PARMÉNIEN II

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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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LIVRE SECOND. Examen des passages de l'Ecriture dénaturés par les Donatistes.

 

 

I. En dehors de l'aveuglement et de la vanité d'esprit, quelle puissance peut donc pousser un homme à lancer contre son frère, les yeux- fermés, un trait qui doit retomber sur lui, sans blesser aucunement celui auquel il était destiné? C'est là cependant ce que ne cessent de faire les Donatistes au sujet de presque toutes les saintes Ecritures. En voulant les alléguer contre nous, il semble qu'ils n'ont d'autre but que de nous forcer, par l'Ecriture même, à mieux connaître ce qu'ils sont. Je prends pour premier exemple les paroles suivantes, que Parménien fait sonner hautement pour sa défense et pour notre condamnation : « Malheur à ceux qui prennent le mal pour le bien et le bien pour le mal, la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière, ce qui est amer pour ce qui est doux, et ce qui est doux pour ce qui est amer (1) ! » O profond aveuglement ! qu'y a-t-il donc de mieux et de plus agréable que de voir des frères rester unis (2) ? Mais non, c'est là un mal, c'est là une amertume pour ceux qui se sont séparés de tous leurs frères, plutôt que de faire taire ou d'étouffer leurs vains soupçons, pour ne pas dire leurs factieuses calomnies. Admettons qu'ils aient abhorré la l'aille véritable, et qu'ils n'aient pas été eux-mêmes cette paille condamnée, ils n'auraient pas trouvé, dans la présence de cette paille, une raison de se séparer du bon grain qui a été semé, et qui croît dans le monde tout entier.

II. Qu'ils s'écrient donc, ils le peuvent : « Malheur à ceux qui prennent le mal pour le bien et le bien pour le mal ». Nous sommes parfaitement de leur avis et nous ajoutons encore : « Malheur à ceux qui ont a perdu patience en prenant la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière (3) ». Qu'y a-t-il de plus évident que la promesse divine, réalisée de notre temps et promulguée depuis tant de siècles, annonçant que toutes les nations seraient bénies dans la race d'Abraham, c'est-à-dire en Jésus-Christ (4) ? Et, au contraire, quoi de plus

 

1. Isa. V, 20. — 2. Ps. CXXXII, 1. — 3. Eccli. II, 16. — 4. Gen. XXII, 18.

 

ténébreux que les présomptions de certains hommes, qui soutiennent que le nom chrétien a péri dans toutes les nations de la terre pour ne se conserver qu'en Afrique, et cela à cause de certains crimes témérairement objectés et jusque-là restés sans preuves, les crimes des traditeurs, et qui, fussent-ils vrais, ne sauraient empêcher la réalisation des promesses divines? Et ils prennent leur présomption pour la lumière, et ils s'efforcent d'étouffer sous les ténèbres de leurs mensonges, les promesses de Dieu, déjà tout éclairées des splendeurs de la réalité. Ils nous opposent également leurs propres actes et s'écrient « Malheur à ceux qui prennent la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière ! » Etait-ce donc une lumière que cet Optat qui flétrissait du nom de ténèbres l'univers tout entier? L'Afrique tout entière ne lui renvoyait-elle pas cette flétrissure, tandis qu'il n'était regardé comme une lumière que par ceux « qui prennent la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière? » Mais, disent-ils, « dans notre communion Optat, était à charge pour tous les hommes de  bien ». Vous ne le regardiez donc pas comme une lumière, et cependant vous restiez en communion avec lui. Vous avez donc le choix entre ces deux hypothèses : ou bien convenez que, dans une même communion, les ténèbres ne nuisent pas à la lumière, et qu'il suffit à la lumière de désapprouver les ténèbres, tout en les tolérant par amour pour l'unité, quand elle ne peut les dissiper. De cette première hypothèse vous conclurez que vous n'aviez aucune raison de vous séparer de vos frères innocents, dont vous connaissiez, disiez-vous, la culpabilité, mais sans pouvoir jamais en donner aucune preuve; votre schisme ténébreux n'est donc pour vous que le plus grand des crimes. Ou bien, s'il ne suffit pas à la lumière de désapprouver les ténèbres qu'elle ne peut dissiper, c'est-à-dire, s'il ne suffit pas aux bons de désapprouver les méchants qu'ils ne peuvent ni chasser ni corriger, vous devez conclure qu'il a été plus facile à Optat lui seul (21) de souiller, en Afrique où il était très-connu, toute la secte de Donat, qu'à tel traditeur africain de souiller l'univers entier dont il était absolument inconnu, lors même que les crimes dont on l'accuse auraient été véritables. Oser nier une telle conclusion, n'est-ce pas le comble de la folie ?

III. Quand donc ils pervertissent le sens naturel des Écritures, c'est à eux-mêmes qu'ils nuisent et non pas à nous. En effet, ces paroles: « Malheur à ceux qui prennent le mal pour le « bien et le bien pour le mal », s'ils veulent les interpréter en ce sens que le froment ne doit pas tolérer de rester mêlé à la paille jusqu'au jour de la purification dernière, ils se jettent complètement dans l'erreur et se font nécessairement à eux-mêmes l'application de ces autres paroles : « Malheur à ceux qui ont perdu la patience ». D'un autre côté, s'ils pensent que ces paroles s'appliquent à ceux qui, prenant le mal pour le bien, commettent le mal, ou à ceux qui s'associent aux méchants par les éloges ou les applaudissements qu'ils leur prodiguent; comme ces deux classes de personnes se trouvent désignées dans ce seul passage de l'Écriture: « Le pécheur est loué dans les désirs de son âme, et « celui qui commet l'iniquité est béni (1) », on peut affirmer qu'alors ils ne sont pas dans l'erreur et qu'ils ne se laisseront pas troubler par la présence des méchants au milieu d'eux. Mais alors ils vont donc tolérer en faveur de la secte de Donat, ceux qu'ils auraient dû tolérer pour l'unité de Jésus-Christ; et, se trouvant punis par l'obstination même de leur animosité, ils se voient contraints de tolérer dans leur schisme ceux dont ils connaissent la perversité, et d'accuser dans l’univers des chrétiens qu'ils ne connaissent d'aucune manière. Dès lors, quiconque corrige ce qu'il peut corriger, ou repousse, sans rompre la paix, ce qu'il ne peut corriger, ou désapprouve équitablement et supporte courageusement ce qu'il ne pourrait exclure sans compromettre la paix, celui-là est véritablement un homme pacifique, et doit se regarder comme parfaitement en sûreté et complètement étranger aux malédictions de l'Écriture : « Malheur à ceux qui appellent bien ce qui a est mal, et mal ce qui est bien ; qui prennent la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière, ce qui est amer

 

1. Ps. IX, 3.

 

pour ce qui est doux, et ce qui est doux pour ce qui est amer ».

IV. Voici une autre objection qui prouve de leur part le même aveuglement : C'est de vous, disent-ils, que l'Écriture parle en ces termes: « Celui qui donne le nom de juste au  pécheur, et le nom de pécheur à celui qui est juste, celui-là est en exécration devant Dieu (1)». Pourquoi cette exécration ne tomberait-elle pas plutôt sur ceux qui ont osé condamner le monde tout entier sans l'entendre, quand il est hors de doute qu'une multitude de ceux qui l'habitent ont été et sont encore parfaitement innocents des crimes qu'on leur reproche ?

N'est-ce donc pas là appeler juste ce qui est injuste, tandis qu'ils conservent dans leur communion et qu'ils comblent de tous les honneurs du sacerdoce et de l'épiscopat ce Gildonien Optat, qui pendant dix ans a soulevé les gémissements de l'Afrique tout entière? Peut-être le désapprouvaient-ils intérieurement, toujours est-il qu'ils le toléraient dans l'intérêt de la paix. Qu'ils sachent donc qu'en dehors de tout consentement au mal, la conscience d'un homme qui aime la paix ne saurait être souillée par le contact des méchants, et qu'ils comprennent enfin qu'ils se sont jetés en pleine voie de perdition, quand, à l'occasion de certains crimes vrais ou faux, peu importe, commis par des Africains, ils ont brisé la paix et rompu toute unité avec le reste de l'univers. Diront-ils: Nous ne savons si parmi les nations d'outre-mer il y a de bons chrétiens ? ce serait faire preuve d'une audacieuse témérité, car Dieu rend témoignage au froment qu'il a semé à travers le monde, quoique le démon y ait aussi jeté la semence de la zizanie, et il n'hésite pas à déclarer, que l'un et l'autre doivent croître jusqu'à la moisson. Dès lors, quoique nous ne connaissions pas parfaitement tous ces hommes, nous devons savoir que parmi eux il en est de bons, car nous croyons d'une foi certaine que Dieu ne saurait mentir. Ainsi donc, en face de l'impudence sacrilège qui leur a fait dire : Nous ignorons s'il y a de bons chrétiens dans le reste de l'univers, il ne leur reste plus qu'à dire, poussant la folie jusqu'à sa dernière extrémité: Nous savons qu'il n'y en a point; et en effet, ils le disent chaque jour. Sans doute il y a une différence entre ces deux formules: Nous

 

1. Prov. XVII, 15.

 

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ne savons s'il y en a ; nous savons qu'il n'y en a point; mais toutes deux sont impies et sacrilèges. Toutefois, si celui qui dit: Je ne sais si Dieu a dit la vérité, mérite la flétrissure de la réprobation, que mérite donc celui qui affirme: Je sais que Dieu n'a pas dit la vérité?

V. Il me semble que, sans m'exposer à offenser personne, je puis bien donner la préférence 'à Dieu sur Donat. Quelque amour qu'ils aient pour ce dernier, ils craignent encore davantage le Seigneur. Enfin, quelque tendre affection qu'ils éprouvent pour Donat, nous savons que Dieu seul est la souveraine vérité, et que tout homme est menteur (1). Or, Jésus-Christ, qui est pour nous le Dieu béni entre tous les siècles (2), et qui a pu dire de lui-même en toute vérité: « Je suis la voie, la vérité et la vie (3) », interrogé par ses serviteurs s'il leur permettait d'aller et d'arracher la zizanie: « Laissez, dit-il, croître l'une et l'autre jusqu'à la moisson ». D'un autre côté, Donat soutient que la zizanie a crû, tandis que le froment est diminué. Auquel des deux croiront-ils de préférence? Jésus-Christ, c'est-à-dire la souveraine Vérité, affirme que « le champ c'est ce monde » ; Donat soutient au contraire que ce champ n'existe plus qu'en Afrique. Auquel des deux croiront-ils? Jésus-Christ, la souveraine Vérité, affirme: « Les moissonneurs, ce sont les anges (4),»; de son côté, Donat soutient que l'opération que les anges doivent faire à la moisson, a été faite par lui et par ses collègues avant la moisson ; auquel des deux croiront-ils ? Ils se disent chrétiens, nous leur présentons à la fois le Christ et Donat; s'ils donnent leurs paroles à Jésus-Christ, et leur coeur à Donat, qu'ils nous disent ce qu'ils pensent d'eux-mêmes. Je suis très-modéré, sans invective et sans exagération : il m'est bien plus facile de comprimer ma douleur que de l'exprimer. S'ils se flattent de donner leur coeur à Jésus-Christ, qu'ils croient donc à la parole de Jésus-Christ quand il déclare que les enfants du royaume et les fils de perdition croîtront dans le monde tout entier, et qu'ils rejettent avec indignation la parole de Donat, quand il affirme qu'on ne trouve que des fils de perdition dans le monde tout entier, tandis que les enfants du royaume ne se trouvent plus qu'en Afrique. S'ils croient à la parole

 

1. Rom. III, 4. — 2. Id. IX, 5. — 3. Jean, XIV, 6. — 4. Matt. XIII, 21-30, 36-13.

 

de Jésus-Christ, qu'ils restent en paix et parfaitement unis, je ne dis pas avec les Eglises de l'univers, mais avec l'Evangile lui-même, qu'ils se vantent d'avoir sauvé des flammes, sans apporter toutefois aucune preuve de fait à l'appui de leur assertion

VI. Je ne sais vraiment dans quel but Parménien nous objecte les paroles suivantes du prophète Isaïe : « Est-ce que la main du Seigneur ne peut plus sauver, et son oreille s'est-elle  endurcie pour ne plus entendre? Mais ce sont vos iniquités qui ont établi une séparation entre vous et votre Dieu; et ce sont vos péchés qui lui ont fait cacher son visage, pour ne a plus avoir pitié de vous. Car vos mains sont souillées de sang, vos doigts sont pleins d'iniquité; vos lèvres ont prononcé le mensonge, et votre langue adit des paroles criminelles. Il n'est plus personne qui parle pour la justice, ni qui juge dans la vérité; ils mettent leur confiance dans le néant, et ils ne publient que des mensonges; ils conçoivent l'affliction, et ils enfantent l'iniquité. Ils ont fait éclore des oeufs d'aspics, et ils ont formé des toiles d'araignées; celui qui mangera de ces oeufs en mourra, et si on les fait éclore il en sortira un basilic. Leurs toiles ne leur serviront point à se couvrir, et ils ne se revêtiront point de leur travail; car leurs travaux sont des travaux inutiles, et l'ouvrage de leurs mains est un ouvrage d'iniquité. Leurs pieds courent pour faire le mal, et ils s'empressent de répandre le sang innocent; leurs pensées sont des pensées vaines; leur conduite ne tend qu'à perdre et à opprimer les autres, ils n'ont pas connu la voie de la paix (1) ». Or, ceux que l'Ecriture nous dépeint en ces termes, quelque part qu'ils soient mêlés avec les bons, ceux-là ne sont pour eux d'aucun obstacle, comme la paille ne nuit pas au froment jusqu'à ce que vienne le maître de la moisson, portant le van à sa main, pour purifier son aire, renfermer le froment sur son grenier et brûler la paille dans un feu inextinguible (2). Les bons n'eurent également rien à souffrir pour leur justice, dans cette multitude de criminels qui nous sont dépeints par le prophète Ezéchiel, et contre lesquels ils protestaient par les gémissements et les larmes qu'ils versaient sur les crimes qui se commettaient dans les rangs du peuple (3). Comme ils ne pouvaient y apporter

 

1.  Isa. LIX, 1-8. — 2. Matt. III, 12. — 3. Ezéch. IX, 4.

 

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remède, et qu'ils ne devaient en aucune manière se séparer de l'unité du peuple de Dieu, la sainte tolérance dont ils firent preuve leur mérita le sceau des élus et la gloire d'échapper à la dévastation et à la mort qui frappèrent les coupables. Dès lors, bien loin de citer ces passages comme une attaque aux catholiques, pourquoi donc les Donatistes ne jettent-ils pas les yeux sur eux-mêmes, pour y contempler ces bandes furieuses, toujours armées de fer et de bâtons, et portant le ravage de tous côtés? Ils verraient ces malheureux, gorgés de sang et de pillages, rendus insatiables par l'excès même de leur cruauté, se plonger dans l'ivresse de tous les crimes et, au mépris de toutes les lois divines et humaines, assouvir, nuit et jour, leur barbarie sur des cadavres, en compagnie de femmes avec lesquelles ils errent de tous côtés sans honte et sans pudeur. Telle est donc leur incessante folie que, non contents de persécuter les autres, ils n'hésitent pas à se précipiter eux-mêmes jusqu'aux dernières profondeurs de l'abîme. Est-ce que leurs pieds ne courent pas au mal, est-ce qu'ils ne se portent pas rapides à l'effusion du sang? En se donnant le droit de pousser une puissance usurpée jusqu'aux dernières licences, ne prouvent-ils pas qu'ils ont perdu tout jugement? Ne prennent-ils pas la lumière pour les ténèbres, eux quine peuvent supporter la lumière qui leur montrerait la fausseté de leur prétendu martyre? Malgré la clarté du jour, ne marchent-ils pas dans les ténèbres, selon cette parole de l'Apôtre : « L'ivresse plonge dans une nuit perpétuelle ceux qui s'y livrent (1)? » En plein midi ne marchent-ils pas à tâtons, comme on le fait dans la nuit la plus obscure (2) ? C'est là du reste le caractère propre à tous les hérétiques, puisque l'évidence de la vérité ne peut ouvrir leurs yeux à la lumière qui éclaire toutes les nations. Quoi qu'ils fassent en dehors de l'unité, quelles que soient leur prudence et leur habileté, rien ne saurait les abriter contre les éclats de la colère divine, pas plus que des toiles d'araignées ne peuvent les protéger contre les rigueurs du froid.

VII. On peut donc leur appliquer parfaitement tous les caractères énoncés dans ce chapitre prophétique. Devrait-on même excepter ce qui regarde les oeufs d'aspics, auxquels n'a pas craint de faire allusion l'auteur de cette fameuse sentence qu'ont ratifiée les trois cent

 

1. I Thess. V, 7. — 2. Job, V, 14.

 

dix évêques réunis en concile avec toutes les provinces de l'Afrique? Si Parménien vivait encore, il passerait ce détail sous silence et se garderait bien de citer contre nous cette parole d'Isaïe : « Ils ont fait éclore des neufs d'aspics ». Il lui suffirait pour cela de voir dans son collège, des évêques comme Félicianus et Prétextat, qu'ils avaient d'abord solennellement condamnés, et qu'ils ont ensuite réintégrés pour le bien de la paix, non pas de la paix de Jésus-Christ, mais de la paix de Donat. N'étaient-ce pas là des oeufs d'aspics, et parfaitement éclos? C'est du moins sous cet aspect flatteur qu'ils nous sont dépeints par « l'organe véridique » des trois cent dix évêques, comme l'attestent les Actes proconsulaires. Voici les.propres paroles du concile: « Quoique cette semence de vipère fût restée longtemps ensevelie dans ces entrailles venimeuses; quoique la chaleur vitale ne soit venue que lentement développer cette conception criminelle et en former des membres d'aspics, cependant les voiles ont fini par disparaître, et le poison s'est manifesté dans son horrible réalité; ce crime public, ce véritable parricide ne s'est fait jour que trop tard, mais enfin il n'a pu enfanter tous ses voeux criminels». Ces neufs sont donc éclos, après avoir été rejetés de la communion donatiste comme renfermant en germe toutes les horreurs et tous les crimes. Mais l'un de ces oeufs renfermait l'illustre basilic Optat, et celui-ci, usant d'une sorte de puissance royale qui faisait de lui comme le prince des serpents, rappela au bercail tous les aspics mis en fuite. Si de telles aventures ne peuvent nuire à la paix, comment donc reprochent-ils aux catholiques de rester en communion avec des hommes que leurs ennemis n'ont pu convaincre de crime, quand ces ennemis eux-mêmes reçoivent des évêques qu'ils avaient solennellement condamnés? Si ces événements ne peuvent nuire à la paix de Jésus-Christ, ils nuisent assurément à la paix de Donat, qui se fait un bonheur de tout ce qui peut troubler la paix de Jésus-Christ, et qui devrait comprendre, au contraire, que tous les châtiments qu'on inflige à ses adeptes pour leur faire expier leur sacrilège, ne sont qu'un moyen dont Dieu se sert pour les inviter à se soustraire à la damnation éternelle. Outre le sang qu'ils versent corporellement par la fureur des Circoncellions, combien de sang ne répandent-ils pas spirituellement quand ils (24) aspirent, s'ils le peuvent, à rebaptiser l'univers tout entier? D'un autre côté, s'il n'y a, pour verser le sang, que celui qui blesse une chair mortelle, ou la tue après l'avoir blessée, tandis qu'on ne devrait pas lui assimiler celui qui réduit les âmes et les tue par le schisme et le sacrilège; pourquoi, quand il s'est agi, toujours dans le même concile, de condamner les Maximianistes, secte détachée de la leur, vos évêques leur ont-ils appliqué ces paroles « Leurs pieds se portent rapides à l'effusion du « sang? » Il est certain, cependant, que les Maximianistes n'ont jamais corporellement ni versé le sang ni donné la mort. D'un autre côté, quand il s'agit de chasser ces malheureux de leurs basiliques, non-seulement on eut recours au bras des juges séculiers, mais on usa de toutes les violences déjà employées, avant la séparation des Maximianistes, contre ceux qui se séparaient de la secte de Donat. Out-ils épargné un seul schismatique, eux qui prétendent que l'univers, dont ils sont séparés par le schisme, doit les traiter avec toute l'indulgence possible; oubliant ainsi que s'il y a des schismes qui méritent d'être punis, ce sont ceux qui brisent la véritable unité catholique?

VIII. Quant à ces autres paroles : « Tel est le prince du peuple, tels sont ses ministres;  tel est le gouverneur de la cité, tels sont les habitants (1) » ; s'ils en comprenaient le sens, ils se garderaient bien d'en faire une objection contre nous, et de s'enfler d'une vaine jactance. Nous savons, en effet, que ce n'est qu'en Dieu que l'espérance trouve appui et sécurité; c'est donc en Dieu seul que nous plaçons la nôtre et non pas dans les hommes, car nous n'oublions pas cette parole : « Maudit soit celui qui place en l'homme son espérance (2) »; et dans le passage cité plus haut nous ne voyons pas que le prince du peuple et le gouverneur de la cité désignent nécessairement l'évêque. Non pas, sans doute, que parmi les évêques catholiques nous ne puissions pas en trouver un grand nombre qui sont véritablement des saints; néanmoins, comme je l'ai dit, nous n'admettons pas que l'on doive placer en l'homme son espérance. Supposé même que telle cité soit administrée par un mauvais évêque, les fidèles ne doivent pas, pour cette seule raison, se croire mauvais eux-mêmes, et pour se justifier à leurs

 

1. Eccli. X, 2. — 2. Jérém. XVII, l5.

 

propres yeux, qu'ils se gardent bien de donner à ce passage de l'Ecriture le sens pervers que lui donnent les Donatistes, quand ils soutiennent qu'avec un mauvais évêque, personne ne peut être bon, par la raison que : « Tel est le prince du peuple, tels sont ses ministres; tel est le gouverneur de la cité, tels sont les habitants ». Celui qui est la Vérité même a clairement réfuté cette erreur quand il a dit : « Faites ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font ; car il disent bien, mais ils n'agissent pas de même (1) ». Quand donc les peuples ont des évêques qui du haut de la chaire de Moïse enseignent le bien, mais qui par la corruption de leur coeur ne font pas ce qu'ils disent, pourvu que ces peuples, fidèles au précepte de Jésus-Christ, fassent le bien qu'on leur enseigne et évitent les mauvais exemples qu'on leur donne, ne prouvent-ils pas évidemment que le texte cité doit s'entendre dans un autre sens que celui que les Donatistes veulent lui donner? En effet, là où les évêques sont mauvais, les peuples peuvent être bons, comme, de son côté, le peuple peut être mauvais avec de bons princes et des gouverneurs comme Moïse. J'en conclus que nos adversaires sont ici dans l'erreur, et que, selon la parole de l'Apôtre. « ils ne comprennent ni ce qu'ils disent, ni les choses sur lesquelles ils se prononcent (2) ». J'en conclus également qu'ils doivent éprouver de cruelles angoisses quand ils s'entendent dire : Tel fut Optat, tel fut le peuple de Thamugade. Et si, comme vous l'affirmez, la participation aux mêmes sacrements souille ceux-là mêmes qui désapprouvent le mal et le tolèrent cependant en faveur de l'unité; avouez que vous-mêmes vous êtes tous souillés, puisque vous avez été en communion avec cet évêque et avec son peuple, tandis que l'Afrique gémissait sur les scandales de ce satellite de Gildon. Je répète souvent le nom de ce dernier, parce qu'il est tellement connu, qu'il suffit de prononcer son nom pour réveiller tous les souvenirs qu'il a laissés derrière lui.

IX. Du reste, qu'ils ouvrent les yeux, et ils reconnaîtront que ce Gildon a parmi eux beaucoup d'imitateurs qui, sans être aussi connus, ne lui sont pas inférieurs en perversité. Peut-être qu'alors ils saisiront le véritable sens de ces paroles, et qu'ils comprendront

 

1. Matt. XXIII, 3. — 2. I Tim. I, 7.

 

que le seul prince du peuple, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont les ministres sont bons, et qu'il est lui-même le gouverneur de cette cité, la nouvelle Jérusalem, qui est notre mère éternelle dans le ciel. La dignité de ce gouverneur se communique aux habitants, du moins dans une certaine mesure, selon cette parole : « Vous serez saints, parce que je suis saint (1)». Nous sommes donc refaits à son image et à sa ressemblance, en vertu de laquelle l'Esprit du Seigneur nous transforme de gloire en gloire (2), par la grâce de Celui qui nous a rendus conformes à l'image de son Fils (3). Quant au peuple mauvais, il a pour prince le démon qui est le gouverneur de la vaste cité de Babylone. Paul appelle le démon et ses anges le prince et le gouverneur des ténèbres (4). Ses ministres lui ressemblent, car ils se transforment en ministres de justice, comme il se transforme lui-même en ange de lumière (5); enfin les habitants sont eux-mêmes formés à l'image et à la ressemblance de leur gouverneur, et en reproduisent les œuvres. Jusque là confondus, ces peuples et ces cités se sépareront quand viendra la moisson suprême, et la. dernière purification. En attendant ce grand jour, la charité inspire aux froments la patience de tout tolérer, de crainte qu'en cherchant à échapper prématurément à la paille, ils ne se séparent criminellement des grains dont ils doivent partager la condition.

X. Que peuvent faire à la question qui nous occupe ces reproches adressés par Isaïe aux mauvais prédicateurs, et dont ils croient nous faire une objection formidable : « N'est-il pas a un prêtre criminel, celui qui, en m'offrant un veau, ressemble à celui qui assommerait un chien, celui qui m'offre de la fleur de la rive comme s'il m'offrait le sang d'un porc, et celui qui m'offre de l'encens comme s'il a m'offrait un blasphème (6)? » Ces reproches s'appliquent uniquement à ceux qui, se révoltant contre l'Eglise répandue, selon la promesse, sur toute la face de l'univers, ont osé arborer le schisme et ériger autel contre autel. Ils sont tous enveloppés dans ce sacrilège, et quel que soit celui d'entre eux qui offre le sacrifice, en quelque lieu qu'il l'offre, avec de telles oeuvres et dans de semblables dispositions du coeur, c'est sur lui qu'il attire

 

1. Lévit. XIX, 2. — 2. II Cor. III, 18. — 3. Rom. VIII, 29. — 4. Ephés. VI, 3. — 5. II Cor. XI, 15, 11. — 6. Isa. LXVI, 3.

 

toutes ces menaces, c'est à lui-même qu'il fait tort, et non pas aux bons chrétiens qui, tout en participant aux mêmes sacrements, gémissent et pleurent, selon la prophétie d'Ezéchiel, sur les péchés dont ils sont les témoins (1), quoiqu'ils refusent de se séparer des coupables. Car Dieu rend à chacun selon son coeur. En effet, si dans les premiers siècles il put y avoir de mauvais prêtres sans que les bons, comme Zacharie (2), sans que les simples fidèles, comme Nathanaël, l'homme loyal par excellence a, fussent souillés par leur présence, combien moins, dans l'unité chrétienne, un mauvais évêque doit-il nuire à ses collègues ou aux simples fidèles, puisque nous avons, pour s'interposer en notre faveur, le prêtre par excellence (3) selon l'ordre de Melchisédech, notre Pontife suprême assis à la droite de son Père (4), qui s'est livré pour nos péchés et qui est ressuscité pour notre justification (5) ? Ce n'est donc pas aux bons que nuit la présence du mal, mais aux méchants eux-mêmes, selon cette parole pleine de vérité : « Le Très-Haut n'approuve pas les dons des méchants (6) ». Remarquez qu'il n'est pas dit : Le Très-Haut n'approuve pas les dons de ceux qui tolèrent les méchants en faveur de la paix. Enfin n'oublions pas que nos adversaires n'auraient pu prouver leur objection au moment où ils se jetèrent dans le schisme, car, après avoir chassé les uns, l'Eglise répandue sur toute la terre retiendrait les autres dans la communion catholique.

XI. « Les sacrifices des impies », dit-il, « sont en exécration aux yeux du Seigneur, car ces sacrifices lui sont offerts d'une manière criminelle (7) ». Nous avons déjà répondu qu'il ne saurait y avoir l'ombre d'une iniquité en Jésus-Christ, qui s'est offert pour nous et qui est notre médiateur au ciel. Sous la puissante direction qu'il imprime à son Eglise, les bons ne reçoivent aucune souillure de la présence des méchants, qui ne sont pas connus comme tels, ou qui sont tolérés en faveur de la paix, jusqu'à ce que le souverain Juge descende sur la terre, qu'il ordonne à ses moissonneurs de séparer la zizanie de la moisson et la paille du froment. Répétons-le encore, nos adversaires ne nous opposent que des crimes imaginaires; mais, supposé même que ces crimes soient véritables, ils ne porteraient aucune

 

1. Ezéch. IX, 4. — 2. Luc, I, 5. — 3. Jean, I, 47. — 4. Héb. VII, 17. — 5. Rom. IV, 25. — 6. Eccli. XXXIV, 23. — 7. Prov. XXI, 17.

 

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atteinte à la charité qui inspire aux bons de tolérer la présence des méchants pour ne pas troubler l'unité (1) il en serait encore ainsi lors même que ces crimes seraient suffisamment connus, mais pas assez pour devenir matière d'un jugement ecclésiastique. C'est donc sur les impies eux-mêmes que retombe tout le poids de leurs coupables sacrifices. Quant au sacrifice unique offert à la gloire de Dieu, il est toujours saint, et ses effets particuliers sont toujours proportionnés aux dispositions du coeur qui le reçoit. « Car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son jugement (2) ». Il ne mange pas son jugement pour les autres, mais pour « lui-même ». Dès lors, celui qui mange et boit dignement, mange et boit la grâce pour lui-même. J'invite donc les Donatistes à examiner s'ils reçoivent dignement l'Eucharistie, eux qui, protestant contre leurs ancêtres et leurs enfants, contre leurs maris et leurs épouses, contre l'immense multitude des héritiers de Dieu et des cohéritiers de Jésus-Christ répandus sur toute la face de l'univers, n'ont pas craint de se jeter dans un schisme sacrilège. Au contraire, s'ils avaient été réellement bons chrétiens et animés d'un véritable zèle pour la conversion des méchants, n'auraient-ils pas toléré fructueusement, pour la paix de Jésus-Christ, ce qu'ils tolèrent aujourd'hui pernicieusement pour la paix de Donat ?

XII. Parménien continue : « Il est écrit dans l'Exode : Que les prêtres qui approchent du Seigneur se sanctifient, dans la crainte que Dieu ne les abandonne (2) » ; et ailleurs: « Lorsque les ministres s'approchent de l'autel, qu'ils ne se rendent coupables d'aucun péché, dans la crainte qu'ils ne soient frappés de mort (3) » ; et au Lévitique : « Que l'homme qui se voit couvert d'une tache et d'un vice, ne s'approche pas pour faire son offrande au Seigneur (4) ». Et nos adversaires ont parfaitement raison de citer ces passages des saints livres. Voici un mauvais prêtre tout couvert de souillures; qu'ils me disent en quoi il pourra nuire, au point de vue du salut éternel, à un saint de la tribu sacerdotale ou des simples rangs du peuple ? Moïse et Aaron n'avaient-ils pas toujours à leur suite ces murmurateurs sacrilèges que Dieu menaçait sans cesse de punir et d'exterminer?

 

1. I Cor. XVIII, 29. — 2. Exod. XIX, 22. — 3. Id. XXX, 20, 21. — 4. Lévit. XXII, 21.

 

Là où se trouvaient Caïphe et autres semblables, là aussi l'on trouvait Zacharie, Siméon, les autres bons Israélites; là où se trouvait Saül, David y était également; là où se trouvaient Jérémie, Isaïe, Daniel, Ezéchiel, là se trouvaient également de mauvais prêtres et de mauvais peuples. Cependant chacun portera son propre fardeau.

XIII. J'allais omettre de signaler le coupable orgueil qui leur donne la témérité d'affirmer « que ni eux-mêmes ni leurs collègues ne sont atteints d'aucune tache ni d'aucun vice » ; s'ils parlaient de leurs membres, ce serait déjà fort, mais, qui le croirait? c'est de leurs moeurs qu'ils parlent. Si nous leur proposons de discuter avec eux cette question, ils nous répondent aussitôt qu'il faut distinguer de quelle tache et de quel vice il est parlé, comme si la sainte Écriture avait distingué quand elle a dit d'une manière générale et absolue : « Que celui qui est couvert d'une tache ou d'un vice ne s'approche point pour faire son offrande au Seigneur ». N'y avait-il donc aucune tache, aucun vice, je ne dis pas seulement dans Optat, mais dans Parménien, dans Donat lui-même ? Mais ces hommes sont tellement aveuglés par leur amour, l'adultère spirituel est tellement dans les habitudes de leur coeur impudique, que le seul Epoux légitime de nos âmes est placé sur le même niveau que beaucoup d'autres, et ce qui n'appartient qu'à Notre-Seigneur Jésus-Christ, ils ne craignent pas de l'attribuer à Donat, dans le même degré de perfection. Qui donnera à mes yeux une source abondante de larmes (1)? Qui arrachera de mon coeur meurtri des gémissements proportionnés à cet horrible attentat? Mais enfin, qu'ils daignent examiner si Optat du moins n'aurait pas été souillé de quelque tache ou de quelque vice ? Leur aveuglement, je l'espère, ne va pas jusqu'au point qu'ils osent me répondre que sa vie a été sans tache et sans souillure. Mais alors, pourquoi donc s'approchait-il pour faire son offrande au Seigneur? pourquoi les assistants recevaient-ils avec respect et les mains jointes le sacrifice qu'il avait offert malgré ses vices et ses souillures ? Qu'ils jettent ensuite les yeux sur leurs autres collègues, et qu'ils me disent si l'ivresse est une tache. Mais, auparavant, qu'ils lisent en compagnie de quels crimes l'Apôtre a énuméré

 

1. Jérém. IX, 1.

 

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l'ivresse. Diront-ils aussi que l'avarice n'est pas une tache, quand elle inspire tant d'horreur à l'Apôtre qu'il en fait une sorte d'idolâtrie (1) ?

XIV. Pour peu que l'on juge sainement les choses, on comprend que l'homme dont la vie, dans l'état actuel de la société, passe légitimement pour une vie de sainteté et de justice,n'est pas absolument sans défaut, puisque « la chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair (2) ». D'ailleurs, « celui qui ne pèche pas, c'est celui qui est né de Dieu (3)» ; et puis, « si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous (4) ». En effet, si, en tant que nous sommes nés de Dieu, nous ne péchons pas, il y a cependant toujours en nous quelque chose qui fait que nous sommes nés d'Adam, car « la mort n'est point encore anéantie dans la victoire (5) » ; ce bienfait ne nous est promis qu'à la résurrection des corps; à ce moment nous serons parfaitement heureux, parfaitement purs et incorruptibles. Par la foi, nous sommes déjà les enfants de Dieu, mais la vue claire et distincte de ce que nous serons ne nous a pas encore été donnée (6). Si nous sommes sauvés, a ce n'est encore a qu'en espérance a et non en réalité. « Or, l'espérance qui est vue n'est pas l'espérance; espère-t-on ce que l'on voit ? Si donc nous a espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons aussi par la patience ». Tant que nous attendons par la patience « la rédemption de notre corps (7)», n'ayons pas la témérité de dire que nous sommes sans défaut, car l'orgueil est le plus grand de tous les vices. Sortons donc enfin de notre sommeil, et dans ces prêtres des premiers temps; quand ils évitaient les vices corporels, voyons la figure de celui qui, tout Dieu qu'il est, s'est fait homme pour nous, Agneau véritable, immaculé, et Prêtre souverain sans aucune tache ni souillure. Sous l'ancienne loi encore, le prêtre seul pénétrait dans le Saint des saints, tandis que le peuple se tenait au dehors; de même, sous la loi nouvelle, le souverain Prêtre après sa résurrection, est entré dans le secret des cieux, afin qu'assis à la droite de son Père, il intercède pour nous. Quant au peuple, dont il est le prêtre, il gémit encore sur la terre de l'exil. Dans nos temples enfin, l'évêque pénètre seul dans le sanctuaire,

 

1. Eph. V, 5. — 2. Gal. , 17. — 3. I Jean, III, 9. — 4. Id. I, 8. — 5. I Cor. XV, 54. — 6. I Jean, III, 2. — 7. Rom. VIII, 23-25.

 

mais le peuple prie avec lui, et, comme pour souscrire à ses paroles, il répond Amen. Quand donc on exigeait des corps qu'ils fussent sans tache et sans souillure, parce qu'on savait .que les âmes ne pouvaient pas l'être, c'est Jésus-Christ que l'on préfigurait alors, et non pas ces orgueilleux et ces impies qui laissent les âmes se livrer à la fornication, sans s'occuper de les rendre fidèles à leur Epoux, ou plutôt ne craignant pas de s'offrir eux-mêmes comme époux.

XV. Parménien continue : « Il est écrit dans l'Evangile : Dieu n'écoute pas les pécheurs ; celui qu'il écoute c'est celui qui honore le Seigneur et accomplit sa volonté (1) ». Voilà toute sa réponse. Si deux hommes prient ensemble, l'un livré au péché, l'autre fidèle serviteur de Dieu et accomplissant sa volonté, exauce-t-il le pécheur, et reste-t-il sourd aux supplications du juste? Quel est donc le sens de ce passage, ou plutôt, dans quel but nous le proposent-ils, puisque ce sont ces mêmes paroles qui établissent la sécurité des bons au milieu des méchants, qui excluent toute cause de séparation corporelle, et qui condamnent le schisme sacrilège qu'ils ont formé en se séparant des bons, puisqu'en restant mêlés aux bons, les méchants eux-mêmes peuvent être exaucés à cause de leur foi? Dieu qui sonde les reins et les cœurs, ne se trompe pas et ne saurait exaucer pu repousser celui-ci à la place de celui-là. Voudraient-ils nous faire entendre que le mauvais évêque n'est pas exaucé quand il prie pour son peuple? Lors même qu'il en serait ainsi, le peuple, s'il est bon et fidèle, n'a pas lieu de s'en effrayer. N'est-ce pas pour sa sécurité que l'Ecriture a dit : « Mes frères, je vous écris ces paroles, afin que vous ne péchiez pas; et si quelqu'un pèche, nous avons pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ, le Juste par excellence, qui est la propitiation universelle pour nos péchés (2)». Comprendront-ils l'humilité véritable et pieuse qui a inspiré ces paroles? ont-ils même des oreilles pour l'entendre? Ainsi s'exprime saint Jean : « Je vous a écris ces paroles, afin que vous ne péchiez pas ». S'il ajoutait : Et si quelqu'un vient à pécher, vous avez pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ, le Juste par excellence, et qui s'est constitué propitiation pour vos péchés; si,

 

1. Jean, IX, 31. — 2. I Jean, II, 1, 2.

 

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dis-je, il parlait ainsi, il paraîtrait se séparer des pécheurs, et supposer qu'il n'a pas besoin de cette propitiation du souverain Médiateur assis à la droite du Père, et intercédant en notre faveur (1). Un tel langage serait, non seulement de l'orgueil, mais encore un mensonge. D'un autre côté, s'il eût dit : Je vous adresse ces paroles afin que vous ne péchiez pas, et si quelqu'un vient à pécher, vous m'avez pour médiateur auprès du Père, et je prie pour vos péchés (est-ce que Parménien ne nous présente pas l'évêque comme médiateur entre le peuple et Dieu?), est-ce qu'un pareil langage ne révolterait pas toutes les âmes droites et chrétiennes? Au lieu d'être vénéré comme un apôtre de Jésus-Christ, saint Jean ne passerait-il pas pour l'antéchrist? Et cependant les Donatistes, trop semblables à des vases usés, subissent humblement l'orgueil nébuleux de leurs évêques, tandis qu'ils ne présentent aucun accès à l'Esprit-Saint, dont le premier effet en eux serait de leur faire conserver l'unité de l'esprit dans le lien de la paix (2), et de donner comme garantie de sécurité à leurs prières, la puissance et la bonté de notre unique souverain médiateur.

XVI. Ne voyons-nous pas tous les chrétiens se demander réciproquement le secours de leurs prières? Mais il en est un pour lequel personne n'intercède, tandis qu'il intercède lui-même pour tous; celui-là est donc le seul et véritable médiateur. Comme il était préfiguré par le grand-prêtre de l'Ancien Testament, nous ne voyons pas que personne ait jamais prié pour ce dernier. Au contraire, parce que saint Paul, quoique doué de grands privilèges, n'était qu'un membre du corps de Jésus-Christ, parce qu'il savait que le souverain Prêtre était entré pour nous, non pas en figure, et dans l'intérieur du Saint des saints, mais en réalité, et dans la profondeur des cieux où l'appelait sa sainteté éternelle, saint Paul se recommandait aux prières de l'Église; loin de se poser comme médiateur entre le peuple et Dieu, il invite tous les membres de l'Église à prier réciproquement les uns pour les autres. Il en donne pour raison, que tous les membres d'un même corps ont entre eux une connexion naturelle, de sorte que si un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui, et si un membre est glorifié, tous les autres prennent part à sa joie (3). De cette manière,

 

1. Rom. VIII, 34. — 2. Ephés, IV, 3. — 3. I Cor, XII, 25, 26.

 

la prière réciproque de tous les membres qui combattent sur la terre, doit monter d'elle-même vers celui qui, en sa qualité de Chef, nous a précédés dans le ciel, et en qui nous trouvons une propitiation assurée pour nos péchés. Si Paul était notre médiateur, les autres Apôtres le seraient au même titre, et ainsi nous en aurions un grand nombre, et alors on ne comprendrait plus ces paroles du même Apôtre : « Un seul Dieu et un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ Dieu et homme (1) ». En lui nous ne sommes qu'un, pourvu que nous conservions l'unité d'esprit dans le lien de la paix, pourvu que nous ne quittions pas les bons à cause des méchants, mais plutôt que nous tolérions les méchants à cause des bons. De cette manière nous n'aurons pas à craindre qu'en cherchant à nous justifier d'avoir, par une présomption téméraire, abandonné des hommes qui nous étaient inconnus, nous ne soyons entraînés dans le crime plus grand encore de condamner nos frères sans les avoir entendus.

XVII. D'un autre côté, il est certain que Dieu écoute même les pécheurs; nous en trouvons des preuves dans l'Écriture. Ainsi le prophète Balaam, étranger par sa naissance au peuple d'Israël, et payé par un ennemi pour maudire le peuple de Dieu, se vit tout à coup converti par le Seigneur et inspiré de bénir le camp d'Israël (2). L'écrivain sacré nous a conservé ses paroles, nous les lisons encore dans le texte sacré. Il parlait évidemment contre sa première pensée et ses premiers désirs, et cependant sa prière est formulée dans des termes très-louables, et exaucée par le Seigneur en faveur de son peuple. Il n'est donc pas étonnant que des prières versées aux pieds de Dieu en faveur du peuple, fût-ce même par de mauvais évêques, soient réellement exaucées, non pas à raison de la perversité des supérieurs, mais à raison de la dévotion du peuple. Quant à ces paroles de l'Évangile : « Dieu n'écoute pas les pécheurs; celui que Dieu exauce c'est celui qui le sert et qui accomplit sa volonté »,  remarquons qu'elles n'ont pas été prononcées par le Seigneur, mais par celui -qui venait de recouvrer la vue du corps, et en qui les yeux du coeur n'étaient pas encore ouverts; la preuve en est qu'il regardait encore le Sauveur comme un simple Prophète. Peu de

 

1. I Tim. II, 5. — 2. Nomb. XXIV.

 

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temps après il le connut comme Fils de Dieu, et c'est alors qu'il l'adora. Si nous voulons connaître la pensée intime du Sauveur, rappelons-nous la parabole du pharisien et du publicain, priant l'un et l'autre dans le temple; celui qui est justifié, c'est le publicain confessant ses péchés, et non pas le pharisien occupé à exalter ses propres mérites (1); entre ce dernier et les Donatistes, la ressemblance n'est-elle pas des plus frappantes? II est certain que le publicain a cessé d'être pécheur au moment même où il recevait la grâce de la justification; mais il est certain aussi que c'était comme pécheur qu'il implorait sa justification; il s'avouait pécheur, et sa prière exaucée lui mérita la justification, et c'est alors qu'il cessa d'être pécheur. Il n'aurait pas cessé de l'être, si auparavant il n'avait été exaucé, quoique pécheur. Ainsi donc, l'infaillible vérité vous atteste d'abord que tout pécheur n'est pas exaucé, et ensuite que tout pécheur n'est pas rejeté.

XVIII. Nos adversaires nous opposent également ces paroles du psaume : « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi expliquez-vous mes justices, et ne craignez-vous pas de proclamer mon alliance? Vous avez haï ma loi et vous avez rejeté loin de vous mes préceptes. Quand vous voyiez un voleur, vous vous mettiez à sa suite, et vous vous associez avec les adultères. Vos lèvres distillaient avec abondance l'iniquité, et votre langue articulait le mensonge et la ruse. Vous vous posiez comme faux témoin contre votre frère, et vous opposiez le scandale au fils de votre mère (2) ». Mais qu'ils ouvrent donc enfin les oreilles de leur coeur, et qu'ils cessent de ne plus comprendre ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils affirment (3). Ils paraissent frappés de cette parole dite au pécheur : « Pourquoi expliquez-vous mes justices et proclamez-vous mon testament? » et ils ne comprennent pas que, dans le texte sacré, ces paroles signifient que les paroles que l'on fait retentir au dehors ne sont d'aucune utilité, si on ne met pas en pratique ce que l'on enseigne. Quant à ceux qui les écoutent et les mettent en pratique, elles leur servent pour le salut éternel. C'est Jésus-Christ lui-même qui nous enseigne cette vérité, quand il dit des Pharisiens : « Ils sont assis sur la chaire de Moïse ; faites donc ce qu'ils vous disent, mais

 

1. Luc, XVIII, 10-14. — 2. Ps. XLIX, 16-20. — 3. I Tim. 1, 7.

 

ne faites pas comme ils font, car ils disent et ne font pas (1) ».

XIX. Plût à Dieu que ces paroles du psaume leur parussent un miroir fidèle, dans lequel ils pussent se contempler eux-mêmes. Dira-t-on qu'ils ne foulent pas aux pieds les oracles divins, eux qui annoncent la paix aux peuples et qui n'aiment pas la paix ? Dira-t-on qu'ils ne haïssent pas la discipline, eux qui osent condamner l'univers sans l'entendre ; et quand on leur inflige les peines temporelles disciplinaires inspirées par la miséricorde divine, et bien inférieures à celles que mériterait l'excès de leur audace, loin d'avouer qu'ils subissent le châtiment dû à leurs péchés, ils se font gloire de recevoir ainsi la couronne due à leurs mérites? Je ne dis pas qu'ils ont couru sur les traces d'un voleur ; un brigand est plus qu'un voleur, et de toute part on décerne à Optat ce glorieux titre. Dira-t-on qu'ils n'ont pas choisi leur destinée parmi les adultères, eux qui laissent errer à l'aventure, jour et nuit, des multitudes de religieuses plongées dans l'ivresse, mêlées à des multitudes de Circoncellions livrés aux mêmes excès. Dira-t-on qu'ils ne siègent pas pour déchirer leurs frères, eux qui, pour se venger de n'avoir pu convaincre de crime quelques-uns des nôtres, soutiennent que dans l'héritage du Christ, répandu sur toute la terre, il n'y a plus aucun chrétien ? Contre le fils de leur mère, c'est-à-dire contre l'enfant qui a besoin d'être nourri de la foi et du lait des sacrements, ils dressent le plus pernicieux des scandales, quand, abusant de l'impuissance où il est de suivre Dieu son Père, ils le réduisent à n'appuyer sa faiblesse que sur la faiblesse de l'homme, ils le trompent en le séduisant, parce qui n'a de la vérité que les simples apparences, et le condamnent tristement à vivre en dehors de la véritable unité. D'un autre côté, puisqu'ils admettent qu'ils sont innocents, qu'ils déplorent les crimes qui se commettent dans leurs rangs, et que les crimes commis par d'autres ne peuvent nuire à ceux qui en gémissent et qui les pleurent ; pourquoi donc tolèrent-ils pernicieusement, dans leur schisme sacrilège, ce qu'ils auraient pu tolérer utilement dans les liens de l'unité ? Que l'évidence des choses leur fasse enfin secouer leur sommeil, et ils pourront dire que les péchés des uns ne nuisent

 

1. Matt. XXIII, 2, 3.

 

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 jamais à ceux qui n'approuvent ni ne reproduisent ces crimes; et cependant, ce qui constitue le schisme sacrilège, ce n'est pas le crime de tel homme en particulier, mais le crime de tous ceux qui cessent d'être en communion avec l'unité catholique. En effet, la raison pour laquelle, dans leur communion, les innocents restent entièrement étrangers aux crimes des coupables, prouve que le crime du schisme leur est commun à tous ; car, puisqu'ils avouent qu'ils ne peuvent être souillés par les crimes des autres, ils doivent nécessairement avouer qu'ils n'ont eu aucune raison de se séparer de l'unité. Dans cette unité, pas plus que dans leur secte actuelle, ils restaient étrangers à tous les crimes commis autour d'eux; dès lors donc qu'ils s'en sont séparés, ils ont visiblement assumé sur eux la responsabilité d'un schisme homicide.

XX. « Mais Jérémie a prophétisé ». Et qu'a-t-il donc prophétisé ? « Que ceux qui abandonnent le Seigneur n'ont pas le vrai baptême». Car voici ses paroles: «Le ciel a contemplé ce forfait, et il en a été saisi d'une horreur profonde, dit le Seigneur. En effet, ce peuple a commis deux grands crimes: ils m'ont abandonné, moi la source de l'eau vive, et ils se sont creusé des citernes usées qui ne peuvent contenir leurs eaux (1) ». Et encore : « Elle est devenue pour moi une eau menteuse, n'ayant pas la foi (2)». Ailleurs : « Celui qui est lavé par un mort, à quoi lui sert sa purification (3) ? » Et ces paroles du psaume : « L'huile du pécheur n'oindra pas ma tête (4) ». Ailleurs encore: « Les mouches sur le point de mourir font disparaître l'huile de la suavité (5)». Et enfin : « L'Esprit-Saint dissipera tout ce qui est feint, et il s'arrachera aux pensées qui sont sans intelligence (6) ». Si toutes ces paroles doivent être entendues dans le sens qu'ils leur donnent, ni leur doctrine ni la nôtre ne cadrent plus avec la vérité. Mais s'ils me permettent de les rétablir dans leur signification naturelle, ils se sentent aussitôt troublés dans leur perversité. S'ils veulent échapper à ce trouble, qu'ils reviennent au sens catholique, car toute issue leur est fermée pour répondre, pendant qu'ils seront enlacés dans les filets du schisme. Quels hommes, en effet, ne trouvons-nous pas dans leurs rangs? je ne dirai pas

 

1. Jérém. II, 12,13. — 2. Id. XV, 18. — 3. Eccli. XXXIV, 30. — 4. Ps. CXL, 5. — 5. Ecclé. X, 1. — 6. Sag. I, 5.

 

quels sont-ils tous, car je ne veux alléguer que des faits dont ils soient obligés de convenir, ou qu'ils ne puissent nier sans folie. N'y a-t-il pas parmi eux beaucoup d'hommes qui ont abandonné Dieu, la source d'eau vive, c'est-à-dire qui mènent une vie criminelle? Tout le monde sait que ce n'est pas par les pieds, mais par le coeur que l'on s'éloigne de Dieu. Ils ont parmi eux des menteurs et des hypocrites dont les paroles et les oeuvres sont en perpétuelle contradiction. Ils ont parmi eux des morts; car si l'Apôtre condamne les délices dans le sexe le plus délicat et le plus faible; «La veuve», dit-il, « qui vit dans les délices, quoique pleine de vie est déjà morte (1) », qu'ils examinent si parmi eux il n'y a pas un grand nombre de fidèles, voire même de supérieurs et de ministres, qui vivent réellement dans les délices. Qu'ils l'osent alors, qu'ils affirment qu'ils n'ont pas de morts et qu'ils sont plus parfaits que cette Eglise, dont l'ange, c'est-à-dire l'évêque, et la figure des évêques et des âmes, est accusé d'être mort, ce qui n'empêche pas cette Eglise d'être comptée au nombre des sept Eglises apostoliques qui restèrent étroitement unies dans le corps de Jésus-Christ, et durent à leur persévérance de conserver intacts les préceptes de vie (2). J'allais oublier que dans un concile tenu contre les Maximianistes, les disciples de Donat s'écrièrent : « Les rivages sont aujourd'hui couverts de cadavres, comme ils l'étaient autrefois des débris des Egyptiens (3) ». Du nombre de ces cadavres se trouvait Félicianus, maintenant réintégré dans la secte, et baptisant quoique mort. Supposé qu'il soit ressuscité, il a toujours avec lui ceux qu'il a baptisés pendant qu'il était mort dans le schisme. Ils ont certainement parmi eux des pécheurs. En peut interroger ceux qui paraissent occuper le premier rang, et ils ne nieront pas qu'ils soient pécheurs. En effet, nous les voyons se frapper la poitrine: n'est-ce pas là un aveu, à moins que ce ne soit un acte d'hypocrisie ? Si c'est de l'hypocrisie, leur péché n'en est que plus criminel, puisque cette apparente humilité n'aurait pour but que de mieux tromper les peuples. Ou encore, s'ils sont tous sans péché, ils ne disent donc pas dans l'Oraison dominicale : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (4) ». Remarquons que cette parole

 

1. I Tim. V, 6. — 2. Apoc. III, 1-6. — 3. Ex. XIV, 31. — 4. Matt. VI,12.

 

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ne s'applique pas aux péchés qui nous sont remis dans la régénération baptismale, mais à ceux que les fruits amers du siècle et la faiblesse de la vie humaine nous font commettre chaque jour, et contre lesquels nous appliquons le remède des aumônes, des jeûnes et de la prière, celle-ci formulant par les paroles ce que l'aumône produit par les actes. Pardonnez à votre frère la faute qu'il a commise contre vous, afin que Dieu vous pardonne à vous-même, c'est là assurément une grande oeuvre de miséricorde. Dira-t-on que cette prière est feinte et simulée sur les lèvres de nos adversaires, et qu'ils se flattent de n'avoir besoin d'aucun pardon de la part de Dieu ? mais alors ils se rendent coupables d'un horrible sacrilège, leur orgueil est marqué au coin de l'impiété la plus révoltante et résume en lui seul les caractères du péché le plus grave. Que dirai-je des mouches qui sont sur le point de mourir? ils ne sont plus eux-mêmes sur le point de mourir, car ils sont déjà morts sous beaucoup de points de vue ; c'est là un point dont peut-être nous ne les avons pas persuadés, mais dont nous les avons convaincus. Quant à ces hypocrites, dont l'Esprit-Saint s'éloigne et qui vivent criminellement et sans intelligence, ils peuvent voir, d'après ce qui précède, s'il n'en est pas un grand nombre parmi eux. En effet, combien de coupables, après s'être longtemps cachés parmi eux, quand on parvient à les découvrir, sont facilement convaincus et promptement condamnés, non pas seulement pour des crimes commis depuis peu, mais pour d'anciennes habitudes criminelles, qu'ils ont pu déguiser pendant longtemps, et qui les rendent d'autant plus coupables qu'ils aspiraient à passer pour bons, afin de mieux tromper les simples.

XXI. Si donc on doit interpréter ces passages de l'Ecriture comme ils les interprètent eux-mêmes, sur quoi pourront-ils encore s'appuyer pour nous faire croire que tous leurs malheureux sectaires qui abandonnent Dieu par leur vie criminelle, plus ou moins cachée,plus ou moins inconnue, ne sont pas des citernes percées qui ne peuvent plus contenir leurs eaux? Et si ce texte doit être entendu du saint baptême, pourquoi leurs ministres, menteurs et infidèles, voudraient-ils nous faire croire qu'ils donnent, non pas une eau menteuse, mais une eau véritable? Pourquoi ceux qui sont baptisés par leurs morts tireraient-ils quelque utilité de cette purification? Pourquoi des pécheurs oignent-ils la tête de leurs frères? Et ces mouches agonisantes ou déjà mortes, comment ont-elles pu vous mériter de ne pas faire disparaître l'huile de la suavité? De quel privilége jouissent donc, au milieu de vous tous, ces hypocrites qui couvrent le loup de la peau de la justice, et en qui l'Esprit-Saint continuerait à habiter? Ou bien, si l'Esprit-Saint les a quittés, comment peut-il être conféré à ceux qu'ils baptisent? Qu'ils ne me fassent pas ici l'impudente et inepte réponse qui revient sans cesse sur leurs lèvres : « Un pécheur peut conférer validement le baptême, pourvu que son crime ne soit pas connu ». Un hypocrite est d'autant plus hypocrite qu'il se déguise avec plus de soin. Si donc le Saint-Esprit abandonne le ministre dans de telles conditions, quelle espérance restera-t-il au néophyte si, pour obtenir la grâce de Dieu, il est obligé de compter avec les mérites du ministre? Que peuvent-ils répondre à cette argumentation, eux qui osent soutenir que leurs rangs ne renferment aucun pécheur public? Cette seule prétention suffit pour les confondre. Mais pour nous, que nous importe? Pour établir invinciblement notre thèse, il nous suffit qu'ils ne puissent nier qu'il se trouve au milieu d'eux des hommes qui simulent la vertu, c'est-à-dire des pécheurs occultes. En effet, ils se trouvent immédiatement réfutés par la multitude de ceux qui, après avoir mené une existence criminelle, habilement déguisée sous de faux dehors, se sont vus enfin dévoilés et honteusement expulsés. Admettons, s'ils le veulent, que de tels hommes ne se trouvent plus parmi eux, et revenons à ceux qui ont été chassés. Pendant qu'ils jouaient si bien leur rôle hypocrite, pendant qu'à ce titre ils étaient privés de la présence du Saint-Esprit, selon cette parole : « L'Esprit-Saint fuira la fiction (1) », comment donc ces hommes ont-ils pu baptiser? Pourquoi ne pas rappeler au moins ceux qui vivent encore, pour leur réitérer le baptême qu'ils n'ont pu recevoir de la main de ceux en qui n'habitait pas le Saint-Esprit? Diront-ils que le Saint-Esprit n'était pas dans les ministres, mais que, par l'ineffable efficacité de sa puissance, il descendait dans les sujets pour les justifier; qu'il pouvait fort bien tout à la fois

 

1. Sag. I, 5.

 

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fuir les uns et embraser les autres, condamner ceux-là et purifier ceux-ci? Qu'ils ne s'y trompent pas, cette solution, si elle leur est favorable, nous l'est encore beaucoup plus à nous-mêmes.

XXII. A l'occasion de cette maxime de la sainte Ecriture, qu'ils ne comprennent pas et qu'ils allèguent pour leur justification, quand, au contraire, elle n'est qu'une arme puissante remise entre nos mains pour les confondre, nous faisons remarquer que dans toutes ces questions il est un point hors de doute, c'est que tous les sacrements nuisent à ceux qui les confèrent indignement, tandis qu'ils profitent à ceux qui les reçoivent dignement. Il en est de même pour la parole de Dieu; de là cette observation du Sauveur : « Faites ce qu'ils vous disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font (1) ». Ne suis je donc pas parfaitement autorisé à dire de ces hommes qu'ils creusent des citernes percées qui ne peuvent contenir leurs eaux ; c'est-à-dire que leur volonté devenant toute terrestre ne peut conserver en elle le Saint-Esprit qui, dans l'Evangile, nous est très-souvent symbolisé par l'eau? De même cette eau menteuse, qui n'a pas la foi, peut être entendue, non pas d'un faux baptême, mais d'un peuple menteur et infidèle composé uniquement d'hommes menteurs et infidèles, à l'exclusion des hommes véridiques et fidèles. Que les peuples soient quelquefois symbolisés par l'eau, ils peuvent, s'en convaincre enlisant l'Apocalypse, et ils resteront persuadés que leurs accusations retombent sur eux et non pas sur nous. Il est dit à saint Jean : « Les eaux que vous avez vues et sur lesquelles est assise cette prostituée, figurent les peuples et les foules, les nations et les langues (2) ». Quant à ces paroles : « Celui qui est baptisé par un mort, à quoi lui sert cette purification?» sans m'appliquer en ce moment à en donner la véritable signification, je puis affirmer en toute certitude qu'il est ici question des purifications païennes qui se font au nom des divinités qui ne sont que des hommes morts depuis plus ou moins de temps, et dont la vie telle qu'elle nous est transmise par la tradition, n'est guère propre à inspirer l'amour de la justice et de la vertu. Je sais bien que dans les prêtres eux-mêmes l'impiété est regardée comme uni; mort véritable ; cependant la

 

1. Matt. XXIII, 3. — 2. Apoc. XVII, 15.

 

mort, dont les accuse le texte sacré, a surtout pour principe la mort même des dieux qu'ils adorent; et c'est dans ce sens que le Prophète leur oppose cette parole : « Notre Dieu à nous est un Dieu vivant (1)». Ainsi donc, quoiqu'il y ait parmi les chrétiens des évêques et des ministres qui sont morts spirituellement par leur impiété et leur iniquité, cependant nous pouvons toujours dire de « celui qui baptise (2) », qu'il est toujours vivant. En effet, dit l'Apôtre, « Jésus-Christ ressuscitant d'entre les « morts, ne meurt plus, la mort n'aura plus sur lui aucun empire (3) ». Quant à l'huile du pécheur, le Psalmiste nous en donne l'explication claire et précise : « Le juste me perfectionnera dans sa miséricorde et me corrigera; mais l'huile du pécheur n'oindra pas ma tète (4) ». Cette huile du pécheur figure donc les flatteries d'un adulateur, flatteries que l'on dédaigne et que l'on repousse pour chercher auprès du juste la correction et l'amélioration que l'on désire. Cette correction, le juste l'opère non pas par la flatterie et l'adulation, mais par la vérité de ses reproches, et en cela il use véritablement de miséricorde. De là cette parole de l'Apocalypse : « Ceux que j'aime je les reprends et les châtie (5) » ; et cette autre de Salomon : « Les blessures faites par un ami, sont préférables aux embrassements d'un ennemi (6) ». On pourrait citer un grand nombre de passages du même genre. Quant à l'huile de suavité, ne signifie-t-elle pas la bonne odeur, c'est-à-dire la bonne réputation des chrétiens? or, cette bonne réputation n'est-elle pas « exterminée » par tous ces hommes qui, malgré le ferme propos où ils sont de mener une vie coupable et de retomber dans leurs premières iniquités, viennent en foule demander la rémission de leurs péchés par le baptême, avec la résolution bien arrêtée de s'y livrer de nouveau? Ils sont tellement nombreux, que je ne m'étonne plus qu'on les compare à des mouches (7). C'est donc détruire entièrement l'huile de la suavité, que de chercher pour guide dans sa vie, non pas la grâce de Dieu, mais les oeuvres de l'homme. De même donc que les grains, tant qu'il sont mêlés à la paille, restent invisibles; de même, au milieu de la multitude des pécheurs, il est difficile de distinguer les justes; est-il étonnant, dès

 

1. Jérém. X, 10. — 2. Jean, I, 33. — 3. Rom. VI, 9. — 4. Ps. CXLV, 5. — 5. Apoc. III, 19. — 6. Prov. XXVII, 6. — 7. Ecclé. X, 1.

 

lors, qu'ils subissent tous les scandales extérieurs, qu'ils trouvent de plus en plus difficile l'acquisition du salut éternel, et que parfois même ils succombent? Nous disons que la bonne odeur signifie la bonne renommée acquise par la vie sainte des chrétiens ; c'est là du moins ce que nous enseignent clairement ces paroles de l'Apôtre : « Nous sommes en tous lieux la bonne odeur de Jésus-Christ pour la gloire de Dieu (1) ». Ces Apôtres menaient donc une conduite tout opposée à ceux auxquels ce même Apôtre disait : « Le nom du Seigneur est par vous blasphémé dans toutes les nations (2) ». N'est-ce pas de ceux-là qu'il est dit : « Ils exterminent l'huile de la suavité? » Concluons donc que les passages cités plus haut ont une signification tout autre que celle qu'ils prétendent leur donner; qu'ils admettent cette interprétation et toutes ces questions s'élucideront facilement à leurs yeux. Quant à celle qu'ils nous présentent, si elle ne trouve pas dans nos rangs d'application possible, c'est sur eux seuls qu'elle retombe; et en supposant que nous dussions y prendre une certaine part, la leur resterait tout entière.

XXIII. Est-il besoin de poursuivre cette discussion? Je ne le pense pas. Cependant quelque doute pourrait surgir encore, quand on voit Parménien, pour prouver que des hommes charnels ne peuvent créer des fils spirituels, citer ce passage de l'Évangile: « Ce qui est né de la chair, est chair, et ce qui est né de l'esprit, est esprit (3) ». Est-ce que nous avons jamais dit que l'homme, par lui-même, et en dehors de l'Évangile, peut engendrer des enfants spirituels? N'avons-nous pas soutenu précédemment que c'est par la prédication de l'Évangile que l'Esprit-Saint prépare les enfants spirituels qu'il doit engendrer dans le baptême, lors même que ce sacrement serait conféré par un indigne ministre? Parlant à ces enfants, si l'Apôtre leur eût dit : « C'est moi qui vous ai engendrés », sans ajouter immédiatement, « en Jésus-Christ par l'Évangile (4) » ; jamais aucun fidèle n'aurait avoué tenir de cet Apôtre sa naissance religieuse. Judas, quoique avare et voleur, a pu prêcher l'Évangile, sans aucun détriment pour les fidèles; et en parlant de leurs pécheurs occultes, dont l'âme est en horreur à l'Esprit-Saint, les Donatistes affirment sans

 

1. II Cor. II, 15. — 2. Rom. I, 24. — 3. Jean, III, 6. — 4. I Cor. IV, 15.

 

hésitation que des enfants spirituels sont engendrés par leur prédication et par les sacrements qu'ils confèrent. Par hasard, pousserai-t-on la folie jusqu'à soutenir que tout enfant né légitimement de l'homme et de la femme est charnel, tandis que de l'adultère sortirait un enfant spirituel ? Loin de moi une pareille absurdité ! Comment donc tel ministre, véritable adultère secret, pourrait-il engendrer des enfants spirituels, si l'on admet en principe que des hommes charnels ne peuvent enfanter des fils spirituels? Dira-t-on que c'est Jésus-Christ ou le Saint-Esprit, ou peut-être un ange, qui a baptisé par la main ou l'organe de ce ministre ? Mais si c'est l'homme qui baptise, quand le ministre est bon, tandis que quand il est secrètement mauvais, c'est Dieu ou un ange qui confère le baptême, d'où il, suit qu'on naît spirituel parce qu'on est engendré par un ministre spirituel; si c'est ainsi que les choses se passent et s'expliquent, j'en conclus rigoureusement que tout homme qui demande le baptême doit désirer que ce sacrement lui soit conféré, non pas par un ministre fidèle, mais par un pécheur occulte,' car alors il sera réellement baptisé par Dieu ou par un ange, ce qui lui procurera sans, doute une sainteté et des grâces plus abondantes. Pour échapper à cette absurdité, les Donatistes n'ont qu'un seul moyen possible, c'est d'avouer que toutes les fois que le baptême de Jésus-Christ est conféré, quel que soit le ministre, c'est toujours Jésus-Christ qui baptise, selon cette parole : « C'est lui qui a baptise dans le Saint-Esprit (1) ».

XXIV. Nous lisons également dans l'Evangile : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Après avoir prononcé ces paroles, il souffla sur ses disciples et leur dit :  Recevez le Saint-Esprit, les péchés seront remis à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à qui vous les retiendrez (2) ». Or, ces paroles, prises à la lettre, seraient notre condamnation et nous forceraient d'avouer que cette rémission a l'homme, non pas seulement pour organe ou instrument, mais pour principe, si ces mots : « Comme mort Père m'a envoyé, je vous envoie », étaient  immédiatement suivis de ces autres : « Les péchés seront remis à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à qui vous les retiendrez ». Mais il n'en         est pas,

 

1. Jean, I, 33. — 2. Id. XX, 21-23.

 

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ainsi, car, avant de conférer le pouvoir de remettre les péchés et après la mission donnée, nous lisons que le Sauveur « souffla sur eux et leur dit : Recevez le Saint-Esprit » ; c'est alors seulement qu'il leur confie le double pouvoir de remettre et de retenir les péchés. Pouvait-il leur prouver plus clairement que les ministres ne sont que les instruments dont le Saint-Esprit se sert dans l'œuvre étonnante de la rémission des péchés? C'est ainsi qu'il leur dit encore dans un autre endroit : « Ce n'est pas vous qui parlez, mais le Saint-Esprit qui parle en vous (1) ». Quand donc un évêque, ou un ministre de l'Eglise, ne déguise pas sous un extérieur régulier les dérèglements de son coeur, le Saint-Esprit habite en lui et y agit, tout à la fois, pour le conduire à la récompense et au salut éternels, et pour opérer lui-même la régénération ou l'édification de ceux qui reçoivent de cet évêque la consécration ou l'enseignement de la foi. Au contraire, si ce ministre n'est qu'un hypocrite, application lui est faite de ces paroles Le Saint-Esprit fuira l'hypocrite». En conséquence, son salut ne reçoit aucune impulsion du Saint-Esprit, et il est lui-même abandonné « à ces pensées qui sont sans intelligence ». Toutefois, dans l'exercice de son ministère, il peut encore servir d'instrument à Dieu pour opérer le salut des âmes. C'est là ce qui a fait dire à l'Apôtre : « Si c'est par l'effet de ma volonté que j'accomplis cette « oeuvre, j'ai droit à la récompense; mais si j'agis contre ma volonté, je ne suis plus qu'un dispensateur mercenaire de la mission qui m'est confiée (2) »; en d'autres termes, mon ministère profite aux autres, mais ne me profite pas à moi-même, qui ne suis qu'un hypocrite. En effet, agir malgré soi, pour des joies et des avantages temporels, avec la disposition bien arrêtée de s'abstenir, si l'on n'y trouvait pas son profit, n'est-ce pas de l'hypocrisie? Aussi remarquons que l'Apôtre ne dit pas : Si j'agis malgré moi, je ne suis d'aucune utilité pour ceux en faveur desquels je travaille; ce n'est que lui-même qu'il prive de la récompense, et non pas ceux auxquels il distribue, quoique indignement, la nourriture spirituelle. Cet indigne ministre, ce n'était point l'Apôtre; aussi, qui pourrait nous dire quel zèle il trouvait dans son chaste coeur, pour verser gratuitement dans l'âme de

 

1.Matt. X, 20.   2. I Cor. IX, 17.

 

ses frères la grâce dans toute son abondance? la récompense ne devait pas lui faire défaut, elle lui était garantie par le Saint-Esprit, et il pouvait affirmer en toute assurance que Dieu, dans son équitable justice, la lui accorderait au dernier jour (1)'. Mais à côté de l'Apôtre se trouvaient d'autres prédicateurs trop justement flétris -du nom de mercenaires. Il est vrai qu'ils annonçaient Jésus-Christ et en Jésus-Christ la vérité évangélique, mais leur parole était inspirée, non pas par les élans d'un cceur généreux, mais par l'intérêt. Voilà pourquoi, parlant d'eux, l'Apôtre se contentait de dire : Laissez-les prêcher. Et s'il se réjouit, ce n'est pas pour eux, mais pour ceux dont la foi docile et la prompte obéissance méritaient qu'on leur dit : « Faites ce qu'ils disent et ne faites pas ce qu'ils font; car ils enseignent le bien et ne le mettent pas en pratique (2) ». C'est de ces mêmes hommes que l'Apôtre parlait aux Philippiens, quand il leur disait: «Les uns prêchent Jésus-Christ par un esprit d'envie et de contention, et d'autres  par une bonne volonté; les uns par charité, sachant que j'ai été établi pour la défense de l'Evangile, et les autres par un esprit de jalousie, avec une intention qui n'est pas pure, croyant me causer un surcroît d'affliction dans mes liens. Mais qu'importe ? pourvu que Jésus-Christ soit annoncé de quelque manière que ce soit, par occasion ou par un zèle véritable, je m'en réjouis et m'en réjouirai toujours (3) ». Leur permettrait-il de prêcher Jésus-Christ, quand ils souillent la prédication de l'Evangile par des intentions sordidement intéressées? se réjouirait-il d'une telle prédication, s'il ne savait pas qu'ils seront sévèrement châtiés pour avoir annoncé avec des intentions impures les vérités les plus pures, tandis que ceux qui auront profité de cette prédication pour croire la vérité et pratiquer la vertu, auront droit à l'éternelle récompense? Supposons, au contraire, que l'on prêche, non pas Jésus-Christ, mais la fausseté et le mensonge, l'Apôtre s'indigne et dit aux Galates : « Si quelqu'un vous prêche un autre évangile que celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème (4) ». Il écrit également à Timothée : « Pendant que j'irai en Macédoine, je vous ai prié de rester à Ephèse et d'inviter certains prédicateurs à ne pas changer leur

 

1. II Tim. IV, 8. — 2. Matt. XXIII, 3. — 3. Phil. I, 15-15. — 4. Gal. I, 9.

 

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enseignement (1)». Quant à ces prédicateurs jaloux, disputeurs, orgueilleux, intéressés et habiles à saisir toutes les occasions de satisfaire leurs mauvais désirs, l'Esprit-Saint repoussait leur hypocrisie, et cependant il ne se séparait pas de leur ministère, tant qu'ils prêchaient Jésus-Christ; non-seulement il leur permet de le prêcher, mais il s'en réjouit.

XXV. J'ai cité ces passages de la sainte Ecriture, afin de montrer clairement qu'il ne saurait y avoir de crime plus grave que le sacrilège dont le schisme est la source. En effet, quand il s'agit de rompre l'unité, quelle juste nécessité peut-il y avoir? Quand les bons tolèrent les méchants au milieu d'eux, dans la crainte de se séparer spirituellement des bons, est-ce que ce contact des méchants peut les souiller spirituellement? Est-ce que la seule considération de conserver la paix n'est pas un motif suffisant de tempérer les rigueurs de la discipline? Toutefois, je le déclare hautement, toutes ces considérations doivent disparaître, quand les circonstances permettent de croire que les jugements ecclésiastiques produiront une répression salutaire, sans que l'on ait à redouter les déchirements du schisme. En effet, nous n'hésitons pas à affirmer que le nom du Seigneur abrite de préférence ceux qui le craignent, quoiqu'ils se trouvent mêlés à ceux qui le blasphèment; nous n'en voulons pour preuve que cette parole de l'Apôtre : « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui; quiconque invoque le nom du Seigneur, qu'il renonce à toute iniquité (2) ». Pour le bien de la paix, et dans la crainte que le froment ne soit arraché avant la moisson avec la zizanie, tout homme juste se voit forcé de subir le mélange des pécheurs; mais alors, qu'il renonce à toute iniquité, et il pourra en toute sécurité invoquer le nom du Seigneur. En renonçant à l'iniquité,, ne sort-il pas de la foule des pécheurs; n'établit-il pas entre eux et lui la plus importante séparation, celle du coeur, en attendant la séparation corporelle dont il jouira à la fin des siècles ?

XXVI. Nous trouvons également dans l'Ecriture cette parole : « Le louange est sans beauté sur les lèvres du pécheur (1) ». Au contraire, sur les lèvres des fidèles, elle rayonne de tout son éclat. Chaque chrétien n'a donc à répondre que de ses propres

 

1. I Tim. I, 3. — 2. II Tim. II, 19. — 3. Eccli, XV, 9.

 

lèvres, et pourvu que son coeur reste pur, il n'a pas à redouter le venin distillé par la langue de ses frères. Mais, comme la prédication du pécheur sort de sa bouche, il nous reste à savoir quel genre de pécheur est désigné dans ce passage de l'Ecriture. En effet, le publicain, qui a été justifié, tandis que le pharisien fut condamné, était réellement un pécheur (1). Car, si ses péchés n'étaient pas véritables, la confession qu'il en faisait était fausse ; au contraire, si la confession qui lui a mérité la justification était véritable, ses péchés n'étaient donc que trop réels. J'en dirai autant de la prière de Daniel, dont il nous parle en ces termes : « Pendant que je priais et que je confessais mes péchés et ceux de mon peuple (2) ». Si donc la louange est sans beauté sur les lèvres de quelque pécheur, n'est-ce pas sur celles du menteur et du fourbe dont l'Esprit-Saint se retire avec horreur? Lors même qu'il dirait la vérité, la louange n'en reste pas moins sans beauté sur ses lèvres, car il ne saurait la rapporter à celui dont il n'a pas l'esprit. C'est ainsi que la prophétie du grand prêtre Caïphe était sans beauté sur ses lèvres, puisqu'il ne comprenait pas ce qu'il disait, et que ce n'est qu'en sa qualité de pontife qu'il a prophétisé (3). Toutefois il fut l'instrument dont Dieu se servit pour proclamer une belle louange aux oreilles de ceux qui l'entendirent et ouvrirent leurs coeurs à la foi.

XXVII. En donnant à la parole de saint Paul une interprétation mensongère, Parménien ose y trouver une injure à l'adresse de ceux qu'il accuse de ne pas avoir le baptême, et, par conséquent, de ne pouvoir le conférer. « Que pouvez-vous donc avoir, dit-il, que vous n'ayez reçu (4) ? » Je ne m'attacherai pas à préciser le sens et la portée de cette parole de l'Apôtre, elle est suffisamment expliquée par le contexte. Je dis seulement que si elle s'applique au baptême, comme on ne peut pas donner une chose que l'on n'a pas, et comme dans cette matière, selon la parole citée : « Qu'avez-vous que vous n'ayez a reçu? » on ne peut avoir le baptême qu'autant qu'on l'a reçu, il reste à savoir s'il peut se faire qu'on n'ait pas le baptême, quoiqu'on l'ait reçu parmi eux. Diront-ils que quiconque l'a reçu le possède? Alors, je demande si on le perd en se séparant d'eux par le schisme.

 

1. Luc, XVIII, 14. — 2. Dan. IX, 20. — 3. Jean, XI, 51 . — 4. II Cor, IV, 7.

 

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Diront-ils qu'on le perd? Alors, quiconque rentre dans leurs rangs après s'en être séparé, doit de nouveau recevoir le baptême, pour qu'il puisse recouvrer ce qu'il a perdu. Au contraire, s'ils soutiennent que cette réitération ne doit pas avoir lieu, ils me forcent de conclure que ce schismatique n'avait pas perdu le baptême. Si donc il l'a reçu, et si après l'avoir reçu il ne l'a pas perdu, il est de toute évidence qu'il conserve ce qu'il a reçu ; et dès lors on ne peut plus lui appliquer, dans le sens qu'ils leur donnent, ces paroles de l'Apôtre : « Qu'avez-vous que vous n'ayez a reçu? »

Rappelez à vos souvenirs l'origine même du schisme. Quelque idée qu'ils se fassent de Cécilianus, que nous croyons innocent, il est certain qu'il a été baptisé dans l'unité; car, au moment de son baptême, il n'était pas encore question de cette funeste séparation. Admettons, puisqu'ils le veulent, qu'il se soit séparé de l'unité; toujours est il qu'il n'a pas perdu ce qu'il avait reçu; la preuve en est qu'ils n'oseraient pas lui réitérer le baptême, lors même qu'il rentrerait dans l'unité; et cependant, ne devrait-il pas recouvrer ce qu'il aurait perdu? Si donc il n'avait pas perdu ce qu'il avait reçu, il le posséderait encore ; et, dès lors, on ne saurait lui appliquer, dans la fausse interprétation qu'ils leur donnent, ces paroles de l'Apôtre : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? » Ainsi donc, lors même que les Donatistes, loin de se poser comme les calomniateurs de leurs frères, ne seraient que les juges impartiaux de leurs crimes, il serait toujours vrai de dire que l'Afrique a conservé la réalité du sacrement, que tous les traditeurs du monde n'auraient pu faire mentir cette promesse solennelle faite par le Seigneur à Abraham : « Toutes les nations seront bénies dans votre race ».

XXVIII. Vaincus par l'évidence, un certain nombre d'entre eux, prenant un moyen terme, se contentent de dire « que celui qui se sépare de l'Église perd, non pas le baptême, mais le droit de le conférer ». Or, cette affirmation, quoique assez atténuée, n'en est pas moins grosse d'absurdités et d'erreurs. D'abord, pourrait-on nous dire pourquoi celui qui ne pourrait perdre le baptême, pourrait perdre le droit de le conférer? En effet, le Baptême et l'Ordre sont l'un et l'autre un sacrement, et tous deux produisent une certaine consécration, soit dans la personne baptisée, soit dans la personne ordonnée; et c'est à cause de cette même consécration que l'Église catholique prohibe la réitération de ces deux sacrements. Que des pasteurs renoncent à leur schisme et rétractent leurs erreurs, on peut pour le bien de la paix les accueillir, et si l'on juge qu'il soit nécessaire de les rétablir dans leurs anciennes fonctions, on les y rétablit sans leur réitérer le sacrement de l'Ordre. Comme le baptême, l'ordination reste donc en eux dans toute son intégrité. En se séparant de l'Église ils avaient commis un crime dont leur retour à la paix les a justifiés, mais en aucun cas les sacrements eux-mêmes n'avaient été viciés; partout et dans tous ils restent ce qu'ils sont. Et quand l'Église juge utile de refuser aux pasteurs qui rentrent dans l'unité, le droit de remplir leurs fonctions précédentes, elle le peut légitimement, et cependant le sacrement de l'Ordre reste dans toute son intégrité. Si donc on ne leur impose pas les mains, c'est pour éviter de faire injure, non pas à l'homme, mais au sacrement. Et s'il arrive qu'on les leur impose par ignorance, pourvu qu'on ne mette pas d'animosité à la défendre et qu'on y apporte remède aussitôt qu'on la connaît, on en obtient très-facilement le pardon. En effet, notre Dieu n'est pas le Dieu de la dissension, mais de la paix (1), et il regarde comme ses ennemis, non pas ses sacrements dans la personne de ceux qui se séparent de son Église, mais la personne même de ceux qui s'en séparent. De même donc qu'ils ont dans le baptême ce qu'ils peuvent conférer, de même dans l'ordination ils ont le droit de conférer; mais, disons-le avec douleur, le sacrement qu'ils confèrent et celui qui leur donne le droit de le conférer sont pour eux une cause de ruine, tant qu'ils ne possèdent pas la charité dans l'unité. Ainsi donc, autre chose est de ne pas avoir le sacrement, autre chose d'avoir en lui un sujet de ruine, et autre chose d'y trouver un puissant moyen de salut.

XXIX. Supposé qu'un laïque, dans un cas de nécessité, ait conféré le baptême à un homme qui se mourait, et qu'il n'ait rien omis de ce qui est essentiel au sacrement, serait-ce faire acte de piété que de réitérer le baptême? Baptiser sans une nécessité pressante, ce serait usurper des fonctions qu'on n'a

 

1. I Cor. XIV, 33.

 

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pas; mais baptiser dans le cas de nécessité, serait-ce un péché, et surtout un péché mor tel? Mais enfin, admettons que ce laïque ait baptisé sans aucune nécessité, dira-t-on qu'aucun sacrement n'a été donné, quoiqu'il l'ait été illicitement. Or, une usurpation illicite se corrige par le repentir et l'expiation. Si le coupable ne se corrige pas, le sacrement conféré dans ces conditions devient une occasion de ruine pour celui qui l'a illicitement conféré, ou illicitement reçu. Cependant on ne regardera pas ce sacrement comme n'étant pas conféré. Ne peut-il pas se faire qu'un brave militaire ait reçu le sceau royal d'une personne qui l'avait usurpé? mais, du moment qu'il l'a reçu il ne le violera pas. Des faussaires fabriquent de la fausse monnaie d'or, d'argent ou d'airain; si on les saisit, on les punit ou on leur pardonne; quant au poinçon lui-même, s'il est reconnu comme étant le poinçon royal, ne sera-t-il pas remis dans les trésors de l'Etat? Tel homme, qu'il soit déserteur ou qu'il n'ait jamais combattra, a imprimé le sceau de la milice à telle personne; si cette dernière vient à être reconnue, ne sera-t-elle pas punie comme déserteur, et punie d'autant plus sévèrement qu'il sera prouvé qu'elle n'a jamais combattu; et si elle dénonce le faussaire, celui-là ne subira-t-il pas le même châtiment? Ou bien encore, tel soldat agrégé dans la milice se laisse dompter par la frayeur, invoque la clémence de l'empereur et, après avoir obtenu sa grâce, se livre au combat vaillamment; quand il s'est ainsi repenti et qu'il a réparé sa faute, est-ce qu'on lui imprime de nouveau le sceau de la milice? ne confirme-t-on pas au contraire celui qu'il portait déjà? Est-ce donc que les sacrements chrétiens seraient moins inhérents à notre âme que ne l'est à notre corps ce sceau de la milice? Ne voyons-nous pas que les apostats ne sont point privés du baptême, puisque ce sacrement ne leur est pas réitéré quand ils reviennent à résipiscence, ce qui prouve qu'ils ne sauraient le perdre? Ai-je eu tort, enfin, de chercher un terme de comparaison dans la milice, quand j'entends l'Apôtre, parlant des grands combats, s'écrier : « Celui qui soutient les combats du Seigneur, ne s'embarrasse pas dans les affaires du siècle, et ne cherche qu'à plaire à celui à qui il appartient (1)? »

 

1. II Tim. II, 4.

 

XXX. Une autre question se présente, celle de savoir si le baptême peut être conféré par des hommes qui n'ont jamais été chrétiens. A moins de s'exposer sur ce point à des affirmations téméraires, on doit s'en rapporter uniquement à l'autorité des conciles. Quant à ceux qui sont séparés de l'unité de l'Eglise, on ne saurait douter qu'ils ont le baptême et qu'ils peuvent le conférer, sans oublier cependant que, soit qu'ils l'aient, soit qu'ils le confèrent en dehors de l'unité, ce sacrement est pour eux une cause de ruine et de châtiment; c'est là une vérité clairement énoncée, définie et arrêtée par la foi universelle de tous les siècles et de tous les peuples. Du reste, s'ils soutiennent que nous sommes dans l'erreur, qu'ils nous expliquent pourquoi le sacrement de l'ordre pourrait se perdre, tandis que le sacrement de baptême est inamissible. N'est-ce pas là cependant ce qu'ils entendent par ces paroles : « Celui qui se sépare de l'Eglise ne perd pas le baptême, mais il perd le droit de le conférer? » Puisque ce sont là deux sacrements véritables, pourquoi l'un peut-il se perdre, tandis que l'autre ne le peut pas? Ne faisons injure ni à l'un ni à l'autre. Si les choses saintes ne peuvent cohabiter avec les méchants, que ces deux sacrements prennent également la fuite; au contraire, si les choses saintes peuvent habiter une âme en même temps que le péché, que ces deux sacrements y habitent au même titre. S'ils disent : Le baptême ne saurait être validement conféré que dans l'Eglise véritable, je puis leur répondre que le baptême n'est donc validement possédé que dans l'Eglise véritable. Pourquoi ne pouvoir pas donner ce que l'on donne illicitement, puisque l'on peut posséder ce que l'on ne possède pas licitement? Dira-t-on qu'autre chose est de ne pas posséder, autre chose de posséder illicitement? Autre chose est également de ne pas donner, autre chose de ne pas donner licitement. Celui qui se sépare de l'Eglise ne possède plus qu'illicitement, et cependant il possède; car, quand il rentre dans l'unité, on ne lui rend pas ce qu'il a déjà reçu; de même celui qui est séparé de l'unité, ne confère pas licitement les sacrements, et cependant il les confère; la preuve en est que les sujets qu'il a baptisés ou ordonnés ne reçoivent pas de nouveau ces sacrements quand ils rentrent dans l'unité. Or, contrairement à ces principes, les (38) Donatistes soutiennent que ce qui n'est pas licitement donné, ne l'est en aucune manière. Qu'ils soient donc logiques et qu'ils disent que ce qui n'est pas possédé licitement ne l'est en aucune manière; mais alors nous protestons nous-mêmes en répondant que celui qui est séparé de l'unité ne possède pas licitement, mais qu'il possède réellement. De même nous affirmons que celui qui est séparé de l'unité ne donne pas licitement, mais qu'il donne réellement. De même donc qu'on ne rend pas au converti ce qu'il possédait pendant sa séparation, de même on ne lui rend pas ce qu'il avait reçu d'un ministre schismatique. Il suit de là que notre grande préoccupation doit être de corriger la perversité des hommes, et au contraire, de respecter la sainteté des sacrements, même dans les pécheurs. En effet, que ces pécheurs appartiennent à l’unité de l'Eglise, ou qu'ils en soient séparés, il est certain que cette sainteté des sacrements demeure en eux inviolable et sans tache. Quand donc on dit des méchants qu'ils souillent les sacrements, cette souillure tombe sur les méchants eux-mêmes et non pas sur les sacrements. Ces derniers restent ce qu'ils sont, mais comme un titre de récompense pour les bons, et un droit au châtiment pour les pécheurs. L'Esprit-Saint ne saurait être éteint, et cependant nous lisons : « Gardez-vous d'éteindre l'Esprit (1) ». C'est comme si l'écrivain sacré nous disait : Gardez-vous d'agir, comme si vous vous efforciez d'éteindre l'Esprit, ou comme si vous regardiez l'Esprit colonie éteint. De même, il est certain que rien ne peut souiller le nom du Seigneur, et cependant il est dit: « Le fils et le père s'attaquaient à une seule fille pour souiller le nom de leur Dieu (2) »..

XXXI. Mais l'embarras des Donatistes arrive à son comble quand on leur demande d'expliquer comment la sainteté du sacrement peut être possédée et conférée par tel ministre que Dieu a déjà condamné comme prévaricateur, taudis qu'elle ne saurait être conférée par celui qui a. été condamné par les hommes, quoique cependant, malgré cette condamnation, cette même sainteté ne puisse lui être ravie. Qu'ils nous disent encore pourquoi ni la possession du baptême ni le droit de le conférer n'ont été ravis à Félicien, quoique trois cent dix évêques l'aient solennellement

 

1. I Thess. IV, 19. — 2. Amos, II, 7.

 

condamné avec Maximien, et quoiqu'il ait persévéré longtemps dans le schisme et le sacrilège, comme ils l'ont eux-mêmes constaté, dans le décret de leur concile. Ce même Félicien fut réintégré dans tous les honneurs dont il jouissait avant son schisme, et le baptême ne fut réitéré à aucun de ceux qu'il avait baptisés. S'ils avaient réitéré le baptême, ils auraient prouvé qu'à leurs yeux Félicien avait perdu le droit de le conférer, par le fait même de sa séparation; et dès lors ils se mettaient dans la nécessité de lui réitérer l’ordination, par la même raison qu'ils réitéraient le baptême aux simples fidèles. Mais quand on les invite à rentrer dans la paix de Jésus-Christ, ils se font calomniateurs; s'agit-il au contraire de s'endormir dans la fausse paix de Donat, ils ont recours à toutes les dissimulations possibles. C'est ainsi qu'ils réalisent parfaitement cette parole de Tichonius, fun d'entre eux: « Ce que nous voulons est saint ».

XXXII. Comment donc s'expliquer la vaine jactance avec laquelle Parménien s'écriait Jamais la sainteté de la loi divine ne souffrira qu'un mort puisse donner la vie, qu'un blessé puisse guérir, qu'un aveugle donne la lumière, qu'un homme nu en vêtisse un autre, qu'un homme souillé puisse purifier? En effet, celui qui ressuscite les morts, qui guérit les blessés, qui rend la vue aux aveugles, qui revêt les hommes nus, qui purifie les hommes souillés, celui-là c'est uniquement le Seigneur. Pourquoi donc s'arroger un pouvoir qui n'appartient pas à l'homme? Parmi ceux mêmes qui ne pèchent pas, en est-il qui soient tellement vivants qu'ils puissent vivifier, quand ils sont même incapables de donner l'accroissement? « J'ai planté, dit saint Paul, Apollo a arrosé, mais c'est Dieu qui a donné l'accroissement. Celui qui est quelque chose, ce n'est ni celui qui plante, ni celui qui arrose, mais Dieu seul qui donne l'accroissement (1) ». Celui qui ne saurait donner l'accroissement à un homme vivant, pourra-t-il rendre la vie à un mort? « De même que le Père ressuscite les morts et les vivifie, de même le Fils vivifie ceux qu'il lui plaît (2) ». En est-il parmi eux dont la santé soit tellement brillante, qu'ils puissent guérir les malades ? Disons-le franchement, ils n'aspirent à rien moins qu'à supplanter Dieu et à lui ravir ses bénédictions. Mais que peuvent-ils contre des chrétiens qui,

 

1. I Cor. III, 6, 7. — 2. Jean, V, 21.

 

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plaçant leur espérance non pas dans l'homme mais en Dieu, chantent avec amour : « Mon

âme, bénissez le Seigneur, et n'oubliez point ses miséricordes; car il se montre propice sur toutes vos iniquités, et il guérit toutes vos langueurs (1) ?» S'il guérit toutes les langueurs, Parménien peut-il encore se flatter d'en guérir? Les Donatistes ont-ils donc des lumières si grandes, qu'ils se croient capables d'éclairer les hommes? Même quand il s'agit de Jean-Baptiste, le plus grand des enfants des hommes, l'évangéliste saint Jean lui refuse la puissance d'éclairer ses frères : « Il n'était pas la lumière, dit-il, mais il était venu pour rendre témoignage à la lumière. Le Verbe était la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ». Si c'est le Verbe qui éclaire tout homme, quels sont donc ceux que Parménien se flatte d'éclairer ? Il est vrai que sous certains rapports, les saints personnages sont appelés des lumières; mais il faut distinguer les lumières illuminées et la lumière qui illumine; celle-ci n'appartient qu'à celui dont Jean-Baptiste a dit : « Nous avons tous a reçu de sa plénitude (2) ». Celui qui revêt ceux qui sont nus, n'est-ce pas celui qui a dit : « Rendez-lui sa première robe (3) » ; celui qui revêtira d'incorruption notre corps corruptible, et d'immortalité notre corps mortel (4)? Et des hommes oseront se flatter de revêtir leurs frères de ce vêtement divin, quand ils doivent se trouver heureux de mériter d'en être eux-mêmes vêtus? Enfin, pour oser dire que l'on purifie celui qui est souillé, que l'on ait d'abord la hardiesse d'affirmer que l'on n'est pas souillé soi-même. En effet, c'est par la grâce de Dieu que nous sommes purifiés, et notre purification fût-elle aussi parfaite que possible, nous serions encore impuissants à purifier aucun de nos frères; or, ce qui nous serait impossible avec la purification parfaite, nous nous flatterions de le faire aujourd'hui que notre âme est encore écrasée sous le poids d'un corps qui se corrompt (5)? Et qui donc peut se flatter d'avoir le coeur pur? ou d'être exempt de tout péché (6)? £es mots: purifier, guérir, n'ont de valeur que dans les choses spirituelles. De même donc que nous sommes sauvés par l'espérance, de même nous sommes par l'espérance purifiés parfaitement, parfaitement justifiés. Comment donc

 

1. Ps. CII, 2, 3. —  2. Jean, I, 8, 9, 16. — 3. Luc, XV, 22. — 4. I Cor. IV, 53. — 5. Sag. IX, 15. — 6. Prov. XX, 9, selon les Sept.

 

pourrions-nous guérir et purifier, puisque nous ne le pourrions pas lors-même que nous jouirions d'une santé parfaite, d'une entière purification? «Mais, dit-il, Dieu se sert de l'homme a pour opérer ces prodiges ». Oui, sans doute, car il s'est servi de Judas, à qui il a donné comme aux autres la mission de prêcher l'Evangile (1); il s'est également servi des Pharisiens pour sanctifier ceux qui mettaient en pratique les saints enseignements dont ces Pharisiens se faisaient les oracles, quoiqu'ils se gardassent bien d'y conformer leur conduite. Enfin; je demande qu'on m'explique comment les pécheurs et les scélérats qui se trouvent dans leurs rangs, soit qu'ils se cachent, soit qu'on les tolère, pour ne pas troubler la paix du donatisme, peuvent vivifier, guérir, éclairer, purifier? Ne sont-ils pas morts eux-mêmes, blessés, aveuglés, souillés? Ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; ne tomberont-ils pas dans la fosse (2), quoique en spéculation ce soit Dieu qu'ils prêchent, et à Dieu qu'ils s'attachent? .Oui, sans doute, c'est Dieu qu'ils prêchent, si c'est avec Jésus-Christ qu'ils recueillent; quant à ceux qui ne recueillent pas avec lui, ils dissipent (3); comme c'est Donat qu'ils prêchent et non pas Dieu, ce sont des aveugles qui suivent des aveugles et qui tombent dans la fosse. Je me propose, Dieu aidant, de traiter plus au long la question du baptême (4), et alors je répondrai à tous les passages de la sainte Ecriture, dont Parménien a essayé de faire autant d'objections contre nous. Ce qui l'inspirer c'est le désir d'entraîner à sa suite, dans l'abîme de l'iniquité, tous ceux qui l'écoutent et auxquels il distribue largement le poison de l'erreur; il veut corrompre, diviser et détruire; et pour cela, non-seulement il dépense toute sa fécondité, mais il veut forcer les livres saints à parler son propre langage.

XXXIII. Il veut prouver qu'.on ne peut avoir le baptême si on ne l'a pas reçu, et qu'on ne peut le recevoir qu'autant qu'un autre le confère. Admirons donc l'adresse étonnante avec laquelle il intercale ce passage de l'Evangile : « L'homme ne reçoit rien que ce qui lui, est donné du ciel ». Supposons un homme qui ne connaisse pas ce texte sacré; il s'entend dire : « L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné » ; avant qu'on

 

1. Mat. X, 1-8. — 2. Id. XV, 14. — 3. Id. XII, 30. — 4. Livre Ier, du Baptême contre les Donatistes, ch. 1.

 

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ait ajouté : « Du ciel », n'aurait-il pas cru que ce don devait lui être fait par Donat, ou Parménien ou quelque donatiste, ou enfin par la secte de Donat? Mais je connais l'Evangile et je sais qu'il y est dit : « L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné du ciel ». Donat est-il le ciel? Parménien est-il le ciel? la secte de Donat est-elle le ciel ? Non, loin d'être le ciel, cette secte n'est pas même dans le ciel. Celui qui a dit: « L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné du ciel », n'aurait jamais dit : L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné du soleil, de la lune ou des étoiles, quoique ces objets soient dans le ciel. Combien moins dirait-il L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné par la secte de Donat qui, non-seulement n'est ni le ciel ni dans le ciel, mais qui ne veut pas même être dans le royaume du ciel. Il ne dirait pas non plus : L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné par l'Eglise, car l'Eglise elle-même reçoit tout du ciel. S'il disait : L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné par un juste ; nos adversaires tressailleraient de fureur et d'audace et se proclameraient justes, afin de forcer tous ceux qui veulent recevoir à s'adresser à eux. De notre côté, nous n'examinerions pas s'ils sont justes ou pécheurs; il nous suffirait de montrer qu'il y a parmi eux des pécheurs occultes, comme le prouvent tous ceux qui à la fin se sont trahis et ont été chassés. Et cependant nous ne les condamnerions pas, et surtout nous nous garderions bien de prétendre que ce qui a été donné ou reçu par ces hommes n'a été ni donné ni reçu. Toutefois ce serait une grande erreur de dire que l'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné par un juste. En effet, si ce juste donne, ne puis-je pas demander de qui il a reçu. Si c'est d'un juste, je fais la même question sur ce dernier, et ainsi de suite en remontant, s'il le faut, jusqu'au premier homme qui, lui du moins, n'a rien pu recevoir de l'homme. Ce simple raisonnement suffit pour prouver que c'est une fausseté de dire que l'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné par l'homme.

XXXIV. Sans le savoir, et en citant ce texte de l'Evangile, nos adversaires prouvent que les hommes doivent se tenir dans une vigilance continuelle, et ne pas compter sur les hommes quand ils veulent recevoir quelque bien surnaturel. Ils ne doivent compter que sur Celui qui donne à l'homme du haut du ciel, car « l'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné du ciel ». Diront-ils que si c'est du ciel et non pas de l'homme que l'on reçoit, c'est cependant par l'homme? Alors je demande par quel homme. Si c'est uniquement par l'homme juste, tous ceux qui ont reçu par les pécheurs occultes, n'ont donc rien reçu; et si l'on peut recevoir également par le pécheur, quel motif peuvent-ils avoir de réitérer le baptême? Diront-ils qu'il faut au moins que le pécheur soit occulte; alors tous ceux qu'Optat, satellite déclaré de Gildon, a baptisés, n'ont donc reçu aucun sacrement? Diront-ils que le ministre peut être connu comme pécheur pourvu qu'il n'ait été ni condamné ni chassé de la communion de l'Eglise ? Alors ils avoueront que ceux qui furent baptisés par Félicien de Musti n'ont rien reçu, puisqu'il était chassé de leur communion et qu'il baptisait dans le schisme de Maximien ; et cependant Félicien, et avec lui tous ceux qu'il avait baptisés, sont revenus au donatisme, et personne n'a jamais parlé de leur réitérer le baptême. Enfin, si l'homme, tout en recevant du ciel, ne reçoit jamais rien que par l'intermédiaire de son semblable, je demande par l'intermédiaire de quel homme Jean-Baptiste a reçu les bienfaits du ciel. On le chercherait en vain; n'est-ce pas une preuve évidente que la cause qu'ils soutiennent est condamnée par les témoignages mêmes sur lesquels ils veulent l'étayer? Quoique le Fils de Dieu proclame qu'il reçoit tout du Père, et que le Saint-Esprit tire de lui son abondance : « Parce que tout ce que mon Père possède m'appartient, voilà pourquoi j'ai dit qu'il recevra de moi (1) », cependant il est certain que, sans l'intermédiaire d'aucun de ses semblables, l'homme peut recevoir les dons du ciel, comme saint Jean l'atteste de sa propre personne, comme nous en trouvons des preuves fréquentes avant l'incarnation du Verbe, comme nous le voyons enfin dans la personne de ces cent vingt hommes qui, après la résurrection et l'ascension du Sauveur, ont reçu du ciel le Saint-Esprit dans toute sa plénitude, sans que personne leur imposât les mains (2). Même après l'établissement de

 

1. Jean, XVI, 15. — 2. Act. I, 15 ; II, 1-4.

 

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L’Eglise nous voyons que le centurion Corneille, encore païen et sans avoir reçu l'imposition des mains, fut tellement rempli du Saint-Esprit, lui et les siens, que saint Pierre en fut frappé d'admiration (1). C'est vrai: personne ne reçoit qu'autant que quelqu'un lui donne ; mais s'il s'agit de la sainteté du baptême, celui qui la donne, c'est Dieu, celui qui la reçoit, c'est l'homme, soit que Dieu donne par lui-même et directement, soit qu'il donne par ses anges, par des saints comme Pierre et Jean, par des pécheurs soit occultes soit publics, et dont Dieu permet la présence jusqu'à la moisson dernière. Jusque-là ces pécheurs sont la paille à laquelle le froment est mêlé corporellement, mais dont il est séparé par le coeur, et qu'il tolère spirituellement par respect pour les desseins de la divine Providence.

XXXV. « Celui, dit-il, dont la foi est imparfaite, ne peut recevoir le sacrement de baptême; car il est écrit : Vous ne pouvez pas orner celui qui est coupable (2) ». Voici un homme qui a été baptisé à une époque dans laquelle, par exemple, il croyait que Jésus-Christ n'existait que depuis qu'il a pris naissance selon la chair dans le sein de la Vierge Marie. Plus tard, instruit par la parole de vérité, il a compris que c'est de Jésus-Christ que saint Jean a dit: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu » ; que c'est de lui par conséquent qu'il ajoute : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (3) ». Alors il confesse sa première erreur, et avoue qu'il en était la victime quand il a reçu le baptême; eh bien ! les Donatistes ordonneraient-ils de lui réitérer le baptême? Assurément non; ils le féliciteraient, au contraire, d'avoir dépouillé toutes ses idées charnelles, et d'avoir ouvert les yeux à la vérité. Supposé même que, s'obstinant dans sa perversité, il ait résisté à toutes les lumières et à toutes les observations, et qu'il ait dû être chassé de la communion de l’Eglise ; si plus tard il reconnaît la vérité, s'il revient à résipiscence, les Donatistes se contenteront de le soumettre à une pénitence salutaire, mais ils ne le condamneront pas à recevoir de nouveau le baptême, quoiqu'il avoue qu'au moment où il le recevait, il était dans ces dispositions malheureuses. Si donc « vous ne pouvez orner

 

1. Act. X, 44. — 2. Ecclé. I, 15, selon les Sept. — 3. Jean, I, 1, 14.

 

un pécheur », c'est parce que, recevant le baptême avec une foi criminelle, ce sacrement, loin de lui servir d'ornement, serait plutôt pour lui un gage de réprobation. Toutefois, même dans ce cas, le sacrement lui serait conféré et demeurerait en lui dans toute son intégrité; et dès lors on ne devrait en aucun cas en violer la sainteté, lors même qu'il s'agirait de mettre un terme à la perversité du coupable.

XXXVI. Parménien ne craint pas de chercher, dans la conduite même de Dieu, des exemples qui l'autorisent à conclure que c'est uniquement à de saints ministres que l'on doit demander le sacrement. « Le Fils de Dieu lui-même, dit-il, Notre-Seigneur Jésus-Christ,  l'auteur unique du baptême spirituel, se trouvant, par la volonté de son Père, dans l'obligation de recevoir le baptême, s'adressa-t-il aux pharisiens perfides et profanes? n'est-ce pas plutôt à saint Jean, dont il devait un jour proclamer la sainteté? » Remarquons d'abord que si cet exemple doit nous servir de règle quand nous voulons recevoir le baptême, c'est toujours un inférieur que nous devons choisir pour ministre. En effet, le Seigneur a demandé le baptême à un homme qui se reconnaissait indigne de délier les cordons de ses chaussures, et qui confessait hautement que c'était à lui à recevoir le baptême des mains du Seigneur (1). Je ne veux pas rechercher ici la raison pour laquelle notre Sauveur a voulu être baptisé, car il a eu quelque raison de le vouloir; qu'il nous suffise de savoir qu'en se faisant baptiser par son serviteur ou plutôt par sa créature, lui par qui tout a été fait, lui qui pouvait se baptiser lui-même, lui enfin qui pouvait baptiser celui à qui il demandait le baptême, c'est qu'il voulait nous enseigner l'humilité, et nous montrer que la personne du ministre dans le baptême est chose fort peu importante, pourvu qu'on reçoive le baptême véritable. Il n'aurait pas même dédaigné d'être baptisé par les pharisiens, s'ils avaient eu un baptême capable de conférer la grâce. Quand il voulut recevoir la circoncision, est-ce qu'il eut recours à saint Jean? Cette cérémonie était pratiquée par les Juifs. Et quand il s'est agi d'offrir pour lui le sacrifice légal, est-ce qu'il refusa de pénétrer dans ce temple qu'il devait appeler plus tard une caverne de voleurs (2)?

 

1. Matt. III, 11, 14. — 2. Id. XXI, 13.

 

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Ce temple était ouvert aux bons et aux méchants, et les bons n'y étaient aucunement souillés par la présence des méchants, car le Dieu qui a dit : « Soyez saints, parce que je suis saint (1) », donne à ses saints le pouvoir et la grâce de supporter sans souillure la présence des méchants, et de garder intacte la sainteté qui leur est conférée. Ils ne sont en cela que l'heureuse copie de Notre-Seigneur, qui a vécu parmi les Juifs sans subir la contagion de leur malice et de leur perversité, soit quand, par un excès d'humilité, il s'est volontairement soumis aux rites sacramentels de la loi, soit quand on le vit supporter parmi ses Apôtres la présence du traître, et y mettre le comble en acceptant son baiser déicide. A son exemple, le froment se trouve en pleine sécurité avec la paille, pourvu non-seulement qu'il ne fasse pas le mal, mais qu'il n'y donne aucun consentement. Tels sont les justes qui repoussent le mal et désapprouvent l'iniquité; lors même qu'ils resteraient dans la même récolte jusqu'à la moisson, dans la même aire jusqu'à la ventilation, dans les mêmes filets jusqu'à la séparation dernière, ils n'ont rien à craindre de tolérer parmi eux les méchants (2). Les véritables aveugles qui conduisent d'autres aveugles, ce sont donc ceux qui voient dans leurs propres rangs un si grand nombre de pécheurs et qui ne voient pas le chemin de la paix; ceux enfin qui entraînent les hommes à leur suite, non pas pour se soutenir réciproquement dans les liens de l'unité, mais pour fomenter de plus en plus les uns contre les autres le schisme et les divisions.

XXXVII. Mais voici ce que le Prophète dit au roi Josaphat : « O roi Josaphat, si vous prêtez secours au pécheur, ou si vous aimez celui que le Seigneur poursuit de sa haine, vous amoncelez sur vous les trésors de la colère divine ». Et qui donc d'entre nous soutient que l'on doit aider un pécheur, même quand il veut pécher? qui a jamais approuvé la conduite de ce Josaphat, quand, méprisant les oracles divins que faisait retentir le prophète Michée, il volait au secours de l'impie Achab? Et cependant l'innocence de Josaphat ne fut pas directement compromise par les crimes d'Achab, car à peine Josaphat eut-il crié vers Dieu, que le Seigneur l'arracha au danger de la guerre, tandis qu'Achab tomba entre les mains de ses ennemis (3). Quant au danger

 

1. Lévit. XI, 45. —  2. Matt. III,12; XIII, 37-43, 47-50. — 3. III Rois, XXII.

 

 

même que courut Josaphat et,que lui avait annoncé le Prophète, il se l'était attiré par son propre péché et non par le péché de son royal allié. En prêtant secours à un pécheur il se rendit coupable lui-même ; mais ce crime, devant Dieu, fut plus que contrebalancé par ses bonnes oeuvres précédentes. Voici en effet ce que lui dit le Prophète «Vous avez secouru un pécheur, vous êtes devenu son allié contre la volonté du Seigneur, et en cela vous vous êtes attiré le courroux du ciel. Cependant les promesses de Dieu sont toujours avec vous, parce que vous avez détruit les bois sacrés et que vous avez a préparé votre coeur à recourir au Seigneur (1) ». Rentrons maintenant dans l'Église de Dieu, dans laquelle on trouve des hommes qui cherchent leurs propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ, des hommes qui annoncent Jésus-Christ, non pas avec une intention pure, mais par esprit de jalousie et de dissension. L'Apôtre le savait, et cependant il ne craint pas de dire : « Que Jésus-Christ soit annoncé, par occasion seulement ou en toute vérité, je m'en réjouis, je m'en réjouirai (2) ». Mêlé à ces faux prédicateurs, l'Apôtre restait pur et sans tache, parce que, loin de favoriser leur ambition, il la leur reprochait publiquement. S'il les aidait, ce n'était point à pécher, mais à prêcher Jésus-Christ et à persuader à tous ceux qui entendaient et mettaient en pratique les enseignements de ces nouveaux pharisiens, dont la conduite était en contradiction avec leur parole, à placer toute leur foi, toute leur espérance et tout leur amour en Jésus-Christ notre Sauveur. Écoutons ce que l'Apôtre disait aux fidèles : « Ne vous attachez point à un même joug avec les infidèles. Car, quelle union peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité ? quel commerce entre la lumière et les ténèbre? quel accord entre Jésus« Christ et Bélial ? quelle société entre le fidèle et l'infidèle ? quel rapport entre le temple de Dieu et les idoles? Car vous êtes le temple du Dieu vivant. En effet, dit le Seigneur, j'habiterai en eux et je m'y promènerai, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. C'est pourquoi, sortez du milieu d'eux, dit le Seigneur, et ne touchez point à ce qui est impur, et je vous recevrai; je serai votre Père, et vous serez mes fils et mes filles, dit le Seigneur tout-puissant (3) ». Interprétant ces

 

1.  II Paral. XIX, 2,3. — 2. Phil. II, 21; I, 15-18. — 3. Cor. VI, 14-13.

 

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paroles dans le sens charnel, les Donatistes vont s'affaiblissant de plus en plus en multipliant en Afrique leurs schismes et leurs divisions. Ils ne comprennent pas que s'attacher à un même joug avec les infidèles, c'est commettre soi-même les péchés des idolâtres, ou du moins favoriser ceux qui les commettent; ils ne comprennent pas qu'on ne participe à l'iniquité qu'autant qu'on la commet soi-même, ou du moins qu'on y applaudit. Qui donc est en communion avec les ténèbres, si ce n'est celui qui par les ténèbres de son consentement quitte Jésus-Christ poursuivre Bélial? Qui donc place son héritage parmi les infidèles, si ce n'est celui qui participe à l'infidélité? Il cesse par là d'être le temple de Dieu, sans contracter d'union plus étroite avec les idoles. Quant à ceux qui restent le temple du Dieu vivant et qui, au sein d'une nation tortueuse et perverse, apparaissent au monde comme des flambeaux partant la parole de vie (1), qu'ils tolèrent les méchants par amour de l'unité et ils n'auront pas à en redouter le contact. Qu'ils ne craignent pas de se voir restreints, car Dieu habite en eux et s'y promène; ils sont réellement sortis du milieu des méchants, car ils en sont séparés par le coeur. Que cette séparation leur suffise, car en cherchant à s'en séparer par la sédition du schisme, ils s'éloigneraient spirituellement des bons, avant de se séparer corporellement des méchants.

XXXVIII. Quant à ces paroles prononcées par le Seigneur lui-même : « Ceux qui me glorifient je les glorifierai, et celui qui me méprise sera méprisé (2) », nos adversaires ne veulent point en entendre parler. En effet, comment donc glorifient-ils le Seigneur, ceux qui affirment que n'ont pu se réaliser dans l'univers les promesses faites à nos pères, à Abraham, à Isaac et à Jacob; les promesses promulguées si longtemps d'avance par les Prophètes, et personnifiées dans son Fils unique s'incarnant dans la famille de David (3), afin qu'en lui, c'est-à-dire dans la race d'Abraham, toutes les nations fussent bénies? Comment glorifient-ils le Seigneur, ceux qui soutiennent que c'est en vain que le Fils de Dieu a dit : « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson (4) », et qu'il a été ou trompé ou trompeur, puisqu'il n'y a plus que la zizanie qui croît dans

 

1. Philipp. II, 15. — 2. I Rois, II, 30. — 3. Rom. I, 2, 3. — 4. Matt. XIII, 30.

 

le monde, tandis que le froment en a disparu totalement, pour se renfermer uniquement dans la secte de Donat? Avec de telles opinions, comment peuvent-ils glorifier le Seigneur, quand il est écrit : «La diffusion d'un peuple fait la gloire de son roi, tandis que la diminution de ce peuple est pour le roi une cause de tristesse et de larmes (1) ? » Comment ne mépriseraient-ils pas Dieu, ceux qui par une téméraire impiété, osent invalider le baptême dans des chrétiens qu'ils n'ont pas entendus et dont ils ne sauraient juger la cause? Non contents de détruire un sacrement, pour la plus grande gloire et pour la paix de Donat, ils réintègrent dans leurs anciens honneurs ceux qu'ils avaient d'abord condamnés, et pour troubler la paix dans le camp du Seigneur, ils condamnent les fidèles sans les entendre. Ce baptême, conféré par les Apôtres sur toute la face de la terre, ne prétendent-ils pas qu'il a péri, tandis qu'ils reconnaissent comme valide celui que Félicien a conféré dans les rangs des Maximianistes? Comment, au contraire, Dieu ne serait-il pas glorifié par -les catholiques, qui professent hautement que les plus grands crimes des hommes ne sauraient empêcher ses promesses de se réaliser sur la terre; les catholiques qui entourent les sacrements d'une telle vénération que, lors même qu'ils les verraient administrés par des ministres indignes, ils en reconnaissent la sainteté et le caractère indélébile, tout en proclamant qu'ils sont pour ceux qui les confèrent et les reçoivent indignement une cause de châtiments éternels?

XXXIX. Il est également écrit, disent-ils : « Ne prenez aucune part aux oeuvres infructueuses des ténèbres; au contraire, condamnez-les ». Car la pudeur ne permet pas de « révéler ce qu'ils font en secret (2) ». Déjà nous avons exposé le sens de ces paroles, nous avons dit que ne pas communiquer, c'est ne pas consentir. Or, la discipline de l'Eglise nous enseigné que c'est trop peu de ne pas consentir, et que l'on doit, dans la mesure du possible, empêcher le mal et corriger les coupables. Mais ceci ne doit jamais se faire aux dépens de l'unité, dans la crainte qu'en cherchant à extraire l'ivraie, on n'arrache aussi le froment.

XL. Saint Paul dit également à Timothée : « N'ayez aucune communication avec les péchés

 

1. Prov. XIV, 28. — 2. Ephés. V, 11, 12.

 

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de vos frères, et gardez-vous dans une pureté parfaite (1) ». Ce qui suit ces paroles nous fait parfaitement comprendre ce qui précède. En effet, s'il communique, il consent; s'il consent, il se souille; s'il se souille, il perd sa pureté. Mais voici que Parménien semble secouer son sommeil et réfléchir aux leçons que lui donne Tichonius. C'est en vain, hélas! car aussitôt sa propre opinion l'emporte et ferme ses yeux aux lumières de la vérité. Voici ses paroles: « Frère bien-aimé, est-ce que les péchés des uns ne souillent pas les autres, et pour n'avoir aucun commerce avec des criminels, suffit-il de ne pas reproduire leurs œuvres, tout en restant au milieu d'eux?» La question n'est pas complète. En effet, ce serait peu de ne pas reproduire leurs oeuvres, si ces oeuvres ne déplaisaient pas; ce serait peu qu'elles déplussent, si on ne les condamnait pas. Autre chose est de ne pas faire telle action, autre chose de n'y prendre aucune part, c'est-à-dire ne pas consentir avec ceux qui la font, autre chose enfin de la condamner. Puisque Parménien commençait à entrevoir la vérité, pourquoi donc se détourne-t-il aussitôt? pourquoi ne pas aller jusqu'au bout, au lieu de se contenter du tiers? Croit-il que l'on peut diviser la vérité comme ils ont divisé le peuple? Nous disons, nous, que celui qui ne fait pas le mal, et n'est point d'accord avec celui qui le fait, et enfin condamne le pécheur, que celui-là reste ferme et pur au milieu des méchants, comme le froment au milieu de là paille. Pourquoi donc se contenter d'une seule condition : ne pas commettre les œuvres mauvaises? Toutefois, voyons comment il réfute la troisième partie de la vérité.

XLI. « Celui, dit-il, qui vénère la loi, connaît ce qui est contraire à la loi divine ». Prise dans un sens général, cette proposition peut être acceptée. En effet, on peut dire également que celui qui vénère la loi ne saurait ignorer ce qui est selon la loi divine. Mais il ne suffit pas d'affirmer, il faut prouver. Voyons donc comment il prouve ce qu'il avance. « A quoi sert-il à un homme d'avoir gardé son innocence, dit-il, s'il se trouve mêlé avec des coupables et des criminels? » J'avoue que dans ce cas il ne sert de rien d'avoir gardé son innocence, car en réalité elle ne l'a pas été. En effet, dire de quelqu'un qu'il est confondu avec les méchants et les

 

1. I Tim. V, 22.

 

criminels, c'est dire qu'il a consenti à leurs crimes, et dès lors souillé sa conscience. Or, celui qui met en pratique cette parole : « Le juste ne se complaît jamais dans l'iniquité (1) », quelles que soient les circonstances dans lesquelles il est forcé de se trouver, ne saurait être mêlé à l'iniquité. « Comment », dit-il encore, « pourrez-vous rester pur, si vous formez société avec des coupables? » S'il forme réellement société, c'est-à-dire, s'il commet le mal avec eux, ou s'il applaudit au mal qu'ils commettent, il ne reste pas pur; mais s'il ne remplit aucune de ces deux conditions, on ne saurait dire qu'il a formé société avec les méchants. Supposez ensuite qu'il remplisse le troisième devoir, c'est-à-dire qu'il se montre zélé pour réprimer les méchants, soit qu'il les reprenne en secret et avec miséricorde, soit que, dans l'intérêt de la paix, il les réprimande en public, afin d'effrayer les autres; qu'il prive les coupables de tous les honneurs, qu'il les prive même des sacrements, non pas par des sentiments de haine, mais dans le seul désir de les corriger, n'a-t-il pas parfaitement rempli le devoir, non-seulement d'une innocence sans tache, mais aussi d'une vigilante sévérité? Il est toutefois des circonstances dans lesquelles l'accomplissement de ce troisième devoir n'est pas possible; alors pour garder son incorruption et son innocence, il suffit et il est toujours possible de remplir les deux premières conditions : ne pas faire le mal et ne pas approuver ceux qui le font.

XLII. Cependant, voyons sur quel principe Parménien appuie son enseignement. Il est écrit, dit-il : « Un peu de levain corrompt toute la masse (2) ». Aussitôt ce principe énoncé, il croit avoir tout dit et n'insiste pas. Ne pourrait-on pas lui montrer, dans la secte de Donat, non-seulement un peu de levain, mais une grande quantité de poison, distillé par les oeufs éclos des aspics, par ces vigoureux serpents, précédemment condamnés comme fauteurs de Primien, et rappelés de nouveau dans le parti de Primien? Mais ils se sont corrigés, dit-il. Alors, rendons-en grâces à Dieu. Si cette conversion est véritable, j'en suis heureux et je désire qu'elle soit parfaite. Si c'est un premier pas dans la conversion que de quitter les Maximianistes pour rentrer dans la secte de Donat, le degré

 

1. Prov. XII, 21, selon les Sept. — 2. I Cor. V, 6.

 

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le plus réel et le plus parfait ne serait-il pas de quitter la secte de Donat pour rentrer dans l'unité catholique? Tichonius lui-même, formulant sa conviction la plus intime, a longuement prouvé à ceux qui ne voulaient pas que leur secte fût corrompue, que les péchés des Africains avaient été le levain, non pas modique mais abondant, à l'aide duquel le monde tout entier avait subi la fermentation du crime. Mais je serais fort étonné de les voir interpréter dans ce sens les paroles de l'Apôtre, quand je sais d'ailleurs qu'ils s'obstinent à justifier Optat de Cildon, et qu'ils ne sauraient accepter qu'il fût assimilé au levain le plus léger. Supposons qu'à la rigueur ils concèdent quelque chose sur ce point, que leur masse doit donc être grande si elle n'a pas été corrompue tout entière 1 Ou bien, si la fermentation n'a eu lieu que pour les partisans d'Optat, qu'ils s'appliquent donc d'abord à comprendre ce qu'ils lisent; qu'ils sachent que la masse désigne la totalité, bonne ou mauvaise, et qu'elle ne s'applique qu'à ceux qui consentent. Quant à ceux qui ne consentent pas, ils sont entièrement étrangers à la masse. Le premier devoir de la discipline ecclésiastique est donc d'empêcher que la corruption ne gagne de proche en proche. Omettre de remplir ce devoir quand le bien de la paix n'y met aucun obstacle, c'est une négligence réellement coupable, car la faiblesse à corriger le mal expose toujours au danger d'y consentir.

XLIII. C'est d'après cette règle que l'on peut juger l'objection que Parménien nous oppose en citant les paroles suivantes : « Que ce soit pour votre postérité un droit éternellement légitime d'établir une séparation entre les saints et les impies, entre les justes et les pécheurs (1) ». Mieux cette règle est observée, plus on fait de progrès dans l'Église. En effet, « c'est quand l'herbe eut grandi et qu'elle eut porté des fruits, que la zizanie apparut dans toute sa laideur ». Les serviteurs du père de famille pouvaient parfaitement distinguer le bon grain d'avec la zizanie, et cependant ordre leur fut donné de laisser croître l'un et l'autre, et cela « jusqu'à la moisson (2) ». Mais ces observations nous suffisent pour le moment. Quant à celles qu'il nous reste à faire, nous les envisagerons d'après un autre principe et nous les exposerons avec tout le soin possible.

 

1. Lévit, X, 9, 10. — 2. Matt. XIII, 26; 30.

 

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