LIVRE II

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LIVRE DEUXIÈME. LE MANICHÉISME, LE PAPE ZOZIME, LA GRÂCE.

 

CHAPITRE PREMIER. POUR LES DISCIPLES DE PÉLAGE, LES CATHOLIQUES NE SONT PLUS QUE DES MANICHÉENS.

CHAPITRE II. EN QUOI LES MANICHÉENS ET LES PÉLAGIENS SE RESSEMBLENT ET DIFFÈRENT.

CHAPITRE III. CALOMNIE DES PÉLAGIENS CONTRE LES CLERCS DE L'ÉGLISE ROMAINE.

CHAPITRE IV. CONTINUATION DU MÊME SUJET.

CHAPITRE V. QU'EST-CE QUE LE LIBRE - ARBITRE SANS LA GRACE ?

CHAPITRE VI. LES PARTISANS DU DESTIN, CE SONT NOS ADVERSAIRES.

CHAPITRE VII. DE L'ACCEPTION DES PERSONNES.

CHAPITRE VIII. LE DÉSIR DU BIEN MÊME IMPARFAIT EST UN DON DE LA GRÂCE.

CHAPITRE IX. INTERPRÉTATION LÉGITIME DES TEXTES FAUSSÉS PAR LES PÉLAGIENS.

CHAPITRE X.LES ÉLUS SONT APPELÉS SELON LE DÉCRET DE DIEU.

 

 

LIVRE DEUXIÈME. LE MANICHÉISME, LE PAPE ZOZIME, LA GRÂCE.

 

Augustin y répond à la seconde lettre de Julien, signée par dix-huit évêques, tous fauteurs de l'hérésie, et adressée à l'évêque de Thessalonique.

 

CHAPITRE PREMIER. POUR LES DISCIPLES DE PÉLAGE, LES CATHOLIQUES NE SONT PLUS QUE DES MANICHÉENS.

 

1. Avec la grâce de Dieu, je vais répondre, selon mon pouvoir, à la seconde lettre, adressée à l'évêque de Thessalonique et signée non-seulement par Julien, mais aussi par plusieurs évêques pélagiens. Comme je veux restreindre ma réfutation dans les limites de la plus rigoureuse nécessité, je m'attacherai à ne réfuter que leur erreur proprement dite, laissant de côté les propositions qui ne contiennent pas directement le venin de leur doctrine et_ qu'ils émettent, soit pour confirmer leur enseignement, soit, comme ils disent, pour venger la foi catholique de toutes les profanations manichéennes. N'est-ce pas également dans ce but qu'ils paraissent réclamer le concours des évêques orientaux? Tout ce qu'ils veulent, c'est faire grand bruit autour d'une hérésie horrible dont ils se posent les adversaires déclarés, afin qu'à la faveur de ce tumulte ils puissent glisser leurs attaques contre la grâce, et leurs louanges exagérées de la nature. Est-ce que jamais quelqu'un les a mis en demeure de se prononcer sur cette question? Est-ce que jamais les catholiques leur ont reproché de condamner ceux dont l'apostasie a été prédite; par l'Apôtre, ces hommes qui ont une conscience cautérisée, qui condamnent le mariage, qui s'abstiennent de certains aliments qu'ils regardent comme impurs, et enfin soutiennent que Dieu n'est pas le créateur de toutes choses ? Les a-t-on contraints de nier que toute créature de Dieu soit bonne (1), et qu'en dehors de Dieu il existe quelque substance dont Dieu ne soit pas le créateur ? Ces vérités essentiellement catholiques, ce n'est pas là ce qu'on leur reproche, ce pour quoi on les condamne. L'impiété aussi folle que dangereuse des Manichéens est abhorrée, non-seulement par la foi catholique, mais encore par tous les hérétiques quels

 

1. I Tim. IV, 1-4.

 

qu'ils soient, pourvu qu'ils ne soient pas Manichéens. A ce titre donc les Pélagiens ne font que leur devoir en frappant d'anathème les Manichéens et en réfutant leurs erreurs. Mais, de leur côté, ils commettent un double crime qui leur mérite également l'anathème l'un en flétrissant les catholiques, du nom de Manichéens ; l'autre, en se faisant eux-mêmes les fauteurs d'une nouvelle hérésie. Je sais qu'ils ne sont pas atteints de la maladie des Manichéens, mais s'ensuit-il qu'ils aient la foi saine ? Pour les esprits comme pour les corps, il n'y a pas qu'une seule espèce de maladie. De même donc qu'un médecin du corps se garderait bien d'assurer à son malade qu'il né court aucun danger de mort, puisqu'il n'est pas hydropique, si en même temps il le voyait en proie à une autre maladie mortelle ; de même, quoique les Pélagiens ne soient pas Manichéens, on n'a pas le droit de leur dire qu'ils sont dans la vérité, s'ils sont victimes de quelque autre genre de perversité. Par conséquent, autre chose est ce que nous anathématisons avec eux, autre chose est ce que nous anathématisons en eux. Nous détestons avec eux ce qui leur déplaît légitimement ; mais en même temps nous détestons en eux ce qui fait qu'ils nous déplaisent.

 

CHAPITRE II. EN QUOI LES MANICHÉENS ET LES PÉLAGIENS SE RESSEMBLENT ET DIFFÈRENT.

 

2. Les Manichéens soutiennent que Dieu bon n'est pas le créateur de toutes les substances; les Pélagiens affirment qu'il est dans l'humanité des âges qui n'ont pas Dieu pour sauveur et libérateur. L'Eglise catholique les condamne les uns et les autres; contre les Manichéens elle affirme que Dieu est fauteur de toute créature ; et contre les Pélagiens elle soutient que la nature humaine est déchue à tous les âges et qu'ainsi elle a toujours besoin d'un libérateur. Les Manichéens condamnent la concupiscence de la chair, non pas comme (20) un vice accidentel, mais comme une nature éternellement mauvaise; les Pélagiens non-seulement ne la considèrent pas comme un vice, mais ils la louent comme un bien naturel. L'Église catholique les condamne les uns et les autres; aux Manichéens elle dit que la concupiscence n'est pas une nature, mais un vice; et aux Pélagiens, qu'elle ne vient pas du Père, mais du monde; enfin les uns et les autres doivent la regarder comme une maladie à guérir, les uns cessant de la croire inguérissable, les autres cessant de la prôner comme louable. Les Manichéens soutiennent que ce n'est point par son libre arbitre que l'homme, jusque-là bon, a commencé à devenir mauvais; les Pélagiens, de leur côté, soutiennent que l'homme, quoique mauvais, trouve dans son libre arbitre les forces suffisantes pour faire le bien. L'Église catholiques les condamne les uns et les autres et leur répète ces paroles : «Dieu a fait l'homme droit (1) ». «Si le Fils vous délivre, vous serez véritablement libres (2) ». Les Manichéens soutiennent que l'âme, véritable parcelle de Dieu, est soumise au péché par son mélange avec une nature mauvaise; les Pélagiens affirment que sans être une parcelle de Dieu, et tout en restant sa simple créature, l'âme est juste et sans péché dans cette vie corruptible. L'Église catholique les condamne les uns et les autres, en disant aux Manichéens : «Ou faites un bon arbre et rendez bon son fruit, ou faites un mauvais arbre et rendez mauvais son fruit (3) » ; ce langage a pu s'adresser à l'homme qui ne saurait créer une nature, c'est donc que le péché n'est point une nature, mais un vice; elle dit également aux Pélagiens : «Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes; et la vérité n'est point ennous (4)». Ces maladies contraires, tel est le vaste champ sur lequel les Manichéens et les Pélagiens se livrent bataille dans un but opposé, mais avec une égale vanité; la différence d'opinions les sépare, mais la perversité de leur esprit les rapproche.

3. Ils combattent ensemble contre la grâce de Jésus-Christ, sapent .par sa base la nécessité du baptême, et déshonorent la chair du Sauveur; et cependant ils ont en cela des procédés et des buts différents. Les Manichéens fondent l'obtention du secours divin

 

(1) Eccl. VII, 30. — 2. Jean, VIII, 36. — 3. Matt. XII, 33. — 4. I Jean, I, 8.

 

sur les mérites d'une bonne nature, et les Pélagiens sur les mérites d'une bonne volonté. Les premiers disent: Dieu doit ce secours aux travaux de ses membres; les seconds disent que Dieu le doit aux vertus de ses serviteurs. Dès lors, pour les uns comme pour les autres, la récompense n'est pas fondée sur la grâce, mais sur le mérite (1). Pour les Manichéens, le bain de la régénération, c'est-à-dire l'eau elle-même, est parfaitement inutile et ne peut servir à quoi que ce soit; pour les Pélagiens, ce qui dans le saint baptême est institué pour effacer les péchés, ne saurait être d'aucun avantage aux enfants, puisque ceux-ci n'ont aucun péché. .Dès lors, dans le baptême, quant à ce qui regarde la rémission des péchés, les Manichéens détruisent l'élément visible, et les Pélagiens le sacrement invisible. Les Manichéens déshonorent la chair de Jésus-Christ en blasphémant l'enfantement de Marie; et les Pélagiens en mettant sur un pied d'égalité parfaite la chair des captifs à racheter et la chair du Rédempteur. Pourquoi donc Jésus-Christ est-il né, non pas dans la chair du péché, mais dans la ressemblance de la chair du péché (2)? N'est-ce point parce que tous les hommes naissent dans la chair du péché? En maudissant toute chair en général, les Manichéens ôtent à la chair du Sauveur sa vérité la plus évidente, et les Pélagiens, en affirmant qu'aucune chair ne naît dans le péché, dépouillent de sa dignité propre la chair de Jésus-Christ.

4. Que les Pélagiens cessent donc de faire des catholiques ce qu'ils ne sont pas, et qu'ils s'empressent eux-mêmes de corriger ce qu'ils sont; qu'ils ne prétendent pas se faire passer pour aimables, parce qu'ils combattent l'odieuse hérésie des Manichéens, et qu'au contraire ils se croient dignes de la haine universelle, puisqu'ils ne détestent pas leur propre erreur. Deux erreurs peuvent être fort opposées l'une à l'autre, et cependant être toutes deux détestables, puisqu'elles sont toutes cieux contraires à la vérité. Si l'on doit aimer les Pélagiens parce qu'ils haïssent les Manichéens; ceux-ci doivent être: aimés au même titre puisqu'ils haïssent, les Pélagiens. Mais notre mère l'Église catholique se garde bien de payer par l'amour la haine, que ceux-ci peuvent avoir pour ceux-là; fidèle aux leçons et à la grâce du Sauveur, elle se croit

 

1. Rom. IV, 4. — 2 Id. VIII, 3.

 

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obligée d'éviter les uns et les autres, et désire les guérir tous.

 

CHAPITRE III. CALOMNIE DES PÉLAGIENS CONTRE LES CLERCS DE L'ÉGLISE ROMAINE.

 

5. Les auteurs de la lettre, prenant à partie les clercs de l'Eglise romaine, écrivent ce qui suit : «Courbés sous la terreur d'une injonction, ces clercs n'ont pas eu honte de commettre le crime de prévarication ; car sans tenir aucun cas de la première sentence qu'ils avaient formulée dans les actes publics pour affirmer le dogme catholique, ils ont ensuite affirmé que la nature de l'homme est mauvaise ». Il serait plus vrai de dire que les Pélagiens avaient conçu l'espérance trompeuse de faire accepter par certains romains catholiques l'erreur nouvelle et monstrueuse de Pélage et de Célestius. Ces tentatives coupables leur étaient d'autant plus faciles que, malgré la perversité qu'on leur connaissait, on les traitait encore avec respect, car on était bien plus désireux de les convertir que de les condamner, et dans cette disposition on les entourait peut-être de plus d'égards que ne l'exigeait la sévère discipline de l'Eglise. Il y avait eu d'abord échange d'un grand nombre d'écrits et de mémoires entre le Siège apostolique et les évêques africains; Célestius lui-même s'était transporté à Rome et avait discuté et soutenu sa cause aux pieds du trône pontifical. Enfin on supposa une lettre du pape Zozime, de sainte mémoire, dans laquelle il aurait ordonné de croire que les hommes naissent sans aucune souillure originelle. Or, jamais ce pape n'a tenu ce langage, jamais il n'a rien écrit de semblable. De son côté Célestius avait dit dans son libelle que ces questions lui paraissaient encore douteuses et qu'il désirait recevoir la lumière; comme on le savait ardent, comme on était persuadé que sa conversion aurait les plus précieux résultats, on approuva la volonté qu'il manifestait de se convertir, mais jamais on n'approuva la fausseté de sa croyance. Son libelle fut donc déclaré catholique, parce qu'un livre, renfermât-il par hasard quelque erreur, peut toujours être regardé comme écrit dans un esprit catholique, pourvu que l'auteur ne se propose de rien définir, et qu'il soit disposé à renoncer immédiatement aux erreurs qui lui seront manifestées. Ce n'est point en effet à des hérétiques, mais à des catholiques, que l'Apôtre disait : «Tout ce que nous sommes de parfaits, soyons dans ce sentiment; et si vous avez quelque autre sentiment, Dieu vous découvrira ce que vous devez en croire (1) ». C'est là ce que l'on crut entrevoir en Célestius, quand on le vit approuver la lettre du pape Innocent dans laquelle ce saint pontife dissipait tous ses doutes. Toutefois, comme dernière preuve plus évidente encore, on attendait l'arrivée des lettres d'Afrique, car dans cette province on était bien mieux au courant des ruses et des subtilités de Célestius. Aussitôt après l'arrivée de ces lettres à Rome, les choses changèrent de face. Il était dit qu'aux yeux des simples comme des savants il ne suffisait pas que Célestius donnât une approbation générale à la lettre du pape Innocent; qu'on devait anathématiser formellement les erreurs renfermées dans son libelle ; autrement il arriverait que beaucoup de chrétiens peu intelligents regarderaient comme approuvées par le Saint-Siège les erreurs de ce libelle, par cela seul que ce libelle avait été déclaré catholique ; quant à une conversion de sa part, il ne suffisait pas, pour y croire, qu'il eût approuvé la lettre du pape Innocent et s'y fût soumis. C'est alors qu'on réclama de nouveau la présence de Célestius pour qu'il eût à s'expliquer d'une manière aussi claire que catégorique, pour qu'on pût juger de son habileté ou de la sincérité de sa conversion, et enfin pour qu'il ne subsistât plus aucun doute ; mais au lieu de se présenter Célestius s'échappa et disparut. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, l'Eglise romaine ayant à se prononcer sur la doctrine de Célestius ou de Pélage, déjà condamnée en eux et avec eux par le pape Innocent, avait accepté et approuvé cette doctrine, assurément on aurait le droit de flétrir de la note de prévarication le clergé romain. Mais il n'en est point ainsi. Le pape Innocent, répondant à la lettre des évêques d'Afrique, avait formellement condamné l'erreur que nos hérétiques actuels tentent de faire accepter; son successeur le pape Zozime n'a jamais dit, n'a jamais écrit que l'on peut partager leur opinion relativement aux enfants; bien plus, comme Célestius essayait de se justifier, le saint Pontife le somma énergiquement d'approuver la lettre susdite du Siège apostolique ;

 

(1) Philipp. III, 15.

 

enfin, si l'on usa de beaucoup de ménagements à l'égard de Célestius pendant son séjour à Rome, ce ne fut jamais au détriment de la foi antique et inébranlable, ce ne fut jamais pour approuver la coupable perversité de cet hérésiarque, mais uniquement pour chercher dans la persuasion l'espérance de le convertir. Quand il ne fut plus possible d'attendre, ce même pontife, faisant appel uniquement à sa suprême autorité, frappa d'une nouvelle condamnation Célestius et Pélage; et cette mesure suspendue un instant par la miséricorde ne fut ni une prévarication de la vérité déjà connue, ni une nouvelle connaissance de la vérité.

 

CHAPITRE IV. CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

6. Mais pourquoi insister plus longtemps sur ce sujet, puisque nous avons sous la main les actes et les écrits les plus explicites dans les quels tous ces faits et ces événements sont reproduits avec une parfaite exactitude? En lisant les questions posées par votre prédécesseur, et les réponses dans lesquelles Célestius proteste qu'il adhère entièrement à la lettre du pape Innocent, comment ne pas voir dans quelle impossibilité salutaire Célestiusse trouve placé de soutenir désormais que le baptême des enfants n'a pas pour effet d'effacer le péché originel? En effet, voici ce que le vénérable pape Innocent écrivait au concile de Carthage: «Cet homme éprouva ce que vaut tout seul le libre arbitre, lorsque, usant imprudemment de ses forces, il se plongea dans les profondeurs de la prévarication, et ne trouva rien pour en sortir; victime de sa liberté, il serait resté éternellement sous le a coup de cette ruine, si le Christ, à son avènement, ne l'en eût relevé par sa grâce. Le Christ, en effet, dans une régénération nouvelle, efface par le baptême tous les péchés passés (1) ». Se peut-il quelque chose de plus clair et de plus évident que cette sentence du Siège apostolique? Célestius protesta qu'il y adhérait, au moment où votre prédécesseur lui posait cette question : «Condamnez-vous toutes les erreurs qui vous sont attribuées? » Célestius répondit: «Je les condamne selon la sentence d'Innocent, votre prédécesseur d'heureuse mémoire ». Or, parmi les erreurs attribuées à Célestius, entendons le diacre Paulin reprocher à Célestius de dire

 

(1) Lettre d'Innocent.

 

que «le péché d'Adam n'a nui qu'à son auteur, et non point au genre humain, et que les enfants qui viennent de naître sont absolument dans le même état qu'Adam avant son péché ». Si donc Célestius a véritablement condamné de coeur et de bouche, selon la sentence du bienheureux pape Innocent, l'erreur qui lui était reprochée par le diacre Paulin ; comment peut-il encore prétendre que les enfants ne sont nullement atteints par la transgression du premier homme, et qu'ils n'apportent en naissant aucun vice originel qui ait besoin d'être effacé par la purification d'une régénération nouvelle? Mais sa conduite ultérieure a prouvé que sa réponse n'était qu'une feinte et un mensonge, puisqu'il s'est soustrait à un nouvel interrogatoire pour ne pas se voir contraint de rappeler et d'anathématiser toutes les erreurs formulées dans son libelle, et signalées dans les lettres venues d'Afrique.

7. Et puis, répondant aux évêques de Numidie qui lui avaient adressé les actes des conciles de Carthage et de Milève, le même pape ne traite-t-il pas directement la question des enfants? Voici ses paroles: «Quant à ce que votre fraternité nous rapporte de leur opinion, que les enfants peuvent, sans la grâce du baptême, obtenir la vie éternelle, c'est là vraiment une doctrine insensée. Car s'ils n'ont pas mangé la chair du Fils de l'homme, ni a bu son sang, ils n'auront pas la vie en eux (1). Or, ceux qui soutiennent que les enfants parviennent à la vie éternelle sans, la régénération, me paraissent vouloir anéantir le baptême même, puisque les enfants auraient ainsi ce que nous croyons que le baptême seul leur confère (2)». A cela que répond cet ingrat, que le Siège apostolique avait miséricordieusement épargné en acceptant sa profession de foi comme un gage de conversion? Que dit-il? Les enfants morts sans baptême posséderont-ils, oui ou non, la vie éternelle? S'il soutient qu'ils la posséderont, comment donc a-t-il -pu répondre qu'il condamnait toutes les erreurs qui lui étaient attribuées, et qu'il adhérait à la doctrine du pape Innocent d'heureuse mémoire? Le pape Innocent n'enseigna-t-il pas formellement que sans le baptême de Jésus-Christ et sans la participation à son corps et à son sang les enfants ne peuvent avoir la vie ? S'il soutient qu'ils ne la

 

 

(1) Jean, VI, 54. — (2) Lettre d'Innocent.

 

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posséderont pas, comment donc peuvent-ils être privés de la vie éternelle et conséquemment jetés dans la mort éternelle, s'ils n'apportent en naissant aucun péché originel?

8. A cela que répondent ces hérétiques, qui osent écrire leurs impiétés calomnieuses et les adresser aux évêques orientaux? Il est certain que Célestius a donné pleine adhésion à la lettre du vénérable Innocent; nous pouvons encore lire cette lettre dans laquelle ce saint pape déclare que les enfants morts sans baptême ne peuvent avoir la vie. Puisqu'ils n'ont pas la vie, peuvent-ils ne pas avoir la mort? Et s'il en est ainsi, d'où peut venir à ces enfants une peine aussi effrayante, si la faute originelle n'existe pas? Et maintenant ces déserteurs de la foi, ces adversaires de la grâce osent accuser de prévarication le clergé romain sous le pape Zozime, lui reprochant, dans la dernière condamnation lancée contre Célestius et Pélage, d'avoir émis une doctrine tout opposée à celle qu'il avait formulée sous le pape Innocent? Il est évident, au contraire, que la lettre. du vénérable Innocent, sur la question des enfants, proclame hautement cette vérité de notre antique foi,. que les enfants demeureront dans la mort éternelle, s'ils ne sont pas baptisés en Jésus-Christ. Ce serait donc prévariquer contre l'Eglise romaine que d'émettre une doctrine opposée. Grâces en soient rendues à Dieu, cette prévarication n'a pas eu lieu, et c'est toujours la, même foi qui a été constamment promulguée dans toutes les condamnations lancées contre Célestius et Pélage. Qu'ils sachent donc qu'il n'y a d'autres prévaricateurs qu'eux-mêmes; plaise à Dieu. qu'ils se guérissent ! La foi catholique ne dit pas que la nature humaine soit essentiellement mauvaise, par le fait même de sa création ; elle ne dit pas non plus que le mal qui se transmet aujourd'hui par la naissance, soit l’oeuvre de. Dieu; ce mal n'est que la conséquence du péché du premier homme.

 

CHAPITRE V. QU'EST-CE QUE LE LIBRE - ARBITRE SANS LA GRACE ?

 

9. Maintenant répondons aux calomnies glissées adroitement contre nous par nos adversaires. Nous:ne disons pas que la nature humaine ait perdu le libre arbitre par le péché d'Adam. Nous affirmons seulement que dans les hommes esclaves du démon, ce libre arbitre reste très-puissant pour le péché, tandis qu'il est incapable de fonder une vie bonne et pieuse, à moins que la volonté humaine n'ait été délivrée par la grâce de Dieu et qu'elle ne soit aidée par cette grâce dans ses paroles, dans ses pensées et dans ses actions. Nous disons que les enfants qui naissent, n'ont d'autre créateur que Dieu lui-même ; que Dieu seul, et non pas le démon, a institué le mariage, ce qui n'empêche pas que nous ne naissions. tous coupables du péché originel, et soumis à l'empire du démon jusqu'à ce que nous renaissions en Jésus-Christ. Sous le nom de grâce, ce n'est pas le destin que nous affirmons, quoique nous disions que la grâce de Dieu n'est précédée en nous par aucun mérite antérieur. S'il plaît à certains auteurs de donner le nom de destin à la volonté du Dieu tout-puissant, pour nous, nous évitons avec soin ces nouveautés profanes dans les termes (1), et nous n'aimons pas de disputer sur les mots.

10. Pourtant je me suis longtemps demandé le motif pour lequel nos adversaires pouvaient nous reprocher de donner le nom de grâce à ce qui ne serait autre chose que le destin. J'ai examiné sérieusement le contexte, et voici comment ils formulent leur accusation. «Sous le nom de grâce », disent-ils, « c'est tellement le destin qu'ils affirment, qu'ils vont jusqu'à soutenir que si Dieu n'inspire pas le désir du bien, même imparfait, à la volonté rebelle de l'homme, cet.homme ne peut. ni éviter le mal, ni faire le bien ». Un peu plus loin, rappelant la doctrine qu'ils soutiennent, ils s'expriment ainsi : «Nous confessons que le baptême est nécessaire à tous les âges ; quant à la grâce, elle vient au secours de tout bon propos, cependant elle ne saurait inspirer le zèle de la vertu à une volonté rebelle, puisqu'il n'y a en Dieu, aucune acception des personnes (2) ». Par ces paroles j'ai compris que s'ils-nous reprochent de donner le nom de grâce à ce qui n'est que le destin, c’est parce que nous  affirmons que la grâce nous est donnée; non pas à cause de nos mérites, mais selon la volonté miséricordieuse de Dieu qui a dit : «Je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde; et j'aurai pitié de qui il me plaira d'avoir pitié ». Voilà pourquoi l’Apôtre

 

1. I Tim. VI, 20. — 2. Colos. III, 25.

 

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ajoute sous forme de conclusion : «Ainsi donc cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (1) ». Tout insensé pourrait donc également accuser l'Apôtre de n'être que le prédicateur du destin. Ici du moins nos adversaires se dévoilent clairement. Puisqu'ils nous accusent de déguiser le destin sous le beau nom de grâce, parce que nous soutenons que la grâce de Dieu ne nous est pas donnée en vertu de nos mérites antérieurs ; ils affirment donc qu'elle nous est donnée uniquement à cause de ces mérites ; et dès lors pourquoi chercher encore à cacher, à dissimuler leur aveuglement ? cela n'est plus possible, puisqu'il est évident qu'ils émettent là une doctrine que Pélage lui-même a condamnée au concile de Palestine, pour se soustraire, ne fût-ce que par ruse, à l'anathème dont il se sentait menacé. Se fondant sur certaines expressions de son disciple Célestius, le concile l'accusa de dire « que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites ». Pélage protesta ou feignit de protester, et lança sur-le-champ l'anathème contre une semblable doctrine. Mais les livres qu'il composa depuis, ainsi que les affirmations de ses sectaires, nous prouvent clairement que ses protestations n'étaient qu'une feinte inspirée par la crainte, et que bientôt il jeta le voile, et reprit dans ses lettres sa première audace. Et aujourd'hui encore les évêques pélagiens ne craignent pas, ou du moins ne rougissent pas d'adresser aux évêques catholiques de l'Orient une lettre dans laquelle ils nous accusent de n'être que les prédicateurs du destin, parce que nous ne disons pas avec eux que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites, quand Pélage lui-même, craignant les évêques orientaux, n'a pas osé émettre cette proposition et s'est même vu obligé de la condamner solennellement.

 

CHAPITRE VI. LES PARTISANS DU DESTIN, CE SONT NOS ADVERSAIRES.

 

11. Quoi donc, ô enfants de l'orgueil, ennemis de la grâce de Dieu, nouveaux hérétiques, il suffira de dire que la grâce de Dieu prévient tous les mérites de l'homme, que cette grâce n'est pas donnée en conséquence

 

1. Rom. IX, 15,16.

 

des mérites, qu'elle ne serait plus une grâce si elle n'était pas donnée gratuitement, si elle n'était qu'une récompense due aux mérites; il suffira, dis-je, de formuler cette doctrine catholique pour être accusé par vous de prêcher le destin ? Quelle que soit l'intention qui vous guide, affirmez-vous par vous-mêmes que le baptême est nécessaire à tous les âges ? Dans cette même lettre qui nous occupe, n'avez-vous pas juxtaposé ces deux maximes, l'une touchant le baptême et l'autre touchant la grâce ? Ce baptême donné aux enfants ne devait-il pas, dans son rapprochement de la grâce, vous apprendre ce que vous devriez penser de la grâce elle-même ? Voici vos paroles : «Nous confessons la nécessité du baptême pour tous les âges; quant à la grâce, elle vient au secours de tout bon propos, cependant elle ne saurait inspirer le zèle de la vertu à une volonté rebelle, puisqu'il n'y a en Dieu aucune acception des personnes ». Je passe sous silence ce que vous dites de la grâce. Mais rendez-moi raison du baptême. Puisque vous soutenez qu'il est nécessaire à tous les âges, dites-moi pourquoi il est nécessaire aux enfants. C'est sans doute parce qu'il leur confère quelque bien, et ce bien n'est ni petit ni médiocre, il est d'une suprême importance. Vous niez, il est vrai, qu'il y ait un péché originel remis dans le baptême ; cependant vous admettez que dans ce sacrement les enfants des hommes sont adoptés en qualité d'enfants de Dieu, vous prêchez même cette adoption. Eh bien ! voici des enfants qui meurent aussitôt après avoir reçu le baptême; pourriez-vous nous dire quels mérites précédents leur ont mérité la grâce insigne du baptême ? Vous me direz peut-être que ce sont leurs parents qui la leur ont méritée; soit, mais alors pourquoi donc cette grâce est-elle quelquefois refusée aux enfants de parents pieux, tandis qu'elle est quelquefois accordée aux enfants de parents impies? N'est-il pas vrai que l'on voit de temps à autre la mort frapper les enfants de parents chrétiens avant qu'ils aient pu recevoir le baptême, tandis que l'on verra l'enfant né de parents ennemis de Jésus-Christ recevoir le baptême, grâce au zèle miséricordieux de certaines âmes chrétiennes ? Une mère baptisée en est réduite à pleurer son enfant mort sans baptême, tandis que le fruit du crime, (25) cruellement abandonné par sa mère, sera recueilli par des mains chastes et régénéré dans les eaux du baptême. Vous ne trouvez place ici, je pense, ni pour les mérites des parents, ni pour les. mérites des enfants. Vous n'admettez pourtant pas, nous le savons, que l'âme ait déjà vécu avant son union .avec le corps; vous n'admettez pas qu'avant d'être unie à un corps elle ait fait le bien ou le mal de manière à en mériter ici-bas la récompense. Pourquoi donc le baptême est-il accordé à tel enfant, tandis qu'il est refusé à tel autre ? Parce qu'ils n'ont pu acquérir des mérites, ne sont-ils que les victimes d'un aveugle destin ? ou bien Dieu fait-il à leur égard acception des personnes ? Et, en effet, n'alléguez-vous pas le destin d'abord, et ensuite l'acception des personnes, sachant bien qu'aucun de ces principes ne saurait être accepté, et qu'il faudra par conséquent admettre que le mérite précède toujours la grâce ? Alors expliquez-vous sur les mérites des enfants ; pourquoi ceux-ci meurent-ils après leur baptême, et ceux-là sans baptême, sans qu'on puisse invoquer les mérites des parents pour expliquer comment ceux-ci jouissent et comment ceux-là sont privés du glorieux privilège de devenir les enfants de Dieu. Vous gardez le silence; ne craignez-vous pas par hasard que l'accusation que vous nous adressez ne retombe sur vous ? En effet, s'il suffit qu'il n'y ait pas mérite pour que vous disiez qu'il y a destin, et si vous voulez que nous admettions les mérites antérieurs, si nous ne voulons pas passer pour fauteurs du destin, pouvez-vous voir autre chose que le destin dans le baptême des enfants, puisque vous avouez qu'il ne saurait y avoir de leur part aucun mérite antérieur? Que si, dans ce même baptême des enfants, vous n'admettez pas plus le destin que vous n'admettez les mérites antérieurs ; pourquoi donc nous accuser d'être fatalistes, parce que nous affirmons que la grâce ne saurait être grâce qu'à la condition d'être donnée gratuitement et non comme récompense due rigoureusement à des mérites antérieurs ? Vous ne comprenez donc pas que dans la justification des pécheurs il ne saurait être question de mérites, puisque c'est une grâce ; que la fatalité n'a rien à y voir, puisque c'est une grâce ; qu'on ne saurait invoquer l'acception des personnes, puisque c'est une grâce.

12. Les fatalistes attribuent à la position des astres, c'est-à-dire aux constellations telles qu'elles existent au moment de la conception ou de la naissance, non-seulement les actes et les événements de la vie, mais même la nature et la direction de notre volonté. Quant à la grâce de Dieu, elle est indépendante non-seulement des astres et des cieux, mais même des anges. Ensuite les fatalistes attribuent au destin nos actes bons et mauvais; au contraire, Dieu punit d'un juste châtiment les fautes des pécheurs, tandis que dans sa miséricorde il comble les autres de grâces entièrement gratuites ; et en agissant ainsi il n'obéit nullement aux constellations, mais aux décrets éternels de sa sévérité et de sa bonté. Dans l'un et l'autre cas le destin n'a donc rien à voir: Direz-vous qu'on ne saurait guère appeler que du nom de destin cette bienveillance qui, de la part de Dieu, ne suit pas les mérites, et se départit d'une manière absolument gratuite? Je vous réponds que c'est à cette bienveillance que l'Apôtre donne le nom de grâce, quand il s'écrie: «C'est par la grâce que vous êtes sauvés, en vertu de la foi, et cela né vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu; cela ne vient pas de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie (1) ». Ne comprenez-vous donc pas que ce n'est pas nous qui prêchons le destin sous le nom de la grâce, tandis que c'est vous qui cachez la grâce sous le nom du destin?

 

CHAPITRE VII. DE L'ACCEPTION DES PERSONNES.

 

13. Il y a acception des personnes quand un juge, sans s'occuper de la nature de la cause sur laquelle il prononce, se déclare pour l'une des parties contre l'autre, parce qu'il trouve dans la personne même quelque chose qui lui semble digne de sa déférence et de sa miséricorde. Or, supposé qu'un homme ait affaire à deux débiteurs, et qu'il veuille remettre à l'un sa dette et l'exiger de l'autre, il est libre d'agir comme il veut, car il ne frustre personne ; d'où il suit qu'il n'y a pas acception des personnes quand il n'y a aucune iniquité commise. Autrement ceux qui ont peu d'intelligence, ne verraient-ils pas une acception des personnes dans cette parole des ouvriers, par laquelle il est dit que le maître

 

1. Eph. II, 8, 9.

 

26

 

de la vigne donna la même récompense à ceux qui n'avaient travaillé qu'une heure, et à ceux qui avaient porté le poids de la fatigue et du jour, égalant ainsi, quant à la récompense, ceux qui étaient si différents les uns des autres quant à la durée et à la difficulté du travail? Quelques ouvriers murmurèrent; que leur répondit le père de famille? « Mon ami, je ne vous fais aucun tort. N'êtes-vous pas convenu d'un denier avec moi ? Prenez ce qui vous appartient et partez. Je veux donner au dernier autant qu'à vous. N'ai-je pas le droit de faire ce que je veux? Parce que a je suis bon, faut-il que votre oeil soit pervers (1) ? » Ici toute la justice est dans ce mot: «Je veux ». A vous, dit-il, j'ai payé une dette; à l'autre j'ai fait un don; et pour lui faire ce don je ne vous ai frustré en quoique ce soit; je n'ai ni diminué ni refusé la dette contractée envers vous. «N'ai-je pas le droit de faire ce que je veux? Parce que je suis bon, faut-il que votre oeil soit pervers? » De, même donc que dans cette parabole il n'y a pas acception des personnes, parce que si l'un est honoré gratuitement, l'autre n'est pas frustré dans ce qui lui est dû ; de même, quand, selon les desseins de Dieu, l'un est appelé 1 et que l'autre ne l'est pas,-celui qui est appelé reçoit un bienfait purement gratuit dont la vocation est le principe ; tandis que celui qui n'est pas appelé, ne fait que subir la conséquence légitime de son malheureux état, puisque nous sommes tous coupables du péché qui est entré dans le monde par un seul homme a. Dans cette parabole des ouvriers, nous voyons qu'un seul denier fut donné à ceux qui n'avaient travaillé qu'une heure, comme à ceux qui avaient travaillé douze: heures. Or, d'après nos fausses idées humaines, ces derniers, pour garder la proportion, auraient dû recevoir douze deniers; de cette Manière l'égalité aurait été conservée dans le bien et la récompense. Il n'en fut pas ainsi, et cependant on ne saurait dire que les uns aient été libérés et les autres condamnés, puisque ceux qui avaient travaillé plus longtemps, avaient d'abord reçu du père de famille la faveur d'être appelés, et ensuite la nourriture nécessaire pour, ne pas défaillir, dans leur travail. D'un autre côté, saint Paul nous dit : «Il est donc vrai que Dieu fait miséricorde à qui il lui plaît, et qu'il endurcit

 

1. Matt. XX, 9-15. — 2. Rom. VIII, 28. — 3. Id. V, 12.

 

qui il lui plaît » ; il ajoute, parlant du potier : « Il a le pouvoir de faire, de la même masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie (1) ». Or, le bien est donné sans mérite et gratuitement, puisque celui qui le reçoit est de la même masse que celui qui ne le reçoit pas; le mal, au contraire, n'est donné que comme une dette et après avoir été mérité, puisque, dans la masse de perdition, quand le mal est puni par le mal, il ne saurait y avoir d'injustice. Ce châtiment est un mal pour celui qui le subit,. puisque c'est pour lui un supplice; mais ce même châtiment est un bien dans celui qui l'inflige, puisqu'il ne fait qu'accomplir toute justice. Il ne saurait donc, y avoir acception des personnes à l'égard de deux débiteurs également coupables, quand on remet la dette à l'un et qu'on l'exige de; l'autre.

 

14. A l'aide d'un exemple, cette proposition deviendra plus évidente encore. Supposons deux enfants jumeaux issus d'une prostituée et exposés pour être recueillis par des étrangers. L'un des deux meurt ans baptême, et l'autre après avoir été baptisé. Dirons-nous qu'il y a là un pur effet du hasard ou du destin, ce qui serait une erreur ? Il y aurait lieu du moins d'accuser Dieu d'avoir fait ici acception des personnes, quoiqu'il ne puisse en faire. Pourtant quel titre l'un pouvait-il avoir pour être préféré à l'autre ; quels biens dans l'un pouvaient lui mériter de recevoir le baptême ; quel crime dans l'autre pouvait le rendre digne de mourir sans baptême? Est-ce leurs parents qui avaient bien mérité pour eux, puisque le père était un fornicateur, et la mère une prostituée? Du reste, quels qu'aient été ces mérites de la part des parents, ils devaient être absolument les mêmes pour chacun de ces deux enfants, ce qui n'a pas empêché que la mort ait mis entre eux une horrible différence. Si donc on ne peut invoquer ici ni le destin, puisque les astres n'ont rien à voir en cette matière; ni le hasard, puisque le. hasard n'est et ne.peut rien ; ni la diversité des personnes, ni la diversité des mérites ; à quoi donc avoir recours quant à celui qui a été baptisé, si ce n'est à la grâce de Dieu, laquelle est donnée gratuitement aux vases élevés à la dignité de vases d'honneur? et quant à celui qui n'a pas été baptisé, on ne peut en, trouver l'explication que dans la

 

(1) Rom. IX, 18-21.

 

colère de Dieu, laquelle s'appesantit sur les vases d'ignominie, en raison des mérites de la masse. Quant à celui qui a été baptisé, nous vous contraignons à confesser qu'il a reçu la grâce de Dieu, et nous vous prouvons qu'il n'y a eu de sa part aucun mérite antérieur; quant à celui qui est mort sans baptême, vous qui ne croyez pas à l'existence du péché originel, expliquez-moi pourquoi il a été privé d'un sacrement que vous croyez nécessaire à tous les âges; dites-moi ce qu'il y avait à venger contre lui, pour le traiter de la sorte.

15. A l'occasion de ces deux jumeaux, dont la cause est absolument la même, surgit cette grande question : Pourquoi l'un est-il mort baptisé, et l'autre sales baptême ? Or, l'Apôtre résout cette question sans la résoudre. Parlant lui aussi de deux jumeaux, il remarque qu'avant même qu'ils fussent. nés, avant qu'ils eussent fait aucun bien et aucun mal, non pas à cause de leurs œuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il fut dit à la mère : «L'aîné sera assujéti au plus jeune ; j'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü ». Puis, développant sa pensée, il avait été conduit à s'écrier : «Il est donc vrai que Dieu fait miséricorde à qui il lui plaît, et qu'il endurcit qui il lui plaît ». Sentant alors ce qu'il y avait d'extraordinaire dans ses paroles, il suppose qu'une voix contradictoire s'élève contre lui, et il continue: « Vous me direz peut-être : Après cela pourquoi Dieu se plaint-il? qui donc résiste à sa volonté ? » Il répond aussitôt : « O homme, qui êtes-vous pour contester avec Dieu ? Un vase d'argile dit-il à celui qui l'a fait: Pourquoi m'avez-vous fait ainsi? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire, de la même masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie? » Puis voulant en quelque sorte soulever le voile qui recouvre ces secrets mystérieux, le même Apôtre ajoute : « Qui peut se plaindre, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, souffre avec une patience extrême les vases de colère préparés .pour la perdition, afin de manifester les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde qu'il a préparés pour la gloire (1) ? ». Dans ce passage la grâce de Dieu nous est présentée, non-seulement comme un secours, mais encore comme une

 

1. Rom. IX, 11-23.

 

leçon. Elle est un secours dans les vases de miséricorde ; mais dans les vases de colère elle est une grande leçon. En Effet, dans ces derniers Dieu montre sa colère et manifeste sa puissance, car tant est puissante sa bonté qu'il peut même se servir des méchants pour le bien. Quant aux vases de miséricorde, il révèle à leur égard les richesses de sa gloire, puisque la grâce du libérateur leur remet ce quels justice du vengeur exige. des vases de colère. D'ailleurs le bienfait que Dieu accorde gratuitement à quelques-uns n'apparaîtrait pas assez clairement, si Dieu en frappant d'un juste châtiment d'autres hommes tirés de la même masse, ne montrait pas ce qui était dû aux uns et aux autres. «Qui met de la différente entre vous ? » s'écrie le même Apôtre, s'adressant à l'homme qui se glorifie de lui-même et de ses propres avantages. «Qui met de la différence entre vous? » Et supposant que son interlocuteur lui a répondu : C'est ma foi, c'est ma volonté, c'est mon propre mérite; l'Apôtre lui réplique : «Qu'avez-vous donc que vous n'ayez reçu ? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous ne l'aviez point reçu (1) ? » c'est-à-dire, comme si ce qui vous discerne venait de vous. Celui qui vous discerne, c'est donc celui qui vous accorde de quoi vous discerner, en vous épargnant le châtiment que vous méritiez, et en vous accordant une grâce qui ne vous était due à aucun titre. Celui qui vous discerne, c'est celui qui, en face des ténèbres qui couvraient l'abîme, s'est écrié : « Que la lumière soit, et la lumière fut; et il sépara », c'est-à-dire, « il discerna la lumière des ténèbres (2) ». Tant qu'il n'y avait que les ténèbres, que pouvait-il y avoir à séparer? Dieu sépara donc en faisant la lumière ; de cette manière on peut dire aux  pécheurs justifiés : «Autrefois vous étiez ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur (3) »; par conséquent, que celui qui se glorifie, ne;se glorifie pas en lui-même, mais dans le Seigneur (4). Celui qui discerne, c'est celui qui, à l'égard d'enfants qui n'étaient pas encore nés, qui n'avaient encore fait ni bien ni mal, afin que le décret de Dieu demeurât ferme dans son élection, non pas à cause de leurs oeuvres, mais par la volonté de Celui qui appelle, a eu le droit de dire : « L'aîné sera

 

(1) I Cor. IV, 7. — 2. Gen. I, 3, 4. — 3. Eph. V, 8. — 4. II Cor. X, 17.

 

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assujetti au plus jeune (1) » ; celui qui plus tard, célébrant son oeuvre par l'organe de son prophète, s'écriait. «J'ai aimé Jacob, et j'ai haï Esaü «(2) ». Pour faire son élection, Dieu ne s'adresse pas à ce qui a été fait par les autres; c'est lui-même qui fait ce qu'il doit choisir. Parlant de ceux qui étaient restés justes en Israël, l'Apôtre s'exprime ainsi : « Dieu a sauvé ceux qu'il s'est réservés selon l'élection de sa grâce. Or, si c'est par grâce, ce n'est donc pas par les oeuvres ; autrement la grâce ne serait plus grâce (3) ». Quand la Vérité même proclame que ce n'est pas par les œuvres, mais par la volonté de celui qui appelle », n'êtes-vous pas des insensés, vous qui dites que si Jacob a été aimé, c'était dans la prévision des oeuvres qu'il devait accomplir; vous mettant ainsi en flagrante contradiction avec l'Apôtre qui proclame que «ce n'est pas par les oeuvres », quand il pouvait tout aussi bien dire que ce n'est pas par les œuvres présentes, mais par les oeuvres futures? En disant que ce n'est pas par les oeuvres, c'est la grâce qu'il veut exalter, « car si c'est par grâce, ce n'est pas par les oeuvres; autrement la grâce n'est plus grâce ». Ce qui nous prévient, c'est la grâce, non pas due mais gratuite, afin que par elle nous fassions des bonnes oeuvres; au contraire, si ce sont les bonnes oeuvres qui précèdent, la grâce n'est plus qu'une dette payée aux bonnes oeuvres, et la grâce n'est plus grâce.

16. Pour dissiper toutes les ténèbres de votre esprit, je vous ai proposé l'exemple de deux jumeaux qui n'étaient nullement aidés par les mérites de leurs parents, et qui meurent tous deux dans leur première enfance, l'un après avoir été baptisé, et l'autre sans baptême. Je voulais par là que vous n'eussiez pas à me dire que cette différence était motivée par la prévision de leurs oeuvres, comme vous le dites de Jacob et d'Esaü, malgré le langage formel de l'Apôtre. Quant aux jumeaux dont je parle, la prescience de Dieu n'a pu être trompée, et par là même il a dû prévoir qu'il n'y aurait aucune oeuvre. Ou bien si le péché qui n'est encore ni commis ni même pensé et voulu, est puni comme s'il était accompli, quel est donc l'avantage accordé à ceux qui sont arrachés à cette vie, dans la crainte que la méchanceté

 

(1 ) Gen. XXV, 23. — (2) Malach. I, 2. — (3) Rom. XI, 5, 6.

 

ne change leur intelligence, et que le mensonge ne trompe leur âme (1)? Soutenir que des hommes seront condamnés pour des péchés dont la coulpe, dites-vous, n'a pu leur être transmise par leurs parents, pour des péchés qu'ils n'ont pu eux-mêmes ni commettre, ni même concevoir, c'est là assurément une absurdité, une folie, une véritable monstruosité. Vous en convenez vous-même; eh bien ! voici que revient vers vous ce frère jumeau d'un frère baptisé et n'ayant pas été baptisé lui-même; il vous demande tacitement pourquoi le bonheur dont jouit son frère lui a été refusé; pourquoi il est frappé de la suprême infortune; pourquoi son frère a reçu l'adoption des enfants de Dieu, tandis que lui-même n'a pas reçu ce sacrement dont vous proclamez la nécessité pour tous les âges; il vous demande enfin de .lui expliquer ce mystère, s'il n'y a ni destin, ni hasard, ni acception des personnes de la part de Dieu, ni collation de la grâce sans mérites précédents, ni enfin de péché originel. C'est en vain que vous prêtez à cet enfant votre langue et votre Noix; il ne parle pas encore et vous ne savez quoi lui répondre.

 

CHAPITRE VIII. LE DÉSIR DU BIEN MÊME IMPARFAIT EST UN DON DE LA GRÂCE.

 

17. Mais enfin, voyons ce que peut être ce titre antérieur qu'ils placent dans l'homme et qui doit le rendre digne du secours de la grâce, de telle sorte que cette grâce soit réellement due et méritée, sans s'inquiéter si elle ne cesse pas d'être une grâce. «Sous le nom de grâce », disent-ils, « c'est tellement le destin qu'ils affirment, qu'ils vont jusqu'à soutenir que si Dieu n'inspire pas le désir du bien, même imparfait, à la volonté rebelle de l'homme, cet homme ne peut ni éviter le mal ni faire le bien ». Déjà, quant au destin et quant à la grâce, nous avons fait ressortir l'inanité de leur langage. Nous devons maintenant examiner si à un homme rebelle Dieu inspire le désir du bien, de telle sorte que ce même homme cesse d'être rebelle, approuve et veuille le bien. Nos adversaires prétendent que ce désir du bien dans l'homme vient de l'homme lui-même, de telle sorte que ce désir du bien, même commencé,

 

1. Sag. IV, 11.

 

constitue le mérite dont l'efficacité lui obtiendra la grâce de. conduire ce bien à sa perfection. Est-ce même bien là ce qu'ils prétendent? il est difficile de l'affirmer. Pélage, en effet, va jusqu'à dire que le bien s'accomplit plus facilement, quand on est aidé par la grâce. Ce mot: Plus facilement, n'indique-t-il. pas clairement que, dans sa pensée, si le; secours de la grâce vient à manquer, le libre arbitre, réduit à ses propres forces, peut encore, quoique plus difficilement, accomplir le bien? Quelle est l'opinion de ses disciples sur ce point? nous n'osons pas la déterminer d'après celle du maître. Permettons-leur, avec le libre arbitre, de se rendre indépendants, même à l'égard de Pélage, et bornons-nous à étudier le langage dont ils se servent dans la lettre à laquelle nous répondons.

18. Ils nous reprochent de soutenir que «Dieu inspire, même à un homme rebelle, le désir, non pas du bien, si grand qu'il soit, mais même du bien imparfait ». Ce reproche nous donne tout au moins le droit de conclure que, d'après eux, l'homme peut, sans aucun secours de la grâce, avoir le désir du bien imparfait; quant au bien parfait, la grâce serait nécessaire, non-seulement pour le faire plus facilement, mais même simplement pour le réaliser: La conclusion évidente, c'est qu'ils admettent que la grâce nous est donnée à cause de nos mérites ; et pourtant nous voyons dans les actes ecclésiastiques que Pélage, ne fût-ce que par crainte, a formellement condamné cette doctrine. En effet, si le désir du bien commence en nous et par nous sans la grâce de Dieu ; ce commencement constitue un véritable mérite, et la.grâce qui surviendra ensuite ne sera plus qu'une véritable dette; par conséquent, la grâce ne sera plus donnée gratuitement, mais selon nos mérites. Or, voulant répondre au futur Pélage, le Seigneur ne dit pas : Sans moi vous pouvez difficilement faire quelque, chose; mais d'une manière absolue : «Sans moi vous ne pouvez rien faire (1) ». Comme pour répondre également et par la même sentence à nos adversaires actuels, le Seigneur ne dit pas : «Sans moi vous ne pouvez rien » achever et parfaire, mais « faire ». Si le Sauveur eût parlé de parfaire, nos adversaires auraient pu en conclure. que le secours de la grâce est nécessaire, non pas pour commencer le bien, mais pour

 

(1) Jean, XV, 5.

 

l'achever. A son tour, voici venir l'Apôtre. Par cette seule parole : «Sans moi vous ne pouvez rien faire », le Sauveur avait compris le commencement et la fin. L'Apôtre, interprétant cette maxime, distingue plus clairement le commencement et la fin, quand il dit : «Celui qui a commencé le bien en vous, le perfectionnera jusqu'au jour de Jésus-Christ (1)». Mais sur le point qui nous occupe, l'Ecriture nous a conservé de l'Apôtre des passages plus abondants. Nous parlons du désir du bien. S'ils veulent que ce bien commence par nous et s'achève par Dieu, qu'ils cherchent ce qu'ils peuvent répondre à ces paroles de l'Apôtre : «Nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée, comme étant de nous-mêmes; mais c'est Dieu qui nous en rend capables (2)». Nous ne pouvons de nous-mêmes former aucune bonne pensée; pourtant une pensée est encore moins qu'un désir. En effet, nous pensons d'abord ce que nous désirons, mais nous ne désirons pas toujours ce que nous pensons; car nous pensons quelquefois ce que nous ne désirons pas. Si donc la pensée est moins que le désir, puisque l'homme peut penser le bien qu'il ne désire pas encore, et si c'est un progrès que de désirer ensuite ce que d'abord l'on pensait sans le désirer; comment peut-il se faire que nous soyons incapables de ce qui est moins, c'est-à-dire de penser le bien; tandis que par les seules forces de notre libre arbitre nous sommes capables de ce qui est plus, c'est-à-dire de désirer le bien, sans avoir besoin d'aucun secours de la grâce? L'Apôtre ne dit pas : «Nous ne sommes point capables de former de nous-mêmes aucune pensée parfaite, ou de ce qui est parfait » ; mais : « Aucune pensée », ou de penser quelque «chose », dont le contraire est rien. De là ce mot du Sauveur: «Sans moi vous ne pouvez rien faire ».

 

CHAPITRE IX. INTERPRÉTATION LÉGITIME DES TEXTES FAUSSÉS PAR LES PÉLAGIENS.

 

19. Nous lisons aux Proverbes : «Il appartient à l'homme de préparer son coeur, et à Dieu de lui inspirer la réponse (3) ». Or, nos adversaires se trompent dans l'interprétation qu'ils donnent à ce texte, quand ils soutiennent

 

(1) Philipp. I, 6. — (2) II Cor. III, 5. — (3) Prov. XVI, 1.

 

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que l'homme, sans aucun secours de la grâce de Dieu, peut préparer son coeur, c'est-à-dire commencer le bien. Telle ne saurait être l'interprétation donnée par les enfants de la promesse quand ils entendent leur divin Maître s'écrier : «Sans moi vous ne pouvez rien faire » ; ne serait-ce pas l'accuser de mensonge que de lui dire: Voici que sans vous nous pouvons préparer notre cœur ? Ils entendent également l'apôtre saint Paul : « Par nous-mêmes nous ne sommes capables d'avoir aucune bonne pensée, et c'est de Dieu que nous en recevons le pouvoir » ; ne serait-ce pas l'accuser de mensonge que lui dire: Voici que par nous-mêmes nous sommes capables de préparer notre cœur et par là même d'avoir une bonne pensée? Comment en effet, sans une bonne pensée, préparer son cœur au bien? Une telle prétention ne peut venir qu'aux orgueilleux défenseurs de leur arbitre et aux apostats de la foi catholique. «Il appartient à l'homme de préparer son coeur, et à Dieu de lui inspirer la réponse » ; l'homme, sans doute, prépare son coeur, mais ce n'est point sans un secours spécial de Dieu, car ce coeur, avant d'être préparé par l'homme, a besoin d'être touché par Dieu. Quant à la réponse de la langue, c'est-à-dire, quant à la réponse divine qui est faite au cœur bien préparé, l'homme n'y a absolument aucune part, ici tout est l'œuvre de Dieu.

20. De ce premier texte: «Il appartient à l'homme de préparer son coeur, et à Dieu de faire la réponse », rapprochons ces autres paroles: «Ouvrez votre bouche et je la remplirai (1) ». Il est bien certain que nous ne pouvons ouvrir notre bouche, sans un secours particulier de Dieu, sans lequel nous ne pouvons rien faire; cependant il est également certain que notre bouche ne s'ouvre que par l'effet de notre oeuvre propre et de notre correspondance à la grâce; s'agit-il au contraire de remplir cette bouche, c'est là l'œuvre propre de Dieu sans aucune coopération de notre part. Préparer son coeur, ouvrir sa bouche, n'est-ce pas préparer sa volonté? Or, nous lisons dans l'Ecriture : «La volonté est préparée par le Seigneur (2) » ; et encore : « Vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche annoncera vos louanges (3) ». Par ces paroles: «Il appartient à l'homme de préparer

 

(1) Ps. LXXX,11. — (2) Prov. VIII, selon les Sept. — (3) Ps. L, 11.

 

son cœur », Dieu nous avertit de préparer notre volonté, et cependant il est nécessaire que Dieu intervienne dans cette préparation, car la volonté est préparée par le Seigneur ». « Ouvrez votre bouche », tel est l'ordre formel ; mais pour l'accomplir il est évident que nous avons besoin du secours de Dieu, à qui nous disons : «Vous ouvrirez mes lèvres ». Y aurait-il des hommes assez insensés pour prétendre qu'on doit établir une distinction essentielle entre la bouche et les lèvres, de telle sorte que ce soit à l'homme d'ouvrir sa bouche, et à Dieu d'ouvrir les lèvres de l'homme? Une telle absurdité n'est-elle pas honteusement confondue par ces paroles du Seigneur à son serviteur Moïse : «J'ouvrirai ta bouche et je t'apprendrai ce que tu dois dire (1) ? » Quand donc il nous est dit ; Ouvrez votre bouche et je la remplirai », la première action paraît être le fait de l'homme, et la seconde le fait de Dieu; tandis que dans cet autre passage : «J'ouvrirai votre bouche, et je vous instruirai », ces deux actes sont l'œuvre même de Dieu. Une telle distinction ne signifie-t-elle pas clairement que dans le premier cas l'homme apporte sa propre coopération, tandis que dans le second l'homme n'entre pour rien, Dieu seul agit ?

21. Il suit de là que Dieu accomplit dans l'homme beaucoup d'oeuvres bonnes sans que l'homme y ait aucune part; d'un autre côté, l'homme ne peut en faire aucune sans qu'il soit nécessaire que Dieu vienne à son aide. Par conséquent, Dieu n'inspirerait pas à l'homme le désir du bien, si ce désir n'était pas bon; et si ce désir est bon, il ne peut nous venir que de celui qui est le bien immuable et suprême. Le désir du bien est-il autre chose que la charité dont l'apôtre saint Jean a dit sans aucune ambiguïté possible : « La charité vient de Dieu (2) ? » Qu'on ne dise pas davantage que le commencement de la charité vient de nous, tandis que sa perfection vient de Dieu; car, du moment que la charité vient de Dieu, elle en vient tout entière. Croire que nous occupons le premier rang dans les dons de Dieu, et que lui-même ne vient qu'après nous; qu'il nous préserve à jamais d'une semblable folie ! Car sa miséricorde me préviendra (3) », et c’est de lui que nous chantons en toute assurance : « Parce que vous l'avez prévenu dans la bénédiction de

 

(1) Exod. IV, 12. — (2) I Jean, IV, 7. — (3) Ps. LVIII, 11.

 

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votre douceur (1) »; Dans ces passages, de quoi s'agit-il donc, si ce n'est de ce désir du, bien dont nous parlons? Nous commençons à désirer le bien quand il commence lui-même à nous paraître doux. Mais si nous ne faisons le bien que par crainte du châtiment et non par amour de la justice, ce n'est plus alors le bien que nous faisons; le coeur n'est pour rien dans l'oeuvre extérieure, quand l'homme aimerait mieux faire le mal, s'il pouvait le faire impunément. Cette bénédiction de la douceur, dont parle le Psalmiste, n'est donc autre chose que la grâce de Dieu, dont l'effet précieux est de nous faire trouver agréable, doux et aimable, ce que Dieu nous commande. Mais pour cela nous avons besoin que Dieu nous prévienne par sa grâce, car sans elle, loin de pouvoir s'achever, le bien ne peut pas même commencer en nous. Puisque sans Dieu nous ne pouvons rien faire, nous ne pouvons ni commencer ni achever; c'est du commencement qu'il a été dit : «Sa miséricorde me préviendra » ; et quant à la perfection, le Psalmiste s'écrie : « Sa miséricorde m'accompagne (2) ».

 

CHAPITRE X.LES ÉLUS SONT APPELÉS SELON LE DÉCRET DE DIEU.

 

22. Ecoutons maintenant nos adversaires formulant eux-mêmes leur propre doctrine, et professant que «la grâce vient en aide au bon propos de chaque homme, mais qu'elle n'inspire pas le zèle de la vertu à la «volonté rebelle». Le sens de ces paroles, c'est que l'homme se suffit à lui-même, sans aucun secours de Dieu, pour concevoir un bon propos et le zèle de la vertu, et que, à l'aide de ce mérite précédent, il est digne de recevoir une grâce subséquente de Dieu. Citant ces paroles de saint Paul : «Nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu et qu'il a appelés selon son décret pour être saints » ; ils dénaturent ce passage, et au lieu de ce décret de Dieu dont l'Apôtre parle évidemment, ils traduisent comme s'il y avait : Qu'il a appelés selon leur propos, leur résolution antérieure, laquelle devient ainsi un mérite antérieur qui est suivi par la miséricorde de Dieu qui les appelle. Ainsi donc, ils affectent de ne pas comprendre

 

(1) Ps. XX, 4. — (2) Id. XII, 6.

 

qu'il s'agit ici, non pas du propos ou de là résolution de l'homme, mais du décret même de Dieu en vertu duquel « ceux qu'il a connus par sa prescience, il les a également prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils (1) », et les a élus avant la création du monde (2). Tous ceux qui sont appelés ne sont donc pas appelés selon le décret : car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (3). Ceux qui sont appelés selon le décret, ce sont ceux qui ont été élus avant la création du monde. C'est de ce décret de Dieu qu'il a déjà été parlé au sujet de ces deux jumeaux, Esaü et Jacob: «Afin que le décret de Dieu demeurât ferme selon son élection, non à cause de leurs oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il a été dit : « L'aîné sera assujéti au plus jeune (4) ». C'est ce même décret de Dieu que nous retrouvons dans ce passage de l'épître à Timothée : «Souffrez avec moi pour l'Evangile, selon la force que vous recevrez de Dieu, qui nous a rachetés et nous a appelés par sa vocation sainte, non selon nos oeuvres, mais selon le décret de sa volonté et selon la grâce qui nous a été donnée en Jésus-Christ avant tous les siècles, et qui a paru maintenant par l'avènement de notre Sauveur Jésus-Christ (5) ». Tel est donc le décret de Dieu, duquel il a été dit : « Tout concourt au bien de ceux qui ont été appelés selon le décret ». Quant au bon propos de l'homme, sans doute la grâce subséquente vient à son secours, mais il n'est lui-même possible que quand il a été prévenu par la grâce. Il en est de même du zèle pour la vertu ; la grâce vient à son secours pendant qu'il agit ; mais il n'aurait pu exister lui-même sans la grâce et a été nécessairement inspiré par celui dont l'Apôtre a dit : «Je rends grâces à Dieu de ce qu'il a mis au coeur de Tite la même sollicitude que j'ai pour vous (6) ». Quand quelqu'un a du zèle pour le salut des autres, si c'est Dieu qui l'inspire, qui donc inspirera le zèle que chacun doit d'abord avoir pour soi ?

23. De tout cela je conclus que, dans les saintes Ecritures, si Dieu impose à l'homme des commandements pour éprouver son libre arbitre, toujours le pouvoir d'accomplir ces commandements ou bien nous est donné par sa bonté, ou bien n'attend qu'une demande

 

(1) Rom. VII, 28, 29. — (2) Eph. I, 4. — (3) Matt. XX, 16. — (4) Rom. IX, 11, 13. — (5) II Tim. I, 8-10. — (6) II Cor. VIII, 16.

 

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de notre part, inspirée par le besoin mieux senti du secours de la grâce. Par conséquent, l'homme, de mauvais qu'il était, ne devient bon par le commencement de la foi, qu'autant que ce changement est commencé en lui par le don purement gratuit de la miséricorde de Dieu. Ecoutons le Psalmiste réveillant ses propres souvenirs : «Le Seigneur oubliera-t-il d'avoir pitié de nous ? Ou renfermera-t-il ses miséricordes dans sa colère? Et j'ai dit : Maintenant je commence, ce changement est l'oeuvre de la droite du Très-Haut (1) ». Il ne dit pas : «Ce changement » est l'oeuvre de mon libre arbitre, même

 

(1) Ps. LXXVI, 10, 11.

 

quand il parle d'un simple commencement; mais: «l'oeuvre de la droite du Très-Haut ». Si donc nous voulons avoir de la grâce des idées justes et saines, que ce soit à Dieu que nous rapportions la gloire du changement qui s'est opéré en nous, depuis le commencement jusqu'à la fin (1). En effet, de même qu'on ne saurait achever le bien sans le secours du Seigneur, de même on ne saurait le commencer sans le secours de Dieu. Mais terminons ce livre, afin de permettre au lecteur de prendre un peu de repos et de réparer ses forces.

 

1. II Cor. X, 17.

 

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