LIVRE III
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LIVRE TROISIÈME. LA LOI, LE BAPTÊME, LES JUSTES, LA VIE FUTURE.

 

CHAPITRE PREMIER. INTRODUCTION.

CHAPITRE II. LES PÉLAGIENS NOUS CALOMNIENT SUR L'USAGE DE L'ANCIENNE LOI.

CHAPITRE  III. LES PÉLAGIENS NOUS CALOMNIENT SUR L'EFFET DU BAPTÊME.

CHAPITRE IV. LES PÉLAGIENS NOUS CALOMNIENT AU SUJET DE L'ANCIEN TESTAMENT ET DES ANCIENS JUSTES.

CHAPITRE V. LA JUSTICE DES PROPHÈTES ET DES APÔTRES.

CHAPITRE VI. DU PÉCHÉ EN JÉSUS-CHRIST.

CHAPITRE VII. DE L'ACCOMPLISSEMENT DES PRÉCEPTES DANS LA VIE FUTURE.

CHAPITRE VIII. LES TROIS POINTS PRINCIPAUX DE L'HÉRÉSIE PÉLAGIENNE.

CHAPITRE  IX. LA DOCTRINE CATHOLIQUE TIENT LE MILIEU ENTRE LE MANICHÉISME ET LE PÉLAGIANISME, ET LES RÉFUTE.

CHAPITRE X. LA QUESTION DE L'ORIGINE DE L’AME INUTILEMENT INTERJETÉE PAR LES PÉLAGIENS.

 

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LIVRE TROISIÈME. LA LOI, LE BAPTÊME, LES JUSTES, LA VIE FUTURE.

 

Augustin continue la réfutation des accusations calomnieuses formulées par les Pélagiens, dans leur lettre à l'évêque de Thessalonique. Doctrine catholique sur l'utilité de la loi, les effets du baptême, la différence de l'Ancien et du Nouveau Testament, la justice des Prophètes et des Apôtres, et enfin sur l'accomplissement des préceptes dans la vie future.

 

 

CHAPITRE PREMIER. INTRODUCTION.

 

1. Il s'agit encore des calomnies de nos adversaires, et non de leurs propres doctrines. Pour ne pas donner à chaque volume une étendue effrayante, j'ai partagé en deux livres les objections des Pélagiens. Après avoir terminé le premier, qui se trouve ainsi le second de tout l'ouvrage, je commence ici le suivant; c'est le troisième de tout ce travail.

 

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CHAPITRE II. LES PÉLAGIENS NOUS CALOMNIENT SUR L'USAGE DE L'ANCIENNE LOI.

 

2. A les en croire, nous soutiendrions que «la loi de l'Ancien Testament a été donnée, non pas pour justifier ceux qui l'accomplissent, mais pour donner au péché plus de gravité ». Ils ne comprennent assurément pas ce que nous disons de la loi, car nous ne faisons que répéter l'enseignement de l'Apôtre ; mais cet enseignement ils ne le comprennent pas davantage. Comment pourrait-on dire que ceux qui obéissent à la loi ne sont pas justifiés, quand précisément ils n'y obéissent que parce qu'ils sont justifiés ? Nous enseignons que la loi, pour nous, n'est autre chose que la manifestation de la volonté de Dieu, tandis que la grâce nous donne la pensée et le pouvoir d'accomplir cette volonté. «Car ce ne sont point ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui l'accomplissent seront seuls justifiés (1) ». La loi nous fait donc entendre la justice, tandis que la grâce nous la fait accomplir. Car, dit le même Apôtre, ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle était affaiblie par la chair, Dieu l'a fait, ayant envoyé son propre Fils, revêtu d'une chair semblable à celle du péché, et victime pour le péché, et il a condamné le péché dans la chair, afin que

 

(1) Rom. II, 13.

 

la justice de la loi fût accomplie en nous, qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l'esprit (1) ». Voilà ce que nous enseignons ; qu'ils demandent à Dieu l'intelligence de ces paroles, au lieu de se livrer à des discussions envenimées qui obscurcissent leur intelligence. Il est impossible d'accomplir la loi par la chair, c'est-à-dire par la présomption charnelle sous l'inspiration de laquelle on voit des orgueilleux, sans aucune notion de la justice de Dieu, de cette justice directement communiquée à l'homme par Dieu lui-même, s'attribuer à eux-mêmes leur propre justice et rejeter en ce point toute intervention de Dieu, comme si le libre arbitre leur suffisait seul pour accomplir la loi sans aucun secours de la grâce (2). La justice de la loi n'est donc conférée qu'à ceux qui marchent selon l'esprit, et non pas à ceux qui ne marchent que selon la chair, c'est-à-dire selon l'homme qui ignore la justice de Dieu et ne connaît que la sienne propre. Or, celui qui marche selon l'esprit, n'est-ce pas celui qui est conduit par l'Esprit de Dieu ? « Car ceux-là sont les enfants de Dieu qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu (3) ». Voilà pourquoi « la lettre tue, tandis que l'esprit vivifie (4) ». On ne saurait dire cependant que la loi soit intrinsèquement mauvaise, car si elle tue quand on n'en prend que la lettre, elle a du moins l'avantage de convaincre les pécheurs de leurs propres prévarications. «Car la loi est sainte, et le précepte est juste et bon. Ce qui est bon en soi m'a-t-il donc causé  la mort ? Nullement, mais c'est le péché qui, m'ayant donné la mort par une chose qui était bonne, a fait paraître ce qu'il était, de sorte que le péché est devenu par ces mêmes préceptes une source plus abondante du péché (5) ». Voilà dans quel sens il est dit que «la lettre tue ». Car l'aiguillon de la mort, c'est le péché ; et la force du

 

(1) Rom. VIII, 3, 4. — (2) Id. X, 3. — (3) Id. VIII, 14. — (4) II Cor. III, 6. — (5) Rom. VII, 12, 13.

 

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péché, c'est la loi (1) ». En effet, par la défense qu'elle impose, la loi enflamme les désirs du péché, voilà pourquoi elle tue, si la grâce ne vient à notre secours pour nous vivifier.

3. Telle est notre doctrine, voilà sur quel prétexte nos adversaires se fondent pour nous accuser de dire que la loi a été donnée pour rendre le péché plus grave. Ils ne comprennent donc pas ces paroles de l'Apôtre : « Car la loi produit la colère, puisque, sans la loi, il n'y aurait point de violation de la loi (2) ». «La loi a été établie pour faire reconnaître les transgressions jusqu'à l'avènement de ce Fils d'Abraham, à qui la promesse avait été faite; si la loi qui a été donnée avait pu procurer la vie, on aurait pu dire véritablement que la justice se serait obtenue par la loi ; mais l'Écriture a renfermé tous les hommes sous le péché, afin que la promesse de Dieu fût, par la foi en Jésus-Christ, réalisée et appliquée à tous ceux qui croiraient (3) ». Voilà pourquoi il est dit de l'Ancien Testament donné sur le Sinaï, qu'il engendre pour la servitude, à l'exemple d'Agar. «Or, nous ne sommes pas les enfants de la servante, mais de la femme libre (4) ». On ne saurait donc regarder comme enfants de la femme libre ceux qui ont reçu la loi de la lettre, qui ne sert pour eux qu'à prouver qu'ils sont non-seulement pécheurs, mais encore prévaricateurs; il n'y a d'enfants de la femme libre que ceux qui ont reçu l'esprit de la grâce qui leur donne le pouvoir d'accomplir la loi sainte, juste et bonne. Tel est notre enseignement, qu'ils le méditent et ne l'accusent pas; qu'ils s'éclairent et qu'ils ne calomnient point.

 

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CHAPITRE  III. LES PÉLAGIENS NOUS CALOMNIENT SUR L'EFFET DU BAPTÊME.

 

4. A les en croire, nous enseignerions que «le baptême ne fait pas de nous des hommes nouveaux, c'est-à-dire qu'il ne donne pas la rémission pleine et entière des péchés, et qu'ainsi nous devenons en partie les enfants de Dieu, tandis que nous restons en partie les enfants du siècle, c'est-à-dire du démon ». Ils mentent, ils trompent, ils calomnient; car ce n'est pas là ce que nous enseignons. En effet, tous les hommes qui sont enfants du démon, sont également enfants du

 

(1) I Cor. XV, 56 . — (2) Rom. IV, 15. — (3) Gal. III, 19,21,22. — (4) Id. IV, 24, 31.

 

siècle, tandis que tous les enfants du siècle ne sont pas par là même les enfants du démon. Loin de nous la pensée de regarder comme enfants du démon les saints patriarcales Abraham, Isaac et Jacob, et autres illustres personnages de l'Ancien comme du Nouveau Testament qui engendraient ou qui engendrent dans les liens sacrés du mariage. Ils ne sont pas les enfants du démon, et cependant nous ne pouvons contredire cette parole : «Les enfants de ce siècle embrassent le mariage et y engagent leurs enfants (1) ». Il est donc des hommes qui sont enfants de ce siècle, sans être les enfants du démon. C'est le démon qui est l'auteur et le prince de tous les péchés; mais on ne saurait dire qu'un péché, quel qu'il soit, fasse du coupable un enfant du démon. Même les enfants de Dieu pèchent, car s'ils disent qu'ils sont sans péché, ils se trompent, et la vérité n'est pas en eux (2). S'ils pèchent, c'est parce qu'ils sont encore enfants de ce siècle; mais ce n'est pas en tant qu'ils sont enfants de Dieu qu'ils pèchent, car quiconque est né de Dieu ne pèche pas (3). Ce qui rend à proprement parler les hommes enfants du démon, c'est l'infidélité qui est appelée le péché par excellence,comme s'il était le seul, quoiqu'il ne soit pas dit quel péché il est. Quand on se sert de ces mots : L'Apôtre, on ne précise pas de quel apôtre on parle, et cependant il est entendu qu'on parle de saint Paul, parce qu'il est l'auteur du plus grand nombre des épîtres, et qu'il a plus travaillé que les autres (4). Quand donc le Seigneur dit du Saint-Esprit qu' « il convaincra le monde de péché », il entend parler du péché d'infidélité. Il le prouve clairement par l'explication qu'il en donne : « Du péché, parce qu'ils n'ont pas cru en moi (5) ». Tel est aussi le sens de ces paroles : « Si je n'étais pas venu, si je ne leur avais pas parlé, ils seraient sans péché (6) ». Est-ce à dire qu'auparavant ils étaient sans péché? Non assurément, il s'agit seulement ici du péché d'incrédulité, qu'ils poussèrent jusqu'à refuser de croire au Sauveur, quoiqu'il leur parlât en personne; ils prouvaient ainsi qu'ils appartenaient à celui dont l'Apôtre a dit : « Selon le prince des puissances de l'air, cet esprit qui exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de l'incrédulité (7) ». Ceux

 

(1) Luc, XX, 34. — (2) I Jean, I, 8. — (3) Id. III, 9. — (4) I Cor. XV, 10. — (5) Jean, XVI, 8, 9. — (6) Id. XV, 22. — (7) Eph. II, 2.

 

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donc qui n'ont pas la foi sont réellement les enfants du démon, car ils n'ont pas les dispositions intérieures qui obtiennent le pardon des fautes dues à la faiblesse, à l'ignorance, ou même à un mouvement coupable de la volonté. Quant aux enfants de Dieu, nous avons rappelé que s'ils se disent sans péché, ils se trompent eux-mêmes, et la vérité n'est point en eux; qu'ils confessent donc leurs péchés, ce que les enfants du démon ne font pas ou du moins avec cette foi qui est le caractère propre des enfants de Dieu ; et quand ils confessent ainsi leurs péchés, qu'ils n'oublient pas que Dieu est juste et fidèle pour les leur remettre et pour les purifier de toute iniquité (1). Si nous voulons que cette vérité nous apparaisse mieux encore- dans toute son évidence, écoutons le Sauveur lui-même s'adressant aux enfants de Dieu : «Si vous qui êtes méchants vous savez faire du bien à vos enfants, combien plus votre Père qui est au ciel fera-t-il du bien à ceux qui l'implorent (2)? » Si ses auditeurs n'eussent pas été les enfants de Dieu, se serait-il servi de ces expressions : «Votre Père qui est au ciel? » Et cependant il affirme qu'ils sont méchants et qu'ils savent faire du bien à leurs enfants. Seraient-ils donc méchants par cela même qu'ils seraient les enfants de Dieu? Non, assurément; s'ils sont méchants, c'est parce qu'ils sont encore les enfants de ce siècle, quoique devenus les enfants de Dieu par le sceau et le gage du Saint-Esprit.

5. Ainsi donc le baptême efface les péchés, tous les péchés quels qu'ils soient d'action, de parole, de pensée, péchés originels ou actuels, péchés commis dans la bonne foi ou avec une connaissance suffisante. Mais il nous laisse notre faiblesse contre laquelle tout homme régénéré résiste courageusement quand il soutient le bon combat, et à laquelle il consent s'il se laisse tomber par surprise dans quelque péché (3). Dans le premier cas, il adresse à Dieu de joyeuses actions de grâces, dans le second, il répand des gémissements et des prières. Là il s'écrie : «Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m'a comblé (4)? » Ici il murmure : «Pardonnez-nous nos offenses (5) ». Là il s'écrie : «Je vous aimerai, Seigneur, vous ma force et mon soutien (6) » ; ici il murmure : «Ayez

 

(1) I Jean, I, 8, 9. — (2) Matt. VII, 11. — (3) Gal. VI, 1. — (4) Ps. CXV, 3. — (5) Matt. VI, 12. — (6) Id. Ps. XVII, 2.

 

pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible (1) ». Là il s'écrie : «Mes yeux sont toujours vers le Seigneur, parce qu'il arrachera et mes pieds aux liens qui les retenaient captifs (2) » ; ici il murmure : «Mes yeux ont été troublés par la colère (3) ». On trouverait ainsi dans les Ecritures une multitude de passages, dans lesquels l'âme passe alternativement de la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu au repentir pour ses propres péchés, et que la foi ne cesse d'inspirer aux enfants de Dieu tant qu'ils sont encore les enfants de ce siècle, et qu'ils en subissent l'infirmité et la faiblesse. Gardons-nous cependant de les confondre avec les enfants du démon, car Dieu lui-même les en a séparés, non-seulement par le baptême, mais aussi par cette pureté de la foi qui se manifeste par la charité (4) et qui forme en quelque sorte la vie même du juste (5). Quant à cette faiblesse contre laquelle nous avons à combattre jusqu'à la mort du corps, avec des alternatives continuelles de victoire et de défaite, elle ne disparaîtra que dans cette autre régénération dont le Sauveur a dit: «A la régénération, quand le Fils de l'homme siégera sur le trône de sa majesté, vous siégerez vous-mêmes sur douze trônes pour juger les tribus d'Israël (6) ». Tous conviennent sans difficulté que dans ce passage, la régénération dont il est parlé désigne clairement la résurrection dernière, que l'Apôtre appelle l'adoption et la rédemption : «Nous aussi qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, attendant l'effet de l'adoption divine, qui sera la rédemption de nos corps (7) ». Est-ce que par le saint baptême nous ne sommes pas régénérés, adoptés et rachetés? Et cependant nous attendons encore une autre régénération, une autre adoption, une autre rédemption, et quand elles nous seront accordées à la fin des temps, nous cesserons entièrement d'être les enfants de ce siècle. Dès lors, quiconque déroge au baptême en niant les effets qu'il produit en nous, corrompt la foi : au contraire, quiconque lui attribue des effets dont il n'est que la condition essentielle, mais qui ne se produiront que plus tard, celui-là détruit l'espérance. Supposé que l'on me demande si nous sommes sauvés tsar le baptême, je réponds affirmativement avec l'Apôtre : «Dieu

 

(1) Ps. VI, 3 . — (2) Id. XXIV, 15. — (3) Id. XXX, 10. — (4) Gal. V, 6. — (5)  Matt. XIX, 28. — (6) Rom. VIII, 23.

 

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nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation dans le Saint-Esprit (1) ». Supposé, au contraire, que l'on me demande si par le baptême notre salut est réellement consommé ; je répondrai : Non, avec le même Apôtre : «Car nous ne sommes sauvés qu'en espérance. Or, l'espérance qui se voit n'est plus espérance, car qui est-ce qui espère ce qu'il voit déjà ? Si donc nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec patience (2) ». Le salut a donc été conféré à l'homme dans le baptême, par la rémission du péché originel, et de tous les autres péchés déjà commis ; mais la confirmation dans la grâce, de manière que nous ne puissions plus pécher, nous ne l'obtiendrons que plus tard.

 

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CHAPITRE IV. LES PÉLAGIENS NOUS CALOMNIENT AU SUJET DE L'ANCIEN TESTAMENT ET DES ANCIENS JUSTES.

 

6. Ce qui précède va nous servir à réfuter les autres accusations soulevées contre nous par les Pélagiens. En effet, pourrait-on citer un seul catholique qui eût jamais tenu ce langage qu'ils nous reprochent à tous: Sous l'Ancien Testament, le Saint-Esprit ne venait aucunement en aide a la vertu? Et cependant on pourrait l'affirmer, au moins à la condition de voir dans l'Ancien Testament ce qu'y voyait l'Apôtre, quand il s'écriait: «La première alliance a été établie sur le mont Sina, et n'engendre que des esclaves (3)». Toutefois, à un autre point de vue, l'Ancien Testament était la figure du Nouveau, et c'est ainsi qu'il était considéré par tous les hommes fidèles chargés d'en dispenser la doctrine et d'en assurer l'application, et dès lors, quoique appartenant, selon l'ordre des temps, à l'ancienne alliance, ils n'en étaient pas moins les héritiers du Nouveau Testament. A qui d'entre nous la pensée viendrait-elle de refuser à l'Ancien Testament ces paroles : « O mon Dieu ! créez en moi un coeur nouveau, et renouvelez un esprit droit dans mes entrailles (4) » ; et ces autres : «Il a placé mes pieds sur la pierre, il a dirigé mes pas et mis sur mes lèvres un cantique nouveau, un hymne à notre Dieu (5) ? » Parlant d'Abraham, le père des croyants, et qui vivait avant la promulgation de la loi sur le mont Sinaï, l'Apôtre

 

(1) Tit. III,5. — (2) Rom. VII, 24, 25. — (3) Gal IV, 21. — (4) Ps. L, 12. — (5) Ps. XXXIX, 3, 4.

 

disait : «Je me servirai de l'exemple d'une chose humaine et ordinaire : lorsqu'un homme a fait un contrat en bonne forme, personne ne peut ni le casser ni y ajouter. Or, les promesses ont été faites à Abraham et à sa race; 1'Ecriture ne dit pas: A ceux de sa race, comme si elle en eût voulu marquer plusieurs, mais, à sa race, c'est-à-dire à l'un de sa race, qui est Jésus-Christ. Voici donc ce que je veux dire, c'est que Dieu ayant fait une alliance et l'ayant confirmée, la loi qui n'a été donnée que quatre cent trente ans après, n'a pu la rendre nulle, ni anéantir la promesse. Car si c'est par la loi que l'héritage nous est donné, ce n'est donc plus parla promesse; cependant c'est parla promesse que Dieu l'a donné à Abraham (1) ».

7. Tel est le Testament dont l'Apôtre nous dit qu'il a été confirmé par Dieu et qu'il ne saurait être infirmé par la loi qui n'a été promulguée que quatre cent trente ans après. Or, veut-on savoir si c'est là le Testament nouveau ou le Testament ancien ? nous répondons sans hésiter: C'est le Testament nouveau, resté caché dans les mystères prophétiques, jusqu'à ce que vînt le temps de la révélation qui devait en être faite par Jésus-Christ. Si nous disions que c'est le Testament ancien, ne serait-ce pas le confondre avec cette alliance sinaïtique qui engendre pour la servitude? N'est-ce point sur le Sinaï qu'a été donnée cette loi quatre cent trente ans après l'événement dont nous parlons? Et cette loi, dit l'Apôtre, n'a pu infirmer le Testament de la promesse faite à Adam. Ce qui nous regarde, c'est donc ce qui a été fait par Abraham, puisque nous devons être les enfants, non pas de l'esclave, mais de la femme libre. Nous sommes les héritiers de la promesse et non de la loi, car, ajoute l'Apôtre : « Si c'est par la loi que l'héritage nous est donné, ce n'est donc pas par la promesse; cependant, c'est par la promesse que Dieu l'a donné à Abraham ». Si donc la loi est survenue quatre cent trente ans après, ce fut pour donner lieu à l'abondance du péché, puisque le péché même de la prévarication est le moyen le plus efficace pour confondre l'orgueil de tout homme qui présume de sa propre justice; cependant, là où il y a abondance de péché, il y a eu une surabondance de grâce (2), et si la grâce a sur

 

(1) Gal. III, 15-18. — (2) Rom. V, 20.

 

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abondé, c'est par la foi de l'homme s'humiliant à la vue de ses fautes, et se réfugiant dans la miséricorde divine. «Si c'est par la loi » , avait dit saint Paul, « que l'héritage nous est donné, ce n'est donc plus par la promesse ; cependant c'est par la promesse a que Dieu l'a donné à Abraham ». Supposant aussitôt qu'on lui pose cette question Pourquoi donc la loi est-elle survenue plus tard? il ajoute immédiatement : «Pourquoi donc la loi ? » demandez-vous, « mais elle a été établie pour faire reconnaître les transgressions jusqu'à l'avènement de ce Fils d'Abraham auquel la promesse avait été faite (1) ». Il avait déjà formulé la même pensée dans ces paroles : «Si ceux qui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi devient inutile, et la promesse sans effet. Car la loi produit la colère, puisque, lorsqu'il n'y a point de loi, il n'y a point de violation de la loi (2) ». Ainsi donc, en écrivant aux Galates : « Si c'est par la loi que nous reçevons l'héritage, ce n'est donc plus par la promesse, et cependant c'est par la promesse qu'il a été donné à Abraham » ; il ne faisait que répéter en d'autres termes ce qu'il avait écrit aux Romains : «Si ceux qui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi devient inutile, et la promesse sans effet lu. Pouvait-il nous prouver d'une manière plus explicite que c'est par la foi que nous participons à la promesse faite à Abraham et qui constitue prophétiquement le Nouveau Testament? Pourquoi donc la loi? » s'écrie-t-il, interprétant la pensée de ses lecteurs, et il répond : «Elle a été établie pour faire reconnaître les transgressions ». C'est absolument la même idée qu'il formule en ces termes : «La loi produit la colère, car, lorsqu'il n'y a point de loi, il n'y a point de violation de la loi ».

8. Qu'il s'agisse donc, ou bien d'Abraham lui-même, ou bien des justes qui l'ont précédé, ou bien de ceux qui l'ont suivi jusqu'à Moïse, par qui a été promulgué, sur le Sinaï, le Testament qui engendre pour la servitude, ou bien des Prophètes et des saints personnages depuis Moïse jusqu'à Jean-Baptiste, tous sont les héritiers de la promesse et de la grâce selon Isaac, l'enfant de la femme libre, non pas par la loi, mais par la promesse; tous sont ainsi les héritiers de Dieu, et les cohéritiers

 

(1) Gal. III, 15-19. — (2) Rom. IV, 14, 15.

 

de Jésus-Christ. Les justes qui ont précédé Noé, Noé lui-même et tous ceux qui, depuis Noé jusqu'à Abraham, ont pratiqué la justice secrètement ou ouvertement, nierons-nous qu'ils appartiennent à la Jérusalem céleste notre mère, quoiqu'ils aient paru longtemps avant Sara qui n'était que la prophétie de la mère véritablement libre ? Et s'il en est ainsi de ces justes primitifs, n'est-il pas plus évident encore que l'on doit regarder comme enfants de la promesse tous les justes qui sont venus après Abraham, qui a reçu le bienfait de la promesse, au point de mériter d'être appelé le père de nombreuses nations (1) ? Non pas sans doute que, depuis Abraham, la génération des justes eût acquis des droits nouveaux et plus authentiques, mais, du moins, la prophétie était plus manifeste.

9. Quant à l'Ancien Testament, donné sur le mont Sinaï, engendrant pour la servitude et figuré par Agar, il a pour adeptes tous ceux qui, après avoir reçu une loi sainte, juste et bonne, se flattent de trouver la vie dans la lettre même de la loi. Dans cette fausse conviction, ils ne sentent nul besoin de recourir à la divine miséricorde pour accomplir la loi; ils n'ignorent pas sans doute la justice de Dieu, mais ils veulent s'attribuer à eux-mêmes leur propre justice, et dès lors ne se soumettent point à la justice de Dieu (2). Dans cette classe d'hommes, nous devons ranger et cette multitude qui murmura contre Dieu dans le désert et se créa des idoles, et cette autre qui, déjà en possession de la terre promise, se rendit coupable de fornication en épousant les dieux étrangers. Or, tous ces hommes furent formellement condamnés, même sous l'Ancien Testament. Il en fut de même de tous ceux qui, ne voyant dans les promesses divines que des promesses purement temporelles, et ignorant entièrement que ces promesses n'étaient que la figure de celles du Nouveau Testament, se soumettaient à l'observation des préceptes du Seigneur, uniquement en vue de recevoir ces récompenses temporelles, et par crainte de les perdre. Etait-ce bien la volonté de Dieu qu'ils accomplissaient, n'était-ce pas plutôt leur volonté propre? Assurément, ce qui agissait en eux, ce n'était pas la foi par la charité (3), mais purement la cupidité terrestre et ia crainte charnelle. Accomplir les préceptes

 

(1) Gen. XVII, 4, 5. — (2) Rom. X, 3. — (3) Gal. V, 6.

 

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avec une semblable disposition, c'est les accomplir malgré soi et par force, et dès lors, sans que le coeur et la volonté y aient aucune part. En effet, n'est-on pas dans la volonté formelle de négliger ces mêmes préceptes, si on pouvait le faire impunément? On est donc réellement coupable dans sa volonté; or, ce que Dieu considère, c'est la volonté. Tels étaient les fils de cette Jérusalem terrestre dont l'Apôtre a dit : «Elle sert avec ses enfants », appartenant dès lors à l'Ancien Testament, « donné sur le mont Sinaï et engendrant pour la servitude, figurée par Agar (1) ». A cette classe appartenaient également ceux qui ont crucifié le Seigneur et ont persévéré dans leur infidélité. Telle est encore aujourd'hui la grande multitude des Juifs, s'obstinant de plus en plus dans leur aveuglement, malgré l'accomplissement manifeste des prophéties, malgré la confirmation donnée à l'Ancien Testament par le sang de Jésus-Christ, malgré enfin l'éclatante diffusion de l'Evangile depuis le fleuve dans lequel le Christ fut baptisé, jusqu'aux derniers confins de l'univers (2). Ces Juifs, réalisant dans leur personne les prophéties qu'ils lisent, sont aujourd'hui répandus sur toute la terre, afin que leurs livres soient toujours là pour servir de témoignage et de garantie à la vérité chrétienne.

10. C'est donc Dieu qui est l'auteur de l'Ancien Testament, car il a plu à Dieu de. cacher, jusqu'à la plénitude des temps, les promesses de la vie céleste sous la grossière enveloppe des promesses terrestres, offertes comme récompense aux fidèles observateurs de sa loi; il lui a plu de graver sur des tables de pierre sa loi sainte, quoiqu'elle fût toute spirituelle, et de l'offrir à ce peuple tout entier adonné aux biens de la terre et n'ayant pour les biens spirituels qu'un coeur dur et insensible. Si nous exceptons les lois purement cérémonielles qui avaient été données dans un but purement symbolique et prophétique, et qui n'en sont pas moins des lois spirituelles, parce qu'elles doivent être interprétées spirituellement, tous les autres préceptes ont pour but d'assurer la piété et les bonnes moeurs, doivent s'interpréter selon la lettre et s'accomplir de même. Or, entendue dans ce sens, cette loi divine ne s'applique pas seulement au peuple juif, mais encore au

 

(1) Gal. IV, 25, 21. — (2) Matt. III, 16, 17.

 

peuple chrétien dont elle doit former la vie et diriger les oeuvres. Jésus-Christ, sans doute, nous a délivrés du joug de certaines observances, comme la circoncision charnelle, l'immolation des victimes, le repos de l'année sabbatique et autres semblables, qui n'ont plus pour nous qu'une signification toute spirituelle, dégagée de toutes les ombres symboliques et projetant jusqu'à nous la plus vive lumière, pour peu que nous voulions les étudier sérieusement. Mais suit-il de là que nous n'ayons rien à voir dans le précepte formel qui oblige celui qui a trouvé un objet égaré de le rendre à celui qui l'a perdu (1)? Avons-nous le droit de nous soustraire à une multitude d'autres préceptes semblables, règles vivantes d'une vie juste et sainte, et surtout au décalogue gravé par Dieu lui-même sur les deux tables de pierre, pourvu que nous en exceptions l'observation charnelle du sabbat qui n'était que la figure de la sanctification et du repos spirituel? Qui donc oserait soutenir que les chrétiens ne sont pas tenus à rendre à Dieu le culte véritable, à fuir les idoles, à ne jamais prendre en vain le nom du Seigneur, à honorer leurs parents, à éviter l'adultère, l'homicide, le vol, le faux témoignage, à ne porter aucun désir de convoitise sur la femme ou sur le bien du prochain (2)? Qui est assez impie pour dire qu'il n'observe pas ces préceptes de la loi, parce qu'il est chrétien et qu'il n'est pas placé sous l'empire de la loi, mais sous le règne de la grâce?

11. Ce qui distingue ces esclaves de la loi, que la lettre tue, c'est qu'ils n'accomplissent cette loi que dans le désir d'obtenir ou dans la crainte de perdre le bonheur temporel. Leur prétendue fidélité n'a donc rien de réel, car cette cupidité charnelle qui les inspire, bien loin de trouver sa guérison dans une autre cupidité, n'y rencontre qu'une diversion pour son péché, voire même plutôt une augmentation. De tels hommes appartiennent à l'Ancien Testament qui engendre pour la servitude ; cette crainte et cette cupidité charnelle en font des esclaves ; la foi évangélique, l'espérance et la charité en feraient des hommes libres. Quant à ceux qui vivent sous l'empire de la grâce et que vivifie le Saint-Esprit, s'ils accomplissent ces préceptes, c'est par la foi qui opère par la

 

(1) Lévit. VI, 3, 4. — (2) Exod. XX.

 

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charité, dans l'espérance des biens, non pas charnels, mais spirituels; non pas terrestres, mais célestes; non pas temporels, mais éternels. Avant tout ils croient au suprême et unique Médiateur, par qui ils sont assurés d'obtenir l'esprit de grâce pour faire le bien, et leur pardon quand ils commettent le péché. Ce sont là les héritiers du Nouveau Testament, les enfants de la promesse, les hommes régénérés par un père qui est Dieu, et par une mère véritablement libre. A cette classe ont appartenu tous les anciens justes et Moïse lui-même, le ministre de l'Ancien Testament et l'héritier du Nouveau. En effet, ils ont vécu de la même foi que nous; ils croyaient l'incarnation future, la passion future, la résurrection future de Jésus-Christ, comme nous les croyons après leur accomplissement. Tel fut Jean Baptiste lui-même qui clôt noblement l'ancien ordre de aloses, et qui, déposant toutes les ombres de l'avenir, toutes les allégories, les figures et les prophéties, montre du doigt la sublime réalité, et s'écrie : «Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui efface les péchés du monde (1) ». C'est comme s'il eût dit : Celui que les justes ont désiré voir, Celui dont la venue sur la terre a été crue depuis l'origine du genre humain, Celui qui était désigné dans les promesses faites à Adam, Celui dont Moïse a parlé dans ses écrits, Celui à qui la loi et les Prophètes rendent témoignage, regardez-le : «Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui efface les péchés du monde ». Saint Jean, et tous les justes qui l'ont suivi, ont été témoins ou ont reçu l'assurance de l'accomplissement, dans la personne du Christ, de tout ce que les justes des temps antérieurs entrevoyaient comme devant s'accomplir, de tout ce qu'ils croyaient, de tout ce qu'ils espéraient, de tout ce qu'ils désiraient. Pour ceux donc qui étaient déjà chrétiens réellement, sans en porter le nom, comme pour ceux qui aujourd'hui en ont tout à la fois le nom et la réalité, il n'y a jamais eu qu'une seule et même foi, qu'une seule et même grâce produite en eux par le Saint-Esprit. De là cette parole de l'Apôtre : « Parce que nous avons un même o esprit de foi, selon qu'il est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé, nous croyons a aussi nous autres, et c'est pourquoi nous parlons (1) ».

 

1. Jean, I, 29. — 2. II Cor. IV, 13.

 

12. Je sais que dans le langage ordinaire on désigne sous le nom d'Ancien Testament, la loi et les Prophètes jusqu'à saint Jean. Toutefois, si l'on voulait préciser la valeur des termes, on devrait appeler ce recueil de la révélation, non pas l'Ancien Testament, mais l'ancienne charte ou l'ancien diplôme. Et, en effet, cette double signification se trouve tantôt implicitement, tantôt explicitement formulée par l'Apôtre. Ecoutons-le : « Jusqu'aujourd'hui même, lorsqu'ils lisent Moïse, le voile demeure toujours sur leurs yeux dans la lecture de l'Ancien Testament; ce voile n'est point encore levé, parce qu'il ne se lève que par Jésus-Christ (1) ». Dans ce passage, il est clair que l'Apôtre attribue l'Ancien Testament au ministère de Moïse. Il dit également: «Afin que nous servions dans la nouveauté de l'esprit, et non dans la vétusté de la lettre (2) » ; sous le nom de lettre il désigne le même Testament. Il dit ailleurs : «C'est lui aussi qui a nous a rendus capables d'être les ministres de la nouvelle alliance, non par la lettre, mais par l'esprit; car la lettre tue, mais l'esprit vivifie (3) ». Il parle du Nouveau Testament, et cependant il est clair qu'il le confond avec l'Ancien, sauf la lettre elle-même. Mais sans parler formellement ni de l'Ancien ni du Nouveau Testament, voici un passage déjà cité dans lequel il désigne les deux Testaments par les deux enfants d'Abraham, l'un de la femme libre, et l'autre de l'esclave. Impossible de mieux préciser : «Dites-moi, je vous prie, vous qui voulez être sous la loi, n'avez-vous point lu la loi? Car il est écrit qu'Abraham eut deux fils, l'un de la servante et l'autre de la femme libre. Mais celui qui naquit de la servante, naquit selon la chair, et celui qui naquit de la femme libre, naquit en vertu de la promesse. Tout ceci est une allégorie ; car ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première, qui a été établie sur le mont Sina, et qui n'engendre que des esclaves, est figurée par Agar. Car Sina est une montagne d'Arabie qui représente la Jérusalem d'ici-bas, laquelle est exclue avec ses enfants; au contraire, la Jérusalem d'en haut est libre, et c'est elle qui est notre mère ». Se peut-il quelque chose de plus clair, de plus certain, de plus éloigné de

 

1. II Cor. III, 14, 15. — (2) Rom. VII, 6. — (3) II Cor. III, 6.

 

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toute obscurité et de toute ambiguïté, que cette promesse relative aux enfants? Un peu plus loin il ajoute : «Nous sommes donc, mes frères, les enfants de la promesse, figurés dans Isaac ». Et encore: «Pour nous, mes frères, nous ne sommes point les enfants de la servante, mais de la femme libre, et c'est Jésus-Christ qui nous a acquis cette liberté (1) ». Voyons donc si des anciens justes nous ferons les enfants de la servante, ou les enfants de la femme libre. Non, certes, ils ne sont point les enfants de la servante; mais s'ils sont les enfants de la femme libre, ils appartiennent donc au Nouveau Testament dans l'Esprit-Saint, ce principe vivificateur qui contraste si bien, dans le langage de l'Apôtre, avec la lettre qui tue. Pourraient-ils ne pas appartenir à la grâce du Nouveau Testament, ces justes dont les écrits et les livres nous ont fourni de si puissants arguments pour réfuter et con. vaincre de folie et d'ingratitude tous ces hommes qui de nos jours se posent en ennemis de la grâce ?

13. On me dira peut-être : Comment appeler ancien un Testament qui a été donné par Moïse quatre cent trente ans après Abraham (2) appeler nouveau celui qui a été donné à Abraham quatre cent trente ans auparavant? Celui qui poserait cette question sérieusement, et non par pu re chicane, ne devrait pas oublier que ces expressions : Ancien et nouveau, se tirent de l'antériorité ou de la postériorité quant au temps, et qu'alors on considère, non pas les institutions en elles-mêmes, mais les différentes révélations qui en ont été faites. L'Ancien Testament a été révélé par Moïse qui fut également l'instrument dont Dieu s'est servi pour donner une loi sainte, juste et bonne (3), destinée non pas à effacer, mais à faire connaître le péché. Cette loi, pour les orgueilleux qui voulaient s'attribuer à eux-mêmes leur justification et prétendaient n'avoir besoin d'aucun secours du ciel, cette loi, dis-je, devait les confondre, leur prouver qu'ils violaient la lettre même de la loi, et les forcer à recourir à l'esprit de grâce, afin d'y trouver, non pas leur justification propre et personnelle, mais la justification véritable qui nous vient de Dieu seul. L'Apôtre n'a-t-il pas dit : «La loi ne donne que la connaissance du péché, tandis que maintenant, sans la loi,

 

(1) Gal. IV, 21, 31. — (2) Id. III, 17. — (3) Rom. VII, 12.

 

la justice de Dieu a été manifestée, la loi et les Prophètes lui rendent témoignage (1) ? » Par cela même qu'elle ne justifie personne, la loi rend donc témoignage à la justice de Dieu. «Il est manifeste que nul n'est justifié devant Dieu par la loi, puisque le juste vit de la foi (2) ». Puisque la loi ne justifie pas l'impie convaincu de prévarication, elle le renvoie à Dieu qui peut seul nous justifier, et c'est ainsi qu'elle rend témoignage à la justice de Dieu. Quant aux Prophètes, ils rendent témoignage à cette même justice, en annonçant Jésus-Christ qui nous a été donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon ce qui est écrit, « celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur (3) ». Or, cette loi depuis le commencement était restée cachée, et la nature elle-même se chargeait de convaincre d'iniquité les hommes qui faisaient à autrui ce qu'ils n'auraient pas voulu qu'on leur fît à eux-mêmes. Quant à la révélation du Nouveau Testament, elle a été faite en Jésus-Christ se manifestant dans la chair, et c'est en lui que nous est apparue la justice de Dieu, c'est-à-dire la justice donnée aux hommes par Dieu. De là cette parole : «Maintenant la justice de Dieu a été manifestée sans la loi ». C'est donc uniquement en raison de sa révélation antérieure, et de sa révélation postérieure, que l'un est appelé l'Ancien Testament, et l'autre le Nouveau Testament. D'un autre côté, l'Ancien Testament était pour l'homme ancien en qui tous ont commencé à être ; tandis que le Nouveau Testament est pour l'homme nouveau en qui tous doivent se renouveler. Voilà pourquoi dans le premier les promesses sont terrestres, et dans le second elles sont célestes : et dans cette disposition admirons la miséricorde de Dieu qui a voulu nous faire comprendre que même le bonheur temporel ne saurait nous venir que de lui seul. Toutefois, si Dieu n'est servi que pour ce bonheur temporel, ce n'est plus là qu'un culte servile, propre uniquement aux enfants de la servante. Au contraire, si nous servons Dieu pour lui-même, afin que dans la vie éternelle il soit tout en tous, c'est là le culte libéral, propre aux enfants de la femme libre qui est notre mère éternelle dans les cieux. Cette femme tout d'abord paraissait stérile, parce que rien ne révélait extérieurement ses

 

(1) Rom. III, 20, 21. — (2) Gal. III, 11. — (3) I Cor. I, 30, 31.

 

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enfants; aujourd'hui nous contemplons l'accomplissement de cette belle prophétie : «Réjouissez-vous, femme stérile, qui n'enfantez pas ; jetez des cris d'étonnement et de bonheur, vous qui étiez sans enfant, car voici que celle qui paraissait abandonnée a plus d'enfants que celle qui avait un mari (1) », c'est-à-dire plus que cette Jérusalem qui était pour ainsi dire mariée au joug de la loi et qui subissait ce, joug avec ses enfants. Ainsi donc, sous l'Ancien Testament, tous ceux qui étaient les enfants de la promesse selon Isaac, non-seulement recevaient du Saint-Esprit un certain secours que nos adversaires concilient avec leur doctrine, mais recevaient de lui la vertu elle-même et la puissance d'en faire les actes, et c'est ce que nient formellement nos adversaires pour qui la vertu est l'oeuvre propre du libre arbitre, dussent-ils se mettre en flagrante contradiction avec les anciens justes qui savaient crier en toute sincérité vers Dieu : « Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes ma force et ma vertu (2) ».

 

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CHAPITRE V. LA JUSTICE DES PROPHÈTES ET DES APÔTRES.

 

14. Les Pélagiens soutiennent que «les Apôtres et les Prophètes n'ont à nos yeux qu'une sainteté incomplète, c'est-à-dire qu'ils nous paraissent simplement comme moins mauvais, en comparaison de ceux que «nous regardons comme plus coupables et plus criminels. Et telle serait la justice à laquelle le Seigneur rend témoignage ; de même donc que, selon le Prophète, Sodome était sainte en comparaison des Juifs (3), de même, en comparaison de plus grands criminels, nous portons l'indulgence jusqu'à dire de ces saints qu'ils ont pratiqué quelque vertu ». Loin de nous un semblable langage. Ce que nous enseignons, ou bien ils ne peuvent le comprendre, ou bien ils ne daignent pas l'étudier, ou bien ils le dissimulent afin de calomnier plus à leur aise. Qu'ils nous écoutent donc, sinon eux, du moins ces hommes simples et ignorants qu'ils cherchent à séduire et à tromper. Notre foi, ou plutôt la foi catholique, discerne les justes d'avec les impies, non pas d'après la loi des oeuvres, mais d'après la loi même de la foi, car le juste vit de la foi. De ce discernement il résulte que

 

(1) Isa. LIV, 1. — (2) Ps. XVII, 2. — (3) Ezéch. XVI, 46-57.

 

tel homme qui ne commet ni l'adultère, ni le vol, ni le faux témoignage, qui n'envie pas le bien d'autrui, qui rend à ses parents le respect qu'il leur doit, qui pousse la continence jusqu'à s'abstenir de tout commerce charnel, même conjugal, qui fait d'abondantes aumônes, qui pardonne à ses ennemis, qui non-seulement ne prend pas le bien d'autrui, mais ne réclame même pas celui qui lui a été volé, qui vend ses biens et en donne le prix aux pauvres, qui se dépouille de tout et ne possède rien en propre, que cet homme, dis-je, malgré l'honnêteté de ses mœurs, sortira de ce monde pour être éternellement condamné s'il n'a pas en Dieu la foi véritable et catholique. Tel autre, au contraire, accomplit les bonnes oeuvres par la foi droite qui agit par la charité, mais il est encore loin d'avoir dompté toutes ses passions, l'honnêteté du mariage limite son incontinence, il rend et demande le devoir conjugal, non-seulement en vue de la génération, mais aussi pour satisfaire sa volupté, l'Apôtre n'accorde cela que par condescendance (1); ce même homme n'est pas si patient en face des injures qu'il ne s'irrite parfois dans le désir de la vengeance, ce qui n'empêche pas cependant qu'il n'accorde le pardon qui lui est demandé, afin qu'il puisse dire : «Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (2) »; il possède une fortune plus ou moins grande, avec laquelle il fait des aumônes, mais bien inférieures à celles dont nous parlions tout à l'heure ; il ne prend pas le bien d'autrui, mais il réclame ce qui lui a été pris, non pas sans doute devant les tribunaux civils, mais devant les tribunaux ecclésiastiques. Assurément de ces deux hommes le dernier mène extérieurement une vie inférieure à celle du premier, mais en raison de la foi droite qu'il a en Dieu et dont il vit, selon laquelle il s'accuse dans toutes ses fautes, selon laquelle il loue Dieu dans toutes ses bonnes oeuvres, lui attribuant la gloire et à soi-même l'ignominie, selon laquelle enfin il demande sans cesse à Dieu le pardon de ses péchés et l'amour des bonnes oeuvres, je dis que ce dernier meurt dans la grâce et régnera avec les élus de Jésus-Christ. Cette différence entre la destinée de ces deux hommes ne vient-elle pas de la foi ? Sans doute, la foi sans les oeuvres ne saurait sauver personne, mais nous parlons de la foi

 

(1) I Cor. VII, 6. — (2) Matt. VI, 12.

 

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qui agit par la charité; cependant c'est la foi qui est la condition nécessaire de la rémission des péchés, car le juste vit de la foi; sans elle aussi ces oeuvres qui paraissent bonnes, se changent souvent en péchés; car tout ce qui n'est pas selon la foi est péché (1). Voyez de quelle importance est cette distinction. Personne ne doute que l'intégrité virginale ne soit plus précieuse que la chasteté conjugale, et cependant une femme catholique mariée deux fois l'emporte beaucoup sur une vierge hérétique, fût-elle consacrée; et remarquez qu'il ne s'agit pas ici d'une simple prééminence dans le royaume des cieux, car la vierge hérétique n'y entrera pas. Et de ces deux hommes dont j'ai parlé, si celui qui l'emportait par les moeurs avait la foi véritable, sa gloire au ciel surpasserait assurément celle de l'autre, quoique tous deux y soient admis ; au contraire, s'il n'a pas cette foi véritable, il devient tellement inférieur à l'autre qu'il n'entre même pas au ciel.

15. Or, tous les justes de l'antiquité, et avec eux les Apôtres, ont vécu de la foi véritable qui est en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Avec cette foi, si leur vie ici-bas n'a pas eu toute la perfection qu'elle devait avoir au ciel, du moins la piété même de leur foi leur a obtenu le pardon des fautes que la fragilité humaine leur avait fait commettre. D'où il suit que si on les compare à ces pécheurs qui n'avaient à attendre que les vengeances divines, on doit les proclamer justes. En effet, grâce à cette foi pieuse, entendez de quelle distance l'Apôtre les sépare des impies : «Quelle société entre le fidèle et l'infidèle (2) ? » J'admire vraiment nos nouveaux hérétiques, les Pélagiens, se gratifiant d'être les amis religieux et les véritables admirateurs des saints, parce qu'ils se refusent à ne voir dans les saints ici-bas qu'une vertu imparfaite. Est-ce donc que cette imperfection n'est pas hautement proclamée par le Vase d'élection qui, jetant les yeux sur son état présent et comprenant que le corps qui se corrompt est un fardeau pour l'âme (3), s'écriait : «Ce n'est pas que j'aie déjà reçu ce que j'espère, ou que je sois déjà parfait; non, mes frères, je ne pense pas avoir encore atteint le terme où je tends ». Après avoir nié qu'il fût parfait, il ajoute un peu plus loin : «Nous tous qui sommes parfaits, soyons donc dans ce

 

(1) Rom. XIV, 23. — (2) II Cor. VI, 15. — (3) Sag. IX, 15.

 

sentiment (1) ». Ne voulait-il pas nous faire entendre 'que, eu égard à cette vie, il y a une certaine perfection, et qu'il est de l'essence de cette perfection pour chaque homme de reconnaître son imperfection? Parmi le peuple ancien, qu'y avait-il de plus parfait, de plus excellent que les saints prêtres ? Cependant le premier précepte que Dieu leur impose, c'est d'offrir des sacrifices pour leurs propres péchés (2). Dans le nouveau peuple, quoi de plus saint que les Apôtres ? Et cependant le Seigneur leur prescrit de dire dans leur prière : «Pardonnez-nous nos péchés ». Ainsi donc, pour tous les hommes pieux qui gémissent encore sous le fardeau d'une chair corruptible et dans l'infirmité de cette vie, il est une seule et même espérance, savoir : que nous avons pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste par excellence, et qu'il intercède pour nos péchés (3).

 

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CHAPITRE VI. DU PÉCHÉ EN JÉSUS-CHRIST.

 

16. Cet avocat n'est point reconnu comme tel par ceux qui se séparent des justes et s'en distinguent par la foi, n'y eût-il entre eux que cette seule différence. Or, c'est une indigne calomnie de nous prêter, au sujet de cet avocat souverain, un langage comme celui-ci : «Il a menti par la nécessité de la chair». Nous disons uniquement que le Verbe a revêtu une chair semblable à celle du péché, qu'il s'est fait victime pour le péché, et qu'il a condamné le péché dans sa chair (4). Comme nos adversaires ne comprennent pas cette doctrine, comme le désir de calomnier les aveugle, comme ils ne savent pas que dans les saintes Ecritures le mot péché a des significations différentes, ils crient bien haut que nous affirmons l'existence du péché en Jésus-Christ. Or, nous soutenons que jamais Jésus-Christ n'a été coupable de péché ni dans son âme, ni dans sa chair, et nous soutenons en même temps qu'en revêtant une chair semblable à celle du péché, et en se faisant victime pour le péché, il a condamné le péché dans sa chair. Ces paroles du reste assez obscures de l'Apôtre peuvent s'expliquer de deux manières; soit qu'on donne à une chose le nom de la chose à la

 

(1) Philipp. III, 12, 13, 15. — (2) Lévit. IX, 7; XVI, 6. — (3) I Jean, II, 1, 2. — (4) Rom. V. II, 3.

 

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quelle elle ressemble, de sorte que l'Apôtre ait appelé péché la ressemblance même de la chair de péché; soit qu'on se rappelle que dans la loi ancienne les sacrifices offerts pour les péchés étaient appelés péchés, sacrifices qui n'étaient tous que la figure de la chair de Jésus-Christ, laquelle est le véritable et unique sacrifice pour les péchés effacés dans le baptême, et pour ceux qui échappent ici-bas à notre humaine faiblesse. N'est-ce point pour ces péchés que l'Eglise universelle crie chaque jour vers Dieu dans sa prière : «Pardonnez-nous nos offenses? » Or, toutes ces fautes nous sont pardonnées par le sacrifice offert pour les péchés, sacrifice que l'Apôtre, empruntant le langage de la loi, n'a pas hésité d'appeler péché. De là encore ces paroles d'une telle évidence qu'elles ne sauraient donner lieu à aucune ambiguïté : «Nous vous conjurons, au nom de Jésus-Christ, de vous réconcilier avec Dieu, qui, pour l'amour de nous, a traité celui qui ne connaissait point le péché comme s'il eût été le péché même, afin qu'en lui nous nous fussions justifiés par Dieu (1) ». Quant aux paroles que je citais plus haut : «Il a condamné le péché dans sa chair », il n'est pas dit qu'il a condamné son propre péché, d'où nous pouvons entendre que c'est par le péché des Juifs qu'il a condamné le péché ; car par suite du péché de ceux qui l'ont crucifié, Jésus-Christ a répandu son sang pour la rémission des péchés. Maintenant s'il s'agit de ce passage où il est dit que Dieu a fait péché celui qui ne connaissait pas le péché, il me semble que la seule interprétation possible consiste à dire que Jésus-Christ s'est offert en sacrifice pour les péchés, voilà pourquoi il est appelé péché.

 

 

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CHAPITRE VII. DE L'ACCOMPLISSEMENT DES PRÉCEPTES DANS LA VIE FUTURE.

 

17. Comment souffrir qu'ils nous accusent de dire: qu' « après la résurrection il s'opérera une telle perfection dans l'homme que nous commencerons à faire ce que nous n'avons pas voulu faire ici-bas, c'est-à-dire à observer «les commandements de Dieu? » Nous affirmons seulement que dans le ciel il n'y aura plus ni péché, ni combat contre la concupiscence; est-ce donc qu'ils oseraient le nier?

 

(1) II Cor. V, 20, 21.

 

Au ciel nous posséderons dans tolite la perfection possible la sagesse et la connaissance de Dieu; nous éprouverons en Dieu une telle allégresse que nous jouirons d'une pleine et entière sécurité; quiconque nierait cette vérité s'obstinerait à fermer les yeux à la lumière pour ne point l'apercevoir. Or, cet heureux état ne sera point la matière d'un précepte, mais la récompense de la fidélité avec laquelle nous aurons ici-bas accompli les préceptes. Au ciel le mépris des préceptes n'est plus possible, mais ici-bas c'est la grâce de Dieu qui nous inspire le zèle pour les observer. Si quelques violations légères surviennent en nous à l'égard de ces préceptes, Dieu nous les pardonne en considération de cette humble prière : «Que votre volonté soit faite; pardonnez-nous nos offenses (1) ». Ici-bas le précepte nous est imposé de ne pas pécher; au ciel nous aurons pour récompense de ne pouvoir plus pécher. Sur la terre le précepte nous est imposé de ne pas obéir aux désirs du péché ; au ciel notre récompense sera de ne plus avoir de désirs du péché. Sur la terre il nous est dit : «Comprenez donc, vous qui êtes insensés, et goûtez enfin la sagesse (2)». Au ciel la perfection de la sagesse et de la connaissance sera notre récompense. «Nous ne voyons maintenant que comme dans un miroir et en énigme, mais alors nous verrons face à face. Je ne connais maintenant qu'imparfaitement, mais alors «je connaîtrai comme je suis moi-même connu (3) ». Sur la terre il nous est dit : « Tressaillez en Dieu notre secours (4) »; «justes, tressaillez dans le Seigneur (4) » ; au ciel nous aurons pour récompense de tressaillir d'une joie parfaite et ineffable. Enfin il nous est dit ici-bas : «Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car » pour récompense « ils seront rassasiés (5) ». De quoi donc seront-ils rassasiés, si ce n'est de ce qui cause aujourd'hui leur faim et leur soif? N'est-ce donc pas heurter de front, je ne dis pas seulement la parole divine, mais le simple bon sens, que de soutenir que l'homme, sur, la terre où il est condamné à avoir faim et soif de la justice, peut posséder une justice aussi parfaite que quand il en sera rassasié ? Quand nous avons faim et soif de la justice, si la foi de Jésus-Christ veille en nous, de quoi avons-

 

(1) Matt. VI, 10, 12. — (2) Ps. XCIII, 18. — (3) I Cor. XIII, 12. — (4) Ps. LXXX, 2. — (5) Id. XXXII, 1. — (6) Matt. V, 6.

 

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nous faim et soif, si ce n'est de Jésus-Christ? En effet, c'est lui qui nous a été donné de « Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon qu'il est écrit, celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur (1) ». Sur la terre nous croyons en lui sans le voir, voilà pourquoi nous avons faim et soif de la justice. En effet, pendant que nous habitons dans ce corps, nous sommes éloignés du Seigneur, car ce n'est que par la foi que nous marchons sans jouir encore d'une vue claire (2). Quand il nous sera donné de le voir, nous serons arrivés à la réalité des choses et nous tressaillerons d'une joie inénarrable (3). Alors nous serons rassasiés de la justice; ne lui disons-nous pas dans un pieux désir : «Je serai rassasié quand votre gloire me sera manifestée (4)? »

18. Quel orgueil, je ne dirai pas impudent, mais insensé, quand on n'est pas l'égal des anges de Dieu, de se flatter que l'on peut être aussi juste que les anges de Dieu ; de fermer les yeux sur ce grand et saint apôtre qui avait faim et soif de la perfection de la justice, au moment même où il refusait de se glorifier de la grandeur de ses révélations ; qui reçut l'aiguillon de la chair, l'ange de Satan qui le souffletait sans cesse, comme si Dieu n'eût pas voulu qu'il comptât sur son libre arbitre pour se conserver dans l'humilité ! Trois fois il pria le Seigneur d'éloigner de lui la tentation, et il lui fut répondu : «Ma grâce te suffit ; car la vertu se perfectionne dans la faiblesse (5) ». Quelle est cette vertu, si ce n'est celle qui consiste à ne pas s'exalter ? Et cette vertu, peut-on douter qu'elle ne fasse partie intégrante de la justice ? Or, la perfection de cette justice est un des caractères des anges de Dieu, qui voient sans cesse la face du Père (6), et par là même celle de la Trinité, car par le Fils ils voient dans le Saint-Esprit. Se peut-il donc quelque chose de plus sublime que cette révélation ? et cependant parmi les anges qui goûtent la joie d'une telle contemplation, il n'en est aucun qui ait besoin d'un ange de Satan pour le souffleter, dans la crainte qu'une telle sublimité de révélation ne lui inspire de l'orgueil. Paul ne possédait pas encore cette perfection de la vertu, il n'était point encore égal aux anges ;

 

(1) I Cor. I, 30, 31. — (2) II Cor. V, 6, 7. — (3) I Pierre, I, 8. — (4) Ps. XVI, 15. — (5) II Cor. XII, 7-9. — (6) Matt. XVII, 10.

 

voilà pourquoi il lui restait la faiblesse de pouvoir s'enorgueillir, et c'était pour réprimer cette faiblesse qu'un ange de Satan lui avait été donné, dans la crainte que la grandeur de ses révélations ne lui fît éprouver de l'orgueil. Satan lui-même a été la première victime de l'orgueil ; mais le médecin suprême qui sait tirer le bien du mal, avait trouvé dans l'ange de Satan le remède salutaire, quoique pénible, à opposer au vice de l'orgueil. N'est-ce pas aux  serpents eux-mêmes que l'on emprunte l'antidote contre le venin des serpents ? Que signifient donc ces paroles : «Ma grâce te suffit ? » Elle lui suffisait pour l'empêcher de succomber soles le soufflet de l'ange de Satan. Et ces autres paroles : «La vertu se perfectionne dans la faiblesse », ne signifient-elles pas que dans ce séjour de faiblesse la vertu peut acquérir assez de perfection pour réprimer les élans de l'orgueil par cette faiblesse même ? Du reste, cette faiblesse sera guérie par l'immortalité future. Jusque-là peut-on dire que nous jouissons ici-bas d'une santé parfaite, puisque nous avons encore besoin qu'on nous applique comme remède les soufflets de l'ange de Satan ?

19. Quand donc nous disons d'un homme juste qu'il a une vertu parfaite, nous entendons que la perfection de cette vertu repose avant tout sur la connaissance de son imperfection et sur l'humble aveu qu'il en fait dans toute la sincérité de son âme. Bien comprendre ce qui nous manque et ce dont nous avons besoin, telle est, vu l'état de notre faiblesse ici-bas, la perfection de la modeste justice à laquelle nous pouvons parvenir. Voilà pourquoi tantôt l'Apôtre s'appelle parfait et tantôt imparfait (1) ; imparfait, quand il pense à ce qui lui manque pour arriver à cette plénitude de justice dont il a faim et soif ; par. fait, parce qu'il ne rougit pas d'avouer son imperfection et qu'il fait tous ses efforts pour parvenir au terme de ses désirs. C'est ainsi que nous disons d'un voyageur qu'il est parfait, quand il continue courageusement sa marche, quoique ses désirs ne soient réalisés que par son arrivée au terme de sa course. Voilà pourquoi le même Apôtre, après nous avoir dit : «Pour ce qui est de la justice de la loi, ayant mené une vie irréprochable », ajoute aussitôt : «Ce que je considérais alors

 

(1) Philipp. III, 12, 15.

 

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comme un gain et un avantage m'a paru depuis, en regardant Jésus-Christ, une perte et un désavantage. Je dis plus, tout me semble une perte, au prix de cette haute connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur, pour l'amour duquel je me suis privé de toutes choses, et je les regarde comme des ordures, afin que je gagne Jésus-Christ, que, je sois trouvé en lui, n'ayant plus une justice qui me soit propre et qui me soit venue de a la loi, mais ayant celle qui naît de la foi en Jésus-Christ, cette justice qui vient de Dieu par la foi (1) ». Quant. à la justice qui vient de la loi, Paul se proclame irréprochable, et il n'atteste que la vérité. Cependant, tous les avantages qu'il pouvait avoir acquis, il s'en dépouille pour Jésus-Christ, il regarde comme des pertes, des désavantages, des ordures, non-seulement ces biens dont il vient de parler, mais tous ceux qu'il a énumérés précédemment. Tout cela, du reste, lui est inspiré, rien point par telle ou telle science, mais par « la science éminente de Jésus-Christ Notre-Seigneur », science qu'il ne possédait encore que par la foi, et non par la vue claire et distincte. Cette science de Jésus-Christ ne sera véritablement éminente, que quand Jésus-Christ nous sera tellement révélé que nous puissions le voir comme nous le croyons. De là ces autres paroles : «Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Quand Jésus-Christ votre vie vous sera apparu, vous apparaîtrez vous-mêmes avec lui dans sa gloires (2) ». Le Sauveur avait dit également : «Celui qui m'aime sera aimé par mon Père, je l'aimerai moi-même, et je me manifesterai à lui (3) ». Et saint Jean l'Evangéliste : «Mes bien-aimés, nous sommes les enfants de Dieu, et nous n'avons pas encore vu ce que nous serons. Or, nous savons que quand il nous apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons comme il est en lui-même (4) ». C'est alors que nous aurons la science éminente de Jésus-Christ. Jusque-là cette science est cachée dans la foi et ne nous apparaît point dans l'éminence de son éclat.

20. Le bienheureux Apôtre, parlant des anciens caractères de sa justice, les rejette donc comme des pertes et des ordures, afin qu'il

 

(1) Philipp. III, 6-9. — (2) Coloss. III, 3, 4. — (3) Jean, XIV, 21. — (4) I Jean, III, 2.

 

puisse gagner Jésus-Christ et qu'il puisse être trouvé en lui, n'ayant plus sa justice qui vient de la loi. Pourquoi donc dire de cette justice qu'elle est la sienne, puisqu'elle lui vient de la loi ? Cette loi elle-même n'est-elle point la loi de Dieu, comme tous en conviennent, à l'exception pourtant de Marcion, de Manès et d'autres hérétiques semblables? Cette loi est bien réellement la loi de Dieu, et la justice qui vient de cette loi, l'Apôtre l'appelle sa propre justice, dont il ne veut plus et qu'il rejette comme des ordures. Pourquoi cette conduite? N'est-ce point, comme nous l'avons démontré plus haut, parce que tous ceux qui sont sous la loi, qui ignorent la justice de Dieu et veulent s'attribuer à eux-mêmes leur propre justice, ne sont pas soumis à la justice de Dieu (1)? Ne se flattent-ils pas de trouver dans leur libre arbitre des forces suffisantes pour accomplir les prescriptions de la loi, et dominés comme ils le sont par cet orgueil, ils n'éprouvent aucun besoin d'implorer le secours de la grâce. C'est ainsi que la loi les tue, soit qu'elle leur prouve clairement leur culpabilité quand ils violent les préceptes, soit qu'ils se flattent de faire ce qu'ils ne font pas par cette charité spirituelle qui vient de Dieu. Il suit de là qu'ils restent ouvertement pécheurs, ou que leur justice n'est qu'une illusion et un mensonge; leur iniquité manifeste les trompe ouvertement, ou leur justice trompeuse leur cause un orgueil des plus insensés. Quelque étonnante que soit cette proposition, il est donc vrai de dire que la justice de la loi n'est point réalisée par la justice qui est dans la loi, ou qui vient de la loi, mais par celle qui est dans l'esprit de la grâce. En effet, comme Dons le lisons dans la sainte Ecriture, la justice de la loi n'est réalisée que dans ceux qui marchent, non pas selon la chair, mais selon l'esprit (2). Quant à la justice qui est dans la loi, l'Apôtre avoue qu'il a été irréprochable dans sa chair, non pas dans l'esprit; et quant à la justice qui vient de la loi, il l'appelle sa propre justice, et non la justice de Dieu. Comprenons donc que la justice de la loi n'est point accomplie selon la justice qui est dans la loi, ou qui vient de la loi, c'est-à-dire selon la justice de l'homme, mais selon la justice qui est dans l'esprit de la grâce, et dès lors selon la justice de Dieu, c'est-à-dire donnée

 

(1) Rom. X, 3. — (2) Id. VIII, 4.

 

à l'homme par Dieu. Résumons cette doctrine en peu de mots : La justice de la loi n'est point accomplie lorsque la loi commande et que l'homme obéit par ses propres forces, mais seulement lorsque l'esprit de Dieu vient en aide à la volonté de l'homme, et que cette volonté devenue libre par la grâce de Dieu accomplit librement le précepte de la loi. La justice de la loi consiste donc à ordonner ce qui plaît à Dieu, et à défendre ce qui lui déplaît; la justice dans la loi consiste à obéir à la lettre, et, en dehors de la lettre, à ne chercher pour bien vivre aucun secours de Dieu. L'Apôtre avait dit : «N'ayant point une justice qui me soit propre et qui me soit venue de la loi, mais ayant celle qui nous vient par la foi en Jésus-Christ », il ajoute aussitôt : «Cette justice qui vient de Dieu par la foi ». Telle est donc la justice de Dieu que les orgueilleux méconnaissent entièrement, puisqu'ils veulent s'attribuer à eux-mêmes leur propre justice. Quand nous l'appelons la justice de Dieu, nous ne voulons pas dire que Dieu est juste de cette justice, mais seulement que c'est lui qui la donne à l'homme.

21. Or, c'est conformément à cette justice de Dieu ou qui nous vient de Dieu, que la foi opère par la charité (1). Elle opère pour conduire l'homme à Celui en qui il croit maintenant sans le voir; quand il le verra, ce que nous ne voyons maintenant que comme en un miroir et en énigme, sera vu face à face (2), et ce sera la perfection de la charité. Ne .serait-ce lias une folie de dire qu'avant d'être vu, Dieu est aussi aimé qu'il le sera quand nous le verrons? Or, si, dans cette vie, comme tout homme pieux en est persuadé, nous sommes d'autant plus justes que nous aimons Dieu davantage; comment douter que notre justice ne soit parfaite, quand nous aimerons Dieu parfaitement? Alors aussi la loi sera accomplie dans toute sa perfection, car, selon le même Apôtre, « l'amour est l'accomplissement de la loi (3) ». Voilà pourquoi l'Apôtre, après avoir dit : «N'ayant point une justice qui me soit propre et qui me soit venue de la loi, mais ayant celle qui nous vient par la foi en Jésus-Christ, ou qui nous vient de Dieu par la foi », ajoute aussitôt : « Pour le connaître, pour connaître la vertu de sa résurrection et la communication de

 

(1) Gal. V, 6. — (1) I Cor. XIII, 12. — (2) Rom. XIII, 10.

 

ses souffrances ». L'Apôtre n'était point encore arrivé à la perfection de cette connaissance, mais il courait dans la bonne voie pour y parvenir. Connaissait-il parfaitement Jésus-Christ, celui qui nous dit ailleurs : «Je n'ai maintenant qu'une connaissance partielle, mais alors je connaîtrai comme je suis connu (1)? » Connaissait-il parfaitement la vertu de la résurrection de Jésus-Christ; celui à qui il restait de la connaître pleinement par sa propre expérience à l'époque de la résurrection de la chair? Connaissait-il parfaitement la communication des souffrances de Jésus-Christ, celui qui n'avait pas encore souffert la mort pour lui ? Voilà pourquoi il ajoute : «Quand j'accourrai moi-même à la résurrection des :morts»; et ailleurs : «Ce n'est pas que j'aie encore reçu ce que j'attends, ou que je sois déjà parfait ». Qu'est-ce donc qu'il n'a pas encore reçu, qu'est-ce qu'il ne possède pas encore dans sa perfection ? N'est-ce point cette justice qui vient de Dieu, et qu'il désire assez vivement pour ne plus vouloir de cette justice personnelle qui vient de la loi? Ainsi parlait l'Apôtre, telles étaient les raisons qui le séparaient des ennemis de la grâce de Dieu, de cette grâce qui nous a été méritée par le crucifiement du Sauveur. Or, parmi ces ennemis de la grâce nous devons compter les Pélagiens.

22. Dans le passage que nous venons de commenter, l'Apôtre débutait ainsi : «Gardez-vous des chiens, gardez-vous des mauvais ouvriers; gardez-vous des faux circoncis. Car c'est nous qui sommes les vrais circoncis, puisque nous servons Dieu en esprit, et que nous nous glorifions en Jésus-Christ, sans nous flatter d'aucun avantage charnel ». Il est clair que l'Apôtre s'attaque aux Juifs qui, observant charnellement la loi et voulant se constituer à eux-mêmes leur propre justice, étaient tués par la lettre, n'étaient pas vivifiés par l'esprit, et se glorifiaient en eux-mêmes, tandis que les Apôtres et les enfants de la promesse se glorifiaient en Jésus-Christ. Saint Paul ajoute : «Ce n'est pas que je ne puisse prendre moi-même avantage de ce qui n'est que charnel, et si quelqu'un croit pouvoir le faire, je le puis encore plus que lui ». Puis, après avoir énuméré différents titres de gloire selon la chair,

 

(1) I Cor. XIII, 12.

 

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il termine en ces termes: « Pour ce qui est de la justice de la loi, j'ai mené une vie irréprochable ». C'est alors que jetant sur tout cela un regard de mépris, il considère tous ces titres de gloire charnelle comme des pertes, des désavantages et des ordures, afin qu'il gagne Jésus-Christ, et formule cette proposition qui nous occupe en ce moment : «Afin que je sois trouvé en Jésus-Christ, n'ayant point une justice qui me soit propre et qui me soit venue de la loi, mais ayant celle qui naît de la foi en Jésus-Christ, et qui nous vient de Dieu par la foi ». Il avoue donc qu'il ne possède pas encore cette perfection de justice, qui ne se trouve que dans cette science éminente de Jésus-Christ, en comparaison de laquelle tout lui semble une perte ; et par là même il confesse qu'il n'est point parfait. Il ajoute : «Je poursuis ma course, pour tâcher d'atteindre où Jésus-Christ m'a destiné en me prenant à son service ». Remarquez ce rapprochement : « Afin que j'atteigne comme j'ai été atteint moi-même; afin que je connaisse, comme j'ai été connu moi-même ». Il continue : « Mes frères, je ne pense pas avoir encore atteint où je tends, mais tout ce que je fais a maintenant, c'est qu'oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant vers ce qui est devant moi, je cours incessamment vers le bout de la carrière pour remporter le prix de la félicité du ciel, à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ ». Il dit fort bien : « Je poursuis une seule chose ». Cette seule chose était recommandée par le Sauveur à Marthe, quand il lui disait : «Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous tourmentez de beaucoup de choses; cependant une seule est nécessaire (1) ». Pour assurer, pendant sa vie, cette précieuse conquête, il affirme qu'il court pour remporter le prix de la félicité céleste à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ. Et quand il aura gagné ce qu'il poursuit, peut-on douter qu'il ne possède une justice égale à la justice des anges dont aucun n'a besoin d'être souffleté par l'ange de Satan, s'il ne veut pas s'enorgueillir de la grandeur de ses révélations? S'adressant ensuite à ceux qui pouvaient se flatter de posséder cette perfection de la justice, il s'écrie : «Nous tous qui sommes parfaits, soyons dans ce sentiment », comme s'il disait

 

(1) Luc, X, 41, 42.

 

Si nous sommes parfaits selon la faible mesure de la perfection possible à l'homme ici-bas, soyons fermement persuadés que nous sommes encore loin de posséder cette perfection qui constitue la justice angélique et qui sera la nôtre au jour de la grande manifestation de Jésus-Christ. «Et si vous avez quelque autre sentiment de vous-mêmes, Dieu vous découvrira ce que vous devez en croire ». Cela peut-il se faire, à moins qu'ils ne marchent et n'avancent dans la voie de la foi véritable, jusqu'à ce qu'ils arrivent au terme de notre pèlerinage, et à la contemplation de Dieu face à face ? De là cette parole : «Cependant, pour ce qui regarde ce à quoi nous sommes déjà parvenus, marchons-y fidèlement ». Il conclut en avertissant de fuir la compagnie de ceux dont il a parlé au début de ce passage : «Mes frères, soyez mes imitateurs et proposez-vous l'exemple de ceux qui se conduisent selon le modèle de ce que vous avez vu en nous. Car il y en a plusieurs dont je vous ai souvent parlé, et dont je vous parle encore avec larmes, qui se conduisent en ennemis de la croix de Jésus-Christ et qui auront pour fin la damnation (1), etc. » Ce sont ceux dont il avait dit en commençant : «Gardez-vous des chiens, gardez-vous des mauvais ouvriers ». Nous devons donc regarder comme ennemis de la croix de Jésus-Christ, tous ceux qui, voulant fonder eux-mêmes leur propre justice, qui vient de la loi, c'est-à-dire de la lettre qui commande, et non pas de l'esprit qui accomplit, refusent de se soumettre à la justice de Dieu. «Car si ceux qui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi devient inutile (2) ». «Si la justice est produite par la loi, c'est donc en vain que Jésus-Christ est mort (3) » ; « le scandale de la croix est donc anéanti (4) ». Donc ceux-là sont véritablement les ennemis de sa croix, qui disent que la justice nous vient par cette loi, dont toute la mission est de commander, et non pas de prêter secours. Ce qui vient en aide à notre faiblesse, c'est la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le Saint-Esprit.

23. Tout homme qui vit selon la justice qui est dans la loi, sans la foi à la grâce de Jésus-Christ, y vécut-il comme y vivait l'Apôtre, c'est-à-dire d'une manière irréprochable, ne devrait pas cependant être regardé comme

 

(1) Phil. III, 2-19. — (2) Rom. IV, 14. — (3) Gal. II, 21. — (4) Id. V, 11.

 

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possédant la véritable justice. Non pas, sans doute, que la loi ne soit véritable et sainte, mais parce que la justice véritable ne saurait consister à vouloir obéir à la lettre qui coin .. mande, sans le secours vivifiant de l'esprit de Dieu, et comme si l'on ne devait compter que sur ses propres forces. Il n'y a donc de véritable justice que celle selon laquelle le juste vit de la foi, car l'homme ne la possède que parce qu'elle lui vient de Dieu par l'esprit de la grâce. Si quelquefois dans quelques justes, et c'est à bon droit, cette justice est regardée comme parfaite, eu égard à la modeste condition de cette vie, cette justice n'en est pas moins de beaucoup inférieure à celle que les anges possèdent au ciel. Voilà pourquoi l'Apôtre se disait parfait, en raison de la justice qu'il possédait, mais imparfait à raison de celle qui lui manquait. De ces deux justices, celle de cette vie constitue notre mérite, et celle du ciel constitue notre récompense. Par conséquent, ne pas pratiquer la première, c'est perdre à jamais la dernière. Dès lors, ce serait le comble de la folie de soutenir que, après la résurrection générale, l'homme ne sera pas arrivé à la plénitude de la perfection, et que, dans le corps ressuscité, il n'y aura pas plus de justice qu'il n'y en a ici-bas dans notre corps de mort. Quant à soutenir que, alors seulement, les hommes qui n'auront pas voulu accomplir ici-bas les préceptes du Seigneur, commenceront à les accomplir, ce serait un grossier mensonge. Nous arriverons dans le ciel à la plénitude de la justice, non point par la pratique des commandements, non point par des efforts constants et généreux, mais en un clin d'oeil et aussi rapidement que s'opérera la résurrection des morts (1). En effet, cette plénitude de justice sera la récompense de ceux qui auront accompli les commandements ici-bas, mais elle ne sera plus proposée comme terme à atteindre par ceux qui voudront les accomplir. Je le répète, ils ont accompli les commandements, et n'oublions pas que c'est en vue de ces mêmes commandements que les enfants de la promesse redisent chaque jour en toute sincérité : « Que votre volonté soit faite; pardonnez-nous nos offenses (2) ».

 

(1) I Cor. XV, 52. — (2) Matth. VI, 10, 12.

 

 

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CHAPITRE VIII. LES TROIS POINTS PRINCIPAUX DE L'HÉRÉSIE PÉLAGIENNE.

 

24. Tous les oracles de la vérité, toutes les voix de la révélation se réunissent pour prouver aux Pélagiens qu'ils ne sauraient nier l'existence du péché originel; que la grâce divine qui nous justifie nous est donnée gratuitement, et non point selon nos mérites; que dans un homme mortel, quelque sainte que soit sa vie, on ne saurait trouver une perfection telle, que même après le bain de la régénération, et jusqu'à sa mort, il n'ait besoin de la rémission des péchés. Telles sont en effet les trois principales erreurs qu'ils professent et à l'aide desquelles ils privent leurs adeptes de la grâce du Sauveur, enflamment leur orgueil et leur préparent une ruine certaine dans les filets du démon. Or, quand on entreprend de les convaincre en leur déroulant l'enseignement et les preuves de la doctrine catholique, ils soulèvent aussitôt je ne sais quelles autres questions nébuleuses, dans lesquelles ils parviennent à déguiser leur impiété aux yeux des hommes simples, ignorants et peu familiarisés avec nos livres saints. Par exemple, ils font l'éloge de la créature, du mariage, de la loi, du libre arbitre, des saints, comme si vraiment tous ces objets étaient méprisés par un seul d'entre nous, comme si notre plus grande préoccupation n'était pas de faire tourner tout cela à l'honneur et à la louange du Créateur et du Sauveur. La créature veut être louée, mais elle désire surtout être guérie. Plus le mariage est estimable, moins on doit lui imputer la concupiscence de la chair. Cette concupiscence n'est point du Père, mais du monde (1) ; les hommes l'ont trouvée dans le mariage, ils ne l'y ont point créée; car ils la portent en eux sans être mariés, et sans le péché du premier homme, le mariage aurait pu exister sans la concupiscence. De son côté, la loi est sainte, juste et bonne (2); elle n'est pourtant point la grâce, et sans la grâce elle n'est point suffisante pour rendre une action réellement bonne, car ce n'est pas pour vivifier qu'elle a été donnée, mais pour faire reconnaître les transgressions, afin de convaincre les coupables, de les renfermer sous le péché, et de réaliser en faveur des croyants

 

(1) I Jean, II, 16. — (2) Rom. VII, 12.

 

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ce qui avait été promis par la foi en Jésus-Christ (1). Quant au libre arbitre, dans l'état de captivité où il se trouve, il ne peut que pécher, et pour pratiquer la justice, il a besoin que Dieu lui rende la liberté et vienne à son secours. Voilà pourquoi, depuis Abel jusqu'à Jean-Baptiste, depuis les Apôtres, jusqu'à nos jours, et aussi jusqu'à la fin du monde, la gloire des saints doit être rapportée à Dieu, sans qu'elle puisse en aucune manière leur être directement attribuée. Le cri de tous les patriarches n'est-il pas : « Mon âme sera louée dans le Seigneur (2)? » et celui des Apôtres : «C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (3)? » Tous peuvent ainsi s'appliquer ces autres paroles : «Afin que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (4) » ; « si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (5) ».

 

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CHAPITRE  IX. LA DOCTRINE CATHOLIQUE TIENT LE MILIEU ENTRE LE MANICHÉISME ET LE PÉLAGIANISME, ET LES RÉFUTE.

 

25. J'énumérais tout à l'heure les cinq questions que les Pélagiens s'efforcent d'obscurcir et qui leur servent de thème à d'indignes calomnies contre nous. Or, sur chacune de ces questions ils se voient honteusement confondus par les divins oracles, et voici que pour cacher leur défaite et mieux tromper les ignorants et les faibles, ils font intervenir le spectre hideux du manichéisme, pour donner plus facilement à leurs dogmes pervers la couleur de la vérité. Et, en effet, sur les trois premières questions les Manichéens entassent tous les blasphèmes possibles, car à leurs yeux Dieu n'est l'auteur ni de la créature humaine, ni du mariage, ni de la loi. Ils soutiennent mensongèrement que le péché n'a pas pris sa source dans le libre arbitre, et que le péché n'est pour rien dans le mal de l'ange ou de l'homme : la raison qu'ils en donnent, c'est que le mal a toujours existé comme nature indépendante de Dieu et coéternelle à Dieu. Quant aux patriarches et aux Prophètes, ils les poursuivent de toutes les exécrations possibles. Et c'est à l'aide de ces monstrueuses erreurs du manichéisme,

 

(1) Gal. III, 21, 19, 22. — (2) Ps. XXXIII, 3. — (3) I Cor. XV, 10. — (4) Id. I, 31. — (5) I Jean, I, 8.

 

que ces nouveaux hérétiques croient pouvoir échapper à la vérité, mais ils se trompent. Car la vérité catholique peut confondre en même temps les Manichéens et les Pélagiens. L'homme, en tant qu'homme, est bon, et comme tel il condamne Manès et loue son Créateur.; mais entant qu'il apporte en naissant le péché originel, il condamne Pélage et proclame l'absolue nécessité d'un Sauveur. Il suffit de dire que notre nature a besoin d'être guérie pour confondre du même coup ces deux hérésies. Si cette nature était saine, elle n'aurait pas besoin de remède pour la guérir, et c'est ce qui confond Pelage; d'un autre côté, si elle était éternellement et essentiellement mauvaise, toute guérison pour elle serait impossible, et c'est ce qui confond Manès. Quant au mariage, nous soutenons qu'il a Dieu pour auteur, nous le louons à ce titre et nous nous gardons bien de lui attribuer là concupiscence de là chair ; et c'est ainsi que nous condamnons les Pélagiens qui prodiguent leurs éloges à cette même concupiscence, et les Manichéens qui attribuent là concupiscence à une nature étrangère intrinsèquement mauvaise, car pour nous le mal n'est qu'une chose accidentelle dans notre nature, une chose qui a besoin d'être guérie par la miséricorde de Dieu, et qui n'est point une substance éternellement rivale de Dieu. Quant à la loi, nous disons qu'elle est sainte, juste et bonne (1) ; qu'elle est établie, non point pour justifier les pécheurs, mais pour confondre les orgueilleux et pour faire reconnaître les transgressions. Dire avec l'Apôtre que la loi est bonne, c'est condamner les Manichéens; dire avec ce même Apôtre que personne n'est justifié par la loi (2), c'est condamner les Pélagiens; par conséquent, pour vivifier ceux que la lettre tue, c'est-à-dire ceux qu'une loi intrinsèquement bonne rend coupables de prévarications, une chose nous est absolument nécessaire, l'esprit de la grâce donnée gratuitement (3). De même, quand nous disons du libre arbitre qu'il n'est libre que pour le mal, et que pour faire le bien il a besoin d'être délivré par la grâce de Dieu, nous condamnons les Pélagiens; et quand nous disons que le mal n'a d'autre principe que le libre arbitre, et qu'il n'existait pas avant la déchéance de ce libre arbitre, nous condamnons les

 

(1) Rom. VII, 12. — (2) Gal. III, 19, 11. — (3) II Cor. III, 6.

 

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Manichéens. Quand, pour Dieu, nous comblons de louanges les saints patriarches et les Prophètes, nous condamnons les Manichéens; et quand, malgré leur sainteté et leur justice, nous soutenons qu'ils ont eu besoin de la miséricorde infinie de Dieu, nous condamnons les Pélagiens. Dès lors, la foi catholique condamne à la fois les Pélagiens et les Manichéens, comme du reste tous les autres hérétiques; quels qu'ils soient, elle les confond par l'autorité et la lumière des oracles divins.

 

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CHAPITRE X. LA QUESTION DE L'ORIGINE DE L’AME INUTILEMENT INTERJETÉE PAR LES PÉLAGIENS.

 

26. Afin sans doute d'épaissir encore davantage les ténèbres dont ils s'environnent, les Pélagiens soulèvent la question, du reste fort inutile, de l'origine de l'âme, voulant ainsi se cacher en faisant retomber sur des vérités manifestes les obscurités qui pèsent sur certains points moins importants. A les en croire, « nous soutenons que les âmes découlent les unes des autres, en se transmettant le péché ». Je ne sais si, dans les paroles ou dans les écrits de ceux qui défendent contre eux la doctrine catholique, ils ont jamais entendu ou lu quelque chose de semblable. Il est vrai que parmi les catholiques quelques-uns soutiennent cette opinion, mais pourtant sans la regarder comme nécessaire à la défense de la vérité, ou à la réfutation des erreurs. Ce que j'affirme, c'est que l'absence du péché originel, et sa rémission dans le bain de la régénération pour les enfants, sont des dogmes si manifestement révélés dans les saintes Ecritures, fondés sur l'antiquité et l'autorité de la foi catholique, sur l'enseignement formel et évident de l'Eglise, que je regarde comme absolument faux tout ce que l'on pourrait affirmer de contraire à ces dogmes dans la discussion et l'examen de la question de l'origine de l'âme, Dès lors, qu'il s'agisse de l'âme ou de tout autre point obscur, quiconque émet une proposition contradictoire à ce qui est vrai, prouvé et connu comme tel, qu'il soit d'ailleurs un enfant ou un ennemi de l'Eglise, je déclare que cet auteur doit changer d'opinion, sous peine de se faire regarder comme suspect. Mais il est temps de clore ce livre, pour continuer notre réfutation à un autre point de vue dans le livre suivant.

 

 

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