LETTRE De Sécundinus à Augustin.
Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.
1. Je rends grâces à l'ineffable et
auguste Majesté, à son Fils unique, Roi de toutes les lumières, Jésus-Christ, et au
Saint-Esprit, qui m'ont donné occasion d'offrir en toute sécurité mes hommages à votre
haute sainteté, que je proclame digne de toutes mes louanges et de tous mes respects.
Quoi de plus juste ? Ces trois personnes de la Trinité ne sont-elles pas pour nous le
gage assuré de la possession de tous les biens et de l'éloignement de tous les maux ? ne servent-elles pas de protection infaillible à votre bienveillance
? ne nous arrachent-elles pas au mal, non pas à ce mal qui
n'est rien ou qui est le fruit des factions et des passions humaines, mais à ce mal dont
nous sommes menacés pour l'avenir? Malheur à celui qui s'exposera à en devenir la
victime ! Pour vous, je le proclame en toute sincérité, vous méritez d'obtenir ces
bienfaits de leur part, de trouver en elles l'aliment éternel de la vérité qui vous
éclaire, et le flambeau toujours brillant placé sur le chandelier de votre coeur, pour
assurer la possession de votre trésor contre les dilapidations du futur ennemi. Que ces
personnes sacrées préservent de toute ruine la demeure que vous avez édifiée, non pas
sur le sable de l'erreur, mais sur le roc de la science; qu'elles éloignent de nous cet
esprit cruel qui inspire aux hommes la crainte et la perfidie afin de détourner les âmes
de l'étroit sentier tracé par le Sauveur, et qui souffle sa rage à ces princes contre
lesquels, dans son épître aux Ephésiens, l'Apôtre avoue qu'il eut à soutenir un rude
combat. Voici ses paroles : « Ce n'est ni la chair ni le sang que nous avons à
combattre, mais les princes, les puissances et les esprits d'iniquité répandus dans les
airs (1) ». Quoi de plus naturel ? Si l'on prend les armes, n'est-ce pas contre
celui qui est armé, qui marche déjà au combat ? Les corps des hommes, telles sont les
armes du péché, comme celles de la
justice ce sont les préceptes salutaires (1). Telle est la doctrine de Paul, telle est
aussi celle de Manès.
II. Dans ce combat il ne s'agit donc pas
des armes, mais des esprits qui s'en servent. L'enjeu de cette guerre, ce sont les âmes.
Au milieu des combattants est placée l'âme à laquelle, dès le commencement, sa propre
nature a donné la victoire. Si elle prête main-forte il l'esprit des vertus, elle
possédera avec lui la vie éternelle et le royaume auquel le Sauveur nous appelle. Mais
si elle se laisse entraîner par l'esprit des vices, si elle consent à ses séductions,
et qu'après ce consentement elle fasse pénitence, elle obtiendra le pardon de ces
souillures. En effet, elle subit, malgré elle, les conséquences de son mélange avec la
chair. Mais si, après avoir acquis la connaissance d'elle-même, elle consent au mal,
elle ne s'arme pas contre l'ennemi, son péché devient l'oeuvre de sa volonté propre.
Vient-elle à rougir de nouveau de ses erreurs, elle trouve l'Auteur des miséricordes lui
ouvrant son sein pour la recevoir. En effet, ce ne serait point parce qu'elle a péché
qu'elle serait punie, mais parce qu'elle ne s'est pas repentie de son péché, Mais si
elle quitte la vie sans avoir reçu le pardon de son péché, elle est impitoyablement
repoussée, comparée à la vierge folle placée à la gauche du souverain Juge, chassée
par le Seigneur du festin des noces, à cause des souillures de son vêtement, et
précipitée dans ce lieu où il y aura des pleurs, des grincements de dents et les
tourments du feu allumé dès le commencement pour le démon et ses anges.Ce feu, ou vous
conviendrez dans votre prudence qu'il a été allumé par l'archange, ou qu'il n'est rien.
Pourquoi donc les justes régneront-ils? Pourquoi les Apôtres et les martyrs seront-ils
couronnés ? Est-ce parée qu'ils n'ont vaincu que le néant ? O quelle déception pour la
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puissance du vainqueur quand on proclame
l'impuissance absolue de l'adversaire ! Changez d'avis, je vous en prie, dépouillez
la perfidie de la race carthaginoise ;vous n'avez quitté la
vérité que sous les coups de la crainte, revenez-y franchement, et ne cherchez pas
d'excuses dans de honteux mensonges.
III. Avec ma faible intelligence de
romain, j'ai lu les écrits de votre grandeur; vous y montrez autant de colère contre la
vérité, qu'Hortensias en montrait contre la philosophie. Avec un regard prompt et un
esprit inquiet j'ai lu et relu, et partout j'ai reconnu l'habile orateur et presque, le
dieu de l'éloquence ; mais nulle part je n'ai trouvé le chrétien niant tout,
n'affirmant rien. Avouez que vous auriez dû montrer plus de science et moins de
loquacité. Que votre sainteté me permette de le lui dire franchement : il m'a paru, bien
plus je suis certain, que jamais vous n'avez été manichéen, que dès lors vous n'avez
pu connaître les mystères du secret, et que sous le nom de Manès vous attaquez
uniquement Annibal et Mithridate. D'un autre côté, je suis assuré que le palais
d'Aniciana brille moins par l'éclat et. la richesse de ses
marbres, que vos écrits ne brillent par leur éloquence. Si vous aviez consacré ce
talent prodigieux à la défense de la vérité, vous auriez été le plus bel ornement de
notre société. De grâce, ne luttez pas contre votre nature, ne soyez pas cette lance de
l'erreur avec laquelle on perce encore la poitrine du Sauveur. Ne voyez-vous pas qu'il a
été crucifié dans le monde tout entier et dans toute âme, quoique cette âme n'ait
jamais eu de motif de s'irriter contre la nature ? Vous donc qui tirez d'elle votre
existence, déposez, je vous prie, ces vaines accusations, oubliez ces controverses
inutiles. Quoique placé pendant si longtemps, avec l'auteur de vos jours, au sein des
ténèbres, jamais vous n'avez permis à l'insulte de souiller vos lèvres: et maintenant
que vous vous trouvez entre le soleil et la lune, vous êtes devenu un indomptable
accusateur. Qui donc vous défendra au pied du tribunal du souverain Juge, quand
vous-même en êtes réduit à attester l'injustice de vos paroles et de vos oeuvres? Le
Perse que vous avez accusé ne sera pas présent. Si ce n'est lui, qui donc voua consolera
dans vos larmes ? qui sauvera l'Africain ? L'Evangile a-t-il
été changé est-ce que ce n'est plus la voie large qui conduit à l'abîme (1) ? Paul
est-il menteur? Est-ce qu'il ne sera pas rendu à chacun selon ses oeuvres (2)? Si seulement, en vous séparant de Manès,
vous étiez entré à l'Académie, ou si vous vous étiez fait l'historien des guerres
romaines qui ont soumis au grand peuple le monde tout entier ! Frappé alors des
belles actions que vous auriez eues sous les yeux, vous, le grand admirateur de la pudeur
et de la pauvreté, vous ne vous seriez pas avili jusqu'à vous réfugier dans la secte
judaïque, aux moeurs barbares et dissolues. Mêlant aux préceptes des fables indignes,
vous introduisez des paroles comme celles-ci : « La femme adultère ; vous vous créerez
des enfants de fornication ; la terre se rendra coupable de fornications multipliées à
l'égard du Seigneur (3) ; vous ne laverez pas vos mains après l'acte conjugal; placez
votre main sur mon fémur (4) ; tuez et mangez (5) ; croissez et multipliez (6) ». Les
lions pris au piège vous ont-ils plu, parce qu'il n'y avait pas de cavernes ? Avez-vous
gérai sur la stérilité de Sara, quand son mari s'était fait le bourreau de sa pudeur
en la disant sa sur (7)? Peut-être qu'après le combat de Darète et d'Entelle (8),
vous attendiez le combat de Jacob ? Vous disposiez-vous à contempler le nombre des
Amorrhéens (9) ou la foule des animaux renfermés dans l'arche de Noé ? Je sais que vous
avez toujours eu ces objets en horreur ; je sais que vous avez toujours aimé les grandes
choses capables de faire quitter la terre, gagner le ciel, mortifier les corps et vivifier
les âmes. Qui donc a produit en vous un changement si subit ?
IV. Je conviens qu'il y a plus que de
l'absurdité à adresser à votre sainteté un semblable langage. Vous n'êtes pas sans
connaître la perversité, la méchanceté et les ruses de celui qui combat contre les
fidèles et contre les hommes les plus illustres, jusqu'à forcer Pierre, dans une seule
nuit, à renier trois fois son Maître, jusqu'à ne pas permettre à Thomas de croire à
la résurrection du Seigneur. Disons toutefois que le remède du pardon a guéri toutes
ces blessures. Mais quelle trame audacieusement ourdie, de mêler la zizanie à la bonne
semence répandue par le Seigneur, et de ravir l'Iscariote au bon Pasteur, de venir
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jusqu'au dernier supplice de la croix,
d'inspirer aux scribes et aux pharisiens un tel désir de la mort du Sauveur, qu'ils
demandent à grands cris la délivrance de Barrabas et le crucifiement de Jésus !
Nous avons donc échappé à ce désastre, uniquement parce que le Sauveur pour nous
était un être tout spirituel. En effet, telle fut l'audace de cet adversaire, que si
Notre-Seigneur eût été charnel, toutes nos espérances disparaissaient comme un rêve.
Le supplice même de la croix ne devait pas suffire à apaiser sa haine ; il lui fallut le
couronner d'épines, l'abreuver de fiel et de vinaigre, le percer avec la lance du soldat,
le couvrir des blasphèmes vociférés par le mauvais larron (1). La mort du Sauveur
sembla en quelque sorte inspirer à sa haine une nouvelle énergie. En effet, à peine les
Apôtres commençaient-ils à enseigner, qu'il souleva contre eux une multitude de
questions, et, ce qui est pire encore, couvrit du nom de superstitions les dogmes les plus
sublimes de la doctrine catholique. Je passe sous silence la révolte qu'il souffla à
chacun des disciples contre les magistrats, les séductions dont il rendit victimes
Hyménée et Alexandre (2); les crimes commis à Antioche, à Smyrne et à Iconium ;
ajoutez-y les crimes commis actuellement par la multitude, pour qui la vertu est chose
entièrement inconnue. Peut-on parler de vertu, quand il s'agit de la foule et surtout des
femmes? Mais je m'abstiens de révéler toutes ces turpitudes intérieures, dans la
crainte de donner encore plus d'élan aux scandales. Le propre des sages est pourtant de
tout supporter, de rire de tout et de s'appliquer uniquement à ce qui mérite la
béatitude, à ce qui enfante à la vie.
V. Toutefois, je vous prie et vous conjure
de nouveau de me pardonner tout ce qui, dans rues paroles, pourrait blesser votre coeur
d'or. Le seul désir qui m'inspire, c'est celui de vous conserver dans notre troupeau; je
fus moi-même sur le point de le quitter, et autant je m'en éloignais, autant je
m'approchais de ma perte ; heureusement que je brisai sur-le-champ toute relation avec une
nature toute remplie d'iniquités. Réconciliez-vous avec notre communion, car elle ne
vous a aucunement offensé; rentrez dans son sein, à ce prix, elle vous protégera au
grand jour
des vengeances. Elle ne se contente pas de
pardonner jusqu'à sept fois; elle jouit du pou. voir de lier
et de délier à l'infini. Vos yeux plongeaient si profondément dans la lumière, ne
faites pas de vous un aveugle; ne vous avilissez pas au rang de disciple, vous qui êtes
capable d'enseigner. Quittez la gloire humaine, si vous voulez plaire à Jésus-Christ.
Soyez le Paul de notre époque : Paul, docteur de la loi judaïque, à peine a-t-il reçu
la grâce de l'apostolat, que, pour plaire à Jésus-Christ, il ne voit plus dans les
avantages de la terre qu'une véritable boue digne de tous les mépris (1). Prenez pitié
de votre âme si belle, car vous ignorez à quelle heure le voleur doit vous assaillir.
Gardez-vous d'enrichir les morts, vous qui êtes l'ornement des vivants. Evitez la voie
large que foulent seuls les Amorrhéens ; hâtez-vous de prendre la voie étroite qui vous
mènera à la vie éternelle. Cessez de renfermer le Christ dans un sein, de crainte que
vous n'y soyez enchaîné vous même. Cessez de confondre en une seule
deux natures bien distinctes, car le jugement du Seigneur approche. Malheur à ceux qui
recevront, car, pour eux, toutes les douceurs reçues se changent en amertume.
VI. Si l'origine du combat laisse encore
dans votre esprit quelques doutes, on peut les dissiper dans un long traité ou dans une
paisible conférence. Seulement, que votre haute bonté veuille bien remarquer que
certaines vérités, quelle que soit la clarté de l'enseignement, ne seront jamais
comprises, parce que l'intelligence divine surpasse infiniment la
faible portée de l'esprit humain. Telle est, par exemple, la dualité de natures,
ou la nécessité du combat pour un être qu'aucune souffrance ne peut atteindre ; telle
est aussi l'existence du siècle nouveau qui surgira après la cessation des mouvements de
cette vaste terre. Or, peut-on admettre des divisions dans les choses divines? peut-être dans le langage en suppose-t-on quelquefois, mais alors ce
sont de simples figures mises à la portée de l'auditeur. Supposez même que l'auditeur
soit déjà convaincu, ces divisions dans le langage n'en continueront pas moins. Il en
serait autrement si vous aviez sur ce siècle futur ces idées folles et ineptes qui
courent encore parmi le peuple. Il en est de même du combat dont nous parlons; avant
tout, vous ne devez pas
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oublier que Dieu est toute justice, et que
le plus grand crime consiste à s'emparer du bien d'autrui. Or, quand la nature contraire
serait venue pour l'attaquer, Dieu ne pouvait rien craindre ni rien souffrir, parce que
l'avenir lui était connu ; cependant, s'il n'avait pas combattu, il aurait paru consentir
au crime. Voilà pourquoi aux attaques de l'ennemi il opposa une force imposante, afin que
sa justice ne pût être accusée de s'être souillée en consentant au sacrilège. En
effet, la justice de Dieu consiste à ne jamais pécher et à ne jamais consentir au
péché. D'un autre côté, Dieu, dans son royaume, exerçait sur la nature une puissance
absolue, en sa qualité de Maître et de Juge suprême. Du reste, si je me suis permis ce
langage, je voulais seulement .exprimer ma propre pensée, sans aucune prétention de
remonter jusqu'à la nature des choses : la perfidie ne produit aucun effet, le soleil ne
se lève pas pour les aveugles, la parole ne se fait pas entendre pour les sourds, et
aucun festin n'est préparé pour les morts. Quant à l'impossibilité d'assigner à
chaque nature l'espace qui lui est propre, notre misérable condition humaine la proclame
d'une manière absolue. Au contraire, tout est facile au Sauveur; aussi désigne-t-il sous
le nom de droite et de gauche, d'intérieur et d'extérieur, ces deux expressions :
« Venez, et retirez-vous (1) ». Pour vous, lorsque vous faites de la poésie,
si dans ce vers:
Orbis, vita, salus, lumen, lux, ordo, potestas,
vous confondez la vocale avec la muette,
la longue avec la brève, il n'en est pas moins vrai que oe sont là des choses
naturellement opposées ou contradictoires.
VII. Mais, en me permettant de vous tenir
ce langage, ne puis-je pas me comparer au Jourdain qui voudrait prêter son eau à
l'Océan; au flambeau qui voudrait prêter sa lumière au soleil, et au peuple qui
voudrait prêter sa sainteté à l'évêque ? Il faut donc vous résigner à subir le
contenu de ma lettre. Si je n'avais compté sur votre patience à toute épreuve, je ne
vous aurais pas adressé cette épître; mais je sais que vous pardonnez facilement à
tous. Malgré cela, j'ai usé de toute la circonspection possible et multiplié les
précautions pour ne pas vous paraître si long. Puissions-nous donc recevoir cette fois,
de votre sainteté, et apprendre de vous le chemin du salut; ce sujet, glorieux maître,
vous fournirait l'occasion d'enfanter des milliers de volumes. Adieu !
Traduction de M. l'abbé
BURLERAUX.
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