FAUSTE XXXIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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LIVRE TRENTE-TROISIÈME. AUTORITÉ DES ÉVANGILES.

 

Fauste revient encore sur les Patriarches, sur le désaccord entre saint Matthieu et saint Lue, sur le défaut d'authenticité des Ecritures. — Le saint Docteur répond en peu de mots. — Certitude historique. — Saint Matthieu et saint Luc se concilient parfaitement. — Différer n'est pas se contredire. — Conclusion. — Avis aux Manichéens.

 

CHAPITRE PREMIER. SI LES PATRIARCHES HÉBREUX SONT AU CIEL, CE N'EST PAS PAR LEURS MÉRITES. LES PATRIARCHES DES GENTILS Y ONT AUTANT DE DROIT QU'EUX.

CHAPITRE II. DÉSACCORD ENTRE SAINT MATTHIEU ET SAINT LUC, D'APRÈS FAUSTE.

CHAPITRE III. FAUSTE A RAISON DE NE POINT TOUT ADMETTRE DANS DES ÉCRITURES QUI NE SONT PAS AUTHENTIQUES.

CHAPITRE IV. COURTE RÉPONSE A FAUSTE. QUESTIONS OBSCURES.

CHAPITRE V. C'EST BIEN LA VIE DES PATRIARCHES QUI EST LOUÉE DANS L'ÉCRITURE.

CHAPITRE VI. COMMENT SE FONDE LA CERTITUDE HISTORIQUE.

CHAPITRE VII. COMMENT SAINT MATTHIEU ET SAINT LUC PEUVENT SE CONCILIER SUR L'HISTOIRE DU CENTURION.

CHAPITRE VIII. DEUX ÉCRIVAINS PEUVENT DIFFÉRER SUR LE MÊME FAIT SANS SE CONTREDIRE.

CHAPITRE IX. CONCLUSION. AVIS AUX MANICHÉENS.

 

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CHAPITRE PREMIER. SI LES PATRIARCHES HÉBREUX SONT AU CIEL, CE N'EST PAS PAR LEURS MÉRITES. LES PATRIARCHES DES GENTILS Y ONT AUTANT DE DROIT QU'EUX.

 

Fauste. Il est écrit dans l'Evangile : « Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident, et auront place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob (1) ». Pourquoi donc ne recevez-vous pas les Prophètes? — Loin de nous la pensée de porter envie à tout mortel que Dieu regardera dans sa miséricorde et sauvera de l'abîme de perdition. Mais au moins, nous en faisons honneur à la clémence de ce Dieu miséricordieux, et non au mérite d'un homme dont la vie, tu ne saurais le nier, fut peu honorable. Ainsi donc, que les pères des Juifs, Abraham, Isaac et Jacob (si toutefois le témoignage du Christ, que vous citez en leur faveur, est authentique, bien qu'ils aient été très-vicieux, comme en convient à peu près leur arrière-petit-fils, Moïse, ou l'écrivain auteur de l'histoire appelée la Genèse, qui nous a raconté leurs vies si odieuses et si dégoûtantes) ; que ces patriarches, dis-je, soient déjà dans le royaume des cieux, qu'ils habitent dans un séjour auquel ils n'ont jamais cru, qu'ils n'ont point espéré, comme leur histoire le laisse assez voir, soit; pourvu cependant qu'il soit établi et que vous conveniez vous-mêmes qu'il y a une immense distance entre la sombre et douloureuse prison de l'enfer, où ils subissaient la peine de leur mauvaise conduite, et le ciel où ils ont pu parvenir, affranchis par le Christ Notre-Seigneur, en vertu de sa mystérieuse passion, si tant est cependant qu'ils y soient parvenus, comme on l'écrit. Assurément, parce que Notre-Seigneur a délivré un des larrons du haut de sa croix et lui a promis qu'il serait, ce jour même, avec lui dans le paradis de son Père (1), ce n'est pas une

 

1. Matt. VIII, 11. — 2. Luc, XXIII, 43.

 

raison pour être jaloux et porter l'inhumanité jusqu'à trouver mauvais an acte de si grande bonté. Cependant, parce que Jésus a pardonné au larron, nous ne dirons pas pour cela que la conduite et les mœurs des larrons sont dignes d'approbation, pas plus que celles des publicains ou des femmes de mauvaise vie, à qui il a fait grâce de leurs égarements, et dont il a dit qu'ils précéderont les orgueilleux dans le royaume des cieux (1). Il a également absous, malgré les accusations des Juifs, une femme surprise en flagrant délit d'injustice et d'adultère, en lui recommandant de ne plus pécher à l'avenir (2). Si donc il a fait quelque chose de ce genre à l'égard d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qu'il en soit béni ! de telles oeuvres sont dignes de Celui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et les injustes a. Mais une chose me déplaît dans votre manière d'envisager la question : pourquoi vous ne parlez que des patriarches des Juifs, et ne dites pas que les patriarches dès Gentils aient aussi éprouvé les effets de la grâce de notre Libérateur; surtout quand l'Eglise chrétienne est formée de leurs enfants beaucoup plus- que de la race d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Tu dis, il est vrai, qu'ils adoraient les idoles, tandis que ceux-là honoraient le Dieu tout-puissant, et que c'est pour cela que Jésus a pris soin d'eux. Ainsi donc le culte du Tout-Puissant mène en enfer, et celui qui adore le Père a besoin du secours du Fils? Mais c'est à toi à voir. Qu'il soit seulement convenu entre nous que si les patriarches hébreux sont au ciel, ce n'est pas pour l'avoir mérité, mais parce que la clémence divine a triomphé de la force de leurs péchés.

 

1. Matt. XXI, 31. — 2. Jean, VIII, 3-11. — 3. Matt. V, 45.

 

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CHAPITRE II. DÉSACCORD ENTRE SAINT MATTHIEU ET SAINT LUC, D'APRÈS FAUSTE.

 

Cependant, nous doutons que le Christ ait dit cela, à cause de la différence du texte des Evangélistes. Il y en a deux, Matthieu et Luc, qui racontent le fait du centurion dont le serviteur était alors malade, et à l'occasion duquel Jésus paraît avoir prononcé ces paroles, à savoir : qu'il n'avait point trouvé en Israël une aussi grande foi que dans cet homme, qui était cependant gentil et païen ; et cela parce qu'il avait dit qu'il n'était pas digne que Jésus entrât sous son toit, mais qu'il le priait seulement de prononcer une parole et que son serviteur serait guéri. Matthieu seul rapporte que Jésus aurait ajouté : « En vérité, je vous dis que beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et auront place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob, tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures ». Par ce grand nombre qui doit venir, Jésus entend les païens; et il dit cela à cause du centurion, qui était lui-même païen et en qui il avait trouvé une grande foi ; et par les enfants du royaume, il désigne les Juifs, en qui il n'avait pas trouvé de foi. Mais Luc, bien qu'il ait cru nécessaire d'insérer dans son Evangile ce trait, mémorable entre tant d'autres, de la vie du Christ, n'y fait cependant aucune mention d'Abraham, ni d'Isaac ni de Jacob. Et si on dit que c'est parce que Matthieu en avait suffisamment parlé, pourquoi donc a-t-il raconté la conversation avec le centurion, et la guérison du serviteur, puisque l'habile Matthieu en avait aussi dit assez long ? Mais cela est faux. En effet Matthieu, à propos de l'invitation faite à Jésus de venir, dit que le centurion vint lui-même demander la guérison; et Luc, de son côté, ne dit point cela, mais que le centurion envoya des anciens d'entre les Juifs, parce qu'il craignait d'être repoussé en qualité de gentil (on veut que Jésus soit complètement Juif), et que ceux-ci essayèrent de persuader le Sauveur en lui disant que cet homme méritait qu'il fît cela pour lui, parce qu'il aimait leur nation et qu'il leur avait même bâti une synagogue (1) : comme si le Fils de Dieu avait quelque intérêt à ce que les Juifs eussent mérité qu'un centurion leur

 

1. Matt. VIII, 5-13; Luc, VII, 2-10.

 

bâtit une synagogue ! Toutefois Luc ne passe pas absolument cette parole sous silence, dans la crainte, je pense, qu'elle ne se trouve vraie ; mais il la déplace et l'applique à un sujet fort différent, à celui que Jésus traitait quand il dit : « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite; car beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. Lorsque le Père de famille », ajoute-t-il, « sera entré et aura fermé la porte, vous commencerez par vous tenir dehors et par frapper à la porte, en disant: Seigneur, ouvrez-nous. Et, vous répondant, il vous dira : Je ne vous connais pas. Alors vous commencerez à lui dire : Nous avons mangé et bu devant vous, et vous avez enseigné sur nos places publiques et dans nos synagogues. Et il vous dira : Je ne sais d'où vous êtes; retirez-vous de moi, vous tous, ouvriers d'iniquité. Là sera le pleur et le grincement de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac, Jacob et tous les Prophètes entrer dans le royaume de Dieu, et vous chassés dehors ; et il en viendra de l'Orient et de l'Occident, et du Midi et de l'Aquilon, et ils auront place au festin dans le royaume de Dieu (1) ». Que beaucoup seront exclus du royaume de Dieu, pour avoir seulement porté son nom sans faire ses oeuvres, c'est ce que Matthieu n'a pas manqué de dire non plus (2); mais, là, il ne fait aucune mention d'Abraham, d'Isaac ni de Jacob. Luc, à son tour, parle bien du centurion et de son serviteur; mais en cette circonstance il ne dit pas un mot d'Abraham, d'Isaac ni de Jacob; en sorte que, comme il n'est pas possible de constater quand cette parole a été prononcée, rien n'empêche de croire qu'elle ne l'a pas été.

 

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CHAPITRE III. FAUSTE A RAISON DE NE POINT TOUT ADMETTRE DANS DES ÉCRITURES QUI NE SONT PAS AUTHENTIQUES.

 

Nous avons donc bien raison de ne pas écouter, sans jugement et sans motif, des Ecritures si différentes et si peu d'accord entre elles; mais de les étudier, de les collationner et d'examiner dans leur contenu ce que le Christ a pu dire ou n'a pas pu dire. Car vos ancêtres ont intercalé dans les discours du Seigneur bien des choses qui portent son

 

1. Luc, XIII, 24-29. — 2 Matt. VII, 21.

 

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nom, mais ne s'accordent point avec sa foi; surtout parce que ces livres, comme nous l'avons déjà prouvé plus d'une fois, ne sont ni de lui ni de ses Apôtres, mais ont été fabriqués longtemps après son ascension, sur des bruits vagues et des opinions, par je ne sais quels demi-Juifs qui ne s'accordent pas même entre eux, mais qui, en inscrivant partout sur leurs oeuvres les noms des Apôtres ou de ceux qui paraissaient avoir été disciples des Apôtres, leur ont faussement attribué leurs erreurs et leurs mensonges. C'est à toi à voir. Je ne veux point, comme je l'ai déjà fait, trop disputer avec toi sur ce chapitre. Je suis suffisamment à l'abri sous la proposition que j'ai émise plus haut et qu'il vous est impossible de contester, à savoir : qu'avant l'avènement de Notre-Seigneur tous les Patriarches et les Prophètes d'Israël étaient enfermés, selon leurs mérites, dans les ténèbres de l'enfer. Or, si le Christ les en a tirés pour les ramener au sein de la lumière, en quoi cela diminue-t-il l'horreur que leur vie doit inspirer? Car ce que nous haïssons et repoussons en eux, ce n'est pas qu'ils aient existé, c'est-à-dire qu'ils aient été hommes, mais qu'ils aient été tels, c'est-à-dire méchants; ce n'est pas ce qu'ils sont maintenant, c'est-à-dire purifiés, mais ce qu'ils ont été jadis, c'est-à-dire impurs. En tous cas, et de quelque manière que vous preniez la chose, ce chapitre ne nous contrarie aucunement, puisque, s'il est vrai, nous y voyons avec bonheur la miséricorde et la bonté du Christ; et s'il ne l'est pas, le crime en retombe sur ses auteurs. Mais dans les deux hypothèses, nous sommes en sûreté, comme toujours.

 

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CHAPITRE IV. COURTE RÉPONSE A FAUSTE. QUESTIONS OBSCURES.

 

Augustin. En sûreté, misérable ! comment serais-tu en sûreté, toi qui prétends haïr les Patriarches parce qu'ils sont impurs, et qui déplores encore l'impureté de ton dieu? Du moins tu accordes qu'après l'avènement du Sauveur, ces Patriarches ont été purifiés et placés dans l'heureux séjour du repos, tandis que votre dieu, même après l'avènement du Sauveur, est encore gisant dans les ténèbres, plongé dans tous les crimes, mêlé à toutes les impuretés; en sorte que, non-seulement ces hommes ont mieux valu que votre dieu pendant leur vie, mais qu'ils ont été plus heureux que lui dans leur mort. D'autre part, quels séjours habitaient les justes morts avant l'incarnation du Christ, et la passion du Sauveur les a-t-elle fait passer à un état meilleur, ceux qui non-seulement avaient cru qu'il viendrait, qu'il souffrirait, qu'il ressusciterait, mais qui l'avaient même annoncé, comme il le fallait, par inspiration prophétique : ce sont des questions qui ne peuvent s'éclaircir que par les saintes Ecritures, si tant est que cela soit possible, et non point se décider sur les téméraires opinions des premiers venus, et encore moins sur les assertions perverses d'une hérésie exécrable et si éloignée de la vérité. C'est en vain que Fauste use de détours pour faire luire l'espérance qu'un jour on pourra obtenir, après la mort, ce qu'on ne se sera point mis en peine de mériter pendant la vie. Il serait heureux pour vous de renoncer à cette erreur, pendant que vous vivez, de connaître et d'embrasser la vérité de la foi catholique. Autrement, ce que l'injuste se promet lui fera complètement défaut, quand les menaces que Dieu lui fait commenceront à s'accomplir.

 

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CHAPITRE V. C'EST BIEN LA VIE DES PATRIARCHES QUI EST LOUÉE DANS L'ÉCRITURE.

 

J'ai déjà dit tout ce que je croyais devoir dire sur la vie des Patriarches, en réponse aux calomnies de Fauste. Evidemment ce n'était point aux Patriarches corrigés à la mort, ou justifiés après sa passion, que le Christ rendait témoignage, quand il disait aux Juifs que, s'ils étaient enfants d'Abraham, ils devaient faire les oeuvres d'Abraham; que ce même Abraham avait désiré voir son jour, qu'il l'avait vu et s'était réjoui (1), et que c'était dans son sein, c'est-à-dire dans je ne sais quelle grande et mystérieuse profondeur du repos bienheureux, que les anges avaient transporté ce pauvre, affligé, méprisé par un riche orgueilleux (2). Que dirai-je de l'apôtre Paul ? Est-ce Abraham justifié après sa mort qu'il loue d'avoir cru avant d'être circoncis, ce qui lui fut imputé à justice (3), et qu'il estime, lui, au point de dire que c'est pour cela seulement, pour avoir suivi les traces de sa foi, que nous sommes devenus ses enfants, nous qui n'étions point sa postérité selon la chair ?

 

1. Jean, VIII, 39, 56. — 2. Luc, XVI, 23. — 3. Rom. IV, 3.

 

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CHAPITRE VI. COMMENT SE FONDE LA CERTITUDE HISTORIQUE.

 

Mais que puis je faire avec vous, que l'iniquité rend tellement sourds aux témoignages des Ecritures, que tout ce qu'on peut en produire contre vous, vous l'attribuez, non plus à l'Apôtre, mais à je ne sais quel faussaire qui l'aurait écrit sous son nom? La doctrine des démons que vous prêchez est tellement éloignée de la doctrine chrétienne, que vous ne pouvez la défendre sous le nom de doctrine chrétienne, qu'en niant l'authenticité des écrits des Apôtres. Malheureux ennemis de votre âme, quelles écritures auront jamais pour vous la moindre autorité, si celles des Evangélistes, si celles des Apôtres n'en ont pas ? Quel livre sera jamais authentique, si l'on peut douter que des écrits que l'Eglise, propagée par les Apôtres, et si glorieusement connue dans le monde entier, déclare et conserve comme venant des Apôtres, en soient réellement; et que, d'autre part, il soit certain que les mêmes Apôtres aient écrit ce que produisent des hérétiques ennemis de cette même Eglise, et portant le nom de leurs propres fondateurs, qui ont vécu longtemps après les Apôtres ? Comme si, dans la littérature profane, il n'y avait pas aussi des écrivains sur l'existence desquels on ne peut élever le moindre doute, mais sous le nom desquels beaucoup d'ouvrages ont été publiés ensuite, puis rejetés, ou parce qu'ils ne s'accordaient point avec ceux qu'on leur attribuait en toute certitude, ou parce qu'ils étaient inconnus dans le temps où ces auteurs écrivaient, et n'avaient pas eu l'honneur d'être recommandés et confiés à la postérité par leurs plus intimes amis ! Pour n'en citer qu'un exemple. N'a-t-on pas publié, sous le nom de l'illustre médecin Hippocrate, des livres dont les médecins n'ont pas reconnu l'authenticité ? Une certaine ressemblance de choses et de mots ne leur a servi de rien rapprochés de ceux qui sont certainement d'Hippocrate, ils ont été jugés inférieurs, outre que leur authenticité n'a point été constatée en même temps que celle des autres. Mais ces livres authentiques, en comparaison desquels ceux-là sont rejetés, comment sait-on qu'ils sont d'Hippocrate, comment se fait-il que l'on ne réfute pas celui qui le nie, mais qu'on se contente d'en rire, si ce n'est parce qu'une tradition constante les a transmis comme tels depuis le temps d'Hippocrate jusqu'à nos jours, tellement qu'il faut être fou pour élever un doute là-dessus? Et les ouvrages de Platon, d'Aristote, de Cicéron, de Varron et d'autres auteurs de ce genre, comment sait-on qu'ils sont d'eux, si ce n'est par le témoignage ininterrompu des temps qui se sont succédé ? Ainsi, dans la littérature ecclésiastique, beaucoup ont écrit bien des choses sans autorité canonique, mais dans le désir d'être utiles aux autres ou de s'instruire eux-mêmes. Comment sait-on avec certitude de qui est tel livre, sinon parce que, quand l'auteur l'écrivait, il l'a communiqué et publié autant qu'il l'a pu, que la connaissance s'en est transmise des uns aux autres, puis est passée à la postérité et est parvenue jusqu'à nous; en sorte que, quand on nous demandé de qui est tel ou tel livre, nous n'hésitons pas sur la réponse ? Mais pourquoi remonter si loin dans le passé? Voilà des écrits dans nos mains: si, quelque temps après notre mort, quelqu'un s'avisait de nier que les uns sont de Fauste et les autres de moi, comment le convaincrait-on, sinon par cette raison que ceux qui les ont connus dans le moment, ont transmis cette connaissance, qui se perpétuera jusqu'à la postérité la plus reculée ? Cela étant, quel est l'homme assez insensé, assez aveugle (sauf ceux qui se sont volontairement laissé séduire par la malice et la supercherie des démons menteurs), pour dire que l’Eglise des Apôtres, une si fidèle, une si nombreuse assemblée de frères parfaitement unis, n'a pu mériter que les écrits de ses fondateurs passassent à la postérité, quand leurs sièges ont été maintenus jusqu'à nos jours par une succession incontestable d'évêques, quand d'ailleurs le fait se produit avec tant de facilité pour des écrits quelconques, soit en dehors, soit au dedans de l'Eglise ?

 

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CHAPITRE VII. COMMENT SAINT MATTHIEU ET SAINT LUC PEUVENT SE CONCILIER SUR L'HISTOIRE DU CENTURION.

 

Mais, dit-on, ces écrits ne sont pas d'accord entre eux. Méchants que vous êtes, vous lisez avec une intention perverse; insensés, vous ne comprenez pas; aveugles, vous ne voyez pas ! Qu'y aurait-il de difficile à les étudier avec attention, à saisir l'accord si parfait, si édifiant qui règne entre eux, si l'esprit de (411) contention ne vous égarait pas, et si la piété vous aidait ? Et au fond, qui donc, lisant dans deux historiens le récit du même fait, s'avisera de croire que l'un et l'autre, ou l'un des deux trompe ou est trompé, parce que l'un dit quelque chose que l'autre passe sous silence ; ou parce que l'un raconte plus brièvement, tout en conservant la même pensée pleine et entière, tandis que l'autre entre dans les plus petits détails et expose, non-seulement le fait, mais toutes les circonstances du fait ? Cependant Fauste veut attaquer la véracité des Evangiles, parce que Matthieu mentionne quelque accessoire que Luc a négligé en racontant la même chose; comme si Luc niait que le Christ ait dit ce que Matthieu écrit qu'il a dit. Il n'y a donc, là, aucune difficulté, et de telles objections ne peuvent être soulevées que par des hommes tout à fait irréfléchis et qui manquent de volonté ou de capacité pour examiner sérieusement des questions de ce genre. Sans doute les infidèles peuvent demander un éclaircissement, les fidèles même proposer une objection (et encore des infidèles peu instruits, ou trop opiniâtres, s'ils ne cèdent pas à une simple explication), proposer, dis-je, une objection sur ce que Matthieu a dit: « Un centurion s'approcha de lui, le priant et disant.... », tandis que Luc raconte que ce centurion envoya à Jésus des anciens des Juifs, pour le prier de guérir son serviteur qui était malade, et que, comme Jésus n'était plus loin de la maison, le même centurion envoya d'autres personnes lui dire qu'il n'était pas digne que Jésus entrât dans sa maison, pas même digne d'aller à Jésus. Comment alors Matthieu a-t-il pu dire : « Il s'approcha de lui, le priant et disant : Mon serviteur gît paralytique dans ma maison, et il souffre violemment (1) ? » Il faut donc entendre que Matthieu a abrégé le récit, tout en lui conservant son fond et sa substance ; il a dit que le centurion s'est approché de Jésus, sans expliquer si c'était par lui ou par d'autres; qu'il a parlé de son serviteur malade, sans exprimer si c'était par lui-même ou par des intermédiaires. Quoi donc ? le langage humain n'est-il pas rempli de locutions de ce genre, comme quand nous disons, par exemple, que quelqu'un a fort approché de quelque chose, sans dire encore qu'il y est déjà parvenu ? Et quoique parvenir soit le dernier terme, et qu'il semble qu'on ne

 

1. Matt. VIII, 5-13; Luc, VII, 2-10.

 

puisse rien dire de plus, n'employons-nous pas souvent cette expression, même quand la chose s'est faite par intermédiaire, disant par exemple : Il a plaidé sa cause, il est parvenu jusqu'au juge; ou encore : il est parvenu à tel ou tel puissant personnage, quand le plus souvent tout s'est fait par l'entremise d'amis, sans qu'on ait vu seulement celui à qui on est censé être parvenu ? D'où vient même qu'on donne vulgairement le nom de perventores à ces hommes habiles dans l'art de l'intrigue, qui parviennent à intéresser des potentats d'un caractère en quelque sorte inaccessible ? Quoi encore ? oublions-nous donc, quand nous lisons, quelle langue nous parlons ? Et la divine Ecriture pouvait-elle nous tenir un autre langage que celui qui est usité parmi nous ? Voilà ce que je répondrais à des hommes obstinés et querelleurs, sur les formes ordinaires du langage.

 

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CHAPITRE VIII. DEUX ÉCRIVAINS PEUVENT DIFFÉRER SUR LE MÊME FAIT SANS SE CONTREDIRE.

 

Du reste, que ceux qui portent dans ces recherches, non un esprit de contention, mais un esprit de calme et de fidélité, s'approchent de Jésus, non par la chair, mais de coeur; non par la présence corporelle, mais par la puissance de la foi, comme ce centurion, et alors ils comprendront mieux ce qu'à dit Matthieu. C'est aux hommes de cette trempe que le Psalmiste dit : « Approchez-vous de lui, et vous serez éclairés, et votre visage ne sera pas couvert de honte (1) ». C'est ainsi que le centurion, dont le Christ a loué la foi, était plus près du Christ que les messagers mêmes qu'il lui envoyait. C'est encore quelque chose de semblable que le Seigneur exprimait lorsqu'il dit : « Quelqu'un m'a touché », au moment où la femme qui souffrait d'un flux.de sang, touchait le bord de son vêtement et était guérie. Les disciples semblaient étonnés qu'il leur dît : « Qui m'a touché ? » et encore : « Quelqu'un m'a touché », alors que la foule le pressait de tout côté. Ils lui répondirent enfin: « La foule vous presse, et vous demandez: Qui m'a touché (2) ? » De même donc que la foule pressait le Christ, et que la femme le touchait; ainsi les messagers approchèrent du Christ, mais le centurion en approchait davantage. Matthieu

 

1. Ps. XXXIII, 6. — 2. Luc, VIII, 43-46.

 

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a donc employé une forme de langage qui n'est point du tout inusitée, et a laissé percer un sens mystérieux; et Luc a exposé le fait tel qu'il s'est passé, afin de nous forcer à pénétrer le sens de Matthieu. Je voudrais bien qu'un de ces orgueilleux eût à raconter deux fois la même chose, non pour mentir ni pour tromper, mais dans l'intention sincère de dire et d'exposer la vérité, et qu'on recueillît ses paroles, la plume à la main, pour les lui lire ensuite : on verrait s'il n'aurait pas dit plus ou moins, ou dérangé l'ordre, non-seulement des paroles, mais des choses ; s'il n'aurait rien donné de son cru, en le prêtant à un autre, à qui il ne l'aurait pas entendu dire, mais qu'il saurait l'avoir voulu et pensé; s'il ne resserrerait pas en moins de mots le récit vrai d'une chose qu'il aurait exposée la première fois avec plus de détails; si enfin, par tout autre incident de ce genre qui puisse se ramener à des règles positives, on ne verrait pas clairement comment il peut arriver que, dans deux exposés faits sur le même sujet par deux personnes, ou même par un seul écrivain, il se trouve bien des choses différentes, mais non opposées; des variantes, et non des contradictions. C'est ainsi que se résolvent toutes les difficultés dans lesquelles ces malheureux s'enchevêtrent, pour conserver intérieurement leur esprit d'erreur, et repousser extérieurement tout moyen de salut.

 

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CHAPITRE IX. CONCLUSION. AVIS AUX MANICHÉENS.

 

Ainsi donc, après avoir réfuté toutes les calomnies de Fauste sur ces sujets seulement, et lui avoir, avec l'aide de Dieu, répondu suffisamment, je pense, et avec toute l'étendue nécessaire, il me reste à vous donner en peu de mots un avis, à vous qui partagez cette criminelle et détestable erreur : c'est que si vous voulez suivre l'autorité des Ecritures, la première de toutes, vous devez vous attacher à celle qui date de la présence du Christ sur la terre, et nous est parvenue par l'entremise des Apôtres, et une suite incontestable d'évêques se succédant sur leur sièges, et s'est maintenue, illustrée et glorifiée dans tout l'univers jusqu'à nos jours. Là, en effet, vous verrez s'éclaircir tout ce que l'Ancien Testament renferme d'obscur, et s'accomplir tout ce qu'il a prédit. Que si, au contraire, vous prenez la raison pour guide, songez d'abord à ce que vous êtes, combien vous êtes incapables de comprendre la nature, je ne dis pas de Dieu, mais de votre âme ; de la comprendre, dis-je, comme vous prétendez le vouloir ou l'avoir voulu, d'une vue rationnelle absolument certaine, et non d'après les données de la crédulité la plus absurde. Comme vous ne le pouvez en aucune façon (et vous ne le pourrez certainement jamais tant que vous serez ce que vous êtes), tout au moins tenez-vous-en à ce que la nature a gravé au fond de toute âme humaine que n'a point troublée quelque funeste erreur pensez, croyez que la nature et la substance de Dieu est absolument immuable, absolument incorruptible, et dès lors vous cesserez d'être Manichéens, et vous pourrez un jour devenir catholiques.

 

Ces vingt-deux derniers livres ont été traduits par M. l’abbé DEVOILLE.

 

 

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