LETTRE CCLVIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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LETTRE CCLVIII.

 

Martien était un ami des premières années de saint Augustin; mais il était resté païen, malgré l'exemple et les exhortations de notre Saint. Enfin, vint le jour où Martien entra dans la voie chrétienne; à cette nouvelle, l'évêque d'Hippone fut heureux; il écrivit à son ami la lettre suivante; on verra ce qu'il dit de l'amitié et des grandes conditions sans lesquelles toute amitié demeure incomplète.

 

AUGUSTIN A SON HONORABLE SEIGNEUR, A SON CHER ET BIEN-AIMÉ FRÈRE DANS LE CHRIST, A MARTIEN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

 

1. Je m'arrache ou plutôt je me dérobe à mes occupations pour vous écrire , à vous mon ancien ami, que je n'avais pas cependant, tant que je ne vous avais pas dans le Christ. Vous savez comment a défini l'amitié celui qu'on a appelé (1) le plus éloquent des Romains : « L'amitié, dit-il, et il a raison, l'amitié est une douce et affectueuse conformité de sentiments sur les choses divines et humaines (2). » Mais vous, mon bien cher, vous vous entendiez autrefois avec moi sur les choses humaines , quand je cherchais à en jouir comme le vulgaire ; dans cette poursuite des biens humains, dont je me repens, je vous trouvais au premier rang de ceux qui favorisaient mes desseins; vous et mes autres amis, vous enfliez avec le vent de vos louanges les voiles de mes passions. Nul rayon des choses divines ne m'éclairait alors, et notre amitié demeurait défectueuse dans ses côtés les plus importants : c'était une douce et

 

1. Cicér. Let. 20. — 2. Lucain, livre V.

 

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affectueuse conformité de sentiments, mais uniquement sur les choses humaines.

2. Et depuis que je cessai de désirer les biens humains , votre persistante amitié me souhaitait la santé et les félicités temporelles, comme le monde a coutume de le faire. C'est ainsi que notre union se continuait pour les choses de ce monde. Quelle est ma joie maintenant, et comment l'exprimer? J'ai à présent pour ami véritable celui que j'ai eu longtemps pour ami d'une certaine manière. Il se joint à nos sentiments l'accord sur les choses divines; ce n'est pas uniquement dans la vie présente que votre douce bienveillance est désormais avec moi, c'est par l'espérance de la vie éternelle. Vues de la hauteur des pensées de Dieu, les choses humaines ne sauraient plus être entre nous le sujet d'opinions différentes; nous ne les prendrons que pour ce qu'elles valent; nous ne les condamnerons pas toutefois avec ce certain mépris qui serait injurieux pour le Créateur du ciel et de la terre. Ainsi il arrive que des :unis, en désaccord sur les choses divines , ne peuvent plus être pleinement et véritablement d'accord sur les choses humaines. Il est impossible qu'on juge bien de celles-ci quand on méprise celles-là, et qu'on aime l'homme comme il faut l'aimer, lorsqu'on est sans amour pour celui qui a fait l'homme. Je ne vous dirai donc pas que vous n'étiez mon ami qu'à moitié, et que maintenant vous l'êtes tout a fait; mais, autant que la raison me le montre, vous n'étiez pas même mon ami à moitié, quand vous ne m'aimiez pas véritablement, même en ce qui touche les choses humaines. Car vous n'étiez pas encore avec moi dans les choses divines, par lesquelles on juge bien des choses humaines; vous n'y étiez point à l'époque ou je n'y étais pas moi-même, ni depuis que j'ai commencé à goûter ces vérités pour lesquelles vous ne témoigniez que de l'éloignement.

3. Ne vous fâchez pas, et ne trouvez pas absurde si je vous dis qu'au temps où le m'attachais avec tant d'ardeur aux vanités de ce monde, vous n'étiez pas encore mon ami, quoique vous parussiez beaucoup m'aimer; alors je ne m'aimais pas moi-même, j'étais plutôt mon ennemi, car j'aimais l'iniquité, et c'est avec vérité qu'il est écrit dans les Livres saints : «Celui qui aime l'iniquité, n'aime pas son âme (1). » Quand je haïssais mon âme, comment

 

1. Ps. X, 6.

 

aurais-je pu avoir un véritable ami, puisqu'il me souhaitait les choses sous l'empire desquelles je restais mon propre ennemi? Mais après que la bonté et la grâce de notre Sauveur ont brillé devant moi, non selon mes mérites, mais selon sa miséricorde, vous en êtes demeuré éloigné; et comment alors auriez-vous pu être mon ami, puisque vous ignoriez entièrement par où je pouvais être heureux, et que vous ne m'aimiez pas dans celui en qui je commençais à m'aimer moi-même?

4. Grâces soient donc rendues à Dieu qui daigne enfin faire de vous mon ami. C'est maintenant qu'il y a entre vous et moi une douce et affectueuse conformité de sentiments sur les choses divines et humaines, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui devient le fondement de notre véritable paix, et qui a renfermé en deux préceptes tous les divins enseignements, lorsqu'il a dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, et de toute ton âme et de tout ton esprit; et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Dans ces deux commandements sont compris toute la loi et tous les prophètes (1). » Le premier commandement forme le doux et affectueux accord sur les choses divines; le second établit le parfait accord sur les choses humaines. Si nous nous attachons fortement à ces deux commandements, notre amitié sera véritable et éternelle; elle ne nous unira pas seulement l'un à l'autre, mais encore elle nous unira à Dieu.

5. Pour arriver à cette fin, j'exhorte votre sagesse à recevoir sans retard les sacrements des fidèles; cela convient à votre âge; et, je le crois aussi, à la gravité de vos moeurs. Je me souviens qu'au moment où nous allions nous quitter, vous me citâtes ce vers de Térence, où je trouvais un enseignement utile et opportun, quoiqu'il fût tiré d'une comédie:

 

« A partir de ce jour, il faut une autre vie, il faut d'autres moeurs (2). »

 

Si alors vous me disiez cela sincèrement, comme je ne dois pas en douter, vous vivez sûrement aujourd'hui de manière à vous rendre digne de recevoir par le baptême le pardon

 

1. Matth. XXII, 37-40.

2. Nunc hic dies vitam aliam affert, alios mores postulat. (Adrienne, acte II scène 2).

On sait que le système de versification de Térence se confondrait aisément avec de la prose.

 

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de vos fautes passées. Car il n'y a personne que le Christ à qui le genre humain puisse dire :   

« Sous un chef tel que vous, s'il subsiste des traces de notre crime, elles seront effacées, et la terre ne connaîtra plus l'effroi (1). »

 

Virgile avoue avoir emprunté ceci aux chants de Cumes, c'est-à-dire aux chants sibyllins; peut-être cette prophétesse avait-elle appris en esprit quelque chose de l'unique Sauveur du monde, et elle avait été forcée de l'avouer (2).

Voilà, mon honorable seigneur, mon cher bien-aimé frère en Jésus-Christ, le peu que j'ai trouvé à vous écrire en échappant un moment au poids de mes travaux, et peut-être ce peu vous semblera-t-il quelque chose : je désire que vous me répondiez, et que vous m'appreniez si vous avez donné ou sï vous allez donner votre nom pour être inscrit au nombre de ceux qui demandent le baptême. Que le Seigneur notre Dieu, en qui vous croyez, vous conserve en ce monde et dans l'autre, mon honorable seigneur, mon cher et bien-aimé frère dans le Christ.

 

1.

Te duce si qua manant sceleris vestigia nostri,

Irrita perpetua solvent formidine terras.

Virgile, Eclog. 4.

 

Saint Augustin a cité ces deux vers de Virgile et avec les mêmes pensées dans deux autres lettres, l'une la CIV, adressée à Nectarius, l'autre, la CXXXVII, adressée à Volusien.

 

2. Les livres Sibyllins, dont il ne reste rien ou presque rien, ont bien réellement existé ; mais c'est dans les livres Sibyllins, faits après coup, qui on a trouvé quelque chose comme des révélations chrétiennes. Saint Augustin prête à Virgile des intentions prophétiques qu'il n'avait pas et Virgile ne nous semble pas avoir avoué nulle part qu'il ait emprunté des chants Sibyllins les deux vers où l'évêque d'Hippone croit voir une aspiration vers le Rédempteur de l'univers. Cela n'empêche pas que le monde romain au temps d'Auguste ait vaguement attendu un libérateur.

 

 

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