CONTRE LA DOCTRINE DES ARIENS.
Traduction de M. l'abbé BARDOT.
I. Je réponds dans cette controverse aux
arguments précédents de ceux qui reconnaissent à la vérité, que Notre-Seigneur
Jésus-Christ est Dieu, mais qui ne veulent pas reconnaître qu'il est Dieu véritable, un
seul Dieu avec le Père; et qui nous introduisent ainsi deux dieux de natures diverses et
inégales, un Dieu véritable et un autre qui ne l'est pas ; contrairement à cette parole
de l'Ecriture : « Ecoute, Israël; le Seigneur ton Dieu est un Seigneur unique
(1) ». Car s'ils prétendent que cette parole doit s'entendre du Père, il s'ensuit
que le Christ n'est point notre Seigneur et notre Dieu. S'ils veulent l'entendre du Fils,
la conséquence sera la même à l'égard du Père. S'ils l'entendent de l'un et de
l'autre, le Père et le Fils sont nécessairement notre Dieu et Seigneur unique. Et ainsi
il ne faut attribuer à ces paroles de Jésus-Christ rapportées dans l'Evangile : Ut cognoscant te unum verum Deum, et quem misisti Jesum Christum
(2), d'autre sens que celui-ci: « Afin qu'ils reconnaissent que vous a et Jésus-Christ
envoyé par vous, êtes Dieu unique et véritable ». Car l'apôtre saint Jean a dit aussi
du Christ : « Il est lui-même le Dieu véritable et la vie éternelle (3) ».
II. De même quand ils disent que le
Christ a été formé avant tous les siècles par la volonté de Dieu son Père, ils sont
forcés d'avouer que le Fils est coéternel au Père. Car si le Père n'a pas toujours eu
le Fils, il fut donc antérieurement à celui-ci un temps où le Père était seul et sans
lui. Mais comment le Fils existait-il avant tous les siècles, si avant lui il fut un
temps où le Père était sans lui? Le Fils est donc, sans aucun doute, coéternel au
Père, s'il a existé lui-même avant tous les temps (car on ne peut pas entendre
autrement ces paroles : «Au commencement était le Verbe », et ces autres : « Tout
a été fait par lui (4) » ; le temps, en effet, ne peut pas exister sans quel
que mouvement de la créature, et ainsi
nous reconnaissons que le temps même a été fait par Celui par qui tout a été fait).
Mais ils disent qu'il a été formé par la volonté du Père, afin précisément de ne
pas dire qu'il est Dieu de Dieu, égal, engendré et coéternel. Nulle part cependant ils
ne lisent que « le Fils a été formé par la volonté du Père avant tous les
siècles ». Mais ils s'expriment ainsi afin que la volonté du Père, par laquelle
ils prétendent qu'il a été formé, paraisse lui être antérieure. Et voici quelle est
ordinairement leur manière de discuter : ils demandent si le Père a engendré le Fils
volontairement ou contre sa volonté; si on répond qu'il l'a engendré volontairement,
ils disent que la volonté du Père est donc antérieure. Il est tout à fait impossible
de répondre qu'il l'a engendré contre sa volonté. Mais pour leur faire comprendre
l'inanité de leurs paroles, il faut leur demander à eux-mêmes si Dieu le Père est Dieu
volontairement ou contre sa volonté. Car ils n'oseront pas dire qu'il est Dieu malgré
lui. Si donc ils répondent qu'il est Dieu volontairement, il faut de cette manière leur
rendre visible l'ineptie de leur raisonnement, dont la conclusion peut être que la
volonté de Dieu est antérieure à Dieu même : où trouver en effet un langage plus
insensé ?
III. Ils disent ensuite que, «
conformément à la volonté et au commandement du Père, il a, par sa propre puissance,
donné l'être aux choses célestes et terrestres, aux choses visibles et invisibles, aux
corps et aux esprits, lorsque rien n'existait encore ». Ici nous leur demandons si
lui-même aussi a été fait par le Père, lorsque rien n'existait, c'est-à-dire s'il a
été fait de rien ? S'ils n'osent répondre affirmativement, il est donc Dieu de Dieu,
puisqu'il n'a pas été fait de rien par Dieu. Or, cette conclusion prouve l'unité et
l'identité de nature entre le Père et le Fils. Car, si un homme, un animal, un oiseau,
un poisson (544) peuvent engendrer des êtres de même nature, Dieu a nécessairement
aussi ce pouvoir. Mais s'ils osent se précipiter dans un nouvel abîme d'impiété, et
dire que le Fils unique de Dieu même a été formé de rien par le Père ; qu'ils
cherchent donc par qui le Père a fait de rien le Fils. Car le Fils n'a pu être fait par
lui-même : autrement il aurait existé déjà avant d'être fait, afin d'être
précisément celui par qui il serait fait lui-même. Et qu'avait-il donc besoin d'être
fait, s'il existait déjà? ou comment a-t-il pu être, fait
afin d'exister, s'il existait déjà avant d'être fait? Mais si le Père l'a fait par
quelque autre, quel peut être cet autre même, puisque tout a été fait par lui ? Si
enfin le Père l'a fait sans intermédiaire, comment le Père a-t-il pu faire quelque
chose sans intermédiaire, puisque tout a été fait par son Fils, c'est-à-dire par son
Verbe ?
IV. « Avant qu'il eût fait l'univers »,
disent-ils, « il était établi Dieu et Seigneur, Roi et
Créateur de toutes les choses futures, dont il avait une prescience naturelle, et
dans l'exécution desquelles il attendait toujours les ordres de son Père; c'est lui
aussi qui par la volonté et le commandement du Père est descendu du ciel et est venu en
ce monde, comme il le dit lui-même : Car je ne suis point venu de moi-même, mais c'est
lui qui m'a envoyé (1) ». Je voudrais que nos adversaires disent s'ils établissent deux
créateurs. S'ils n'osent pas tenir ce langage (car il n'y a qu'un seul Créateur, puisque
toutes choses sont de lui et par lui et en lui (2) ; la Trinité elle-même est un Dieu
unique, et il n'y a qu'un seul Dieu comme il n'y a qu'un seul Créateur), que signifient
dans leur bouche ces paroles : Le Fils a créé toutes choses par l'ordre du Père,
comme si le Père, sans rien créer lui-même, avait seulement ordonné que tout fût
créé par le Fils ? Que ceux qui jugent selon la chair, cherchent par quelles autres
paroles le Père a intimé cet ordre à son Verbe unique. Car, dans les inventions
fantastiques de leur coeur, ils se créent comme deux personnages qui, bien que très-rapprochés l'un de l'autre, occupent cependant chacun une
place spéciale, et dont l'un commande et l'autre obéit. Ils ne comprennent pas que cet
ordre même, donné par le Père pour que tout fût fait, n'est pas distinct de la parole
du Père, par laquelle tout a été fait.
Quant à la mission donnée au Fils parle Père, on ne peut pas la
nier. Mais qu'ils considèrent, s'ils le peuvent, comment le Père a envoyé Celui avec
qui il est venu lui-même. Car il n'a pas menti, Celui qui a dit : « Je ne suis point
seul, parce que le Père est avec moi (1) ». Au reste, qu'ils entendent cette mission
comme il leur plaira; est-ce que la diversité de nature résulte nécessairement de ce
que le Père envoie et de ce que le Fils est envoyé ? A moins peut-être que le pouvoir
accordé à un homme d'envoyer un autre homme, son fils d'une seule et même nature,
n'appartienne point à Dieu, parce que la séparation qui se forme entre l'homme envoyé
et l'homme qui envoie, n'est plus possible quand il s'agit de Dieu. Mais le feu envoie son
éclat, quoique cet éclat envoyé ne puisse pas être séparé du feu qui l'envoie :
cependant comme il s'agit ici d'une créature visible, elle ne saurait être, sous tous
ses rapports, cour parée à l'objet dont nous parlons. Car, lorsque le feu envoie son
éclat, celui-ci s'étend à une distance où le feu ne s'étend pas; et parlé même
l'éclat du feu projeté par une lampe, s'il avait l'usage de la parole, ne pourrait pas,
sur la muraille où il est parvenu sans le feu de la lampe, dire avec vérité : Le feu
qui m'a envoyé est avec moi; tandis que le Fils envoyé parle Père a pu dire : « Mon
Père est avec moi ». Cette mission donnée au Fils parle Père étant donc tout à fait
au-dessus de la portée de nos discours, inaccessible même à toutes nos pensées, nos
adversaires n'y découvrent aucune raison pour démontrer que le Fils est d'une nature
différente et inférieure; d'autant plus que la mission donnée à un homme par un autre
homme, ne démontre point par elle-même la différence de nature entre celui qui envoie
et celui qui est envoyé.
Mais on peut encore entendre ceci dans un autre sens. Cette mission
serait attribuée au Fils de la part du Père, précisément parce que le Fils, et non
point le Père, est apparu aux hommes revêtu d'une chair. En effet, qui est envoyé là
où il est ? et en quel lieu ne se trouve pas la sagesse de
Dieu, c'est-à-dire le Christ, puisqu'il est écrit « qu'elle atteint d'une extrémité
à l'autre avec force, et qu'elle dispose tout avec douceur ? » Si donc le Fils même est
en tous lieux, comment pouvait-il être envoyé là où il n'était pas, si ce n'est en
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apparaissant sous une forme qu'il n'avait
pas encore eue? Cependant nous lisons aussi que le Saint-Esprit a été envoyé, quoique
assurément il ne se soit point uni hypostatiquement à la
nature humaine. Et il a été envoyé, non-seulement par le
Fils, ainsi qu'il est écrit : « Lorsque je m'en serai allé, je vous
l'enverrai (1) » ; mais encore par le Père, suivant cette autre parole : « Celui que
mon Père enverra en mon nom (2) » : ce qui montre que le Saint-Esprit n'a pas été
envoyé par le Père sans le Fils, ni par le Fils sans le Père, mais par tous deux
ensemble ; car les oeuvres de la Trinité sont inséparables. Le Père seul, dans
l'Écriture, n'est pas envoyé, parce que seul ii n'a pas de
principe de qui il soit engendré ou dont il procède. Et conséquemment cette absence
exclusive de mission attribuée au Père ne vient point d'une différence de nature qui
n'existe pas dans la Trinité, mais de sa qualité même de principe : comme l'éclat ou
la chaleur n'envoie point le feu, tandis que le feu envoie et l'éclat et la chaleur. Mais
ces deux objets sont loin d'être semblables, et, parmi les créatures spirituelles ou
corporelles, on n'en trouve aucune qui puisse être justement comparée avec cette
Trinité, qui est Dieu même.
V. Ils disent encore: a Et parce que,
parmi tous les degrés des êtres spirituels et raison« nables, l'homme paraissait en sa
qualité d'être corporel et fragile, un peu abaissé au-dessous des anges (3) ; de peur
qu'il ne se a regardât comme une chose sans prix et qu'il ne désespérât de son salut,
le Seigneur Jésus, pour honorer son ouvrage, a daigné prendre un corps humain, et il a
montré que l'homme n'est point une chose vile, mais précieuse, a suivant cette parole de
l'Écriture: L'homme est grand et précieux (4). Et il a daigné ainsi rendre héritier de
son Père, l'homme seul comme son propre cohéritier, afin de compenser par cette
supériorité d'honneur a l'infériorité de la nature humaine ». Ils veulent, par ces
paroles, faire entendre que le Christ a pris un corps sans prendre une âme humaine. C'est
précisément l'hérésie des Apollinaristes; et nous voyons
que ceux-là aussi, c'est-à-dire les Ariens, dans leurs discussions, admettent non-seulement qu'il y a dans la Trinité des natures différentes,
mais encore
que le Christ n'a point une âme humaine :
au reste, la suite de cette controverse le prouvera d'une manière plus évidente encore.
Pour le moment, voici notre réponse aux paroles que nous venons de citer, et qui leur
appartiennent : Qu'ils remarquent de nouveau que l'épître aux Hébreux applique au
Christ ce passage de l'Écriture : « Vous l'avez abaissé un peu au-dessous des anges (1)
» ; et ils comprendront que ces autres paroles : « Mon Père est plus grand que moi (2)
», n'établissent point une distinction et une inégalité de nature entre le Père et le
Fils, mais plutôt, que le Fils, prenant la nature d'esclave avec ces faiblesses qui l'ont
assujetti aux souffrances et à la mort, est devenu inférieur aux anges mêmes.
Ils ajoutent : « Lorsque est venue la
plénitude des temps, dit l'Apôtre, Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme (3). Celui
qui a pris une chair par la volonté du Père, est le même qui a, par la volonté et le
commandement de ce même Père, vécu dans un corps, suivant ses propres paroles : Je suis
descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a
envoyé (4). C'est lui encore qui, baptisé à
a l'âge de trente ans parla volonté du Père, manifesté par la voix et le témoignage
de ce même Père (5), prêchait l'Évangile du royaume des cieux par la même volonté et
a le même commandement, comme il le déclare : Il faut que je prêche l'Évangile aux a
autres villes; car c'est pour cela que j'ai été envoyé (6) ; et ailleurs : Il m'a
prescrit lui-même ce que je dois dire, ou ce dont je dois parler (7). Et ainsi par la
volonté et le commandement du Père il a marché à grands pas vers sa passion et sa
mort, conformément à ces paroles : Mon Père, que ce calice passe loin de moi ! toutefois non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez (8). L'Apôtre nous assure pareillement, qu'il s'est fait obéissant au
Père jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix (9) ». Que s'efforcent-ils de
persuader par ces témoignages des saintes Écritures, sinon qu'il y a différence de
nature entre le Père et le Fils, par la raison que ces textes nous montrent le Fils
obéissant au Père? Cependant ils ne raisonneraient
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certes pas ainsi à l'égard des hommes
car quand un fils obéit à son Père, homme comme lui, leur nature n'est pas différente
pour cela.
VI. Du reste, ces paroles mêmes de
Jésus-Christ : «Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la
volonté de celui qui m'a envoyé (1) », se rapportent à un fait particulier. Le premier
homme, Adam, dont l'Apôtre dit : « Le péché est entré dans le monde par un seul homme
et la mort par le péché, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui
tous ont péché », le premier homme, dis-je, en faisant sa volonté, et non pas la
volonté de celui par qui il avait été fait, rendit coupable et digne de châtiment le
genre humain tout entier, sa race flétrie. C'est pourquoi celui qui devait être notre
libérateur, a par une raison contraire fait non pas sa volonté, mais la volonté de
celui par qui il a été envoyé. Ici, en effet, l'expression : sa volonté, doit être
entendue dans le sens d'une volonté personnelle opposée à la volonté divine. Car,lorsque nous obéissons à Dieu et que, à raison de cette
obéissance, on dit que nous faisons la volonté de Dieu, nous n'agissons pas en cela
contre notre volonté, mais bien volontairement; et par là même, si nous agissons
volontairement, comment est-il vrai que nous ne faisons pas notre volonté, sinon parce
que ces mots : notre volonté, lorsque l'Ecriture les emploie, désignent une
volonté personnelle opposée à la volonté de Dieu? Cette volonté a existé dans le
premier homme, elle n'a -pas existé en Jésus-Christ, et c'est pour cela que nous avons
reçu la mort dans le premier et la vie dans le second. Car on peut sans exagération
appliquer ces expressions de vie et de mort à la nature humaine; dont la désobéissance
a fait naître en elle-même cette volonté personnelle opposée à la volonté de Dieu.
Du reste, quant à la divinité du Fils, la volonté du Père et la sienne ne sont qu'une
seule et même volonté; et elles ne peuvent en aucune manière être différentes, la
nature de la Trinité étant immuable dans toute son étendue. Mais le Médiateur entre
Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme (2), pour ne pas faire cette volonté propre,
opposée à Dieu, n'était pas seulement homme, il était Dieu et homme. Et par ce
privilège admirable et unique, la nature
humaine pouvait être en lui exempte de
toute espèce de péché. Il s'exprime donc ainsi: « Je suis descendu du ciel, non pour
faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui.m'a envoyé », parce que
étant descendu du ciel, c'est-à-dire étant à la fois Dieu et homme, son obéissance
devait être parfaite et absolument exempte de toute faute de la part de l'homme qui
était en lui. Ainsi il montre qu'il y a unité de personne entre les deux natures, entre
la nature de Dieu et la nature de l'homme; car s'il établissait ici deux personnes, il
n'y aurait plus une trinité, mais bien une quaternité. Il y a donc en Jésus-Christ deux
substances et une seule personne, et c'est pour cela que ces paroles : « Je suis descendu
du ciel », se rapportent à la suprême excellence de Dieu, tandis que celles-ci : « Non
pour faire ma volonté », ajoutées à cause d'Adam, qui a fait sa.volonté, se
rapportent à l'obéissance de l'homme. Et bien que le Christ soit à l'un et l'autre,
c'est-à-dire Dieu et homme, néanmoins son obéissance, qui est opposée à la
désobéissance du premier homme, est pour lui un sujet de louanges en tant qu'il est
homme. De là ces paroles de l'Apôtre : « Car, de même que parla désobéissance
d'un seul homme, beaucoup ont été constitués pécheurs; de même aussi, par
l'obéissance d'un seul, beaucoup seront constitués justes (1) ».
Cependant cette expression: « D'un
homme », n'exclut pas, dans la pensée de saint Paul, Dieu qui a pris la nature
humaine; par la raison que, comme je l'ai dit, et comme ou ne saurait trop le répéter,
il y a unité de personne. Car le Fils de Dieu par nature avant tous les temps et le Fils
de l'homme, qui lui a été uni dans le temps par une faveur gratuite, ne sont qu'un seul
Christ : et celui-ci n'a pas été uni de telle sorte que son union fût postérieure à
sa création, mais il a été créé par cette union même. Et ainsi, comme on ne doit
voir qu'une seule personne dans l'une et l'autre nature, on dit que le Fils de l'homme est
descendu des cieux, quoiqu'il soit sorti du sein d'une vierge qui vivait sur la terre; on
dit pareillement que le Fils de Dieu a été crucifié et enseveli, quoiqu'il ait subi
cette double épreuve non pas dans sa divinité même par laquelle il est Fils unique
coéternel au Père, mais dans la faiblesse de sa nature humaine.
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Car il a dit lui-même que le Fils de l'homme est descendu du ciel,
ainsi que nous le lisons
en saint Jean: « Personne n'est monté au
ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel (1)
», Nous confessons tous aussi dans le symbole que le Fils unique de Dieu a été
crucifié et enseveli. C'est pour cela que l'Apôtre dit aussi : « S'ils l'avaient connu,
jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de la gloire (2) ». Ailleurs le bienheureux
Apôtre nous montre cette unité de la personne de Jésus-Christ Notre-Seigneur,
subsistant dans l'une et l'autre nature, cest-à-dire dans la nature divine et dans
la nature humaine, de telle sorte qu'elles se communiquent mutuellement leur nom même, la
nature divine à la nature humaine et la nature humaine à la nature divine. Voulant, par
l'exemple du Christ, nous exhorter à une humilité miséricordieuse : « Ayez en vous,
dit-il, les sentiments qu'avait en lui Jésus-Christ, lequel étant de la nature de Dieu,
n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu; mais il s'est anéanti
lui-même, prenant la nature d'esclave, étant devenu semblable aux hommes et étant
regardé comme un homme par les dehors. Il s'est humilié lui-même, s'étant fait
obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix (3) ». Le nom de Christ lui
vient de ces paroles prophétiques : « Dieu, votre Dieu vous a oint de l'huile de
l'allégresse avant ceux qui y participent avec vous (4)
» ; et conséquemment si « prenant la nature d'esclave il a été regardé comme un
homme par sa forme extérieure », laquelle assurément a commencé dans le temps, cela se
rapporte à la nature humaine qu'il a revêtue; et cependant c'est précisément de ce
même Christ qu'il a été dit : « Lorsqu'il était de la nature de Dieu »,
c'est-à-dire lorsque étant de la nature de Dieu, avant d'avoir pris la nature d'esclave,
il n'était pas encore Fils de l'homme, mais Fils de Dieu, égal au Père, non par
usurpation, mais par nature. Car il devait son élévation non point à l'usurpation, mais
à sa naissance; et c'est pourquoi il n'y avait rien en elle que de véritable. Il
n'était donc pas encore le Christ, mais il a commencé à l'être lorsqu'il s'est
anéanti lui-même, non en perdant la nature de Dieu, mais en prenant la
nature d'esclave. Cependant, si nous
demandons quel est celui « qui, étant de la nature de Dieu n'a point cru que ce fût une
usurpation de se faire égal à Dieu », l'Apôtre nous répondra : « C'est Jésus-Christ
». Et ainsi sa divinité a reçu ce nom de son humanité. De même si nous demandons quel
est celui « qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix
», on nous répondra avec une justesse parfaite : C'est celui « qui, étant de la nature
de Dieu, n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu » ; et
conséquemment son humanité a reçu aussi ce nom de sa divinité. Et cependant il se
révèle toujours comme un seul et même Christ, géant d'une double substance; dans l'une
obéissant, dans l'autre égal à Dieu; Fils de l'homme par la première, Fils de Dieu par
la seconde; il peut dire en un sens: « Le Père est plus grand que moi (1) » ; et en un
autre sens : « Mon Père et moi ne sommes qu'un (2) »; en un sens il ne fait pas sa
volonté, mais la volonté de celui par qui il a été envoyé; et dans un autre sens, «
comme le Père réveille les morts et les rend à la vie, ainsi le Fils donne la vie à
ceux à qui il veut (3) ».
VII. Ils poursuivent en ces termes : «
C'est lui encore qui, suspendu à la croix, laissa entre les mains des hommes, par la
volonté et le commandement du Père, le corps humain qu'il avait reçu de la sainte
Vierge Marie, et qui remit sa divinité entre les mains du Père en disant : Mon Père, je
remets mon esprit entre vos mains (4). Car Marie enfanta un corps qui devait mourir, mais
Dieu immortel engendra un Fils immortel. La mort du Christ ne fut donc pas un
amoindrissement de sa divinité, mais la déposition de son corps. Comme sa génération
d'une Vierge ne fut point une corruption de sa divinité, mais bien l'action de prendre un
corps ; de même aussi dans sa mort il n'y eut pour sa divinité aucune souffrance, aucune
défaillance, mais une séparation d'avec sa chair. Car, si en déchirant un vêtement on
fait tort à celui qui le porte, ceux qui crucifièrent son corps, outragèrent en même
temps sa divinité ». Ainsi, ces expressions qui leur appartiennent le montrent
clairement : ils nient que l'âme humaine elle-même appartienne à l'unité de la
personne du
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Christ; ils reconnaissent seulement en lui son corps et sa divinité.
En effet, ces paroles qu'il prononça, lorsqu'il était suspendu au bois « Mon Père, je
remets mon esprit entre vos mains », ils prétendent qu'on doit les entendre en ce selfs
qu'il remit à son Père sa divinité même, et non pas son esprit humain, c'est-à-dire
son âme. Dans la discussion même qui précède et où ils ont prétendu montrer que le
Christ a fait non pas sa volonté, mais la volonté de son Père, pensant que par cette
raison même il est d'une nature inférieure et différente, ils ont rappelé avec raison
ces paroles qui sont de lui : « Mon Père, que ce calice passe loin de moi; toutefois non
pas ce que je veux, mais ce que vous voulez » ; mais ils n'ont pas voulu citer ces autres
qui sont également de lui: « Mon âme est triste jusqu'à la mort (1) ». Qu'ils nous
permettent donc de leur rappeler les suivantes : « Mon âme est triste jusqu'à la mort ;
j'ai le pouvoir de déposer mon âme (2) ;
personne n'a une plus grande charité .que celui qui donne son âme pour ses amis (3) » ;
et ces autres où les Apôtres ont vu une prophétie qui regarde le Christ
« Vous ne laisserez point mon âme aux enfers (4)». Au lieu de se
raidir contre ces témoignages et d'autres semblables des saintes Ecritures, qu'ils
reconnaissent que le Christ a réuni au Verbe seul engendré, non-seulement
un corps, mais aussi une âme humaine, pour former une seule personne qui est le Christ,
Verbe et homme, mais homme composé d'un corps et d'une âme ; et qu'ainsi le Christ est
à la fois Verbe, âme et corps. Et conséquemment la double substance qui est en lui,
c'est-à-dire la substance divine et la substance humaine doivent être entendues en ce
sens que la seconde soit composée. d'un corps et d'une âme.
Ils hésiteront peut-être encore devant ce texte. « Le Verbe s'est fait chair », dans
lequel il n'est fait aucune mention de l'âme. Mais qu'ils comprennent bien que la chair
est mise ici pour l'homme, la partie désignant le tout par une forme de langage pareille
à celle-ci : « Toute chair viendra à vous », et à cette autre
. « Nulle chair ne sera justifiée par les oeuvres de la loi ». Car l'Apôtre
s'exprimant plus clairement dit en un autre endroit : « Personne ne sera justifié
par la loi (5) » ; et ailleurs encore: « L'homme n'est point justifié
par les oeuvres de la loi (1) ». Ainsi
ces mots: « Toute chair », ont dans la pensée de l'Apôtre le même sens que ceux-ci :
« Tout homme ». D'où il suit que les autres : « Le Verbe s'est fait chair », ont
aussi le même sens que: Le Verbe s'est fait homme. Mais alors même qu'ils ne veulent pas
voir en Jésus-Christ homme, autre chose que son corps humain, car assurément ils ne
nieront pas qu'il soit homme, puisqu'il est dit de lui en termes très-clairs
: « Jésus-Christ homme, seul médiateur entre Dieu et les hommes (2) », j'admire
comment ils prétendent ne pas reconnaître avec nous que ces paroles : « Le Père
est plus grand que moi », ont pu être prononcées à raison de cette nature humaine,
quelle qu'elle soit, et non point à raison de cette autre nature dont il a été dit : «
Le Père et moi nous sommes un ». Quelle que soit en effet la grandeur d'un homme,
souffrirait-on qu'il s'exprimât ainsi : Dieu et moi nous sommes un ? Qui lui ferait un
reproche de dire au contraire : Dieu est plus grand que moi ? C'est ainsi que le
bienheureux apôtre Jean écrivait: « Dieu est plus grand que notre coeur (3) ».
VIII. « Celui, disent-ils, qui par la
volonté et le commandement du Père accomplit fidèlement sa mission, est le même qui
ressuscita, toujours par cette volonté et ce commandement, son propre corps d'entre les
morts; « et qui a été placé par son Père dans la gloire avec ce même corps, comme un
pasteur avec sa brebis, comme un prêtre avec son offrande, comme un roi avec sa pourpre,
comme un Dieu avec son temple ». Il faut demander à ceux qui tiennent ce langage, quelle
brebis le pasteur a ramenée à son Père. Car si c'est une chair sans âme qu'il lui a
ramenée, cette brebis est-elle autre chose qu'une poussière inerte, incapable même de rendre aucune action de grâces ? De quoi en effet peut être
capable un corps sans âme?
IX. Ils poursuivent en disant : « Celui
qui, par la volonté du Père, est descendu et remonté, est le même qui, par cette
volonté et ce commandement, s'est assis à la droite de ce même Père et quia entendu
ces paroles de sa bouche : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je réduise vos
ennemis à vous servir de marchepied (4). Celui qui, par la volonté du Père, s'est assis
à sa droite,
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est celui qui doit, toujours par la même
volonté et le même commandement, venir à la consommation des siècles, comme l'Apôtre
nous le crie en ces termes : Et le Seigneur lui-même, dit-il, au commandement et à la
voix de l'archange, et au son de la trompette ode Dieu, descendra du ciel (1). Celui qui
doit venir par la volonté et le commandement du Père, est le même qui, par cette
volonté et ce commandement, doit juger avec équité le monde entier, et rendre à chacun
selon sa foi et ses oeuvres, ainsi qu'il le dit lui-même : Le Père ne juge personne,
mais il a remis tout jugement au Fils; et encore : Je juge suivant ce que j'entends; et
mon jugement est conforme à la vérité, parce que je ne cherche point «ma volonté,
mais la volonté de Celui qui a m'a envoyé (2) . C'est pourquoi, lorsqu'il juge, il donne
le premier rang à la présence de son Père, et le second à sa propre dignité et à sa
puissance divine : Venez, dit-il, les bénis de mon Père (3). Le Fils est donc le juste
juge; mais l'honneur et l'autorité de ses jugements naissent des lois souveraines du
Père; et la dignité de juste juge appartient au Fils unique de Dieu, comme l'office
d'avocat et de consolateur appartient au Saint-Esprit ». Les réponses que nous
avons données plus haut, conservent encore toute leur force contre ces paroles. Le Fils,
il est vrai, obéit à la volonté et au commandement du Père. Mais parmi les hommes
eux-mêmes, cette obéissance ne prouve aucune différence, aucune inégalité de nature
entre le Père qui commande et le Fils qui obéit. Cependant il y a plus encore. Le Christ
n'est pas seulement Dieu, égal au Père par sa nature divine; il est aussi homme, et le
Père est plus grand que cette nature humaine dont il est non-seulement
le Père, mais le Seigneur même. De là cette parole d'un prophète : « Le Seigneur m'a
dit : Vous êtes mon Fils (4) ». Ici en effet, on voit une substance inférieure que
le Père surpasse en grandeur, une nature d'esclave dont il est le Seigneur. Or, cette
nature humaine qu'il a prise sans perdre sa nature divine, afin de devenir semblable aux
hommes et d'être reconnu comme homme par ses apparences extérieures (5), cette nature
humaine apparaîtra aussi au jugement où le
Christ jugera les vivants et les morts. C'est pour cela qu'il est dit
du Père : « Il ne jugera personne, mais il a remis tout jugement au Fils (1) ». Et
les impies, dont il a été dit : « Ils verront celui qu'ils ont percé (2)», ces impies
verront en effet dans le Christ prêt à les juger alors, la nature du Fils de l'homme;
mais certes ils ne verront pas dans ce même Christ la nature divine qui le rend égal au
Père. Le prophète Isaïe l'a déclaré d'avance : « Que l'impie disparaisse, afin qu'il
ne voie point la splendeur du Seigneur (3) ». C'est aussi le sens de ces paroles :
« Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (4)». Enfin, le
Christ le déclare lui-même en termes très-clairs, lorsqu'il
dit que le Père « lui a donné le pouvoir de juger, parce qu'il est Fils de l'homme
(5) ». Ce n'est donc point parce qu'il est Fils de Dieu : car en cette qualité il
possède avec le Père, de toute éternité, une seule et même puissance ; c'est parce
qu'il est Fils de l'homme, et il a commencé à l'être dans le temps, précisément afin
que cette puissance lui fût donnée aussi dans le temps. Cependant, si l'on s'exprime
ainsi, ce n'est pas qu'il ne se soit point donné lui-même, ou en d'autres termes, que la
nature divine qui est en lui, n'ait point donné cette puissance à la nature humaine qui
lui appartient également; loin de nous cette croyance. Car le Père ne saurait faire quoi
que ce soit, sinon par son Fils unique, conjointement avec le Saint-Esprit lui-même,
puisque les opérations de la Trinité sont inséparables. Conséquemment, si le Père a
donné cette puissance au Fils parce qu'il est Fils de l'homme, il la lui a donnée
réellement par le Fils même, parce qu'il est Fils de Dieu. Car tout a été fait par lui
et rien n'a été fait sans lui. Cependant par honneur et par convenance, il attribue au
Père ce qu'il fait aussi lui-même en tant que Dieu, parce qu'il est Dieu engendré du
Père. Car le Fils est Dieu engendré de Dieu, tandis que le Père est Dieu pareillement,
mais non engendré de Dieu.
« Il a entendu, disent-ils, ces paroles
de la bouche du Père : Asseyez-vous à ma droite, et c'est pour cela qu'il s'est assis à
la droite du Père » : comme s'il eût agi en cela uniquement par l'ordre de son
Père, et non point aussi par sa propre puissance.
550
D'abord si l'on n'entend point ces paroles dans un sens spirituel, le
Père sera donc à la gauche du Fils. Or, la droite du Père est-elle autre chose que
cette félicité éternelle, ineffable où est parvenu le Fils de l'homme lui-même,
lorsque son corps a été élevé à l'état d'immortalité? Car si, au lieu de nous
arrêter à des formes corporelles qui n'existent pas en Dieu, si avec autant de sagesse
que de vérité nous entendons la main de Dieu le Père dans le sens de la puissance qui
exécute, nous l'entendrons par là même du Fils unique par qui tout a été fait, et
dont le prophète Isaïe dit aussi : « Le bras du Seigneur, à qui a-t-il été révélé
(1) ? » Mais comment le Fils entend-il le Père ? Comment plusieurs paroles
sont-elles dites parle Père à sa Parole unique? comment
parle-t-il transitoirement à celui qui est sa parole permanente ? comment
dit-il quelque chose dans le temps à celui qui lui est coéternel et en qui se trouvait
déjà tout ce qu'il dit suivant l'opportunité de chaque temps? Qui osera chercher la
solution de ces problèmes? Qui pourra la trouver? Et cependant : « Le Seigneur a dit à
mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite (2) » ; et par cela seul qu'il l'a dit, il
a été fait ainsi. Lors donc que le Verbe s'est fait chair, cette incarnation même
existait déjà dans le Verbe. Et parce qu'elle existait déjà en lui d'une manière
véritable avant qu'il eût pris une chair, elle a été accomplie d'une manière réelle
lorsqu'il a pris cette chair; parce qu'elle existait déjà dans le Verbe avant tous les
temps, elle a été accomplie en son temps dans une chair. C'est dans cette chair que
celui qui était descendu du ciel sans s'en éloigner, est monté au ciel; c'est dans
cette chair que le bras du Père est assis à la droite du Père; dans cette chair enfin
qu'il descendra pour le jugement « au commandement, à la voix de l'archange et au son de
la trompette de Dieu (3) ».
Ils prétendent que la puissance du Fils
paraît ici moins grande, parce qu'il est dit qu'il descendra « au commandement ». Mais
il faut leur demander quel est ce commandement. Si c'est le commandement du Père, il faut
leur demander de nouveau par quelles paroles momentanées le Père commande à sa Parole
éternelle de descendre du ciel. Car ce commandement même de Dieu, qui aura lieu en son
temps, existait déjà avant tous les temps
dans ce même Verbe de Dieu. Et si le Fils
de Dieu est descendu du ciel en tant qu'il est Fils de l'homme, c'est donc par lui-même
en tant qu'il est Verbe, que l'ordre lui sera donné de descendre du ciel. Car si le Père
ne commande point par. lui, il ne commandera donc point par son
Verbe : ou bien il y aura un autre Verbe par qui il commandera à son Verbe unique. Et
j'admire comment, celui-ci sera unique, dès lors qu'il en existera un autre. Le Père, il
est vrai, a quelquefois adressé au Fils des paroles momentanées, quand par exemple cette
voix sortit de la nuée: « Vous êtes mon Fils bien-aimé » ; non pas cependant afin que
le Fils unique reçut par elles de nouvelles connaissances, mais plutôt ceux à qui il
était nécessaire d'entendre ces paroles. Et par là même le bruit de ces paroles
transitoires adressées au Fils, n'a point été fait sans le Fils: autrement toutes
choses n'auraient pas été faites par lui. D'ailleurs, est-ce qu'un bruit et des paroles
semblables, lorsqu'il lui sera commandé de descendre du ciel, seront nécessaires pour
faire connaître au Fils la volonté du Père? Loin de nous une telle croyance. Mais quel
que soit le genre de paroles qui devront être adressées au Fils, le Père ne fera rien
si ce n'est par ce même Fils. Au Fils, disons-nous, en tant qu'il est Fils de
l'homme, créé avant toutes les créatures, par lui-même, en tant qu'il est Fils de
Dieu, par qui le Père fait toutes choses. Mais s'ils prétendent que ces paroles:
« Au commandement, à la voix d'un archange», doivent s'entendre réellement du
commandement d'un archange, comme les expressions mêmes semblent l'indiquer, que leur
reste-t-il encore à dire, sinon que le Fils seul engendré est inférieur aux anges
mêmes, puisque l'Ecriture nous le montre obéissant à leurs ordres, et celui- qui
reçoit un ordre étant suivant eux, inférieur à celui qui le donne? Bien que ces
paroles de l'Ecriture: « Au commandement, à la voix d'un archange », puissent être
entendues en un autre sens, et que cette voix même d'un archange puisse être regardée
comme émanée d'un commandement de Dieu ; en d'autres termes, l'ange qui doit être
regardé comme la trompette de Dieu, recevrait du Seigneur l'ordre de faire retentir sa
voix à l'oreille des créatures inférieures, autant qu'il leur sera nécessaire de
l'entendre, quand le Fils de Dieu
551
descendra du ciel. Car c'est précisément
de cette trompette qu'il est dit en un autre endroit : « Il sonnera de la trompette, et
les morts ressusciteront délivrés de la corruption (1) ».
Ainsi le Fils a dit : « Je juge comme j'entends », soit par un
acte de soumission humaine et en sa qualité de Fils de l'homme ; soit suivant cette
nature immuable et simple, qui appartient au Fils, de telle sorte cependant qu'il la
reçoit du Père. Dans cette nature il n'y a aucune distinction entre ces trois choses
entendre, voir, exister; celle-ci se confond avec les deux premières. D'où il suit que
le Fils reçoit l'action d'entendre et de voir, de celui-là même dont il reçoit
l'être. Et ces paroles qu'il a dites ailleurs : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même; sinon ce qu'il voit que le
Père fait », sont beaucoup plus difficiles à comprendre que celles de ce texte cité
par eux : « Je juge comme j'entends ». En effet, puisque « le Fils ne peut rien
faire de lui-même, sinon ce qu'il voit que le Père fait » ; comment pourra-t-il
juger, sans avoir vu le Père jugeant lui-même? Mais le Père ne juge personne; il a
remis au contraire tout jugement au Fils. Le Fils juge donc après avoir reçu du Père
non pas quelques jugements, mais tout jugement; et cependant il ne voit point le Père
rendant des jugements, puisque celui-ci ne juge personne. Comment donc le Fils qui juge
sans avoir vu le Père jugeant « ne peut-il rien faire de lui-même, sinon ce qu'il voit
que le Père fait ? » Car Jésus-Christ ne dit point : « Le Fils ne peut rien faire
de lui-même, sinon ce qu'il a entendu lui être commandé par le Père ; mais « sinon ce
qu'il a vu être fait par le Père ». Qu'ils appliquent sur ce sujet leur esprit,
leurs pensées, leurs réflexions; et dans cette application, s'il est possible, qu'ils se
dépouillent, pour ainsi dire, de leur corps; au lieu de s'efforcer dans leurs pensées
charnelles d'établir des séparations et des distinctions de substances dans la nature
unique et identique de la Trinité, et d'y introduire divers degrés de puissances
subordonnées les unes aux autres. Il a été dit, en effet, que le Fils ne fait rien de
lui-même, par la raison qu'il ne reçoit pas son être de lui-même; et conséquemment
tout ce qu'il fait, il voit le Père qui .le fait aussi, parce qu'il voit qu'il reçoit
la puissance de le faire précisément de
celui dont il voit qu'il reçoit son existence même. Et en disant qu'il ne peut pas, il
ne révèle en lui-même aucune absence de perfection, mais seulement la permanence de sa
génération dans le sein du Père; et il est aussi glorieux pour le Tout-Puissant
de ne pouvoir subir de changement, qu'il lui est glorieux de ne pouvoir mourir. Le Fils
pourrait faire ce qu'il n'eût point vu être fait par le Père, s'il pouvait faire ce que
le Père ne fait point par lui : c'est-à-dire
s'il pouvait pécher et contredire sa nature immuablement bonne, engendrée par le Père.
Mais s'il ne le peut pas, ce n'est point par imperfection c'est à cause de sa puissance
même.
Car les uvres du Père ne sont pas
distinctes des uvres du Fils ; non pas que le Fils soit une seule et même personne
avec le Père, mais parce que toutes les uvres que le Fils accomplit, le Père les
accomplit aussi par lui; et réciproquement, le Père ne fait rien, sinon par son Fils qui
lé fait en même temps que lui. « Car tout ce que le Père fait, le Fils le fait d'une
manière semblable ». Ces paroles aussi sont de l'Evangile, et conséquemment elles sont
sorties de la bouche même du Fils. Les uvres du Fils et les uvres du Père ne
sont donc pas différentes, mais tout à fait identiques : Haec
eadem ; elles sont faites par le Fils, non pas d'une
manière différente, mais « d'une manière semblable ». Si donc les uvres du
Fils sont tout à fait identiques avec celles du Père, et non pas seulement semblables,
quoique réellement distinctes; en quel sens le Fils fait-il ces oeuvres « d'une manière
semblable », si ce n'est avec une facilité, avec une puissance absolument
semblable? Car, si ces uvres identiques sont, à la vérité, faites par tous deux,
mais avec plus de facilité et de puissance par l'un que par l'autre, le Fils alors ne les
fait plus « d'une manière semblable ». Or, puisqu'elles sont à la fois identiques
et faites d'une manière semblable, manifestement les uvres du Fils ne sont pas
autres que les uvres du Père, et il n'y a aucune différence entre la puissance de
l'un et la puissance de l'autre dans leurs opérations. Et certes, ils n'agissent pas sans
le Saint-Esprit; car celui-ci étant l'Esprit du Père et du Fils, il ne saurait en aucune
manière être exclu des opérations que tous deux accomplissent. Ainsi, les (552) oeuvres
des trois personnes en général, aussi bien que les oeuvres de chacune, sont faites par
toutes trois d'une manière identique, et aussi admirable qu'elle est incontestablement
divine. Les oeuvres des trois personnes sont le ciel, la terre et toutes les créatures.
Car il est dit du Fils, que « tout a été fait par lui » ; et qui oserait exclure le
Saint-Esprit de la formation de quelque créature que ce soit, quand on voit qu'il est
l'auteur des dons accordés aux saints, et dont il est écrit: « Tous ces dons, c'est un
seul et même Esprit qui les opère, les distribuant diversement à chacun comme il veut
(1) » . Enfin, si le Christ est le Seigneur de toutes
choses (2), s'il est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans tous les siècles (3) ;
quel est, parmi tous les êtres, celui dont on puisse nier qu'il soit aussi l'oeuvre du
Saint-Esprit, lequel a formé le Christ lui-même dans le sein d'une Vierge ? Car, après
avoir dit à l'ange qui lui annonçait qu'elle deviendrait mère : « Comment cela se
fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme? » cette Vierge reçut cette réponse
: « Le Saint-Esprit surviendra en vous (4) ». On appelle oeuvres de l'un ou l'autre
en particulier, celles qui sont révélées comme appartenant à une seule des trois
personnes. Ainsi, le Fils seul est né d'une Vierge (5); cette voix qui sortit de la
nuée : « Vous êtes mon Fils bien-aimé », appartient à la personne du Père
seul; enfin, le Saint-Esprit seul apparut sous une forme corporelle, comme une colombe
(6). Cependant, et cette chair du Fils seul, et cette voix du Père seul, et cette forme
du Saint-Esprit seul, sont des oeuvres de la Trinité tout entière; non point que chacune
des trois personnes soit, sans les autres, impuissante à accomplir ce qu'elle fait; mais
les opérations sont indivisibles là où il y a non-seulement
égalité, mais encore confusion de nature, de telle sorte que, bien qu'ils soient trois,
et que chacun des trois en particulier soit Dieu, ils ne sont pas cependant trois dieux.
Car le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu, et le Fils n'est pas le
même que le Père, le Saint-Esprit n'est pas le même que le Père ou le Fils; mais le
Père est toujours Père, le Fils est toujours Fils, et l'Esprit de tous deux, sans être
jamais le Père ou le Fils ni du premier, ni du
second, est toujours l'Esprit de l'un et
de l'autre. Et cependant, la Trinité tout entière n'est qu'un seul Dieu. Ainsi, quand
nous disons que ce n'est point le Père ni le Saint-Esprit, mais le Fils qui a marché sur
les eaux, personne ne peut le nier. Car au Fils seul appartiennent cette chair et ces
pieds qui furent placés sur les eaux et qui marchèrent sur les flots. Mais, à Dieu ne
plaise que nous croyions que le Fils ait agi en cela sans le Père, puisqu'il dit de
toutes ses oeuvres en général : « Le Père, demeurant en moi, fait ces oeuvres (1)
» ; ou sans le Saint-Esprit; car c'était pareillement une oeuvre du Fils, de chasser les
démons; la langue qui commandait aux démons de s'enfuir, était une partie de cette
chair qui appartenait au Fils seul, et néanmoins il disait : « Je chasse les démons par
l'Esprit-Saint (2) ». De même, quel autre que le Fils seul est ressuscité ? Car
celui-là seul pouvait mourir, qui avait un corps; et cependant, le Père ne demeura point
étranger à cette oeuvre même de la résurrection du Fils seul, puisqu'il est écrit du
Père « qu'il a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts (3)». Peut-être le Fils ne
s'est-il pas ressuscité lui-même ? Mais alors, que signifient ces paroles qui sont de
lui : « Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours (4)? » Pourquoi
dit-il ailleurs qu'il a le pouvoir de déposer et de reprendre ensuite son âme (5)?
Enfin, qui serait assez insensé pour croire que le Saint Esprit n'a point coopéré à la
résurrection de l'humanité de Jésus-Christ, après qu'il a opéré lui-même la
formation de cette humanité ?
Il y a dans l'homme quelque chose de semblable, quoiqu'on ne puisse
établir ici aucune comparaison avec cette Trinité divine dont les perfections sont
infinies : car, d'un côté, c'est Dieu même, et de l'autre, c'est une créature.
Cependant, cette créature même a quelque chose où l'on peut
reconnaître jusqu'à un certain point ce que nous disons de la nature ineffable de Dieu.
En effet, ce n'est pas sans motif qu'il a été dit, non pas. Faisons l'homme à votre
image, comme si le Père eût parlé au Fils; ni : A mon image; mais : « Faisons l'homme
à notre image (6) »; ce qui s'entend avec raison des personnes de la Trinité
même. Considérons donc dans l'âme
553
humaine ces trois choses : la mémoire,
l'intelligence et la volonté: toutes trois agissent dans tout ce que nous faisons. Et
lorsque chacune d'elles est réglée conformément au bien et à la vérité, toutes nos
actions sont bonnes et justes; c'est-à-dire, lorsque notre mémoire n'est pas trompée
par un oubli, notre intelligence par une erreur, ou notre volonté par une chose injuste.
C'est ainsi, en effet, que nous sommes réformés à l'image de Dieu. Toutes nos actions
donc sont faites par ces trois facultés; nous n'agissons jamais sans que toutes trois
agissent à la fois. De plus, lorsque c'est l'une de ces facultés en particulier qui nous
fait parler, elles s'unissent toutes pour faire cette action, qui appartient à l'une
d'elles en particulier. Car, lorsque la mémoire seule nous dicte un discours que nous
prononçons, la mémoire n'agit pas seule; mais l'intelligence et la volonté y apportent leur concours, quoiqu'il appartienne à la mémoire seule.
Il est aisé de comprendre qu'il en est de même des deux autres. Car, lorsque
l'intelligence parle d'elle-même, elle ne le fait jamais sans la mémoire et sans la
volonté; et toutes les fois que la volonté dit ou écrit quelque chose d'elle-même, la
mémoire et l'intelligence agissent aussi avec elle. Quant au degré de ressemblance et en
même temps de non-ressemblance entre ces trois facultés et
l'immuable Trinité divine, il faudrait de longs discours pour éclaircir parfaitement ce
sujet. J'ai cru devoir rappeler seulement ce qui précède, afin de prendre mes arguments
jusque dans les créatures. Qu'ils comprennent donc, s'ils en sont capables, la distance
qui existe entre une absurdité et ce que nous disons du Père, du Fils et du
Saint-Esprit, savoir: que tous trois concourent inséparablement à accomplir non-seulement les oeuvres qui appartiennent à tous en général,
mais même celles qui appartiennent à chacun en particulier.
Le Fils donc juge comme il entend, soit
parce qu'il est Fils de l'homme, soit parce qu'il ne reçoit point l'être de lui-même,
étant le Verbe du Père. Car il reçoit du Père sa nature même de Verbe, comme
nous-mêmes nous recevons d'une personne quelconque les paroles que nous entendons. Et
l'on peut dire que le Père a donné au Fils le Verbe, c'est-à-dire qu'il lui a donné
d'être le Verbe, comme on dit qu'il a donné au Fils la vie, c'est-à-dire qu'il lui a
donné d'être la vie, suivant ces paroles du Fils même : « Comme le Père a la vie en
lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir en lui-même la vie (1) », de telle sorte
cependant que le Fils soit non pas différent de la vie qui est en lui, mais absolument et
identiquement le même que cette vie : de même que entre le Père et la vie qui est en
lui, il n'y a absolument aucune différence; seulement le Fils n'a point donné cette vie
au Père, parce qu'il n'a point engendré le Père; tandis qu'elle a été donnée au Fils
par le Père, lorsque celui-ci a engendré le Fils qui est la vie, comme le Père
lui-même est aussi la vie. Cependant le Père a engendré le Verbe sans être Verbe
lui-même. Car, quand nous parlons de la vie, elle peut n'avoir d'autre principe
qu'elle-même : telle est, par exemple, la vie du Père, ou, pour parler plus
énergiquement, telle est la vie qui est le Père même et qui ne reçoit l'existence
d'aucun autre ; mais lorsqu'il s'agit du Verbe, il est absolument impossible de ne pas
entendre le Verbe de quelqu'un, et précisément de celui-là même qui en est l'auteur.
Conséquemment si le Fils est Dieu de Dieu, la lumière de la lumière, la vie de la vie,
on ne peut pas dire de même qu'il est le Verbe du Verbe, parce que lui seul est Verbe; et
comme c'est le propre du Père d'engendrer le Verbe, c'est aussi le propre du Fils d'être
précisément ce Verbe. Ainsi donc il juge comme il entend, parce que le Verbe ayant été
engendré précisément pour être lui-même la vérité, il ne peut juger que
conformément à la vérité.
« Et certes son jugement est juste; car
il ne cherche point sa volonté, mais la volonté de Celui qui l'a envoyé (2) ». Il
voulait par ces paroles appeler notre attention sur cet homme qui, en cherchant sa propre
volonté et non pas la volonté de celui par qui il avait été fait, ne se jugea point
lui-même avec justice, mais au contraire subit un juste jugement. Car en faisant sa
propre volonté, non pas la volonté de Dieu, il ne crut pas qu'il mourrait pour cela;
mais ce jugement de sa part ne fut pas juste et son action fut suivie de la mort, parce
que Dieu est juste. Cependant si le Fils de Dieu juge sans chercher sa propre volonté
(car il est aussi Fils de l'homme), ce n'est pas qu'en qualité de juge il ne possède
aucune volonté (le plus insensé des hommes oserait-il
554
le dire?); mais sa volonté ne lui est pas
tellement propre à lui-même, qu'elle soit distincte de la volonté du Père. Si nos
adversaires y réfléchissaient bien, ils n'établiraient pas dans la Trinité, par une
pensée toute charnelle, des degrés inégaux pour chacune de ses puissances et pour
chacun de ses principes d'opérations; ils ne la représenteraient point comme semblable
à trois hommes de trois dignités inégales et différentes, le Père comme souverain, le
Fils comme juge, et le Saint-Esprit comme avocat. Ils prétendent que les lois pour ainsi
dire souveraines suivant lesquelles le Fils juge, appartiennent au Père; et suivant eux
c'est à ces mêmes lois que le Fils, lorsqu'il juge, emprunte sa gloire et son autorité.
Quant à l'intercession bienveillante et aux consolations du Saint-Esprit, elles
appartiennent, ajoutent-ils, à la dignité du juge, c'est-à-dire du Fils unique de Dieu:
comme si la dignité du juge consistait autant dans cette intercession, que la dignité du
souverain consiste à envoyer un juge dont les jugements seront conformes à ses lois
suprêmes. Et cependant, malgré cette manière de penser toute charnelle, ils ne peuvent
pas encore démontrer dans les trois personnes divines cette diversité de natures, qui
est le grand sujet de discussion entre eux et nous. Car lorsqu'ils empruntent cette
comparaison aux moeurs des hommes, sans sortir de l'ordre des faits humains qui sont
parfaitement à la portée de leurs esprits (car l'homme animal ne perçoit pas ce qui est
de l'Esprit- de Dieu (1) ), nous apprennent-ils autre chose
sinon que le souverain, le juge et l'avocat sont tous des hommes? D'où il suit que le
juge, quoique inférieur au souverain en- puissance, est aussi véritablement homme que
celui-ci. De même l'avocat n'est pas moins homme que- le juge, quoique par son ministère
le premier semble être soumis au second. Conséquemment, alors même qu'ils regardent la
puissance du Père, celle du Fils et celle du Saint-Esprit, comme inégales entre elles,
ils doivent reconnaître du moins l'égalité de nature dans les trois personnes. Pourquoi
donc supposent- ils la condition de celles-ci pire même que celle des hommes? Car dans
l'ordre des choses humaines il peut arriver que celui qui a été juge devienne souverain;
mais quand il s'agit de la Trinité, nos adversaires ne daignent
pas même accorder ce privilège au Fils
uni. que du Souverain. De plus, si par suite peut-être de
quelque formule du droit ou des coutumes humaines, ils craignent au suprême degré
d'être accusés du crime de lèse-majesté contre le Fils lui-même, il me semble qu'ils
devraient assurément accorder à celui qui est avocat, de parvenir un jour au pouvoir
judiciaire. Mais ils n'y consentent pas même. Et ainsi la condition des membres de cette
trinité est (ce qu'à Dieu ne plaise), plus triste encore que celle des membres du genre
bu. main, sujets à la mort.
Or, la sainte Ecriture, qui ne mesure point ces divines opérations
par des degrés différents de puissances, mais par les degrés d'ineffabilité qui se
trouvent dans les oeuvres, l'Ecriture, dis-je, reconnaît aussi le juge lui-même comme
notre avocat. L'apôtre saint Jean dit en effet : « Si quelqu'un pèche, nous avons pour
avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste (1) ». C'est aussi le sens de ces
paroles du Sauveur lui-même : « Je prierai le Père, et il vous donnera un autre
avocat (2) » ; car le Saint-Esprit ne serait pas un autre avocat, si le Fils n'avait
pas déjà cette qualité. Mais pour montrer que les oeuvres de son Père et les siennes
propres sont inséparables, il dit : « Lorsque je m'en serai allé, je vous
l'enverrai (3) » ; quoique ailleurs il dise: « Celui que mon Père enverra en mon
nom »; preuve manifeste que le Saint-Esprit fut envoyé à la fois par le Père et
par le Fils. Isaïe montre pareillement que le Père et l'Esprit Saint ont envoyé le
Fils. N'est-ce pas le Fils en effet qui, annonçant à l'avance son propre avènement,
s'exprime ainsi parla bouche de ce Prophète : « Écoutez-moi, Jacob, et vous, Israël,
que j'appellerai à moi: Je suis le premier, et je suis pour l'éternité; c'est ma main
qui a donné à la terre ses fondements, c'est ma droite qui a donné aux cieux leur
appui; je les appellerai et ils paraîtront tous ensemble ; tous s'assembleront et ils
entendront : qui leur a prédit ces choses? Par amour pour vous j'ai exécuté votre
volonté sur Babylone, afin de détruire la race des Chaldéens. J'ai parlé; je l'ai
appelé; je l'ai amené et j'ai rendu ses voies prospères. Approchez-vous de moi, et
écoutez ceci; car dès le commencement je n'ai point parlée, secret: j'étais présent
lorsque ces choses ont
555
été accomplies, et maintenant j'ai été
envoyé par le Seigneur et par son Esprit (1) ? » Quoi de plus clair ? Celui qui a donné
à la terre ses fondements et aux cieux leur appui, voici que lui-même il se dit envoyé
par le Saint-Esprit. On reconnaît dans ces paroles le Fils unique par qui toutes choses
ont été faites. D'autre part, tandis que nos adversaires attribuent l'office de
consolateur au Saint-Esprit, comme à une personne placée au dernier rang dans la
Trinité, l'Apôtre donne au consolateur le nom de Dieu même. Nous lisons en effet dans
l'épître de saint Paul aux Corinthiens: « Celui qui console les humbles, Dieu nous a
consolé par la présence de Tite (2) ». Donc celui qui console les saints est Dieu. Car
les humbles, ce sont précisément les saints, suivant ces paroles des trois hommes dans
la fournaise « Saints et humbles de coeur, bénissez le Seigneur (3)». Ainsi le
Saint-Esprit qui console les humbles est Dieu. Et par là même ou bien nos adversaires
doivent avouer que le Saint-Esprit est Dieu, ce qu'ils ne veulent pas avouer; ou bien
s'ils prétendent que ces paroles de l'Apôtre s'appliquent au Père ou au Fils, ils
doivent cesser de séparer de l'un et de l'autre la personne du Saint-Esprit pour lui
attribuer l'office particulier de consolateur.
Mais en s'efforçant de prouver que le
Saint-Esprit est inférieur au Fils, par la raison qu'il est avocat auprès du Fils
considéré comme juge, ils le placent nécessairement et par un aveuglement
incompréhensible, dans un rang inférieur même aux hommes saints à qui le Seigneur
adressait ces paroles : « Vous serez assis sur douze sièges, jugeant les douze tribus
d'Israël (4) ». Qu'ils nous disent donc quel sera alors l'office du Saint-Esprit :
sera-t-il juge avec le Fils, ou seulement avocat près de ces juges humains eux-mêmes ?
Loin d'un coeur fidèle cette pensée abominable, que le Saint-Esprit soit un avocat
inférieur à ces juges, puisque ceux-ci, pour être juges, doivent être remplis de ce
même Esprit suivant lequel il faut qu'ils vivent pour devenir spirituels. Car, dit
l'Apôtre, « l'homme spirituel juge toutes choses (5) ». Comment donc celui qui les fait juges est-il inférieur au juge suprême, puisque c'est lui
qui les fait à la fois membres de ce juge et son propre temple? Car après avoir dit: «
Vos corps sont les membres
du Christ », l'Apôtre ajoute
pareillement « Vos corps sont le temple du Saint-Esprit qui est en vous (1) ». De plus
si, dans une des pages les plus claires de la sainte Ecriture, ils lisaient que le roi
Salomon, par l'ordre de Dieu, éleva au Saint-Esprit un temple de bois et de pierres, ils
ne pourraient plus douter qu'il soit Dieu. Car en lui bâtissant ce temple, le peuple de
Dieu lui rendait légitimement et dans sa plus haute expression le culte religieux appelé
culte de latrie ; et cependant le Seigneur a dit « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu
ne sera viras que lui seul », latreuseis. Et ils osent
nier qu'il soit Dieu, celui dont le temple est formé non pas de pierres et de bois, mais
des membres mêmes du Christ ! Car ils soumettent le Saint-Esprit à la puissance du
Christ, quoique les membres de ce même Christ soient son temple, comme ils soumettent le
Fils lui-même aux lois souveraines de Dieu, quoiqu'il soit la parole de Dieu et que la
parole d'un souverain ne soit en aucune manière soumise aux lois, étant elle-même
l'origine des lois (2).
X. Au reste, ceux dont les doctrines sont
venues jusqu'à moi et auxquels je réponds, n'osent pas dire que celui qui a été
engendré, a été aussi fait: mais établissant une distinction entre ces deux choses,
ils disent que le Fils a été engendré par le Père, et que le Saint-Esprit au contraire
a été fait par le Fils. Cependant ils ne lisent cela nulle part dans les saintes
Ecritures, puisque le Fils dit lui-même que le Saint-Esprit procède du Père.
XI. « Le Fils, disent-ils, prêche le
Père; le Saint-Esprit annonce le Fils ». Comme si le Fils n'avait pas annoncé la venue
du Saint-Esprit; ou bien que le Père n'eût pas aussi prêché le Fils en ces termes : «
Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances : écoutez-le
(3) ».
XII. Par là même non-seulement
le Fils « révèle la gloire du Père», mais le Père aussi « révèle » la
gloire du Fils; non-seulement « le Saint-Esprit manifeste la
dignité du Fils », mais le Fils aussi « manifeste la dignité » du Saint-Esprit.
XIII. Et conséquemment, comme « le Fils
rend témoignage au Père, et le Saint-Esprit au Fils », de même aussi le Père « rend
témoignage » au Fils, et le Fils au Saint-Esprit.
556
XIV. « Le Saint-Esprit a été envoyé »
par le Père et « par le Fils » ; et « le Fils a été envoyé par le Père » et par
le Saint-Esprit.
XV. « Le Fils, disent-ils, est le
ministre du Père; le Saint-Esprit est le ministre du Fils ». Ils ne remarquent pas
que de cette manière ils mettent les Apôtres au-dessus du Saint-Esprit. Car puisque
ceux-ci se disent ministres de Dieu, nos adversaires assurément ne nieront pas qu'ils ne
soient ministres de Dieu le Père lui-même. Car ils sont ministres de celui au nom, de
qui ils ont donné le baptême, c'est-à-dire du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Conséquemment, suivant le langage inepte de nos adversaires, les ministres de la Trinité
seront au-dessus du Saint-Esprit, celui-ci étant inférieur au Fils précisément parce
qu'il est le ministre du Fils seul.
XVI. « Le Fils, disent-ils, reçoit les
ordres du Père; le Saint-Esprit reçoit les ordres du Fils ». Ils ne lisent cela dans
aucune page des livres saints : il est écrit, à la vérité, que le Fils est obéissant,
suivant sa nature d'esclave par laquelle il est inférieur au Père; mais non pas suivant
sa nature divine par laquelle il est une seule et même chose avec le Père.
XVII. Ainsi on lit dans les saintes
Ecritures que « le Fils est soumis au Père ». Mais il s'agit alors de sa nature
d'esclave, par laquelle il était soumis même à ses parents humains, suivant ces paroles
de I'Evangile : « Et il descendit avec eux et il vint à
Nazareth ; et il leur était soumis (1) ». Mais le texte sacré ne porte nulle part que
le Saint-Esprit soit soumis au Fils.
XVIII. C'est pourquoi ce que le Père
commande, le Fils l'exécute à raison de sa nature d'esclave ; et ce que le Père
accomplit, le Fils l'accomplit aussi à raison de sa nature divine. Aussi Jésus-Christ ne
dit pas : Tout ce que le Père commande, le Fils le fait; mais il dit
« Tout ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement ». Or,
s'ils prétendent que le Saint-Esprit dit ce que le Fils lui commande de dire,
précisément parce qu'il est écrit : « Il recevra de ce qui est à moi, et il vous
l'annoncera (2) » ; pourquoi le Fils ne dit-il pas de même ce que le Saint-Esprit lui
commande de dire, puisque l'Apôtre dit aussi : « Ce qui est en Dieu, personne ne le
connaît, sinon
l'Esprit de Dieu (1) » ; et que
Jésus-Christ déclare que ces paroles de l'Ecriture ont eu en lui-même leur
accomplissement : « L'Esprit du Seigneur est sur moi ; c'est
pourquoi il m'a consacré par son onction pour évangéliser les pauvres (2)? » En effet,
s'il a été ton. sacré pour évangéliser les pauvres, parce
que l'Esprit du Seigneur était sur lui, qu'est-ce donc qu'il annonçait aux pauvres,
sinon ce que l'Esprit du Seigneur, dont il était rempli, lui inspirait? Car il est écrit
aussi. de lui, qu'il est rempli du Saint-Esprit (3).
XIX. « Le Fils, disent-ils, adore et
honore le Père; le Saint-Esprit adore et honore le Fils ». Il n'est pas nécessaire de
vouloir ici rechercher scrupuleusement la différence qu'il y a entre honorer et adorer:
l'un et l'autre se disent du Fils par rapport à sa nature d'esclave. Mais qu'ils nous
apprennent donc, s'ils le peuvent, en quel endroit ils ont lu que le Fils est adoré par
le Saint-Esprit. Car les textes qu'ils mettent en avant pour s'efforcer de le prouver,
savoir : « Mon Père, je vous ai honoré sur la terre, j'ai accompli l'oeuvre que vous
m'avez donnée » ; et cet autre qui regarde le Saint-Esprit : « Il m'honorera parce
qu'il recevra de ce qui est à moi et vous l'annoncera », ces textes ne se rapportent pas
au sujet dont il s'agit. En effet, l'action d'adorer renferme nécessairement celle
d'honorer; mais celle-ci ne renferme pas toujours la première. Suivant l'Apôtre, les
frères se préviennent et se rendent honneur les uns aux autres (4), et cependant ils ne
s'adorent pas mutuellement. Autrement, c'est-à-dire si l'action d'honorer et celle
d'adorer sont identiques, que nos adversaires veuillent bien dire aussi que le Père adore
le Fils et qu'en l'adorant à obéit à cet ordre du Fils même : « Honorez-moi (5) ».
Quant à ces paroles relatives au Saint-Esprit: « Il recevra du mien », Jésus. Christ
lui-même a tranché la difficulté. Afin qu'on ne crût pas que le Saint-Esprit est du
Fils comme le Fils lui-même est du Père et qu'il y a entre eux différents degrés,
tandis que l'un et l'autre sont du Père, le premier par voie de génération, le second
par voie de procession (deux choses extrêmement difficiles à distinguer avec précision
dans une nature si sublime); afin, dis-je, qu'on ne crût pas cela, il ajoute aussitôt :
« Tout ce que possède moi
557
Père est à moi; c'est pourquoi j'ai dit qu'il recevra de ce qui est
à moi (1) ». Sans aucun doute il voulait faire entendre par là que le Saint-Esprit
reçoit aussi du Père et qu'il reçoit du Fils, précisément parce que tout ce qui est
au Père, appartient au Fils. Or, il n'établit en cela aucune diversité de natures, mais
bien l'unité de principes.
XX. Si donc le Saint-Esprit ne parle point
de lui-même, c'est parce qu'il ne reçoit pas l'être de lui-même, mais du Père dont il
procède : de même que le Fils ne peut rien faire de lui-même, parce qu'il n'a pas non
plus en lui le principe de son être, ainsi que nous l'avons déjà démontré plus haut ;
non pas toutefois que le Fils attende en toutes choses le signe de la volonté du Père ;
car il ne dit pas qu'il ne fait rien de lui-même, si ce n'est ce qu'il voit lui être
commandé par le Père; mais si ce n'est ce qu'il voit que le Père fait aussi,
conformément à ce que nous avons déjà démontré. Quant à ces paroles : « Que le
Saint-Esprit attend en toutes choses le précepte du Christ », nos adversaires qui les
ont prononcées, ne peuvent les lire nulle part. Car après avoir dit : « Il ne parlera
point de lui-même », Jésus-Christ n'a pas ajouté : Il dira ce qu'il aura entendu
de moi ; mais bien : « Il dira les choses qu'il aura entendues (2) » : expressions dont
le sens a été clairement exposé dans cette définition donnée par le Seigneur et que
j'ai rappelée tout à l'heure : « Tout ce que possède le Père est à moi ; c'est
pourquoi j'ai dit qu'il recevra du mien ». Or, sans aucun doute, celui de qui il reçoit,
est aussi le principe des paroles qu'il prononce; celui dont il procède, est aussi celui
de qui il entend. Car il connaît le Verbe de Dieu parce qu'il procède du même principe
d'où naît le Verbe, et ainsi il est également l'Esprit du Père et l'Esprit du Verbe.
Et qu'on ne dise pas que cette expression
: « Il recevra », désigne un temps futur, comme s'il n'avait pas encore. En effet, on
se sert indifféremment des trois sortes de temps, quoique l'on sache très-bien
que l'éternité exclut toute succession de temps. Car il a reçu, puisqu'il a procédé
du Père ; il reçoit, puisqu'il procède du Père ; il recevra, puisqu'il ne cessera
jamais de procéder du Père; c'est ainsi que Dieu est, a été et sera, quoiqu'il n'ait
pas
eu, quoiqu'il ne doive jamais avoir de
commencement ni de fin temporelle.
XXI. « Le Fils, disent-ils, invoque pour
nous le Père ; le Saint-Esprit demande pour nous au Fils ». Ils lisent à la vérité
que le Fils demande au Père, ainsi que nous l'avons rappelé nous-même dans les
raisonnements précédents : mais qu'ils trouvent de même un seul mot qui les autorise à
dire que le Saint-Esprit demande au Fils. Il est vrai que l'Apôtre dit: « Nous ne savons ce que nous devons demander dans la prière
; mais l'Esprit lui-même demande avec des gémissements inénarrables. Et celui qui
scrute les coeurs sait ce que désire l'Esprit ; car c'est selon Dieu qu'il demande pour
les saints (1)» ; mais de quelque manière qu'ils entendent ces paroles (et il est pour
eux de la plus grande importance de les entendre comme elles doivent être entendues), il
n'est pas dit : Le Saint-Esprit demande au Christ, ou bien, il demande au Fils; mais il
est dit que le « Saint-Esprit demande », parce qu'il nous porte à demander. C'est ainsi
que Dieu dit ailleurs : « Je sais maintenant (2) », comme s'il avait ignoré jusque-là,
et cependant cette expression ne signifie pas autre chose que ceci : J'ai fait en sorte
que vous connaissiez. L'Apôtre dit aussi dans le même
sens : « Mais maintenant connaissant Dieu, ou plutôt étant connus de Dieu (3) » ;
de peur qu'ils ne s'attribuassent à eux-mêmes le mérite de la connaissance qu'ils
avaient de Dieu. Il parle donc ainsi : « Etant connus de Dieu », pour leur faire
entendre que Dieu leur adonné par sa grâce la connaissance qu'ils ont de lui-même.
C'est encore suivant cette manière de parler qu'il a été dit : « Et ne contristez
point le Saint-Esprit de Dieu (4)»: c'est-à-dire, ne nous contristez point, nous qui
sommes par un mouvement du Saint-Esprit, contristés à votre sujet. Car ils étaient
contristés par l'effet de la charité que le Saint-Esprit répandait dans leurs coeurs
(5), et ainsi il les rendait lui-même tristes au sujet des maux de leurs frères. Enfin
le même Apôtre dit : « Vous avez reçu l'Esprit d'adoption
des fils, dans lequel nous crions : « Abba, (Père) (6)
» ; et ailleurs, exprimant la même pensée : « Dieu, dit-il, a envoyé dans vos coeurs
l'Esprit de son Fils, criant: Abba, Père (7) ! »
Comment dit-il en un endroit : « L'Esprit dans lequel
nous crions », et en un
558
autre endroit : « L'Esprit
qui crie », sinon parce que cette dernière expression signifie l'Esprit qui nous fait
crier ? Cependant si nous voulons entendre comme eux cette expression, non pas en ce sens
qu'il nous fait crier, mais en ce sens qu'il crie lui-même, dès lors qu'il dit : « Abba, Père », il n'adresse donc pas sa demande au Fils, mais au
Père. Car ils n'oseront pas dire que le Saint-Esprit est le Fils du Christ, puisque pour
ne pas prononcer ce mot ils ont mieux aimé dire qu'il n'a pas été engendré, mais qu'il
a été fait par le Fils. Ainsi donc, par nous-mêmes nous ne savons pas ce que nous
devons demander, mais l'Esprit lui-même demande, c'est-à-dire nous fait demander les
choses qui sont selon Dieu : et tant qu'il ne le fait point, nos prières ne sont
inspirées que par des pensées mondaines, par le désir de satisfaire la concupiscence de
la chair, la concupiscence des yeux et la soif des honneurs temporels : trois choses qui
ne viennent pas du Père, mais du monde (1). Plusieurs cependant pensent que ces
paroles : « L'Esprit lui-même demande avec des
gémissements », doivent être entendues de l'esprit de l'homme.
XXII. Ils disent que le Fils est l'image
vivante et véritable, personnelle et tout à fait digne, de toute la bonté, de toute la
sagesse et de toute la puissance du Père. Cependant l'apôtre saint Paul ne dit pas qu'il
est l'image de la puissance et de la sagesse de Dieu ; mais il dit qu'il est Dieu même,
« la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu ». Donc par là même que le Fils est
l'image du Père, il est aussi la puissance et la sagesse du Père. Or, cette image pleine
et parfaite, qui n'a pas été faite de rien par lui, mais qui est engendrée de lui,
cette image n'est en rien inférieure à celui qu'elle représente : car le Fils seul
engendré est l'image souveraine du Père, cest-à-dire tellement semblable qu'il
n'y a en elle aucun trait non ressemblant. Et néanmoins ils n'ont pas osé dire que le
Saint-Esprit est l'image du Fils, mais ils ont employé le mot de manifestation. Pour le
même motif, ils ont dit qu'il a été, non pas engendré, mais fait par lui ; ce qu'ils
ne peuvent lire dans aucune page des saintes Ecritures.
XXIII. Qui donc, parmi les catholiques,
dit que le Fils est une partie du Père, ou que le Saint-Esprit est une partie du Fils ?
Nos adversaires ont cru devoir nier cette proposition, comme si elle
était l'objet d'une discussion: quelconque entre eux et nous. Cependant nous disons qu'il
y a dans la Trinité une seule; et même nature ; nous ne disons pas que aucune des trois
personnes soit une partie d'une autre personne. Mais après avoir nié que le Fils soit
une partie du Père, ils ajoutent que cependant il est proprement, et pleinement et
parfaitement Fils unique et bien-aimé. C'est pourquoi il faut leur demander si les
enfants que Dieu adopte par sa libre volonté et qu'il engendre par la parole de vérité,
sont, eux aussi, proprement, pleinement et parfaitement les enfants bien-aimés de Dieu,
quand ils sont parvenus à une perfection telle qu'il ne leur soit plus possible d'être
plus parfaits? S'ils répondent affirmativement, le Fils, dès lors, ne sera plus seul
engendré, puisqu'il aura un grand nombre d'égaux; il ne sera plus que le premier
engendré. S'ils répondent négativement, comment faut-il entendre alors cette plénitude
et cette perfection, si ce n'est en ce sens que le Fils soit tout à fait égal à celui
qui l'engendre, sans aucun trait de non-ressemblance ; et pour
m'exprimer plus brièvement et avec plus de clarté, en a sens que l'un soit Fils par
nature, et les autres, fils par grâce, le premier possédant la plénitude de la
divinité, tandis que les autres ne possèdent qu'une participation de cette même
divinité, quoique le Verbe en s'unissant à notre humanité et « en se faisant chair
(1) » sans perdre sa nature de Verbe égal au Père, ait obéi en cela non pas à
une exigence de sa nature, mais à une volonté libre? Ensuite, puisqu'ils prétendent que
le Saint-Esprit est, non pas engendré, mais la première et la principale oeuvre du Fils
en comparaison de nous les autres êtres, qu'ils nous disent donc, si ces fils que « le
Père engendre de sa libre volonté par la parole de vérité », ne doivent pas
être supérieurs au Saint-Esprit ! Comment, en effet, pourraient-ils ne pas
l'avouer, puisque sans aucun doute il vaut, mieux être l'enfant de Dieu que d'être
l'oeuvre du Fils? Qu'ils réfléchissent à cela, et pour mettre fin à leurs blasphèmes
insensés et impies, qu'ils reconnaissent qu'il n'y a dans la sainte Trinité aucune
personne qui ait été créée d'une manière quelconque ou faite par Dieu, si ce n'est le
Fils en tant qu'il s'est fait
559
homme sans cesser d'être Dieu; mais que
chacune des trois personnes est Dieu véritable, suprême et immuable.
XXIV. A Dieu ne plaise en effet que,
conformément à leur opinion, le Père soit plus grand que le Fils, en tant que celui-ci
est son Verbe, seul engendré par lui; il l'est seulement en tant qu'il est le Verbe fait
chair 1 Mais qu'y a-t-il en cela d'étonnant, puisque dans cette même chair il est devenu
inférieur aux anges eux-mêmes? Aussi à Dieu ne plaise que, suivant leurs blasphèmes,
le Fils soit incomparablement plus grand et plus parfait que le Saint-Esprit; et, ce qu'on
ne peut croire sans une extrême folie, que les membres du plus grand soient le temple du
plus petit !
XXV. Le Père est, à la vérité, « Dieu
et Seigneur à l'égard de son Fils » : parce qu'il y a dans celui-ci la nature d'esclave
que le Prophète avait annoncée en ces termes: « Le Seigneur m'a dit : Tu es mon Fils
(1) ». Et dans ce même livre prophétique, le même Fils dit aussi à son Père: « Vous
êtes mon Dieu dès le sein de ma mère (2) ». Et en effet, dès le sein de sa mère
où il a pris la nature humaine, le Père est son Dieu; de même qu'il est son Père parce
qu'il l'a engendré non-seulement avant qu'il fût dans le
sein de sa mère, mais avant tous les siècles et de toute éternité. Mais où donc
ont-ils entendu, même en rêve, que le Fils fût, dans la sainte Ecriture, appelé Dieu
et Seigneur de l'Esprit-Saint?
XXVI. « Le Père, disent-ils, a engendré
le Fils, par sa volonté immuable et impassible le
Fils, sans travail ni fatigue et par sa seule puissance, a fait l'Esprit ». O éloge
vraiment sublime du Fils et du Saint-Esprit ! Comme si le Père avait agi malgré
lui, et qu'il fût sorti de son état d'immobilité et d'impassibilité, quand il nous a
engendrés volontairement par la parole de vérité : ou bien comme si le Fils n'avait pas
créé le ciel et la terre sans travail et sans fatigue? Il faut donc, suivant eux, placer
ces dernières oeuvres au même rang que le Fils ou le Saint-Esprit; ou bien s'il n'est en
aucune manière possible d'établir cette égalité , pourquoi
avoir parlé d'une chose que personne ne met en question, savoir que le Père, lorsqu'il
engendre, et le Fils dans ce qu'il fait, agissent l'un et l'autre sans douleur aucune et
sans fatigue? De plus, qu'ils considèrent bien dans quel sens ils
disent que le Fils a fait le Saint-Esprit
par sa propre puissance seule. D'après le sens même des paroles, ils sont forcés de
reconnaître que le Fils a fait quelque chose qu'il n'a point vu être fait par le Père.
Si, au contraire, il leur plaît de dire que le Père aussi a fait le Saint-Esprit, dès
lors le Fils ne l'a donc point fait par sa propre puissance seule. Si enfin le Père avait
auparavant fait un autre Esprit-Saint, afin que le Fils pût
faire celui qu'il a fait ( le Fils ne pouvant rien faire sinon
ce qu'il a vu être fait par le Père), en quel sens donc le Fils fait-il pareillement ,
non pas d'autres oeuvres semblables, mais identiquement toutes les mêmes oeuvres que fait
le Père? Qu'ils prennent la peine d'y réfléchir, et sans aucun doute ils reconnaîtront
la confusion qui règne dans tous ces systèmes appuyés sur leurs raisonnements charnels.
XXVII.Il est incontestable que le Père
adonné l'être à tout ce qui existe, sans l'avoir reçu lui-même de qui que ce soit;
mais il n'a donné à personne de lui être égal à lui-même, si ce n'est au Fils qui
est né de lui, et au Saint-Esprit qui procède de lui. Si donc il en est ainsi, la
différence qu'ils prétendent introduire dans la Trinité n'existe pas; il n'y a dans la
Trinité qu'une seule et même nature, qu'une seule et même puissance : « Afin que tous
honorent le Fils comme ils honorent le Père », suivant les expressions de
Jésus-Christ lui-même (1). Et ceux qui veulent vivre dans la piété
, doivent adorer le Seigneur leur Dieu et ne servir que lui seul, comme il a été
commandé autrefois à nos pères par une loi de Dieu. Mais pour qu'il nous soit possible
de rendre exclusivement à notre Seigneur et Dieu le culte qui est dû à la divinité
(car il s'agit ici du culte même appelé en grec latreia,
et cette expression se trouve précisément dans le texte « Vous ne servirez que lui seul
(2) »), il faut de toute nécessité, que le Seigneur notre Dieu soit lui-même la
Trinité tout entière. Autrement, suivant que ces paroles : « Vous ne servirez que lui
seul », s'appliqueraient au Père et au Fils, nous ne pourrions plus rendre au Fils ou au
Père le culte appelé culte de latrie et que les esclaves ne doivent pas à ceux qui sont
leurs maîtres selon la chair, mais que tous les hommes doivent exclusivement à leur
Seigneur et Dieu. De plus, si avec des éléments matériels nous bâtissions un temple au
560
Saint-Esprit, qui hésiterait à croire que nous lui rendons un culte
de latrie, c'est-à-dire le culte dont je parle en ce moment ? Comment donc pouvons-nous
ne pas lui rendre un culte de latrie, puisque sans lui bâtir un temple, nous sommes
nous-mêmes son temple? Ou bien comment lui-même peut-il ne pas être notre Dieu, puisque
l'Apôtre dit de lui : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que
l'Esprit de Dieu habite en vous ? » et un peu après: « Glorifiez donc Dieu dans votre
corps (1) ? » Ainsi, suivant l'Apôtre, nos corps sont en nous le temple du Saint-Esprit.
Conséquemment si d'une part nous rendons à la fois au Père, au Fils et au Saint-Esprit
le culte appelé culte de latrie; si d'autre part nous lisons dans la loi de Dieu le
précepte de ne rendre ce culte à nul autre absolument qu'à notre Seigneur et Dieu, il
est donc hors de doute que la Trinité est elle-même notre seul et unique Seigneur et
Dieu, à qui la piété nous fait un devoir de rendre ce culte, en même temps qu'elle
nous défend de le rendre à tout autre.
XXVIII. « Comme personne, disent-ils, ne
peut aller au Père sans l'intermédiaire du Fils; de même aussi personne ne peut, sans
le secours du Saint-Esprit, adorer le Fils en vérité » : comme si du reste
quelqu'un pouvait venir au Fils sans le Père, tandis que Jésus-Christ dit lui-même : «
Personne ne vient à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire (2) » ; ou bien
comme s'il nous était possible de parvenir au Saint-Esprit sans le Père et le Fils qui
nous le donnent par leur grâce. En effet, venir à eux, qu'est-ce autre chose que les
voir habiter en nous? Ils ne viennent pas eux-mêmes à nous d'une autre manière, puisque
Dieu étant partout, il ne saurait être contenu dans aucun espace matériellement
limité. Le Sauveur dit de son Père et de lui-même : « Nous viendrons à lui et nous
établirons en lui notre demeure » ; il dit pareillement du Saint-Esprit: « Si je
ne m'en vais, l'avocat ne viendra pas à vous (3) ». Que signifient donc ces paroles
: « Comme personne ne peut aller au Père sans l'intermédiaire du Fils ; de même aussi
personne ne peut, sans le Saint-Esprit, adorer le Fils en vérité? » et celles-ci
qu'ils ajoutent ensuite: « Donc c'est dans le Saint-Esprit que le Fils est
adoré? » Est-ce que ces paroles révèlent
cette différence de natures dont il est
question entre eux et nous? Si personne ne peut, sans le Saint-Esprit, adorer le Fils en
vérité; si d'autre part c'est dans le Saint-Esprit qu'on adore le Fils, il est donc
incontestable que le Saint-Esprit, lui aussi, est la vérité; puisque, suivant leurs
propres expressions, le Fils est adoré en vérité lorsqu'il est adoré dans le
Saint-Esprit. Cependant le Fils dit lui-même : « Je suis la vérité (1) ».
Donc il est aussi adoré, en lui-même, lorsqu'il est adoré en vérité. Et
conséquemment le Fils est adoré à la fois en lui-même et dans le Saint-Esprit. D'autre
part, qui serait assez impie pour refuser au Père ce même privilège ? Comment
pourrions-nous ne pas adorer aussi en lui, puisque c'est en lui que nous avons l'être, le
mouvement et la vie? Ainsi nous disons nous-mêmes que le Fils est adoré dans le
Saint-Esprit ; mais en quel endroit pourraient-ils lire que le Fils est adoré par le
Saint-Esprit?
XXIX. « Le Père est glorifié par le
Fils », personne ne prétend le nier. Mais qui oserait dire que le Fils n'est pas
lui-même glorifié par le Père ? N'est-ce pas au Père que le Fils adresse ces paroles:
« Glorifiez-moi», aussi bien que celles-ci : « Je vous ai glorifié (2) ? » Du
reste, glorifier, honorer, louer sont trois mots différents,
mais ils désignent une seule et même chose exprimée en Grec par doxadzein
la diversité des expressions latines est née de la diversité des traducteurs.
XXX. « L'oeuvre et l'application
constantes du Saint-Esprit, disent-ils, est de rendre saints et de garder ceux qui le sont
déjà; de sanctifier non-seulement les créatures
raisonnables, comme quelques-uns le pensent, mais aussi plusieurs êtres privés de
raison; de rappeler à leur ancien état ceux qui sont tombés par leur propre négligence
; d'instruire les ignorants, d'avertir ceux qui sont oublieux, de reprendre ceux qui
commettent le péché ; d'exhorter ceux qui sont paresseux à penser à leur salut et à y
travailler avec soin; de ramener dans la voie de la vérité ceux qui s'en écartent; de
guérir ceux qui sont malades; de remédier aux faiblesses de la chair par l'ardente
vivacité de l'esprit; d'affermir dans l'amour de la piété et de la chasteté, et de
répandre la lumière dans toutes les âmes; mais surtout de donner à chacun la foi et la
charité, à proportion de
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son zèle personnel et de ses soins
diligents, suivant la sincérité et la simplicité de son esprit, suivant la mesure de sa
foi et le mérite de sa conduite; de distribuer la grâce conformément au besoin que nous
en avons, et de placer chacun dans le genre l'occupations pour lequel sont ses goûts et
ses aptitudes ». Le Saint-Esprit accomplit à la vérité toutes ces oeuvres; mais à
Dieu ne plaise qu'il les accomplisse sans le Fils ! Et qui donc s'écarterait de la
voie de la vérité, jusqu'à nier que les saints soient gardés par Jésus-Christ, que
par lui ceux qui sont tombés soient replacés dans leur ancien état, les ignorants
instruits, ceux qui sont oublieux avertis, les pécheurs réprimandés, les paresseux
excités au travail, ceux qui s'égarent ramenés dans la voie de la vérité, les malades
guéris, les aveugles éclairés? Et il en est de même de toutes les oeuvres que nos
adversaires ont cru devoir attribuer au Saint-Esprit comme si elles étaient accomplies
par lui seul. Car, pour ne pas faire ici une trop longue énumération, comment
nieront-ils que les saints soient instruits par Jésus-Christ, puisqu'il leur dit
lui-même : « Ne souffrez point qu'on vous appelle maîtres; car vous n'avez qu'un seul
maître, Jésus-Christ (1) ? » Comment nieront-ils que les aveugles soient éclairés par
Jésus-Christ, quand ils lisent dans l'Ecriture, que Jésus-Christ « était la lumière
véritable qui éclaire tout homme (2) ? » Le Saint-Esprit donc ne sanctifie personne
sans Jésus-Christ, de même que sans lui il n'instruit ou n'éclaire personne. Quant à
ces paroles que Dieu a dites par la bouche d'un prophète : « Afin qu'ils sachent que
c'est moi-même qui les sanctifie (3) », à laquelle des trois personnes divines
prétendent-ils les attribuer? S'ils prétendent qu'elles ont été dites par le Père,
pourquoi donc nient-ils toute communauté d'opérations entre le Père et le Saint-Esprit,
puisque d'autre part ils croient qui la sanctification des justes appartient au
Saint-Esprit comme son oeuvre propre et inséparable? S'ils attribuent ces paroles au
Fils, ils ne doivent pas du moins séparer des oeuvres de ce même Fils, les oeuvres de
l'Esprit sanctificateur. Enfin, s'ils aiment mieux les attribuer au Saint-Esprit, pourquoi
donc refusent-ils de reconnaître sa divinité, puisqu'il dit lui-même par la bouche du
Prophète: «Afin qu'ils
sachent que c'est moi-même qui les
sanctifie ». Mais si les meilleurs interprètes enseignent que la Trinité elle-même a
prononcé cette parole par la bouche du Prophète, on ne peut plus douter que le Père, le
Fils et le Saint-Esprit ne soient un seul Dieu : c'est de lui, par lui et en lui que sont
toutes choses ; à lui soit la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il
(1) !
XXXI. Cependant, quoique nous
reconnaissions que les oeuvres attribuées par eux au Saint-Esprit, lui appartiennent
réellement, la conclusion qu'ils tirent de là n'en est pas moins fausse : « Le
Saint-Esprit », disent-ils, « est différent du Fils par sa nature et sa position, par
son rang et ses inclinations, par sa dignité et sa puissance, par ses facultés et par
ses oeuvres ». Car il n'y a aucune différence entre les diverses natures humaines, et
cependant leurs oeuvres peuvent être séparées entre elles, ce qui n'est pas possible à
l'égard des oeuvres de la sainte Trinité. Quant à cette position, ce rang et ces
inclinations que l'on rencontre dans les créatures par suite de leur inégalité et de
leur faiblesse, ils n'existent pas dans cette Trinité dont les trois personnes sont à la
fois coéternelles, égales et impassibles. Mais comment la dignité, la puissance et la
force ne seraient-elles pas égales dans chacune de ces trois personnes, puisqu'elles
accomplissent les mêmes oeuvres et de la même manière? Nos adversaires, il est vrai,
disent que les opérations des trois personnes sont différentes entre elles ; mais nous
avons prouvé que cette assertion est tout à fait fausse.
XXXII. Ils ajoutent dans le même
discours : « Impossible qu'il y ait unité et identité entre le Père et le Fils,
entre celui qui engendre et celui qui naît; entre celui à qui on rend témoignage et
celui qui rend ce témoignage; entre celui qui est plus grand et celui qui reconnaît
cette supériorité ; entre celui qui est assis à la droite ou qui se tient debout, et
celui qui cède l'honneur de la préséance ; entré celui qui est envoyé et celui qui a
envoyé ; on ne peut pas être à la fois disciple et docteur, comme Notre-Seigneur l'a
déclaré lui-même en ces termes : Je parle comme mon Père m'a enseigné (2) ;
impossible d'être à la fois celui qui ressemble et qui imite et celui à qui on
ressemble et a que l'on imite ; celui qui prie et celui qui
562
exauce; celui qui rend grâces et celui
qui bénit ; celui qui reçoit le commandement et celui qui donne le commandement; celui
qui exécute et celui qui ordonne; celui qui supplie et celui qui protège; on ne peut pas
être l'inférieur et le supérieur; le fils unique et celui qui n'est pas engendré; on
ne peut pas être prêtre et Dieu ». Ces paroles, entendues dans un certain sens,
sont très-vraies; mais que nos adversaires, en parlant ainsi,
s'attaquent aux Sabelliens et non pas aux Catholiques. Car les Sabelliens disent qu'il y a
unité et identité entre le Fils et le Père ; nous, au contraire, nous disons que le
Père qui engendre et le Fils qui est engendré sont deux personnes, mais non pas deux
natures distinctes et différentes. Le Père et le Fils ne sont donc pas une seule et
même personne, mais un seul et même être. Il est vrai que le Père est plus grand; mais
ici il ne s'agit pas de la nature de celui qui engendre comparée à la nature de celui
qui est engendré; il s'agit de la nature humaine comparée à la nature divine : en tant
qu'il a revêtu la nature humaine, le Fils est assis ou il se tient debout à la droite du
Père, il prie, il rend grâces, il est prêtre, il est ministre, il est suppliant, il est
sujet; mais en tant qu'il possède la nature divine, par laquelle il est égal au Père,
le Fils est seul engendré et coéternel à celui qui l'engendre. Et quoiqu' « il soit le
premier-né de toute créature, puisque toutes choses ont été créées en lui »,
quoiqu'il ait été engendré avant la création de tout le reste, il est cependant
éternel comme le Père et il n'a pas commencé dans le temps. Car nous disons avec raison
que le Père est antérieur à toutes les choses qu'il a créées, bien qu'il n'ait pas
été engendré. La priorité en effet n'est jamais si rigoureuse que dans celui avant qui
il n'y a absolument rien. Or, de même que rien n'existe avant le Père, de même aussi
rien n'existe non plus avant le Fils, seul engendré et conséquemment coéternel au
Père. Car, quoique le Père ait engendré et que le Fils ait été engendré; le Père ne
possède pas pour cela une antériorité temporelle. S'il y a entre le Père qui engendre
et le Fils qui est engendré, une différence quelconque de temps, dès lors il y a eu un
temps avant le Fils, et conséquemment ce même Fils n'est plus « le premier-né de toute
créature puisque le temps est lui-même une créature; toutes choses n'ont donc pas été
faites par lui », si le temps a existé avant lui. Mais « tout a été créé par lui
(1) », et par là même aucun temps n'a existé avant lui. Conséquemment, comme le
feu et l'éclat qui est par le feu engendré et répandu de toutes parts, commencent à
exister simultanément, sans que celui qui engendre précède celui qui est engendré; de
même aussi le Père qui est Dieu, et le Fils qui est Dieu de Dieu, commencent à exister
simultanément, parce qu'ils sont également exempts de tout commencement temporel, et que
celui qui engendre ne pré. cède point celui qui est
engendré. Comme le feu qui engendre et l'éclat qui est engendré datent du même
instant; de même aussi Dieu le Père qui engendre, et Dieu le Fils qui est engendré,
sont coéternels. Mais parce que celui-ci reçoit l'être du premier, et non pas
réciproquement, le Fils, par là même, reçoit le commandement du Père, puisqu'il est
lui. même ce commandement du Père; et le Père enseigne le
Fils, puisque celui -ci est lui-même la doctrine du Père. Car le Fils reçoit la vie du
Père, parce qu'il est lui-même la vie aussi bien que le Père; et il est tellement
semblable au Père, qu'il ne diffère absolument en rien de lui. De plus, puisque le Père
et le Fils se rendent l'un à l'autre un témoignage mutuel, je ne vois pas comment nos
adversaires peuvent représenter l'un des deux comme rendant témoignage et l'autre comme
celui à qui ce témoignage est rendu. Le Père ne dit-il pas. « Celui-ci est mon Fils
bien-aimé (2)? » Le Fils ne dit-il pas aussi : « Mon Père, qui m'a envoyé, rend
témoignage de moi (3)?» Pourquoi donc établir entre eux une distinction telle qu'on
donne le nom de Père à celui à qui ce témoignage est rendu, et le nom de Fils -à
celui qui rend ce témoignage ? Pourquoi porter l'ineptie jusqu'à ce point? Pourquoi se
boucher les oreilles et fermer les yeux avec une telle opiniâtreté? Quant à la mission
donnée par le Père et reçue par le Fils, nous en avons suffisamment et surabondamment
traité dans les chapitres précédents de cette controverse.
XXXIII. Certes, jamais « le Père n'a su,
dans sa prescience, qu'il deviendrait le Père de Dieu, son Fils unique », comme nos
adversaires le prétendent dans leur impiété portée jusqu'au délire. Il n'a jamais
commencé à être Père, par la raison que son Fils lui-même
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lui est coéternel, et qu'il a engendré
avant tous les temps celui par qui il a créé les temps eux-mêmes. Et comme il n'a pas
su à l'avance que lui-même il deviendrait Dieu, il n'a pas su non plus à l'avance qu'il
deviendrait Père, parce qu'il a toujours été avec le Fils. « La grandeur et la bonté
du Père ne surpassent point la grandeur et la bonté du Fils » ; car ce n'est pas
au Père seulement, mais à la Trinité tout entière qu'il a été dit « Vous êtes Dieu
seul grand (1) ». C'est aussi avec raison que l'on applique, non pas au Père
seulement, mais à la Trinité tout entière cette parole du même Fils: « Nul n'est
bon que Dieu seul (2) », lorsqu'il fut appelé bon maître par quelqu'un qui ne
connaissait- pas encore sa divinité comme s'il eût dit : Si vous m'appelez bon, vous
devez comprendre que je suis Dieu ; reconnaissez ma divinité; car nul n'est bon que Dieu
seul. La Trinité donc est ce Dieu unique, seul grand et seul bon, auquel, uniquement et
à l'exclusion de tout autre, conformément aux préceptes de sa loi, nous rendons le
culte appelé culte de latrie.
XXXIV. A Dieu ne plaise que nous disions
que c'est par humilité, et non pas en toute vérité, que le Fils prononce quelquefois
des paroles par lesquelles il se soumet au Père, et proclame celui-ci plus grand que lui.
Nous savons, en effet, que dans le Fils, la nature d'esclave n'est pas feinte et simulée,
mais véritable: or, c'est précisément à raison de cette qualité d'homme, et en même
temps parce qu'il reçoit du Père sa nature divine, sans que le Père reçoive de lui la
sienne, c'est, dis-je, pour cette double raison qu'il dit toutes ces choses, dont nos
adversaires s'autorisent pour croire et pour enseigner que la nature du Père et la nature
du Fils sont différentes l'une de l'autre. Et, au même moment qu'ils se précipitent
dans cet abîme d'impiété, ils nous appellent (homousiani)
partisans de la consubstantialité, comme pour nous infliger la honte d'un nom nouveau.
Telle est, en effet, l'antiquité de la vérité catholique, que tous les hérétiques lui
imposent des noms différents, précisément quand ils reçoivent eux-mêmes des noms
particuliers, qui entrent dans le langage commun. Ainsi, parmi les hérétiques, les
Ariens et les Eunomiens seuls nous donnent le nom de partisans
de la consubstantialité, et cela, parce que nous nous servons du mot grec
omoousios,
pour défendre contre leur erreur le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et établir que
ces trois personnes ont une seule et même substance, ou, pour parler plus énergiquement,
une seule et même essence, appelée en grec ousia : ce
qui est encore plus clairement exprimé dans ces mots, une seule et même nature. Et
cependant, si quelqu'un de ceux qui nous appellent partisans de la consubstantialité,
disait que son propre fils n'est pas de la même nature que lui-même, mais qu'il est
d'une nature différente, ce fils aimerait mieux être déshérité par lui que de voir
cette opinion admise. Quelle est donc limpiété qui les aveugle à ce point ? Ils
reconnaissent que le Fils de Dieu est réellement son Fils unique, engendré par lui, et
ils ne veulent pas reconnaître qu'il est de la même nature que le Père ! Ils lui
attribuent, au contraire, une nature différente; inégale, non ressemblante en plusieurs
choses et de plusieurs manières, comme s'il n'était pas né de Dieu, mais qu'il eût
été par lui créé de rien, et que par là même il fût une créature véritable, Fils
par grâce et non point par nature! Ainsi, ceux qui nous appellent partisans de la
consubstantialité, comme pour nous couvrir de la flétrissure d'un nom nouveau, ne voient
pas qu'ils sont eux-mêmes insensés, lorsqu'ils suivent de tels sentiments.
Mais quand ils reconnaissent que le Fils est né avant tous les
siècles, ne sont-ils pas en contradiction avec eux-mêmes, puisque d'une part ils disent
qu'il est né avant tous les siècles, et que d'autre part, ils mettent un certain temps
avant sa naissance, comme si un temps, quel qu'il soit, n'était pas nécessairement un
siècle ou une partie de siècle?
Saint Paul dit à la vérité que le Fils
sera soumis au Père même dans le siècle futur «Alors, dit-il, il sera lui-même soumis
à celui qui lui a soumis toutes choses (1) ». Mais qu'y a-t-il en cela d'étonnant,
puisque le Fils doit conserver cette nature humaine, qui est à tout jamais inférieure au
Père? Plusieurs, cependant, ont cru devoir entendre cette soumission future du Fils, d'un
changement de la nature humaine elle-même, en la substance divine, comme si une chose
était soumise à une autre, par cela seul qu'elle est changée et transformée en cette
autre. Mais, pour exprimer notre manière de voir à ce
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sujet, nous pensons que l'Apôtre a dit
que le Fils serait même alors soumis au Père, précisément afin que personne ne crût
que l'esprit et le corps humains devaient être détruits en Jésus-Christ par une
transformation quelconque : « Afin que Dieu soit tout », non-seulement
dans la nature humaine de Jésus-Christ, mais « en tous », c'est-à-dire afin que la
nature divine suffise à nous donner la vie et à combler de biens l'immensité de nos
désirs. Car Dieu sera tout en tous, lorsque nous commencerons à ne vouloir posséder
absolument rien autre chose que lui. Il sera tout en nous, quand nous serons tellement
remplis de lui que rien ne nous manquera plus.
Je ne vois pas ce qui porte nos
adversaires à croire que « le Fils ait obéi aux ordres qui lui étaient donnés, avant
qu'il se fût incarné ». A-t-il reçu l'ordre de prendre une chair, et, par là même
qu'il accomplissait en cela une mission, doit-il être regardé comme ayant en même temps
exécuté un ordre ? Qu'ils lisent donc de nouveau ce qui a été discuté plus haut;
qu'ils cherchent, qu'ils trouvent, s'ils le peuvent, par quelle autre parole le Père a
commandé à sa Parole unique, et comment la dignité du Verbe éternel a pu permettre à
celui-ci de se soumettre à cette parole et à ce commandement temporel. Qu'ils
comprennent donc enfin que ce n'est point .par le commandement du Père, comme s'il eût
relevé d'une autre puissance que la sienne, mais que c'est « lui-même, qui s'est
anéanti, prenant la nature d'esclave ». Il est vrai « qu'il s'est humilié lui-même,
en se rendant obéissant jusqu'à la mort (1) » ; mais assurément, il avait alors
accompli son incarnation.
Je crois avoir répondu à tout ce que
renferme le discours des Ariens, qui nous a été envoyé par quelques frères, afin que
nous y répondions. Nous avons cru devoir le transcrire en tête de notre présente
controverse, afin que ceux qui nous lisent et qui désirent se rendre compte de la
complète exactitude de notre réponse, puissent en prendre connaissance par eux-mêmes.
On doit donc lire d'abord ce discours, et ensuite notre réponse. Nous n'avons pas
toujours interposé le texte même de. ce discours, afin de ne
pas donner trop d'étendue, dans notre réfutation, à notre oeuvre, que nous terminons
enfin ici.
Traduction de M. l'abbé
BARDOT.
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