PSAUME CVI
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME CVI.

LES ÉTAPES DE L’ÂME CHRÉTIENNE.

 

Le titre du psaume Alleluia doit être toujours soit en notre bouche soit en notre coeur, et la confession qui en est le refrain doit avoir pour objet la divine miséricorde qui nous donne la vie durable des anges. Le peuple d’Israël ne doit point seul chanter ce cantique; il est le chant de tous ceux que Dieu a rachetés de la puissance de leurs ennemis, et qu’il a rassemblés de toutes les nations en les faisant passer par la mer Rouge du baptême, qui engloutit nos péchés. Quatre fois en effet nous y trouvons la recommandation de confesser la louange de Dieu , ce qui désigne les quatre étapes de l’âme se dirigeant vers le Seigneur, et dès lors les quatre épreuves. La première est celle de l’erreur et de la faim; l’homme ne sait où il doit aller, et il est affamé de vérité. La seconde est la difficulté de faire le bien, et Dieu nous en délivre en brisant les chaînes de nos passions. La troisième est celle de l’ennui ou du dégoût de la parole de Dieu. La quatrième est celle du gouvernement des âmes; épreuve des princes de l’Eglise, tandis que les autres Sont communes aux fidèles. — Ainsi, dans la première épreuve, les Hébreux, qui figuraient les chrétiens, furent affamés, errants dans le désert; ils invoquèrent le Seigneur qui les délivra, les mit sur le chemin droit. Mais sur ce chemin du bien l’âme éprouve la difficulté de le faire, car la connaissance du précepte multiplie le péché; qu’elle crie vers le Seigneur qui brisera ses fers. Vient alors le dégoût dont le Seigneur guérit son peuple en lui envoyant son Verbe, et ils publièrent ses oeuvres dans une sainte joie. La quatrième est un danger pour ceux qui sont dans la barque, trafiquant sur les grandes eaux, et pour ceux qui la conduisent. Tous  doivent en appeler au Seigneur. Mais la tempête durera jusqu’à la fin des siècles. Combats au dehors, craintes an dedans, voilà le chrétien. Le Seigneur seul peut commander à l’orage; et dès lors ne mettons point notre confiance eu nous-mêmes. Le peuple Juif fut arrogant et Dieu lui retira la prophétie , le sacerdoce , etc. Ainsi en est-il des hérétiques se séparant de l’unité ; leurs princes sont frappés d’anathème, tandis que leurs questions insidieuses servent à manifester la vérité. Le vrai sage comprendra tout cela, mettra sa confiance dans le Seigneur et non dans ses propres mérites.

 

1. Ce psaume nous met en relief les divines miséricordes que nous avons éprouvées, et que dès lors cette expérience nous a rendues plus chères. Je m’étonnerais même, s’il pouvait plaire à d’autres qu’à ceux qui ont éprouvé ce que le Prophète y raconte. Toutefois, il n’est écrit ni pour un homme, ni pour deux hommes, mais pour tout le peuple de Dieu, qui doit s’y contempler comme dans un miroir. Nous n’avons pas à traiter ici du titre qui est Alleluia, et encore une fois Alleluia. C’est notre cantique habituel, en certains jours de nos solennités, selon l’antique usage de l’Eglise, et ce n’est pas sans mystère que nous le chantons en certaines occasions. Il est en effet des jours où nous chantons Alleluia, mais nous y pensons tous les jours de notre vie. Ce mot veut dire, en effet, louange à Dieu, et s’il n’est toujours dans la bouche du corps, il est au moins dans la bouche du coeur : « Toujours sa louange est en ma bouche 1 ».  La répétition de l’Alleluia, dans le titre, n’est point particulière à ce psaume; nous la trouvons aussi dans le psaume précédent. Et autant que l’on peut en juger par le texte, l’un est le chant du peuple d’Israël, et l’autre est le chant de

 

1. Ps. XXXIII, 2.

 

toute l’Eglise de Dieu répandue dans toute la terre. Car ce n’est probablement pas sans raison qu’il y a ici un double Alleluia, de même que nous disons: «Abba, Pater», quand Abba n’a d’autre sens que Pater, et pourtant ce n’est pas en vain que l’Apôtre a dit : « C’est en lui que nous crions : Abba, Pater; Père, « Père 1 »; c’est peut-être parce que l’une des murailles qui vient à la pierre angulaire crie : Abba, et que l’autre, qui vient d’une direction différente, crie : Pater, et c’est en cette pierre angulaire, qui est notre paix, que Dieu n’a fait qu’un seul peuple 2. Voyons donc les avis que l’on nous donne ici, et nos motifs de joie, et nos motifs de gémissements, et nos motifs d’implorer du secours, ce qui porte Dieu à nous abandonner, et ce qui le porte à nous secourir, ce que nous sommes par nous-mêmes, ce que nous sommes par la divine miséricorde , et comment notre orgueil peut être dompté, afin qu’ensuite la grâce nous glorifie. Que chacun cherche en lui-même, s’il est possible, ce que je vais dire, car je parle à des hommes qui marchent dans la voie de Dieu, et qui sont avancés dans la voie spirituelle. Si donc il en est qui, pour ce motif, comprennent peu mes paroles,

 

1. Rom. VIII, 5. — Ephés. II, 14, 20.

 

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qu’ils reconnaissent leur faiblesse , et se hâtent d’arriver à me comprendre. J’espère néanmoins que Dieu soutiendra mes efforts, de manière que mes paroles deviennent intelligibles pour tous, tant pour ceux qui ont l’expérience que pour ceux qui ne l’ont point, de sorte que je stimulerai l’approbation des premiers, le désir des seconds, et que tous suivront avec intérêt mon discours. Tout d’abord, si je suis dans le vrai, ce discours sera agréable au Seigneur; et je dirai vrai, si je parle de lui-même, et non de moi. Ainsi commence le psaume.

2. « Confessez au Seigneur qu’il est doux, et que sa miséricorde est éternelle 1 ». Voilà ce qu’il faut confesser, c’est que le Seigneur est doux : confessez-le, si vous l’avez goûté. Mais quiconque n’a point voulu l’éprouver ne saurait le confesser. Comment appeler doux ce que l’on ne connaît pas? Mais vous, si vous avez goûté combien le Seigneur est doux 2, « Confessez au Seigneur qu’il est doux ». Si vous l’avez goûté avidement, que cette confession soit comme une exhalaison dans votre bouche. « Sa miséricorde est pour le siècle », c’est-à-dire éternelle. Cette expression, en effet: In saeculum, est mise ici, parce que dans l’Ecriture: In saeculum, en grec eis aiona, signifie éternellement. Car la divine miséricorde n’est pas pour un temps, mais pour l’éternité; cette miséricorde ne se répand sur les hommes qu’afin de leur donner la vie éternelle des anges.

3. « Qu’ils parlent, ceux qu’a rachetés le Seigneur 3 ». On peut croire, il est vrai, que le peuple d’Israël a été racheté de l’Egypte, de la puissance de l’esclavage, des travaux inutiles pour lui, travaux de briques; voyons néanmoins si c’est l’Israël délivré de l’Egypte par le Seigneur, qui doit chanter ce cantique. Il n’en est pas ainsi. Qui donc doit le chanter? « ceux que Dieu a rachetés de la main des ennemis ». A la rigueur on pourrait encore les considérer comme rachetés de la puissance de leurs ennemis, ou des Egyptiens. Que le psaume nous marque lui-même avec précision à qui appartient ce cantique. « Il les a rassemblés de toutes les régions ». On peut encore dire des régions de l’Egypte, car il y avait plusieurs régions dans une seule province. Que le Psalmiste nous dise alors plus clairement: « De l’Orient et de l’Occident, de

 

1. Ps. CVI, 1. — 2. I Pierre, II, 3.— 3. Ps. CVI, 2.

 

l’Aquilon et de la mer 1». Nous comprenons déjà que ces peuples délivrés subsistent dans l’univers entier. Tel est vraiment le peuple de Dieu délivré des vastes régions de l’Egypte, et conduit comme à travers la mer Rouge 2, pour mettre fin à ses ennemis dans le baptême. Car la mer Rouge n’est qu’une figure, et nos péchés, qui nous poursuivent comme les Egyptiens, sont noyés dans le baptême que consacre le sang du Christ; et au sortir de ces eaux nul des ennemis qui t’opprimaient ne demeure en vie. Que ceux-là donc chantent notre psaume : et pour nous, mes frères, puisque tel est le peuple de Dieu que l’on conduit, écoutons ce que l’on fait dans cette assemblée rachetée par le Christ. Toutefois ce que l’on chante ici n’arrive pas en même temps dans tous ceux qui croient, mais simplement dans chaque particulier: mais il en était autrement du peuple d’autrefois. Ce peuple, en effet, cette nation tout entière, issue d’Abraham selon la chair, toute cette nombreuse maison d’Israël fut tirée de l’Egypte une fois, conduite une fois à travers la mer Rouge, et mise une fois en possession de la terre promise; car ils étaient tous ensemble au milieu de ces événements : « Or, ces événements étaient pour eux des figures, ils ont été consignés pour nous servir d’instructions à nous qui vivons à la fin des temps 3». Pour nous, ce n’est point tous ensemble, mais peu à peu et chacun en particulier, que la foi nous réunit en une même cité, en un même peuple de Dieu. Et toutefois ce qui est marqué dans ce psaume arrive en chacun de nous, et en même temps dans le peuple, car le peuple est composé des particuliers, et non les particuliers formés du peuple. Un homme est-il, en effet, composé d’un peuple? tandis qu’un peuple se compose d’hommes en particulier. O toi donc, qui que tu sois, qui reconnais en toi ce que je vais dire, qui l’as éprouvé, ne demeure pas en toi-même et ne t’imagine pas être le seul pour éprouver tout cela, mais sois convaincu qu’il en est de même pour tous, ou du moins peu s’en faut, pour tous ceux qui viennent s’unir à ce peuple, et qui sont rachetés des mains de leurs ennemis, par le sang précieux du Christ.

4. Ce psaume en effet va répéter continuellement ce que nous avons chanté tout à l’heure: « Qu’ils confessent au Seigneur ses

 

1. Ps. CVI, 3. — 2. Exod. XIV, 12.— 3. I Cor. X, 11.

 

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miséricordes, et ses merveilles pour les enfants des hommes». Autant que j’ai pu le voir, et que vous le pouvez vous-mêmes, ces versets sont répétés quatre fois, et ce nombre, autant que Dieu me l’a fait comprendre, désigne quatre tentations, dont nous sommes délivrés par celui que chantent ses miséricordes. Donnez-moi, en effet, un homme tout d’abord peu soucieux de rien, vivant selon le vieil homme dans une sécurité trompeuse, persuadé qu’il n’y a plus rien après cette vie qui doit finir, un homme négligent et paresseux, dont le coeur est absorbé dans les délices du monde et dans l’assoupissement, dans les plaisirs empoisonnés : pour que cet houa me se réveille et devienne soucieux de la grâce de Dieu, afin qu’il sorte de son assoupissement, ne faut-il pas que la main de Dieu vienne le secouer? Toutefois il ne sait encore qui l’a réveillé. Mais il commence à être à Dieu, dès qu’il connaît la foi véritable. Néanmoins, avant de la connaître, il déplore son erreur. Il reconnaît ses égarements, il veut connaître la vérité, il frappe où il peut, tente ce qu’il peut, erre où il peut, pressé qu’il est par la faim de la vérité. La première épreuve de l’homme est donc celle de l’erreur et de la faim. Lorsque fatigué de cette épreuve il crie vers Dieu, il est conduit à la voie de la vérité, d’où il peut arriver à la cité du repos, il est donc amené au Christ, qui a dit: « Je suis la voie 1 ».

5. Quand l’homme en est là, quand il sait déjà ce qu’il doit observer dans sa conduite, parfois il compte beaucoup sur lui-même, et, présumant de ses forces, il se prend à vouloir combattre ses péchés, et son orgueil entraîne sa défaite. Il se trouve donc lié par les chaînes de ses passions, qui entravent sa marche et l’arrêtent dans la voie: il se sent resserré par ses propres vices; l’impossibilité le retient comme une muraille dont toute issue est close, et d’où il ne peut s’échapper pour vivre saintement. Il sait comment il doit vivre : car il était naguère dans l’erreur ayant faim de la vérité : le pain de la vérité il l’a reçu, et il a été placé sur la voie; il entend: Vis bien à  l’avenir, comme tu le fais, car auparavant tu ne connaissais pas la vie sainte; agis maintenant que lu l’as apprise. Il essaie, mais vains efforts ! Il se sent garrotté, et pousse des cris vers le Seigneur. La seconde épreuve lui vient

 

1. Jean, XIV, 6.

 

donc de la difficulté de faire le bien, comme la première est celle de l’erreur et de la faim. Ici encore l’âme pousse des cris vers le Seigneur, et le Seigneur la délivre de ses entraves; il brise les liens qui la retiennent, il la met en état de faire le bien. Ce qui lui était difficile auparavant, lui devient facile: s’abstenir du mal, éviter l’adultère, ne commettre ni vol, ni homicide, ni sacrilège, ne désirer plus le bien d’autrui, toutes choses autrefois difficiles, sont faciles aujourd’hui. Dieu pouvait nous faire arriver là sans peine, mais si nous y étions arrivés sans peine, nous n’aurions point de reconnaissance pour l’auteur d’un si grand don. Si l’homme se trouvait en cet état dès son premier désir, s’il ne sentait la révolte des passions, si l’âme n’était brisée sous le poids de ses chaînes; il en viendrait à n’attribuer qu’à ses propres forces le bien dont il se croirait capable, et ne confesserait point devant le Seigneur ses miséricordes.

6. Après ces deux épreuves, l’une de l’erreur et de la disette de la vérité, l’autre de la difficulté de faire le bien, il en survient pour l’homme une troisième: je m’adresse à celui qui a déjà surmonté les deux premières, lesquelles sont,je l’avoue ,communes à beaucoup. Qui ne sait qu’il a passé de l’ignorance à la connaissance de la vérité, de l’erreur à la bonne voie, de la faim de la sagesse à la parole de la foi? De même, il en est beaucoup qui sont aux prises avec les difficultés de leurs vices, qui sont garrottés par les habitudes, et gémissent dans leurs entraves comme dans les fers. Ils connaissent donc cette épreuve, bien qu’ils disent déjà, si tant est qu’ils le disent : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 1 ? » Vois en effet ces liens si resserrés : « La chair », dit l’Apôtre, « conspire contre l’esprit, et l’esprit contre la chair, de sorte que vous ne faites point ce que vous voulez  2». Celui-là dès lors qui est soutenu par l’esprit ail point de n’être plus adultère parce, qu’il n’a point voulu l’être, ni voleur, parce qu’il n’a point voulu l’être, et ainsi des autres vices que les hommes voudraient surmonter, et qui les surmontent bien souvent, de manière que les hommes crient vers le Seigneur, le supplient de les délivrer des angoisses où ils se trouvent, en sorte qu’une fois délivrés, ils confessent au Seigneur ses miséricordes; quiconque, dis-je,

 

1. Rom. VII, 24. — 2. Gal. V, 17.

 

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est parvenu à vaincre ces difficultés, et à vivre parmi les hommes d’une manière irréprochable, celui-là arrive à la troisième épreuve, qui est l’ennui de demeurer longtemps en cette vie, de manière à ne goûter aucun plaisir, pas même dans la prière. Cette troisième épreuve est donc contraire à la première: dans l’une, c’était la faim ; dans l’autre, c’est le dégoût. D’où vient ce dégoût, sinon d’une certaine langueur de l’âme? Sans avoir de l’inclination pour l’adultère, on ne trouve aucun goût dans la parole de Dieu. Après avoir échappé au danger de l’ignorance et de la convoitise, garde-toi de la plaie de l’ennui et du dégoût. Ce n’est point là une légère épreuve: sache te reconnaître dans ce danger, et crier vers le Seigneur, afin qu’il te délivre de tous tes dangers;et une fois que tu seras sorti de ces entraves, que ses miséricordes le confessent à jamais.

7. Une fois délivré de l’erreur, délivré de la difficulté de faire le bien, délivré de l’ennui et du dégoût de la parole de Dieu, peut-être alors seras-tu digne aux yeux de Dieu, qui voudra bien te confier son peuple, te placer au gouvernail de sa barque, et te donner la conduite d’une Eglise. Telle est la quatrième épreuve. Les flots de la mer, qui viennent battre l’Eglise, bouleversent le pilote. Tout homme pieux dans le peuple de Dieu peut subir les trois autres épreuves : la quatrième est plus spécialement la nôtre, Plus nous sommes en honneur, plus nous sommes en péril, On peut craindre pour chacun de vous que l’erreur ne le détourne de la vérité; on peut craindre qu’il ne succombe à ses passions, et qu’il ne préfère leur obéir plulôt que d’en appeler au Seigneur dans ses dangers; on peut craindre qu’il ne prenne à dégoût la parole de Dieu, et que ce dégoût ne lui donne la mort: mais l’épreuve du gouvernement est une épreuve dangereuse dans la direction d’une Eglise, et qui nous regarde principalement. Et vous, comment seriez-vous étrangers au péril qui menacerait l’Eglise ? Je fais cette question afin que dans cette quatrième tentation, qui semble nous être plus particulière, et qui demande néanmoins de continuelles prières de votre part, puisque vous seriez les premiers exposés au naufrage, vous ne soyez point sans inquiétudes, et que vous ne ralentissiez point vos prières pour nous. Pour n’être point assis avec nous au gouvernail, en êtes-vous moins dans le même navire?

8. Après ces quatre épreuves, après ces quatre cris vers Dieu, après ces quatre délivrances, après ces quatre confessions des divines miséricordes, le psaume traite en général de l’Eglise dans la suite des siècles, afin de vous faire comprendre de quelle Eglise il parlait au commencement. Le Prophète en parle de manière à nous révéler partout la miséricorde de Dieu, « qui résiste  aux superbes et donne la grâce aux humbles 1»; parce qu’il est venu précisément « afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles 2; car tonte vallée sera comblée, toute montagne et toute colline sera abaissée 3 ». Après avoir parlé de l’Eglise, le Prophète nous tient un langage que l’on peut appliquer même aux hérétiques, qui font à cette Eglise comme une guerre civile, Ainsi finit le psaume que j’ai exposé d’une manière plus courte sars doute que vous ne l’attendiez. Et il me semble que je l’ai tellement expliqué, nonobstant sa longueur, que si vous retenez ce que j’ai dit, mon rôle sera plutôt celui de lecteur que celui de commentateur. Vous avez sans doute mes paroles devant les yeux, mais reprenons-les succinctement afin de les mieux graver. La première épreuve est celle de l’erreur, d,e la faim de la vérité; la seconde est la difficulté de vaincre ses passions; la troisième celle de l’ennui et du dégoût; la quatrième est la tempête qui menace du périt ceux qu gouvernent l’Eglise : et dans toutes ces épreuves, on crie vers Dieu, Dieu délivre, et l’on chante ses miséricordes. A la fin, le Prophète nous parle de l’Eglise, qui est sauvée par la grâce de notre Dieu, et non par ses propres mérites; il nous montre ses ennemis châtiés de leur orgueil, et l’Eglise s’élevant sur leurs ruines; il signale chez les hérétiques les piéges qui nous enlèvent quelques fidèles, et nous font essuyer des pertes en quelque sorte domestiques, les biens que Dieu en a tirés en faveur de son Eglise; puis vient la conclusion du psaume. Ecoutez-en la lecture plutôt que l’explication.

9. « Qu’ils parlent, ceux que le Seigneur a rachetés, qu’il a délivrés de la puissance de leurs ennemis, qu’il a rassemblés des pays lointains, de l’Orient et de l’Occident, de

 

1. Jacques, IV, 6. — 2. Jean, IX, 32. — 3. Isa. XL, 4.

 

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l’Aquilon et de la mer ». Que tel soit donc le cantique des chrétiens, rassemblés de l’univers entier, « Ils ont erré dans le désert, dans les lieux arides, sans trouver le chemin d’une habitation ». Telle est l’épreuve d’un douloureux égarement: que va-t-il dire de l’indigence? « Ils souffrirent de la faim et de la soif, leur âme est tombée en défaillance 1». Mais d’où vient cette défaillance? Quel bien Dieu voulait-il en tirer? Car Dieu n’est point cruel; mais il se montre, ce qui est un bien pour nous, afin que nous l’invoquions dans nos défaillances, et que nous l’aimions quand il nous soutient. De là vient, qu’après ces égarements, après cette faim et cette soif, « les Hébreux crièrent vers le Seigneur dans leurs tribulations, et il les délivra de leurs misères ». Que fit-il en faveur de ceux qui étaient égarés? « Il les conduisit dans la voie  droite ». Ils ne trouvaient le chemin d’aucune ville qu’ils pussent habiter, haletants de faim et de soif, ils tombaient en défaillance alors « il les conduisit dans la voie droite, afin qu’ils arrivassent à la ville qu’ils devaient habiter ». Le Prophète ne dit pas encore comment Dieu subvint à leur faim et à leur soif, mais attendez quelque peu. «Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ». Vous qui avez éprouvé ses bontés, dites-les à ceux qui ne les ont pas éprouvées. Vous qui êtes sur la voie, qui vous dirigez vers la cité que vous devez habiter, vous qui avez échappé à la faim et à la soif, confessez « que le Seigneur a rassasié l’âme affaiblie, qu’il e a rempli de biens l’âme affamée 2 ».

10. Que ta vie soit donc sainte, maintenant que tu es sur la voie, que tu as entendu ce qu’il te faut faire et espérer. Où peuvent aboutir vos efforts toujours vaincus ? « Ils étaient assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, accablés de chaînes et de misères 3 ». Pourquoi cette misère, sinon parce que tu t’attribuais tes mérites sans reconnaître la grâce de Dieu, parce que tu rejetais ses desseins sur toi? Vois en effet ce qu’ajoute le Prophète: « Parce qu’ils aigrirent la parole du Seigneur ». Parce que, dans leur orgueil et dans leur ignorance de la justice de Dieu., ils s’efforcèrent d’établir la leur 4; « Ils méprisèrent le conseil du Tout-Puissant, et leur  coeur fut abattu dans leurs travaux 5 ».  Et

 

1. Ps. CIV, 4, 5.— 2. Id. 6-9.— 3. Id. 10.— 4. Rom. X, 3.— 5. Ps. CVI, 11, 12.

 

maintenant livre bataille à tes convoitises. Sans le secours de Dieu, tu pourras faire des efforts, tu ne saurais vaincre. Et quand tu gémiras sous le poids de tes habitudes dépravées, ton coeur sera humilié dans le labeur; en sorte que dans cette humiliation de coeur tu apprendras à crier: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 1? Leur coeur dès lors a été humilié dans les travaux; ils se sont affaiblis et nul ne les secourait ». Que faire alors, sinon ce qui eut lieu? « Si la loi, qui fut donnée, eût pu nous communiquer la vie, assurément la justice viendrait de la loi. Mais l’Ecriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse du Seigneur s’accomplît par la foi en Jésus-Christ, à l’égard de ceux qui croiront 2. Mais « la loi est entrée, en sorte que le péché s’est multiplié 3». Tu as donc reçu la parole divine, tu as reçu le précepte, et tu ne cesses point de commettre le mai que tu faisais auparavant ; la connaissance du précepte multiplie chez toi le péché par la prévarication. Orgueilleux, si tu t’ignorais alors, maintenant que tu es humilié, apprends à te connaître; tu crieras vers Dieu, et il te délivrera de ta détresse, et une fois délivré, tu confesseras ses miséricordes. « Au fort de leur affliction, ils crièrent vers le Seigneur, qui les délivra de leurs peines 4 ». Les voilà donc délivrés de la seconde épreuve, et il reste celle de l’ennui et du dégoût. Mais d’abord, voyons ce qu’il fit pour ces âmes qu’il avait délivrées : « Il les fit sortir des ténèbres et de l’ombre de la mort, et brisa leurs chaînes. Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes,et ses merveilles envers les enfants des hommes». Pourquoi ? Quelles difficultés a-t-il surmontées ? « Il a rompu les portes d’airain, il a brisé les barres de fer. Il les a recueillis de la voie de leurs iniquités, car leurs iniquités les ont fait humilier 5 ». Ils s’attribuaient leurs bonnes oeuvres, et non à Dieu ; dans leur ignorance de la justice de Dieu, ils établissaient leur propre justice 6, et ils furent humiliés. Après avoir présumé de

leurs propres forces, ils comprirent qu’ils ne pouvaient rien sans le secours du Seigneur.

11. Mais quelle autre épreuve nous reste? « Leur âme eut horreur de toute nourriture ». Voilà maintenant le dégoût; dégoût

 

1. Rom. VII, 24.— 2. Gal. III, 21, 22.— 3. Rom. V, 20.— 4. Ps. CVI, 13. — 5. Id. 14 - 17. —  6. Rom. X, 3.

 

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qui les fait languir, dégoût qui les met en danger, à moins d’imaginer que la faim peut faire mourir, et non le dégoût. Ecoute ce qu’ajoute le Prophète après qu’il a dit: « Leur âme eut horreur de toute nourriture » ; de peur qu’on ne vienne à croire qu’une fois rassasiés ils étaient dans la sécurité, au lieu de voir que le dégoût les conduisait à la mort: « Et ils arrivèrent aux portes de la mort  1 », dit le Prophète. Que reste-t-il donc à faire? A ne pas t’attribuer à toi-même le goût que tu peux avoir pour la parole de Dieu, à n’en concevoir aucune arrogance, et dans ton avidité pour la sainte nourriture, ne va point t’élancer au-dessus de quiconque est mis en danger par le dégoût. Comprends bien aussi que cette disposition est un don, et qu’elle ne vient pas de toi. « Qu’as-tu, que tu n’aies point reçu 2 ? » Comprends donc ceci, et quand cette faiblesse, cette langueur te mettra en péril, accomplis ce qui suit : « Dans leur tribulation ils en appelèrent au Seigneur, qui les délivra de leurs misères ». Et comme l’effet de cette langueur était de ne goûter aucune joie: « Dieu envoya son Verbe qui les guérit 3 ». Mesure le mal causé par le dégoût; vois de quel abîme les délivre Celui que l’on invoque dans cet ennui. «Il envoya son Verbe qui les guérit, qui les délivra ». De quoi? non plus de l’erreur, non plus de la faim, non plus de la difficulté de vaincre leurs péchés, mais « de leur corruption ». I! y a corruption de l’âme, à repousser ce qui est doux. Donc, à propos de ce bienfait,comme à propos des autres: « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes et ses merveilles envers les enfants des hommes. Qu’ils offrent un sacrifice de louanges ». Déjà le Seigneur leur paraît doux et louable. « Qu’ils publient ses oeuvres avec joie e: non point avec ennui, non point avec chagrin, non plus avec inquiétude, non plus avec dégoût, mais avec joie».

12. Il reste la quatrième épreuve qui nous met tous en péril. Car nous sommes tous dans le vaisseau, les uns pour y travailler, les autres pour y être portés; et tous néanmoins trouvent un danger dans la tempête, et le salut au port. Voici en effet ce que dit le Prophète après tout cela : « Ceux qui descendent la mer sur des navires, qui trafiquent sur les grandes eaux 5 »: c’est-à-dire, parmi les

 

1. Ps. CVI, 18. —  2. I Cor. IV, 7. — 3. Ps. CVI, 19, 20. — 4. Id. 21-22. —  5 Ps. CVI, 23.

 

peuples nombreux. Car les eaux se prennent souvent pour les peuples : ainsi dans l’Apocalypse, quand saint Jean demande ce que signifient ces eaux, il lui est répondu : « Ce sont les peuples 1 ». Ceux donc qui font le trafic sur les grandes eaux, « ont vu les oeuvres du Seigneur, et ses prodiges au fond des abîmes 2 ». Quel abîme plus profond que le coeur humain? De là s’échappent incessamment des souffles violents, des tempêtes séditieuses qui agitent le vaisseau. Et quel est le dessein de Dieu ? Dieu veut que tous crient vers lui, et ceux qui gouvernent le vaisseau, et ceux qui y trouvent un abri, « Il dit, et alors se maintint l’esprit des tempêtes ». Qu’est-ce à dire, «  se maintint? » Il demeura, il dura; aujourd’hui encore il sévit, il soulève la tempête; il n’a point cessé de battre le navire. « Car Dieu a parlé, et l’esprit  des tempêtes s’est maintenu ». Et où donc aboutissent tous ses efforts ? « Alors les flots se soulevèrent, ils s’élevèrent jusqu’au  ciel », par leur audace : « ils descendirent jusque dans les abîmes », par la crainte. « Ils s’élèvent jusqu’au ciel, ils descendent jusque dans l’abîme » . Au dehors le combat, au dedans la crainte. « Le coeur des nautoniers a défailli devant le danger. Ils se troublent, ils chancellent comme un homme « ivre ». Ceux qui sont assis au gouvernail, ceux qui ont un amour fidèle pour le navire, comprennent mes paroles : « Ils se troublent, ils chancellent comme un homme ivre 3 ». Qu’ils prennent la parole, qu’ils lisent, qu’ils discutent, on les croira sages ; mais malheur à cause de la tempête. « Et toute leur sagesse », dit le Prophète, « s’est évanouie ». Parfois, tout conseil humain vient à manquer : quelque part que l’on se réfugie, les flots sont écumeux, la tempête grondante, les bras défaillants; le pilote ne voit plus où la proue va se heurter, par quel flanc du navire pénètrent les eaux, ni sur quel rivage le pousse la tempête, ni de quels récifs il faut l’arracher. Que faire alors, sinon ce que dit le Prophète? « Dans leurs tribulations, ils en appelèrent au Seigneur qui les sauva de leur misère. Et il commanda à l’orage, qui se maintint comme un veut léger 4 ». Non plus comme une tempête, mais « comme un vent léger. Et ses flots s’apaisèrent ». Ecoutez, à

 

1. Apoc. XVII, 15. — 2. Ps. CVI, 24. — 3. Id. 25-27. — 4. Id. 28, 29.

 

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cette occasion, la voix d’un pilote en danger , puis humilié, puis délivré : « Je ne veux point, mes frères, que vous ignoriez l’affliction que nous avons dû subir en Asie, parce qu’elle a dépassé nos forces, dépassé toute borne » (sa sagesse même était absorbée,on le voit), « au point que la vie m’était à charge 1 ». Quoi donc, Dieu abandonnerait-il ainsi l’homme en danger ? Cette défaillance, au contraire, ne devait-elle pas faire éclater en lui sa propre gloire? Que dit ensuite l’Apôtre? « Mais nous avons reçu en nous une réponse de mort, afin que nous ne missions pas notre confiance en nous, mais en Dieu qui ressuscite les morts 2. Et il commanda à l’orage, qui devint un vent léger ». Déjà, ils avaient reçu eu eux une réponse de mort, ces hommes dont toute la sagesse était absorbée. « Et les flots de la mer devinrent calmes; et ils se réjouirent de ce calme, et il les conduisit au port selon leur volonté. Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes 3». Oui, qu’ils annoncent partout, qu’ils publient de toutes parts, qu’ils publient à la gloire du Seigneur, non point nos mérites, non point notre puissance, non point notre sagesse, mais les divines miséricordes, Que notre délivrance nous fasse aimer celui que nous avons invoqué dans toutes nos afflictions. « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ».

13. Voyez ce qui fait parler le Prophète, pourquoi ce prélude, pourquoi cette énumération, et où s’accomplit tout ce qu’il a dit . « Qu’ils chantent le Seigneur dans l’assemblée du peuple, qu’ils le bénissent dans la chaire des vieillards 4». Chanter le Seigneur, c’est publier ses louanges, comme publier ses louanges, c’est le chanter. Qu’il soit béni par les peuples, par les vieillards, iar ceux qui trafiquent, par ceux qui gouvernent le navire. Qu’a tait Dieu pour cette assemblée ? Qu’a-t-i1 établi? D’où l’a-t-il délivrée? Quel don lui a-t-il fait? De même qu’il a résisté aux superbes, il a donné la grâce aux humbles 5; et ces superbes étaient tout d’abord le peuple juif, peuple arrogant, qui se glorifiait d’être de la race d’Abraham, et de ce que les oracles du Seigneur avaient été confiés à cette nation 6 ; faveurs qui ne servaient point à la

 

1. II Cor. I, 8. — 2. II Cor. I, 9. — 3. Ps. CVI, 30, 31. — 4. Id. 32. — 5. Jacques, IV, 6. — 7. Rom. III, 2.

 

guérison, mais seulement à l’enflure de leurs coeurs, à les enorgueillir plutôt qu’à les grandir. Que fit donc le Seigneur, pour résister aux orgueilleux et donner la grâce aux humbles, en retranchant les branches naturelles à cause de leur orgueil, et en insérant l’olivier sauvage à cause de son humilité 1 ? Que fit Dieu ? Ecoutez ces deux faits, et comment Dieu résiste aux superbes, et comment il favorise les humbles : « Il changea les fleuves en désert ». Les eaux couraient chez les Juifs, les paroles prophétiques y coulaient. Cherche maintenant un seul prophète chez les Juifs, et tu n’en trouveras point: « Car il a changé les fleuves en désert, et les courants d’eau en une terre altérée. Les fleuves sont changés en désert 2 ». Qu’ils le disent: « Déjà il n’est plus de prophète, et Dieu ne nous connaît plus 3. Il a changé les fleuves en désert, les courants d’eau en une terre altérée, un champ fertile en une saline 4 ». Cherche parmi eux la foi au Christ, et tu ne la trouves point; un prophète, ils n’en ont plus; un prêtre, ils n’en ont plus ; un sacrifice, ils n’en ont plus ; un temple, et ils n’en ont plus. Pourquoi? « Parce que Dieu a changé les fleuves en désert, les courants d’eau en une terre sèche, et le champ fertile en saline ». D’où vient ce châtiment? Quel crime l’a mérité? « La malice des habitants de cette malheureuse terre ». C’est ainsi que Dieu résiste aux superbes. Ecoute comme il donne la grâce aux humbles : « Il a fait du désert un étang plein d’eau, et des sables du désert des fontaines jaillissantes. Là il a fait habiter ceux qui avaient faim 5 ». Car c’est au Christ qu’il a été dit : « Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech. 6» Tu cherches un sacrifice chez les Juifs, tu n’en trouves pas même selon l’ordre d’Aaron, parce que Dieu a fait son désert à la place des fleuves. Tu le cherches selon l’ordre de Melchisédech, et tu ne le trouves point chez eux, tandis que l’Eglise l’offre solennellement dans l’univers entier. « Depuis l’Orient jusqu’au Couchant, le nom du Seigneur est béni 7 ». Et le Seigneur dit à ceux dont il a changé les fleuves en un désert: « Ma volonté n’est plus en vous, dit le Seigneur, et je ne recevrai aucun sacrifice de vos mains, car de l’Orient jusqu’au couchant on offre un sacrifice en

 

1. Rom. XI, 17-24. — 2. Ps. CVI, 33.—  3. Id. LXXIII,9. — 4. Id. CVI, 34.— 5. Id.35, 36.— 6. Id. CIX, 4.— 7. Id. CXII, 3.

 

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mon honneur 1». Où l’on ne voyait jadis que d’immondes sacrifices, quand les nations n’étaient qu’un désert, quand elles étaient souillées, quand partout ce n’était qu’une terre déserte, là aujourd’hui coulent des fontaines, des fleuves; là sont des réservoirs, là sont les eaux courantes, « Dieu a donc résisté aux superbes, et accordé aux humbles ses faveurs. C’est là qu’il a fait habiter ceux qui avaient faim », parce que: « Les pauvres mangeront et seront rassasiés 2 ».— « Et ils ont construit une ville pour y habiter » ; y habiter d’abord en espérance, car: « Celui qui m’écoute habitera dans l’espérance 3 », est-il dit. « Et ils ont construit une ville pour y habiter; et ils ont semé leurs champs, planté leurs vignes, et récolté le fruit de leur froment 4 »; fruit dont se réjouit cet ouvrier qui a dit : « Ce n’est point que je désire vos dons, mais je désire le fruit que vous en retirez 5. Et Dieu les bénit et ils se multiplièrent, et leurs troupeaux ne diminuèrent point 6». Voilà ce qui dure encore. « Le solide fondement de Dieu demeure ferme, car Dieu connaît ceux qui sont à lui 7». On donne le nom de troupeau, de bercail, à ceux qui vivent simplement dans l’Eglise, mais qui sont utiles, qui sont peu savants, mais pleins de foi. Donc, et les hommes spirituels, et ceux qui étaient charnels encore, « Dieu les bénit et ils se multiplièrent, et leurs troupeaux ne diminuèrent point».

14. « Les voilà réduits à un petit nombre, accablés de maux 8 »• D’où ces maux? du dehors? Non, mais de l’intérieur. Pour les réduire à un petit nombre, cette parole s’accomplit alors : « Ils sont sortis de nous, mais  ils n’étaient pas des nôtres 9 ». Si le Prophète parle encore de ceux-ci comme il en parlait auparavant, c’est afin que nous les distinguions seulement par la pensée; puisqu’il parle d’eux comme s’ils étaient les mêmes, à cause des sacrements qui leur sont communs avec nous. Ces hommes, en effet, appartiennent au peuple de Dieu, sinon par la vertu, du moins par les dehors de la piété. C’est d’eux que nous avons entendu dire à saint Paul : « Dans les derniers temps, il viendra des jours fâcheux, et les hommes s’aimeront eux-mêmes ». Premier malheur ;

 

1. Malach. I, 10, 11.— 2. Ps. XXI, 27.— 3. Prov. I, 33, suiv. les Septante. — 4. Ps. CVI, 37. — 5. Phi1ipp. IV, 17.— 6. Ps. CVI, 38. — 7. II Tim. II, 19.—  8. Ps. CVI, 39.— 9. II Tim. III, 2.

 

« ils s’aimeront eux-mêmes », et mettront en eux-mêmes leur propre complaisance. Puissent-ils se déplaire, car alors ils plairaient à Dieu ! puissent-ils en appeler à lui dans leurs difficultés, car alors ils seraient délivrés! Mais leur confiance en eux-mêmes « les a réduits à un petit nombre ». Cela est évident, mes frères; tous ceux qui se séparent de l’unité deviennent le petit nombre. Ils sont en grand nombre, mais dans l’unité, et tant qu’ils ne se séparent point de l’unité. Dès lors, en effet, qu’ils n’appartiennent plus à l’unité qui est nombreuse, le schisme et l’hérésie les réduisent au petit nombre. « Et ils devinrent peu nombreux et furent accablés du poids des maux et de la douleur. Le mépris se répandit sur leurs princes ». Ils furent rejetés de l’Eglise de Dieu; et plus ils ont voulu être princes, plus ils sont couverts de mépris, et deviennent un sel affadi que l’on jette dehors, et que les hommes foulent aux pieds 1. « Le mépris se répandit donc sur les princes; ils furent séduits dans la voie  de l’erreur, et non dans la bonne voie 2 ». Tout à l’heure, ils étaient dans la voie, ils étaient conduits à la cité, ils étaient conduits, et non séduits; ceux-ci, les voilà séduits hors de la voie. Qu’est-ce à dire, « séduits ? ». « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs 3 ». Tel est, en effet, le sens de séduire, se conduire soi-même. Car, à proprement parler, ce sont eux qui se séduisent. « Quiconque se croit quelque chose, se trompe u lui-même , attendu qu’il n’est rien 4 ». Qu’est-ce à dire, dès lors que Dieu les séduisit? Il les laissa aller « dans une terre sans chemin, et non dans la voie ». Comment, en effet, seraient-ils dans la voie, ces hommes qui s’attachent à une partie et qui laissent le tout? Comment seraient-ils dans la voie? Qu’est-ce donc que la voie, et où peut-on reconnaître la voie? « Que Dieu », dit le Prophète, « nous prenne en pitié, qu’il nous bénisse, qu’il fasse rejaillir sur nous la lumière de sa face, afin que nous connaissions votre voie sur la terre ». Sur quelle terre? « Votre salut est dans tous les peuples 5». C’est de là que sortent ces hommes qui sont ensuite réduits en petit nombre, et diminués en quelque sorte; ils sont sortis de cette multitude qui forme l’unité, selon cette

 

1. Matth. V, 13. — 2. Ps, CVI, 40.— 3. Rom. I, 21. — 4. Gal, VI, 3.— 5. Ps. LXVI, 2, 3.

 

 

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parole que je viens de rapporter à leur sujet: « Ils sont sortis d’entre nous, mais ils n’étaient point des nôtres ; s’ils eussent été des nôtres, ils fussent assurément demeurés avec nous 1». Mais s’ils sont des nôtres dans le secret de la prescience divine, il faudra qu’ils reviennent. Combien qui ne sont point des nôtres, et qui paraissent en être, et combien des nôtres, qui semblent néanmoins être dehors! « Le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 2 ». Ceux qui ne sont point des nôtres, bien qu’ils soient avec nous, s’en vont à la première occasion, et les nôtres qui sont dehors, reviennent quand l’occasion se présente. Ecoutez donc ce que voulait alors le Seigneur dans le sens de ces paroles : « Il les a séduits dans une terre sans chemin, et non dans la voie ». Qu’en a fait le Seigneur? Ce que j’avais dit tout d’abord, ce que vous devez écouter avec attention. Il pouvait les laisser avec nous jusqu’à la fin, mais alors ils n’eussent été pour nous d’aucun profit : or, dès qu’ils sont séparés de nous, et qu’ils nous troublent par des questions artificieuses, alors ils deviennent pour nous un aiguillon dans la recherche de la vérité, et un exemple de ce qu’il nous faut craindre. Chacun tremble quand il voit un homme tomber dans le schisme, car une telle chute semble lui dire: « Que celui qui se croit debout prenne garde à sa chute 3 ». Ceux qui se séparent dc nous ont donc leur utilité; car s’ils demeuraient avec nous, et avec cette malice, ils ne nous serviraient de rien. Aussi, qu’est-il dit à leur sujet dans un autre psaume? « C’est une assemblée de taureaux», ou d’hommes à la tête haute , d’hommes orgueilleux ; « une assemblée de taureaux parmi les vaches des peuples ». Par ces vaches des peuples, il faut entendre des âmes faciles à séduire, qui se laissent gagner par la séduction des taureaux. Mais pourquoi en est-il ainsi? « Afin que l’on sépare ceux qui ont été éprouvés par l’argent ». Qu’est-ce .à dite « que l’on sépare? » Afin qu’ils apparaissent, qu’ils soient en relief, ceux qui sont à l’épreuve de la parole de Dieu. Quand, en effet, la nécessité force de répondre aux hérétiques, il en résulte une utilité pour l’édification des catholiques. Telle est la pensée exprimée par saint Paul: « Il faute, dit-il, « des hérésies, afin que les hommes d’une vertu

 

1. I Jean, II, 19,— 2. II Tim. II, 19.— 3. I Cor. X ,12.— 4. Ps. LXVII, 31.

 

éprouvée soient mis en évidence 1 ». Il faut donc qu’il y ait des taureaux séducteurs, « afin que ceux qui sont éprouvés par l’argent » soient mis en évidence, c’est-à-dire, « soient exclus», ou hors ligne. Qu’est-ce à dire, «ceux qui sont éprouvés par l’argent?» « Les paroles du Seigneur sont des paroles chastes; c’est un argent que le feu a séparé de la terre, a purifié sept fois 2». Quiconque dès lors est  éprouvé par cet argent, c’est-à-dire par cette parole du Seigneur, ne peut briller de l’éclat de cet argent, qu’à la condition d’être harcelé par les questions des hérétiques. Et ici, redoublez d’attention, car le Prophète ne l’a point omis. « Voilà que la honte se répandit sur les princes », ou sur ces taureaux. D’où leur venait cette honte? De ce qu’ils annonçaient un autre évangile. Qu’est-ce à dire, couverts de honte ? Frappés d’anathème. « Quiconque vous annoncera un évangile autre que celui que nous avons annoncé, qu’il soit anathème 3 ». Quoi de plus méprisé qu’un sel affadi 4, que l’on jette au dehors et que l’on foule aux pieds? Et voyez s’ils ne sont pas réellement des princes, écoutez l’Apôtre lui-même. « Quand nous vous annoncerions, ou qu’un ange venu du ciel vous annoncerait un évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Ce sont des princes, diras-tu, des savants, des grands, des pierres précieuses. Que vas-tu ajouter encore? Sont-ils des anges? Et pourtant, « quand même un ange vous annoncerait un évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Car le diable est tombé du ciel, tout ange qu’il était. « Le mépris s’est répandu sur les princes, et Dieu a secouru le pauvre dans son indigence 5». Qu’est-ce à dire, mes frères, que les princes ont été couverts de mépris et les pauvres secourus? Les orgueilleux sont tombés dans l’abjection et les humbles élevés en gloire. Telle est l’oeuvre de Dieu ; et, en agissant ainsi, « il a secouru le pauvre dans son indigence ». Car celui-ci est un mendiant qui ne s’attribue rien à lui-même, qui espère tout de la miséricorde divine, qui crie devant la porte de son Seigneur, qui est nu et tremblant, demandant à être vêtu, qui tient les yeux baissés vers la terre, battant sa poitrine. C’est ce

 

1. I Cor. XI,19.— 2. Ps. XI, 7.— 3. Gal. 1,9.  — 4. Matth. V,13. — 5. Ps. CVI, 41.

 

mendiant, ce pauvre, cet homme humble, que Dieu a principalement soutenu, même par la séparation des hérétiques, lesquels ont été diminués, accablés de vexations, séduits dans des terres sans chemin, et non dans la bonne voie. Mais après que ces hommes ont été retranchés, séduits, amoindris, qu’est-il arrivé au pauvre que Dieu secourait? « Il a multiplié leurs familles comme des troupeaux ». Parce que le Psalmiste disait : « Il a secouru le pauvre dans son indigence » ; tu comprenais qu’il n’y avait qu’un seul pauvre, qu’un seul mendiant; et voilà que ce pauvre devient plusieurs familles, devient plusieurs peuples; et toutefois , plusieurs églises ne forment qu’une Eglise, qu’un seul peuple, qu’une seule famille, qu’un seul bercail. « Il a multiplié leurs familles comme des troupeaux ». Ces mystères sont grands, mes frères , ces sacrements sont grands quelle profondeur, quelles vérités cachées! Quelle joie de les découvrir, parce qu’elles ont été longtemps cachées! Donc : « Les hommes droits verront et seront dans la joie, et toute iniquité fermera la bouche 1 ». Cette iniquité qui ose railler l’unité, qui nous contraint à publier la vérité, sera enfin convaincue et réduite au silence.

15. « Quel est l’homme sage, qui observera ces merveilles, et qui comprendra les miséricordes du Seigneur 2? » Voyez cette fin du psaume : « Où est le sage? Il observera ces merveilles ». Et qu’observera cet homme

 

1. Ps. CVI, 42. — 2. Id. 43.

 

sage? C’est-à-dire qu’il l’observe, s’il est vraiment pauvre; oui, s’il n’est point riche, ou plutôt s’il n’est point orgueilleux-, s’il n’est point enflé de vanité, il observe ces merveilles. Pourquoi les observera-t-il ? « Parce qu’il u comprendra les divines miséricordes » ; non point ses propres mérites, non point ses propres forces, non point sa propre puissance; mais « les miséricordes du Seigneur », qui a remis dans la voie droite et nourri celui qui errait, et qui avait faim; qui a délié et délivré celui qui luttait contre les assauts du péché, et qu’enchaînaient les liens de ses habitudes; qui a envoyé son Verbe comme un remède salutaire pour guérir celui à qui le Verbe de Dieu n’inspirait que du dégoût, et qui mourait en quelque sorte d’ennui; qui a calmé le flot et conduit au port celui que menaçaient les tempêtes et les coups des orages; qui l’a établi au milieu de son peuple, où il donne la grâce aux humbles, et non point où il résiste aux superbes; qui a fait qu’il fût à lui, afin qu’il se multipliât cri demeurant à l’intérieur, et non point qu’il sortît dehors pour être réduit à rien. Voilà ce que découvrent les justes , et ce qui les comble de joie. « Toute iniquité fermera la bouche », et tout homme « sage observera ces merveilles ». Comment les observer? Par l’humilité qui fera comprendre les merveilles du Seigneur : partout, en effets nous avons répété: « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ».

 

 

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