LOI ET PROPH. II
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LOI ET PROPH. I
LOI ET PROPH. II

LIVRE SECOND.

Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.

 

Explication des passages du Nouveau Testament opposés par l'hérésie à la loi et aux Prophètes.

 

I. Il nous reste à expliquer du Nouveau Testament les passages que notre adversaire essaie de mettre en contradiction avec les lettres prophétiques, comme si les écrits des Apôtres pouvaient en être la condamnation. Tout d'abord, il soutient que l'Apôtre a flétri du nom de fables vieillies et profanes, de généalogies indéfinissables, les divins oracles de la loi et des Prophètes; il allègue en preuve ces paroles: « Evitez les fables profanes et vieillies (1)»; et ces autres: « Ne scrutez pas les fables judaïques ni leurs généalogies sans fin, car elles sont plus propres à provoquer des questions qu'à produire une véritable édification (2)». De telles accusations ne supposent-elles pas l'hérésie la plus aveugle? Si l'Apôtre regardait l'Ancien Testament comme un tissu de fables vieillies, pourquoi son langage est-il si différent de ses convictions? Ne lisons-nous pas dans l'épître aux Galates: « Dites-moi, je vous prie, vous qui  voulez être sous la loi, n'avez-vous point lu la loi? Car il est écrit qu'Abraham eut deux fils, l'un de la servante, l'autre de la  femme libre. Tout ceci est une figure, car ces deux femmes sont les deux alliances (3)?» Et dans l'épître aux Corinthiens : «Je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères, que nos pères ont tous été sous la colonne de nuée, qu'ils ont tous traversé la mer Rouge, qu'ils ont été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer, qu'ils ont tous mangé d'une même nourriture spirituelle et bu d'un même breuvage spirituel; car ils buvaient de l'eau de la pierre spirituelle qui les suivait, et cette pierre était Jésus-Christ (4) ? »

II. Notre adversaire ne sait donc pas qu'en dehors de leurs Ecritures canoniques et prophétiques, les Juifs ont leurs traditions non écrites, consignées dans leur propre mémoire, et qui se transmettent par la parole de générations en générations? Ces traditions osent enseigner que Dieu créa deux femmes au premier homme ; et sur cette absurdité ils bâtissent, comme dit l'Apôtre, des généalogies à

 

1. I Tim. IV, 7. — 2. Id. I, 4. — 3. Gal. IV, 21-24. — 4. I Cor. X, 1-4.

 

l'infini, dont l'unique conséquence est de soulever une multitude de questions aussi vaines que ridicules. Mais admettons que son ignorance soit inspirée par la plus entière bonne foi, peut-il rester sourd aux enseignements de l'Evangile, jusqu'à ne pas remarquer que Jésus-Christ reproche aux Juifs, dans les termes les plus amers, de pousser l'impiété jusqu'à déclarer aux enfants qu'ils ne sont pas obligés d'honorer leurs parents? A cette occasion le Sauveur rappelle et confirme le précepte formulé dans l'ancienne loi. Ce que Jésus-Christ leur reproche avant tout, c'est de mépriser le précepte divin et de lui substituer leurs traditions personnelles. Les Pharisiens et les Scribes venaient de lui adresser cette question : « Pourquoi vos disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens, et ne lavent-ils pas leurs mains avant de prendre leur nourriture? » Jésus leur répondit : « Isaie a parfaitement prophétisé votre hypocrisie quand il a écrit: Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi. C'est en vain qu'ils m'honorent, ceux qui enseignent la doctrine et les préceptes des hommes. En effet, vous quittez le précepte de Dieu pour embrasser la tradition des hommes, comme de purifier les vases et les coupes et autres choses semblables ». Et il leur disait : « N'êtes-vous donc pas des gens bien religieux d'anéantir le commandement de Dieu pour garder votre tradition ? Car Moïse a dit : Honorez votre père et votre mère; et: Que celui qui dira des paroles injurieuses à son père ou à sa mère soit puni de mort. Vous, au contraire, vous dites: si un homme dit à son père ou à sa mère: Corban (c'est-à-dire l'offrande) que je ferai, vous profitera, quelle qu'elle soit, en ce cas vous ne lui « permettez plus de rien faire pour assister son père ou sa mère. Et ainsi vous rendez inutile le commandement de Dieu par votre tradition que vous-mêmes avez établie; et vous faites encore beaucoup d'autres choses semblables (1) ». Dans ces paroles le Sauveur prouve

 

1. Marc, VII, 1-13.

 

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deux choses: d'abord que Dieu est l'auteur véritable de cette loi ancienne que notre adversaire croit digne de tous les blasphèmes; en second lieu, que les Juifs avaient des traditions particulières et opposées à la doctrine des livres canoniques; ce sont ces traditions que l'Apôtre appelle des fables vieillies et profanes, des généalogies interminables. Si un hérétique ne trouve pas ces vérités dans les paroles de Jésus-Christ, le lecteur catholique les y perçoit d'une manière évidente. De plus, si je voulais citer tous les passages dans lesquels le Sauveur et ses Apôtres empruntent les paroles de la loi et des Prophètes, et que notre adversaire regarde comme autant de fables vieillies, je ne pourrais pas y suffire. Du reste, tout homme sensé saura se contenter de ce qui précède.

III. Je ne puis supposer que notre adversaire se montre sourd et aveugle à l'encontre de la lumière et de la parole divine et apostolique; jusqu'à ignorer que dans les livres du Nouveau Testament Jésus-Christ et les Apôtres reconnaissent et confirment l'autorité de la loi et des Prophètes. Qu'il cherche donc le moyen d'échapper aux conséquences qui résultent pour lui de cette masse imposante de témoignages qui se lèvent de tous les livres évangéliques et apostoliques en faveur de l'Ancien Testament. Quoi qu'il fasse, bon gré mal gré, son obstination et sa haine devront s'avouer vaincues. L'Apôtre nous parle, selon lui, de cinq classes de personnes dont il définit le caractère; et à ce sujet notre adversaire fait observer «que pour insinuer à un peuple grossier la connaissance des choses de Dieu, l'Apôtre ne devait pas commencer par les choses les plus parfaites, ni s'attaquer de prime abord à celles de leurs anciennes habitudes qui paraissaient le plus difficiles à corriger; dans la crainte que la perfection même de sa doctrine ne fût pour eux un obstacle à l'embrasser ». Pour prouver ce qu'il avance, il cite les propres paroles de l'Apôtre : « Etant libre à l'égard de tous, je me suis rendu serviteur de tous pour gagner à Dieu plus de personnes. J'ai vécu avec les Juifs, comme juif, afin de gagner les Juifs; avec ceux qui sont sous la loi, comme si j'eusse encore été sous la loi, quoique je n'y fusse pas assujetti, afin de gagner ceux qui sont sous la loi; avec ceux qui n'avaient point de loi, comme si je n'en eusse point eu moi-même (quoique j'en eusse une à l'égard de Dieu, ayant celle de Jésus-Christ), afin de a gagner ceux qui étaient sans loi; je me

 suis rendu faible avec les faibles, pour gagner les faibles;.je me suis fait tout à tous pour les sauver tous (1) ». Voici d'après notre auteur les quatre classes de personnes dont- parle ici l'Apôtre: les Juifs, ceux qui sont sous la loi, ceux qui n'ont pas de loi, et enfin les faibles. Reste la cinquième, qu'il faut désigner puisqu'elle a été promise. Notre auteur la formule en ces termes : « L'Apôtre avait dit plus haut : Nous enseignons la sagesse aux parfaits (2) ». Il est facile de voir que tout cela n'est pour lui qu'un stratagème savamment combiné, à l'aide duquel, si on lui allègue quelque passage d'une lettre apostolique pour lui prouver que l'Evangile confirme la loi et les Prophètes, il répond tout triomphant que l'Apôtre, dans ce passage, ne s'adresse point aux sages et aux parfaits, mais aux Juifs comme juif, ou à ceux qui sont sous la loi comme étant lui-même sous la loi. Armé de cette invention où la ruse le dispute au mensonge, il nous fait entendre que l’Apôtre, en s'adressant aux imparfaits, simule de construire ce qu'il détruirait, non pas à l'aide du mensonge, mais en proclamant hautement la vérité, s'il s'adressait à des hommes parfaits. Cette infâme machination de l’erreur a été fabriquée par un certain Fabricius, à qui notre adversaire décerne fièrement le brevet de maître de la vérité, et qu'il se glorifie d'avoir rencontré dans la ville de Rome. Sans être chrétien, ne suffit-il pas du plus grossier sens commun pour charger de toutes les hontes humaines une erreur aussi monstrueuse?

IV. Et d'abord, comprenons jusqu'à quel point il faut pousser la fraude et le mensonge et en faire profession, pour oser dire que l'Apôtre est un menteur et pour l'en louer. Que pouvons-nous penser de l'audace avec laquelle il soutient qu'on ne doit voir qu'une détestable fourberie dans le langage de l'Apôtre, alors même que, saisi d'une immense compassion pour les âmes, et désireux d'apporter remède à leurs nombreuses maladies, Paul sait trouver dans son coeur généreux des accents de miséricorde et de pardon, comme il en aurait désiré pour lui-même, si comme eux il eût été victime de la faiblesse et

 

1. I Cor. IX, 19-22. — 2. Id. II, 6.

 

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de l'erreur? Je demande ensuite aux Romains, aux Corinthiens, aux Galates, aux Ephésiens, aux Colossiens, aux Philippiens, aux Thessaloniciens comment parlait l'Apôtre? Dans laquelle de ces cinq classes de personnes les rangeait-il ? Puisqu'ils étaient incirconcis, il ne devait pas les placer dans la circoncision israélite. Cependant il déclare qu'ils sont le but du ministère qui lui a été confié; ne dit-il pas que Pierre, Jacques et Jean lui ont confié, à lui et à Barnabé, la mission de prêcher aux Gentils, tandis qu'ils se sont réservé les peuples circoncis (1)? Ailleurs il affirme hautement : « Puisque je suis l'apôtre. des « Gentils »; enfin dans beaucoup d'autres,passages il déclare que par son propre ministère il est le docteur des nations. Or, toutes ces nations auxquelles il prêchait l'Evangile étaient absolument étrangères aux prescriptions de la loi; pourquoi, dès lors, invoquer en faveur de Jésus-Christ le témoignage de la loi et des Prophètes? pourquoi leur imposer un lien qu'ils ne connaissaient pas, le lien de l'erreur, quand au contraire il devait se glorifier de les voir jouir d'une liberté parfaite? Pourquoi débuter ainsi dans sa lettre aux Romains « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat pour annoncer l'Evangile de Dieu, qu'il avait promis auparavant par ses Prophètes dans les Ecritures saintes, touchant son Fils qui, selon la chair, lui est né du sang de David (2)?» Pourquoi ne se présente-t-il pas comme l'un d'entre eux? pourquoi se déclarer sous le joug de la loi, devant des hommes qui avaient été sans loi? pourquoi leur adresser un langage comme celui-ci : « C'est pourquoi je vous dis, à vous qui êtes gentils, que tant que je serai l'apôtre des Gentils, je travaillerai à illustrer mon ministère, afin d'exciter de l'émulation dans l'esprit de ceux qui me sont unis selon la chair, et d'en sauver quelques-uns. Car, si leur réprobation est devenue la réconciliation du monde, que sera leur rappel, sinon un retour de la mort à la vie ? Car, si les prémices des Juifs sont saintes, la masse l'est aussi; et si la racine est sainte, les rameaux le sont aussi ». Ces paroles s'adressent aux Juifs; dont il avait déjà dit précédemment : « Qui donc peut l'emporter sur le Juif, ou quelle est l'utilité de la circoncision? » Elle est grande, et sous beaucoup de rapports.

 

1. Mat. II, 9. — 2. Rom. I, 1-3.

 

D'abord, c'est à eux que Dieu a confié ses oracles : « Qu'importe que plusieurs d'entre eux n'aient pas cru ? est-ce que leur incrédulité détruira la foi de Dieu? » Voici maintenant la suite des paroles que j'ai citées plus haut : « Si donc quelques-unes des branches ont été rompues, et si vous, qui n'étiez qu'un olivier sauvage, avez été enté parmi celles qui sont demeurées, et avez été fait participant de la sève qui sort de la racine de l'olivier, vous ne devez pas vous élever présomptueusement contre les branches naturelles. Si vous pensez vous élever au-dessus d'elles, considérez que ce n'est pas vous qui portez la racine, mais que c'est la racine qui vous porte. Vous direz peut-être : Ces branches ont été rompues afin que je fusse enté à leur place. Il est vrai, elles ont été rompues à cause de leur incrédulité, et pour vous, vous demeurez ferme par votre foi; mais prenez garde de vous élever et tenez-vous dans la crainte. Car si Dieu n'a point épargné les branches naturelles, tremblez qu'il ne vous épargne pas davantage. Considérez donc la bonté et la sévérité de Dieu; sa sévérité contre ceux qui sont tombés, et sa bonté envers vous, si toutefois vous demeurez ferme dans l’état où sa bonté vous a placé; autrement, vous aussi, vous serez retranché. S'ils ne demeurent pas eux-mêmes dans leur incrédulité, ils seront de nouveau entés sur leur tige, puisque Dieu est tout-puissant pour les enter encore. Car si vous avez été coupé de l'olivier sauvage qui était votre tige naturelle, pour être enté contre votre nature sur l'olivier franc, à combien plus forte raison ceux qui sont les branches naturelles de l'olivier même, seront-ils entés sur leur propre tronc. Car je ne veux pas, mes frères, que vous ignoriez ce mystère (afin que vous ne soyez point sages à vos propres yeux), en vertu duquel une partie des Juifs est tombée dans l'aveuglement, jusqu'à ce que la plénitude des Gentils soit entrée dans l'Eglise; après quoi tout Israël sera sauvé, selon qu'il a est écrit : Il sortira de Sion un Libérateur qui bannira l'impiété de Jacob, et c'est là l'alliance que je ferai avec eux, lorsque j'aurai effacé leurs péchés (1) ». Il serait trop long de rappeler et de réunir tous les témoignages que la sainte Ecriture renferme sur ce point. Mais enfin, quel besoin portait l'Apôtre

 

1. Rom. XI, 13-27.

 

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à adresser aux Gentils un semblable langage? Puisqu'ils n'avaient aucune connaissance de la loi, pourquoi ne secouait-il pas à leurs yeux le joug de la loi ? pourquoi ne pas s'attacher de préférence à louer leurs dieux, à exalter leurs sacrifices, puisque, selon notre adversaire, c'est au démon que se rapportaient également et l'Ecriture donnée au peuple d'Israël, et les sacrifices célébrés par les Gentils? Est-ce que notre auteur ne soutient pas que le Dieu d'Israël non-seulement est un démon, mais le plus pervers de tous les démons? Nous savons que l'Apôtre se faisait tout à tous, et jusque-là, nous appuyant sur l'évidence même, nous croyions que c'était par un sentiment de compassion et de miséricorde ; mais voici qu'on nous apprend que c'était par ruse et pour mieux tromper; mais alors pourquoi donc ne se déclare-t-il pas l'adorateur de ces démons que servaient les Romains, et qu'on nous présente comme plus parfaits que le Dieu d'Israël; c'eût été un excellent moyen de se faire tout à eux et de les gagner plus facilement.

V. Ne lisons-nous pas dans l'épître aux Ephésiens : « C'est pourquoi vous souvenant qu'étant gentils par votre origine, et du nombre de ceux qu'on appelle incirconcis, pour les distinguer de ceux qu'on appelle circoncis selon la chair, à cause d'une circoncision faite par la main des hommes, vous n'aviez point alors de part en Jésus-Christ, vous étiez et entièrement séparés de la société d'Israël, vous étiez étrangers à l'égard des alliances divines, vous n'aviez pas l'espérance des biens promis, et vous étiez sans Dieu en ce monde. Mais maintenant que vous êtes en Jésus-Christ, vous qui étiez autrefois éloignés a de Dieu, vous êtes devenus proches de lui par le sang de Jésus-Christ. Car c'est lui qui est notre paix; c'est lui qui des deux peuples n'en a fait qu'un ; c'est lui qui a détruit en sa chair le mur de séparation, cette inimitié qui les divisait. C'est lui qui, par sa doctrine, a aboli la loi de Moïse chargée de tant de préceptes, afin de former en lui-même, de ces deux peuples, un seul homme nouveau, en mettant la paix entre eux. Il a ainsi réuni ces deux peuples en un seul corps, afin de les réconcilier avec Dieu par sa croix, après avoir détruit en lui-même leur mutuelle inimitié. Etant donc venu, il a annoncé la paix tant à vous qui étiez éloignés de Dieu, qu'à ceux qui en étaient proches. Car c'est par lui que, les uns et les autres, nous avons accès auprès du Père, dans un même esprit. Vous n'êtes donc plus des étrangers hors de leur pays et de leur maison ; mais vous êtes citoyens de la même Cité que les saints, et vous appartenez à la maison de Dieu. Car vous êtes édifiés sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, et unis en Jésus-Christ qui est la pierre principale de l'angle (1) ». Que ce blasphémateur nous explique donc comment l'Apôtre a pu dire que les Israélites étaient proches de Dieu, tandis que les Gentils en étaient éloignés, quoique le démon servi par les Juifs eût été plus pervers que les démons. auxquels les Gentils prodiguaient leurs adorations. Comment peut-il affirmer que les Gentils étaient exclus de la société judaïque et étrangers aux alliances et aux promesses divines; qu'ils étaient sans espérance et sans Dieu dans ce monde, si Israël lui-même n'était pas le peuple de Dieu? Se peut-il que Paul, cet oracle éclatant de la vérité divine, trouve un injurieux contradicteur dans cet insensé qui pousse la témérité jusqu'à dire que l'Apôtre ne spécifie les cinq classes d'auditeurs auxquels il s'adresse, que pour mieux tromper les uns et les autres, en se faisant passer pour ce qu'il n'est pas? Comment donc ne voit-il pas que c'est le même Dieu, la même loi, les mêmes Prophètes, les mêmes Testaments qu'il prêche à ces Gentils, dont il dit qu'ils étaient éloignés du Dieu d'Israël? Quel est celui qui le premier a parlé de la pierre angulaire? N'est-ce pas un Prophète tout rempli de l'Esprit de Dieu, et que notre adversaire maudit comme la peste ? Voici les paroles d'Isaïe : « Je place en Sion la pierre angulaire, choisie, précieuse ; celui qui croira en elle ne sera pas confondu (2) ». Ce passage a été cité de nouveau par l'Apôtre saint Pierre (3). Plus haut encore, dans un psaume qui assurément faisait partie des livres sacrés de l'ancien peuple, nous lisons : « La pierre qu'ils ont rejetée de leurs constructions, est devenue la pierre angulaire (4) ». C'est donc après s'être inspiré de cette doctrine, que Paul a pu dire de Jésus-Christ qu'il est la pierre principale, angulaire ». Le Sauveur, pour convaincre les Juifs d'aveuglement et pour les confondre, leur disait : « N'avez-vous pas lu dans l'Ecriture que la pierre qu'ils ont rejetée de leurs

 

1. Ephés. II, 11-20. — 2. Isa. XXVIII, 16. — 3. Act. IV, 11 ; I Pierre, II, 6-8.  4. Ps. CXVII, 22.

 

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constructions est devenue la pierre angulaire ; c'est là l'oeuvre de Dieu, et elle frappe nos yeux d'admiration (1)». Si maintenant nous en croyons les blasphèmes de notre adversaire, Jésus-Christ et les Apôtres, quand ils citaient ces passages de la loi et des Prophètes, usaient évidemment de mensonges, puisque les Juifs, à raison de leur faiblesse, étaient réellement incapables de percevoir ces sublimes enseignements. Ainsi donc, dans son profond aveuglement il ne voit aucune différence entre nourrir des enfants et tromper les hommes crédules, entre nourrir pour développer la vie, et agir pour donner la mort. Sa haine contre le Dieu de la loi et des Prophètes, va jusqu'au point de soutenir que quand les Apôtres prêchaient aux croyants ce Dieu de la loi et des Prophètes, et affirmaient l'autorité des Ecritures anciennes, ce n'était pas du lait qu'ils donnaient à boire aux petits, mais un véritable poison. Avoir une telle idée de ces Ecritures, c'est faire preuve de folie, de vanité et d'un orgueil insensé.

VI. Mais, dira quelqu'un, est-ce donc en vain que l'Apôtre a dit : « Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes encore charnels, comme à de petits enfants en Jésus-Christ ; je ne vous ai nourris que de lait et non pas de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas alors capables, et à présent même vous ne l'êtes pas encore, parce que vous êtes encore charnels (2) »; « nous parlons de la sagesse avec les parfaits » ; et : « L'homme animal ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu (3) ? » Loin de nous de penser que ce langage soit frappé de mensonge. Mais de là doit-on conclure que l'Apôtre ait voulu tromper un seul de ses auditeurs ? Aux petits il a présenté une doctrine simple et non trompeuse, du lait et non du poison, un aliment de vie et non un principe de mort. Si donc il n'est pas vrai que le Fils de Dieu soit né selon la chair de la race de David; s'il n'est pas vrai qu'en punition de leur incrédulité, les branches naturelles aient été brisées, et qu'à leur place l'olivier sauvage de la gentilité ait été enté sur le tronc d'Israël pour y puiser la sève de l'olivier; si, loin d'être la parole même de Dieu , les Ecritures, dont l'Apôtre dit qu'un grand avantage pour les Juifs est de les avoir reçues en dépôt (4), sont

 

1. Matt. XXI, 42. — 2. I Cor. III, 1-2. — 3. Id. II, 6, 14. — 4. Rom. III, 2.

 

l'oeuvre de je ne sais quel démon pervers, il faut en conclure que celui qui offrait de tels oracles aux enfants, qui les présentait comme vrais et voulait qu'on y crût, jetait dans ces malheureux un principe de mort et non un principe de vie. Or, nous comprenons ce qu'une telle doctrine a de contraire à la foi et à l'enseignement apostolique; il suit de là que nous devons regarder comme un ennemi déclaré de la foi chrétienne, celui que l'aveuglement et la folie poussent aux derniers excès de la haine. En effet, s'agit-il du disciple Timothée? l'Apôtre lui avait ordonné de se mettre en garde contre les fables antiques ; comment donc peut-on soutenir que ces fables antiques ne sont autre chose que la loi et les Prophètes, que Timothée a été indignement trompé par l'Apôtre, qu'il doit être rangé dans la cinquième catégorie, celle des parfaits, et que ce n'est que par un honteux mensonge qu'il lui a été dit : « Souvenez-vous que selon mon Evangile Jésus-Christ, de « la race de David, est ressuscité d'entre les morts (1) ?» Si ce n'est que sur la foi d'une fable vieillie que nous proclamons Jésus-Christ de la race de David, comment l'Apôtre peut-il ordonner d'éviter des fables dont il ordonne de conserver un souvenir perpétuel? D'un autre côté, s'il est vrai que Jésus est sorti de la race de David, Jésus-Christ est véritablement la souche sur laquelle est enté l'olivier sauvage, et ces fables vieillies ne peuvent plus désigner que ces traditions imaginaires auxquelles les Juifs attachaient une croyance superstitieuse. Mais il en est autrement de ces oracles divins qui furent confiés au peuple circoncis, et dans lesquels les Juifs charnels apprirent clairement que le Messie naîtrait de la race de David, comme ils l'attestèrent eux-mêmes dans une réponse qu'ils firent

à Jésus-Christ (2), et par laquelle ils prouvèrent qu'ils ne pouvaient comprendre qu'il fût le Seigneur de David, soit selon l'humanité, soit selon     la divinité. Cependant nous trouvons dans ces oracles sacrés ce qu'ils croyaient et ce qu'ils ne comprenaient pas. S'agit-il du Christ en tant qu'il est sorti de la race de David ; nous lisons : « Je placerai sur votre trône le fruit de vos entrailles (3) » ; s'agit-il du Christ en tant qu'il est le Seigneur de David lui-même, nous trouvons : « Le Seigneur a dit à

 

1. II Tim. II, 8. — 2. Matt. XXII, 42. — 3. Ps. CXXI, 11.

 

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mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite (1) .

VII. L'Apôtre voulait-il donc tromper, quand il disait: « Jésus-Christ m'est témoin que je dis la vérité et que je ne mens point, ma conscience me rend ce témoignage par le Saint-Esprit. Je suis saisi d'une tristesse profonde, et mon coeur est pressé sans cesse d'une douleur violente. C'est au point que j'eusse désiré devenir moi-même anathème, à l'égard de Jésus-Christ, pour mes frères qui sont d'un même sang que moi, selon la chair, qui sont les Israélites, à qui appartient l'adoption des enfants, sa gloire, son alliance, sa loi, son culte et ses promesses; ils ont pour pères les patriarches, desquels est sorti selon la chair Jésus-Christ même qui est Dieu, au-dessus de tout, et béni dans tous les siècles. Amen (1) ». Dès les premières paroles, l'Apôtre affirme qu'il dit la vérité, qu'il la dit en Jésus-Christ qui est la Vérité même, et sous l'impulsion de sa conscience éclairée par l'Esprit-Saint, et il termine cette protestation par la forme usitée du serment : Amen. Or, voici que notre adversaire soutient qu'ici l'Apôtre ne dit pas la vérité, qu'il trompe les faibles et abuse de l'impossibilité où ils sont de saisir la vérité; qu'il ne distribue pour lait aux enfants, que des vanités, et pour nourriture aux fils de la foi, que le poison des mensonges diaboliques. Plût à Dieu qu'un tel blasphème ne retentît jamais aux oreilles des chrétiens ! plût à Dieu qu'il fût refoulé bien loin des limites de l'univers catholique ! Cette adoption, cette gloire, ces alliances, ces dispositions de la loi, cette obéissance, ces promesses, ces patriarches de qui est né selon la chair Jésus-Christ, qui est le Dieu béni dans tous les siècles, n'y a-t-il dans tout cela que des fables vieillies ? Celui qui défend de s'occuper des fables vieillies, n'impose-t-il à son disciple que le souvenir de fables vieillies ?

VIII. Ne nous étonnons pas qu'un tel excès d'impiété produise une sorte de délire dans ce malheureux qui se proclame le destructeur de la loi; l'Apôtre n'a-t-il pas dit de certains hommes qui se posaient, non pas comme les destructeurs, mais comme les docteurs de la loi, qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils affirment ? Nous pouvons parfaitement appliquer aux uns et aux autres la suite du texte. En effet, parce qu'on aurait pu conclure, qu'en disant de certains hommes

 

1. Ps. CIX, 1. — 2. Rom. IX, 1-5.

 

qu'ils ne comprennent pas ce qu'ils disent, l'Apôtre ne parlait que de ceux qui se font les docteurs d'une loi mauvaise, il ajoute aussitôt: « Nous savons que la loi est bonne quand on en use légitimement (1) ». Cette maxime condamne tout à la fois, et ceux qui usent mal de la loi, et ceux qui la disent mauvaise. Si la loi est bonne, n'est-ce pas une insigne folie de soutenir que l'auteur de cette loi n'est pas bon ? Et comment échapperont à cette con. damnation ces hommes qui traitent de fables décrépites, cette loi que l'Apôtre couronne de ses éloges, et qui, pour mieux s'appliquer la sentence, se posent hardiment, non pas comme les docteurs, mais comme les blasphémateurs de la loi, prouvant ainsi qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils affirment?

IX. « Mais, dit notre adversaire, il n'a pas été possible aux Prophètes des Juifs d'annoncer la venue de notre Sauveur ». Pourquoi donc cette impossibilité, quand l'Apôtre déclare formellement que les oracles de Dieu leur ont été confiés (2) ? — C'est parce que, dit-il, avant la venue du Sauveur, le Saint-Esprit n'était pas sur la terre». Une telle réponse est simplement de l'absurdité. N'est-ce donc pas de son Esprit que Dieu remplit les Prophètes dont il est dit, au début de l'épître aux Romains : « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat, séparé pour prêcher l'Evangile de Dieu, qu'il avait promis par les Prophètes, dans les saintes Ecritures, touchant son Fils qui, selon la chair, nous est né de la race de David (3)? » Notre auteur a lui-même cité ce passage, en ajoutant que, parmi les Prophètes qui ont parlé de Jésus-Christ, on ne doit croire qu'à ceux dont l'Apôtre fait mention dans son épître aux Romains; sans doute qu'il n'admet pas qu'il s'agisse ici des Prophètes juifs. Libre à lui de les croire de quelle nation il lui plaira, mais du moins pourquoi donc ne fait-il aucune attention à ces paroles : « L'Evangile que Dieu avait promis auparavant par ses Prophètes? » Si, par ses Prophètes quels qu'ils soient, Dieu avait promis l'Evangile touchant son Fils, comment oser soutenir qu'avant la venue du Sauveur, le Saint-Esprit n'était pas sur la terre ? Comment ces Prophètes ont-ils pu annoncer que le Messie naîtrait, selon la chair, de la race de David, s'ils ne connaissaient pas la nation de David, dans la famille duquel ils

 

1. I Tim. I, 7, 8. — 2. Rom. III, 2. — 3. Id. I, 1-3.

 

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annonçaient que le Sauveur prendrait naissance ?

X. « La loi, dit-il, fut donnée par Moïse; et  la vérité nous vient de Jésus-Christ ». Cette citation n'est pas littérale ; voici le texte lui-même : « La loi a été donnée par Moïse; la grâce et la vérité ont été faites par Jésus-Christ (1) ». C'est donc par Moïse que la loi a été donnée; quant à la grâce, elle a été faite par Jésus-Christ, et c'est ce qui arrive quand, par la diffusion de la charité et de son Esprit dans nos coeurs (2), il nous est donné d'accomplir les prescriptions de la loi. C'est la lettre qui commande, mais c'est par l'Esprit qu'elle est accomplie. Ainsi cette loi : « Vous ne convoiterez point (3)», nous a été donnée par Moïse en tant qu'elle ordonne; mais c'est par Jésus-Christ que nous vient la grâce de faire ce qui est commandé. Quant à la vérité, elle a été faite par Jésus-Christ, en ce sens que c'est en lui que toutes les prophéties et toutes les promesses de la loi se sont accomplies.

XI. L'Apôtre écrit aux Romains : « Comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas ? ou comment croiront-ils à Celui qui ne leur a pas été annoncé ? » Paul s'occupe ici des Gentils et non des Juifs. En effet, le Docteur des nations voulait convaincre d'erreur ceux qui prétendaient que l'Evangile ne devait être prêché qu'aux Juifs, et non aux Gentils incirconcis. Afin de mieux établir ce point important, il cite d'abord cette maxime du Prophète: « Quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé » ; il ajoute

« Comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas ? ou comment croiront-ils à « Celui qui ne leur a pas été annoncé ? » Il termine en disant : « Comment leur sera-t-il annoncé, si personne ne leur prêche ? ou comment leur prêchera-t-on, si personne ne leur est envoyé (4) ? » C'est ainsi qu'il répondait à ceux qui soutenaient que les prédicateurs de Jésus-Christ ne devaient pas être envoyés aux nations incirconcises.

XII. Notre auteur ne comprend pas davantage ces autres paroles de l'Apôtre : « D'abord les Apôtres, et ensuite les Prophètes (5) ». Il en conclut que les Prophètes n'ont pas précédé les Apôtres; il ne sait donc pas que l'Apôtre parle ici des Prophètes qui ont paru après la venue de Jésus-Christ. Si l'on veut

 

1. Jean, I, 17. — 2. Rom. V, 5. — 3. Exod. XX, 17. — 4. Rom. X, 12-15. — 5. I Cor. XII, 28.

 

connaître ces Prophètes, qu'on lise les Actes des Apôtres et ces paroles de l'épître aux Corinthiens : « Que deux ou trois Prophètes  prennent la parole (1) ». D'un autre côté, s'il n'y a pas eu de Prophètes avant les Apôtres, quels étaient donc ceux par l'organe desquels Dieu avait promis auparavant son Evangile, touchant son Fils qui est né, selon la chair, de la race de David (2) ? Qui donc a dit : « La pierre qu'ils avaient rejetée de leur construction est devenue la pierre angulaire (3) ? » De qui ces paroles : « Votre trône, ô mon Dieu, est pour le siècle des siècles, le sceptre de votre empire, le sceptre de votre royaume; vous avez aimé la justice et haï l'iniquité, voilà pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a oint de l'huile de l'exultation, de préférence à tous les autres (4)? » Quel est ce Dieu dont le trône est pour le siècle des siècles, et qui est oint par Dieu ? n'est-ce pas Jésus-Christ dont l'onction nous est rappelée par le mot Christ? Qui donc a formulé ces paroles que le Seigneur s'est appliquées à lui-même : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à servir d'escabeau à vos pieds? » Le Sauveur va plus loin : il affirme que c'est sous l'inspiration du Saint-Esprit que David a prononcé ces paroles (5), et notre adversaire ose soutenir encore qu'avant la venue de Jésus-Christ, le Saint-Esprit n'était pas sur la terre? Que signifient ces mots de l'Apôtre : « Nous lisons dans Isaïe : Il sortira de la tige de Jessé un rejeton qui s'élèvera pour commander aux nations, et les nations espèreront en lui (6)? » Quel était cet Esprit qui, par le même Isaïe, avait prédit si longtemps d'avance : « Il porte nos péchés et il s'est chargé de nos douleurs. Nous l'avons considéré comme un lépreux,comme un homme frappé de Dieu et humilié. Il a été percé de plaies pour nos iniquités, il a été brisé pour nos crimes; le châtiment qui devait nous procurer la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures. Nous nous étions tous égarés comme des brebis errantes; chacun s'était détourné pour suivre sa propre voie, et le Seigneur l'a chargé de l'iniquité de nous tous. Il a été sacrifié parce que lui-même l'a voulu, et il n'a point ouvert la bouche; il sera mené à la

 

1. I Cor. XIV, 29. — 2. Rom.I, 2, 3. — 3. Ps. CXVII, 22. — 4. Ps. XLIV, 7, 8. — 5. Ps. CIX, 1; Marc, XII, 30. —  6. Rom. XV, 12.

 

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mort comme une brebis, il demeurera dans le silence comme un agneau devant celui qui le tond. Il est mort au milieu des humiliations, après avoir été jugé. Qui racontera sa génération? car il a été retranché de la terre des vivants. Je l'ai frappé à cause des crimes de mon peuple, et il a été conduit à la mort (1) ». Le reste du chapitre mériterait également d'être cité; mais il faut se restreindre. Dans quel Prophète l'Apôtre a-t-il puisé cette belle prophétie de l'Église, formulée longtemps à l'avance et maintenant réalisée : « Réjouissez-vous, stérile, qui n'enfantiez point, chantez des cantiques de louange et poussez des cris de joie, vous qui n'aviez point d'enfants, parce que celle qui était abandonnée a plus d'enfants que celle qui a un mari, dit le Seigneur. Choisissez un lieu plus vaste peur dresser vos tentes, élargissez autant que vous pourrez les peaux de vos tabernacles, rendez-en les cordages plus longs et les pieux mieux affermis. Car vous vous étendrez à droite et à gauche; a votre postérité aura les nations pour héritage, et elle remplira les villes désertes. Ne craignez point, car vous ne serez pas confondue et vous ne rougirez point; il ne vous restera plus de sujet de honte, parce que vous oublierez la confusion de votre jeunesse, et vous perdrez le souvenir de l'opprobre de votre veuvage. Car Celui qui vous a créée vous dominera, son nom est le Dieu des armées, et le saint d'Israël qui vous rachètera,s'appellera le Dieu de toute la terre (2)». De qui ces paroles : « Je considérais ces choses dans une vision de nuit, et je vis comme le Fils de l'homme qui venait avec les nuées du ciel, et qui s'avança jusqu'à l'Ancien des jours; et on le présenta devant lui, et il lui donna la puissance, l'honneur et le royaume, et tous les peuples, toutes les tribus et toutes les langues le serviront; sa puissance est une puissance éternelle, qui ne lui sera point ôtée, et son royaume ne sera jamais détruit (3)?» Qui donc a inspiré ces prophéties et beaucoup d'autres semblables, qui s'appliquent si clairement à Jésus-Christ et à son Eglise, que nous voyons parfaitement accomplies et si conformes aux Lettres évangéliques et apostoliques? Qui les a inspirées si, avant l'avènement du Sauveur, le Saint-Esprit n'était pas sur la terre? D'un autre côté, si, comme notre adversaire

 

1. Isa. LIII, 4-8. — 2. Id. LIV, 1-5; Gal. IV, 27. — 3. Dan. VII, 13,14.

 

l'affirme, la venue du Sauveur n'a pas été prophétisée, comment peut-on prouver qu'il est venu? En effet, le Sauveur qu'il prêche n'a été ni envoyé, ni promis, car il est purement imaginaire et n'a aucune réalité.

XIII.Je ne m'étonne plus que cet insensé applique aux Prophètes des Juifs ces paroles de l'Apôtre: « Un d'entre eux, leur propre Prophète, dit: Les Crétois sont toujours menteurs,ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger et à ne rien faire. Ce témoignage qu'il rend d'eux est véritable (1) ». Notre adversaire ne sait donc pas que ces paroles s'appliquent à un certain Epiménide, de l'île de Crète, qui a tenu ce langage dans ses livres. Nous ne comptons pas cet homme au nombre des Prophètes de Dieu, et son langage ne fait nullement partie du dépôt des oracles divins confiés aux Juifs par la Vérité même. Aussi l'Apôtre n'a pas même prononcé son nom, quoiqu'il lui arrive très-souvent de formuler le nom des Prophètes dont il parle : « Comme parle David (2) » ; « Isaïe l'ose et dit (3) »; « comme le dit Osée (4) »; souvent aussi il omet leur nom et se contente de cette formule : « Comme il est écrit (5)». Dans sa pensée il s'agit alors de l'Écriture revêtue de toute l'autorité de Dieu. Dans d'autres circonstances il attribue directement à Dieu le langage qu'il emprunte à tel ou tel prophète, comme dans ce passage : « Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le grain. Or, Dieu se met-il en peine ici de ce qui regarde les boeufs? et n'est-ce pas plutôt pour nous-mêmes qu'il a fait cette ordonnance (6)? » Ou bien encore : « Aussi l'Écriture prévoyant que Dieu justifierait les nations par la foi, l'a annoncé par avance à Abraham en lui disant : Toutes les nations de la terre seront bénies dans votre race (7) ». L'Ecriture est ici mise pour Dieu lui-même, parce qu'elle est de Dieu. Il est dit également, en parlant d'Abraham : « Il n'hésita point et il n'eut pas la. moindre défiance de la promesse que Dieu lui avait faite, il se fortifia dans la foi, rendant gloire à Dieu et étant pleinement persuadé qu'il est tout-puissant pour faire tout ce qu'il a promis (8) ». Et c'est contre cette parole divine et apostolique, que notre adversaire s'est élevé avec une fureur qui se

 

1.  Tit. I, 12, 13. — 2. Rom. IV, 6. — 3. Id. IX, 20. — 4. Id. IX, 25. — 5. Id. I, 17. — 6. I Cor. IX, 9, 10. — 7. Gal. III, 8. — 8. Rom. IV, 20,21.

 

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sent de la rage, et a osé dire qu'Abraham n'avait pas cru à la promesse que Dieu lui faisait de lui donner un fils; il s'appuie, dans son erreur, sur cette parole qu'il ne comprend pas : « Maintenant que je suis âgé de cent ans il me naîtra un fils (1)? » C'est là uniquement le langage de la joie et de l'admiration, et non celui de la défiance et du doute. Citons encore ces autres paroles . « La parole de Dieu ne peut demeurer sans effet. Car tous ceux qui descendent d'Israël ne sont pas pour cela Israélites ; et tous, ceux qui sont de la race d'Abraham ne sont pas pour cela ses enfants, puisque Dieu lui dit : Ce sera Isaac qui sera appelé votre fils, c'est-à-dire que ceux qui sont enfants selon la chair, ne sont pas pour cela enfants de Dieu, mais ce sont les enfants de la promesse qui sont réputés les enfants d'Abraham (2) ». En parlant d'Elie : « Mais que lui dit la réponse divine ? Je me suis conservé sept mille hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal (3) ». De semblables attestations ne prouvent-elles pas, malgré les blasphèmes dont elles sont l'objet, que ces Ecritures sont l'oeuvre du Dieu bon et véritable? l'Apôtre ne laisse aucun doute à ce sujet. Au contraire, quand il parle des écrivains des nations païennes, jamais il ne les désigne sous le nom de Prophètes de Dieu, jamais il ne dit que Dieu soit l'auteur de leurs écrits, quoiqu'on y trouve encore le germe de quelques vérités, comme, par exemple, dans ce passage : « Un d'entre eux, leur propre Prophète, a dit que les Crétois sont toujours menteurs (4) ». L'Apôtre spécifie que c'était un prophète, non pas juif, mais crétois, et cela afin qu'on ne soit pas tenté de le regarder comme un prophète de Dieu. Dans les Actes des Apôtres, s'adressant aux Athéniens, et leur parlant de Dieu, Paul leur dit : « C'est en lui que nous vivons, que nous nous agitons et que nous sommes; c'est là du reste ce que vous enseignent quelques-uns des vôtres (5) ».

XIV. « Mais, dit notre adversaire, dans une circonstance où les Apôtres demandaient à leur Maître ce qu'il pensait des Prophètes juifs qui paraissaient avoir parlé de sa venue sous la forme du passé, le Sauveur, ému de rencontrer en eux de telles impressions, leur répondit: Vous oubliez Celui qui est vivant

 

1. Gen. XVII, 17. — 2. Rom. IX, 6-8. — 3. Id. XI, 4. — 4. Tit. I, 12. — 5. Act. XVII, 28.

 

devant vous, pour ne vous occuper que des morts ». Je ne sais dans quel livre apocryphe notre auteur a trouvé ce passage ; toujours est-il qu'on ne doit plus s'étonner de ce que peuvent penser, au sujet des vrais Prophètes, des hérétiques qui n'acceptent pas l'authenticité et l'inspiration de leurs livres. Le véritable Evangile, que tous reconnaissent à ce cachet de vérité qui le caractérise, nous représente le Sauveur, après sa résurrection, cheminant avec les disciples d'Emmaüs, leur expliquant les Ecritures et leur montrant dans sa personne la réalisation de tout ce qui avait été prédit par Moïse et les autres Prophètes (1).

XV. Notre auteur ajoute : « Jésus-Christ s'occupe de sa propre personne quand il dit : En ce jour beaucoup me diront : Seigneur, en votre nom nous avons chassé les démons, nous avons prophétisé, nous avons accompli un grand nombre de prodiges. Je leur répondrai : Retirez-vous de moi parce que je ne vous ai jamais connus, parce que vous avez commis l'iniquité (2) ». Or, gardons-nous de croire que ce langage s'applique aux vrais Prophètes, à Moïse et autres. Jésus-Christ parle uniquement de ceux qui, après la promulgation de l'Evangile, se flattent de parler en son nom et ne savent pas ce qu'ils disent. Au nombre de ces malheureux, nous devons placer celui dont nous réfutons en ce moment les erreurs.

XVI. Il prête également au Sauveur les paroles suivantes : «Je suis la porte ouverte aux brebis ; tous ceux qui sont venus avant moi, sont des brigands et des voleurs ». Cette citation n'est pas exacte, voici le texte véritable : « Tous ceux qui sont venus sont des brigands et des voleurs (3) ». Le Sauveur désigne sous ce nom tous ceux qui sont venus sans avoir été envoyés; c'est à eux que Jérémie adresse le reproche suivant: « Voici ce que le Seigneur dit des prophètes qui prédisent en mon nom et que je n'ai pas envoyés (4)». Or, les prophètes sur lesquels notre insensé déverse ses blasphèmes, ont reçu leur mission de Dieu et ne sont pas venus d'eux-mêmes. Le Sauveur parle d'eux sous la forme d'une parabole, mais d'une manière tout à fait évidente Ecoutez une autre parabole: Il y avait un père de famille qui, après avoir planté une

 

1. Luc, XXIV, 27. — 2. Matt. VII, 22, 23. — 3. Jean, X, 8. — 4. Jér. XIV, 15.

 

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vigne, l'environna d'une baie; et, creusant dans la terre, il y fit un pressoir, y bâtit une tour, puis il la loua à des vignerons et s'en alla dans un pays éloigné. Or, le temps des vendanges étant proche, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour recevoir les fruits de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent de ses serviteurs, battirent l'un, tuèrent l'autre et en lapidèrent un autre. Il leur envoya encore d'autres serviteurs en plus grand nombre que les premiers; et eux les traitèrent de même. Enfin il leur envoya son fils, disant : Ils respecteront mon fils. Mais les vignerons voyant le fils, se dirent entre eux : Celui-ci est l'héritier, venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. Ils se saisirent donc de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Or, lorsque le maître de la vigne sera venu, que fera-t-il à ses vignerons? Ils lui répondirent : Il fera périr ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres vignerons qui lui en rendront les fruits en leur saison. Jésus ajouta : N'avez-vous jamais lu dans les Ecritures : La pierre que ceux qui bâtissaient avaient rejetée, est devenue la pierre angulaire ? C'est le Seigneur qui a fait cela, et nos yeux en sont dans l'admiration. C'est pourquoi je vous déclare que le royaume de Dieu vous sera ôté, et qu'il sera donné à un peuple qui en portera les fruits (1) ». Quoi de plus manifeste, de plus clair, de plus évident? Mais notre adversaire est du nombre de ceux qui ont lapidé les serviteurs du père de famille; non pas sans doute qu'il le fasse avec des pierres matérielles, mais par ses malédictions et ses blasphèmes. Quoi qu'il en soit, cette parabole affirme clairement que primitivement la vigne du Seigneur a été plantée dans la nation juive, et que des Prophètes y ont été envoyés avant la venue du Sauveur. Le Sauveur ajoute

« Le royaume de Dieu vous sera enlevé et donné à un peuple qui en portera les fruits » ; ce royaume peut-il désigner autre chose que ce qu'ils espéraient, et nonce qu'ils avaient reçu, c'est-à-dire le royaume de la vie éternelle? De là cette autre parole : « Approfondissez les Ecritures dans lesquelles vous pensez posséder la vie éternelle; vous reconnaîtrez qu'elles rendent témoignage de moi (2) » ; et encore : « Malheur à vous, docteurs de la loi, qui vous êtes saisis de la

 

1.Matt, XXI, 33-43. — 2. Jean, V, 39.

 

clé de la science, et qui, n'y étant point entrés vous-mêmes, l'avez encore fermée à ceux qui voulaient y entrer (1)». Cet ensemble de témoignages ne suffirait-il donc pas pour confondre l'impudente vanité de notre adversaire ? Pour prêter l'oreille à ses discours, il n'y a que celui qui n'écoute pas les saintes Ecritures, ou du moins qui affecte d'en dénaturer le sens, comme cet aveugle qui les déchire à plaisir.

XVII. « Mais, ajoute-t-il, c'est d'eux que le Seigneur a dit : Vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts (2) ; c'est dire clairement qu'aucun d'eux n'avait appartenu au Seigneur, puisqu'ils étaient sous l'empire de la mort ». Cette conclusion est parfaite. ment juste, s'il s'agit des ancêtres de ceux à qui le Sauveur adressait ces paroles. Or, il s'adressait à des incrédules, et il parlait de ceux de leurs ancêtres qui leur avaient donné l'exemple de ce crime. De là cette parole : « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux Prophètes, qui ornez les monuments des justes et qui dites : Si nous eussions été du temps de nos pères, nous aurions évité de nous joindre à eux pour répandre le sang des Prophètes. Ainsi vous vous rendez témoignage à vous-mêmes que vous êtes les enfants de ceux qui ont tué les Prophètes ». Il s'agit ici d'une filiation, non pas par le sang, mais par l'imitation des mêmes crimes. En effet, s'ils n'eussent été que les enfants par nature, ce seul titre ne pouvait être un rime pour eux; ce qui les rendait coupables, c'était d'imiter les crimes de leurs ancêtres. Aussi le Sauveur ajoute : « Achevez donc de combler la mesure de vos pères. Serpents, race de vipères, comment éviterez-vous d'être condamnés au feu de l'enfer? C'est pourquoi je vais vous envoyer des Prophètes, des sages et des scribes ; vous tuerez les un, vous crucifierez les autres, vous en flagellerez d'autres dans vos synagogues, et vous les persécuterez de ville en ville; afin que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre retombe sur vous, depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zachrarie, fils de Barachie, que vous avez tué entre, le temple et l'autel. Je vous le dis en vérité, tout cela viendra fondre sur cette génération (3). Pouvait-on prouver plus clairement

 

1. Luc, XI, 52. — 2. Jean, VI, 49. — 3. Matt. XXIII, 29-36.

 

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qu'en imitant leurs mauvais pères, ils en étaient devenus les mauvais fils; leurs pères avaient tué les Prophètes depuis Abel, ceux-ci tuèrent Zacharie et soulevèrent les persécutions les plus impies et les plus criminelles. Comment, en effet, le sang de ces Prophètes pourrait-il retomber sur des hommes qui n'ont vécu que bien longtemps après eux, si ces derniers n'étaient pas unis à leurs bourreaux par les mêmes sentiments de cruauté et de barbarie ? Ce passage que nous venons de citer nous prouve également que, dans le peuple de Dieu, il y eut des justes et des Prophètes de Dieu, en l'honneur desquels eux bâtissaient des tombeaux et ornaient les monuments. Quel crime n'est-ce donc pas de flétrir par des accusations sacrilèges la mémoire des morts, quand les impies eux-mêmes les entouraient de respect et d'honneur? Comment notre adversaire, qui veut encore passer pour chrétien, ne voit-il pas qu'il tue son âme, en poursuivant de ses blasphèmes des Prophètes auxquels Jésus-Christ a décerné le titre de justes ?

XVIII. Après les Prophètes il s'attaque aux patriarches Abraham, Isaac et Jacob, leur appliquant ces paroles du Sauveur : « Vos pères ont mangé la manne et ils sont morts »; et en effet, dit-il, ces patriarches ne sont-ils pas morts? Je ne sais à quoi attribuer une telle accusation; est-ce à la fraude, est-ce à l'aveuglement? Quoi qu'il en soit, elle ne mérite que le plus profond mépris. Ce qui me révolte surtout, c'est qu'il ne rougisse pas de soutenir son erreur par ces paroles appliquées par le Seigneur à ces mêmes Prophètes : « Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants ». La conclusion qu'il devait en tirer, c'était de dire que ces Patriarches jouissent actuellement d'une vie réelle. En effet, après avoir cité ce passage de la loi : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob », le Sauveur ajoute aussitôt : « Or, il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants ; car tous vivent en lui et pour lui (1) »; ils vivent de la vie véritable dont jouissent les justes mêmes, après que la mort corporelle est venue les frapper. Si notre auteur possédait cette vie des justes, tiendrait-il un semblable langage?

XIX. En faveur de son opinion il invoque encore ces paroles que Jésus-Christ adresse

 

1. Matt. XXII, 32; Luc, XX, 37, 38.

 

aux Juifs : « Vous ne connaissez ni moi ni mon Père; aussi bien la parole de Dieu n'habite point en vous (1) ». Ce langage exprime la même pensée que nous avons déjà trouvée formulée dans ces autres paroles : « Vous avez pris la clé de la science, mais vous n'êtes point entrés et vous empêchez les autres d'entrer (2) ». Ils n'avaient pas en eux la parole de Dieu, mais ils l'avaient dans les Ecritures qu'ils lisaient. S'ils l'avaient eue en eux-mêmes, ils seraient entrés et ils auraient permis aux autres d'entrer. Ne pas entrer, c'est ne pas comprendre. Si donc ils ne connaissaient ni Jésus-Christ ni son Père, c'est qu'ils ne comprenaient pas ce qu'ils lisaient; mais on ne peut dire que ceux dont ils lisaient les écrits n'avaient parlé ni de Dieu ni de Jésus-Christ. Entrer, ce n'est pas se contenter de la superficie de la lettre, mais c'est pénétrer jusqu'à l'intérieur avec le flambeau de l'intelligence.

XX. Vient ensuite le Précurseur dont Jésus-Christ a dit: « Parmi les enfants des femmes il n'y en a pas de plus grand que Jean-Baptiste; mais le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui (3) ». Notre adversaire conclut de ces paroles que saint Jean n'appartient pas au royaume des cieux, et bien moins encore les autres Prophètes qui étaient de beaucoup inférieurs à saint Jean. Or, ces paroles du Sauveur ont une double signification. Ou bien il s'agit du royaume des cieux que nous ne possédons pas encore. et que nous obtiendrons si nous vivons de manière qu'il nous soit dit un jour :« Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume (4) ». Ce royaume est maintenant habité par les anges, dont le plus petit est assurément plus grand que l'homme le: plus saint et le plus juste, qui porte encore le poids de ce corps corruptible, véritable fardeau pour nos âmes (5). Ou bien ce royaume des cieux désigne la société des justes sur la terre, c'est-à-dire l'Eglise, à laquelle ont appartenu tous les justes, depuis la création de l'homme jusqu'à nos jours. Dans ce sens, le plus petit dont parle le Sauveur ne serait autre que lui-même; en effet, il était plus petit que saint Jean quant à la naissance temporelle, mais il était plus grand que lui puisqu'il est Dieu de toute éternité, et le Maître

 

1. Jean, VIII, 19. — 2. Luc, XI, 52. — 3. Matt. XI, 11. — 4. Id. XXV, 34. — 5. Sag. IX, 15.

 

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souverain de tout ce qui existe. Dans la première hypothèse on doit lire : « Parmi les enfants des femmes il n'en est point de plus grand que Jean-Baptiste, mais le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui ». Dans le second cas on devrait lire : « Parmi les enfants des femmes il n'en est pas de plus grand que Jean-Baptiste; mais celui qui est plus petit que lui » par l'âge et la naissance, « est plus grand que lui dans le royaume des cieux ». Autant ces deux interprétations sont admissibles, autant elles sont une réfutation éclatante des erreurs de notre adversaire. S'agit-il des anges? le plus petit d'entre eux est assurément plus grand que Jean-Baptiste; s'agit-il du Sauveur? s'il est plus petit d'âge que le Précurseur, il lui est infiniment supérieur par la divinité; et dans un sens comme dans l'autre les Prophètes restent ce qu'ils sont. Parmi ces Prophètes, les uns ont pu lui être égaux, les autres lui sont restés inférieurs; mais le Sauveur nous atteste qu'il n'y en eut pas de plus grand que lui, quoique tous fussent saints, justes et bons.

XXI. « Moïse », ajoute-t-il a éteint dans les hommes toute espérance de résurrection, en affirmant que l'âme est mortelle et qu'elle n'est autre chose que le sang ». Alors il multiplie les raisonnements pour prouver, avec de grands efforts de logique, que l'âme est distincte d u sang ; pourquoi donc tant de bruit pour prouver une vérité que les Ecritures, s'il les comprenait, lui révéleraient avec la dernière évidence? Nous lisons, il est vrai : « L'âme de toute chair, c'est le sang (1) » ; mais ces paroles ont la même signification que quand nous disons : « La pierre était Jésus-Christ (2)»; or, il est évident que cette pierre n'était pas Jésus-Christ même, elle en était seulement la figure. Quand donc la loi trouve dans le sang la figure de l'âme, quand elle nous fait connaître cette chose invisible en la comparant à une chose visible et parfaitement connue, son langage est-il donc absolument arbitraire? N'est-il pas vrai que le sang s'élance du coeur au moyen des artères, et tient le premier rang parmi les humeurs du corps, à tel point que s'il arrive une plaie, c'est toujours le sang qui en jaillit le premier? Il était donc tout naturel de chercher dans la plus excellente des parties visibles qui nous constituent, l'image

 

1. Lévit. XVII, 14. — 2. I Cor. X, 4.

 

de la plus excellente des substances spirituelles qui composent notre nature.

XXII. Quant à cette parole de l'Apôtre, citée aussi par notre auteur : « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu », il n'y est nullement question de l'âme, mais bien de la résurrection du corps. Cette question, du reste, peut recevoir une double solution. Ou bien il s'agit, sous le nom de la chair et du sang, de la corruption de la chair et du sang; or, il est certain que cette corruption ne sera plus possible après la résurrection; ou bien, sous ce nom de chair et de sang, l'Apôtre veut désigner les hommes qui s'abandonnent aux instincts de la chair et du sang, et se livrent aux jouissances matérielles; or, il est évident que de tels hommes ne posséderont pas le royaume de Dieu. Si donc on examine attentivement ces paroles de l'Apôtre : « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu », il est facile de comprendre qu'il désigne ainsi la corruption actuelle de la chair, et que son langage peut se traduire ainsi : « La corruption ne possédera pas l'incorruption ». En effet, quand la grande transformation de la résurrection sera accomplie, toute corruption disparaîtra nécessairement. Il est vrai qu'après sa propre résurrection, le Sauveur dit à ses disciples; « Palpez et reconnaissez qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai (1) »; mais cela prouve seulement que la chair conservera sa substance, tout en cessant d'être soumise à la corruption. Le Prophète avait dit également : « Toute chair n'est que de l'herbe desséchée ». Est-ce donc là ce qu'était la chair du Seigneur quand il l'éleva jusqu'au ciel? De même donc que le Prophète avait dit : « Toute chair n'est qu'une herbe », et qu'il put ajouter : « L'herbe s'est desséchée (2) »; de même aussi l'Apôtre a pu dire : « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume des cieux ». En effet, il n'y aura plus alors de corruption possible, puisque, sur la terre, la nature de la chair se dessèche comme le foin. Il exprime la même pensée en disant: « La corruption ne possédera pas l'incorruption » ; ces dernières paroles ne sont pas une pure répétition, mais l'explication des paroles précédentes. Ainsi ces mots : « la chair et le sang », sont pour nous synonymes de corruption, mais ne désignent

 

1. Luc, XXIV, 39. — 2. Isa. XL, 6, 7.

 

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nullement la substance même de la chair; d'un autre côté, cette expression: « le royaume de Dieu », doit signifier ici l'incorruptibilité. Dès lors, ces deux propositions : « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu; la corruption ne possédera pas l'incorruption», n'ont qu'une seule et même signification; en d'autres termes: La corruption de la chair et du sang n'entrera pas dans l'incorruption de ce royaume, précisément à cause de l'immutabilité dont il a été dit plus haut . « Il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité (1) ». Ce ne sera donc pas la corruption qui entrera dans le royaume des cieux, mais la chair elle-même qui, de corruptible qu'elle est sur la terre, revêtira l'incorruptibilité.

XXIII. En supposant que Moïse ait enseigné que notre âme est mortelle, et qu'il l'ait réellement confondue avec le sang, au lieu d'en trouver l'image dans le sang lui-même, comment aurait-il pu dire ailleurs : « Quiconque aura touché le corps mort d'un homme, et n'aura point reçu l'aspersion de cette eau ainsi mêlée, souillera le tabernacle du Seigneur, et il périra du milieu d'Israël, il sera impur, parce qu'il n'a point été purifié par l'eau d'expiation, et son impureté demeurera encore sur lui (2) ». Ce mot: « encore » signifie jusqu'après la mort. Cette eau lustrale était la figure de ce bain salutaire du baptême institué par Jésus-Christ, et qui est reçu par celui qui prête une oreille attentive à cette parole: « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car Moïse a écrit de moi (3) ».

XXIV. Comment s'étonner que ce malheureux, séparé comme il l'est de la lumière de la vérité, et se posant comme son ennemi déclaré, oppose à l'Ancien Testament les passages par lui incompris du Nouveau Testament? Il nous en donne une nouvelle preuve dans ce passage de l'Apôtre: « Que si le ministère de la lettre gravée sur des pierres, et qui était un ministère de mort, a été accompagné d'une  telle gloire que les enfants d'Israël ne pouvaient regarder le visage de Moïse à cause de l'éclat dont il rayonnait et qui devait disparaître, combien le ministère de l'Esprit doit-il être plus glorieux ! Car si le ministère de la condamnation a été entouré de gloire, celui qui durera toujours doit l'être bien davantage. Et cette gloire même n'est

 

1. I Cor. XV, 50, 53. — 2. Nomb. XIX, 13. — 3. Jean, V, 46.

 

point une véritable gloire, si on la compare à la sublimité de celle de l'Evangile ; car si le ministère qui devait finir a été accompagné de gloire, celui qui durera toujours doit l'être incomparablement davantage ». Tel est le langage de l'Apôtre, et il n'a besoin assurément d'aucune explication. Ces mots : « Que si le ministère de la lettre gravée sur « des pierres, était un ministère de mort » font croire à notre adversaire que Moïse consacra tout son ministère à la mort, ou plutôt à l'auteur de la mort, c'est-à-dire au démon, qu'il regarde comme l'auteur de ce monde. Il ne veut donc pas comprendre que, s'il est dit de la loi qu'elle était un ministère de mort, ces paroles ne peuvent avoir un autre sens que celui que nous trouvons exprimé par ces autres qui précèdent immédiatement le passage précité : « La lettre tue, mais l'Esprit vivifie (1) ». Malgré sa justice, sa sainteté et sa bonté, la loi a causé la mort des prévaricateurs, par le fait seul que la grâce de Dieu ne les a pas aidés à accomplir la justice de la loi. Aux orgueilleux de l'Ancien Testament, à tous ces hommes qui se reposaient entièrement sur la force de leur volonté, ne fallait-il pas une loi qui commandât la justice sans la donner? par ce moyen, se voyant bientôt frappés par la mort de la prévarication, ils devaient sentir le besoin de recourir à la grâce qui commande sans doute, mais qui aide aussi à accomplir les préceptes, et qui nous est révélée par le Nouveau Testament. Parce qu'il a été dit de la loi donnée par Moïse, qu'elle est un ministère de mort, gravée sur des tables de pierre, ces blasphémateurs des divins oracles en concluent que la loi est mauvaise; ils ne comprennent donc pas que c'est contre eux que cette sentence a été formulée, que c'est à eux qu'elle s'applique directement, puisque, ne comptant que sur eux-mêmes et sur leur libre arbitre pour accomplir la loi, et se privant par leur faute du secours de l'Esprit de grâces, ils gémissent tristement, victimes de la prévarication sous la lettre de la loi. Voilà pourquoi il a été dit ailleurs: « La loi provoque la colère, car, là où il n'y a pas de loi il ne peut y avoir de prévarication (1) » ; et c'est là ce qui nous explique pourquoi « la loi provoque la colère ». En effet, si la prévarication est mauvaise, c'est que la loi est bonne.

XXV. II serait trop long de rapporter tous

 

1. II Cor. III, 6-11. — 2. Rom. IV, 15.

 

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les passages dans lesquels l'Apôtre exprime la même vérité, et établit la différence qui existe. entre la loi et la grâce. La loi humilie les orgueilleux, la grâce exalte les humbles ; la loi, en tarit qu'elle est bonne, commande le bien; la grâce aide à l'accomplir. La loi apprend à connaître la justice ; la grâce la fait pratiquer. Dès lors, la loi convainc, de péché et de prévarication, sans que l'on puisse alléguer l'ignorance pour excuse; au contraire, la loi aide et fortifie; loin d'anéantir le pécheur, elle enflamme son courage et le ranime au bien. Est-il donc étonnant qu'il soit dit de la loi,qu'elle est un ministère de mort, puisque la lettre y tue en défendant le mal qui se commet et en commandant le bien qui ne se fait pas? Au contraire, la grâce est appelée un ministère de l'Esprit vivifiant, car c'est par lui que nous sortons de la mort de la prévarication, et que nous possédons dans nos coeurs et dans nos moeurs, et en toute liberté, cette justice qu'autrefois nous devions nous contenter de lire avec notre condamnation, sur des tables muettes. C'est là aussi ce qui distingue le Nouveau Testament de l'Ancien; sous l'Ancien, l'homme était enchaîné dans les étreintes de la frayeur; sous le Nouveau, l'homme régénéré peut s'épancher à l'aise dans le cercle immense de la charité.

XXVI. En parlant de Moïse, ministre de l'Ancien Testament, il est dit « que les enfants d'Israël ne pouvaient fixer son visage à cause de la gloire qui rayonnait sur son front » ; cette circonstance est une prophétie annonçant que les Juifs refuseraient de reconnaître Jésus-Christ dans la loi. De là, ce voile qui leur dérobait le visage de Moïse, et annonçait que « les enfants d'Israël ne regarderaient pas jusqu'à la fin (1) ». Or, quelle est la fin de la loi ? Ce n'est pas moi, c'est l'Apôtre qui va répondre : « La fin de la loi, c'est Jésus-Christ, pour la justification de tous ceux qui croient (2) ». C'est là la fin qui parachève, et non la fin qui tue. Et en effet, on entend par fin le terme vers lequel on tend, par tels ou tels moyens; les moyens, ce sont les agents employés, la fin, c'est le but . pour lequel nous agissons. Or, la fin pour laquelle tout se faisait en Israël, c'est Jésus-Christ; et cependant les Juifs ne reconnaissaient pas Jésus-Christ dans les événements qui s'accomplissaient; et c'est là ce que figurait

 

1. II Cor. III, 13. — 2. Rom. X, 4.

 

le voile qui cachait le visage de Moïse aux regards du peuple, et ce visage était la figure de Jésus-Christ. L'Apôtre ajoute que cette gloire doit disparaître, parce que toutes les ombres et toutes les figures s'évanouissent quand paraît la réalité. De même que, selon le même Apôtre, la science disparaîtra quand il nous sera donné de voir « face à face (1)» ; de même tout ce qui dans l'Ancien Testament était ombre et figure, doit disparaître au grand jour de la révélation du Nouveau Testament.

XXVII. Il est certain que dans ces ombres de l'ancienne loi tous les Juifs ne voyaient pas Jésus-Christ; Moïse lui-même et les autres Prophètes n'avaient pas toujours l'intelligence parfaite de tout ce qu'ils annonçaient de la personne du Messie. En effet, dans cette même épître aux Corinthiens, d'où nous avons tiré les passages précédents que notre adversaire regarde comme une contradiction de l'Ancien Testament, nous lisons encore : « Parce que nous avons un même esprit de foi, selon qu'il est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé; nous croyons aussi, nous autres, et c'est pourquoi nous parlons (2) ». Où donc est-il écrit : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ? » C'est dans les Psaumes (3), qui sont tout remplis des oracles divins confiés aux Juifs. « Parce que nous avons un même Esprit de foi », ce même Esprit, n'est-ce pas celui qui inspirait les Prophètes? Mais d'où vient donc que dans cette même épître, après ce prélude : « Que votre abondance supplée à leur pauvreté, afin que tout soit réduit à l'égalité », l'Apôtre ajoute aussitôt : « Selon qu'il est écrit : Celui qui en recueillit beaucoup, n'en eut pas plus que les autres, et celui qui en recueillit peu, n'en manqua pas (4) ? » Pourquoi leur rappeler l'autorité de la loi dont il dit qu'elle fut un ministère de mort, s'il la comprend comme notre adversaire affecte lui-même de la comprendre?

XXVIII. Dissipons tous les doutes. Nous avons déjà expliqué dans quel sens on peut dire que la loi est un ministère de mort, et nous avons conclu que la loi est sainte, juste et bonne. Maintenant rappelons une parole de l'épître aux Romains. Nous y lisons : « De sorte que nous servons Dieu dans la nouveauté de l'Esprit et non dans la vieillesse

 

1. I Cor. XIII, 10, 12. — 2. II Cor. IV, 13. — 3. Ps. CXV, 10. — 4. II Cor. VIII, 14, 15.

 

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de la lettre ». Cette maxime est à peu près identique à celle que notre adversaire a rappelée sans la comprendre. Aussitôt, apercevant dans l'avenir ces ennemis loquaces et blasphémateurs qui devaient se faire de ces paroles une arme pour attaquer la loi, l'Apôtre ajoute: « Que dirons-nous donc? La loi est-elle un péché? Dieu nous garde d'une telle pensée ! Mais je n'ai connu le péché que par la loi, car je n'aurais point connu la concupiscence si la loi n'avait dit: Vous n'aurez point de mauvais désirs. Mais le péché ayant pris occasion de s'irriter par les préceptes, a produit en moi toute sorte de mauvais désirs, car sans la loi le péché était mort. Et moi, je vivais autrefois lorsque je n'avais point de loi ; mais le commandement étant survenu, le péché est ressuscité ; et moi je suis mort, et il s'est trouvé que le commandement qui devait servir à me donner la vie, a servi à me donner la mort. Car le péché ayant pris occasion du commandement pour s'irriter davantage, m'a séduit et m'a tué par le commandement même. Ainsi la loi est véritablement sainte, et le commandement est saint, juste et bon. Ce qui était bon en soi, «m'a-t-il donc causé la mort? Nullement; mais c'est le péché qui, m'ayant donné la mort par une chose qui était bonne, s'est réellement montré avec son caractère de péché (1) ». Voilà bien le ministère de mort; voilà bien la lettre qui tue; d'un autre côté, le commandement devait donner la vie ; la loi est sainte, le précepte est saint, juste et bon. Et cependant, comme c'est à l'occasion même du bien que l'âme désobéissante reçoit la mort, quand la grâce de Dieu ne vient pas à son secours, on peut dire que dans l'Ancien Testament la loi est devenue un ministère de mort, à cause de la lettre qui tue, tandis que dans le Nouveau Testament la grâce est un ministère de vie à cause de l'Esprit qui vivifie. Mais quels sont ce ministère de mort, et ce ministère de damnation ? Ecoutez : « Le péché ayant pris occasion de s'irriter par le précepte, a produit en moi toute sorte de mauvais désirs ;... le commandement est survenu et le péché est ressuscité...; il s'est trouvé que le commandement qui devait servir à me donner la vie, a servi à me donner la mort...; le péché ayant pris occasion du commandement pour s'irriter davantage, m'a séduit et m'a tué

 

1. Rom. VII, 6-13.

 

par le commandement même...; la loi est venue afin que le péché se multipliât (1)... ; la loi produit la colère (2)... ; la force du péché, c'est la loi (3) ». Est-ce que la défense même de péché, c'est-à-dire la loi, n'enflamme pas le désir de pécher? Ce désir n'est éteint que par le désir contraire, celui de bien faire, dès que « la foi agit par la charité (4) ». C'est là l'oeuvre, non pas de la loi qui commande, mais de la grâce qui aide ; l'oeuvre, non pas de la loi, mais de la grâce; l'oeuvre non pas de l'Ancien Testament, qui engendre pour la servitude, et qui est figuré par Agar, mais l'oeuvre du Nouveau Testament, sous l'empire duquel tous les enfants sont, « non pas les enfants de l'esclave, mais les enfants de la femme libre, de la liberté qui nous a été donnée par Jésus-Christ (5)». Toutefois la loi est sainte, le commandement est saint, juste et bon. A l'occasion de ce commandement saint, juste et bon, le péché a produit toute sorte de mauvais désirs dans ceux qui n'ont pas l'esprit de Jésus-Christ. Tel fut l'Apôtre sous l'Ancien Testament, comme il nous le déclare lui-même quand il nous dit : Le péché ayant pris occasion de s'irriter par les préceptes, a produit en moi toute sorte de mauvais désirs. Quel est ce commandement; si ce n'est celui qu'il nous désigne en ces termes : « Je n'aurais pas connu la concupiscence, si la loi n'avait pas dit: Vous n'aurez pas de mauvais désirs ? » Serait-ce donc un mal de ne pas connaître la concupiscence? C'est même un grand bien. La loi est donc bonne, puisqu'elle défend le mal ; mais quand elle est séparée de l'Esprit qui vivifie, elle tue, tout en commandant ce qui est bien. La force du péché, c'est d'enflammer la concupiscence en l’irritant par la défense même. Or, ce n'est ni la lettre du précepte, ni la crainte du châtiment qui éteint le péché, mais l'Esprit qui aide par l'amour de la justice. C'est pourquoi l'Apôtre ajoute : « Le péché, en me donnant la mort par une chose qui était bonne, s'est montré dans sa véritable nature de péché. Ce n'est point par une chose mauvaise, mais par une chose bonne qu'il a donné la mort ». Qu'ils pèsent ces paroles, s'ils le peuvent, tous ceux qu'un coeur aveugle et furieux soulève contre la loi de Dieu, et contre Moïse qui en a été le dispensateur et le ministre. Si donc la

 

1. Rom. V, 20. —  2. Id. IV, 15. — 3. I Cor. XV, 56. — 4. Gal. V, 6. — 5. Id. IV, 24, 31.

 

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loi est un ministère de mort, c'est parce que le péché s'est servi de l'occasion du bien pour engendrer la mort; elle est un ministère de damnation, parce que le péché s'est servi du bien pour opérer la damnation.

XXIX. Tous ceux qui s'honorent du titre de chrétiens, n'appartiennent pas pour cela à Jésus-Christ; il n'y a que ceux devant qui tombe le voile qui couvre (à) la lecture du Nouveau Testament. Ceux qui subissent encore le joug de l'Ancien Testament, grâce au voile qui les enveloppe, ne comprennent ni l'Ancien ni le Nouveau; au contraire, ceux qui s'attachent au joug de Jésus-Christ, voient ce voile se déchirer aux lumières de l'Evangile, et comprennent l'Ancien et le Nouveau Testament (1). Plaise à Dieu que nos ennemis, qui se posent en même temps comme les ennemis de la loi et des Prophètes, se rangent si franchement sous la bannière de Jésus-Christ, qu'ils cessent de compter dans les rangs de ceux pour qui l'Evangile même reste voilé ! Il l'est, en effet, pour ceux qui périssent et dont l'Apôtre a dit : « Pour ces infidèles dont le Dieu de ce siècle a aveuglé les esprits, afin qu'ils ne fussent point éclairés par la lumière de l'Evangile de la gloire de Jésus-Christ qui est l'image de Dieu (2) ». D'où vient donc que notre malheureux adversaire prétend que le mal est le Dieu de ce siècle, et que c'est à ce Dieu que Moïse a prodigué son culte et ses adorations? d'où vient surtout qu'il rend l'Apôtre responsable de toutes ces affirmations? Si, dans ce Dieu dont parle l'Apôtre, il faut entendre le Dieu de ce siècle, le Dieu des impies, c'est-à-dire le démon, car « tous les dieux des nations sont des démons », à plus forte raison le prince des démons lui-même ; faut-il s'étonner qu'il soit dit de quelques-uns d'entre eux qu'ils n'ont d'autre dieu que leur ventre? « Leur dieu c'est leur ventre », dit l'Apôtre (3): ce qui ne prouve pas cependant que le ventre soit un dieu. De même donc que quand on dit du démon qu'il est le dieu de ce siècle, on n'entend pas par là que le démon soit véritablement dieu; de même les démons ne sont pas dieux, quoiqu'ils soient les dieux des nations (4). En effet, le siècle peut être considéré comme le synonyme du mal,selon cette parole de l'apôtre saint Pierre : « Arrachez-vous à ce siècle mauvais (5) ». Mais on

 

1. Il Cor. III, 14-16. — 2. II Cor. IV, 4. — 3. Philipp. III, 19. — 4. Ps. CXV, 5. — 5. II Pierre. 1, 4.

 

peut aussi l'interpréter dans un sens favorable; dans ce cas le dieu du siècle sera, non pas le démon, mais le Dieu véritable, juste et bon, qui a laissé tomber dans l'aveuglement l'intelligence des infidèles de ce siècle. Avec ce sens, on ne devrait pas lire : « Dans lesquels le Dieu de ce siècle a aveuglé l'intelligence des infidèles » ; mais : « Dans lesquels Dieu a aveuglé les infidèles de ce siècle ».

XXX. Mais nos ennemis s'indignent quand on leur dit qu'un Dieu bon frappe d'aveuglement l'intelligence de qui que ce soit. Ils oublient, sans doute, ces paroles du Sauveur: « Je suis venu pour juger le monde, afin d'ouvrir les yeux à ceux qui ne voient pas, et de frapper d'aveuglement ceux qui voient (1)». Il est donc vrai de dire avec l'Apôtre que « Celui qui pardonne à qui il veut et qui endurcit comme il lui plaît, éclaire aussi celui qu'il veut, et aveugle quand cela lui plaît ». Toutefois il ne peut y avoir en Dieu aucune iniquité (2), car l'Eglise chante en son honneur : « Je célébrerai, Seigneur, votre miséricorde et l'équité de vos jugements (3)». Il éclaire donc dans sa miséricorde, et s'il frappe d'aveuglement, c'est en conséquence d'un jugement très-équitable quoique mystérieux. « Nul ne peut sonder ses jugements », dit l'Apôtre (4). C'est à Dieu que s'adresse aussi cette parole : « Vous avez pris place sur votre trône pour juger l'équité (5) ».

XXXI. Tel est le Dieu dont Moïse et les Prophètes furent les adorateurs, et le Seigneur lui-même a hautement proclamé leur justice et leur sainteté. Les Juifs leur construisaient des tombeaux et ornaient leurs monuments; « Vous bâtissez des tombeaux aux Prophètes, et vous ornez les monuments des justes (6) ». Dans l'ordre naturel des temps, ces Prophètes appartenaient à l'Ancien Testament et en servaient les figures; cependant, en réalité, ils appartenaient par la grâce de Dieu au Nouveau Testament, quoique alors il ne fût point encore révélé. Nous savons qu'Abraham jouit de ce glorieux privilège. Que nos adversaires déchirent donc le voile qui les aveugle et ils comprendront que l'Evangile n'est pas plus l'ennemi de la loi donnée par Moïse, qu'Abraham n'est l'ennemi de Moïse ; ils seront forcés de convenir que Moïse et Abraham ont adoré et

 

1. Jean, IX, 39. — 2. Rom. XX, 18. — 3. Ps. C, 1. — 4. Rom, XI, 33. — 5. Ps. IX, 5. — 6. Matt. XXIII, 29.

 

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servi le même Dieu véritable, qui de leur part est l'objet d'une négation blasphématoire et sacrilège. Et cependant il n'est pas douteux que l'Apôtre met en opposition l'une avec l'autre, la promesse faite à Abraham et la loi donnée par Moïse. N'écrit-il pas aux Romains : « Ce n'est point par la loi que doit s'accomplir la promesse faite à Abraham ou à sa race, de lui donner le monde tout enlier pour héritage, mais par la justice de la foi. Car si ceux qui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi devient inutile et les promesses de Dieu sans effet. Car la loi produit la colère ; en effet, lorsqu'il n'y a point de loi, il n'y a pas de prévarication de la loi (1) » . Cette promesse faite à Abraham ne prouve-t-elle pas avec la dernière évidence que ce n'est pas par la loi que les hommes deviennent les héritiers de Dieu, mais par la promesse? Qu'importe du reste que ceci ne soit pas en faveur de la loi ? Nous lisons également dans l'épître aux Galates : « Mes frères, je me servirai de l'exemple d'une chose humaine et ordinaire : Lorsqu'un homme a dûment fait un contrat, personne ne peut ni le casser ni y ajouter. Or, les promesses de Dieu ont été faites à Abraham et à sa race; l’Ecriture ne dit pas : A ceux de sa race, comme si elle en eût voulu marquer plusieurs, mais : A sa race, c'est-à-dire à l'un de sa race, qui est Jésus-Christ. Je veux dire que du moment que Dieu a fait une alliance et l'a confirmée, la loi qui n'a été donnée que quatre cent trente ans après, n'a pu la rendre nulle ni anéantir la promesse. Car si c'est par la loi que l'héritage nous est donné, ce n'est donc plus par la promesse; or, c'est par la promesse que Dieu l'a donné à Abraham. Pourquoi donc la loi? Elle a été établie pour faire reconnaître les transgressions jusqu'à l'avènement de ce Fils d'Abraham, auquel la promesse avait été faite (2) ». Je ne sais si ces ennemis déclarés de la loi qu'ils ne connaissent pas, peuvent trouver dans l'Évangile ou dans les écrits apostoliques, un passage aussi contraire à la loi, que celui que nous venons de citer au sujet des promesses faites à Abraham. Si donc ils haïssent la loi, du moins qu'ils aiment Abraham.

XXXII. Mais ils s'en gardent bien. En effet, ce patriarche des nations, dans lesquelles nous voyons l'accomplissement fidèle des promesses

 

1. Rom. IV, 13-15. — 2. Gal. III, 15-19.

 

qui lui furent faites, ils ne craignent pas de l'accuser du crime de fornication. En fallait-il davantage pour que notre adversaire dût se ranger au nombre de ceux dont l'Apôtre a dit : « L'Esprit de Dieu déclare ouvertement que, dans les temps à venir, quelques-uns abandonneront la foi pour suivre des esprits d'erreur et des doctrines diaboliques, enseignées par des imposteurs pleins d'hypocrisie, dont la conscience est noircie de crimes, et qui interdiront le mariage (1)? » On ne voit nulle part qu'Abraham se soit souillé dans l'adultère. Il aima sa servante, mais ce ne fut pas par un instinct de lubricité, puisqu'il la reçut des mains mêmes de son épouse, laquelle, frappée jusque-là de stérilité, se crut libre de disposer de son droit et voulut avoir des enfants de son mari, quoique d'une autre alliance (2). Le libertinage n'est donc pour rien ici; on ne doit y voir que le désir de la postérité. Ce même Abraham, parvenu à la vieillesse la plus décrépite, ne trouve pas même grâce devant notre adversaire qui l'accuse de fornication, parce qu'après la mort de Sara il prit une autre épouse (3). En supposant même qu'il n'y ait dans ce fait aucun mystère caché, je dis qu'Abraham dût en agir ainsi quand il n'aurait eu d'autre but que de confondre à l'avance ces. hérétiques qui, contrairement à la doctrine de l'Apôtre, condamnent comme un crime le second mariage après la, mort de la première épouse. Tertullien lui-même est tombé dans cette erreur. Mais puisque, dans les lettres apostoliques, notre adversaire trouve un si grand nombre de passages à opposer à la loi donnée par Moïse et à l'Ancien Testament; qu'il cherche donc dans l'Évangile une accusation formulée contre Abraham, il n'en trouvera aucune. Partout où son nom apparaît dans les livres du Nouveau Testament, il est environné d'honneur et de gloire. Le Sauveur va jusqu'à dire aux Juifs : « Si vous êtes les enfants d'Abraham, accomplissez donc les oeuvres d'Abraham (4) ». Blasphémer Abraham, c'est donc blasphémer Jésus-Christ, qui a rendu d'Abraham un témoignage aussi éclatant.

XXXIII. Que notre adversaire nous dise dans laquelle des cinq catégories de personnes dont il a parlé, on doit ranger l'Apôtre pour avoir ainsi prodigué ses éloges à Abraham?

 

1. I Tim. IV, 1-3. — 2. Gen. XVI, 2-4. — 3. Id. XXV, 1. — 4. Jean, VIII, 39.

 

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Le mettra-t-on avec ceux qui étaient sans loi, et au milieu desquels il a dû se poser comme étant lui-même sans loi; mais ces hommes ne connaissaient pas Abraham. II aurait dû leur faire plutôt le panégyrique de quelque grand personnage grec ou romain, ou de quelque philosophe; quant à Abraham, le père d'une nation étrangère, ses moeurs, ses rites, sa postérité étaient pour eux quelque chose d'entièrement inconnu. Le placer, avec les Juifs, soutenir qu'il s'est fait juif comme ceux qui étaient sous la lori, est-ce possible, quand on lui entend dire que ce n'est pas par la loi qu'ils sont les héritiers de Dieu; que la loi produit la colère; que la loi a été établie pour juger le nombre des prévarications? Des hommes qui mettaient toute leur gloire dans la loi, pouvaient-ils entendre sans frémir un semblable langage? Dira-t-on que l'Apôtre se faisait faible pour parler aux faibles, et pour mieux les tromper en semblant ne leur donner que le lait de la doctrine? Mais alors, pourquoi troubler le repos dont ils jouissaient an sein des ombres anciennes? pourquoi leur dire : « Moi, Paul, je vous déclare que si vous recevez la circoncision, Jésus-Christ ne sera pour vous d'aucun avantage (1) ? » Dira-t-on qu'il appartenait à la cinquième catégorie, à celle des parfaits auxquels il enseignait la sagesse, et qui étaient les seuls qu'il s'abstenait de tromper? Mais alors, comment notre adversaire ose-t-il encore se délivrer le brevet de perfection, quand il blasphème Abraham, comblé des plus grands éloges par l'Apôtre, surtout à l'occasion de ses deux fils, celui de la servante et celui de la femme libre? S'il s'indigne devant l'Ancien Testament avec Ismaël, qu'il accorde donc toutes ses complaisances au Nouveau Testament avec Isaac.

XXXIV. Alléguera-t-il, contre l'Apôtre, la chaire de pestilence ? disputera-t-il sur la qualité des figures ? soutiendra-t-il que l'Apôtre n'aurait pas dû chercher dans des choses honteuses la figure de choses honnêtes ? Mais quoi ! il proclame honteuses les relations conjugales d'Abraham avec Sara son épouse, en qui le Docteur des nations voit la figure de notre mère, l'éternelle Jérusalem (2) ! Mais cette parabole assombrit le front et crispe le visage de notre docteur de pestilence ; que doit-il devenir, quand il entend le même Apôtre parler en ces termes de l’homme et de la

 

1. Gal. V, 2. — 2. Id. IV, 22-26.

 

femme : « Ils seront deux dans une seule chair » ; puis ajouter aussitôt . « Ce sacrement est grand, mais je dis en Jésus-Christ, et dans son Église (1)?» N'est-il pas à regretter que dans la connaissance de ces sacrements, c'est-à-dire de ces signes sacrés, et dans ces règles de convenance et d'honnêteté dont le langage ne devrait jamais se départir, l’Apôtre se soit montré d'une habileté si inférieure à celle de notre adversaire? Que ce dernier se retire avec ses pareils qui s'écriaient : « Ce discours est dur, et qui peut l'entendre (2)? » Pour nous, écoutons avec respect, et comprenons que les deux Testaments sont figurés dans les deux fils d'Abraham et dans ses deux épouses. C'est ainsi, quoi qu'en disent nos adversaires, que dans les deux qui deviennent une seule chair, nous ne voyons aucune inconvenance à trouver l'image de l'union de Jésus-Christ et de son Église; de même c'est avec joie que nous entendons Jésus-Christ, le médiateur entre Dieu et les hommes, nous promettre son corps à manger et son sang à boire; c'est avec joie surtout que nous le recevons dans le sacrement de son amour, quoiqu'il paraisse plus horrible de manger la chair humaine que de l'immoler, et de boire le sang humain que de le verser. Il suit delà que dans toutes les Écritures, le parti qui seul nous paraît sage, c'est d'accepter toutes les réalités ou .toutes les figures, en les interprétant selon les règles immuables d'une foi vive et certaine; et, si nous avons du mépris, c'est pour cet auteur qui ne sait même pas ce qu'il dit, qui ne comprend pas ce qu'il lit, et malgré son évidente incapacité, se mêle de traiter des figures. Puisqu'il soutient que chaque chose doit être représentée par des figures qui lui conviennent, pourquoi donc se sert-il d'encre noire pour écrire le nom de,Dieu, au lieu de se servir d'un or éclatant; car: « Dieu est la lumière, et il n'y a en lui aucunes ténèbres (3)? » Cependant voilà l'homme qui soutient que l'Apôtre, pour se mettre à la portée des faibles et des imparfaits, a eu recours à une multitude de paroles fausses et con. damnables, et cela, parce qu'il a montré dans ses lettres, par les témoignages qu'il en a extraits, que la loi et les Prophètes méritent toute notre vénération, et sont réellement des écritures inspirées de Dieu. Il ne voit donc pas que si l'on appliquait son système à tous

 

1. Ephés. V, 31, 32. — 2. Jean, VI, 61. — 3. Jean, I, 5.

 

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les anciens livres révélés de Dieu, il n'en est pas un seul qui ne méritât d'être interdit sous le vain prétexte de paroles inconvenantes. Que quelqu'un lui oppose le même raisonnement et lui dise : Tout ce qui vous choque dans la loi et les Prophètes est complètement faux, mais l'Esprit-Saint ne l'a pas moins inspiré, en considération des faibles et des imparfaits. Qu'aurait-il à répondre? Qu'il avoue donc que s'il est une règle d'interprétation qui soit fausse, c'est la sienne, et que c'est contre lui que se tourne le glaive qu'il fait scintiller dans sa main folle et inexpérimentée.

XXXV. Je crois avoir suffisamment répondu aux accusations vaines et sacrilèges de notre adversaire, aussi vain lui-même qu'il est sacrilège. J'ai parlé du début de la Genèse, de la création de la lumière; du jour et du soleil; du but qui a présidé à la création de l'homme; du péché d'Adam, de la naissance de l'homme; de la séduction du serpent; de la malédiction de l'homme et de l'arbre de vie; du repentir en Dieu; du déluge; de l'arc-en-ciel; de l'endurcissement du coeur de Pharaon ; de, l'esprit de mensonge selon le prophète Michée ; du passage d'Isaïe où nous lisons: «. J'ai engendré et élevé des fils», sauf à leur dire plus loin: Enfants coupables, race perverse » ; de cet autre passage du même prophète : « Je suis le Dieu faisant les biens et créant les maux » ; de l'extermination du peuple, par l'ordre de Moïse; de la malédiction qui paraissait une honte., aux yeux de notre adversaire; de la prétendue cruauté de Dieu; de la jalousie méchante que David semble attribuer à Dieu; du regret que Dieu éprouve d'avoir élevé Saül à la royauté; de l'esprit de Moïse et de la calomnie avec laquelle on soutient qu'aux yeux de l'Apôtre, les écrits de Moïse ne sont que des fables vieillies. J'ai parlé aussi d'Abraham; des enfants du grand-prêtre Héli ; des sacrifices qui, dit-on, n'étaient offerts qu'aux démons; des Prophètes de Dieu, dont on nie l'existence avant Jésus-Christ; de la prétendue confusion que la loi fait de l'âme avec le sang; du Dieu que servait Moïse et que l'on prétend n'avoir pas été le Dieu véritable; des différentes catégories de personnes auxquelles l'Apôtre est accusé d'avoir enseigné des choses mensongères. Pour traiter ces questions, je n'ai pas suivi l'ordre que notre adversaire a mis dans ses attaques; je me suis entièrement abandonné à l'enchaînement de la discussion.

XXXVI. Après cette multiplicité de matières, notre auteur intitule ainsi le chapitre suivant : « Discernement des esprits de malice et de bonté »; puis, à l'aide de courtes sentences, il distribue largement les louanges à Jésus-Christ, et les accusations au Dieu de la loi. Voici ses paroles : « Pourquoi donc, mon frère, ne quitterions-nous pas l'iniquité de nos anciennes erreurs? pourquoi ne fixerions-nous pas nos regards sur Jésus-Christ, le Dieu véritable et suprême, au lieu de les fixer sur le prince de ce siècle, sur le Créateur de ce monde, où on nous a si souvent enseigné que nous sommes comme en pèlerinage ? Contemplons ce Dieu pieux et doux qui, pour nous montrer que nous sommes de sa race, nous a appelés la lumière du monde ; mais couvrons de mépris ce Dieu qui, selon les Ecritures judaïques, ne nous assigne qu'une origine terrestre, et nous fixe notre fin sur la terre. Contemplons Celui qui, nous appelant ses frères, nous invite à comprendre et à goûter les choses divines, et non pas Celui qui ne nous permet pas même le sens de la connaissance et du discernement ». Il continue encore longtemps sur ce ton.

XXXVII. Pour répondre à ce passage de son livre, voici l'exhortation que je vous adresse Contemplons Jésus-Christ, le Dieu véritable et suprême, Fils unique du Dieu souverain et véritable ; il est, non pas le méchant prince de ce siècle, mais le Créateur du ciel et de la terre, et il nous oblige à passer comme des pèlerins notre vie temporelle dans cette misérable mortalité. Contemplons ce Sauveur miséricordieux et doux, qui par sa grâce nous a accordé ce que nous n'avions pas par nature, la gloire d'être ses frères. Car c'est lui, et non un autre qui, selon les saintes Ecritures, nous a formé un corps terrestre et nous a donné, par la puissance de son souffle divin, une âme spirituelle; c'est lui qui est le Créateur du corps et de l'âme, mais il n'a engendré ni le corps ni l'âme de sa propre substance. Il nous ordonne et nous fait la grâce de voir et de goûter les choses divines. Car c'est lui, et non un autre, qui nous a prévenus de ne pas acquérir par le péché l'expérience du bien et du mal. Il nous appelle à l'immortalité et nous promet le

 

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royaume céleste. Car c'est lui, et non un autre, qui après notre péché nous a retiré la promesse du bonheur éternel, et nous a imposé comme châtiment le labeur terrestre. Il nous impose le devoir, non pas de tout connaître, mais de savoir les choses utiles; et s'il est une science qu'il nous ait interdite, ce n'est pas celle qui s'acquiert par la justice, mais celle qui résulte de l'expérience que nous acquérons par le péché; aussi par sa miséricorde nous a-t-il arrachés à l'erreur qui nous donnait la mort. Car c'est lui, et non un autre, qui nous a condamnés à mourir, non pas pour nous punir d'avoir cherché la sagesse, mais pour nous punir d'avoir péché. Il nous exhorte à mépriser nos propres richesses, ou plutôt à en réunir dans un lieu plus sûr (1). Car c'est lui, et lui seul qui, se montrant le souverain Maître non-seulement des choses célestes, mais aussi des biens terrestres, distribue ou retire les biens temporels aux impies pour les punir et pour les éprouver. Il pardonne aux pécheurs convertis. Car c'est lui aussi, et lui seul, qui punit les crimes des parents pervers, jusqu'à la troisième ou la quatrième génération de leurs enfants. Il pardonne, non pas à tous indistinctement, mais à ceux qu'il a prévus et prédestinés. Car c'est lui, et non un autre qui, pour inspirer du mal une horreur plus profonde; a souvent frappé de la mort, non pas spirituelle, mais corporelle, ceux mêmes qui n'étaient pas coupables, afin que leur mort corporelle, inévitable d'ailleurs, tournât à la glorification de la Providence divine et à l'affermissement d'une sage discipline. Au lieu de nous interdire d'une manière absolue toute espèce de colère, il nous a commandé de nous enflammer d'indignation, mais de ne pas pécher. Car c'est lui, et lui seul, qui ne cherche pas les occasions de se venger, mais qui sait se venger quand il en a le motif. Il nous recommande de ne pas user de serment; car nous pouvons nous tromper, et nous devons nous mettre en garde contre le parjure. Et pourtant c'est lui, et lui seul qui, pour mieux affirmer la vérité aux yeux des incrédules, n'a pas hésité à l'appuyer de toute l'autorité du serinent, quand il l'a jugé nécessaire, et il s'est pris lui-même à témoin pour imiter l'homme qui jure sur le témoignage de son semblable. Il nous a ordonné de nous attacher inviolablement à la

 

1. Matt. VI, 19, 20.

 

foi d'une parole véritable. Car c'est lui, et lui seul, qui opère des changements, non pas dans sa volonté, mais dans les choses qui lui plaisent. Il nous enseigne le chemin de la vérité. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui ne trompe jamais les siens par de fallacieuses promesses. Il nous ordonne de nous rendre irréprochables dans notre conduite, Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui n'a jamais eu besoin ni de se reprocher quoi que ce soit, ni de s'en repentir; si quelquefois il a opéré des changements dans le cours des choses naturelles, ces changements il les avait pré. vus de toute éternité; et s'il nous parle de ses regrets, c'est qu'il lui plaît d'emprunter notre langage humain. Lui aussi, même dans l'Evangile, nous apprend à redouter le courroux de Dieu. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui, sous le nom de colère ou d'indignation, se montre non pas victime d'un trouble de l'âme, mais animé d'un juste désir d'infliger au crime le châtiment qu'il mérite. Il défend, aux hommes, non pas de se nuire les uns aux autres, mais de se nuire injustement, Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui, par l'intermédiaire des hommes ou des anges, a frappé de mort ceux qu'il a voulu, ou les a terrifiés par la rigueur de ce châtiment. Il nous a appris à ne jeter sur une femme aucun regard de concupiscence (1). Car c'est lui qui a dit dans la loi : « Vous ne convoiterez point (2) »; sans commander les septièmes noces, il a permis les mariages légitimes dans le but de pro. pager le genre humain. Non-seulement il n'a pas permis les mariages entre les pères et leurs filles, mais il a déclaré ces mariages incestueux. Il nous a enseigné qu'après la rénovation intérieure de l'âme et la résurrection des corps, il n'y aurait plus de mariage; dans l'éternel bonheur tous les élus seront comme des anges. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui a uni légitimement l'homme et la femme pour la propagation de la famille humaine, et il a déclaré dans le Nouveau Testament que même les secondes noces sont permises. Quand un mari mourait sans enfant, il ordonnait au frère du défunt d'épouser la veuve, non pas dans le but d'exciter la convoitise, mais par un pur sentiment d'affection. Quant aux mariages des pères avec leurs filles, il les a défendus d'une manière absolue. Il nous a ordonné de fouler

 

1. Matt. V, 28. —  2. Exod. XX, 17.

 

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spirituellement aux pieds toute espèce de serpents.Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui, pour mieux faire comprendre à son peuple infidèle que le péché, comme un poison invisible, donnait la mort à l'âme, lui envoya des serpents visibles, et figura à leurs yeux la mort des âmes par la mort des corps. Il a dit: « Donnez l'aumône et vous serez purifiés de toutes vos iniquités (1) ». Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui a emprunté le langage des Prophètes pour nous révéler des vérités semblables. Aussi il n'a pas demandé que les premiers-nés des enfants des hommes lui fussent immolés, mais consacrés; annonçant ainsi le premier-né d'entre les morts, dans lequel nous devons trouver notre délivrance de la mort éternelle. Il nous a appris à préférer les aliments incorruptibles aux nourritures corruptibles. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui a voulu que des sacrifices dont il n'avait pas besoin lui fussent offerts, pour servir d'ombre et de figure au sacrifice véritable ; et quand des sacrilèges se commettaient, pour sauver la rigueur de la discipline, il les punissait par la mort corporelle, mille fois plus douce que les supplices éternels de l'enfer. Sans condamner les richesses terrestres, il nous a appris à leur préférer les richesses spirituelles et célestes. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui fait les riches en leur accordant par bienveillance et libéralité, et qui fait aussi les pauvres en leur refusant dans sa justice ce qu'ils n'ont pas, ou en les privant de ce qu'ils possèdent. Il nous a ordonné de prier pour nos ennemis. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui, loin de commander aux parents d'immoler de leurs propres mains leurs enfants en son honneur, en a formulé la défense explicite dans la loi. Il commande de faire du bien à tous, sans aucune acception des personnes. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui, à différentes reprises, a sans doute ordonné de tuer les hommes, sans distinction d'âge ni de sexe; mais qui sait quelle compensation il leur a offerte après la mort? qui sait même quel effet salutaire leur mort a produit sur les vivants, soit en les portant au bien, soit en les frappant de terreur à la vue de leurs crimes? Il nous ordonne de supporter les outrages avec calme et de les pardonner. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui a fixé comme châtiment, oeil

 

1. Luc, XI, 41.

 

pour oeil, dent pour dent, afin d'empêcher les hommes de porter la vengeance au-delà de l'outrage.Voilà pourquoi il a été dit de la sagesse de Dieu, qu'elle porte sur la langue la loi et la miséricorde. Comment, en effet, pourrions-nous remettre sciemment les dettes à ceux qui nous offensent, si la loi elle-même ne nous faisait connaître ce qu'ils nous doivent? Du sein de la gloire qui l'environne, il s'est humilié, pour nous convertir, jusqu'à se faire homme, et s'est entretenu avec les hommes. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui a parlé aux premiers Patriarches; et tout en attestant sa divinité une et indivisible, leur a révélé la Trinité et la distinction des personnes. Il a ordonné aux Apôtres de donner gratuitement ce qu'ils avaient reçu gratuitement ; toutefois, en leur assurant leur subsistance, il leur a défendu de porter avec eux une seconde tunique : « Car tout ouvrier est digne de sa récompense (1) »; annonçant ainsi que ceux qui prêchent l'Evangile doivent vivre de l'Evangile (2). Cependant il déclare que l'on doit offrir à Dieu des présents, car s'il n'a besoin de quoi que ce soit, il accorde toujours plus qu'on ne lui offre. Il est en effet le Dieu des Prophètes, qui défend d'user de présents pour influencer l'impartialité des juges; et cependant il agrée lui-même les présents qui lui sont offerts, afin d'enrichir les âmes que la piété rend généreuses à son égard. Il a guéri un malade le jour du sabbat, pour montrer que les jours prédits par le Cantique des cantiques étaient arrivés, et que les ombres devaient disparaître (3). Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui ordonna de lapider le malheureux qui fut trouvé ramassant du bois le jour du sabbat, parce qu'il ne savait pas faire la distinction des deux Testaments, et qu'il montrait contre la loi de Dieu un mépris orgueilleux et impie ; il fut puni de la mort corporelle; mais, outre que tout homme doit la subir. un peu plus tôt, un peu plus tard, le châtiment de cet homme fut un puissant moyen d'assurer l'obéissance de ceux qui en furent les témoins, et qui durent trembler de mériter pour eux-mêmes cette justice rigoureuse. Il déclare qu'il n'est descendu sur la terre que pour sauver les hommes. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui, par un juste jugement, frappe d'endurcissement ceux qu'il lui plaît; il est dit de lui dans

 

1. Matt. X, 8, 10. — 2. I Cor IX, 14. — 3. Cant. II, 17.

 

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l'Evangile, « qu'il est venu au jugement », non-seulement « afin d'ouvrir les yeux à ceux qui ne voient pas », mais aussi « afin que ceux qui voient soient frappés d'aveuglement (1) ». Il nous a imposé les commandements de la vie éternelle. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui a donné des préceptes saints, justes et bons, et cependant ces préceptes devaient être, non pas un principe de vie, mais un principe de mort pour les orgueilleux qui, au lieu d'implorer le secours de sa grâce, mettraient en eux toute leur confiance. Ce n'est pas d'eux, en effet, que l'Apôtre a dit: Ils étaient « la bonne odeur de Jésus-Christ, soit à l'égard de ceux qui se sauvent, soit à l'égard de ceux qui se perdent; aux uns, une odeur de vie qui les fait vivre; aux autres, une odeur de mort qui les fait mourir (2) ». Il s'est montré le salut des malades, rendant la marche aux boiteux, la langue aux muets, l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles. Car c'est lui, le Dieu des Prophètes, qui non-seulement guérit miséricordieusement ces maladies, mais encore les envoie sous l'inspiration de sa justice souveraine. Ne serait-ce pas une impiété révoltante de soutenir que ce Dieu est bon, tandis que Jésus-Christ est mauvais, en alléguant que la verge d'Aaron, bois aride et sans racine, a poussé des fleurs et des fruits, tandis que Jésus-Christ a frappé de malédiction et desséché l'arbre stérile qu'il rencontra sur son chemin?

XXXVIII. Notre auteur soutient, au contraire, que le Père de la paix et de la charité, n'est pas le même que le Dieu de la guerre et de la fureur. Le Dieu de la paix, c'est Jésus-Christ ; l'auteur de la guerre, c'est le Dieu de la loi et des Prophètes. Mais alors pourquoi ne pas soutenir que Jésus-Christ se met en contradiction avec lui-même, ou plutôt qu'il y a deux Christs opposés l'un à l'autre; l'un disant « Je vous donne la paix (3) » ; l'autre : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive (4) ? » Cette observation est d'autant plus juste que notre adversaire soutient qu'on ne doit pas chercher de figure dans les choses mauvaises, pour exprimer des choses bonnes en elles-mêmes. Il ajoute que dans ses deux dieux différents, l'un est coupable d'inceste et d'adultère, tandis que l'autre

 

1. Jean, IX, 39. — 2. II Cor. XV, 16. — 3. Jean, XII, 27. — 4. Matt. X, 34.

 

enseigne la chasteté et l'innocence; le premier c'est le démon ; quant au second, qu'il sache que le Dieu des Prophètes s'est montré aussi désireux que Jésus-Christ d'enseigner la chasteté et l'innocence. En effet, le Dieu des Apôtres n'est autre que le Dieu des Prophètes; ceux-ci sont venus les premiers dans l'ordre des temps, mais ils n'ont avec les Apôtres qu'une seule et même foi. C'est donc le même Dieu qui dans les deux Testaments est l'auteur des bonnes actions, des prières ferventes et des sacrifices religieux.

XXXIX. Voyez comment il prouve que les maladies des corps humains sont l'œuvre, non pas de Dieu, mais du démon. Rappelant la guérison d'une femme de l'Evangile, il nous fait remarquer que le Sauveur déclare que le démon l'avait tenue enchaînée pendant dix-huit ans; voilà pourquoi elle était courbée et ne pouvait marcher droite (1). J'avoue que Satan est toujours animé du désir de nuire, mais peut-il donc nuire s'il n'en a reçu le pouvoir du Tout-Puissant? La réponse à cette question se trouve claire et évidente dans le livre de Job, mais ce livre n'est pas reçu par notre auteur. Alors, qu'il ouvre l'Evangile et il verra que les esprits immondes, avant de se précipiter sur les pourceaux, ont dû y être autorisés par le Sauveur qui aurait pu assuré ment les reléguer au fond de leurs abîmes (2). Jésus-Christ ne voulait-il pas nous enseigner que si les démons, par leur propre puissance, ne peuvent pas nuire à des animaux, à plus forte raison n'ont-ils de pouvoir sur les hommes qu'autant que Dieu veut bien leur es accorder ? Quand il leur donne ce pouvoir, c'est en vertu des secrets de son infinie justice, mais jamais il n'est injuste quand il leur permet de nuire.

XL. Ce que l'Apôtre a dit de la venue et de l'orgueil impie de l'antéchrist, notre adversaire voudrait nous en faire faire l'application au Dieu des Prophètes. Mais alors il avoue donc que le temple de Jérusalem était réelle. ment le temple du vrai Dieu, car ce serait dans ce temple que l'Apôtre aurait annoncé que viendrait s'asseoir l'homme de péché, le fils de la perdition qui s'opposera à Dieu et s'élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu (3). En effet, c'est dans le temple du vrai Dieu que cet antéchrist doit venir s'asseoir; et on peut bien associer à l'antéchrist celui

 

1. Luc, III, 11-16. — 2. Matt. VIII, 31, 32. — 3. II Thess. II, 3,4.

 

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qui, tout en voulant paraître chrétien et porter le nom de Jésus-Christ, qui est le nom de Dieu, s'élève contre Jésus-Christ. Sans doute il n'est pas cet antéchrist plus puissant que tous les autres, mais il est du nombre de ceux dont saint Jean a dit : « Maintenant beaucoup d'antéchrists sont apparus (1) ». Il parlait de ces hérétiques qui s'étaient levés du temps même des Apôtres. Quelque temps après l'ascension de Jésus-Christ au ciel, apparaît Simon le magicien, dont le baptême nous est raconté dans les Actes des Apôtres (2). Il laissa quelques disciples qui formèrent école et se succédèrent sans interruption. Le quatrième qui parut fut Basilide, qui, le premier, osa soutenir que le Dieu adoré par le peuple juif n'était point le Dieu véritable. Après eux on vit apparaître Carpocrate, qui nia que Dieu fût le créateur du monde visible; il attribuait cette création à certaines puissances des démons; il niait aussi que Dieu fût l'auteur de la loi donnée par Moïse. Cerdon vint ensuite; c'est lui qui, le premier, affirma l'existence coéternelle de deux dieux, l'un bon et l'autre mauvais ; son hérésie fut de beaucoup antérieure à celle des Manichéens, dont les erreurs causent aujourd'hui un si grand scandale. Cerdon eut pour disciple Marcion ; et Apelle enseigna la même doctrine. Vinrent ensuite les Patriciens, disciples d'un certain Patricius, qui se montrèrent également les ennemis déclarés des livres de l'Ancien Testament. Tous s'insurgent contre le Dieu de la loi et des Prophètes, c'est-à-dire contre le Dieu véritable qui a créé le monde. Je crois que notre auteur partage cette hérésie, car il ne me paraît pas être manichéen.

XLI. Mais qu'importe à quelle hérésie il appartienne, lui ou ce Fabricius dont il se fait gloire d'être le disciple ? Quant à son livre, je crois y avoir suffisamment répondu. C'est en effet dans ce volume, qu'il a dû jeter tout le feu de sa fureur, car les blasphèmes y pullulent, les malédictions et les outrages les plus impies y sont lancés contre Dieu avec une abondance qui étonne. Il eût été long de couper tous les rameaux, mais avant tout il fallait enlever les racines. Si donc il vous souvient de ce que j'ai écrit contre le manichéen Faustus et contre Adimantus, qui se flattait d'avoir été le disciple de Manès lui-même, vous devez reconnaître qu'un grand nombre des arguments

 

1. Jean, II, 18. — 2. Act. VIII, 13.

 

que j'exposais, peuvent ici encore recevoir leur application immédiate. Peut-être même qu'en relisant ces traités, j'aurais pu me dispenser de composer le présent ouvrage, ou, au moins, de lui donner de si grands développements.

XLII. A la fin de son livre, notre adversaire se félicite dans son erreur du petit nombre de ses adeptes, parce que, dit-il, la sagesse ne se trouve jamais que dans le petit nombre. N'oublions pas que tous les hérétiques qui se sont attaqués à l'Eglise catholique, laquelle se . répand avec une fécondité merveilleuse sur toute la face de la terre, ont toujours élevé en leur faveur cette orgueilleuse prétention.Tous se glorifient de leur petit nombre, et cependant ils ne laissent pas de chercher à séduire les multitudes. Mais à peine le livre terminé, il nous annonce le début d'un autre ouvrage, composé peut-être par le même auteur, mais qui certainement est le reflet des mêmes erreurs. La discussion engagée tendait à prouver que la chair a été créée par un autre que par Dieu; quelques développements sont apportés à l'appui de cette thèse, puis le travail s'arrête subitement. L'auteur ou l'écrivain s'est-il trouvé dans l'impossibilité d'accomplir sa tâche ? Je l'ignore. Du reste, en réfutant les Manichéens, j'ai eu bien souvent occasion de stigmatiser la folie de certains hommes qui parlent sans savoir ce qu'ils disent. Enfin, ce que j'ai dit au commencement de cet ouvrage, doit suffire à un lecteur prudent et pieux, pour lui faire conclure que la chair peut être une des oeuvres de Dieu, quoiqu'elle soit par nature inférieure à l'esprit ; que les choses temporelles ne sont pas des maux, quoiqu'on doive leur préférer les biens éternels ; que les biens terrestres ne sont pas à détester, quoiqu'ils soient inférieurs aux biens célestes; que c'est Dieu enfin qui a créé tous les biens, et s'il s'est montré grand dans les biens supérieurs, il ne s'est pas montré petit en créant les biens inférieurs. Quant à l'appendice qui termine cet ouvrage, il est l'oeuvre d'Adimantus, disciple de Manès, et que l'on désigne sous le prénom d'Addas. Déployant donc une ruse véritablement multiforme, il oppose l'un à l'autre les deux Testaments, afin de montrer qu'ils ne peuvent être l'oeuvre d'un seul et même Dieu. J'ai déjoué cette machination perverse dans un opuscule qui, sans doute, se trouve entre vos mains. Toutefois (530) fois j'ai omis de répondre à certaines observations glissées par Adimantus à la fin de son ouvrage; sans doute que d'autres points m'ont paru plus importants, et m'ont fait négliger les observations dont je parle. Je sais bien qu'elles sont en petit nombre; cependant, si Dieu m'en fait la grâce, je les examinerai le plus tôt qu'il me sera possible.

 

Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.

 

 

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