LIVRE SECOND. SECONDE CONFÉRENCE.
Traduction de M. l'abbé BURLERAUX
1. Au jour fixé, c'est-à-dire la veille
des ides de décembre, les choses se passèrent ainsi dans l'église de la paix.
Augustin, évêque de l'Eglise
catholique dans la province d'Hippone, prit la parole et dit Dans notre première
conférence vous avez demandé un répit, il vous en souvient, parce que vous ne pouviez
répondre immédiatement aux questions que je vous adressais. Si donc, après ce long
intervalle de cinq jours, vous vous en sentez capable, répondez. Voici la question que je
vous posais : Si rien ne pouvait nuire à Dieu, pourquoi a-t-il déclaré la guerre à
cette nation que vous appelez la nation des ténèbres, de telle sorte que pendant cette
guerre il mêla sa substance à la nature des démons; c'est vous-même qui l'avez dit? Au
contraire, si quelque chose pouvait nuire à Dieu, le dieu que vous adorez n'est donc pas
un dieu incorruptible comme l'atteste la doctrine apostolique ?
Félix. Depuis que j'ai quitté
votre sainteté, je n'ai pas oublié le jour fixé pour une seconde conférence dans
laquelle je devrais répondre à toutes vos questions. Mais je n'ai pu me procurer aucun
des écrits qui m'étaient nécessaires pour me mettre en état de combattre; de même
donc qu'on ne peut aller au combat sans être armé, de même qu'un mon avocat ne peut
plaider sans avoir de dossier, moi je ne puis répondre sans écriture.
Augustin. Cette tergiversation est
tout ce que vous avez trouvé de mieux après cinq jours de réflexion; ce n'est pas elle
qui vous aidera beaucoup à vous tirer honorablement d'une cause perdue et d'une erreur
sacrilège. En effet, tous les chrétiens qui nous entouraient et que je retrouve encore
aujourd'hui, savent que vous avez demandé un répit; que ne demandiez-vous alors les
écrits, si vous pensiez en avoir besoin pour préparer vos réponses? Vous ne l'avez pas
fait. Je sais que vous les avez demandés longtemps avant de réclamer un répit, mais
alors vous n'aviez pas pour but de vous instruire. Quand vous avez demandé ce répit,
vous n'avez manifesté aucun désir d'avoir ces livres pour les étudier et les
approfondir.
Félix. Je demande que ces livres
me soient rendus immédiatement, et dans deux jours je reviens au combat. Si je suis
vaincu, je subirai la sentence qu'il vous plaira de porter.
Augustin. Je ne vous regarde pas
comme un ignorant dans votre secte criminelle; vous avouez vous-même que vous connaissez
sa doctrine. Mais lors même que vous n'avoueriez pas que vous ne pouvez répondre, cette
impossibilité ne serait un mystère pour personne. Maintenant, vous demandez vos écrits
qui sont gardés sous le sceau public, et vous promettez, après les avoir étudiés, de
revenir dans deux jours; mais avant tout, constatez une chose évidente : c'est que vous
ne pouvez répondre à mes questions. Emportez donc vos livres et dites-nous en quoi ils
pourront vous aider pour vous instruire et pour répondre.
Félix. Je réclame toutes les
écritures qui m'ont été enlevées. D'abord cette lettre Fondamentale ; car votre
sainteté n'ignore pas, je le lui ai dit du reste, qu'elle renferme le commencement, le
milieu et la fin; qu'on la lise et qu'on prouve qu'elle renferme des erreurs ; quand cette
preuve m'aura été fournie, j'anathématise cette lettre.
Augustin. Puisque vous avouez que
cette (426) lettre renferme le commencement, le milieu et la fin de votre doctrine, je
prouve d'abord que le commencement en est sacrilège, car vous y dites que Dieu a combattu
contre la nation des ténèbres, qu'il a mêlé sa substance à la nature des démons sans
reculer devant les souillures qui devaient atteindre cette substance, qui n'est autre que
lui-même. Il y a là une affirmation tellement sacrilège, qu'elle soulève l'indignation
dans l'âme de tous ceux qui l'entendent. Et c'est là le premier reproche que j'adresse
à votre secte, qu'il s'agisse du commencement, du milieu ou de la fin, peu m'importe. Or,
vous avouerez, je pense, que nous avons lu ce passage de la lettre Fondamentale, que vous
attribuez à Manès. C'est ce passage que je vous oppose; défendez-le, si vous pouvez,
avant que nous passions à autre chose. Je demande donc de nouveau : Si c'est un Dieu
incorruptible que vous adorez, comment pourrait lui nuire cette nation ennemie que vous
imaginez à plaisir? Si elle ne pouvait rien contre Dieu, pourquoi alors mêlait-il sa
substance à la nature des démons ? Si elle pouvait lui nuire, Dieu n'est donc pas
incorruptible ?
II. Félix. Manès affirme
l'existence de deux natures, l'une bonne et l'autre mauvaise; et c'est cette dualité que
vous lui reprochez. Dans l'Évangile Jésus-Christ parle de deux arbres: « L'arbre bon ne
porte pas de mauvais fruits, et l'arbre mauvais n'en porte pas de bons (1) ». Voilà bien
deux natures. Nous lisons également dans l'Évangile : « N'avez-vous pas semé une bonne
semence dans votre champ? pourquoi donc y voit-on de la zizanie ? C'est là l'oeuvre de
l'ennemi (2) ». Qu'on me prouve que cet ennemi n'est pas étranger à Dieu : s'il lui
appartient, quelle semence a-t-il semée? De même il est écrit dans l'Évangile, qu'à
la fin des temps, Jésus-Christ établira son trône au milieu du siècle, enverra ses
anges à l'Orient et à l'Occident, au Septentrion et au Midi, qu'il rassemblera toutes
les nations en sa présence, et les séparera comme le berger sépare les agneaux du
milieu des boucs. Je ne fais qu'analyser; il dira donc aux agneaux : « Entrez dans le
royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde ». Il dira aux boucs
placés à sa gauche : « Retirez-vous de moi, vous qui avez commis l'iniquité »; vous
portiez mon nom, mais vous n'avez pas accompli
mes oeuvres : « Allez au feu éternel qui a été préparé au
démon et à ses anges (1) ». Quels sont ceux qui portent le nom de Jésus-Christ et sont
jetés au feu éternel avec le démon et ses anges ? à quel parti appartiennent ceux en
qui Jésus-Christ n'est pas mêlé et qui portent son nom ? Manès répond que ceux que
Jésus-Christ condamne ne sont pas de lui. Paul dit également : « La prudence de la
chair est l'ennemie de Dieu; car elle n'est pas soumise à la loi de Dieu, et elle ne peut
l'être (2) ». Manès dit de même que ce qui est ennemi de Dieu n'appartient pas à
Dieu; pour lui appartenir, il faudrait que Dieu se fût fait à soi-même son ennemi;
c'est ce que Manès ne dit pas. Paul dit encore : « Le Dieu de ce siècle a aveuglé
l'esprit des infidèles afin qu'il ne leur fût pas donné de contempler la clarté de
l'Évangile de Jésus-Christ qui est l'image de Dieu (3) ». Et ailleurs : « Il me fut
donné l'aiguillon de la chair, l'ange de Satan, pour me frapper le jour et la nuit :
voilà pourquoi j'ai demandé trois fois au Seigneur de m'en délivrer; et il m'a dit : Ma
grâce te suffit; car la vertu s'éprouve dans la faiblesse et l'adversité (4)». Ce que
l'Apôtre avance, ce que l'évangéliste affirme, c'est ce que Manès ne fait que
répéter quand il déclare que celui qui combat contre Dieu, est étranger à Dieu. De
même que Jésus-Christ, tous les Apôtres ont payé de leur sang leur fidélité aux
ordres de Dieu; eh bien ! que votre sainteté me dise sans détour si celui qui les a
crucifiés en haine de la loi de Dieu, appartient à Dieu.
III. Augustin. C'est parce que vous
ne comprenez pas les saintes Écritures que vous êtes en proie à de si grandes erreurs ;
et voici cependant que vous ne craignez pas d'invoquer ces mêmes Écritures pour
patronner vos sophismes. Or, malgré tous ces passages que vous citez textuellement ou que
vous dénaturez, vous n'avez pu prouver que pour soustraire son royaume aux attaques
imminentes de la nature ennemie, et pour se procurer le repos et la tranquillité, Dieu
ait mêlé sa substance, c'est-à-dire lui-même, à la nature des, démons, l'exposant
ainsi, d'une manière infaillible, à toutes les hontes et à toutes les souillures
possibles. Ne pouvant résoudre les objections qui vous sont faites, vous avez cité, de
l'Écriture, les passages dans lesquels
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l'Esprit-Saint affirme que les pécheurs n'ont aucun droit à cette
vie bienheureuse que Dieu accorde aux hommes justes et fidèles. De là vous concluez la
dualité des natures, telle que Manès l'a rêvée dans son délire. Or, la Vérité nous
déclare que tout ce qui existe, visible ou invisible, est l'oeuvre de Dieu. De plus la
nature raisonnable, créée elle-même par Dieu, a été douée du libre arbitre dans la
personne des anges et des hommes. En vertu de ce libre arbitre, si cette nature
raisonnable soumet sa volonté à la volonté et aux ordres de Dieu, elle obtiendra pour
récompense la félicité éternelle; au contraire, si elle use du pouvoir dont elle
jouit, pour se révolter contre Dieu et fouler aux pieds ses commandements, Dieu, dans sa
rigoureuse justice, la frappera de châtiments éternels. C'est ainsi que Dieu a
manifesté sa toute-puissance par la création et manifesté sa justice par la punition
des pécheurs. Quant au libre arbitre, qui donne le pouvoir de pécher si on le veut, ou
de ne pas pécher si on ne le veut pas, je puis en prouver l'existence, non-seulement par
les saintes Ecritures que vous ne comprenez pas, mais aussi par les paroles mêmes de
Manès. En effet, quelque enchaîné qu'il soit dans le cercle de ses erreurs, il est
forcé de reconnaître la puissance de la vérité, quoique dans ses rêves insensés et
trompeurs il ait cherché à opposer à Dieu une nature que Dieu n'aurait point créée.
Mais pour rendre témoignage à l'existence du libre arbitre, la nature humaine que Dieu
lui a donnée a eu plus de puissance et d'efficacité que n'en a eu, pour le nier, la
fable sacrilège qu'il a imaginée à plaisir.
IV. Au sujet du libre arbitre, voulez-vous
entendre le Seigneur lui-même ? Rappelez-vous la parabole des deux arbres, telle que vous
l'avez citée vous-même. Voici les paroles du Sauveur : « Ou rendez bons l'arbre et son
fruit, ou rendez mauvais l'arbre et son fruit (1) ». Par ces mots : ou faites ceci,
ou faites cela, le Sauveur parle de la puissance d'agir et non de la possibilité de
créer une nature. En effet, Dieu seul peut faire un arbre; tandis que chaque homme a le
pouvoir, par sa volonté, de choisir le bien et de devenir un arbre bon; ou de choisir le
mal et de devenir un arbre mauvais. Je n'entends pas par là que le mal que l'on choisit
soit en lui-même une substance; je rappelle seulement que Dieu a
établi différents degrés dans les choses créées, et les a
distinguées par genres; ainsi nous avons les choses célestes et terrestres, les choses
immortelles et mortelles ; et dans son genre chaque chose est bien. Quant à l'âme douée
du libre arbitre, en lui conservant son infériorité à l'égard du Créateur, il l'a
placée au-dessus de toutes les autres substances créées, de manière que si elle obéit
à son supérieur,elle règne sur tout ce qui est au-dessous d'elle; tandis que si elle
offense son supérieur, les choses mêmes qui devaient lui être soumises se tournent
contre elle pour la punir. Par ces paroles : ou faites ceci ou faites cela, le Sauveur
indique clairement que, quoi que l'homme fasse, Dieu en lui-même ne peut en recevoir
aucune atteinte, tandis que si les hommes choisissent le bien, ils en recevront la
récompense; et s'ils choisissent le mal, ils en subiront le châtiment. Mais dans ces
récompenses et dans ces châtiments, Dieu reste toujours la Justice même.
V. Nous savons que Manès a poussé la
perversité et l'orgueil jusqu'à supposer la dualité des natures pour se faire l'égal
de Dieu et abaisser Dieu à son propre niveau. Eh bien ! voyons comment il affirme
l'existence du libre arbitre. Dans cet ouvrage au titre pompeux, que vous avez appelé le
Trésor pour mieux tromper les simples, nous trouvons le passage suivant que vous
connaissez assurément vous-même : « Quant à ceux qui, par leur négligence, ont omis
de se purifier de la tache des esprits dont nous avons parlé précédemment, qui ont
refusé d'obéir parfaitement aux préceptes divins, qui ont violé la loi qu'ils avaient
reçue de leur Libérateur, et qui, dans leur conduite, n'ont pas suivi les règles de la
décence, etc. » J'admets que l'auteur ne savait pas ce qu'il disait, mais toujours
est-il qu'il rend formellement témoignage à l'existence du libre arbitre. En effet il
proclame que celui qui ne veut pas observer la loi, a le pouvoir de la violer s'il le
veut. Il ne dit pas qu'ils n'ont pas pu, mais qu'ils n'ont pas voulu. Dira-t-on que s'ils
ne veulent pas obéir à la loi, c'est qu'ils y sont forcés par la nation des ténèbres
? Puisque vous admettez qu'ils sont forcés, ne dites point qu'ils n'ont pas voulu, mais
qu'il n'ont pas pu. D'un autre côté, s'ils n'ont pas voulu, le refus d'agir vient de
leur volonté et non de la coaction. Si donc on admet en eux la puissance de ne pas (428)
vouloir, on n'a plus besoin de recourir à l'influence nécessitante de la nation des
ténèbres, pour admettre l'existence du péché. Avouez le péché, et reconnaissez le
principe d'où découlent toutes les fautes, le droit au châtiment et la répartition des
peines.
VI. On trouve cette même vérité
attestée par les écritures apocryphes que le canon catholique n'admet pas, mais qui ne
vous en paraissent, à vous, que plus précieuses et plus dignes. Permettez que je vous en
cite un passage ; je n'en reconnais pas l'autorité, mais il me suffira du moins pour vous
convaincre. Dans les Actes composés par Lentius, sous le nom d'Actes des Apôtres, nous
lisons : « Les fictions spécieuses, l'ostentation simulée, la coaction des choses
visibles ne procèdent pas de leur propre nature, mais de l'homme qui, par lui-même,
s'est avili parla séduction ». Remarquez ces mots: « Par lui-même, par la séduction
». Le séducteur de l'homme, c'est le démon, qui se rendit pécheur, non par sa propre
nature, mais par la dépravation de sa volonté. Malgré ses ruses l'homme pouvait lui
résister ; et c'est ce pouvoir que l'on a voulu signifier par ces mots : « Par
lui-même, par la séduction». Par lui-même désigne le libre arbitre ; par la
séduction, on doit entendre le démon dont le pouvoir ne va pas jusqu'à forcer la
volonté ; il ne peut que la tenter et la séduire.
VII. Je crois avoir prouvé que les
passages empruntés à l'Ecriture sainte et cités plus haut, s'appliquent, non pas à la
dualité des natures, mais à la séparation des pécheurs et des justes, et à la
distinction des mérites librement acquis; en sorte que c'est la volonté qui produit la
faute, sans que la nature y exerce aucune nécessité. Maintenant répondez à la question
déjà posée: Si rien ne pouvait nuire à Dieu, pourquoi a-t-il exposé à la souillure
et à la servitude sa propre substance en la mêlant aux démons ? Nulle part vous ne
trouverez cette assertion dans les Ecritures canoniques. D'un autre côté, si quelque
chose pouvait nuire à Dieu, le Dieu que vous adorez n'est donc plus un Dieu
incorruptible, ce n'est donc pas de lui que l'Apôtre a dit: « Au Roi des siècles,
immortel, invisible, incorruptible, à Dieu seul honneur et gloire dans les siècles des
siècles (1) ? » Le même Apôtre dit encore : « Dieu habite une lumière
inaccessible (1) ». Est-elle inaccessible pour les saints dont il
est écrit : « Approchez de lui et soyez éclairés (2) ? » Est-elle inaccessible pour
ceux dont il est dit : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu
(3)? » Il est certain que personne ne peut en approcher à moins que Dieu ne lui en donne
la grâce, voilà pourquoi il est vrai de dire que par elle-même cette lumière est
inaccessible. Si personne ne peut en approcher que par la grâce de Dieu, comment donc
cette nation des ténèbres pouvait-elle s'approcher, de cette demeure de Dieu, toute
remplie d'une lumière inaccessible à quiconque Dieu n'en a pas accordé la grâce ?
Direz-vous que le Seigneur la lui avait accordée ? soit ; mais convenez alors que ce
n'était pas pour renverser son royaume, et dès lors qu'il n'avait rien à craindre sur
ce point. Au contraire, s'il n'avait pas permis à cette nation d'approcher, il devait
être parfaitement en repos dans son royaume, au sein d'une lumière inaccessible;
qu'avait-il à redouter de la part de la nation des ténèbres ?et alors qu'est-ce qui
pouvait l'obliger à mêler sa substance aux démons et à la condamner ainsi à la honte,
à l'esclavage et à des souillures de toute sorte? Et par quel moyen la purifiera-t-il?
Nous rougissons de le dire; cependant, le désir de vous confondre et peut-être de vous
sauver, ne nous permet pas de garder le silence. Vous ne rougissez pas de dire que la
substance de Dieu a dû être, purifiée dans un vaisseau de lumière que vous appelez le
soleil ; se pouvait-il imaginer une honte plus grande pour le Créateur et pour le soleil
lui-même, dont vous ne proclamez la création que pour vous donner le plaisir de porter
l'injure à son comble ? En effet, si vous . faites intervenir la Divinité, c'est pour
nous la représenter employant sa puissance à enflammer la concupiscence des démons
auxquels vous supposez toutes les passions des deux sexes, dont le jeu infâme permet à
la substance de Dieu de se réunir et de s'échapper. Vous osez croire, vous n'hésitez
pas à prêcher de; telles infamies, un sacrilège aussi horrible.; Tel est pourtant le
milieu de votre doctrine. Et la fin, quelle est-elle ? N'est-ce pas que Dieu n'a pu se
purifier tout entier? En conséquence, ce qui n'a pu être purifié servira comme d'enduit
à la nation des ténèbres pour être avec elle, et sans aucune faute volontaire de sa
part,
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damné éternellement. C'est ainsi que votre dieu, non pas le Dieu
véritable, mais un dieu de votre invention, n'existant nulle part ailleurs que dans votre
coeur, mêle malheureusement sa substance, la purifie honteusement et la damne
cruellement. Répondez à cela; et pour suivre l'ordre naturel, dites-nous d'abord
pourquoi Dieu, à qui rien ne pouvait nuire, a ainsi mêlé sa substance; si vous
soutenez, au contraire, que quelque chose pouvait lui nuire, dites-nous comment il est
incorruptible.
VIII. Félix. Vous accusez Manès
de cruauté ; que disons-nous de Jésus-Christ qui a formulé cette sentence : « Allez au
feu éternel (1) ? »
Augustin. Elle s'applique aux
pécheurs.
Félix. Et ces pécheurs, pourquoi
n'ont-ils pas été purifiés?
Augustin. Parce qu'ils ne l'ont pas
voulu.
Félix. Parce qu'ils ne l'ont pas
voulu, avez-vous dit?
Augustin. Oui, parce qu'ils ne
l'ont pas voulu.
Félix. Pourquoi ne l'ont-ils pas
voulu ? Trouve-t-on un malade qui ne veuille pas être guéri ? un coupable qui refuse la
justification? un aveugle qui refuse la lumière? Quel homme infirme refuse la santé ? Si
Manès a fait de la cruauté en disant que la substance divine qui n'a pu se purifier, a
été enveloppée dans le gouffre de la damnation, Jésus-Christ n'a pas été cruel, lui
qui, après avoir dit : Je suis venu pour les pécheurs, condamne aussitôt au feu
éternel ceux qui ont porté son nom ? Mais ils n'ont pu, je crois, accomplir les
préceptes. Où est donc la plus grande cruauté ? S'il est cruel que Dieu n'ait pu les
purifier et les ait jetés dans les chaînes de la damnation; n'est-il pas plus cruel
encore que Jésus-Christ envoie au feu éternel ceux qu'il n'a pu purifier? Que votre
sainteté me dise ce qu'elle pense de cette cruauté.
Augustin. Si vous aviez compris mes
paroles, ou plutôt, si vous vouliez avouer que vous les avez comprises, peut-être, en
effet, que, ne sachant que répondre, vous avez cru plus prudent de feindre que vous ne
compreniez pas ce qui est pourtant d'une clarté évidente; toujours est-il que vous ne
tiendriez pas ce langage. J'ai déjà affirmé et prouvé par les saintes Ecritures,
l'existence du libre arbitre; j'ai ajouté que Dieu est le juge équitable
du libre arbitre, le rémunérateur des fidèles, de ceux qui lui
obéissent et qui cherchent leur guérison, et l'ennemi des orgueilleux et des impies.
Parce qu'il est venu guérir les pécheurs, il guérit, en effet, ceux qui accusent leurs
péchés et qui font pénitence. Or, personne ne se repent d'un péché qu'un autre a
commis; mais si la pénitence est juste et véritable, si elle est de celle dont parle le
Sauveur : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence
(1) », elle prouve évidemment qu'elle n'est pas l'uvre d'une nature étrangère,
mais de notre volonté. Une pénitence qui aurait pour objet un péché commis par un
autre, ne serait pas une pénitence prudente, mais insensée. Quant à vous, vous niez
l'existence du péché. D'abord, la nation des ténèbres ne pèche pas, puisque le mal
constitue sa nature ; de même la nature de lumière ne pèche pas, puisqu'elle n'est pas
libre dans ses actions. Où trouver dès lors un péché que Dieu puisse condamner, un
péché que la pénitence puisse guérir? Admettre la pénitence, c'est admettre la faute;
s'il y a faute, il y a volonté; et enfin, si c'est dans la volonté que le péché se
consomme, on ne peut plus admettre de coaction de la part d'une nature ennemie. Il est
vrai que parfois la faiblesse est si grande, que l'on ne peut faire ce que l'on voudrait.
C'est ce que l'Apôtre exprime en ces termes : « Je vois dans mes membres une autre loi
qui répugne à la loi de mon esprit, et qui m'enchaîne à la loi du péché qui est dans
mes membres (2) ». Or, il est évident que cette faiblesse est le résultat tout à la
fois et de la transmission du premier péché d'Adam et d'une mauvaise habitude. Si les
hommes, aujourd'hui même, contractent de mauvaises habitudes, n'est-ce pas par l'effet de
leur volonté propre ? et quand l'habitude est formée, il est bien difficile de la
surmonter. Si donc la loi contraire ou mauvaise habite dans leurs membres, c'est à
eux-mêmes que les hommes doivent en attribuer la cause. Ceux, au contraire, qui se
laissent conduire par la crainte de Dieu, et qui, en vertu de leur libre arbitre, vont
chercher leur guérison auprès du médecin suprême, grâce à la miséricorde infinie du
Créateur, l'obtiennent infailliblement par l'humilité de leur confession et la
sincérité de leur pénitence. Quant aux orgueilleux qui se disent justes et soutiennent
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que si le péché est en eux, il n'est pas l'oeuvre de leur volonté
propre, mais d'une nature étrangère, ils se rendent par là même toute guérison
impossible, et subissent les effets du juste jugement de Dieu qui résiste aux superbes et
donne sa grâce aux humbles (1). Quoi, dès lors, de plus naturel que Dieu dise à ceux
qui, par leur libre arbitre, ont méprisé sa miséricorde : « Allez au feu éternel » ;
et à ceux qui, par ce même libre arbitre, ont embrassé la foi, confessé leurs
péchés, fait pénitence, regretté leur ancien état et béni celui dans lequel la
grâce les a placés : « Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume (2)? »
Maintenant donc, répondez à mes questions, et faites-le sans retard, je vous prie. Si
rien ne pouvait nuire à Dieu, pourquoi nous a-t-il envoyés ici-bas? Si quelque chose
pouvait lui nuire, il n'est donc plus un Dieu incorruptible.
IX. Félix. Si rien ne pouvait
nuire à Dieu, pourquoi a-t-il envoyé son Fils sur la terre?
Augustin. Pourquoi donc interroger
sans cesse, et ne jamais répondre aux questions qui vous sont faites? J'ai parfaitement
compris votre demande, mais n'oubliez pas que vous ne me répondez jamais, tandis que je
vous réponds toujours. Non, rien ne peut nuire à Dieu, et cependant, il a envoyé son
Fils avec mission de revêtir notre humanité, de se montrer aux hommes, de guérir les
pécheurs, et de souffrir pour nous dans la chair qu'il nous a empruntée. En effet, comme
Dieu, il ne pouvait souffrir, car « au commencement était le Verbe, et le Verbe était
en Dieu, et le Verbe était Dieu ». En sa qualité de Dieu et de Verbe éternel, il
n'était pas soumis à l'aiguillon de la souffrance. Afin donc de pouvoir souffrir pour
nous, « le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (3) ». « Le Verbe s'est
fait chair », en prenant un corps, et non pas en se changeant en un corps; il a revêtu
notre humanité sans perdre sa divinité. Il est donc tout à la fois Dieu et homme; comme
Dieu, il est parfaitement égal à son Père ; comme homme, il est mortel, parmi nous,
pour nous, notre frère, restant ce qu'il était, devenant ce qu'il n'était pas, afin de
sauver ce qu'il avait créé et non ce qu'il était. La passion du Sauveur n'est donc pas
de sa part une oeuvre de nécessité, mais une oeuvre de miséricorde. Pour nous donner
l'exemple de la patience à souffrir, il s'est fait l'un de nous,
homme sorti de l'homme, chair formée de la chair. Toutefois, en se faisant chair, il n'a
rien perdu de sa grandeur naturelle ; c'est la chair qui en lui a revêtu une nouvelle
dignité. Examinons au contraire cette partie de votre dieu; elle n'a revêtu aucune
chair, car elle n'était pas dans la nation des ténèbres, pour laquelle elle devait
souffrir; elle est donc descendue pour être enchaînée, liée, polluée, et pour subir
une purification plus honteuse même que ne l'était son esclavage. J'ai parlé de cette
purification. Plus ces assertions inspirent d'horreur, plus il est facile de comprendre
qu'elles ne peuvent s'appliquer à la nature de Dieu. Une intelligence pieuse et fidèle
rougira toujours de croire d'un Dieu bon et véritable ce que vous croyez du vôtre, non
pas tel que vous l'avez trouvé, mais tel que vous l'avez inventé. Répondez donc : si
rien ne pouvait nuire à Dieu, dites-nous pour quelle raison et dans quel but fut envoyée
sur la terre cette partie de la substance divine, qui ne devait revêtir aucune chair et
ne devait rien souffrir ; ou du moins, si elle devait souffrir, ce ne pouvait être dans
la chair?
X. Félix. Si aucune nature ennemie
ne pouvait nuire ni à Dieu ni à Jésus-Christ, qui donc Jésus-Christ est-il venu
délivrer ? Il est venu, dites-vous, pour nous rendre la liberté; nous étions donc
esclaves. Si nous étions esclaves, et si Jésus-Christ est venu pour nous rendre la
liberté, cette liberté ne pouvait être enchaînée que par un ennemi de Dieu ou parla
puissance même de Dieu. Dans ce dernier cas, quel besoin avait celui qui nous enchaînait
"' d'envoyer Jésus-Christ? Et si Dieu était parfaitement libre de fixer le moment
de notre délivrance, pourquoi Jésus-Christ a-t-il été crucifié? Personne cependant
n'ignore que Jésus-Christ ait été crucifié. Pourquoi donc l'ont-ils crucifié? Si
c'est la puissance de Dieu qui nous retenait captifs, aucun inconvénient ne pouvait en
résulter pour nous ; au lieu d'être captifs par lui, nous lui étions unis comme des
sujets à leur prince, comme des enfants à leur père, et non comme des Romains à des
barbares. Puisque nous étions entièrement sous la dépendance divine, quel besoin Dieu
pouvait-il avoir d'envoyer son Fils? Etait-ce pour qu'il fût dit que notre Libérateur
est venu? Admettons que tout ce que (431) nous sommes, nous le sommes par la puissance de
Dieu ; n'oublions pas ces paroles de l'Apôtre : « Jésus-Christ nous a délivrés de la
malédiction de la loi, car il est écrit: Maudit soit celui qui est suspendu sur le bois
(1) ». C'est ainsi que s'exprime l'Apôtre. On ne saurait douter qu'il y a ici une
malédiction portée contre celui qui est suspendu au bois; or, Jésus-Christ y a été
suspendu, ses Apôtres souffrirent également pour lui le dernier supplice, afin d'obéir
à ses ordres ; quel est donc celui qui prononce la malédiction contre quiconque est
suspendu au bois ?
XI. Augustin. Ceux que
Jésus-Christ a rachetés de l'esclavage du démon, n'étaient tombés dans cet esclavage
que par l'effet de leur volonté propre; en consentant librement aux séductions du
démon, ils avaient attiré sur eux la rigueur du juste jugement de Dieu. De même donc
que l'homme fut parfaitement libre d'écouter le démon et de se soumettre à sa tyrannie;
de même le démon, en sa qualité d'ange, eut le pouvoir de pécher et de déchoir de son
état de grandeur. Pécheur par son libre arbitre, l'ange déchu inspira le péché à
l'homme qui jouissait également de la liberté; l'ange n'eût pas péché s'il l'avait
voulu; s'il l'avait voulu aussi, l'homme n'aurait pas consenti. Mais en péchant, l'homme
devint l'esclave de celui à qui il avait sacrifié sa volonté, non pas sans doute que le
démon eût par lui-même aucun empire, mais Dieu en décida ainsi pour punir celui qui
s'était révolté contre ses ordres. Quand donc Jésus-Christ vint au secours des
pécheurs, il les trouva soumis à l'empire du péché, et pour être rachetés, il leur
suffit de renoncer à l'orgueilleux tyran qui les opprimait. Vous avez cité cette parole
: « Maudit a soit celui qui est suspendu au bois », ce qui a fait dire à l'Apôtre :
« Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi en se faisant maudit
pour nous, car il est écrit : « Maudit soit celui qui est suspendu au bois» ;
remarquez donc qu'il n'y a là aucun reproche adressé à la loi, mais une glorification
de la miséricorde. En péchant, Adam avait attiré la malédiction sur lui et sur toute
sa postérité ; or, le Sauveur a voulu prendre chair dans cette postérité, afin qu'en
revêtant notre mortalité, qui était pour nous un châtiment, il détruisît la mort et
rétablît le règne de la
grâce; de là cette parole de la loi : « Maudit soit celui qui est
suspendu au bois ». C'est la mort elle-même qui était suspendue au bois, et la mort
était l'oeuvre de la malédiction. De même donc qu'en consentant à mourir,
Jésus-Christ a détruit la mort; de même, en assumant sur lui la malédiction, il a
détruit la malédiction. De là ce mot de l'Apôtre : « Nous savons que notre vieil
homme a été attaché à la croix avec Jésus-Christ (1) ». En effet, c'est du vieil
homme condamné à la mort, en punition de son péché, que Jésus-Christ a daigné
prendre une chair mortelle dans le sein de la Vierge Marie, afin de nous donner l'exemple
de la passion et de la résurrection. De la passion, afin d'affermir la pénitence; de la
résurrection, afin d'enflammer l'espérance. De cette manière, nous trouvons deux vies
dans la chair qu'il a empruntée à notre mortalité :l'une laborieuse et l'autre
heureuse; une vie laborieuse que nous devons tolérer, et une vie heureuse que nous devons
espérer. En supportant la vie laborieuse, nous ne faisons qu'accepter le châtiment dû
à nos péchés; pour Jésus-Christ, au contraire, cette vie laborieuse, loin d'être en
lui le châtiment d'un péché personnel, n'a été qu'une inspiration sublime de son
infinie miséricorde. La promulgation de la loi, dit saint Paul, a été pour le péché
une occasion de se multiplier. Il y a là un reproche inhérent à toute loi; mais au lieu
de la blâmer, si vous voulez connaître ses avantages, écoutez ce qui suit : «
Mais là où le péché a abondé, la grâce a surabondé (2) ». En effet, si la loi a
été imposée aux hommes orgueilleux, qui espèrent tout de leurs propres forces, c'est
afin que, ne pouvant accomplir la loi et bien convaincus de leurs prévarications, ils
courussent implorer la miséricorde du Législateur lui-même. Voilà pourquoi l'Apôtre
ajoute presque aussitôt : « La loi est sainte, le commandement est saint, juste et bon
». Et gardez-vous de croire qu'il s'agisse d'un autre précepte que de celui dont il a
dit : « La loi est entrée afin que le péché abondât » ; ne l'entendons-nous pas
formuler aussitôt cette question : « Ce qui est bon est-il devenu pour moi la mort? Non;
mais c'est le péché qui, m'ayant donné la mort par une chose qui était bonne, a fait
paraître ce qu'il était (3) ». Le péché existait, mais il ne paraissait pas péché;
la loi a été
432
imposée à l'orgueilleux ; alors il s'est révolté contre la loi,
et le péché, qui existait déjà, mais qui ne paraissait pas, s'est dévoilé dans toute
sa laideur. Or, en apparaissant dans toute sa réalité, le péché a humilié
l'orgueilleux; l'orgueilleux, en s'humiliant, a fait pénitence, et sa pénitence lui a
obtenu miséricorde. Voilà ma réponse; donnez-moi la vôtre : La nation des ténèbres
ne pouvait nuire à Dieu en quoi que ce fût; pourquoi donc Dieu a-t-il envoyé sa
substance pour la mêler aux démons, et, par eux, la voir se couvrir de souillures?
XII. Félix. Si nous jouissons du
libre arbitre, que personne ne me fasse violence ; quand je voudrai, je serai chrétien.
Il doit dépendre de notre volonté, d'être chrétien ou de ne pas l'être.
Augustin. Oui, la volonté nous
appartient et nous est soumise, je l'ai clairement prouvé par les saintes Ecritures ;
l'auteur même de votre hérésie en est convenu, forcé par l'évidence. Vous ajoutez :
« Que personne ne me fasse violence, je serai chrétien quand je voudrai ».
Personne, assurément, ne vous fait violence; quand vous voudrez, soyez chrétien; si vous
êtes ici, c'est que vous l'avez voulu; vous avez également consenti à la discussion qui
s'est engagée. Toutefois, malheur à la volonté mauvaise, si elle est mauvaise; et paix
à la bonne volonté, si elle est bonne. Qu'elle soit bonne, qu'elle soit mauvaise, elle
n'en reste pas moins la volonté. La couronne attend la bonne volonté, et le châtiment
la mauvaise. Dieu est donc tout à la fois le Juge des volontés et le Créateur des
natures. Si vous pensez que l'on vous fait violence pour vous rendre chrétien, sachez que
jamais nous n'avons usé de coaction envers vous. Tout ce que nous vous demandons, c'est
de peser et d'examiner ce que nous vous disons, et cela ne dépend que de votre volonté.
Si la prudence vous dirige, fût-elle une prudence tout humaine, appliquez-la tout
entière à examiner si nous vous disons la vérité, si vous êtes impuissant à
justifier la doctrine de votre Manès, et ici l'évidence s'impose d'elle-même. Et quand
cela vous plaira, soyez ce que vous n'êtes pas encore, et cessez d'être ce que vous
êtes.
XIII. Félix. Résumons, suivant le
désir formulé par votre sainteté. Si vous y consentez, laissons de côté tous ces
écrits; me voici, montrez-moi la vérité, prouvez-moi que je ne suis pas dans la
vérité, et croyez-moi tout disposé à accepter la foi.
Augustin. Il est d'abord
suffisamment prouvé que vous êtes dans l'erreur. En effet, il répugne à la foi
véritable du croire que Dieu s'est vu dans la nécessité de mêler sa substance à la
nature des démons, pour l'y enchaîner et la souiller. Il répugne à la foi de croire
que Dieu, pour délivrer sa substance, soulève toute l'ardeur des concupiscences
charnelles entre mâles et femelles. Il répugne à la foi que Dieu damne éternellement
sa propre substance mêlée aux démons. Il est évident que tous ces points de votre
doctrine sont autant d'erreurs grossières. Si donc, après avoir renoncé à ces
mensonges, vous désirez connaître la vérité, si vous éprouvez quelque attrait pour la
foi catholique, vous pouvez remonter aux principes. Ce qui surtout rend facile la
perception de l'immuable vérité, c'est une foi pieuse; rejeter cette foi, c'est se
condamner pour toujours à l'orgueil, et se rendre incapable de parvenir jamais au but
auquel on aspire. Si donc la fausseté de votre doctrine vous paraît évidente,
anathématisez cette doctrine ; alors seulement vous serez apte à connaître la vérité.
XIV. Félix. Je lancerai
l'anathème contre cette doctrine quand elle me sera démontrée fausse ; jusque-là, je
ne le puis.
Augustin. Une erreur qui fait de
Dieu un être corruptible, doit-elle, oui ou non, être anathématisée?
Félix. Répétez.
Augustin. Une erreur qui fait de
Dieu un être corruptible, doit-elle, oui ou non, être anathématisée?
Félix. Il faut prouver qu'il
enseigne cette erreur.
Augustin. Voici ma question : Celui
qui enseigne que Dieu est un être corruptible, doit-il, oui ou non, être anathématisé?
Félix. Vous me demandez si l'on
doit anathématiser celui qui enseigne que Dieu est corruptible ?
Augustin. C'est ma question.
Félix. Pourquoi ne dites-vous
plus, comme précédemment, que Dieu est corruptible, parce qu'il a mêlé sa substance à
ses adversaires?
Augustin. Voici la question à
laquelle le vous prie de répondre : Celui qui affirme la corruptibilité de Dieu,
doit-il, oui ou non, être anathématisé ?
433
Félix. Sans aucun doute.
Augustin. Celui qui soutient la
possibilité pour la nature et la substance de Dieu d'être corrompues, doit-il, oui ou
non, être anathématisé?
Félix. Je n'ai pas compris.
Augustin. Ce que je dis, tout homme
le comprend, pourvu qu'il n'affecte point de ne pas comprendre : celui qui soutient la
possibilité pour la nature et la substance de Dieu, c'est-à-dire pour l'être même de
Dieu, d'être corrompu, mérite-t-il, oui ou non, l'anathème ?
Félix. Il le mérite, pourvu qu'il
soit prouvé qu'il l'a soutenu réellement.
Augustin. Je ne vous ai pas dit que
Manès enseignât la corruptibilité de Dieu; je déclare seulement que celui qui avance
une semblable proposition mérite l'anathème.
Félix. J'ai répondu
affirmativement.
XV. Augustin. Cette substance, qui
a été mêlée à la nation des ténèbres, faisait-elle partie de la nature de Dieu ou
d'une autre nature?
Félix. De la nature de Dieu.
Augustin. Ce qui fait partie de la
nature même de Dieu, participe-t-il à l'être divin, ou est-il quelque chose d'étranger
à Dieu
Félix. Ce qui est de la nature de
Dieu; est Dieu, selon ce qui est écrit : « La lumière brille dans les ténèbres, et
les ténèbres ne a l'ont point comprise (1)». « Car Dieu est la lumière, et en lui il n'y a point de ténèbres
(2)».
Augustin. Vous avez dit la vérité
: Ce qui est de la nature de Dieu, est Dieu, et Dieu est la lumière; en lui il n'y a
point de ténèbres, et cette lumière a brillé dans les ténèbres, et les ténèbres ne
l'ont point comprise. Reste à savoir ce que Manès fait de la substance de Dieu: ne
dit-il pas que la lumière a été renfermée dans les ténèbres, qu'elle y a été
retenue dans l'esclavage, souillée, corrompue, à tel point qu'elle a eu besoin de la
miséricorde d'un Libérateur? Si c'est là sa doctrine, vous en avez fait l'aveu, il
mérite anathème; car, en disant que la nature de Dieu, ou Dieu lui-même, a été
enchaînée et souillée dans les ténèbres, il est en contradiction formelle avec vous,
qui avez dit vrai en citant cette parole de l'Evangile : « La lumière brille dans les
ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise ». Vous devez donc anathématiser
Manès, puisqu'il ose affirmer que la lumière
a été obscurcie dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont
point comprise.
Félix. Mais celui qui était
enchaîné et souillé, a été délivré ; nous qui avons été souillés, nous sommes
purifiés.
Augustin. Ce langage ne peut pas
s'appliquer à la nature de Dieu, mais uniquement à toute nature corruptible; celle-ci
peut être souillée et purifiée. Mais quand il s'agit d'une nature incorruptible, ne
sentez-vous pas que c'est un horrible sacrilège de dire qu'elle est souillée et
purifiée? Et n'est-ce pas y mettre le comble que d'ajouter qu'une certaine partie de Dieu
a été tellement souillée que, ne pouvant être purifiée, elle est damnée pour
l'éternité? Ne pas anathématiser une telle doctrine, c'est s'obstiner dans l'erreur ;
car, vous l'avez dit vous-même, celui qui fait de Dieu un être corruptible, mérite
l'anathème.
XVI. Félix. Vous parlez de cette
partie qui ne s'est pas purifiée des souillures contractées au contact de la nation des
ténèbres. Or, Manès déclare que ceux qui possédaient cette nature ne sont pas entrés
dans le royaume de Dieu. Vous affirmez, vous, qu'ils ont été damnés; Manès ne dit pas
qu'ils ont été damnés, il affirme uniquement qu'ils ont été placés à la garde: de
cette nation des ténèbres.
Augustin. Je traite en ce moment
avec vous de cette partie que vous dites avoir été purifiée de ses souillures. Plus
tard, s'il en est besoin, je parlerai de celle qui est retenue dans les ténèbres.
Constatons seulement que celle qui est purifiée, avait été souillée.
Félix. Elle est souillée et
purifiée.
Augustin. Celui qui affirme que la
nature et la substance même de Dieu peuvent être souillées, enchaînées par la nation
des ténèbres, ne mérite-t-il pas l'anathème?
Félix. De quoi Jésus-Christ nous
a-t-il purifiés? de quoi nous a-t-il délivrés ?
Augustin. Ce n'est pas la partie,
la nature de Dieu que Jésus-Christ a délivrée; ce qu'il a délivré, dans son infinie
miséricorde, c'est sa créature, l'oeuvre de ses mains, tombée dans le péché par son
libre arbitre. Il a purifié cette créature qui pouvait être souillée; il a délivré
cette créature qui pouvait tomber dans l'esclavage; il a guéri cette créature qui
pouvait être malade. Mais il ne s'agit en ce moment que de la nature, de la substance
même de Dieu; cette substance pouvait-elle, oui ou non, être souillée ?
434
XVII. Félix. Notre âme, qui a
été souillée, vient-elle de Dieu? Si elle ne vient pas de Dieu, comment Jésus-Christ
a-t-il été crucifié pour elle? Cependant il est certain que Jésus-Christ a été
crucifié pour notre âme, et que cette âme vient de Dieu, qu'elle a été souillée et
purifiée.
Augustin. Je dis que Dieu est le
Créateur, non-seulement de notre âme, mais aussi de notre corps et de toute nature
spirituelle et corporelle; cette vérité est de foi catholique. Mais entre ce que Dieu a
engendré et ce qu'il a créé, n'y a-t-il pas une distance infinie? Ce que Dieu a
engendré est égal au Père; ce que Dieu a créé ne peut être égal au Créateur. Ainsi
nous mettons une distinction essentielle entre ce qui procède de la nature de Dieu, comme
le Fils unique ou le Verbe, par qui tout a été fait et qui est Dieu lui-même (1), et ce
qui est sorti des mains de Dieu, qui a dit. et tout a été fait, qui a commandé et tout
a été établi (2). Or, notre âme n'est qu'une simple créature de Dieu, sans être
nullement engendrée de sa nature. Voilà pourquoi nous disons que ce qui a été
engendré par le Verbe n'a pu, ne peut et ne pourra être souillé. Au contraire, notre
âme constituée maîtresse du corps, avec mission d'obéir à son Supérieur et de
commander à son inférieur, c'est-à-dire de servir Dieu et de régner sur le corps,
s'est rendue coupable de péché en méprisant la loi divine; et Dieu, touché de
miséricorde pour sa créature, a envoyé son Fils unique pour refaire ce qu'il avait
fait. Quand il s'est agi de donner l'être à ce qui n'était pas, c'est le . Verbe qui a
été la parole créatrice; quand il s'est agi de refaire ce qui s'était laissé
corrompre, c'est le Verbe encore qui a revêtu notre humanité dans le sein de la Vierge
Marie, afin que dans ce corps qui nous était commun, il montrât à l'homme ce qu'il
devait souffrir et ce qu'il devait espérer. Il suit de là que la nature même du Verbe,
en tant que substance du Fils unique de Dieu, ne put rien souffrir des persécutions des
Juifs ni de la haine du démon. Mais en se revêtant de la chair il revêtit la
mortalité, la souffrance, le changement; et dans cette chair il souffrit ce qu'il voulut
pour nous donner l'exemple de la patience, et il nous reforma sur le modèle de la
justice. Dites-moi donc si cette partie de Dieu peut être souillée, oui ou non. Si
elle peut l'être, Dieu n'est donc pas incorruptible, et un tel
langage mérite assurément l'anathème. Si elle ne peut être souillée, vous voyez que
vous devez anathématiser Manès, puisqu'il assure que la partie ou la nature de Dieu a
été mêlée à la nation des ténèbres, et qu'elle y a été tellement enchaînée et
souillée, qu'elle a eu besoin d'être purifiée et délivrée.
XVIII. Félix. Vous avez dit de
l'âme qu'elle n'est pas de Dieu.
Augustin. J'ai dit que l'âme n'est
pas de Dieu, en ce sens qu'elle soit née de la substance même de Dieu, mais qu'elle est
de Dieu en tant qu'elle est son oeuvre.
Félix. Vous avez dit de l'âme
qu'elle n'est pas de Dieu, mais qu'elle est la créature de Dieu, parce que Dieu est
l'auteur de tout ce qui existe; pourquoi donc ne pas dire que l'âme est de Dieu ?
Augustin. Elle est par Dieu, parce
qu'elle a été créée par lui.
Félix. Qu'elle soit faite,
envoyée ou donnée, elle est de Dieu. Si elle est de Dieu, si elle a été souillée, et
si c'est pour la délivrer de cette souillure que Jésus-Christ est venu sur la terre,
qu'avez-vous à reprocher à Manès?
Augustin. Je dis que l'âme n'est
pas de la nature de Dieu, qu'elle en est une simple créature, tombée dans le péché par
son libre arbitre, souillée par le péché et purifiée parla miséricorde de Dieu. De
votre côté, vous soutenez que la nature même de Dieu, Dieu lui-même, a été
enchaînée et souillée dans la nation des ténèbres. N'y a-t-il donc aucune différente
entre ce qui est né de la substance, même de Dieu, et ce qui a été par lui créé du
néant?
Félix. Donc l'âme est une partie
de Dieu.
Augustin. Je vous ai déjà prouvé
qu'elle n'est pas une partie de Dieu, et comprenez enfin ce que nous entendons quand nous
disons que Dieu est le Créateur tout-puissant, Faire quelque chose, c'est ou le tirer de
soi. même, ou le tirer d'un autre, ou le tirer du néant. Parce que l'homme n'est pas
tout-puissant, c'est de lui-même qu'il tire son fils; d'un autre côté, pour former une
arche, l'artiste doit se servir de bois, et d'argent pour former un vase. Il a pu faire le
vase, mais il n'a pu faire l'argent; il a pu faire l'arche, mais il n'a pu f faire le
bois. Quant à faire quelque chose de rien, l'homme en est incapable. Au contraire, voyez
Dieu avec sa toute-puissance : il a
435
engendré son Fils de lui-même, il a créé le monde de rien, et il
a fait l'homme du limon de la terre; ces trois opérations ne prouvent-elles pas qu'il
possède en lui-même une toute-puissance universelle? Tirer quelque chose de soi-même,
cela ne s'appelle pas créer, mais engendrer. Pour faire l'homme, Dieu s'est servi du
limon de la terre, mais ce n'est pas en ce sens qu'un autre lui ait fourni la terre, comme
c'est lui qui fournit l'argent à l'ouvrier pour en faire un vase; cette terre, c'est Dieu
lui-même qui l'avait créée, c'est-à-dire qu'il l'avait tirée du néant. Ce que nous
disons du corps, disons-le de l'âme, disons-le de toute créature; elle est sortie des
mains de Dieu, mais elle n'est pas née de Dieu ou de sa substance. Maintenant, je vous
laisse le choix nous avons sous les yeux une multitude de choses muables, qui cependant
sont bonnes quoique muables ; beaucoup de choses caduques et mortelles, qui cependant sont
bonnes malgré leur caducité; quant à Dieu, il est le bien immuable; choisissez donc :
est-ce Dieu qui est muable, ou bien la créature qui est sortie de ses mains? Il faut
absolument que vous choisissiez l'une ou l'autre de ces deux alternatives. Si vous
n'admettez pas la mutabilité de ce que Dieu a créé, il faut que vous disiez que Dieu
lui-même est muable. Et ne croyez pas échapper à ce blasphème sacrilège, en disant
que la substance de Dieu peut changer, parce que vous n'admettez pas que Dieu, qui est
essentiellement immuable, comme il l'a prouvé lui-même dans ces paroles: « Je suis
celui qui suis (1) », ait créé tout ce qui est bien en diversifiant les degrés de
bonté. Puisque Dieu est immuable, il n'est pas étonnant que les choses créées soient
essentiellement changeantes, car elles ne peuvent être égales à leur Créateur.
L'homme, par son libre arbitre, a donc pu tomber dans le péché, y contracter une
souillure et en être délivré par la miséricorde de Dieu.
XIX. Félix. Vous avez dit que
l'homme engendre de lui-même son fils: or, le fils est semblable à son père; de là je
conclus qu'entre Dieu et ses oeuvres il y a aussi égalité.
Augustin. Vous ne voulez pas
comprendre que la naissance d'un enfant n'est pas, à proprement parler, une création,
mais une simple génération : voilà pourquoi je vous ai dit que Dieu engendre son Fils
et ne le crée pas. Ce
qu'il a créé ne lui est pas égal; mais ce qu'il engendre lui est
égal. Je reviens donc à mon dilemme: est-ce la créature que vous croyez muable, ou bien
la nature de Dieu?
Félix. Ce que Dieu a engendré est
immuable, comme Dieu lui-même est immuable; de même, si ce qu'il a fait est de la même
nature que lui, on doit dire que la créature est immuable. (Il l'a faite de rien, car son
oeuvre ne change pas (1).)
Augustin. Je vous ai déjà prouvé
que l'oeuvre de Dieu n'est pas de la nature de Dieu; tout a été créé de rien, parce
que Dieu est tout-puissant. Rien n'existait, et Dieu a tout fait de rien, et non pas de sa
propre nature ou de quelque chose de préexistant.
Félix. Vous supposez ce que je
n'ai pas dit; j'ai seulement affirmé que Dieu est immuable aussi bien que ce qu'il a
engendré et que ce qu'il a créé. Je ne me suis pas occupé de savoir d'où il avait
tiré ce qu'il a fait.
Augustin. Ce que vous ne demandiez
pas à savoir, je vous l'ai enseigné pour mettre un terme à votre langage insensé.
Dieu, tout-puissant par nature, a pu engendrer de lui-même, créer de rien, et former
quelque chose avec ce qu'il avait créé. De lui-même.il a engendré son Fils qui lui est
égal en tout; de rien il a fait le monde et tout ce qui existe; de la terre qu'il avait
créée, il a formé l'homme; et tout cela parce qu'il est tout-puissant. Ce qui vient de
sa nature, n'a pu être souillé, pas plus que lui-même; ce qu'il a fait de rien a pu
être souillé par le libre arbitre, et purifié par sa miséricorde, pourvu que la
créature réprouvât son péché et reconnût son Créateur. Maintenant, vous n'oubliez
pas que vous avez dit précédemment que celui qui soutient qu'une partie de Dieu peut
être corrompue et souillée, mérite l'anathème; pouvez-vous donc nier que Manès
affirme qu'une partie de Dieu a été captive et souillée dans la nation des ténèbres?
pouvez-vous imaginer un blasphème plus criminel que celui-là ? Donc, ou bien
anathématisez Manès, ou vous serez avec lui frappé d'anathème et de honte.
XX. Félix. Manès soutient qu'une
partie de Dieu a été souillée; et Jésus-Christ affirme que l'âme a été souillée et
qu'il est venu la délivrer.
Augustin. C'est vrai, mais l'âme
n'est pas une partie de Dieu. Vous en avez- fait l'aveu Manès soutient qu'une partie de
Dieu a été
436
souillée; pour nous, nous affirmons que l'âme a été souillée par
le consentement qu'elle a donné au péché; mais en même temps nous déclarons sans
hésiter qu'elle n'est point une partie de Dieu, qu'elle n'a pas été engendrée de Dieu,
et qu'elle est une simple créature. Quand donc nous disons: l'âme est de Dieu, nous
donnons à ces paroles le même sens que quand nous disons que telle oeuvre est de tel
ouvrier ou qu'elle a été faite par lui, ce qui ne signifie pas, assurément, qu'elle ait
été engendrée de lui ou qu'elle soit son fils. En avouant que Manès enseigne la
corruptibilité d'une partie de Dieu; en déclarant, d'un autre côté, qu'il faut frapper
d'anathème celui qui soutient la corruptibilité de Dieu en lui-même ou dans sa nature,
c'est Manès que vous avez anathématisé, quoique vous refusiez d'en convenir. Epiloguez
si vous voulez sur le mot souillure, car du moment que vous soutenez qu'une partie de Dieu
a été purifiée, vous affirmez qu'elle a été souillée; Manès et vous, vous soutenez
donc qu'une partie de Dieu a été souillée. Anathématisez donc Manès, ou vous serez
avec lui frappé d'anathème.
Félix. Je n'ai vu nulle part, dans
la doctrine de Manès, qu'une partie de Dieu ait été souillée ; mais j'ai appris de
Jésus-Christ qu'il est venu pour purifier l'âme de ses souillures.
Augustin. Jésus-Christ ne vous a
pas enseigné que l'âme est une partie de Dieu.
Félix. Il m'a enseigné que l'âme
est de Dieu.
Augustin. Nous aussi nous avons
appris que l'âme est de Dieu, mais qu'elle n'est pas une partie de Dieu. L'âme est de
Dieu, comme l'ouvrage est l'oeuvre de l'ouvrier; elle n'est pas de Dieu, comme un fils est
de son père.
Félix. II s'agit entre nous de la
souillure. Si donc l'âme, qui est de Dieu, a été souillée, si elle a pu être
purifiée par Jésus-Christ venu pour elle sur la terre, je dis que cette partie de Dieu,
dont parle Manès, a pu être souillée et purifiée par l'ordre de Dieu même.
Augustin. Voici que de nouveau vous
affirmez qu'une partie de Dieu a été souillée et purifiée, et tout à l'heure vous
disiez que celui qui croit à la corruptibilité d'une partie ou de la nature de Dieu,
mérite anathème. Comment donc vous tirerez-vous de cette évidente contradiction ? Pour
nous, nous proclamons l'incorruptibilité de Dieu et la corruptibilité de l'âme ; la
preuve que nous en donnons, c'est que l'âme a été créée et non engendrée par Dieu.
Mettez en face les unes des autres vos affirmations et les nôtres. Nous enseignons que
l'âme n'est ni Dieu ni une partie de Dieu; de votre côté, vous avouez que Manès
soutient qu'une partie de Dieu a pu être souillée et purifiée. Jetez-lui l'anathème,
ou vous serez vous-même anathématisé si vous partagez ses erreurs.
XXI. Félix. L'âme souillée par
le péché appartient-elle à Dieu, oui ou non ?
Augustin. Elle lui appartient, mais
elle n'est pas une portion de Dieu.
Félix. Ce n'est pas là ma
question.
Augustin. Quelle est-elle donc?
Félix. Appartient-elle à Dieu ou
ne lui appartient-elle pas ?
Augustin. Je viens de vous dire
qu'elle lui appartient et comment elle lui appartient. Félix. Je demande si
véritablement elle est de Dieu.
Augustin. Oui, elle est de Dieu, en
ce sens seulement qu'elle a été créée par lui.
Félix. Quoique aucun péché n'ait
été commis, si l'âme est de Dieu, si elle a été souillée, si Jésus-Christ venu pour
la délivrer l'a réellement délivrée du péché, pourquoi faire un crime à Manès
d'avoir dit qu'une partie de Dieu a été souillée, mais que par la suite elle a été
purifiée?
Augustin. Vous avouez que Manès
enseigne, qu'une partie de Dieu a été souillée, et vous soutenez que ce n'est pas un
péché de lancer contre Dieu un semblable blasphème 1 Pour nous, nous soutenons que
l'âme a abusé de son libre arbitre pour pécher, et qu'en se repentant elle a été
purifiée par la miséricorde de son Créateur. En effet, l'âme n'est point une partie de
Dieu, elle n'a pas été engendrée de lui; elle est de Dieu, parce qu'elle est son oeuvre
et sa créature. Cela suffit pour rendre évidente la différence qui sépare notre foi de
votre perfidie. Je reviens donc à votre premier aveu : vous avez déclaré digne
d'anathème celui qui enseigne la corruptibilité de la nature de Dieu ; or, cette erreur
est évidemment celle de Manès ; dès lors l'anathème, dont vous refusez de le frapper,
retombe sur vous de tout son poids.
XXII. Cette discussion fut suivie d'un
long échange de paroles, après quoi
Félix. Dites-moi, que voulez-vous
que je fasse ?
437
Augustin. Jetez l'anathème à
Manès et à tous ses blasphèmes. Pourtant un tel acte doit être sérieux de votre part,
car personne ne prétend vous y forcer.
Félix. Dieu sait si j'agis dans
toute la sincérité de mon âme; l'homme ne peut voir le fond du coeur; mais je vous
demande de venir à mon aide.
Augustin. Quel secours me
demandez-vous?
Félix. Formulez d'abord
l'anathème; je vous imiterai.
Augustin. Voici que je l'écris de
ma propre main, car je veux que vous l'écriviez aussi. Félix. Faites en sorte que
l'anathème frappe en même temps l'esprit qui s'était emparé de Manès et qui parla par
sa bouche.
Augustin prit le parchemin et traça ces
paroles :
Augustin, évêque de l'église
catholique, j'ai anathématisé Manès, sa doctrine et l'esprit qui par son organe a
prononcé ces exécrables blasphèmes, car c'était là un esprit séducteur, le père du
mensonge et non de la vérité; de nouveau j'anathématise ce même Manès et l'esprit de
son erreur.
Ensuite il présenta le parchemin à
Félix qui écrivit de sa propre main: Moi Félix, qui avais d'abord cru à Manès,
j'anathématise aujourd'hui ce même Manès, sa doctrine et l'esprit séducteur qui fut en
lui ; je lui jette l'anathème pour avoir dit que Dieu a mêlé une partie de lui-même à
la nation des ténèbres, et que pour la délivrer de ce honteux état, il use de moyens
plus honteux encore, le soulèvement de toutes les plus sales passions de la volupté,
sauf à enchaîner éternellement dans le globe des ténèbres ce qui n'aura pas été
évacué par ces voies criminelles. J'anathématise ces blasphèmes et tous les autres
sortis des lèvres de Manès.
Augustin, évêque, déclare que tout ceci
s'est passé dans l'église en présence du peuple, en foi de quoi j'ai signé.
Moi, Félix, j'ai souscrit à ces actes.
Traduction de M. l'abbé
BURLERAUX
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