RÉFUTATION De la doctrine de Gaudentius.
Oeuvres complètes de saint Augustin traduites pour la première
fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin & Cie,
éditeurs, 1869, Tome XIII, p. 643-672.
Traduit par l'abbé BURLERAUX.
LIVRE PREMIER. Réfutation de deux lettres adressées par Gaudentius
à Dulcitius.
I. Gaudentius,
évêque donatiste de la ville de Thamugade, menaçait de
mettre le feu à- son église et de s'y brûler vif, lui et quelques sectaires qu'il avait
fanatisés. Dulcitius , que ses
fonctions de tribun et de notaire rendaient recommandable, et qui avait été chargé par
le pieux empereur d'appliquer les lois destinées à rétablir l'unité, usait d'une
douceur extrême à l'égard de ces furieux, et avait d'abord écrit à ce même Gaudentius pour le rappeler à des dispositions pacifiques. Gaudentius lui adressa, comme réponse, deux lettres, l'une très-courte, confiée à la hâte à des courriers très-pressés, l'autre très-longue,
toute composée de passages de l'Ecriture, qui à ses yeux formulaient complètement sa
réponse. Or, avec l'aide de Dieu, je me propose de donner de ces deux lettres une
réfutation si péremptoire, que les intelligences les moins cultivées seront forcées
d'avouer que je n'ai rien laissé sans réponse. Je citerai d'abord ses propres paroles,
que je ferai suivre immédiatement de la réplique. Ce n'est pas ainsi que j'ai procédé
quand j'ai répondu à l'écrit de Pétilianus. Pour annoncer
que je citais ses paroles, je me servais de cette formule : « Pétilianus
ajouta » ; et quand je parlais de moi, j'ajoutais : « Augustin
répondit ». Pétilianus m'accusa calomnieusement de
mensonge, sous prétexte qu'il n'avait jamais eu aucune discussion avec moi. Mais n'a-t-il
pas dit ce qu'il a écrit, et si je n'ai pas entendu les paroles que je cite, ne les ai-je
pas lues dans a lettre? Ou bien comment soutenir que je n'ai pas répondu, parce que je
n'ai jamais engagé aucune discussion avec lui, et que je me suis contenté de répondre
par lettre? Que ferons-nous à des hommes qui ont un tel coeur, ou qui, s'ils ne l'ont
pas, le supposent gratuitement dans les autres? Eh bien ! nous
les satisferons tous. Quand nous citons les paroles de Gaudentius,
nous ne disons pas : « Gaudentius a dit », mais nous
annonçons ses paroles en disant: « Texte de la lettre »; de même, quand nous
répondons, nous ne disons pas : « Augustin répondit n, mais simplement : « Réponse
». Commençons donc à réfuter, de Gaudentius, celle de ses
lettres, qui fut à la fois la première et la plus courte.
II. Texte de
la lettre : « Au très-illustre, et pour nous, si vous le
voulez, au très-désiré Dulcitius,
tribun et notaire, Gaudentius évêque
». Réponse : Abstenons-nous de discuter ces premières paroles, car ce serait nous (644)
arrêter à des superfluités, tandis que certains passages plus importants nécessiteront
de notre part de plus longs développements.
III. Texte de
la lettre : « J'ai reçu de votre religion la lettre que vous avez confiée, pour me la
remettre, à des hommes que leurs moeurs et leur profession rendent universellement
recommandables ». Réponse : Je n'examinerai pas comment vous avez pu vous servir de
cette expression : «Votre religion »,en vous adressant
à un homme que vous regardez plutôt comme irréligieux. J'ai lieu de croire que sur vos
lèvres cette parole est une pure formule de respect dont vous n'avez pas cru pouvoir vous
dispenser ; car, dans la lettre que le tribun vous a écrite, il vous traite avec plus de
respect qu'un catholique ne doit le faire à l'égard d'un hérétique; sans doute qu'il
espérait guérir votre intelligence par ces formes douces et élogieuses.
IV. Texte de
la lettre: « Il y a dans la lettre de Votre Excellence beaucoup d'expressions et d'idées
sur lesquelles, pour le moment, je garde le silence. Mais je vous fais remarquer une
affirmation qui, sans doute, a échappé à votre sagacité; vous dites dans votre lettre
que nous ne sommes pas absolument innocents et pourtant que nous ne sommes pas
coupables ». Réponse : Comment peut-il ne point regarder comme coupables des hommes
dont il condamne l'assemblée? Comment a-t-il pu ne pas vous regarder comme coupable,
quand il déclare formellement que les âmes soumises à votre direction périront
misérablement; quand il ajoute que dans ce monde vous ne pouvez vous attirer que la haine
des hommes, et au jugement dernier, le plus affreux désespoir? Comment a-t-il pu ne point
vous regarder comme coupable, quand il vous a exhorté de tout son pouvoir à suivre
l'exemple de beaucoup d'entre vous, à quitter vos erreurs et votre hérésie, et à
embrasser l'unité et la vérité de la foi divine? Mais je n'ai point entrepris de
justifier les paroles du tribun, il me suffit de réfuter le langage d'un hérétique. Si
donc il est échappé à ce laïque défendant la bonne cause, quelque expression
inconsidérée, peut-on ne pas l'excuser ? peut-on surtout
s'appuyer sur ses paroles pour préjuger la cause de l'Eglise catholique ? Pour vous,
pesez plus mûrement vos paroles, car nous n'oublions pas que dans notre conférence de
Carthage, vous avez été délégué avec six autres évêques pour justifier votre
coupable séparation.
V. Texte de la lettre : « Si vous nous
regardez comme des criminels, toute relation avec nous doit vous inspirer l'horreur la
plus profonde ». Réponse : Oui, on doit se refuser à tout commerce avec les méchants,
mais non avec les convertis. Nous évitons avec soin et pour notre salut, la société des
hérétiques, mais leur conversion, nous l'implorons avec toute l'ardeur de nos désirs.
VI. Texte de
la lettre: « Si donc, comme vous l'affirmez, vous nous regardez comme innocents, forts de
notre foi en Jésus-Christ, nous nous réjouissons de souffrir la persécution ».
Réponse: J'ai sérieusement médité la lettre que vous avez reçue du tribun, et je n'ai
lu nulle part aucune expression qui parût vous déclarer innocent ; il dit seulement vous
avoir entendu donner par d'autres la qualification d'homme prudent. Mais vous n'ignorez
pas que dans les saintes Ecritures cette épithète s'applique non-seulement
aux bons, mais encore aux méchants. Le serpent qui a séduit le premier homme, n'est-il
pas désigné sous ce titre? Parmi les interprètes, quelques-uns l'appellent le plus sage
de tous les animaux (1); mais les exemplaires grecs, et avec plus de raison, le désignent
comme étant le plus prudent des animaux, et c'est cette version que la langue latine a
suivie. Admettons que le tribun ait appelé innocents tous ceux dont il a dit qu'ils sont
par vous entraînés malgré eux à leur perte ; qu'y a-t-il d'étonnant qu'il ait cru que
les choses se passaient parmi vous comme elles se passent ailleurs ? Il n'y a donc pas
trop lieu de vous réjouir de la persécution que vous subissez, puisque vous ne pouvez
appuyer sur rien le brevet d'innocence que vous vous décernez. Et qu'on ne dise pas que
cette persécution s'applique directement aux hommes; ce sont les vices que l'on
persécute, afin de délivrer les hommes; n'est-ce pas ainsi qu'un habile médecin en use
à l'égard de ses malades? Fussiez-vous innocents sur tout le reste, vous devenez
coupables, par cela seul que vous désirez la mort des innocents. Ceux qui se regardent
comme innocents, et néanmoins ne veulent pas épargner leur vie, ne méritent-ils pas que
l'on dise d'eux qu'ils tuent les innocents?
VII.Texte de
la lettre : « Dans cette Eglise
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dans laquelle, comme vous l'avez dit
vous-même, le nom du Seigneur et de son Christ a toujours été invoqué, nous resterons
vivants tant qu'il plaira à Dieu, ou nous perdrons la vie dans le camp même du Seigneur,
comme doivent le faire tous les enfants de Dieu ; nous déclarons donc que s'il nous est
fait violence, les choses pourront en effet se passer ainsi. Quel homme assez insensé
hâterait pour lui le moment de la mort, s'il n'y était réduit par la violence? »
Réponse : Il est dit dans la lettre du tribun que le nom de Dieu est invoqué par vous,
mais il n'est pas dit qu'il soit invoqué dans la vérité. Lors même qu'il l'aurait dit,
je pourrais y voir pour vous un titre réel, non pas à la gloire, mais au châtiment.
Parlant des nations païennes, l'Apôtre n'a-t-il pas dit : « Elles retiennent la
vérité captive dans l'iniquité (1) ? » C'est là aussi ce que vous faites, puisque
vous retenez captive dans l'iniquité de l'erreur la vérité du divin baptême. De notre
côté, quand nous corrigeons votre iniquité, nous ne devons pas détruire la vérité de
ce sacrement. Et puis, malgré votre innocence, vous déclarez ,
dans des termes plus ou moins déguisés, la résolution où vous êtes de brûler
l'église et de vous ensevelir, vous et les vôtres, sous ses ruines. En disant que vous
périrez dans l'église, ne voulez-vous pas dire avec l'église? N'est-ce pas là ce que
vous méditez de faire au moyen de l'incendie? Est-ce donc l'innocence tant vantée du
Donatisme qui vous inspire de chercher aujourd'hui dans votre mort ce que- vous cherchiez
autrefois à Carthage, mais non pas au prix de votre mort ,
quand vous donniez un libre cours à votre jalousie contre nous à l'occasion de ces
basiliques qui vous avaient appartenu? Comment douter que vous ayez fait alors ce
qu'aujourd'hui vous vous préparez à faire au risque de votre vie? Et si vous n'avez pas
agi de cette manière, votre conduite en ce moment n'en est que plus barbare et plus
criminelle. Mais vous ajoutez : « Si l'on nous fait violence » ,
car, dites-vous encore : « Quel homme serait assez insensé pour hâter sa mort sans y
être contraint par aucune nécessité? » Combien plus insensé; encore ne doit pas être
celui que l'on pousse à la vie et qui s'empresse de courir à la mort?
VIII. Texte de
la lettre : « Quant à ceux qui
sont avec nous, je prends à témoin Dieu
et tous les sacrements que, dans une exhortation persuasive, ,j'ai invité ceux qui
voulaient sortir, à le déclarer publiquement, car nous qui savons que la foi divine ne
doit être imposée à personne par la violence, nous ne pouvons évidemment retenir aucun
homme malgré lui ». Réponse: Puisque vous ne retenez personne par force, pourquoi donc,
si ce que vous allez faire est bien, ne proclamez-vous pas ostensiblement que l'oeuvre à
laquelle vous les engagez, est une couvre excellente? Ne serait-ce pas que vous comprenez
vous-même que c'est un crime que vous méditez, et que si vous menacez de l'accomplir,
vous vous proposez non pas tant de le réaliser, que de jeter la terreur autour de vous? et alors, choisissez : ou bien vous êtes menteur, si vous ne dites
pas la vérité, ou, si vous la dites, vous affichez une effrayante cruauté.
IX. Texte de
la lettre; ceci est écrit d'une autre main : « Je souhaite que vous remportiez les plus
brillants succès dans les affaires de la République, et que vous cessiez d'inquiéter
les chrétiens ». Réponse: Nous pouvons; nous aussi, lui souhaiter la santé et toute
sorte de succès dans les affaires de la République, mais nous ne souhaitons pas qu'il se
lasse de travailler à la conversion des hérétiques.
X. Texte de la seconde lettre : « Au très-digne et très-désiré Dulcitius, Gaudentius évêque ». Réponse : Si vous éprouvez pour cet
homme une affection si vive, pourquoi donc refusez-vous de vivre avec lui dans l'union de
Jésus-Christ? Dans le but de rendre en quelque sorte le mal pour le mal, ne désirez-vous
pas rebaptiser celui que vous regardez comme votre persécuteur?
XI. Texte de la lettre : « Ceux qui ne se
connaissent que par la renommée, éprouvent ordinairement
le désir d'échanger quelques paroles et de se rencontrer, ou du moins, quand ils se
rencontrent, ils n'ont pas l'un pour l'autre cette sorte de crainte que l'on éprouve en
présence d'un inconnu. Or, dans votre censure, vous vous félicitez de m'avoir trouvé
absent, et dans vos lettres, vous paraissez contrasté de mon retour ». Réponse :
Il ne suffit pas de se connaître par la renommée pour éprouver le désir de se voir, il
faut que cette renommée soit telle, qu'elle inspire (646) des sentiments d'estime
réciproque. Comment donc ne pas s'étonner de vous entendre dire que vous éprouvez un
vif désir de voir celui que vous regardez comme votre persécuteur, tandis que celui qui
vous persécute se félicite de votre absence et refuse de se trouver en votre présence
Me phénomène ne peut s'expliquer qu'en admettant qu'il vous regarde en réalité comme
le persécuteur de ceux pour qui votre présence est un obstacle à leur salut en
Jésus-Christ.
XII. Texte de
la lettre : « Dans ma lettre d'hier, pressé par le départ précipité du courrier, j'ai
dû m'imposer une concision extrême; aujourd'hui, je crois devoir chercher, dans les
témoignages de la loi divine, la réponse à la lettre de Votre Excellence. Le Seigneur a
dit :Vous ne tuerez ni l'innocent, ni le juste, et vous ne
purifierez pas le coupable (1). Il suit de là que dans la pensée et au jugement de Dieu,
on doit regarder, comme coupables d'un crime égal, et celui qui absout un coupable, et
celui qui tue un innocent. Si, avant d'entrer en communion avec vous, Gabinus,
que vous désignez par son nom, et les autres réfractaires étaient coupables, à moins
d'aller contre la parole de Dieu, on ne devait pas les absoudre. Ait contraire, s'ils ont
été reçus parce qu'on les regardait comme des innocents et des saints, pourquoi
tuez-vous des innocents qui professent la même croyance que ceux que vous recevez comme
des saints? » Réponse: Vos paroles ne sont que haine et mensonge. En effet, celui
à qui vous parlez n'a pas reçu l'ordre de vous tuer, mais celui de vous convertir. Si
vous refusez, on vous envoie en exil, afin que vous ne soyez point un obstacle à la
conversion des autres. Que si les justes ne doivent pas traiter ainsi les pécheurs,
pourquoi donc, et bien à tort, vouliez-vous vous faire un titre de gloire, dans notre
conférence, de l'exil de Cécilianus, auquel il avait été
condamné par l'empereur, sur les instances de vos ancêtres? Quant à ce tribun auquel
vous écrivez, et qui a pour mission de faire exécuter les lois relatives à l'unité, il
est si désireux de vous voir vivre, qu'il craint un suicide de votre part. Voilà ce
tribun et vous voilà vous-même. Il veut que vous viviez dans la paix de Jésus-Christ,
et vous voulez vous tuer dans la secte de Donat; dites maintenant,
quel est, en réalité, votre véritable
persécuteur.
XIII. Vous
parlez ensuite de Gabinus et de plusieurs autres qui, après
avoir appartenu au donatisme, ont ouvert les yeux à la vérité catholique et sont
rentrés dans nos rangs; mais, je vous en prie, gardez-vous de croire qu'ils ne sont point
purifiés de leur contact avec vous, parce que nous ne leur avons pas réitéré le
baptême. Ceux qui n'étaient point encore baptisés, à leur entrée dans l'Eglise ont
été purifiés de tous leurs péchés dans le bain de la régénération. Quant à ceux
qui ont reçu ce sacrement hors de l'Eglise, il est vrai que, loin d'y trouver un secours,
ils n'y trouvent qu'une matière de jugement et de condamnation; mais comme dans les
déserteurs eux-mêmes nous ne violons jamais le caractère royal, il se réalise pour eux
ce qui est dit dans l'Ecriture : «La charité couvre la multitude des péchés (1) » . C'est ainsi que sans aucune réitération du baptême, la
charité de l'unité catholique suffit à elle seule pour opérer la justification, sans
que l'on puisse dire que ce qui n'existait qu'au dehors, se soit produit intérieurement;
ce serait là une erreur; pour rester dans la vérité, il faut dire que, l'obstacle
extérieur étant levé, le sacrement a pu produire tous ses effets intérieurs. Quand
donc vos coréligionnaires viennent à nous, nous ne les
regardons pas comme des saints, puisque au contraire nous soutenons qu'ils se sanctifient
en rentrant dans l'unité, tandis qu'ils ne pouvaient se sanctifier en restant parmi vous.
Il n'est donc pas vrai de dire que nous vous tuons innocents, puisque tout coupables que
vous êtes, nous vous empêchons de vous ôter la vie.
XIV.
Réveillant vos souvenirs, vous nous objectez cette parole du Seigneur: « Vous ne tuerez
pas l'innocent, ni le juste ». Si vous êtes innocent et juste, pourquoi donc vous
suicider vous-même? Nous ne vous croyons ni innocent, ni juste ,
et cependant nous ne voulons pas que vous vous donniez la mort; vous vous décernez un
brevet d'innocence et de justice et vous n'épargnez ni l'innocent ni le juste. Vous
l'avez dit vous-même : « Il est certain que celui qui absout un coupable et celui qui
tue un innocent, sont, au jugement de Dieu, convaincus du même crime ». Pourquoi
donc avez-vous absous le Maximianiste
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Félicianus, dont la culpabilité était
évidente? Pourquoi vous tuer vous-même, quand vous êtes convaincu de votre innocence ?
Pour nous, nous n'absolvons pas le coupable, mais nous désirons d'abord le convertir,
afin qu'ensuite il mérite d'être absous; mais soit que vous vous épargniez, soit que
vous vous ôtiez la vie, tant que vous resterez Donatiste, nous ne pourrons vous regarder
comme innocent. Libre à vous de vous attribuer toute l'innocence possible, mais du moment
que vous vous suicidez innocent, vous cessez de l'être à nos yeux. Mais, me direz-vous
peut-être, quand je me tue, je ne tue point un innocent, puisque je deviens coupable par
le fait seul que je forme la résolution de m'ôter la vie; avant de tuer le corps, je
suis déjà coupable dans mon âme. Si c'est là ce que vous dites, vous êtes
parfaitement dans la vérité, et en vous accusant, vous vous défendez d'une manière
étrange. Vous prouvez que-la résolution même de vous tuer, vous constitue coupable; il
est évident dès lors qu'après la perpétration du crime, il sera impossible de vous
prouver que vous avez tué un innocent. Il suit de là qu'un innocent peut être tué par
une main étrangère, taudis que celui qui se tue n'est jamais innocent, puisque la
volonté seule de se suicider a suffi pour le rendre criminel. C'est ce qui aurait lieu
pour vous, si, avant d'avoir prémédité votre mort, vous eussiez été innocent; mais il
n'en était point ainsi, car votre hérésie est d'abord pour vous un crime; votre suicide
ne sera donc pas pour vous le principe de votre iniquité, il ne fera qu'y mettre le
dernier sceau.
XV . Texte de
la lettre : « Quant à saint Émérite de Césarée, ce que vous en avez appris est le
résultat d'une fausse renommée. Tout cela fût-il vrai, je redirais alors cette parole
de l'Apôtre : Lors même que quelques-uns d'entre eux auraient abandonné la foi, est-ce
que leur infidélité a détruit la foi divine ? Assurément non (1) ». Réponse Je
crois devoir. raconter d'Émérite de Césarée, ce que vous
n'avez osé dire. C'est à tort que le bruit a couru qu'il s'est fait catholique rien de
plus facile que de vous donner connaissance de tout ce qui s'est passé. Pourquoi donc
voudriez-vous taire les éloges que mérite votre co-évêque, dont le nom vous est
proposé comme modèle ? Si dans un moment
aussi solennel, sa conduite a mérité
quelques louanges, vous convient-il de les ensevelir dans le silence de l'oubli ? Vous ne
voulez pas que nous disions que vous avez été jaloux des éloges qu'il a pu mériter;
quel motif aviez-vous donc de les passer sous silence, si ce n'est parce que vous avez
craint d'avoir à rougir de sa conduite ? Emérite se rendit donc à l'église où nous
étions tous réunis. Il y vint pour le seul plaisir de nous voir et sans qu'il ait eu à
subir aucune violence ni de persuasion ni de coaction. Après nous être rencontrés, nous
entrâmes ensemble dans une église catholique, une foule immense s'y rendit également.
Mais il ne put rien dire ni pour sa propre justification ni
pour la vôtre, et cependant il refusa d'entrer dans l'unité; quoique fortement ébranlé
il tint bon dans son erreur, quoique convaincu il garda le silence, quoique vaincu il se
retira sain et sauf. Se pouvait-il une circonstance qui prouvât mieux notre douceur, qui
rendît plus invincible la vérité catholique, qui fût plus propre à procurer votre
conversion, si vous vouliez y réfléchir sérieusement ? Il est évident qu'en se rendant
de lui-même au milieu de nous, il se proposait de parler en votre faveur, et par là
même contre nous; si donc il a gardé le silence, c'est qu'il n'a rien trouvé à dire.
Il avait certainement préparé ce qu'il devait dire, mais dans son infinie miséricorde,
Dieu permit que la réfutation la plus péremptoire précédât les plus insidieuses
objections. Direz-vous qu'il pouvait répondre, mais qu'il ne le voulut pas; alors lisez
ce quia été dit en sa présence et répondez vous-même. Si Emérite eût embrassé le
parti catholique, seul principe de la paix, vous diriez qu'il a été vaincu, non pas par
.l'évidence de la vérité, mais par le poids accablant d'une persécution à laquelle il
n'a pu résister. Si on l'eût amené chargé de chaînes à l'assemblée, vous diriez que
s'il s'est tu, ce n'est pas qu'il n'eût rien à répondre, mais parce qu'il cherchait un
moyen de recouvrer sa liberté. Si donc il s'est présenté de lui-même et en toute
liberté, avouez que s'il lui a manqué quelque chose pour répondre, ce n'a pas été la
langue, mais la possibilité de soutenir une cause aussi défectueuse; d'un autre côté,
s'il a refusé d'entrer dans la communion de l'Église catholique, c'est que la confusion
qu'il a ressentie, en blessant son orgueil, n'a fait que rendre son obstination (648) plus
profonde. Mais ce qui fut pour lui un supplice et une cause de ruine, a été pour
d'autres un principe de retour et de salut. En effet , supposé
qu'Émérite fût aujourd'hui en communion avec nous, on soupçonnerait qu'il a cédé à
la frayeur ; tandis qu'en le voyant persévérer dans la secte de Donat, sans qu'il ait pu
soulever la moindre objection contre l'unité catholique, on peut interpréter son silence
comme étant un cri de réprobation contre ses propres sectaires. Disons-le encore, quand
il se présenta librement devant nous avec un plein pouvoir de parler et de répondre,
n'avait-il pas pour but de vous défendre et de nous attaquer? et
c'est alors cependant qu'Émérite, cet ennemi déclaré de notre Eglise, se renferma dans
un profond silence.
XVI. Mais
j'admire vraiment cette consolation presque apostolique que vous adressez à vos
coreligionnaires. Sans doute, ils n'ont qu'à se louer d'Émérite, qui a fait pour vous
tout ce qu'il a pu, puisqu'il a refusé de se séparer de votre cause, quoiqu'il lui eût
été impossible de la justifier; mais combien d'autres qui, rejetant vos erreurs, sont
rentrés dans le sein de l'Église catholique ! C'est contre eux que vous rappelez
cette parole de l'Apôtre : « Si quelques-uns d'entre eux renoncent à la foi, est-ce que
leur infidélité détruira la foi divine? Assurément non ». Pourquoi vous arrêter en
si beau chemin ? dites franchement que ceux qui ont cru à la
parole de Dieu ont perdu la foi, et que cette foi n'est conservée que par ceux qui
croient à la parole de l'homme. « Toutes les nations seront bénies en votre race »,
dit le Seigneur (1). Voilà celui en qui mettent leur foi et leur confiance, ceux qui vous
quittent pour passer dans nos rangs. Des hommes ont osé dire que les nations des rives
opposées de la mer avaient péri sous l'influence du péché de Cécilianus,
et c'est à la parole de tels hommes, que croient ceux qui persévèrent dans votre
communion. Et vous soutenez que ceux qui se sont attachés à la foi de Dieu ont perdu la
foi, tandis que ceux gui ne se sont reposés que sur la parole des hommes ont conservé la
foi de Dieu. Est-ce sans raison qu'après ces paroles que vous avez rappelées
précédemment, l'Apôtre ajoute aussitôt: « Or, Dieu est la vérité même et tout
homme est menteur (2)? » Quoi de plus faux,
si ceux qui croient à la parole du Dieu
de vérité ont perdu la foi, tandis que cette même foi est conservée dans toute sa
pureté par ceux qui croient à la parole de l'homme naturellement menteur ?
XVII Texte de la lettre: « Vous semblez
vous appuyer sur l'autorité de la loi pour me conseiller la fuite ; mais celui-là seul
qui accomplit la loi mérite d'être écouté; car l'Apôtre a dit : Ce ne sont pas ceux
qui se contentent d'entendre la loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui
l'accomplissent (1). Écoutez encore cette parole du Seigneur: Le bon pasteur donne sa vie
pour ses brebis; taudis que le mercenaire, à qui les brebis n'appartiennent pas, voit
venir le loup et s'enfuit, et le loup les dévore et les disperse (2) ». Réponse :
Voilà comment la secte de Donat comprend l'Évangile. L'Apôtre
n'était donc pas un pasteur véritable, mais un mercenaire, quand se faisant descendre du
haut d'un mur à l'aide d'un panier, il s'échappa ainsi des mains de celui qui voulait
s'emparer de sa personne a; mais le bon pasteur, ce serait vous qui, après avoir tué
l'esprit de vos ouailles par les plus coupables erreurs, n'aspirez à rien moins qu'à
tuer leur corps, à les ensevelir sous les mêmes cendres qui doivent vous consumer?
N'entendez-vous pas cette parole du bon pasteur, du prince de tous les pasteurs : « Le
voleur ne se présente que pour tuer et pour perdre (3) ? » Après vous être éloigné,
est-ce pour cela que vous êtes revenu? après avoir pris la
fuite, est-ce pour cela que vous êtes rentré? Ce ne peut être là que l'oeuvre d'un
brigand et d'un voleur, et non celle d'un pasteur et d'un gardien. Remarquez encore que
sans subir aucune contrainte de notre part, vous avez dépouillé du nom de pasteur tous
ceux de vos collègues qui ont pris la fuite, pour les flétrir du litre de mercenaires.
Si les brebis du Seigneur étaient sous votre direction, ou bien elles viendraient avec
vous, afin qu'après votre conversion , elles pussent se
flatter d'avoir un véritable pasteur, ou bien en chercher un autre , après vous avoir
abandonné. Le mercenaire dont parle le Seigneur, c'est celui qui, à l'aspect du loup,
s'enfuit non pas corporellement, mais spirituellement, quand la crainte lui fait quitter
le sentier de la justice
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Ainsi prit la fuite votre Secundus de Tigisit quand, en face de Purpurins de Lima, convaincu d'homicide et
devenu furieux, on le vit succomber à la crainte de perdre son rang de primat ou
d'évêque. Les Apôtres étaient de bons pasteurs, et cependant on les vit s'échapper
corporellement à ta persécution, mais sans cesser d'entourer de leurs soins et de leur
amour les brebis du Seigneur. Si vous étiez un véritable pasteur, tout d'abord vous ne
seriez point dans le camp du loup ravisseur, ensuite vous prêteriez une oreille
obéissante et attentive à l'ordre de votre Dieu, qui commande à ses serviteurs de
prendre la fuite dans les persécutions, et vous n'examineriez pas si cet ordre vous est
transmis par un pécheur, quel qu'il soit; enfin, vous. ne
chercheriez pas à argumenter contre la parole de votre souverain Maître; on ne vous
entendrait jamais dire: Celui-là seul qui accomplit la loi, mérite d'être écouté,
puisque l'Apôtre a proclamé cette sentence : « Ce ne sont pas ceux qui écoutent la
loi, qui sont justes devant Dieu, et il n'y a pour être justifiés que ceux qui
l'accomplissent ».
XVIII.
Pourquoi, à des paroles aussi évidentes, donner un sens détourné? L'Apôtre a nié que ceux qui se contentent d'entendre la loi sans
l'accomplir fussent justes devant Dieu ; il n'a pas défendu d'écouter les hommes quand
ils disent la vérité ; il ne s'est donc pas mis, comme vous, en contradiction avec ces
paroles du Seigneur: « Faites ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font;
car ils disent et ne font pas (1) ». Vous voyez que Jésus-Christ ordonne clairement
d'écouter les prédicateurs de la loi même, quand leurs actions ne sont point en
conformité avec leur enseignement; et vous, vous osez dire : « On ne doit écouter que
celui-là seul qui accomplit la loi ». C'est ainsi que, sous
prétexte de réfuter votre persécuteur, vous vous attaquez au Créateur
lui-même. Il est vrai que Dieu dit au pécheur : « Pourquoi racontez-vous mes justices,
et proclamez-vous mon Testament (2)?» Mais, par ces paroles, il lui reproche uniquement
de rendre inutile pour lui ce récit qu'il fait des justices divins,
puisqu'il ne réalise pas dans ses oeuvres les belles paroles qu'il prononce. Or, celui
qui entend un pécheur enseigner la vertu et qui la pratique, gagne pour lui-même un
trésor de mérites.
« La louange, il est vrai, n'est pas-belle
sur les lèvres du pécheur (1) » ; mais elle est belle dans la vie et dans les moeurs de
celui qui accomplit la loi, lors même qu'elle lui serait enseignée par un pécheur.
Libre à vous de regarder te tribun comme un pécheur et comme un homme qui n'accomplit
pas la loi ; cependant, écoutez avec obéissance, non pas le tribun lui-même, mais celui
qui vous dit par l'organe du tribun : « S'ils vous persécutent dans une ville, fuyez
dans une autre (2) ». Pourquoi vous tenir immobiles? entendez
et fuyez; c'est Jésus-Christ qui vous l'ordonne, et non pas le tribun. Vous répondez
peut-être : Il est vrai que Jésus-Christ nous dit : « S'ils vous persécutent dans une
ville, fuyez dans une autre », mais pourquoi quitterai-je cette ville, puisque celui-ci
n'est pas mon persécuteur, et que je ne suis pas le disciple attentif de Jésus-Christ?
Il suit de là que si vous restez, vous devenez un loup ravisseur ; et si vous fuyez, vous
êtes un loup craintif et tremblant. L'époux a dit : « A moins que vous ne vous
connaissiez vous-même, ô la plus belle des femmes, suivez la trace de vos troupeaux, et
paissez les chevreaux sous les tentes des pasteurs (3) » ; quoique vous vous flattiez
d'être pasteur, du moment que vous avez quitté le bercail du Seigneur, ce sont vos-
chevreaux que vous paissez, et non les brebis de Jésus-Christ.
XIX. Texte de
la lettre : « Au sein de cette furieuse tempête, quand le trouble est partout, dans
quels lieux les prêtres pourront-ils se réfugier comme dans un port assuré, selon cette
parole du Seigneur : S'ils vous persécutent dans cette cité ,
fuyez dans une autre ? Les Apôtres pouvaient s'enfuir en toute sûreté, parce que
l'empereur ne proscrivait personne à leur place. Maintenant, au contraire, tout homme qui
recueille un chrétien est frappé de proscription; en conséquence, tous reculent devant
le danger : non-seulement ils ne veulent
recueillir personne, ils craignent même
de rencontrer ceux qu'ils vénèrent en secret ». Réponse : Je suis heureux d'apprendre
qu'enfin vous vous connaissez; mais je gémis de voir que vous refusiez de vous corriger.
De votre propre déclaration ne suit-il pas évidemment que vous n'êtes pas de la
société de ceux à qui le Seigneur a dit : « S'ils vous
650
persécutent dans une cité, fuyez dans
une autre ? » Vous confirmez parfaitement la provocation que je vous adressais
précédemment, quand je vous disais que vous pouviez en toute certitude me répondre : Ce
tribun n'est pas mon persécuteur, et moi je ne suis point le fidèle disciple de
Jésus-Christ. Votre langage dissipe enfin tous les doutes. Comment en effet seriez-vous
le fidèle disciple de Jésus-Christ, quand nous savons que le Sauveur a promis à ses
disciples que, pendant le cours des persécutions, il y aurait toujours des cités qui
ouvriraient leurs portes pour leur offrir un refuge ? voici ses
propres paroles : « S'ils vous persécutent dans cette cité, fuyez dans une autre ; en
vérité, je vous assure que vous n'aurez pas parcouru toutes les cités d'Israël,
jusqu'à ce que vienne le Fils de l'homme ». Vous vous
plaignez d'être sous le coup d'une persécution, et déjà vous ne pouvez plus trouver
aucune cité qui vous offre un abri contre les fureurs de la tempête? Vos plaintes ne
sont-elles pas un démenti formel donné à la promesse par laquelle Jésus-Christ
déclare que les cités de refuge ne manqueront pas à ceux qui souffrent persécution,
jusqu'à ce qu'il vienne, c'est-à-dire jusqu'à la consommation des siècles? Ainsi donc
vous ne trouvez pas aujourd'hui ce que Jésus-Christ a promis à ses disciples; j'en
conclus que si vous êtes ses disciples, Jésus-Christ est un menteur; mais comme
Jésus-Christ n'est point un menteur, il est hors de doute que vous n'êtes point ses
disciples. Il suit de là également que le tribun n'est pas votre persécuteur, mais le
persécuteur de votre persécuteur, c'est-à-dire de votre erreur, dont l'influence
perverse vous met au nombre de ceux dont il est écrit, qu'ils ont souffert persécution
par leurs propres oeuvres (1). Examinez ce que poursuivent en vous ceux qui vous aiment;
on ne saurait en douter, ce sont vos uvres mauvaises; fuyez ces oeuvres et la paix
régnera entre vous et ceux qui, pour vous délivrer, persécutent vos persécuteurs; car
ils ne persécutent que vos erreurs.
XX. Texte de
la lettre : « C'est par son Verbe éternel, Jésus-Christ Notre-Seigneur, que le Dieu
tout-puissant créa l'homme à son image et lui donna le libre arbitre. Car il est écrit
: Dieu créa l'homme et l'abandonna entre les mains de son libre arbitre (2).
Pourquoi donc un pouvoir humain viendrait-il m'arracher un bien que
je ne tiens que de Dieu? Excellence, comprenez de quels sacrilèges se rendent coupables
contre Dieu ceux qui poussent la présomption
humaine jusqu'à vouloir nous arracher ce qu'il nous a donné, en prétendant vainement
que c'est pour Dieu qu'ils en agissent ainsi. Quelle plus grande
injure peut-on faire à Dieu que de
soutenir qu'il a besoin d'être défendu par les hommes? Quelle idée peut donc se faire
de Dieu celui qui croit devoir le défendre par la violence, comme s'il ne pouvait
lui-même venger les injures qui lui sont faites?» Réponse: Qu'on accepte vos raisons
aussi vaines que fallacieuses, aussitôt les rênes sont lâchées à toutes les passions
humaines, tous les péchés restent impunis, aucune barrière n'est plus là pour
s'opposer au déchaînement des vices, à la haine incessante de la concupiscence contre
les lois divines et humaines; le roi à l'égard de son royaume, le général à l'égard
du soldat, le juge à l'égard de ses subordonnés, le maître à l'égard de son
serviteur, le mari à l'égard de sa femme, le père à l'égard de son fils se trouvent
désormais impuissants devant la liberté et la suavité du péché ; ni menaces ni
châtiments ne leur sont plus possibles. Détruisez la saine doctrine proclamée par
l'Apôtre et sur laquelle reposent la moralité et la guérison de l'univers tout entier;
pour affermir les enfants de la perdition dans l'usage, d'autant plus criminel qu'il est
plus libre, de leur liberté, détruisez ces belles paroles du vase d'élection: « Que
toute âme soit soumise aux puissances supérieures ; car toute puissance vient de Dieu.
Or, tout ce qui vient de Dieu est dans un ordre parfait. C'est pourquoi celui qui résiste
au pouvoir, résiste à l'ordre établi par Dieu, et ceux qui y résistent, s'acquièrent
des droits à la condamnation. En effet, les princes ne sont pas établis pour faire
trembler les bons, mais pour punir les méchants. Voulez-vous donc n'avoir rien à
craindre du pouvoir? faites le bien et il vous comblera
d'éloges. Le pouvoir est le ministre de Dieu, établi pour punir celui qui fait le mal
(1) ». Détruisez ces maximes, si vous le pouvez; ou si vous ne pouvez les détruire,
méprisez-les comme vous le faites. Sur tous ces points donnez un libre cours à votre
liberté criminelle, sous prétexte de conserver
651
votre libre arbitre. Ou bien, comme les
hommes ont coutume de rougir de leurs semblables, écriez-vous, si vous l'osez :Qu'on punisse les homicides, qu'on punisse les adultères, qu'on
punisse tous les autres crimes, mais nous voulons que les lois laissent les sacrilèges
impunis. N'est-ce point là l'enseignement que vous proclamez, quand vous osez dire . « Peut-on faire à Dieu une plus grande injure que de charger
les hommes de défendre sa cause? Quelle idée peut donc avoir de Dieu celui qui veut
soutenir ses intérêts par la violence? croit-il donc que Dieu
ne peut pas venger ses propres injures? » Est-ce qu'un tel langage ne revient pas à dire
Nous ne voulons pas qu'aucune puissance humaine enchaîne notre libre arbitre, quand il
nous plaît de faire injure à Dieu? O douleur! combien les
siècles qui ont précédé notre naissance doivent regretter de n'avoir pas connu une
semblable doctrine ! Aurait-on vu Moïse pardonner avec autant de facilité
les injures qui lui étaient faites à lui-même, et s'armer de toute la sévérité
possible contre les injures faites à son Dieu? Vous, grand docteur, vous vous écriez
d'un ton que peut seul inspirer une présomption hérétique et jalouse : «Dieu a créé
l'homme et l'a abandonné entre les mains de son libre arbitre. Pourquoi donc un ordre
humain viendrait-il me priver d'un « don que Dieu seul m'a départi? » Vous voulez donc
que pour offenser votre Dieu, qui a créé l'homme avec le libre arbitre, votre liberté
ne doive vous être ravie par aucun homme? Souvenez-vous du décret lancé par le roi
Nabuchodonosor, et qui menaçait de mort et des plus grands châtiments pour lui et pour
toute sa famille quiconque blasphémerait le Dieu de Sidrach,
de Misach et d'Abdénago (1); tous
ses sujets ne pouvaient-ils pas lui répondre
« Quelle plus grande injure peut-on faire
à Dieu, que de charger les hommes de défendre ses droit? Quelle idée peut avoir de Dieu
celui qui veut le défendre par la violence, comme s'il ne pouvait pas lui-même venger
ses propres injures? » Les Babyloniens auraient pu tenir ce langage, et peut-être
l'ont-ils tenu. En supposant même que leur liberté fût plus restreinte, leur vanité
n'eût pas été moins grande.
XXI. Oui, la
liberté fut accordée à l'homme au moment de sa création, mais à la condition,
s'il faisait le mal, d'en souffrir le
châtiment. C'est pourquoi, dès que le premier homme eut péché, il entendit contre lui
une sentence de mort, et avant que la mort corporelle ne l'eût frappé, il fut chassé du
paradis terrestre. Grâce à la mansuétude inspirée par le christianisme, l'empereur
porta contre vous une sentence moins rigoureuse; il vous condamna à l'exil, et non à la
mort. Mais voici, qu'appréciant mieux vous-mêmes, dans votre haute science, le
châtiment que méritent vos oeuvres, et trouvant qu'il est trop disproportionné au
jugement porté contre vous, vous y ajoutez volontairement la mort. Gardez-vous de courir
de vous-mêmes à votre perte éternelle, en soutenant que le libre arbitre doit vous
être laissé en cette vie pour vous donner une entière liberté d'offenser Dieu. Ecoutez
l'Apôtre, et vous comprendrez comment la puissance royale ne saurait vous nuire : «
Faites le bien, et vous en recevrez des éloges ». Ainsi nous regarderons toujours comme
dignes de nos louanges les justes qui, non-seulement
obéissent aux princes religieux, mais qui, par respect pour la parole de Dieu, supportent
patiemment les princes impies. Dans le premier cas, ils ont le mérite de l'obéissance,
dans le second, ils ont celui de la patience, et dans l'un et l'autre, ils ont celui de
faire le bien et de ne pas résister aux puissances. Votre conduite, au contraire, loin
d'être un bien, est un grand mal, puisque vous déchirez l'unité de Jésus-Christ,
puisque vous vous révoltez contre les promesses évangéliques et en particulier contre
l'autorité de celui dont il est dit : « Il dominera depuis la mer jusqu'à l'autre mer,
depuis le fleuve jusqu'aux extrémités de la terre (1) »; en d'autres termes, ne
soulevez pas la guerre civile contre Celui qui est le véritable et souverain roi des
chrétiens. Pour trouver l'occasion de vous convertir, qu'il vous suffise donc de
comprendre que les châtiments dont vous avez été frappés par l'empereur, sont de
beaucoup inférieurs à la gravité des fautes que vous avez commises; mais gardez-vous de
vous constituer vos propres juges et de vous punir vous-mêmes. Gardez-vous également
d'exiger de la part des hommes une liberté telle qu'elle assure l'impunité du crime, car
alors vous auriez à craindre de subir de la part de Dieu la justice la
plus
652
rigoureuse. Vos ancêtres eux-mêmes ont
parfaitement compris que quand il s'agit, des outrages faits à Dieu, les princes
eux-mêmes ne doivent pas laisser impunis les excès du libre arbitre de l'homme; n'est-ce
pas dans ce huit, quoique leur cause fût mauvaise, qu'ils poursuivirent Cécilianus jusqu'au tribunal même de l'empereur Constantin ?
XXII. Texte de
la lettre : « Ce qui confirme à nos yeux la foi donnée par Jésus-Christ à ses
Apôtres, ce sont les persécutions dont nous sommes en ce moment les victimes, selon
cette parole : Vous serez heureux quand les hommes vous persécuteront , qu'ils vous
maudiront, qu'ils vous accuseront de toute sorte de crimes à cause du Fils de l'homme;
réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse, parce qu'une grande récompense vous attend
dans les cieux ; car c'est ainsi que leurs pères ont persécuté les Prophètes qui sont
venus avant vous (1). Si ces paroles ne s'adressent qu'aux Apôtres, la foi n'a donc aussi
que pour eux des récompenses, et alors de quel avantage était-elle pour ceux qui
devaient croire dans la suite des siècles? Il est donc évident que ces paroles
s'appliquent à tous les chrétiens. L'Apôtre dit aussi :
Ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, il est nécessaire qu'ils souffrent
persécution (2). Dans l'Evangile, nous lisons également : Il viendra un moment où
quiconque vous ôtera la vie croira rendre gloire à Dieu ; mais s'ils en agissent ainsi,
c'est qu'ils n'ont connu ni mon Père ni moi (3) ». Réponse : Comme vous cherchez la
gloire des martyrs, on pourrait en toute justice vous appliquer ces paroles, si votre
cause était bien celle des martyrs. En effet, ceux que Jésus-Christ appelle bienheureux,
ce ne sont pas précisément tous ceux qui souffrent persécution, mais uniquement ceux
qui sont persécutés à cause du Fils de l'homme, c'est-à-dire à cause de
Jésus-Christ. Or, si vous souffrez persécution, ce n'est pas à cause de Jésus-Christ,
mais contre lui. En effet, vous souffrez parce que vous ne croyez, pas en lui ; et vous
aimez mieux souffrir que d'embrasser sa foi. Comment donc osez-vous vous flatter de
conserver cette foi que Jésus-Christ a laissée à ses Apôtres? Voulez-vous donc jeter
les hommes dans un tel état d'aveuglement et de surdité qu'ils ne puissent
ni lire ni entendre l'Evangile, où se
trouve clairement énoncée la foi que le Seigneur a laissée à ses Apôtres au sujet de
son Eglise? Depuis que vous êtes séparés et éloignés de cette Eglise, vous êtes dans
un état continuel de révolte contre les paroles de la tête et du corps ; et cependant
vous faites sonner bien haut, avec orgueil, que c'est à cause de Jésus-Christ et de la
foi qu'il a donnée à ses Apôtres que vous souffrez persécution. Laissons de côté
toutes les autres paroles du Sauveur pour ne nous occuper que des dernières qu'il ait
prononcées sur la terre; voyons en quels termes il a formulé à ses Apôtres la foi
touchant son Eglise, quel testament il leur a laissé, non plus sur le point de quitter la
vie, mais de goûter les gloires d'un éternel triomphe; non plus sur le point d'être
descendu dans le tombeau, niais de monter au ciel. Il venait de ressusciter d'entre les
morts, quand, apparaissant à ses Apôtres et les invitant à le contempler de leurs yeux
et à le toucher de leurs mains, il leur dit: « Il fallait que fût accompli tout ce qui
est écrit de moi dans la loi, dans le, Prophètes et dans les psaumes. Alors, éclairant
leur intelligence et leur découvrant le sens des Ecritures, il ajouta : Il a été
écrit, et il fallait que le Christ souffrît, qu'il ressuscitât le troisième jour, et
que l'on prêchât en son nom la pénitence et, la rémission des péchés dans toutes les
nations, à commencer par Jérusalem (1) ». Sur le mont des Oliviers, c'est encore là la
dernière parole qu'il adresse à ses apôtres avant de les quitter, c'est la dernière
recommandation qu'il leur fait, comme étant de toutes la plus nécessaire. Or, sur toutes
les parties de la terre, il devait se présenter une multitude d'hommes qui
revendiqueraient pour eux la gloire de former la véritable Eglise, tout en se révoltant
contre cette demeure qu'il s'est choisie, et qui, dans tout l'univers, chantent le
cantique nouveau dont il est dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute
la terre chante le Seigneur (2) ». Quant à ces dissidents, que font-ils autre chose
qui,, chanter leur propre ruine, avec des cris déchirants?
Remarquons que les Apôtres désiraient apprendre tout autre chose de leur maître, et ne
cherchaient nullement ce qui, pour eux, était le plus nécessaire. « Dites-nous donc,
s'écrient-ils, si
653
c'est maintenant que vous rétablirez le
royaume d'Israël? Jésus leur répondit : Il ne vous appartient pas de connaître le
temps ou le moment que le Père se réserve dans sa toute-puissance ; mais vous recevrez
la vertu du Saint-Esprit qui descendra en vous, et vous me servirez de témoins à
Jérusalem, dans toute la Judée, à Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». A
peine avait-il achevé ces paroles qu'une nuée l'enveloppa dans ses flancs (1). Ce fut
là son dernier mot, et il le grava dans l'esprit de ses auditeurs avec d'autant plus de
force, que ce devait être le dernier. Telle est l'épouse que l'époux confie à ses amis
en s'éloignant. Telle est la foi que le Sauveur laisse à ses Apôtres au sujet de son
Eglise. Donatistes, c'est contre cette foi que vous vous révoltez; et vous prétendez
encore que vous souffrez persécution pour la foi que Jésus-Christ a donnée à ses
Apôtres. Jésus-Christ nous présente clairement, son Eglise comme devant commencer à
Jérusalem, croître et fructifier clans toutes les nations, et au moment même où vous
vous mettez avec lui dans une étrange contradiction, vous vous écriez que c'est pour le
Fils de l'homme que vous êtes persécutés. Auriez-vous, par hasard, la prétention
d'avoir trouvé pour vous un autre Fils de l'homme dont vous soutenez la cause et
défendez les intérêts? Vous êtes dans l'erreur; votre Fils de l'homme n'est point le
véritable; quand il proclamait qu'on serait heureux de souffrir persécution pour le Fils
de l'homme, c'est de lui-même que parlait ce divin époux, et non d'un adultère.
XXIII. Nous
avouons avec vous que ce n'est pas uniquement aux Apôtres qu'il a été dit « Vous serez
heureux lorsque les hommes vous persécuteront ». En effet, ces paroles s'appliquent, non
pas à tous ceux qui ont souffert, qui souffrent ou souffriront la persécution, mais à
tous ceux qui, comme les Apôtres, souffrent persécution pour la justice. Le Sauveur
avait dit un peu plus haut « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice,
car le royaume des cieux leur appartient (2) », et ce n'est qu'après ces premières
paroles qu'il ajoute celles que vous rappelez et que vous voudriez en vain vous appliquer.
N'est-ce pas en vain que vous vous attribuez ce bonheur, puisque vous ne donnez aucune
preuve en vous-mêmes de cette justice
à laquelle celte récompense est promise
? on peut affirmer au contraire que c'est pour l'iniquité que
vous souffrez, à tel point que vous avez moins à souffrir des autres que de vous-mêmes,
comme si vous vouliez anticiper sur le jugement de Dieu et vous infliger, dans une
certaine mesure, les châtiments que vous méritez. Comme vous l'avez dit vous-même, ce
n'est pas uniquement aux Apôtres, mais à tous les fidèles que s'appliquent les
promesses de la foi; car, autrement, cette foi serait:pour eux sans récompense; de même,
ce n'est pas uniquement aux Apôtres, mais à tous les fidèles qui dans la suite devaient
souffrir persécution pour la justice, qu'il a été dit . «
S'ils vous persécutent dans cette cité, fuyez dans une autre (1) ». Pourquoi n'en
agissez-vous pas ainsi, si vous ne formez qu'une seule société avec ceux à qui
s'adressent ces paroles? Mais dussiez-vous en agir ainsi, ce ne serait pas une raison
suffisante pour nous faire conclure que vous êtes en communion avec eux, car des voleurs
poursuivis par la justice ne peuvent-ils. pas également passer
de ville en ville ? Mais bornons-nous à constater un fait ; c'est que vous refusez
d'imiter cette conduite, et par cela seul, vous prouvez clairement que vous n'êtes pas du
nombre de ceux à qui ces paroles furent adressées. Ce n'est pas tout ; comme si, sous le
vain prétexte dé vous excuser , vous preniez à tâche de
montrer, de plus en plus évidemment, que vous n'êtes pas du nombre des vrais chrétiens
, vous osez dire qu'il ne s'offre à vous aucun de ces lieux de refuge, quand cependant
l'Evangile déclare formellement qu'il y en aura toujours jusqu'à la fin du siècle.
Pourtant n'ayez pas, je vous prie, la vaine prétention de démontrer par cette réponse
la fausseté de la promesse; la seule chose que vous prouvez; c'est que vous n'êtes pas
du nombre de ceux à qui cette promesse a été faite; et dès lors, que vous n'êtes pas
de véritables martyrs, mais de fallacieux hérétiques. Que pouvons-nous vous dire de
plus, puisque vos paroles elles-mêmes vous condamnent ?
XXIV. Vous
rappelez également ces paroles de l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement
en Jésus-Christ, il est nécessaire qu'ils souffrent persécution ». L'Apôtre ne s'est pas servi de cette expression : « Il est
654
nécessaire » ; il se contente de dire :
« Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution (1)
». Que vous ne soyez pas de ce nombre,.personne ne peut en
douter. Car si vous en êtes, pourquoi ne faites-vous pas comme l'Apôtre a fait
lui-même? Si l'on ferme les portes devant vous, vous devez vous faire descendre par la
muraille afin de vous arracher à la main de vos persécuteurs. Les portes sont ouvertes , et vous ne voulez pas sortir. Et qui donc vous persécute,
si ce n'est vous-mêmes ? Votre persécuteur vous aime et votre fureur vous poursuit. Lui
désire que vous preniez la fuite, et cette fureur qui vous obsède, vous pousse à votre
perte. Si c'est là l'interprétation que vous donnez à ces paroles de l'Apôtre : «
Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution », vous
vous mettez dans la nécessité d'avouer que vos ancêtres n'ont pas vécu pieusement sous
le règne de l'empereur Julien l'Apostat. En effet, si tous les Donatistes qui existaient
à cette époque, sont morts avant que les empereurs chrétiens ne s'élevassent contre
cette erreur; ces Donatistes n'ont pas vécu pieusement puisqu'ils n'ont pas souffert
persécution. Mais si vous interprétez ces mêmes paroles dans le sens de ces autres qui
furent également prononcées sous l'inspiration de l'Esprit-Saint : « La vie de l'homme
est une tentation continuelle sur la terre (2) » ; si cette tentation ne cesse
d'assaillir les chrétiens pieux et véritables, soit dans l'infortune, soit dans la
prospérité, tantôt pour les faire succomber sous le poids de l'affliction et tantôt
pour les porter à s'évanouir dans les rêves de l'orgueil , il est certain que pendant
toute cette vie « tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront
persécution », soit que le démon cherche à les séduire et à les vaincre, soit qu'ils
cherchent eux-mêmes à triompher du démon et à s'affermir dans le bien. Quant à ceux
que le démon retient enchaînés et captifs, s'il les poursuit encore, ce n'est pas pour
s'en rendre maître, mais pour tirer profit de ses victimes.
XXV. Or, si le
titre de persécuteur n'appartient qu'à celui qui crucifie dans les douleurs ou veut
retenir son ennemi pour le crucifier, soyez persuadé que le bourreau du coeur n'est pas
moins cruel que le bourreau du corps, et
comprenez quelle persécution souffrait
celui qui disait dans le psaume: « J'ai vu les insensés et j'en séchais de douleur (1)
». Telle est la persécution que le juste Loth souffrait à Sodome, même avant d'avoir
donné l'hospitalité aux anges que les Sodomites prirent pour des hommes, et sur lesquels
ils voulaient assouvir les plus farouches instincts de la lubricité (2). Cet homme juste
ne devait-il pas éprouver un cruel crucifiement du coeur, quand il voyait ses concitoyens
afficher aussi publiquement leurs turpitudes et les étaler outrageusement devant sa propre demeure ?
Aussi ne nous étonnons pas d'entendre
l'Apôtre exposer en ces fermés l'une de ses plus cruelles persécutions : « Qui est
faible, sans que je le devienne moi-même ?qui est scandalisé, sans que je brûle
moi-même (3) ? » Dès lors, plus est ardente notre charité pour Jésus-Christ, plus
nous souffrons intérieurement de voir qu'ayant les sacrements de Jésus-Christ, vous
êtes séparés des membres de Jésus-Christ, vous vous révoltez contre la paix de
Jésus-Christ. Mais pendant que vous êtes en vie, nous n'avons pas perdu toute espérance
; quand, au contraire, nous vous voyons mourir dans le schisme, notre douleur devient
beaucoup plus amère. Enfin, quand vous vous tuez vous-mêmes, soit en vous précipitant
sur des armes étrangères, soit en vous jetant de vous-mêmes dans les flots ou dans les
flammes, nos souffrances pour vous ne connaissent plus de bornes.
La mort de l'impie Absalon fut pour David un coup mille fois plus terrible que ne l'avait
été la révolte de ce fils dénaturé (4).Tant qu'il vécut, David désira s'emparer de
sa personne, afin de le ramener à des sentiments de repentir, et de le guérir de ses
instincts dépravés. Absalon était donc véritablement le persécuteur de son père, non-seulement parce qu'il semait la division dans le peuple de Dieu,
non-seulement parce qu'il portait les armes et combattait
contre les lois de Dieu et contre le royaume légitime de son père, mais surtout parce
qu'en mourant dans sa révolte, il fit une blessure sanglante et éternelle au coeur de
son père. Voilà pourquoi cet excellent père avait senti l'espérance de sécher ses
larmes, pendant que son enfant criminel vivait encore, tandis qu'il perdit toute
espérance avec sa vie, et n'eut plus après
655
sa mort, qu'à verser des larmes
brûlantes et désespérées. Il avait donc compris longtemps par avance cette parole de
l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront
persécution ». Lors même que les Donatistes n'auraient pas détruit les demeures des
catholiques; lors même qu'ils n'auraient pas brûlé les églises catholiques; lors même
qu'ils n'auraient pas jeté dans les flammes les manuscrits sacrés; lors même qu'ils
n'auraient pas exercé sur la personne des catholiques des cruautés sans nom; lors même
qu'ils ne leur auraient pas coupé les membres, arraché les yeux; lors même, enfin,
qu'ils ne les auraient pas cruellement immolés, nous pourrions dire encore que nous
souffrons à cause de vous une terrible persécution ; et cela, parce que vous voyant
insensés, nous en séchons de douleur; parce qu'en vous voyant faibles, nous nous
affaiblissons nous-mêmes; parce qu'en vous voyant scandalisés, nous brûlons; parce
qu'en vous voyant perdus, nous pleurons. Ces maux qui vous précipitent dans la damnation
éternelle, sont pour nous la cause d'une persécution plus cruelle que celle que vous
avez pu nous infliger en vous attaquant à nos corps, à nos biens, à nos demeures, à
nos églises. Nous souffrons moins quand nous vous voyons exercer votre barbarie contre
nous, que quand nous vous voyons périr éternellement. Tant qu'il ne s'agit contre nous
que d'une persécution extérieure, nous éprouvons une joie mêlée de reconnaissance;
mais s'agit-il de vous voir périr, si nous étions assez malheureux pour nous en
réjouir, nous péririons avec vous. Pendant que vous êtes en vie, nous espérons
toujours; mais quand nous vous voyons mourir dans cette impiété ,
quand surtout vous vous ôtez l'existence avec un raffinement de barbarie extrême, notre
tristesse est à son comble, et nous n'avons plus pour nous consoler d'autre motif que
celui qui consolait David après la mort d'Absalon, la pensée que le peuple de Dieu,
jusque-là cruellement divisé, va se réunir enfin dans une sainte et éternelle unité.
Que quelques-uns d'entre vous, des plus obstinés, se fassent périr eux-mêmes dans les
flots ou dans les flammes, c'est un affreux malheur; mais enfin ce malheur paraît
tolérable, quand on pense à ces multitudes de peuples dont ils empêchaient le salut et
qu'ils auraient entraînés avec eux dans les flammes éternelles de l'enfer. Jamais donc
l'Eglise de Jésus-Christ ne manquera de motif pour réaliser en elle cette parole de
l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront
persécution»; car tous ceux qui vivent dans l'innocence, auront toujours à supporter
les attaques des méchants, ou à pleurer sur leur sort quand ils les voient mourir dans
leur état de réprobation.
XXVI. N'allez
donc point vous illusionner jusqu'au point de croire que c'est à vous que s'appliquent
ces paroles : « Il viendra un moment où ceux qui vous tueront, croiront rendre service
à Dieu », ou, suivant votre version, « croiront offrir une victime au Seigneur ». Il
est certain que ces paroles ne s'appliquent pas aux persécutions soulevées par les
Gentils contre l'Eglise. En effet, c'était à leurs dieux aussi mensongers que nombreux,
que les païens croyaient rendre service, tandis qu'il ne s'agit ici que du seul Dieu
véritable. Dès lors, cette prophétie du Sauveur à ses disciples n'a pu recevoir son
accomplissement que de la part des Juifs, qui firent mourir saint Etienne et une multitude
d'autres, avec la persuasion que par là ils rendaient gloire à Dieu, au seul Dieu
véritable, dont ils se flattaient de pratiquer le culte et la religion ; ou bien encore
cette même prophétie adressée en général à tous les catholiques, se trouve accomplie
par ces nombreux hérétiques , animés d'une fureur étrange, et qui partout où ils
peuvent, quand ils peuvent, et comme ils peuvent, croient rendre service à Dieu en tuant
les catholiques; elle est surtout accomplie par vous qui vous êtes fait en Afrique un nom
si célèbre, précisément à cause de ces victimes par vous immolées. Si c'était de
vous que le Seigneur eût parlé, vous ne vous tueriez pas vous-mêmes, mais vous
attendriez que nous vous frappions nous-mêmes , s'il est vrai , comme vous le dites, que
nous croyons rendre service à Dieu en vous immolant. Au contraire, quand vous hâtez
l'instant de votre mort, afin de nous échapper, vous craignez de vivre et non d'être
tués, vous rougissez de vous convertir, ou d'être convaincus de ce que vous faites.
Peut-être auriez-vous la prétention de vous appliquer les deux parties du texte sacré,
ce qui expliquerait parfaitement pourquoi, en vous tuant vous-mêmes, (656) vous vous
flattez de rendre service à Dieu et de prendre parmi vous les victimes à lui offrir ?
Mais alors on doit aussi vous appliquer les dernières paroles de la prophétie, telles
que vous les avez citées vous-même. En effet, le Seigneur ajoute immédiatement
« S'ils en agissent ainsi à votre égard, c'est qu'ils ne
connaissent ni mon Père ni moi (1) ». Quand donc vous vous tuez vous-mêmes , avec la
persuasion que vous rendez service à Dieu, vous ne connaissez pas le Père, vous ne
l'entendez pas qui vous dit : « Fuyez».
XXVII. Texte
de la lettre : « La paix et l'unité dont ils se flattent ne sont qu'une paix belliqueuse
et une unité cruelle. Qu'ils entendent cette parole du Seigneur : Je vous donne ma paix,
je vous laissé ma paix ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (2). La paix du
siècle, c'est celle qui se contracte après la guerre entre des nations toujours armées
pour le combat; tandis que la paix de Jésus-Christ jouit d'une douce et salutaire
tranquillité; elle invite les hommes de bonne volonté, et ne les force pas malgré eux
». Réponse : Cette paix belliqueuse, cette unité cruelle dont vous parlez, n'est-ce pas
là ce que vous voulez réaliser par ces morts violentes auxquelles vous nous soumettez , et par ces morts volontaires que vous vous imposez?
Pourquoi donc ne pas vous imputer les maux que vous nous faites, et nous imputer à nous
ceux que vous vous faites à vous-mêmes? Quant à nous, nous sommes contraints de
supporter ce que vous nous faites; et ce que vous vous faites à vous-mêmes, nous ne
pouvons qu'en gémir ; tout ce que nous désirons, c'est que, pour leur propre salut, le
plus grand nombre possible revienne à la paix et à l'unité de Jésus-Christ, quoique la
fureur d'un petit nombre empêche ces précieux avantages de se répandre sur la multitude
tout entière. Jetez autour de vous un regard exempt de jalousie et de haine, et vous
verrez quelle joie la paix et l'unité de Jésus-Christ procurent à ceux d'entre vous qui
sont rentrés dans nos rangs, à ces multitudes de peuples dont quelques membres seulement
éprouvent d'abord un peu de trouble, sous l'impression de la nouveauté, mais se
guérissent peu à peu de cette faiblesse en elle-même si naturelle. Peut-être s'en
trouve-t-il, dans le nombre, dont la conversion est plutôt simulée que réelle; mais
pour quelques-uns qui abusent,
devions-nous rejeter tous ceux dont le retour nous parait sincère, quand surtout vos
régions comme les nôtres ont été témoins de ces exemples héroïques donnés par des
hommes qui ont refusé de retourner dans vos rangs, malgré l'entière liberté qui vous
était accordée de propager votre doctrine de perdition? Pour ne pas nous exposer à
perdre les bons, nous devions donc recueillir aussi ceux dont la conversion était
simulée, car nous voyons dans l'Evangile, que les serviteurs du père de fa. mille ont introduit au festin des noces des convives bons et mauvais.
Surtout, nous ne devions pas oublier que l'esprit d'orgueil, comme un vent défavorable,
vous avait chassés de l'aire du Seigneur avant le temps de la ventilation ; c'était donc
pour nous un véritable devoir de déployer tous nos efforts pour vous y faire rentrer,
avec le secours du Seigneur. Or, vous savez que quand on repousse le froment dans l'aire,
le balai y entraîne souvent des grains de poussière qui se mêlent au bon grain.
XXVIII. Vous
prétendez ensuite que les hommes ne doivent pas être amenés malgré eux à la vérité.
Vous ne connaissez donc ni les Ecritures, ni la puissance de Dieu qui sait donner la
volonté à ceux qui d'abord ne paraissent subir que l'action de la violence? Est-ce
malgré eux que les Ninivites ont fait pénitence, parce qu'ils en avaient reçu l'ordre
du roi? Depuis trois jours, en effet, le Prophète parcourait les rues de la cité et
proclamait hautement les menaces et la colère divines (1). Quel besoin pouvait-il y avoir
d'un ordre du roi, pour adresser d'humbles supplications au Dieu qui méprise les dehors,
et sonde les reins et les coeurs? Mais n'y avait-il pas dans la ville des hommes en qui
les oracles divins ne soulevaient que mépris et incrédulité, et qui avaient besoin
d'être effrayés par les menaces d'une puissance de la terre? Ces ordonnances royales,
contre lesquelles vous venez librement vous briser, sont donc pour un grand nombre une
occasion de salut en Jésus-Christ. Il peut se faire qu'ils ne soient d'abord amenés que
par la violence au banquet du père de famille, et qu'ils soient forcés d'entrer;
cependant, quand ils sont dans l'intérieur, ils trouvent je ne sais quoi qui les réjouit
de leur présence au festin. Ce double
657
fait a été prédit et réalisé par le
Sauveur. Après le refus de quelques hommes, qui sont pour nous la figure des Juifs, et
des excuses qu'ils allèguent pour ne pas répondre aux invitations crue leur avaient
faites les Prophètes, « le maître dit à son serviteur : Allez sur les places et dans
les rues de la cité, et amenez ici les pauvres et les malades, les aveugles et les
boiteux. Le serviteur lui répondit: J'ai accompli vos ordres, et il reste encore de la
place. Le maître dit à son serviteur : Allez le long des chemins et des haies, et tous
ceux que vous rencontrerez, forcez-les d'entrer, afin que ma maison soit remplie
(1) ». Ces chemins figurent les hérésies, et les haies sont l'image des schismes;
en effet, les chemins figurent les opinions diverses, et les haies les opinions perverses.
Comment nous étonner, dès lors, de voir mourir, faute de toute nourriture, non pas
corporelle, mais spirituelle, celui qui n'est introduit au festin ni par l'impulsion de sa
propre volonté, ni par l'impulsion de la violence ?
XXIX. Texte de
la lettre : « Nous nous réjouissons de la haine que le
siècle a contre nous; loin de succomber sous le poids de ses coups, nous sommes dans
l'allégresse. Ce monde ne peut aimer les serviteurs de Jésus-Christ, car on sait que le
monde n'aime pas Jésus-Christ; le Seigneur n'a-t-il pas dit lui-même : Si le siècle
vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous ; puisqu'ils m'ont persécuté, ils vous
persécuteront également ». Réponse : Vous vous
réjouissez de cette haine que le siècle a pour vous; loin de, succomber à ses
poursuites, vous êtes dans l'exultation, et vous voulez vous suicider vous-mêmes pour
vous soustraire à toute espèce de chagrin; vous prenez le parti de mourir de votre
propre main pour rester fidèles à la secte donatiste, sans attendre que d'autres vous
martyrisent pour la foi de Jésus-Christ? Une telle folie ne peut convenir qu'aux
Circoncellions ; mais qu'elle est loin de la gloire des martyrs ! Vos oeuvres frappent
suffisamment par leur évidence; quel besoin avez-vous donc de vous attribuer ces paroles
qui vous sont étrangères : « Ce monde ne peut aimer les serviteurs de Jésus-Christ,
car on sait qu'il n'a pas aimé Jésus-Christ ? » Nous n'appartenons donc pas à ce
monde, puisque nous vous aimons. D'un autre côté, vous n'êtes pas
les serviteurs de Jésus-Christ, puisque
vous rendez le mal pour le bien, puisque vous retournez contre vous votre méchanceté ,
quand vous ne pouvez pas l'exercer contre nous, puisqu'enfin
vous ne nous aimez pas et que vous vous tuez. Oui, ce s'ont bien là les paroles du
Seigneur : « Si le siècle vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous; puisqu'ils
m'ont persécuté, ils vous persécuteront également (1) » ; or, ce n'est pas à
vous qu'il adresse ces paroles, mais à ceux à qui il a ordonné, quand ils sont
persécutés dans une ville, de fuir dans une autre; et ce n'est pas là ce que vous
faites. Jésus-Christ leur a également déclaré que, jusqu'à la fin du siècle, ils
trouveraient toujours des villes dans lesquelles ils pourraient trouver un refuge (2); or,
vous vous plaignez que ces villes vous font défaut, et malgré cela vous refusez d'avouer
que ces paroles ne s'appliquent point à vous.
XXX. Texte de
la lettre: « Si la persécution cesse, comment se réalisera le nombre des martyrs,
selon cette parole de saint Jean : J'ai vu sous l'autel de Dieu les âmes des martyrs
qui s'écriaient : Quand donc, Seigneur, jugerez-vous et vengerez-vous notre sang contre
ceux qui habitent sur la terre? Et tous reçurent des robes blanches, et il leur fut
répondu de patienter encore un peu de temps, jusqu'à ce que fût accompli le nombre de
vos frères qui doivent verser leur sang comme ils ont versé le leur (3) ».
Réponse : Si vous vouliez réellement être martyrs sous l'autel de Dieu, vous
n'offririez pas un sacrifice au démon en vous brûlant de votre propre main. Qui donc
peut se réjouir de la fureur qui vous anime, si ce n'est le démon qui vous l'a
inspirée, et ceux qui sont du parti du démon ? C'est le démon, en effet, qui tantôt
jetait dans l'eau, tantôt précipitait dans le feu cet enfant dont il est parlé dans
l'Evangile (4); c'est lui qui précipita dans les flots les pourceaux dont il est
également parlé (5); c'est lui qui, prenant le ton d'une audacieuse tentation, proposa
au Sauveur lui-même de se précipiter du sommet du temple (6). Vous appartenez
assurément au démon, puisque c'est à ces trois genres de mort que vous recourez contre
vous-mêmes, l'eau, le feu et le précipice. Si le fanatisme n'était pas l'arme ordinaire
que vous employez pour perdre les
658
âmes, il suffirait de ces paroles saintes
que vous rappelez, pour vous faire rougir de ces genres de mort que vous vous procurez.
Que disent donc ces âmes des martyrs sous l'autel de Dieu : « Quand donc, Seigneur,
jugerez-vous et vengerez-vous notre sang contre ceux qui habitent sur la terre? » Elles
demandent que leur sang soit vengé contre ceux qui l'ont répandu ; est-ce sur d'autres
que doit peser cette vengeances Et c'est ainsi que votre sang
ne sera vengé contre personne que contre vous.
XXXI. Quelle
absurdité de croire que cette prophétie, qui annonce pour l'avenir un grand nombre de
martyrs, n'a reçu son accomplissement que parmi les Donatistes ! Ne dirait-on pas
que, depuis le moment où elle a été formulée par saint Jean, jusqu'à l'apparition du
Donatisme, aucun chrétien n'a reçu dans l'effusion de son sang la couronne du martyre ?
Et ces Donatistes enfin, comment osent-ils s'attribuer la gloire des martyrs, quand leurs
oeuvres ne sont autre chose que les oeuvres îles voleurs et des démons ? Mais supposons
que depuis saint Jean jusqu'à eux, la terré n'ait été arrosée du sang d'aucun martyr
véritable; admettons encore que ce nombre des martyrs ne doit être complété que sous
le règne de l'antéchrist; toujours est-il que jamais on ne pourra nous faire croire
qu'en versant leur propre sang ou celui des autres, ces Donatistes soient appelés à
accroître le nombre des véritables martyrs auxquels il a été ordonné d'attendre
quelque peu, jusqu'à ce que fût réalisé le nombre de leurs frères qui, eux aussi,
verseront leur sang sous le glaive des bourreaux, et non pas, de leur propre main comme le
font les Donatistes, qui n'ont dès lors aucune ressemblance avec les martyrs véritables.
Nous pouvons également dire, et en toute vérité, que les catholiques immolés par la
barbarie des Donatistes, vont accroître ce nombre des martyrs. Remarquons surtout que,
depuis la prophétie de saint Jean jusqu'à nous, les impies, dans toutes les nations, ont
vergé en si grande abondance le sang des catholiques, que le monde lui-même en a frémi
d'horreur; comment donc les Donatistes, ces bourreaux de leur propre vie et de la vie des
autres, osent-ils proclamer que c'est dans leur propre personne que s'est réalisée la
prophétie relative au nombre des martyrs ? Si votre sang crie vengeance, ce n'est pas
contre ceux qui désirent votre conversion ou votre fuite, afin de vous laisser la vie,
mais uniquement contre vous. Ne serait-ce pas pour éloigner de vous cet effroyable
malheur, qu'au lieu de répandre vous-mêmes votre sang, vous le meurtrissez dans les
précipices, vous l'étouffez dans les flots, ou vous le réduisez en cendres ? Ne vous y
trompez pas, il sera vengé contre vous de quelque manière qu'il vous plaise de
l'anéantir. Fût-il versé par d'autres que par vous, du moment que vous n'appartenez pas
à l'Eglise de Jésus-Christ, mais au Donatisme, il serait encore vengé contre vous. Vous
demanderez alors au Seigneur de venger votre sang et il vous exaucera en vous frappant de
la damnation éternelle. Comment en effet ce sang peut-il être vengé, si ce n'est par la
damnation de celui qui l'a répandu ? Ce cri de votre part n'est donc sur vos lèvres
qu'un cri d'accusation contre vous , puisque vos propres
bourreaux, c'est vous-mêmes. Dieu, dès lors, ne pourra condamner que vous, quand il
prendra en main le soin de venger votre sang, que vous l'ayez meurtri, que vous l'ayez
étouffé, que vous l'ayez brûlé, que vous l'ayez même versé, si c'est ce dernier mode
de destruction qui vous sourit davantage.
XXXII. Texte
de la lettre : « Cette persécution n'est-elle pas celle qui a versé le sang de tant de
milliers de martyrs? En effet, les chrétiens dont, selon l'Evangile, l'esprit est prompt
et la chair est faible (1), pour se soustraire à une contagion sacrilège, n'ont pas
hésité à chercher dans les flammes un moyen assuré de sauver leurs âmes, imitant
ainsi la conduite héroïque du prêtre Razias dont il est
parlé dans les livres des Macchabées (2), et leur crainte n'était que trop bien
fondée. En effet, aucun de ceux qui tombèrent entre les mains des bourreaux, ne put échapper. Mais libre à eux d'agir au gré de leurs désirs; ce
qui est certain , c'est que ceux qui agissent contre Dieu, ne
peuvent appartenir à Dieu ». Réponse : Il est une chose évidente, c'est le caractère
de la persécution que vous avez à souffrir et que vous confessez en toute vérité. En
effet, c'est bien de cette persécution que j'ai parlé plus haut, celle dont la sainte
Ecriture menace certains impies dont il est dit qu'ils souffrent persécution, et que
cette persécution leur vient de
659
leurs oeuvres elles-mêmes (1). Or, ce
caractère peut,vous être appliqué en toute justice, lors
même que vous laisseriez à d'autres le soin de vous immoler pour punir vos sacrilèges.
Quand des voleurs ou des homicides, quels qu'ils soient, se trouvent frappés avec toute
la sévérité des lois, s'ils souffrent persécution, cette persécution, d'où leur
vient-elle, si ce n'est de leurs propres actions? Maintenant, parce que la mansuétude
chrétienne vous épargne, c'est à votre fanatisme insensé. que
vous confiez le soin de la vengeance, afin, dites-vous, « de trouver dans les
flammes un moyen a assuré d'arracher vos âmes à la contagion » ; mais, quoi que vous
fassiez, vous ne pouvez, sans une incroyable impudence, nier que vous soyez la première
cause de la persécution que vous souffrez, puisque vous vous livrez à des oeuvres qui
méritent la, mort, et que cette mort, vous vous la donnez à vous-mêmes. D'un autre
côté, vous prétendez que des milliers d'hommes en agissent ainsi ; doutez-vous donc
encore que ce soit pour l'Afrique une affaire d'une suprême importance de se soustraire
à vos doctrines et à votre autorité ? Ces hommes à qui vous avez pu persuader le
suicide, ne sont-ils pas les descendants de ceux qui, à l'époque où l'idolâtrie était
dans toute sa puissance, se précipitaient sur les armes des païens toutes les fois que
ceux-ci faisaient mine d'envahir leurs lieux de réunion ? Remarquons toutefois que les
païens vouaient à leurs idoles tous les jeunes gens qu'ils immolaient; tandis que ces
Donatistes se précipitaient en foule dans l'amphithéâtre, comme des bêtes sauvages qui
se jetteraient sur l'épieu des chasseurs; ils y mouraient comme dés furieux, étaient
ensevelis en putréfaction, et s'attiraient un culte aussi ridicule que trompeur. Outre
cet expédient, n'y avait-il pas ces rochers abrupts et ces précipices immenses, devenus
tristement célèbres par la multitude des vôtres qui sont venus y chercher la mort ?
L'eau et le feu n'étaient employés que très-rarement ; le
genre de mort le plus en vogue, c'était le précipice. Pour les hommes de notre temps,
tous ces faits sont de la dernière évidence. Qui ne sait que ces fanatiques, bourrelés
de remords par la pensée de leurs crimes, étrangers à tous les travaux utiles,
croupissant dans l'oisiveté, d'une barbarie atroce à l'égard de
ceux qu'ils faisaient mourir, d'une lâcheté repoussante devant la
mort qui les menaçait, promenaient surtout la terreur dans les campagnes, s'interdisaient
les travaux des champs, et se procuraient leur subsistance en rôdant autour des cellules
champêtres, d'où leur est venu leur nom de Circoncellions? Je le demande, une erreur qui
engendrait d'aussi grands maux pour l'Afrique; n'était-elle pas un opprobre pour
l'univers tout entier ?
XXXIII.
Personne n'ignore à quels genres de mort se condamnaient une multitude de ces malheureux;
le nombre des suicides était tel, qu'aujourd'hui on doit se féliciter du petit nombre de
ceux qui se font périr par le feu. Peut-être prétendez-vous nous émouvoir en nous
disant que ce petit nombre proportionnel en renferme encore des milliers ? Je vous
réponds que c'est pour nous une bien douce consolation de voir qu'un nombre infiniment
supérieur de Donatistes s'arrachent aujourd'hui au fanatisme de leur secte, dont le crime
n'est pas seulement de produire une division criminelle, mais de poser en loi tous les
excès de la fureur. Ceux qui se donnent la mort sont encore trop nombreux; mais leur
nombre est de beaucoup inférieur à la multitude de ceux qui, après avoir partagé les
mêmes erreurs, se soumettent aujourd'hui aux bienfaits de la discipline, s'attachent à
la culture des champs, sont heureux de rompre ainsi, par les uvres et par le nom,
avec les Circoncellions, observent les règles de la chasteté, et conservent la plus
étroite unité. Que sont enfin tous ces malheureux qui se perdent, en comparaison de la
multitude de Donatistes de tout âge et de tout sexe, petits garçons et petites filles,
jeunes gens et jeunes personnes, voire même des époux et des vieillards, qui renoncent
en foule à leur secte criminelle pour venir goûter la paix véritable et catholique de
l'Eglise de Jésus-Christ ? Quant à ceux qui se brûlent, en les comptant
individuellement, on n'en trouve pas autant qu'il y a de lieux parfaitement peuplés dont
les habitants ont renoncé à cette funeste contagion de l'erreur et du fanatisme pour
aller s'abriter sous la protection si douce d'une parfaite unité. Dites-moi,
regarderiez-vous comme inspiré par une saine miséricorde le conseil que vous donneriez
de réserver tous ces nouveaux convertis aux supplices éternels, pour éviter que ceux
qui s'obstinent encore (660) à se jeter dans les flammes, ne paraissent former un nombre
incomparablement plus petit ? Pour amener tous les hommes à vivre avec Jésus-Christ, on
ne saurait assez déployer ses efforts et multiplier ses vux ; j'avoue qu'il suffira
toujours de quelques furieux pour empêcher cet heureux résultat, mais je n'affirme
qu'avec plus d'assurance que l'on doit travailler avec zèle pour empêcher que tous ne
périssent avec le démon.
XXXIV. Après
avoir scruté les saintes Ecritures pour y trouver quelque maxime qui vienne,à l'appui de votre barbare système de la mort volontaire, vous
vous applaudissez de rencontrer dans l'Evangile les paroles suivantes : «L'esprit est
prompt, mais la chair est faible (1) ». Allez-vous en conclure que chacun doit se tuer
parce qu'il est faible ? Pour engager à supporter avec courage les souffrances de la
persécution, vous n'avez pu vous résigner plus tôt à avouer que vos faux martyrs sont
du nombre de ceux dont il est écrit : « Malheur à ceux qui ont perdu la
patience (2)», tandis qu'on ne peut aucunement leur appliquer ces paroles du Sauveur
«Vous posséderez vos âmes dans votre patience (3) ». Quant à ceux qui reçurent ce
reproche: « L'esprit est prompt, mais la chair est faible », ils étaient accablés par
un sommeil involontaire, mais il n'était nullement question pour eux de se tuer par une
mort volontaire. Relisez ces passages avec attention, et voyez ce que vous pouvez y
répondre. L'Apôtre ne dit-il pas : « Dieu est fidèle et il
ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais il donnera une
heureuse issue à la tentation , afin que vous puissiez
persévérer (4) ? » Nous est-il défendu de croire à cette vérité apostolique, et
devons-nous devenir nos propres ennemis, parce que nous ne pouvons résister à nos
ennemis étrangers ? Des coeurs chrétiens se révoltent contre une telle nécessité. Que
la parole de l'Apôtre, ou plutôt celle de Dieu, qui ne permet pas que les siens soient
éprouvés au-delà de leurs forces, et qui donne une heureuse issue à la tentation, afin
que nous puissions persévérer , que cette parole soit
toujours crue par les catholiques et rejetée par les Donatistes, et que les catholiques
ne se fassent pas Donatistes, s'ils veulent ne pas
s'exposer à ne plus croire à cette
parole. Désespérer, au sein des souffrances, d'obtenir de Dieu la sagesse, et chercher
pour unique et suprême consolation à se faire dévorer, non pas par les bêtes féroces,
comme le dit saint Cyprien (1), mais par les flammes, sans y avoir été aucunement
condamné, ce n'est pas là de la réflexion, mais de la fureur; ce n'est pas de la
sagesse, mais de la folie. Laissons donc les flammes comme dernière ressource à ceux qui
ne peuvent pas dire en parlant du secours du Seigneur: « C'est de lui que me vient la
patience (2)».
XXXV. Le saint
homme Job, couvert d'ulcères depuis la tête jusqu'aux pieds, en proie aux douleurs les
plus cruelles, pouvait facilement recourir à cet expédient suprême; et cependant,
malgré les horribles souffrances qui abreuvaient sa vie, il refusa d'en user. Il en avait
le pouvoir, mais la justice le lui défendait. « Plût à Dieu », s'écrie-t-il, « que
je pusse m'ôter la vie, ou prier quelqu'un de me donner la mort (3) ! » Comme il
était juste, il ne croit pas pouvoir ce que lui défendait la justice. C'est dans ce sens
également que l'Apôtre écrit aux Galates : « Je vous rends témoignage que, si vous
l'aviez, vous vous seriez arraché les yeux pour me le donner (4)». S'ils ne le peuvent
pas, n'est-ce point uniquement parce que la justice le leur défend? Le Seigneur, par
l'organe de ses anges, pressait Loth sortant de Sodome, de hâter sa marche vers Ségor : « Car », lui dit-il, « je ne pourrai réaliser mes
desseins qu'après ton entrée dans cette ville (5) ». Il pouvait tout par sa
toute-puissance, mais en cette circonstance sa justice lui défendait d'agir. Job, sans
recourir à aucun autre moyen, pouvait refuser de prendre aucune nourriture ou aucun
breuvage, et mettre ainsi un terme à sa cruelle existence ; mais la justice le lui
défendait, parce qu'il n'est permis à personne de se tuer, surtout quand on peut fuir
afin de pouvoir vivre. Mais cet homme juste, qui dissertait si longuement au sein de ses
cruelles souffrances, ne pouvait-il pas prier quelqu'un de lui donner la mort? On peut
admettre que sa main, tout entière en proie à la putréfaction, eût été impuissante
à lui donner le coup de la mort; mais du moins il lui restait la parole
661
pour réclamer de quelqu'un ce service..
Par exemple, il pouvait s'adresser à sa femme, dont
la colère était si grande, qu'elle lui
souhaitait la mort et se répandait en affreux blasphèmes contre Dieu ; si, d'un côté,
cette femme n'eut pas la pensée de frapper elle-même son mari, de l'autre côté, elle
n'osait pas lui dire de se tuer lui-même. Le démon a plus d'empire sur vous, car il vous
persuade facilement ce qu'il ne pouvait persuader à une femme insensée qu'il n'avait
conservée à Job, après lui avoir ravi tous ses autres biens, que dans le but de s'en
faire un instrument puissant pour mieux tromper son mari. Job déclare donc ouvertement
qu'il ne peut prier personne de lui ôter la vie, indiquant clairement que, s'il ne le
peut pas, c'est que la justice le lui défend. En effet, un homme juste ne peut pas ce
quine peut pas se faire justement; pour cela il lui faudrait d'abord se dépouiller de la
justice, afin que ce qu'il ne pouvait pas comme homme juste, il le pût
comme pécheur. Il s'écrie donc : « Plaise à Dieu que je puisse me tuer
moi-même ! » c'est comme s'il eût dit Plaise à Dieu que cela soit juste, car un
homme juste pourrait se le permettre ! Demander de pouvoir ce qu'il ne pourrait que
comme pécheur, ce serait désirer pour lui-même l'injustice. Ce qu'il voudrait, c'est
que cela fût juste, et comme cette action ne peut pas être juste, cet homme juste n'a pu
faire. ce qui n'est possible qu'à l'injustice. Il suit de là
qu'il est permis à un homme juste de désirer la mort, quand la vie lui devient trop
amère ; et si Dieu refuse d'exaucer sa prière, la justice demande qu'il supporte avec
patience toutes les amertumes dont il est abreuvé. De même, il est permis à un homme
juste de désirer la vie, quand il est menacé d'une mort cruelle; mais quand il voit
qu'elle lui est refusée il doit s'appliquer ces paroles que le Sauveur a prononcées au
moment où il nous personnifiait en lui: « Mais qu'il arrive, non pas comme je le veux,
mais comme vous le voulez, ô mon Père (1) ! » Or ,
ces paroles peuvent s'appliquer aux hommes qui persécutent pour amener à faire le mal,
et non aux hommes qui aiment pour mettre à même de jouir de tous les biens ; en d'autres
termes , elles s'appliquent à ceux qui souffrent persécution pour la justice, et non à
ceux qui se persécutent
eux-mêmes, à cause de leur propre
injustice.
XXXVI. Quant
à ce vieillard, nommé Razias, dont ils empruntent l'histoire
au livre des Macchabées (1), et sur les traces duquel ils se flattent de marcher, parce
qu'en effet ils ne peuvent trouver d'autres exemples pour justifier leur crime, je
déclare qu'il aurait dû imiter la conduite de ces sept frères que le même livre des
Macchabées (2) nous montre marchant noblement à la mort, guidés et enflammés par les
chaleureuses exhortations de leur mère. Tombé entre les mains de ses ennemis, Razias devait, tout en restant fermement attaché à la loi de son
Dieu, accepter tous les tourments auxquels il serait condamné, supporter courageusement
ses souffrances et prendre patience au sein de ses profondes humiliations. Mais ne pouvant
supporter la honte de se voir tombé entre les mains de ses ennemis, il laissa à la
postérité un exemple, non pas de sagesse, mais de folie; un exemple proposé à
l'imitation, non pas des martyrs de Jésus-Christ, mais des Circoncellions, disciples de
Donat. Toutefois, en portant sur ces faits un examen plus attentif, il sera facile de se
convaincre que votre cause est toute différente de la sienne. En effet, puisqu'il était
tombé entre les mains de ses bourreaux, il n'était plus libre de prendre la fuite;
voilà pourquoi il se frappe de son glaive, et comme il sent que le coup n'est pas mortel,
il se précipite du haut de la muraille. Cette fois, il est convaincu qu'il ne peut plus
vivre, mais comme il respire encore, il s'élance, par un dernier effort, vers une pierre
qu'il aperçoit à distance; là, de ses deux mains il s'arrache, les entrailles, les
jette autour de lui et meurt; la foule, à ce moment, l'enveloppait de toute part; eût-il
pu vivre encore, qu'il n'aurait point échappé à la fureur de ses bourreaux. Il n'en est
pas de même pour vous; d'abord, vous refusez d'entendre cette parole du Seigneur : «
Fuyez » ; ensuite, vous n'imitez pas Razias qui aurait
voulu fuir, mais qui ne l'a pas pu; d'où l'on doit conclure que vous ne reconnaissez la
nécessité ni d'obéir au précepte du Sauveur, ni d'imiter l'exemple de Razias. Il y a plus encore, car d'après vos propres principes, Razias lui-même ne doit-il pas être condamné? Citant ces paroles
de l'Evangile : « L'esprit est prompt, mais la chair est faible », vous avouez que
si, pour en finir
662
plus rapidement, vous vous jetez dans les
flammes, c'est parce que vous vous sentez. trop faibles pour
supporter les tourments que vous infligeraient vos ennemis, si vous veniez à tomber entre
leurs mains. Et voici un prêtre israélite, qui se frappé avec le glaive, qui, après
cette première blessure, s'élance vers la muraille, s'y précipite tête baissée, peut
encore courir vers la pierre, s'y tient debout, saisit ses entrailles, les arrache et les
disperse; si l'on peut dire de lui que l'esprit est prompt, peut-on dire également que la
chair est faible, quand on le voit faire des choses qui supposent une force incroyable?
Vous devriez donc réprouver son action, puisque la fermeté qu'il y déploie est
l'évidente condamnation de votre prétendue faiblesse. Si, pouvant fuir, il s'y était
refusé; s'il avait formé un bûcher dans sa maison, et qu'au moment où ses ennemis
allaient fondre sur lui il eût allumé l'incendie et se fût réduit en cendres lui et
toute sa demeure, vous pourriez alors le choisir pour votre modèle, mais il se fût rendu
digne des plus terribles châtiments. N'oublions pas que toute fuite lui était
impossible, et c'est là ce qui l'excuse quelque peu dans l'effusion de son sang; la mort
devenait pour lui absolument inévitable : s'il ne se la donnait pas de sa propre main, il
la recevrait infailliblement, de la main de ses bourreaux.
XXXVII. Mais Razias est loué dans les saintes Ecritures. Pourquoi est-il loué?
Parce qu'il aima sa cité. Il put aimer charnellement cette
cité de la Jérusalem terrestre, qui est esclave ainsi que ses enfants; mais il n'aima
point cette cité céleste, laquelle est libre et notre mère à tous. Il fut loué, parce
qu'il conserva la continence dans le Judaïsme; or, l'Apôtre nous déclare que ces vertus
judaïques n'étaient rien en comparaison de la justice chrétienne (1). Il fut loué,
parce qu'il était appelé le père des Juifs ; mais que devient cette gloire en face de
cette impuissance où il se trouve de supporter ses humiliations, et qui le porte à
préférer la mort plutôt que de tomber au pouvoir de ses ennemis? Il est dit qu'il
choisit un noble trépas; il eût mieux valu une mort plus humble, qui du moins lui eût
été utile. Tous ces titres d'éloge sont ordinairement décernés. par
les histoires païennes , pour louer, non pas les martyrs de Jésus-Christ, mais les
grands hommes du siècle. Il est dit
que du haut de la muraille il se
précipita courageusement sur la foule; je ne dis pas non plus que ce fut là
l'inspiration d'un désespoir féminin. Il est vrai que vous éprouvez pour ce fait une
telle admiration, que vous apprenez à vos femmes à l'imiter; du moins, je dis que, quand
elles vous obéissent, elles agissent en hommes et non point en femmes; ce qui n'empêche
pas que leur prétendu héroïsme reste pour elles sans aucune utilité, parce qu'elles ne
font preuve d'aucune fidélité à la loi. Il est dit enfin que Razias
invoqua le Dominateur de la vie et de l'esprit, le priant de lui rendre et la vie et
l'esprit; mais dans cette demande il n'y a rien qui ne soit commun aux bons et aux
méchants. En effet, Dieu rendra la vie et l'esprit aux méchants eux-mêmes
, non pas pour ressusciter à la vie éternelle, mais pour ressusciter à
l'éternelle damnation. Ainsi donc Razias fut loué à cause
de son attachement à la cité, à cause de sa bonne renommée, parce qu'il était appelé
le père des Juifs, et parce qu'il avait conservé la continence dans le Judaïsme. Quant
à sa mort, la sainte Ecriture nous la présente comme devant être plutôt admirée
qu'imitée. Or, selon l'avertissement de l'Apôtre, nous devons faire l'épreuve de tout,
conserver ce qui est bien et nous abstenir de toute apparence du mal (1).
XXXVIII. Il
est vrai que les Juifs ne placent pas le livre des Macchabées au rang des livres
canoniques, comme la loi, les Prophètes et les Psaumes, auxquels le Sauveur a rendu
témoignage d'une manière explicite, quand il a dit : « Il fallait que fût
accompli tout ce qui a été écrit de moi dans la loi, dans les Prophètes et dans les
Psaumes (2)». Cependant, ce même livre des Macchabées a été reçu dans le canon de
l'Eglise et pour l'utilité des chrétiens, pourvu que la prudence en dirige la lecture ou
l'interprétation; on peut surtout méditer avec fruit l'exemple de ces Macchabées, qui
ont préféré souffrir toutes les horreurs du martyre, plutôt que d'apostasier la loi du
Seigneur. Le peuple chrétien peut y trouver la preuve que les souffrances de cette vie ne
sont rien en comparaison de la gloire future qui attend au ciel ceux qui sauront
s'appliquer les souffrances infinies du Sauveur; comment en douter, quand on voit des
hommes, pour qui Jésus-Christ n'était point encore descendu sur la terre, souffrir les
663
plus grandes douleurs en faveur d'une loi
que Dieu leur avait donnée par l'organe de
son serviteur? L'histoire même de Razias ne peut que profiter au lecteur, non-seulement
en ce sens qu'elle exige et développe la rectitude du jugement, mais surtout parce que le
coeur humain, et spécialement le coeur d'un chrétien, peut juger de tout ce qu'une
charité ardente peut souffrir de la part de ses ennemis, quand on voit ce vieillard se
livrer à un tel héroïsme de souffrances par la seule crainte de l'humiliation. Or,
l'ardeur de la charité est descendue en nous des hauteurs de la grâce divine, tandis que
la crainte de l'humiliation a pour principe l'amour de la louange; il suit de là que,
dans le premier cas, on combat par la patience, tandis que dans le second on pèche par
impatience. Quand donc nous voyons l'Écriture faire l'éloge de certains hommes,. nous ne devons pas tout d'abord y
donner une approbation aveugle, mais user de discernement et nous en rapporter, non pas à
notre propre jugement, mais à l'autorité des divines Écritures. En effet, de ce que tel
homme soit loué, nous ne devons pas toujours en conclure que nous pouvons tout imiter ou
tout louer en lui, car il peut se faire que telle de ses actions ne soit pas bonne ou
qu'elle ne convienne plus au temps présent. Quant aux actions qui pouvaient être bonnes,
mais qui ont cessé de l'être à raison des circonstances, il est inutile de nous y
arrêter davantage, car il ne s'agit entre nous que du suicide, et même du suicide commis
par un homme à qui l'on permet, ou plutôt à qui fon commande de conserver son
existence; or, le suicide a toujours été rangé parmi les actions qui ne peuvent et
n'ont jamais pu être regardées comme bonnes ; nous l'avons suffisamment démontré.
XXXIX. Dès
lors, de quelque manière que vous envisagiez les éloges accordés à Razias pour la sainteté de sa vie, toujours est-il que la sagesse
ne loue pas sa mort, parce qu'il n'y a pas fait preuve de la patience gui sied si bien aux
serviteurs de Dieu. On pourrait plutôt lui appliquer cette parole de la Sagesse, parole
de blâme et non pas de louange : « Malheur à ceux qui ont perdu patience
(1) ! » Si vous admettez en principe que, du moment qu'un homme est loué,
toutes ses actions peuvent être proposées comme modèles, ne
devriez-vous pas conclure que Razias est supérieur à David? Pourquoi donc l'adultère et
l'homicide commis par David, loin d'être proposés comme modèles pour tout homme de
bien, inspirent-ils une profonde horreur? Est-ce que vous placez Razias
au-dessus de Salomon? Et cependant oseriez-vous nous proposer comme modèle à imiter la
conduite de Salomon avec ces femmes perverses dont il a subi les honteuses séductions
jusqu'à élever pour elles des temples aux faux dieux (1) ? Est-ce que vous placez Razias au-dessus de saint Pierre, à qui cette réponse: « Vous
êtes le Christ, Fils de Dieu », a mérité de la part du Seigneur des éloges si
éclatants, qu'il obtint de lui les clefs du royaume des cieux? Cependant vous n'oserez
pas le proposer à notre imitation, au moment où il s'attire ce sanglant reproche : «
Arrière, Satan, car ce ne sont pas les choses de Dieu, mais celles des hommes que tu
goûtes (2) ». Passant sous silence les reproches formels adressés par l'Écriture
sainte à certains hommes qu'elle loue sous d'autres rapports ; me bornant exclusivement
à des faits que l'Écriture nous raconte, sans les apprécier, ni en bien ni en mal,
comme M'elle nous eût laissé à nous-mêmes le soin de les apprécier; est-ce que vous
placerez Razias au-dessus de Noé ? Et cependant quel homme
sobre félicitera Noé de l'état d'ivresse dans lequel il s'est trouvé (3)?
Placerez-vous Razias au-dessus du patriarche Juda? Cependant
est-il possible de l'approuver dans la fornication dont il se rendit coupable, non pas
précisément avec sa belle-fille, dont il ignorait pour le moment la qualité, mais avec
celle qu'il regardait comme une concubine ordinaire (4)? Placerez-vous Razias au-dessus de Samson? Et cependant oserez-vous louer ce
dernier de s'être laissé prendre aux caresses d'une femme, jusqu'à perdre avec ses
cheveux le secret de la force mystérieuse dont il était revêtu ? Quant à la mort qu'il
se donna à lui-même, en s'écrasant avec ses ennemis sous les ruines d'une maison qu'il
avait secouée jusque dans ses fondements, n'oubliez pas que la mort était devenue pour
liai absolument inévitable, car il était condamné à périr bientôt de la main de ses
ennemis (5). Du reste, en agissant ainsi, il ne fit qu'obéir à l'inspiration de Dieu,
qui se
664
servit de lui comme d'un instrument pour
accomplir ses desseins, et réaliser ce que Samson, abandonné à lui-même, aurait été
impuissant à accomplir. De même, nous voyons Abraham parfaitement résolu à immoler son
fils; un tel acte, dès lors que Dieu le commandait, était une preuve d'obéissance
héroïque; en dehors de tout ordre de Dieu, il eût été un crime et une folie.
XL. Nourri de
ces divines Ecritures, saint Cyprien nous dit dans sa confession de foi « Que personne ne
se présente pour renverser la règle (1) ». Mesurez donc la grandeur du mal que vous
faites en voulant vous tuer, vous qui n'avez aucune règle, et qui ne trouverez jamais une
excuse dans le vain prétexte de vous présenter comme modèles à ceux qui désirent vous
imiter ou vous admirer. Celui que vous appelez votre Sauveur, vous ordonne de prendre la
fuite, et votre persécuteur vous en fournit tous les moyens. En vous obstinant à périr
dans les flammes, à quoi donc obéissez-vous, si ce n'est à votre fureur? Et cependant
vous dites : « N'est-ce pas là cette persécution qui a entraîné la mort de tant de
milliers d'innocents ? » Montrez donc comment vous pouvez être innocents, vous qui
divisez le Christ et vous suicidez. Montrez comment on vous entraîne à la mort, vous
dont la fuite vous est commandée par Dieu et permise par les hommes. Montrez comment vous
avez besoin des flammes pour arracher vos âmes à la contagion, vous qui les souillez
indignement par le sacrilège et par le sacrifice que vous faites de vous-mêmes au
démon. Interrogez le Christ, il vous ordonne de fuir; interrogez le tribun, il vous
permet de fuir. Si vous pouviez interroger Razias lui-même,
il vous répondrait: Pour moi, je ne pouvais m'échapper par la fuite. Il ne vous reste
donc ni Jésus-Christ pour Sauveur, ni le tribun pour persécuteur, ni Razias pour modèle.
XLI. Pour
justifier ceux d'entre vous qui se donnent la mort, vous ajoutez que ce n'est pas en vain
qu'ils sont saisis de crainte; car de tous ceux qui tombent entre nos mains, aucun ne
saurait échapper. Et pourquoi donc s'échapperait-il, je vous prie? Si c'est la mort que
vous craignez en tombant entre nos mains, pourquoi donc vous la donnez-vous à vous-
mêmes? Mais il est évident que ce n'est
pas de la mort que vous parlez. Vous connaissez si bien le désir que nous avons de vous
voir vivre, que vous vous plaisez à nous effrayer par vos continuelles menaces de
suicide. Si vous parlez de notre communion, plût à Dieu qu'il fût vrai qu'aucun de vous
ne nous échappe, quand il tombe entre nos mains ! Quel bonheur pour eux de ne pas
échapper à la communion qui leur est offerte par les catholiques, et d'échapper ainsi
à la damnation qui leur est préparée par les. hérétiques !
Mais vos affirmations ne sont, hélas! que d'impudents
mensonges; j'en prends à témoin votre Emérite qui a pris part à une de nos assemblées
dans l'église, mais qu'il a été plus facile de convaincre de la vérité, que de
ramener à l'unité catholique. On pourrait en citer d'autres, qui n'ont pas une
réputation aussi brillante, mais qui font preuve d'une égale folie. Combien qui poussent
la vanité jusqu'au point de rougir indignement, à la seule pensée qu'on pourra les
accuser d'inconstance, et qui, malgré la connaissance certaine de la vérité, n'osent
entrer avec nous dans la communion de l'unité catholique ! « Mais », avez-vous
dit, « de tous ceux qui tombent entre leurs mains, aucun ne saurait échapper » ; vous
supposez donc qu'un très-petit de résistent obstinément à
l'évidence de la vérité, et n'osent afficher leur séparation ? Quelle plus grave
injure pouviez-vous faire à Emérite, qui a ainsi perdu pour vous le mérite de
l'endurcissement avec lequel il s'est obstiné à rester dans le petit nombre de ceux qui
résistent à la vérité ? mais c'est en vain qu'il s'est
obstiné, puisque vous le rangez parmi ceux qui cachent leur conviction et leur retour.
Comment nous empêcher de croire que vous portez envie à votre collègue? ou si vous ne lui portez pas envie, imitez-le. Comme lui, venez à
nous ; entendez ce que nous disons, comme il l'a entendu lui-même; et si plus heureux que
lui vous pouvez répondre, répondez. Mais si, ne pouvant répondre, vous refusez de
communiquer avec nous, retirez-vous, comme il l'a fait lui-même. Il est sorti sain et
sauf d'entre nos mains. Comment donc osez-vous dire : « De tous ceux qui tombent entre
leurs mains, aucun ne saurait s'échapper? » Il n'a pas cru que tous les lieux lui
faisaient défaut pour y trouver un refuge; pourquoi préparez-vous l'incendie pour vous
(665) dévorer? Quand donc comprendrez-vous enfin que vous n'appartenez pas à Dieu, et
que vous résistez à ses ordres, non-seulement parce que vous
subissez l'influence de ce fléau général qui vous met en révolte contre l'unité de
Jésus-Christ, mais surtout parce que vous ne craignez pas de mettre le comble à ce
schisme criminel en trempant vos mains dans votre propre sang?
XLII. Texte de
la lettre: « Comme votre prudence se refusait au triste rôle d'exécuteur, prêtez un
instant l'oreille à mes paroles. Autre est la vérité réelle, autre l'apparente seule
de la vérité. La vérité se soutient appuyée sur sa propre force; l'idole ou le
simulacre n'est qu'une invention plus ou moins vraisemblable, opposée comme une injure à
la vérité par la présomption humaine; jamais cependant le mensonge ne pourra préjuger
la vérité. J'appelle adorateurs des idoles, ceux qui ne possèdent pas la vérité; en
d'autres termes, je regarde comme païen, celui qui se crée à lui-même l'objet de son
culte et de ses adorations. Voilà pourquoi il est de notoriété publique, que c'est à
force de menaces, de terreurs et de persécutions, que Gabinus
et d'autres encore, ont été contraints de renoncer à la liberté de la nature, et de se
créer des idoles auxquelles ils devaient désormais rendre un culte sacrilège et perfide
». Réponse : A votre fureur , vous ajoutez le langage du
blasphème, et vous osez dire que l'Eglise catholique n'est qu'une pure invention humaine,
quand c'est à elle que Dieu a dit: « Car je suis le Seigneur qui vous ai établie; le
Seigneur est son nom ». De même, afin que nous sachions que cette Eglise catholique est
répandue sur toute la terre, le Prophète ajoute
« C'est lui aussi qui vous délivre, il sera appelé le Dieu
d'Israël, de toute la terre (1) ». Cette institution qui est évidemment l'oeuvre de
Dieu, vous n'y voyez qu'une institution humaine; vous ne voyez donc pas que vous ne vous
seriez jamais séparés de cette Eglise à laquelle Dieu a promis pour empire la terre
tout entière, si vous n'aviez préféré vous faire les disciples d'un maître, qui n'est
absolument qu'un homme. Pour nous, nous sommes les disciples de Celui qui a dit à Abraham
« Toutes les nations seront bénies dans votre race (2) ». Nous sommes les disciples de
Celui
qui a dit à son Eglise, comme je l'ai
déjà rapporté: « Je suis le Seigneur qui vous ai établie ; il s'appelle le Seigneur,
et celui qui vous délivre, sera appelé le Dieu d'Israël, de toute la terre ». Quand
donc nous restons unis à cette Eglise qui embrasse toutes les nations et toute la terre,
ce n'est pas sur une institution purement humaine que nous nous appuyons, mais sur la
promesse et l'institution divines. Et vous, que suivez-vous donc? comment
pouvez-vous rompre toute union avec cette divine promesse et cette institution divine,
pour vous attacher à la secte de Donat ? Est-ce un homme ou bien Dieu, qui vous a dit que
le péché de Cécilianus avait suffi pour priver la terre des
promesses divines qui n'avaient pu se perpétuer que dans la secte de Donat ? Si c'est
Dieu qui vous a fait cette révélation, lisez-nous-la dans la loi, dans les Prophètes,
dans les Psaumes, dans l'Evangile et dans les Lettres apostoliques. Pouvez-vous nous
procurer la lecture que vous n'avez pu nous donner dans notre conférence ? Si ce sont les
hommes qui vous L'ont appris, ces hommes dont il est dit : « Ils se sont affermis dans
leur mauvais langage (1) », votre secte n'est donc plus qu'une institution humaine;
voilà ce que vous suivez, voilà ce que vous honorez , voilà
pourquoi vous vous révoltez, avec une fureur qui n'a d'égale que votre folie.
XLIII. Quant
à Gabinus et plusieurs autres qui ont connu cette Eglise,
l'ont choisie et y ont étroitement adhéré, ce qu'ils cherchaient, c'était la promesse
divine prédite et réalisée; dès qu'ils l'eurent trouvée, il ne virent plus dans votre
secte qu'une oeuvre purement humaine pour laquelle c'était folie de s'exposer à souffrir
la plus légère persécution. En effet, celui qui, pour la vérité et l'unité de
Jésus-Christ, renonce, je ne dis pas seulement à ses richesses, mais à sa vie même,
quand cependant il laisse à d'autres le soin de la lui ravir, celui-là, dis je, a la
foi, l'espérance, la charité, il possède Dieu. Au contraire, quiconque, pour la secte
de Donat, perdrait uniquement la frange de son vêtement, celui-là prouve qu'il n'a point
de coeur. Qu'y a-t-il donc d'étonnant que des hommes sages, en voyant qu'on les menaçait
de la persécution et de l'exil pour les arracher à l'endurcissement pervers de coutumes
invétérées, se soient
666
demandé s'ils devaient souffrir tant de maux en faveur de la secte
de Donat et contre l'Eglise catholique, c'est-à-dire en faveur d'une institution purement
humaine et contre l'oeuvre évidente du Seigneur? Ils comprirent donc qu'il y aurait là
folie de leur part, et reconnurent que ces poursuites que vous flétrissez du nom de
persécution, n'étaient pour eux que des occasions de se convertir, et dès lors ils
réalisèrent la vérité de cette parole: «Fournissez au sage l'occasion favorable, et
il deviendra plus sage (1) ». Vous voyez donc que c'est folie de votre part, en vous
adressant à un homme chargé par l'empereur de vous fournir l'occasion de vous convertir,
de lui dire que sa prudence devait se refuser au rôle d'exécuteur. Quel plus beau titre
de gloire pour un soldat religieux, que de travailler avec plus de zèle à la conversion
des coupables, que ces coupables eux-mêmes n'en mettent pour se tromper et se
perdre !
XLIV. Texte de
la lettre: « Ce n'est pas aux rois, mais aux Prophètes, que le Dieu tout-puissant confia
le soin d'instruire son peuple d'Israël. Quand le Sauveur de nos âmes eut résolu de
répandre la semence de la foi, ce fut des pêcheurs qu'il choisit et non des soldats».
Réponse : Recueillez donc les enseignements de ces saints prophètes et de ces illustres
pêcheurs, et ne méritez pas que des princes très-religieux
vous frappent de châtiments trop mérités. J'ai déjà montré plus haut que c'était un
devoir pour le roi de Ninive, d'ordonner à ses sujets d'apaiser le Seigneur dont le
courroux leur était annoncé par le Prophète. Aussi longtemps donc que vous
n'appartiendrez pas à cette Eglise annoncée par les Prophètes et fondée par les
pêcheurs, aussi longtemps les princes, enfants de l'Eglise, pourront légitimement
s'attribuer le soin de venger vos révoltes contre leur mère. Parmi les Prophètes, ne
trouvons-nous pas des rois? David, vous ne l'ignorez pas, fut
tout à la fois un saint prophète et un saint roi. Ecoutez donc ce roi-prophète,
et vous n'aurez à craindre le courroux d'aucun roi véritablement religieux; écoutez-le
parlant du Christ : « Il régnera d'une mer à une autre mer, et d'un fleuve
jusqu'aux extrémités de la terre (2) », et vous n'aurez plus à craindre qu'un roi très-chrétien s'arme de son courroux pour punir les blasphèmes
que
vous lancez contre cette Eglise qui,
réalisant la prédiction du roi-prophète, étend son empire
jusqu'aux extrémités de la terre. Nabuchodonosor n'était point un prophète, et
cependant nous le voyons menacer de châtiments très-sévères
tous ceux qui oseraient blasphémer le Dieu de Sidrach, de Misach et d'Abdenago.
XLV. Texte de
la lettre.: « Jamais le Seigneur n'a compté sur le secours de
la milice mondaine, car il peut par lui seul exercer sa justice contre les vivants et les
morts ». Réponse : Dieu n'attend pas le secours de la milice mondaine quand il accorde
aux rois, comme un bienfait, le soin de veiller à l'accomplissement des lois du Seigneur
dans leur empire. C'est à eux, en effet, qu'il adresse ces paroles : « Et maintenant, ô
rois, comprenez; instruisez-vous, vous qui jugez la terre; servez le Seigneur dans la
crainte (1) ». Les rois doivent donc comprendre que toute leur puissance doit être
employée au service du Seigneur, et qu'ils doivent en faire sentir la rigueur à ceux qui
se révoltent contre les ordres de Dieu. Mais c'est surtout contre les soldats que vous
vous indignez. Eh bien! du moment qu'il vous est démontré parles saintes Ecritures que
le soin de venger la profanation des lois de Dieu appartient aux rois, par qui, dites-moi,
exerceront-ils cette puissance contre les Circoncellions révoltés, contre leurs chefs et
contre leurs partisans insensés? ne peuvent-ils pas l'exercer
par leurs fidèles soldats?
XLVI. Texte de
la lettre : « Mais ces usurpateurs du bien d'autrui ignorent ces principes ; ils
n'entendent pas ce que leur dit le « Seigneur : Ne désirez point le bien de votre
prochain (2) ; ni ce que proclame l'Esprit-Saint par la bouche de Salomon : Alors les
justes s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront accablés
d'afflictions, et qui leur auront ravi le fruit de leurs travaux. Les méchants, à cette
vue, seront saisis de trouble et d'une horrible frayeur; ils seront surpris d'étonnement,
en voyant tout-à-coup, contre leur attente, les justes
sauvés. Ils diront eux-mêmes, touchés de regret, et jetant des soupirs dans le serrement de leur coeur : Ce sont là , ceux qui ont été
autrefois l'objet de nos railleries, et le but de nos outrages. Insensés
17.
667
que nous étions, leur vie nous paraissait
une folie, et leur mort honteuse; cependant
les voilà élevés au rang des enfants de
Dieu, et leur partage est avec les saints. Nous nous sommes
donc égarés de la voie de la vérité; la lumière de la justice n'a point lui pour
nous, et le soleil de l'intelligence ne s'est point levé sur nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité et de la perdition,
nous avons marché dans des chemins âpres, et nous avons ignoré la voie du Seigneur. De
quoi nous a servi notre orgueil ? Qu'avons-nous retiré de la
vaine ostentation de nos richesses? Toutes ces choses sont passées comme une ombre (1).
Voilà pourquoi la foi nous presse de mourir avec joie pour le Seigneur dans cette
persécution ». Réponse : Reconnaissez votre crime, et n'usurpez point un nom qui ne
vous appartient pas. L'Ecriture vient de nous dire : «
Alors les justes s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront
accablés d'afflictions, et qui leur auront ravi le fruit de leurs travaux ». Elle ne dit
pas Tous ceux qui auront eu des maux à souffrir; mais « les justes ». Quand le
Seigneur a dit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution », s'il n'avait pas
ajouté : « pour la justice », on aurait pu croire qu'il désignait, non-seulement ceux qui sont couronnés dans le Seigneur pour leur
patience, mais encore ceux qui sont punis par la vindicte des lois. Avant donc de vous
attribuer des. paroles qui ne regardent que les justes, montrez
d'abord que vous êtes véritablement justes. En effet, vous avez des;titres bien
puissants à énumérer à l'appui de votre justice: votre séparation de Jésus-Christ,
le déchirement des sacrements de Jésus-Christ, l'abandon de la paix de Jésus-Christ, la
guerre contre les membres de Jésus-Christ, des accusations contre l'épouse de
Jésus-Christ, la négation des promesses de Jésus-Christ ! Voilà vos principaux
titres à la justice, ceux pour lesquels vous vous élèverez avec une grande assurance
contre ceux qui vous auront accablés d'afflictions, et vous auront ravi le fruit de vos
travaux. Et quand parmi ces titres à la justice vous aurez joint celui de votre propre
suicide, où trouvera-t-on des justes qui puissent vous égaler? On verra mieux alors
combien vos malheurs ont droit à la vengeance. Mais sur qui pèsera
cette vengeance, n'est-ce pas, de droit,
sur ceux qui vous auront mis à mort? Ainsi donc, c'est contre vous-mêmes que vous vous
élèverez pour tirer vengeance de vous, pour vous punir vous-mêmes. Vous vous élèverez surtout, vous qui vous condamnez à de cruelles
souffrances dans vos fournaises fermées avec tant de soin, afin que celui qui voudrait
vous porter secours ne puisse entrer, et que celui qui voudrait échapper ne puisse
sortir. Non, non, ils ne se lèveront pas avec une grande assurance ceux qui se lèveront
avec une conscience aussi coupable. Mais peut-être allez-vous croire que Dieu vous
pardonnera vos crimes, parce que vous vous faites justice à vous-mêmes? C'est sans doute
avec cette fausse conviction, que quelques-unes de vos religieuses, devenues mères, se
précipitent du haut des rochers, et leur sein entr'ouvert révèle tout à la fois et le
crime d'homicide et celui de fornication; elles se flattent ainsi d'échapper à la
vengeance de Dieu, parce qu'elles se font justice à elles-mêmes. Vous pensez également
qu'en vous tuant vous offrez à Dieu l'expiation suffisante de tous les crimes que vous
avez commis, de votre schisme sacrilège et de votre hérésie, de vos déprédations
contre les catholiques, que vous mutilez, que vous privez de la vue, que vous tuez après
les avoir sacrilègement rebaptisés. Mais vous êtes dans une
profonde erreur, qui ne peut être comparée à l'erreur même de Judas. Est-ce que, pour
mieux nous convaincre de l'apostasie de vos ancêtres, vous voudriez nous en donner une
dernière preuve en imitant la mort de celui qui est resté le modèle de tous les
traîtres?
XLVII. C'est
ainsi que vous affirmez aujourd'hui ce que vous avez obstinément nié
au sein des débats de notre conférence. Les coupables avaient avoué leur apostasie, et
cependant celui qui à cette époque occupait le premier siège en Numidie, Secundus de Tigisit, ferma les yeux sur
leur crime, leur pardonna de nouveau à Cirté, malgré
l'évidence de leur trahison, tandis qu'à Carthage il lança toutes ses foudres contre
des absents dont les crimes étaient loin d'être prouvés. Secundus
lui-même ne put se justifier du crime d'apostasie dont
l'accusa Purpurius de Lima, en ces termes: « Vous-même,
qu'avez-vous fait quand le procureur et le tribun vous sommèrent de livrer les Ecritures?
Pour (668) échapper à la violence n'avez-vous pas cédée ou du moins ordonné qu'on
leur remît ce qu'ils demandaient ? Sans cela, ils ne vous auraient pas aussi facilement
relâché ». Dans une lettre adressée à Mensurius, et dont
vous nous avez donné lecture, Secundus lui-même avoue
franchement que les persécuteurs dont parle Purpurins se présentèrent au nom du
procureur et du tribun, et le sommèrent de livrer les Ecritures, mais qu'il s'était
contenté de leur répondre : « Je suis chrétien et évêque, et non un apostat » ; en
conséquence, il s'était refusé à livrer quoi que ce fût. Et vous voulez que nous
croyions à sa parole, quand vous-mêmes vous regardez comme une chose absolument
incroyable, que dans un temps de persécution, un évêque poursuivi pour être forcé à
livrer les saintes Ecritures ait été relâché sans avoir rien donné? Ne
prétendiez-vous pas que, dans un temps de persécution, il était impossible d'admettre
que des évêques se fussent réunis à Cirté pour consacrer
un évêque ? Si la persécution était aussi furieuse que vous voudriez le faire croire,
comment donc un évêque saisi pour livrer les Ecritures a-t-il pu être relâché sans en
livrer aucune ? Et cependant vous proclamiez bien haut que la persécution était des plus
cruelles, que douze évêques n'avaient pu se réunir en concile pour ordonner un autre
évêque, pas même pour transcrire les actes constatant qu'ils s'étaient pardonné
réciproquement leur apostasie et, pour assurer la paix de l'Eglise, avaient remis à Dieu
le soin de la vengeance. A vous en croire, la persécution était telle, que jamais il n'y
en avait eu d'aussi ardente, puisqu'il ne restait aucun lieu où vous pussiez fuir et vous
cacher; et cependant vous vous réunissiez en concile; vous ordonniez des évêques en
remplacement de ceux qui s'étaient jetés dans les flammes, et pour leur succéder vous
choisissiez des hommes capables de les imiter. C'est aussi à cette même époque
d'ardente persécution que vous avez pu vous rassembler au nombre de plus de trente, parmi
lesquels se trouvait Pétilianus, qui ne cessait de répéter
que dans ce temps de persécution on ne pouvait même se réunir au nombre de douze.
XLVIII. Or , dans ce concile, vous avez décrété que « ceux qui ont
communiqué avec nous par force, évêques ou prêtres, pourvu qu'ils n'aient pas offert
le sacrifice ou qu'ils n'aient pas annoncé la parole de Dieu dans l'assemblée du peuple,
seront jugés dignes de pardon et réintégrés dans tous les honneurs de leur rang».
C'est ainsi que, parce décret, vous annulez radicalement toute la puissance de vos
calomnies. En effet, comment osez-vous soutenir que ceux qui jusque-là n'étaient pas
traditeurs, le sont devenus par le fait seul de leur communion avec nous, et qu'ils nous
ont ainsi communiqué la souillure qu'ils avaient eux-mêmes contractée en livrant les
livres ecclésiastiques par crainte des mauvais traitements dont les menaçaient des
puissances impies? Pourquoi donc absolvez-vous aujourd'hui ceux que vous savez avoir
communiqué avec nous, pourvu que vous sachiez que c'est malgré eux, pourvu aussi qu'ils
n'aient point offert le sacrifice et qu'ils n'aient adressé au peuple aucun discours ?
Est-ce que ceux qui, sous le coup de la terreur qu'inspiraient ces supplices, les plus
horribles que vous ayez éprouvés, ont les premiers livré les manuscrits sacrés, ne les
ont pas livrés malgré eux ? ou bien est-ce eux seuls qui ont
offert le sacrifice, ou prêché devant le peuple? Si donc vous pouvez pardonner à ceux
que vous accusez injustement de trahison pour avoir communiqué avec nous, pourvu qu'ils
aient agi sous l'impulsion de la violence ; concluez que vos ancêtres pouvaient
parfaitement pardonner à ceux qui n'étaient devenus apostats que par crainte de tortures
mille fois plus cruelles encore. D'un autre côté, s'ils ont condamné des accusés
pendant leur absence et sans les entendre, c'est qu'ils y ont été contraints par la
faction des ennemis de Cécilianus, et ils ont ainsi réalisé
cette parole de l'Apôtre : « En jugeant votre frère, vous vous condamnez vous-même,
car vous faites ce que vous condamnez (1)».
XLIX. Si donc
les Donatistes ont toujours aimé à se suicider eux-mêmes ; si dès le commencement ils
ont été des traîtres, pourquoi s'étonner qu'ils aient inspiré à leur postérité un
violent amour pour le genre de mort du modèle de tous les traîtres (2) ? Cependant, pour
empêcher qu'on ne trouvât entre eux et lui une ressemblance trop frappante, rarement ils
ont employé la strangulation. Mais peu importe la forme en elle-même. En effet, celui
qui inspira au traître Judas la pensée de se pendre, c'est celui qui, à différentes
reprises;
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jeta dans l'eau et dans le feu ce
malheureux enfant que le Sauveur daigna guérir (1); celui qui précipita dans la mer tout
un troupeau de pourceaux (2); celui qui suggéra au Seigneur l'audacieuse présomption de
se précipiter du haut du temple (3). Peu importe donc les différents genres de mort dans
lesquels vous vous précipitez; il est toujours vrai de dire qu'en vous tuant ainsi sous
l'inspiration du démon, vous marchez sur les traces du traître Judas. Admettons même
que vous ne soyez pas des traîtres ; ne suffit-il pas de constater que, dociles aux
leçons criminelles que vous avez reçues de ceux qui ont apostasié et formé ce schisme
au sein duquel vous persévérez, vous n'imitez que trop fidèlement le triste exemple
laissé par le traître Judas ? Voilà donc avec quelle justice vous vous élèverez
contre ceux qui vous auront accablés d'afflictions : si votre mort doit être vengée,
c'est contre vous-mêmes que se tournera cette trop juste vengeance.
L. Quels sont donc les travaux dont vous
vous plaignez que les fruits vous soient ravis? Quand vos Eglises quittent le schisme pour
embrasser la foi catholique, si elles conservent leurs richesses, pouvez-vous dire que ce
soit une injustice ? Du moment que ces Eglises se réunissent à nous, prétendre que vous
pouvez conserver leur fortune, ce serait sans aucun doute vouloir vous emparer du bien
d'autrui. Or, notre mère, l'Eglise catholique, vous adresse ces paroles de l'Apôtre : «
Je ne cherche pas ce qui vous appartient, c'est vous-mêmes que je cherche (4) ». Comment
donc ne voyez-vous pas que vous vous mettez en contradiction avec vous-mêmes, quand vous
nous adressez tout à la fois le double reproche d'ambitionner vos richesses et d'user de
violence pour vous faire entrer dans nos rangs? En effet, si nous usons de violence pour
vous associer à nous, comment pouvez-vous dire que nous désirons vos richesses, puisque
vous avez le droit de les conserver par le fait seul que vous vous mettez en communion
avec nous? D'un autre côté, si nous désirons nous approprier vos richesses, comment
expliquer ce zèle avec lequel nous vous cherchons, puisque nous perdons ces richesses par
le fait seul que vous vous mettez en communion avec nous ? Nous vous l'avouons sans
crainte,
notre cupidité s'appelle la charité : c'est elle qui nous presse de
vous chercher ; c'est elle qui désire vous trouver, vous convertir, vous associer à
l'unité de Jésus-Christ, afin que nous n'ayons plus à craindre que vous vous jetiez
tout vivants dans les flammes de vos bûchers. Tel est le feu qui nous embrase, qui nous
dévore ; non-seulement nous ne désirons pas vos richesses,
mais nous voulons que vous possédiez les nôtres avec nous. Soyez-en convaincus, venez et
ne vous laissez point aller à votre perte ; ou bien, si vous rougissez de venir de
vous-mêmes, nous prenons pitié de votre faiblesse, afin que la charité n'y perde rien.
Puisque nous voulons vous avoir parmi nous, pourquoi votre empressement à vous jeter dans
les flammes ? Nous tenons à la vie, nous tenons au salut, nous tenons à l'unité, à la
vérité, à la suavité de Jésus-Christ; et si vous refusez de vous présenter de
vous-mêmes au festin du père de famille, nous vous forçons à venir vous y asseoir.
LI. L'objet de la lutte entre nous, c'est
la justice et non pas l'argent. Malgré l'assurance avec laquelle vous vous appliquez ces
paroles « Alors les justes s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les
auront environnés d'embûches et leur auront ravi le fruit de leurs travaux », prenez
garde qu'on ne puisse plus justement vous appliquer ces autres paroles : « Les justes
dévoreront les travaux des impies (1) » . En effet, vous
ne verrez s'élever contre vous, ni les Maximianistes que vous avez dépouillés de leurs
basiliques, quand vous l'avez pu; ni les païens dont les temples, quand vous l'avez pu,
ont été renversés par vous ou changés en basiliques : c'est là aussi ce que nous
avons fait nous-mêmes; ni enfin les musiciens des démons, dont vous avez brisé les
instruments et les tréteaux, comme nous l'avons fait également .
De même vous n'aurez pas à vous élever contre nous. En effet, ce qui a dicté notre
conduite à votre égard, ce n'est pas le besoin de rapine, mais le désir de vous
arracher à l'erreur. De même donc que les Chananéens ne
s'élèveront point contre les Israélites, quoique ceux-ci leur aient ravi le fruit de
leurs travaux, tandis que Naboth s'élèvera contre Achab qui,
sans y être autorisé par aucun précepte, a injustement ravi à un juste
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le fruit de ses travaux (1) ; de même les
Hérétiques ne s'élèveront pas contre les catholiques, car dans leur conduite à
l'égard des biens des hérétiques, les catholiques ne font qu'accomplir les ordres
légitimes des empereurs chrétiens; du reste, loin de leur ravir leurs richesses, les
catholiques cherchent plutôt la personne même des hérétiques dans l'unique but de les
convertir et de leur rendre leurs biens fidèlement conservés. Au contraire, les
catholiques s'élèveront, non-seulement contre les Gentils
qui ont ravi les biens des véritables martyrs, mais aussi contre les Circoncellions
Donatistes qui leur ont ravi le fruit de leurs travaux. S'il ne s'agit donc que des
travaux pécuniaires, la question est facile à trancher. Chaque jour, en effet, quand les
hérétiques, de quelque secte qu'ils soient, reviennent à l'unité, nous leur rendons
argent, vêtements, fruits, vases, terres et maisons; mais vous, comment pourrez-vous nous
rendre les membres que vous avez mutilés ?
LII. Sortez
donc de votre sommeil et comprenez que ce n'est ni de vous ni par nous qu'il est dit : «
Voilà ceux qu'autrefois nous avons tournés en dérision » ,
car ce sont plutôt des larmes que nous versons sur vous. De même, vous ne serez du
nombre des enfants de Dieu qu'autant. que vous renoncerez à la
secte de Donat pour vous attacher à cette Eglise que vous présente le Fils de Dieu dans
tout l'éclat de l'accomplissement des prophéties. Votre partage n'est point parmi les
saints, mais parmi les hérétiques. Ces paroles, que d'autres, dites-vous, vous
adresseront un jour: « Pour nous, insensés que nous étions, nous regardions leur vie
comme une véritable folie », comment pouvez-vous être assez insensés pour ne pas vous
les adresser à vous-mêmes ? C'est aux véritables saints et aux pieux fidèles que ces
paroles seront adressées par les pécheurs et les infidèles qui regardent comme une
folie de ne pas jouir des voluptés q ne l'on a sous les yeux, et de croire des mystères
que l'on ne voit pas. Si vous ne regardez pas comme une folie, non-seulement
la vie que vous menez, mais surtout la mort que vous vous préparez, on ne peut plus que
désespérer d'ouvrir jamais vos yeux aux simples lumières du bon sens. Ces mots: « Nous
avons donc erré loin de la voie de la vérité ... », par qui mieux que par vous
pourront-ils être
prononcés ? Il est évident, en effet,
que vous errez loin de la voie de la vérité, que la lumière de la vérité ne luit
point à vos yeux, que vous vous lassez dans le chemin de l'iniquité et de la perdition,
que vous parcourez des solitudes difficiles, et que vous ignorez la voie du Seigneur. Nous
lisons ensuite : « A « quoi nous a servi notre orgueil ? Qu'avons- nous retiré de la
vaine ostentation de nos richesses ? Toutes ces choses sont passées comme une ombre (1)
». Je ne crois pas que ces paroles puissent mieux se trouver que sur les lèvres d'Optat votre prédécesseur. Gardez-vous donc de vous croire ce que
vous n'êtes pas et de périr tels que vous êtes ; ce n'est pas la foi, mais l'erreur qui
vous presse, non pas de mourir avec joie pour le Seigneur dans cette persécution, mais de
souffrir cette persécution que vous vous attirez par les oeuvres d'iniquité que vous
inspire le Donatisme et ses erreurs.
LIII. Texte de
la lettre : « Et d'une autre main : Je souhaite que la lumière vous éclaire et garde
votre esprit sain et sauf ; je souhaite aussi que vous vous absteniez de faire mourir des
innocents ». Réponse: C'est plutôt à vous à adoucir votre esprit en ouvrant les yeux
à la lumière, si vous voulez que le tribun,. loin de sévir contre vous,.use à votre égard de la plus grande
indulgence. Qui donc pourrait montrer plus de douceur que ce tribun auquel vous avez
écrit et. qui vous invite à jouir de la vie, et, si vous
refusez de la passer avec nous, vous autorise à prendre la fuite ? C'est vous qui contre
vous-mêmes êtes durs, barbares, cruels, dépourvus de tout sentiment d'humanité,
exerçant contre vous-mêmes une cruauté que connaissent seuls, contre leurs ennemis, les
victimes de l'erreur, et les persécuteurs du genre humain; cruauté qui est pour les
ennemis de l'erreur et pour les amis des hommes la cause des regrets les plus amers.
Pourquoi .donc souhaitez-vous que le tribun s'abstienne de faire périr les innocents ?
Tout d'abord l'innocence ne vous appartient pas ; toutefois, tandis que le tribun vous
autorise à prendre la fuite, vous vous obstinez à courir à la mort. Il me semble que
vous vous êtes mépris sur le sens des mots, et que vous avez pris l'une pour l'autre les deux expressions dont l'une signifie la mort et l'autre
la délivrance. Quand donc
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vous suppliez l'exécuteur des lois
impériales de s'abstenir de faire périr les innocents, vous demandez en réalité qu'il
épargne les imposteurs et qu'il permette que les innocents soient trompés impunément.
N'est-ce pas lui demander, sans vous en douter, de violer la fidélité qu'il a jurée à
Dieu et à l'empereur? En effet, si l'on en croit, non pas la justice véritable, mais la
vôtre, on doit refuser aux empereurs le droit de guérir les divisions calomnieuses, et
leur imposer l'obligation de les confirmer quand elles sont établies ? Si cette doctrine,
dont la source m'est inconnue, mais qui assurément n'est pas celle des saintes Ecritures,
vous paraît la doctrine véritable, si vous êtes pleinement convaincus que la puissance
impériale doit rester absolument étrangère aux affaires religieuses, comment donc vos
ancêtres ont-ils pu l'ignorer jusqu'au point de porter au tribunal de l'empereur
Constantin la cause de Cécilianus? Parce que les lions ont
épargné Daniel à cause de son innocence, vous voulez que l'empereur épargne ceux dont
les calomnies l'ont exposé à la fureur de ces lions ? Mais heureusement que le jugement
de l'homme ne fixe pas toujours le jugement de Dieu, qui tient dans sa main le coeur des
rois et qui lui imprime le mouvement qui lui plaît (1). Or, quand le coeur du roi est
infidèle, c'est pour les bons un moment de souffrances ou d'épreuves; au contraire,
quand il se laisse diriger par la volonté de Dieu, les méchants se voient dans la
nécessité ou de changer ou de fléchir sous le poids du châtiment. Quant à votre
situation présente, nous avons suffisamment montré dans laquelle de ces deux hypothèses
vous vous trouvez, votre lettre elle-même ne laisse aucun doute à ce sujet. Quoi qu'il
en soit, nous espérons toujours que, par la miséricorde de Dieu, ces épreuves, si elles
ne vous servent pas, serviront du moins à quelques-uns d'entre vous.
LIV. Si vous éprouvez le désir de
répondre à ma réplique, lisez le compte rendu de notre entretien avec Emérite;
peut-être serez-vous plus heureux que lui et pourrez-vous trouver le moyen de réfuter
toutes nos propositions. J'ai traité également avec lui l'affaire des Maximianistes, que
nous vous avons si souvent objectée dans la conférence, et à laquelle vous n'avez rien
pu répondre. A un fait aussi évident et aussi récent, que pouviez-vous
opposer? La sentence portée par vous
contre Maximien était beaucoup plus sévère que celle qui avait frappé Cécilianus ; vous n'avez point rougi de le désigner comme un
ministre de Dathan , Coré et Abiron
, que la terre engloutit tout vivants en punition de leur schisme criminel (1); et
cependant vous n'admettez pas qu'il ait souillé les complices de son schisme, puisque
vous leur avez offert un assez long répit qui leur permît de rentrer dans votre
communion; vous n'admettez pas qu'un Africain ait souillé des Africains, qu'un vivant ait
souillé des vivants, un ami, ses amis, un associé, ses complices. Et vous osez soutenir
que Cécilianus a souillé ses frères d'outre-mer, a souillé
des étrangers, a souillé des hommes qui n'étaient point encore nés? Dites-nous, si
vous le pouvez, comment vous avez réintégré dans leurs premiers honneurs Félicianus de Mustitanum, et Prétextat
d'Assurium, que vous avez confondus avec Maximien et dix
autres évêques, dans une même condamnation, et contre lesquels vous avez réclamé le
bras séculier de deux ou trois proconsuls pour les chasser de leurs basiliques. Déjà
même vous aviez choisi un successeur à Prétextat, et cependant rien ne vous a empêché
de leur rendre leurs premiers honneurs. Au nom de quelle justice, de quelle raison, de
quelle audace, osez-vous recevoir un maximianiste solennellement condamné, tandis que
vous condamnez l'univers catholique tout entier sans l'entendre ? Au nom de quelle
justice, de quel principe, de quelle audace, osez-vous dire que vous avez à vous mettre
en garde contre les souillures dont pourrait vous flétrir Cécilianus,
déjà mort depuis longtemps, que vous n'avez jamais connu, qui a été condamné une
seule fois par vos ancêtres, et qui a été trois fois absous de toutes les accusations
intentées contre lui par ces mêmes ancêtres; tandis que vous n'avez nullement à
craindre d'être souillés par votre union avec Félicianus,
condamné par décret de votre concile universel, et accueilli ensuite favorablement par
vous tous et surtout par votre prédécesseur? Au nom de quelle justice, de quel principe,
de quelle audace, invalidez-vous le baptême que donnent les Eglises que les Apôtres ont
fondées au prix de leurs sueurs, tandis que vous recevez le baptême conféré par Félicianus et Prétextat, que vous
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aviez solennellement condamnés et
retranchés de votre Eglise ? Si, acceptant la fausse interprétation que vous embrassez
et que vous nous objectez souvent, nous l'appliquions à ces paroles : « Celui qui est
baptisé par un mort, « quelle utilité peut-il retirer de ce bain (1) ? » ne
pourrions-nous pas ajouter qu'on a bien le droit de regarder comme des ministres morts
ceux contre lesquels vous avez lancé avec tant de fracas, à Bagaitanum,
cette sentence magistrale : « Les rivages de la mer sont tout couverts de malheureux qui
périssent, comme autrefois les Egyptiens ; ce qui rend cette mort d'autant plus cruelle,
c'est qu'après avoir rendu le dernier soupir dans ces eaux vengeresses, leurs cadavres
gisent sans sépulture? » A cela, que répondrez-vous ? Voici que des morts baptisent
ceux que vous recevez, et vous ne mourez pas ; et vous osez soutenir calomnieusement que
nous sommes morts, afin que, pour justifier votre refus de participer à l'unité
catholique, vous vous donniez le droit de chercher la mort
dans les flammes? Répondez à ces
objections; vous avez le temps de méditer votre réplique. Du moins, nous vous rendons
là un bienfait signalé, car pendant que vous réfléchirez à ce que vous devez
répondre, vous ne penserez pas au moyen de vous faire mourir dans les flammes. Cependant
nous ne voulons pas que, dans votre impuissance de répondre, vous cherchiez à vous
esquiver, en nous répétant cette absurdité qui revient si souvent sur vos lèvres : «
Si nous sommes tels que vous dites, pourquoi nous cherchez-vous? » Nous vous
répondons : Puisque dans vos égarements vous avez cherché les Maximianistes, également
perdus comme vous, à plus forte raison l'Eglise catholique doit-elle vous chercher avec
plus d'ardeur encore. Vous nous dites, du fond de votre coeur: « Pourquoi cherchez-vous
des hommes couverts de crimes si nombreux et si grands ? » Ouvrant sous vos yeux le
livre de Dieu, nous vous répondons que « la charité couvre la multitude des péchés
(1) ».
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