comme Dieu, mais comme homme; non point en restant dans la puissance de sa nature divine, mais en s'abaissant à la faiblesse de notre nature humaine.

18. Maintenant voyez un peu les passages des Ecritures qui nous obligent de ne croire qu'à un seul Dieu, soit qu'on nous interroge séparément sur le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, ou bien en même temps sur les trois personnes divines. Il est écrit certainement : « Ecoute Israël: le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur (1). » De qui croyez-vous que cela ait été dit ? Si c'est seulement du Père, Jésus-Christ n'est pas le Seigneur notre Dieu; orque deviendra alors la parole de celui qui , après avoir touché de la main, s'écriait : « Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ? » Le Christ ne l'en a point blâmé, il l'a approuvé au contraire puisqu'il lui a dit: « Tu as cru en moi, parce que tu m'as vu (2). » Or, si le Fils est Dieu et Seigneur, et si le Père est Dieu et Seigneur, et qu'on dise que ce soient deux Seigneurs et deux Dieux, comment sera-t-il vrai de dire : « Le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur ? » Prétendra-t-on que le Père est le seul Seigneur et que le Fils n'est pas le seul Seigneur, mais seulement le Seigneur, comme il y a plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, et non comme ce Seigneur unique dont il a été dit : « Il est le seul Seigneur? » Que répondrons-nous à ces paroles de l'Apôtre : « Quoiqu'il y en ait qui soient appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, et qu'ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, il n'y a pour nous qu'un seul Dieu, qui est le Père, duquel procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui; et il n'y a qu'un Seigneur, qui est Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, comme c'est par lui que nous sommes (3) ? »

Si dans ce passage, il ne faut pas comprendre le Fils dans ce qui est dit du Père, il faudra, si on l'ose, ne plus croire que le Père est Seigneur, puisqu'il est dit que « Notre-Seigneur Jésus-Christ est l'unique Seigneur. » Car si Jésus-Christ est l'unique Seigneur, il est le seul, et s'il est le seul, comment le Père sera-t-il lui aussi Seigneur, sinon parce que le Fils et le Père ne font qu'un seul Dieu, sans se séparer

 

1. Deut. VI, 4. — 2. Jean, XX, 28. — 3. I Cor. VIII, 5, 6.

 

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du Saint-Esprit ? Le Père est donc un Dieu unique, et le Fils est un Dieu unique avec lui, quoiqu'il ne soit pas Père comme lui. De même Jésus-Christ est l'unique Seigneur, et le Père est l'unique Seigneur avec lui, quoique le Père ne soit pas Jésus-Christ comme le Fils : car Jésus-Christ n'a pris ce nom qu'en se revêtant de notre humanité par un miracle de miséricorde.

19. Peut-être que, dans ces paroles de l'Apôtre : « Jésus-Christ est le seul Seigneur par qui tout a été fait, » vous ne voulez pas que le mot « seul » se rapporte à « Seigneur, » mais à celui « par qui tout a été fait, » de façon que Jésus-Christ ne soit pas le seul Seigneur, mais le seul par qui tout a été fait, et que ce soit du Père seul que toutes choses procèdent et par le Fils seul qu'elles ont été faites ? S'il en est ainsi, vous avouez enfin que le Père et le Fils ne sont qu'un même Seigneur et un même Dieu. « Qui a connu les desseins de Dieu ? Qui a été son conseiller ? Qui lui a donné le premier pour en être récompensé ? Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui. A lui la gloire (1). » Saint Paul ne dit pas que tout vient du Père et que tout se fait par le Fils, mais que tout est de lui, par lui et en lui; et quel est celui-là si ce n'est le Seigneur dont l'Apôtre dit: « Qui a connu les desseins du Seigneur?» Tout est donc du Seigneur, par le Seigneur et dans le Seigneur; l'un ne fait pas une chose et l'autre une autre chose; mais tout,vient du même Seigneur ; et saint Paul n'a pas dit : « Gloire à .eux, » mais « gloire à lui. »

20. Si quelqu'un dit que dans ces paroles de l'Apôtre : « Jésus-Christ est le seul Seigneur « par qui tout a été fait, » il ne faut pas entendre que Jésus-Christ est le seul Seigneur ou le seul par qui tout a été fait, mais qu'il y a un seul Jésus-Christ, appelé aussi Seigneur, et non pas seul Seigneur, comme il est seul Jésus-Christ ; on aura à répondre à cet autre passage du même Apôtre : « Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, et un Dieu père de tous (2). » Comme il parle du Père quand il dit qu'il n'y a qu'un seul Dieu père de tous, de qui parle-t-il quand il dit qu'il n'y a qu'un seul -Seigneur, si ce n'est de Jésus-Christ ? Si cela plaît à nos contradicteurs, que le Père cesse d'être le Seigneur, parce qu'il est dit que Jésus-Christ est le seul Seigneur. Et si un tel sentiment serait absurde et impie,

 

1. Rom. XI, 34-36. — 2. Ephés. IV, 5, 6.

 

apprenons à connaître l'unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et ce qui est dit d'un seul Dieu, ne craignons pas de l'entendre également du Fils et du Saint-Esprit. Il est vrai, le Père n'est pas le Fils, le Fils n'est pas le Père, l'Esprit de l'un et de l'autre n'est ni le Père ni le Fils; mais cependant le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul et véritable Dieu.

21. Car si le Saint-Esprit n'était pas Dieu et le véritable Dieu, nos corps ne seraient point son temple. « Ne savez-vous pas, dit l'Apôtre, que vos corps sont le temple de l'Esprit-Saint, qui réside en vous, que vous avez reçu de Dieu? » Et de peur qu'on ne vienne à nier que ce même Esprit soit Dieu, il ajoute : « Et vous n'êtes plus à vous-mêmes : car vous avez été achetés à haut prix. Glorifiez donc et portez Dieu dans votre corps, » Celui, sans doute, dont il vient de dire que nos corps sont le temple. Cela est déjà surprenant, s'il est vrai, comme j'apprends que vous le dites, que l'Esprit-Saint est moins grand que le Fils, de même que, selon vous, le Fils est moins grand que le Père. Car; puisque d'après les paroles de l'Apôtre, nos corps sont les membres du Christ,- et que, d'après le même Apôtre, nos corps sont le temple de l'Esprit-Saint, j'admire comment ils sont les membres du plus grand et le temple de celui qui l'est moins. Peut-être allez-vous mieux aimer dire que le Saint-Esprit est plus grand que Jésus-Christ? C'est un sentiment qui a l'air d'être appuyé, même par ces paroles de l’Evangile : «Il sera pardonné à celui qui aura parlé contre le Fils de l'homme ; mais celui qui aura parlé contre le Saint-Esprit n'obtiendra son pardon ni en ce monde ni dans l'autre (1). » Il est plus dangereux, eu effet, de pécher contre celui qui est le plus grand que contre celui qui l'est moins, et il n'est pas permis de séparer le Fils de l'homme du Fils de Dieu, parce que le Fils de Dieu lui-même s'est fait le Fils de l'homme, non pas en cessant d'être ce qu'il était, mais en s'abaissant à être ce qu'il n'était pas. Mais à Dieu ne plaise que nous tombions dans une impiété tommes celle de croire que le Saint-Esprit est plus grand que le Fils ! tenons-nous en garde contre les passages des Livres divins qui sembleraient montrer l'un plus grand que l'autre.

22. Il est des endroits où, pour des hommes peu clairvoyants, le Fils lui-même paraît plus grand que le Père. Si on demande lequel est

 

1. Matth. XII, 32.

 

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le plus grand, de ce qui est vrai ou de la vérité, qui ne répondra que la vérité est plus grande? Car tout ce qui est vrai rte l'est que par elle. Il n'en est pas de même en Dieu. Nous ne disons pas que le Fils soit plus grand que le Père, et pourtant le Fils est appelé la vérité: « Je suis, dit-il, la voie, la vérité et la vie (1). » Vous voulez n'entendre que du Père ce qu'il dit dans ce passage: « Afin qu'ils vous connaissent pour le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (2); » pour nous, nous sous-entendons ici Jésus-Christ vrai Dieu, comme si nous lisions : afin qu'ils vous connaissent pour le vrai Dieu, vous et Jésus-Christ que vous avez envoyé. Si Jésus-Christ n'est pas le vrai Dieu, parce qu'il dit au Père qu'il est le seul vrai Dieu, il faudra conclure que le Père n'est pas le Seigneur, parce qu'il a été dit du Christ qu'il est « le seul Seigneur. » Ce serait, toutefois, suivre un mauvais sens, ou plutôt ce serait tomber dans une erreur, que de dire le Dieu qui est la Vérité plus grand que le Dieu véritable, par la raison que le vrai vient de la vérité; et de conclure ainsi que le Fils est plus grand que le Père, puisque le Fils est la « Vérité » et le Père « le Véritable. » On ne garde pas longtemps cette erreur, quand on sait que le Père est le Dieu véritable en engendrant la vérité, et non point en y participant : or, le vrai qui engendre et la vérité qui est engendrée ne peuvent être que de la même substance.

23. Mais l'oeil du coeur de l'homme, si faible pour contempler ces choses, se trouble encore par l'opiniâtreté de la dispute. Et quand les découvrira-t-il? L'Ecriture dit que le Fils de Dieu, Jésus-Christ notre. Seigneur et notre Sauveur, est le Verbe de Dieu, la Vérité et la Sagesse; et des hommes disent qu'avant de s'incarner dans le sein de la Vierge Marie et de s'unir à rien de corporel, Jésus-Christ était visible et corruptible par cette nature même et cette substance qui fait qu'il est le Verbe et la Sagesse de Dieu; ils le disent quand ils veulent n'entendre que du Père ce qui est dit dans ce passage de l'Apôtre : « Au seul Dieu invisible et incorruptible (3). » Mais si le verbe de l'homme n'est pas visible, le Verbe de Dieu le sera bien moins. Il est cette Sagesse dont il a été dit qu'elle « atteint partout à cause de sa pureté, » que « rien de souillé n'est en elle, » et que « toujours

 

1. Jean, XIV, 16. — 2. Ibid. XVII, 3. — 3. I Tim. I, 17.

 

immuable, elle renouvelle toutes choses; » d'autres témoignages et des témoignages sans nombre de son éternelle pureté se rencontrent dans les Ecritures; et si on répète que cette Sagesse de Dieu est corruptible, je ne sais quoi dire, et je ne puis que gémir sur la présomption humaine et admirer la patience divine.

24. Il est dit de cette sagesse de Dieu qu'elle est « la Splendeur de la Lumière éternelle (1); » je ne pense pas que les gens de votre sentiment eux-mêmes prétendent que la Lumière du Père (qui ne saurait être que sa substance) puisse avoir jamais été sans la Splendeur engendrée par elle, autant que la foi et l'intelligence nous permettent de pénétrer dans les divines merveilles d'une nature spirituelle et immuable: car j'entends dire qu'ils se sont amendés sur ce point. Et peut-être est-il faux qu'ils aient jamais dit que le Père soit sans le Fils, comme la Lumière éternelle sans la Splendeur qu'elle engendre. Que dirons-nous donc? Si le Fils de Dieu est né du Père, le Père a cessé d'engendrer; s'il a cessé, il a donc commencé; et s'il a commencé à engendrer, il y a donc eu un temps où il était sans le Fils. Mais le Père n'a jamais été sans le Fils, parce que son Fils est sa Sagesse et qu'il est la Splendeur de l'éternelle Lumière. Le Père engendre donc toujours, et la naissance du Fils est éternelle. Il est encore à craindre qu'on ne croie imparfaite cette génération divine, si nous ne disons pas que le Fils est né mais qu'il naît. Compatissons ensemble, je vous en prie, à ces difficultés de la pensée et de la langue humaine, et recourons tous deux à l'Esprit de Dieu qui a dit dans le Prophète : « Qui racontera sa génération (2)?»

25. Je vous demande seulement de chercher soigneusement dans les saintes Ecritures s'il est dit de substances différentes qu'elles né forment qu'une même chose. Si vous trouvez que cela ne soit dit que de ce qui est d'une seule et même substance, qu'est-il besoin de se révolter contre la foi véritable et catholique? Si vous trouvez quelque part que cela soit écrit de substances différentes, il me faudra alors chercher d'autres témoignages qui justifient l’omousion à l'égard du Père et du Fils. Si ceux qui ne connaissent pas nos Ecritures ou ne les examinent pas avec assez de soin, sans cependant cesser de croire que le Fils est égal au Père et de la même substance que lui,

 

1. Sag. VII, 24-27. — 2. Is. LIII, 8.

 

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disaient à ceux d'un sentiment contraire, mais qui croient pourtant à un Fils unique de Dieu le Père : Dieu n'a-t-il pas voulu ou n'a-t-il pas pu avoir un Fils égal à lui? S'il ne l'a pas voulu, c'est par envie; s'il ne l'a pas pu, c'est par faiblesse ; or les deux assertions ne peuvent se faire sans sacrilège; je ne sais pas ce que les contradicteurs pourraient répondre à ceci , sans tomber dans les absurdités et les folies.

26. Voilà l'exposition de ma foi , autant que je l'ai pu. On pourrait y ajouter beaucoup de choses et aller plus à fond; mais je crains d'en avoir déjà trop dit pour le peu de loisir que vous laisse votre charge. Je ne me suis pas borné à le dicter, j'ai voulu encore le signer de ma main : je l'aurais fait pour notre conférence, si nos conventions eussent été maintenues. Maintenant au moins vous ne direz plus que j'ai craint de vous faire connaître ma foi ; la voilà, non-seulement énoncée de ma bouche, mais encore signée de ma main : cette précaution empêchera qu'on ne me prête autre chose que ce que j'aurai dit. Faites de même, si vous voulez pour juges entre nous , non pas des hommes qu'une crainte respectueuse retienne devant votre personne , mais des hommes qui puissent prononcer avec liberté. Si vous redoutez de la supercherie (ce que je n'aurais jamais osé dire si vous ne l'aviez dit le premier) , vous pouvez ne pas signer : c'est pour cela que moi-même je me suis abstenu d'écrire votre nom dans ma lettre, de peur que cela ne vous déplût.

27. Il est aisé à chacun de triompher d'Augustin ; c'est à vous à voir si on en triomphe par la vérité ou à force de crier. La seule chose qu'il m'appartienne de dire, c'est qu'il est facile de vaincre Augustin , et beaucoup plus de paraître l'avoir vaincu, et de le dire. C'est très-aisé; mais je ne veux pas que vous preniez cela pour une grande chose, non, je ne le veux pas; je ne veux pas que vous le recherchiez comme quelque chose de grand. Quand les hommes s'apercevront que vous mettez là toute l'ambition de votre coeur, ils se féliciteront d'une occasion de se faire un ami d'un homme aussi puissant que vous, moyennant quelques mots d'admiration qui leur coûteront peu. Je ne dis pas qu'en se taisant ou en exprimant un sentiment contraire, ils pourraient craindre de vous avoir pour ennemi ; ce serait niais et fou , mais que voulez-vous? la plupart des hommes sont comme cela.

28. Ne vous préoccupez donc pas des moyens de vaincre Augustin, qui n'est qu'un homme ; mais voyez plutôt si on peut vaincre l’omousion . Il ne s'agit point ici du terme grec, dont il est aisé de se moquer quand on ne le comprend pas; il s'agit du sens même de ce mot que nous retrouvons dans ces passages : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un (1) ; » —  « Père saint, conservez en votre nom ceux que vous nous avez donnés, pour qu'ils sachent un comme nous sommes un. » Et ensuite : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous ils soient un, comme vous, mon Père, en moi, et moi en vous; qu'ils soient de même un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé. Et je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un. Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité (2). » Vous voyez combien de fois le Seigneur dit : « Afin qu'ils soient un, comme nous sommes un; » il ne dit jamais : « Pour qu'eux et nous, nous soyons un, » mais de même que vous et moi nous sommes un , « qu'ainsi ils soient un en nous. » Car, de même que ceux qu'il veut faire participer à la vie éternelle sont d'une même substance, de même il est dit du Père et du Fils qu'ils sont un, parce qu'ils sont d'une seule et même substance ; mais ils ne participent point à la vie éternelle, ils sont la vie éternelle elle-même. Jésus-Christ pouvait dire, en tant que revêtu de la forme de serviteur : eux et moi, nous sommes un , ou soyons un; il n'a pas dit cela, parce qu'il voulait montrer l'unité de substance entre son Père et lui, comme l'unité de substance de ceux qu'il désirait sauver. Mais s'il avait dit : pour que vous et eux vous soyez un, comme vous et moi nous sommes un, ou bien : pour que vous, eux et moi nous soyons un, comme vous et moi nous sommes un; nul d'entre nous ne pourrait nier que l'unité se fasse , malgré la différence des substances. Vous voyez qu'il n'en est pas ainsi , parce que tel n'a pas été le langage du Sauveur, et c'est en répétant la même chose qu'il nous fait fortement entendre ce qu'il veut nous dire.

29. Vous trouvez donc dans les Ecritures quelque chose qui est un, malgré la différence

 

1. Jean, X, 30. — 2. Ibid. XVII, 11, 20-23.

 

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des natures , comme nous l'avons montré plus haut; mais on ajoute ou on sous-entend de quelle espèce d'unité il s'agit. C'est ainsi que nous disons d'une âme et d'un corps, qu'ils ne sont qu'un seul animal, une seule personne, un seul homme. Si, dans les Ecritures, vous découvrez que ces paroles : Ils sont un, se disent sans aucune addition d'unités qui ne soient pas des unités de substance, vous aurez raison de nous demander de vous prouver d'une autre manière l'exacte vérité de l’omousion. Il resterait beaucoup d'autres choses à dire; mais bornez-vous à méditer ceci, sans esprit de contention, afin que Dieu vous soit favorable. Car le. bien de l'homme n'est pas de vaincre un homme, mais d'être vaincu volontiers par la vérité : c'est un malheur pour l'homme d'être vaincu par la vérité malgré lui. Il faut que la vérité triomphe, qu'on le veuille ou non. Pardonnez-moi si j'ai dit quelque chose avec trop de liberté : je ne l'ai pas fait pour vous outrager, mais pour me défendre. Je vous ai cru trop sérieux et trop équitable pour ne pas reconnaître que c'est vous qui m'avez imposé l'obligation de vous répondre ; mais, si en cela même j'ai mal fait, pardonnez-le-moi.

Moi, Augustin , après avoir dicté et relu cet écrit, je l'ai signé.

 

 

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