LETTRE CCXLII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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LETTRE CCXLII.

 

Elpide était un laïque qui partageait les erreurs de l'arianisme ; il lui passa par l'esprit de vouloir éclairer saint Augustin sur la sainte Trinité ; il adressa à l'évêque d'Hippone une lettre qui ne nous est point parvenue , en même temps qu'un livre composé par un évêque arien. Elpide invitait aussi saint Augustin à consulter deux ariens qu'il disait fort savants. Notre Saint lui écrivit la lettre suivante.

 

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE , HONORABLE ET DÉSIRABLE SEIGNEUR ELPIDE.

 

1. Qui de nous deux se trompe sur la foi ou la connaissance de la Trinité ? c'est une autre question. Pourtant je vous remercie de vos efforts pour me tirer de l'erreur où vous me supposez, quoique je vous sois inconnu de visage. Que le Seigneur vous récompense de cette bienveillance, en vous faisant connaître ce que vous croyez savoir; car la chose est difficile selon moi. Ne prenez pas en mauvaise part, je vous en supplie, le voeu que je forme ici pour vous. Je crains en effet que, pensant tout savoir déjà, vous me prêtiez mal l'oreille, je ne dis pas à des instructions que je ne me flatte pas d'être en mesure de vous donner, mais à des voeux sincères qui n'ont pas besoin d'être accompagnés d'une grande science (ce n'est pas l'habileté, c'est l'amitié qui fait les veaux) ; je crains que vous ne vous fâchiez peut-être, si je ne vous félicite pas sur votre sagesse, au lieu de me remercier quand je la demande pour nous: je souhaite que vous l'obteniez. Cependant si, tout chargé que je sois du fardeau épiscopal, je vous rends grâces de m'indiquer, au delà des mers, Bonose et Jason, savants hommes selon vous, et dont les entretiens me seraient grandement profitables; si je vous remercie de m'avoir adressé, avec une bonté pleine de sollicitude, le livre d'un de vos évêques que vous jugez très-propre à dissiper mes ténèbres : combien n'est-il pas plus juste que vous me permettiez de vous souhaiter ce que nul effort de génie humain ne peut donner, et que Dieu seul peut accorder ! « Nous n'avons pas reçu, dit l'Apôtre, l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous sachions quels dons Dieu nous a faits : nous les annonçons, non point dans les savantes paroles de la sagesse humaine, mais selon la doctrine de l'Esprit, et traitons spirituellement les choses spirituelles avec

 

1. I Cor. III,  12-14.

 

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les spirituels. Mais l'homme animal n'entend « point ce qui est de l'Esprit de Dieu : c'est folie pour lui (1). »

2. J'aimerais donc mieux, si c'était possible, chercher avec vous jusqu'où va le sens de ces mots « l'homme animal, » afin que, si nous nous sommes élevés au-dessus, nous puissions nous réjouir d'atteindre, par quelque côté, à ces vérités immuables qui dépassent l'intelligence humaine. Il faut prendre garde que ce ne soient les jugements de l'homme animal qui nous fassent paraître une folie l'égalité du Fils et du Père; car c'est de l'homme animal qu'il est dit que les choses de l'Esprit de Dieu lui semblent une folie. Quoique cette majesté, plus haute que toute chose, accessible à la pensée des spirituels , échappe aux langues d'ici-bas, il me semble pourtant aisé de voir que celui-là n'a pas été fait par lequel tout a été fait et sans lequel rien n'a été fait. Car s'il a été fait par lui-même, il était avant d'être fait, autrement il n'aurait pu se faire ; ce qui est aussi faux à penser qu'absurde à dire. S'il n'a pas été fait par lui-même, il ne l'a pas été du tout, puisque « tout ce qui a été fait l'a été par lui : car toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait (2). »

3. Je m'étonne qu'on fasse si peu attention au soin particulier qu'a pris l'Evangéliste de s'exprimer de manière à couper court à tout subterfuge; il ne s'est pas contenté de dire

« Toutes choses ont été faites par lui, » mais il a voulu ajouter : « et sans lui rien n'a été fait. » Quant à moi, malgré l'épaisseur de mon esprit et de mes ténèbres, et quoique mon âme ne puisse contempler qu'avec un oeil malade l'incomparable et ineffable excellence du Père et du Fils, j'entends sans difficulté ce que l'Evangile nous a ainsi marqué d'avance : ce n'est pas pour que nous comprenions cette divinité, c'est pour nous avertir de ne pas nous vanter témérairement de comprendre ce qui dépasse notre pensée. Car si toutes choses ont été faites par le Verbe, tout ce qui n'a pas été fait par lui n'a pas été fait; or le Fils n'a pas été fait par lui-même, il n'a donc pas été fait. Nous sommes forcés par l'Evangéliste de croire que tout a été fait par le Fils de Dieu: il nous force donc aussi de croire que le Fils n'a pas été fait. Si sans lui rien n'a été fait, lui-même n'est donc rien, puisqu'il a été fait sans lui. Si c'est un sacrilège de le penser, il nous faut

 

1. Jean, I, 3. — 2. Is. LIII, 8.

 

 avouer qu'il n'a pas été fait sans lui ou bien qu'il na pas été fait. Or, nous ne pouvons pas dire qu'il ait été fait sans lui. Car s'il s'est fait lui-même, il était donc avant d'être; et s'il a aidé un autre à le faire, il fallait exister déjà pour prêter son aide à celui-ci. Reste donc à dire qu'il a été fait sans lui. Mais tout ce qui a été fait sans lui n'est rien ; donc, ou le Fils n'est rien, ou il n'a pas été fait. Mais on ne peut pas dire qu'il ne soit rien; il n'a donc pas été fait. Et s'il n'a pas été fait, et qu'il soit le Fils cependant, il est donc né sans aucun doute.

4. « Comment, dites-vous, le Fils a-t-il pu naître égal au Père de qui il est né ? » C'est ce que je ne puis expliquer, et je laisse le prophète s'écrier :  « Qui racontera sa génération (1)? » Si vous pensez qu'il faut entendre ici la génération humaine par laquelle le Fils de Dieu est né d'une Vierge, examinez-vous vous-même, interrogez votre âme; lorsque la génération humaine est elle-même un mystère, oserez-vous essayer de vous rendre compte de la génération divine? Vous ne voulez pas que je dise que le Fils est égal au Père; pourquoi ne dirais-je pas comme l'Apôtre ? Il nous déclare que Jésus-Christ « n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu (2). » Quoique l'Apôtre n'ait point expliqué cette égalité divine à des hommes dont le coeur n'était point encore assez pur, il a marqué néanmoins dans le Verbe ce que la pureté de l'âme serait capable de découvrir. Travaillons donc à effacer de notre coeur toute souillure, afin qu'à force de pureté notre oeil intérieur devienne assez pénétrant pour voir ces merveilles : « Heureux ceux qui ont le coeur pur, a dit le Seigneur, parce qu'ils, verront Dieu (3). » C'est ainsi qu'échappant aux images grossières de l'homme animal, nous monterons à cette sérénité lumineuse qui nous permettra de découvrir ce que nulle parole ne peut dire.

5. Si j'ai le loisir et le pouvoir de répondre au livre que vous avez bien voulu m'envoyer, vous reconnaîtrez, je crois, qu'on est d'autant moins revêtu de la lumière de la vérité qu'on se flatte davantage de la contempler et de la montrer sans voile. Pour ne citer que ce seul endroit du livre que vous m'avez adressé, et qui m'a paru déplorable, comment laisser dire à votre auteur qu'il a dépouillé la vérité de tout ce qui la couvrait, et qu'il la montre à qui veut la voir lorsque saint Paul nous dit :

 

1. Philip. II. 6. — 2. Matth. V. 7. —  3. I Cor. XIII, 12.

 

 

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« Maintenant nous voyons comme dans un miroir et en énigme, mais alors nous verrons face à face ? » Si votre auteur avait. dit : Nous voyons la vérité à découvert, il n'y aurait rien de plus aveugle qu'une aussi orgueilleuse prétention ; il ne se borne pas à dire nous voyons, mais : nous montrons; de sorte que ce n'est pas assez de prétendre que la vérité se découvre à l'esprit, on veut encore qu'elle demeure pleinement soumise à la puissance de là parole humaine. Beaucoup de choses se disent sur l'ineffabilité de la Trinité; ce n'est pas pour l'expliquer, car alors elle cesserait d'être ineffable, mais c'est afin qu'après ces inutiles efforts de la parole humaine on comprenne que la Trinité demeure au-dessus de toute explication.

Voilà une lettre déjà trop longue, d'autant plus que la vôtre m'a averti qu'il fallait être court. Vous avez voulu autoriser votre brièveté par la coutume des anciens ; vous pourrez toutefois ne pas trouver étrange que j'aie été moins court que vous, si vous vous rappelez l'étendue de quelques-unes des lettres de Cicéron : je cite cet ancien parce que vous avez invoqué son exemple.

 

 

 

 

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