PSAUME CVIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME CVIII.

LE CHRIST ET JUDAS.

 

Prêcher le Christ tel qu’il est, c’est publier sa louange; or, on ne le regardait point comme Fils de Dieu quand la langue des méchants parla contre lui et lui rendit la calomnie au lieu de l’amour. A ce sujet distinguons six degrés différents. D’abord rendre le bien pour le mal, puis s’abstenir de rendre le mal pour le mal , c’est l’apanage des bons, et le Sauveur prie pour ses bourreaux ainsi que saint Etienne; et l’Evangile nous défend de rendre le mal pour le niai. Ensuite ne pas rendre le bien pour le bien comme les neuf lépreux qui ne remercient point le Sauveur, puis rendre le mal pour le bien comme il est dit dans notre psaume. Enfin rendre le bien pour le bien ne suffit point selon l’Evangile ; et rendre le mal pour le mal , ce peut être une justice qui était dans les permissions de la loi, mais qui pouvait engendrer te désir de la vengeance. Donc le Christ a reçu la calomnie en échange de ses bienfaits, et il priait pour ses calomniateurs, comme pour ses disciples, nous donnant l’exemple du pardon. Il était descendu pour les Juifs qui ont opposé la haine à son amour. Le Prophète, en forme de souhaits, prononce ici la sentence des coupables. — 1. Le diable est à la droite de Judas, qui en a fait le choix. — 2. Il sera condamné parce qu’il ne prie pas avec le Christ, et ne se repent point. — 3. Son épiscopat passa à un autre. — 4. Ses enfants orphelins, sa femme veuve, tous bannis et mendiants. — 5. L’iniquité de ses pères qu’il a imités retombe sur lui. Ces maux furent un châtiment pour Judas, même après sa mort, si les morts voient les choses de cette vie.

On peut appliquer ces châtiments au peuple Juif qui a repoussé le Christ pour être assujetti à Satan, peuple dont le royaume a perduré, dont l’épiscopat ou le Christ a passé aux nations, dont le royaume perdu devient comme un veuvage , dont les enfants sont bannis, dont les fautes ne sont point remises, dont les travaux sont dissipés parce qu’il ne travaille point pour le Christ, qui périt dans nue seule génération parce qu’il ne connaît point la régénération, dont la mémoire disparaît de là terre du Seigneur, qui oublie la miséricorde eu persécutant les membres du Christ, qui a choisi la malédiction en appelant sur lui et sur ses enfants le sang du Christ, et cette malédiction l’environne de toutes parts.

Le Prophète alors ou le Christ eu appelle à son Père pour les oeuvres de sa puissance, et alors lui tout à l’heure troublé, mis à mort, persécuté dans ses membres, insulté dans sa mort, se raffermit sous la main de Dieu qui le bénit, et chante sa résurrection dans cette Eglise qui bénit Dieu parmi les peuples.

 

1. Que ce psaume contienne une prophétie du Christ, c’est ce que reconnaît facilement tout homme qui lit avec foi les Actes des Apôtres; car en voyant Matthias ordonné à la place de Judas qui trahit le Christ, et incorporé au collège apostolique 1, il devient évident que c’est Judas que désignait le Prophète, quand il disait : « Que ses jours soient s abrégés, et qu’un autre reçoive son épiscopat 2». Mais si nous ne faisons retomber que sur un seul homme les malédictions contenues dans ce cantique, l’application pourra bien manquer de justesse, ou du moins paraître forcée; tandis que tout devient clair, si ces anathèmes sont dirigés contre toute une race d’hommes, c’est-à-dire contre les Juifs ingrats et ennemis du Christ. Et de même que plusieurs passages à l’adresse de l’apôtre saint Pierre ne reçoivent leur force et leur éclat, que quand nous les entendons de l’Eglise, dont Pierre était la personnification à cause de la primauté qu’il eut sur les disciples, en vertu de ces paroles : « Je te  donnerai les clés du royaume des cieux 3 », et autres semblables: ainsi Judas est en-

 

1. Act. I, 15-26. — 2. Ps. CVIII, 8.— 3. Matth. XVI, 19.

 

quelque sorte la personnification des Juifs, qui haïssaient le Christ, et qui par une succession d’impiété qui se perpétue dans leur race, le haïssent encore aujourd’hui. C’est à ces hommes et à ce peuple que nous pouvons, sans aucune erreur, appliquer non-seulement les passages du psaume qui les concernent indubitablement, mais encore ce qui est dit expressément de Judas lui-même : comme le verset que j’ai rapporté : « Que ses jours e soient abrégés, qu’un autre reçoive son épiscopat ». C’est ce qui s’aplanira avec le secours de Dieu, lorsque nous exposerons par ordre chacun des versets.

2. Le psaume commence donc ainsi : « O Dieu, ne taisez point ma louange parce  que la bouche du pécheur, et la bouche de l’homme fourbe se sont ouvertes contre moi 1 ». Ce qui nous montre qu’il y a mensonge dans tout blâme que ne taisent point le pécheur et l’homme fourbe, comme il y a vérité dans toute louange que ne tait point le Seigneur. Car « Dieu est véritable, et tout homme est menteur 2 » : puisque nul homme ne dit la vérité, si Dieu ne parle en lui. Or, la

 

1. Ps. CVIII, 2. — 2. Rom, III, 4.

 

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plus grande gloire du Fils unique de Dieu, c’est qu’on le prêche tel qu’il est, Fils unique de Dieu. C’est ce qu’on ne voyait point quand il était caché par nos infirmités apparentes, alors que s’ouvrit contre lui la bouche du pécheur, la bouche de l’homme fourbe. Aussi est-il dit: « La bouche de l’imposteur s’est ouverte », parce qu’il a fait éclater au dehors cette haine qu’il cachait frauduleusement. Voilà ce qui deviendra plus clair dans les versets qui suivront.

3. « Ils ont parlé contre moi avec une langue trompeuse 1» : surtout quand sous le voile d’une captieuse adulation ils l’appelaient bon maître. De là vient qu’il est dit ailleurs « Et ceux qui me louaient faisaient serment contre moi 2 ». Et comme leur haine s’échappait par ces cris: « Crucifiez-le, crucifiez-le 3 », notre psaume ajoute : « Ils m’ont poursuivi avec des paroles de haine » ; ceux dont la langue trompeuse versait, non plus des paroles de haine en apparence, mais des paroles d’autour; aussi le Prophète a-t-il dit: « Contre moi », parce qu’ils en agissaient ainsi pour tendre des pièges; ensuite : « ils m’ont environné de paroles haineuses », non plus d’un amour faux et trompeur, mais « d’une haine »  ouverte, « et m’ont attaqué sans sujet». De même que l’amour des bons pour le Christ est gratuit, de même est gratuite la haine des méchants; les bons en effet cherchent la vérité sans autre avantage qu’elle-même, et de même les méchants à l‘égard de l’iniquité. De là vient que des auteurs profanes ont dit, d’un homme très-méchant : « Sa malice et sa cruauté étaient absolument gratuites 4 ».

4. « Au lieu de m’aimer », dit le Prophète, ils me déchiraient 5 ». Il y a dans l’amour et la haine six degrés qu’il suffit d’énoncer pour les Faire comprendre facilement: rendre le bien pour le mal, ne point rendre le mal pour le mal; rendre le bien pour le bien, rendre le mal pour le mal; ne point rendre le bien pour le bien, et rendre le mal pour le bien. Les deux premiers sont l’apanage des bons, et de ces deux le premier est préférable; les deux derniers sont l’apanage des méchants, et le dernier est le pire des deux. Les deux autres tiennent en quelque sorte le milieu, mais le premier touche aux bons, le second touche aux méchants. Voilà ce qu’il nous fait

 

1. Ps. CVIII, 3.— 2. Id. CI, 9.— 3. Jean, IX, 6 — 4. Sallust. de bello Catil. — 5. Ps. CVIII, 4.

 

voir dans les saintes Ecritures. Dieu rend le bien pour le mal, quand « il justifie l’impie 1», et quand il était suspendu à la croix, il dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 2 ». A son exemple, saint Etienne mit le genou en terre et pria pour ceux qui le lapidaient, en s’écriant : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 3». C’est à quoi nous oblige le précepte: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent 4». L’apôtre saint Paul nous engage à ne point rendre le mal pour le mal: « Ne rendez à personne le mal pour le mal 5», nous dit-il. Et saint Pierre: « Ne rendez point le mal pour le mal, ni la malédiction pour la malédiction 6 ». De là cette parole qu’on lit dans les psaumes : « Si j’ai rendu le mal à ceux qui me maltraitaient 7 »; vous le savez. Quant aux deux derniers degrés, celui qui est le moins coupable se voit chez les neuf lépreux que guérit le Seigneur, et qui ne l’en remercièrent point 8, Et le dernier, qui est le pire de tous, est le propre de ceux dont le psaume a dit: « Au lieu de m’aimer, ils me déchiraient ». Tant de bienfaits du Seigneur sollicitaient leur amour, et non-seulement ils étaient loin de le lui rendre, mais au lieu du bien ils rendirent le mal. Les deux degrés intermédiaires, que nous avons assignés aussi à des hommes pour ainsi dire du milieu, sont de telle nature que le premier, qui consiste à rendre le bien pour le bien, soit le propre des bons, et de ceux qui n’ont qu’une bonté médiocre, et de ceux qui n’ont qu’une médiocre méchanceté. De là vient que Jésus-Christ, sans les blâmer, ne veut point que ses disciples s’en tiennent a ces venus médiocres, mais il veut les élever plus haut, quand il leur dit: « Si vous aimez ceux qui vous aiment », c’est-à-dire, si vous rendez le bien pour le bien, « quelle récompense méritez-vous », c’est-à-dire, quel grand bien faites-vous? « Les Publicains ne le font-ils pas aussi 9? » Ce qu’il désire, c’est que ses disciples en agissent ainsi tout d’abord, et même beaucoup mieux, c’est-à-dire qu’ils ai ment non seulement leurs amis, mais aussi leurs ennemis. Pour l’autre degré, qui consiste à rendre le mal pour le mal, qu’il soit la part des méchants, de ceux

 

1. Rom. IV, 5. — 2. Luc, XXIII, 34. — 3. Act. VII, 59. — 4. Math. V, 44. — 5. Rom. XII, 17. — 6. I Pierre, III, 9. —  7. Ps. VII, 5.—  8. Luc, XVII, 12, 18.— 9. Matth. V, 46.

 

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qui n’ont qu’une méchanceté médiocre, ou qu’une médiocre bonté ; car la loi leur prescrit la manière de se venger: « Oeil pour oeil, et dent pour dent 1 » : on pourrait appeler cela justice des injustes. Non qu’il soit injuste qu’un homme soit traité comme il a traité les autres; car alors la loi ne l’aurait point statué; mais parce que le désir de se venger est un vice, et qu’il est mieux pour un juge de l’ordonner à l’égard des autres, que pour un homme de bien de le désirer pour lui-même. Aussi une fois tombé de cette hauteur de la vertu, où l’on rend le bien pour le mal, à quel profond abîme de malice n’arrive point l’impie, qui rend le mal pour le bien? Quelle chute lui a fait parcourir tous les degrés ? Et nous ne devons pas regarder comme sans importance, que le Prophète ne dit point t Au lieu de l’amour ils me donnaient la mort; mais, « ils me calomniaient». Car ils ne l’ont mis à mort que par leurs calomnies, en niant qu’il fût Fils de Dieu, et en l’accusant « de chasser les démons au nom du prince des démons 2 », et en disant : « C’est un possédé du démon, c’est un fou, pourquoi l’écouter 3? » et autres blasphèmes. Or, ces calomnies détournaient de lui ceux qu’il cherchait à convertir. Il a donc choisi ce langage pour montrer que ceux-là qui calomnient le Christ, et tuent ainsi les âmes, sont plus coupables que ceux qui ont tué dans leur fureur sa chair mortelle, surtout qu’elle devait ressusciter bientôt.

5. Mais après avoir dit: « Au lieu de m’aimer, ils me calomniaient », qu’est-ce que le Prophète ajoute ? « Et moi, je priais 4». Il n’indique point l’objet de sa prière; mais quel objet plus digne pouvons-nous assigner, sinon qu’il priait pour eux? Ils calomniaient surtout le crucifié, quand ils l’accablaient d’outrages comme un homme qu’ils eussent vaincu; et c’est du haut de cette croix qu’il dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 5», En sorte que, des profondeurs de la malice, ils lui rendaient le mal pour le bien; et lui, au comble de la bonté, leur rendait le bien pour le mal. On pourrait entendre aussi qu’il priait pour ses disciples, ce qu’il dit avoir fait avant sa passion, afin que leur foi ne vînt pas à défaillir 6, quand, sur la croix, il nous donnait un modèle de patience,

 

1. Deut. XIX, 21. — 2. Luc, XI, 15. — 3. Jean, X, 20. — 4. Ps. CVIII, 15. — 6. Luc, XXIII, 34.— 7. Id. XXII, 32.

 

et ne montrait point son pouvoir au milieu des outrages de ceux qu’il pouvait anéantir dans sa souveraine puissance. Mais, nous donner l’exemple de la patience, était plus utile pour nous, que de perdre à l’instant ces ennemis, et nous porter à nous venger sans délai le ceux qui nous nuisent; car il est écrit: « L’homme patient est préférable à l’homme courageux 1». L’Ecriture donc, et l’exemple de Jésus-Christ qui nous dit : « Au lieu de m’aimer, ils me calomniaient; et moi, je priais », nous enseignent à prier, quand nous rencontrons des ingrats, non-seulement qui ne rendent pas le bien, mais qui rendent le mal pour le bien. Car il a lui-même prié pour ceux qui le tourmentaient, pour ceux qui pleuraient sur lui, et qui chancelaient dans la foi ; mais nous, prions d’abord pour nous, afin que par la miséricorde et le secours de Dieu, nous puissions vaincre notre caractère qui nous porte au désir de la vengeance, quand on nous calomnie, soit devant nous, soit en notre absence. Dès que la patience du Christ nous revient en mémoire, on dirait que c’est lui qui s’éveille, comme il arriva quand il dormait dans le vaisseau 2; qui apaise le trouble et l’orage de notre coeur, afin que notre âme étant rétablie dans le calme et dans la paix, nous puissions prier pour nos détracteurs, et dire en toute sécurité: u Pardonnez-nous comme nous pardonnons 3 ».  Mais lui, qui pardonnait, n’avait aucune faute, dont il dût obtenir le pardon.

6. Le Prophète ajoute: « Ils m’ont rendu le mal pour le bien 4 ». Et comme si nous demandions quel mal, pour quel bien? le Prophète répond : « Et la haine au lieu de l’amour ».  Voilà tout leur crime, leur grand crime. Quel mal ces persécuteurs pouvaient-ils faire à Celui qui mourait, non par nécessité, mais volontairement? Mais la haine était un grand crime pour les persécuteurs, quoique la peine de la victime fût pleinement volontaire. C’est expliquer suffisamment dans quel sens il disait plus haut: « Au lieu de m’aimer »; car ils devaient l’aimer, non point comme tout autre, mais à cause de son amour; car il ajoute : « A cause de mon amour pour eux ». C’est de cet amour qu’il est fait mention dans l’Evangile, quand le

 

1. Prov. XVI, 32. — 2. Matth. VIII, 24, 25. — 3. Id. VI, 12. — 4. Ps. CVIII, 5.

 

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Sauveur s’écrie : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu 1».

7. Le Prophète nous prédit ensuite quel sera le salaire de cette impiété; et il l’annonce comme si la soif de la vengeance le portait à souhaiter ces malheurs, tandis qu’il les prédit avec la plus grande certitude et comme l’effet bien mérité de la justice de Dieu. Quelques-uns, néanmoins, ne comprenant pas cette manière de prédire, se sont imaginé que le Prophète souhaitait ces malheurs, et appelait la haine contre la haine, le mal contre le mal. Il est vrai qu’il n’appartient qu’au petit nombre de faire la différence entre la satisfaction que le châtiment d’un coupable procure ou bien à un accusateur qui veut assouvir sa haine, ou bien à un juge qui ne punit la faute qu’avec une volonté droite. Le premier rend le mal pour le mal; mais le second, dans la vengeance qu’il poursuit, ne rend point le mal pour le mal, en infligeant un châtiment juste à l’homme injuste. Tout ce qui est juste est bien assurément. Il châtie donc, non pour le plaisir que lui procure le malheur des autres, ce qui est rendre le mal pour le mal; mais par amour de la justice, ce qui est le bien pour le mal. Que les aveugles ne calomnient donc point la sainte lumière des Ecritures, en s’imaginant que Dieu ne punit point les fautes; et que les injustes ne se flattent point, en l’accusant de rendre le mal pour le mal. Ecoutons donc ce que nous enseigne cette parole divine ; et dans ces paroles qui semblent souhaiter le mal, ne voyons que la prédiction du Prophète : élevons nos âmes jusqu’à la loi éternelle, et voyons comment Dieu accomplit toute justice.

8. «Etablissez contre lui le pécheur, et que Satan marche à sa droite 2 ». Tout à l’heure la plainte était au pluriel, maintenant le Prophète ne parle que d’un seul. Tout à l’heure il disait: « Ils ont parlé de moi, avec des langues menteuses, ils m’ont environné de paroles de haine, et m’ont attaqué gratuitement; au lieu de m’aimer, ils me calomniaient, et moi je priais : ils m’ont rendu le mal pour le bien, et la haine en échange de mon amour ». Tout cela est au

 

1. Matth. XXIII, 27. — 2. Ps. CVIII, 6.

 

pluriel. Maintenant que le Prophète annonce les châtiments que méritent leurs iniquités, et ce que la divine justice leur tient en réserve, il s’écrie : « Etablissez sur lui le pécheur », comme s’il n’avait en vue que celui qui s’est livré à ces ennemis qu’il vient de nous dépeindre. L’Ecriture, nous faisant donc voir par les Actes des Apôtres que c’est le juste châtiment de Judas 1 que nous annonce ici le Prophète, que signifie: « Etablissez le pécheur contre lui », sinon ce qu’indique le verset suivant: « Et que le diable se tienne à sa droite ? » Il a donc mérité d’avoir au-dessus de lui le diable, c’est-à-dire d’être soumis au diable, lui qui n’a pas voulu être soumis au Christ. « Qu’il se tienne à sa droite », est-il dit, parce qu’il a préféré les oeuvres du diable aux oeuvres de Dieu, Car ce n’est pas sans raison qu’on assigne la droite à ce que l’on préfère, puisque la droite a la préférence sur la gauche. C’est pourquoi, à propos de ceux qui ont préféré à Dieu les joies du monde, et ont appelé heureux le peuple qui les possède, l’Ecriture dit avec raison que : « Leur droite est la droite de l’iniquité 2 ». Aussi en appelant bienheureux le peuple qui possède ces biens, leur bouche a parlé vainement, ainsi que l’a dit le Prophète. Mais au contraire, l’homme dont la bouche dit la vérité, qui ne veut point que l’on appelle heureux, comme le font ceux-ci, le peuple qui possède ces biens, doit à son tour répéter cette parole du même psaume: « Bienheureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu 3 ». Ce n’est point Satan qui est à sa droite, mais bien le Seigneur, ainsi qu’il est dit ailleurs : « J’avais toujours le Seigneur en ma présence, parce qu’il est toujours à ma droite, pour m’empêcher de chanceler 4 ». Donc le diable se tint à la droite de Judas, quand il préféra l’avarice à la sagesse, l’argent à son salut, au point de livrer celui qui devait le posséder, de peur qu’il ne tombât au pouvoir de celui dont le Christ a détruit les ouvrages, ce Christ qu’il renia pour maître.

9. « Quand il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné 5». Car il n’a point voulu être de ceux à qui l’on dit: « Entrez dans la joie de votre maître » ; mais bien de ceux qui entendent : « Jetez-le dans les

 

1. Act. I, 20. — 2. Ps. CXLIII, 11. — 3. Id. 15. — 4. Id. XV, 8. — 5. Id. CVIII, 7.

 

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ténèbres extérieures 1. » « Et que sa prière lui devienne un crime». Nulle prière, en effet, n’est juste que dans le Christ qu’il vendit par le plus grand des crimes. Or, la prière qu’on ne fait point au nom du Christ, non-seulement ne peut effacer le péché, mais devient elle-même un péché. On peut demander : Quand Judas a-t-il pu prier de telle manière que sa prière devint un péché? C’est, je pense, avant de livrer le Seigneur, alors qu’il pensait à le trahir; car il ne pouvait déjà plus prier au nom du Christ. Car après l’avoir trahi, quand il se repentit de son crime, s’il eût prié au nom de Jésus-Christ, il eût demandé son pardon : or, demander son pardon, c’est avoir l’espérance ; avoir l’espérance, c’est croire en la miséricorde; et s’il eût cru à la miséricorde, le désespoir ne lui eût point mis la corde au cou. Aussi, quand le Prophète a dit : « Lorsqu’il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné »; de peur qu’on ne vienne à croire qu’il eût pu se délivrer par cette prière qu’il avait apprise de son maître avec les autres disciples, et où l’on trouve cette parole : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à nos débiteurs 2 ; que sa prière », dit le Prophète, «  lui devienne un crime »; parce qu’elle n’est point faite au nom du Christ, qu’il n’a pas voulu suivre, mais poursuivre.

10. « Que ses jours soient peu nombreux 3». «Ses jours », dit le Prophète, les jours de son apostolat, qui furent peu nombreux, puisque, même avant la mort du Sauveur, ils se terminèrent par son crime et par sa mort. Et comme si l’on demandait ce que va devenir alors le nombre douze, qui est sacré, et que le Seigneur n’avait pas adopté sans raison pour ses premiers Apôtres, le Prophète ajoute aussitôt : « Qu’un autre prenne sa place dans l’épiscopat ». Comme s’il disait: Qu’il soit puni comme il le mérite, et que ce nombre demeure parfait. Quiconque désire connaître comment cela s’accomplit, peut lire les Actes des Apôtres.

11. « Que ses fils soient orphelins, et sa femme veuve 4 ». Assurément, sa mort fait de ses enfants des orphelins, de sa femme une veuve.

12. « Que ses enfants soient chancelants et « emmenés, qu’ils soient mendiants 5 », Le

 

1. Matth. XXV, 21, 30. — 2. Id. VI, 12.— 3. Ps. CVIII, 8. —  4. Id. 9. —  5. Id. 10.

 

mot chancelants, mutantes, signifie incertains de la route, privés de tout secours. « Qu’ils  soient chassés de leurs habitations ». Le Prophète explique cette autre expression : « Qu’ils soient emmenés ». Les versets suivants nous disent comment ces malédictions sont tombées sur les fils et sur l’épouse de Judas.

13. « Que l’usurier dévore toute sa substance, et que son travail soit la proie de  l’étranger. Que nul ne lui soit en aide », pour conserver sa postérité; car le Prophète ajoute: « Que nul n’ait pitié de ses enfants orphelins 1 ».

14. Mais comme ses enfants sans secours et sans tuteur pourraient encore grandir au milieu de la misère et de l’indigence, et conserver ainsi leur race, le Psalmiste continue en disant : « Que sa lignée soit dévouée à la mort, et que son nom s’éteigne dans une seule génération 2 »; c’est-à-dire, que tout ce qui est né de lui ne se régénère pas, et périsse rapidement.

15. Mais quel est le sens des paroles suivantes: « Que l’iniquité de ses pères revienne continuellement à la mémoire du Seigneur, et que le péché de sa mère ne soit point effacé 3?» Faut-il comprendre que les péchés de ses pères doivent retomber sur sa tête? Ce qui n’arrive point à celui qui a été changé en Jésus-Christ, et qui commence à n’être plus le fils des pécheurs, en n’imitant plus leurs moeurs; car cette parole est très-véritable : « Je ferai retomber sur les fils les péchés des pères 4»; et cette autre, par l’organe du Prophète: « L’âme du père m’appartient, l’âme du fils m’appartient, l’âme qui aura péché mourra 5». Cela est dit de ceux qui se tournent vers Dieu, sans imiter les désordres de leurs pères ; c’est ce que le Prophète nous montre avec évidence, car il dit que les iniquités des pères ne nuisent pas à ceux qui accomplissent la justice, et ne leur ressemblent point 6. Mais quand on lit : « Je ferai retomber les péchés des pères sur les fils », il faut ajouter « qui me haïssent 7 » c’est-à-dire, comme leurs pères me haïssaient; de même qu’en imitant les hommes de bien, on obtient la rémission de ses propres péchés, de même, en imitant les méchants, on devient coupable, non-seulement

 

1. Ps. CVIII, 11,12.—  2. Id. 13.— 3. Id. 14,— 4. Exod. XX, 5.— 5. Ezéch. XVIII, 4 — 6. Id. 20.— 7. Exod. XX, 5.

 

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de ses propres fautes, mais de celles qu’ont pu commettre ceux dont on suit les traces. Si donc Judas eût persévéré dans sa vocation, ni ses propres fautes, ni celles de ses pères n’eussent pu lui nuire en aucune sorte; mais comme il a renoncé à son adoption dans la famille de Dieu, et qu’il lui a préféré l’iniquité du vieil homme, alors l’iniquité de ses pères est revenue sous les yeux de Dieu, qui a dû la punir en lui-même, et le péché de sa mère n’a pas été effacé en lui.

16. « Qu’ils soient toujours en face du Seigneur 1 ». C’est-à-dire, que son père et sa mère « soient toujours à l’encontre du Seigneur », non pour résister à ses ordres, mais en ce sens que Dieu n’oublie jamais en Judas les maux qu’ils ont faits, et qu’il s’en venge sur lui. « En face du Seigneur », dit le Prophète, c’est-à-dire sous les yeux du Seigneur. Car certains interprètes ont traduit: « Qu’ils soient toujours en face du Seigneur » ; d’autres: « Qu’ils soient continuellement sous les yeux du Seigneur »; de même qu’il est dit ailleurs: « Vous avez placé mes iniquités en votre présence 2 ». Le Prophète a dit « toujours», car ce crime est tel qu’il ne sera remis ni en ce monde, ni en l’autre. « Que leur mémoire s’efface de la terre » : la mémoire de son père et de sa mère. Cette mémoire est celle qui se conserve par la succession de la race. Le Prophète annonce qu’elle sera effacée de la terre, parce que Judas lui-même, et ses fils qui étaient comme la mémoire de son père et de sa mère, doivent périr dans le court espace d’une seule génération, et sans postérité, ainsi qu’il est dit plus haut.

17. Mais, dira-t-on, faut-il croire que ce fut un châtiment pour Judas, quand sa femme et ses enfants durent mendier après sa mort, qu’ils furent emmenés, chassés de leur habitation, parce que l’usurier dissipa toute la substance, que les étrangers pillèrent tous ses biens, que nul ne leur vint en aide, et n’eut pitié de ses orphelins, qui moururent bientôt sans postérité? Les morts sont-ils attristés, après le trépas, de ce qui arrive aux leurs? Faut-il croire qu’ils connaissent seulement ce qui peut les affecter ailleurs, soit en bien, soit en mal, selon leurs mérites ? Il y a là, je l’avoue, une grave question, qu’on ne peut résoudre aujourd’hui. Nous serions

 

1. Ps. CVIII, 15.— 2. Id. XXIX, 8.

 

trop longtemps à dire, si vraiment les morts connaissent ce qui se passe ici-bas, ou jusqu’à quel point, et de quelle manière. Toutefois l’on peut dire en un mot, que s’ils n’avaient aucun soin de nous, le Seigneur ne ferait pas dire à ce riche, qui était tourmenté dans l’enfer: « J’ai là-haut cinq frères, qu’ils ne viennent point à leur tour dans ce lieu de tourments 1 ». Quelque sens que donnent à ces paroles ceux qui les veulent interpréter autrement, il nous faut avouer que si les morts savent bien que les leurs sont en vie, puisqu’ils ne les voient ni dans le lieu de tourments, où se trouvait le mauvais riche, ni dans le repos des bienheureux, où ce riche, quoique de loin, reconnut Lazare au sein d’Abraham, ce n’est pas une raison pour qu’ils sachent ce qui arrive ici-bas de joyeux ou de triste à ceux qui leur sont chers. On peut dire néanmoins qu’il y a peu d’hommes qui soient de caractère, du moins pendant leur vie, ou à négliger ce qui peut arriver après leur mort, en bien ou en mal, à ceux qui leur sont chers, ou à le mépriser entièrement ; qu’il en est beaucoup qui s’efforcent de procurer aux leurs le bien-être, après leur mort, et c’est ce que nous atteste le soin de prescrire leur dernière volonté, en des testaments de toutes sortes. Quant à la perpétuité de leur race, par la succession des générations, il n’y a pour en avoir une louable insouciance, que ceux qui se font eunuques en vue du royaume des cieux, qui désirent que leurs enfants le fassent aussi, qui aspirent après la couronne du martyre, en sorte que nul d’entre eux ne demeure sur la terre. Tous les autres, ou à peu près, désirent qu’après leur mort leur famille soit heureuse sur la terre, et que leur maison ne périsse point. Aussi, qu’après la funeste mort de Judas, sa femme soit demeurée veuve, ses enfants orphelins, que l’usurier ait grugé sa substance, que les étrangers aient dissipé ses biens, que ses enfants aient été chassés de leur demeure, que ces orphelins n’aient trouvé personne qui les prît en pitié, et qu’ils soient morts dans une seule génération, sans aucune postérité ; si les morts voient tout cela, c’est le comble du malheur ; s’ils ne le voient point, c’est là l’effroi des vivants. Si l’on s’étonne que Judas ait pu avoir une fortune que l’usurier pût lui enlever, des biens

 

1. Luc,  XVI, 22, 28.

 

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que les étrangers pussent dissiper, quand il suivait déjà le Sauveur avec les onze autres; on peut croire qu’il avait abandonné ses biens à sa femme et à ses enfants , sans néanmoins avoir détaché son coeur de tout lien de cupidité, ni sincèrement, ni avec persévérance; et bien qu’il eût paru le vendre pour en distribuer le prix aux pauvres, il agissait néanmoins comme Ananie après l’ascension du Seigneur 1. Il ne pouvait craindre que le Seigneur découvrît cette fourberie par sa divinité, lui qui croyait le tromper, quand il enlevait du trésor ce qu’on y mettait 2.

18. Mais voyons, s’il nous est possible, et autant que Dieu nous en fera la grâce, comment tout cela peut convenir au peuple Juif, qui est demeuré obstiné dans sa haine contre le Christ, et dont nous avons dit que Judas étai t la figure, comme l’apôtre saint Pierre figurait l’Eglise : «  Etablissez le pécheur au-dessus de lui, et que le diable se tienne à sa droite ». Ceci doit s’entendre du peuple aussi bien que de Judas ; car ayant repoussé le Christ, il a été assujetti au diable, dont il a préféré les suggestions à son propre salut, afin de jouir de ses convoitises dépravées et terrestres. «Quand il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné » ; parce qu’en demeurant dans son impiété , dans son infidélité , il s’amasse un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres 3. « Et que sa prière devienne un péché », parce qu’elle n’est point faite au nom du médiateur de Dieu et des hommes, de Jésus-Christ, homme 4 et prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech 5 . « Que ses jours soient peu nombreux ». Ceci doit s’entendre du royaume des Juifs, qui n’a pas duré bien longtemps. « Et qu’un autre soit mis en son épiscopat ». Cet épiscopat des Juifs peut fort bien s’entendre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est né, selon la chair, de la tribu de Juda; et l’Apôtre a dit : « Je  soutiens que le Christ a été ministre de la circoncision, pour vérifier la parole de Dieu, et confirmer les promesses faites à nos pères 6». Lui-même a dit: « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d’Israël 7 »; parce que c’est à eux seuls qu’il s’est montré dans sa chair. Et les Mages

 

1. Act. V, 1, 2.— 2. Jean, XII, 6.— 3. Rom. II, 5, 6.— 4. I Tim. II, 5 — 5. Ps. CIX, 4. —  6. Rom. XV, 8. — 7. Matth. XV, 24.

 

de l’Orient firent cette question : « Où est le  roi des Juifs qui vient de naître 1 ? » C’est encore ce que portait le titre apposé à la croix; et ce n’est pas sans raison que Pilate répondit à ceux qui voulaient le changer : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit 2 ». Donc, cet épiscopat du peuple Juif, ou plutôt le Christ Notre-Seigneur, c’est un autre peuple qui le reçoit en apanage, c’est-à-dire le peuple des Gentils. « Que ses fils deviennent orphelins», eux dont il est dit : « Quant aux enfants du royaume, ils iront dans les ténèbres extérieures 3 ». Ils sont devenus orphelins, parce qu’ils ont perdu le royaume, comme s’ils eussent perdu leur parenté, bien qu’on puisse fort bien comprendre qu’ils ont perdu Dieu qui est leur père. « Car», la Vérité l’a dit: « quiconque n’a point le Fils n’a point le Père non plus 4 ». Que sa femme devienne « veuve ». Par cette épouse du royaume, on peut comprendre le peuple, sur qui les rois ont la domination, et la perte du royaume a été pour lui un veuvage. « Que ses enfants soient errants et mendiants ». Ils ont erré pour fuir le péril, ces enfants du royaume des Juifs; leurs ennemis les ont emmenés et vaincus. Qu’est-ce que mendier, sinon vivre de la pitié des hommes, comme ils vivent sous les rois de ces nations où ils sont dispersés? « Qu’ils soient chassés de leurs habitations ». C’est là ce qui est arrivé. « Que l’usurier dévore sa substance »; c’est-à-dire de ce peuple. Le sens le plus plausible à donner à ces paroles, c’est que leurs fautes ne leur soient point remises, puisqu’elles ne sont remises que dans le Christ qu’ils ont rejeté; c’est de lui que nous avons appris à dire :  « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à nos débiteurs 5 ». « Toute sa substance », est-il dit, ou toute sa vie, en sorte que nulle dette, ou plutôt nulle faute, ne lui soit remise. « Et que les étrangers dissipent ses travaux»; c’est-à-dire le diable et ses anges; car ils ne thésaurisent point pour le ciel, ceux qui ne possèdent point le Christ, « Que « nul ne lui soit en aide ». Qui vient en aide à celui que n’aide pas le Christ? « Que nul ne prenne en pitié ses petits enfants » qui, après avoir perdu leur père , ou le royaume, sont demeurés orphelins, ou qui, après avoir perdu Dieu, dont ils ont haï et

 

1. Matth. II, 1, 2. — 2. Jean, XIX, 19-22. — 3. Matth. VIII, 12. — 4. 1 Jean, II, 24.— 5. Matth. VI, 12.

 

persécuté le Fils, ne trouvent personne qui les prenne en pitié, non-seulement pour leur donner la vie temporelle, ou pour les soutenir, mais pour leur donner la véritable vie, ou la vie éternelle. « Que ses enfants soient a dévoués à la mort »; oui, à la mort éternelle. « Que son nom disparaisse dans une seule génération »; car il n’y a pour eux que génération, et non pas régénération de là vient qu’ils s’éteignent dans une seule génération. Quant à l’autre, ou à la régénération, s’ils la connaissaient, ils ne disparaîtraient point. « Que l’iniquité de leurs pères revienne à la mémoire en la présence du Seigneur »; afin que le Seigneur fasse retomber sur ce peuple, qui s’obstine dans sa malice, l’iniquité de ses pères. Voici en effet ce qu’il leur dit: « Vous portez contre vous-mêmes ce témoignage que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les Prophètes ». Et un peu après : « Voilà que va retomber sur vous le sang des justes répandu sur la terre, depuis le sang du juste Abel jusqu’au sang de Zacharie 1. Et que le péché de sa mère ne soit point effacé »; c’est-à-dire le péché de Jérusalem, qui est dans la servitude avec ses enfants, qui tue les Prophètes, et qui lapide ceux qui lui sont envoyés. « Qu’ils soient tou«jours sous les yeux du Seigneur », leurs crimes, leurs iniquités; c’est-à-dire, qu’ils ne s’effacent point de la présence du Seigneur, qu’il en tire une vengeance éternelle : « Que leur mémoire s’efface de la terre ». Cette terre de Dieu est le champ de Dieu; et le champ de Dieu, c’est l’Eglise de Dieu, et leur mémoire a disparu de cette terre, car ils étaient les rameaux naturels, et Dieu les a brisés à cause de leur infidélité 2.

19 « Parce qu’il ne s’est point souvenu de faire miséricorde », ce qui peut s’entendre de Judas, ou du peuple Juif; mais il est mieux d’appliquer au peuple Juif cette expression: « Il ne s’est pas souvenu ». Car si ce peuple a tué le Christ, il devrait en avoir un souvenir de repentir, et faire miséricorde à ses membres, qu’il a au contraire persécutés avec une persévérance obstinée. Aussi le Prophète nous dit-il : « Qu’il a persécuté l’homme pauvre et  mendiant ». Cela peut s’entendre de Judas, puisque le Seigneur n’a pas dédaigné de se faire pauvre, lui qui était riche, afin de nous enrichir de sa pauvreté 3. Comment dire que

 

1. Matth. XXIII, 31- 37. — 2. Rom, II, 20, 21. — 3. II Cor. VIII.

 

le Christ fut mendiant, sinon quand il dit à la Samaritaine: « Donnez-moi à boire 1 »; et sur la croix : « J’ai soi 2 ? » Mais la suite, je ne vois point comment on peut l’appliquer à notre Chef, c’est-à-dire au Sauveur de son corps, à Celui qu’a persécuté Judas. Après avoir dit en effet: « Il a persécuté l’homme pauvre et mendiant », le Prophète ajoute : « Et  mis à mort l’homme touché de componction ». C’est-à-dire qu’il l’a fait mourir, car c’est ainsi que plusieurs ont traduit. Or, ce mot de componction ne s’emploie d’ordinaire que pour exprimer la douleur du repentir sous l’aiguillon des péchés. Ainsi il est dit des Juifs qui écoutèrent les Apôtres après l’ascension de ce même Sauveur qu’ils avaient nus à mort, qu’ils furent touchés de componction. Ce fut à eux que le bienheureux Pierre adressa la parole, leur disant entre autres: « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom du Seigneur Jésus-Christ, et vos péchés vous seront remis 3 ». Mais comme ceux-ci devinrent à leur tour membres de Celui dont ils avaient cloué les membres à la croix, le peuple Juif ne s’est point souvenu de faire miséricorde; il a persécuté l’homme pauvre et mendiant, mais dans ses membres: c’est d’eux, qu’en parlant des oeuvres de miséricorde, le Seigneur dira: « Ce que vous n’avez point fait au moindre des miens, vous ne me l’avez point fait à moi-même 4. Ils ont mis à mort l’homme touché de componction»; oui, vraiment touché de componction, mais dans ses membres. Parmi ces persécuteurs qui voulaient donner la mort à l’homme touché de componction, se trouvait Saul, consentant à la mort d’Etienne qui était bien touché de componction 5: car Etienne était de ceux dont le coeur avait été touché. Mais Saul se souvint de faire miséricorde; et lui qui au matin enlevait les dépouilles, pour partager au soir la nourriture 6, fut aussi touché de componction, en sorte qu’en lui aussi les Juifs persécutèrent le pauvre, et voulurent donner la mort à l’homme touché de componction. Ce qu’ils haïssaient en Paul, c’était cette componction qui lui faisait prêcher Celui qu’il avait persécuté. Car, en persécutant dans ses membres le pauvre, le mendiant, l’homme au coeur contrit, il entendit cette voix du ciel: « Saul,

 

1. Jean, IV, 7. — 2. Id. XIX, 26. — 3. Act. II, 37, 38. — 4. Matth. XXV, 45. — 5. Act. Vii, 59 . — 6. Gen. XLIX, 27.

 

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«Saul, pourquoi me persécutes-tu 1?» Et tout à coup touché de componction, il endura lui-même ce qu’il faisait endurer aux coeurs contrits.

20. Le psaume continue: « Il a aimé la malédiction, elle viendra sur lui 2». Bien que Judas ait aussi choisi la malédiction, en volant les deniers, puis en vendant et en livrant son maître, néanmoins il est plus visible que t’est le peuple qui choisit la malédiction quand Il s’écria: «Que son sang retombe sur nous, et sur nos enfants 3. II n’a point la bénédiction, et voilà qu’elle s’éloignera de lui ». Judas, il est vrai, ne voulut point du Christ, en qui est la bénédiction éternelle; mais il est plus clair que le peuple Juif refusa la bénédiction quand cet homme éclairé par le Christ lui dit: « Voulez-vous donc, vous aussi, devenir ses disciples ? » Il refusa la bénédiction, la regardant comme un anathème: «Toi, sois son disciple 4» Alors la bénédiction s’éloigna de lui et passa aux Gentils. « Il a revêtu la malédiction comme un manteau », soit Judas, soit le peuple Juif. « Elle est entrée comme l’eau dans ses entrailles ». C’est donc à l’extérieur, et à l’intérieur; à l’extérieur comme un vêtement, à l’intérieur comme l’eau : car il tombe sous le jugement de Celui qui peut précipiter l’âme et le corps dans l’enfer 5; le corps pour l’extérieur, l’âme pour l’intérieur. « Et comme l’huile dans ses os ». Cette expression désigne le plaisir de faire le mal, et de s’amasser la malédiction, c’est-à-dire la peine éternelle, puisque la bénédiction est l’éternelle vie. Ici-bas, en effet, le mal fait ressentir une joie, comme l’eau dans nos entrailles, comme l’huile dans les os : on l’appelle néanmoins malédiction parce que Dieu menace de tourments ceux qui goûtent cette joie. Or, la malédiction est comme une huile dans les os, parce que les hommes prennent pour une force la licence de commettre le mal, comme s’il devait être impuni.

21. «Qu’elle soit pour lui comme le vêtement dont il se couvre 6 ». Déjà il a été parlé du vêtement, pourquoi cette répétition? Est-ce que cette expression : « Il s’est couvert de la malédiction comme d’un vêtement », est bien différente de celle-ci, où l’on ne dit plus se revêtir, mais se couvrir? On se revêt d’une

 

1. Act. IX, 4.— 2. Ps. CVIII, 18.— 3. Matth. XXVII, 25.— 4. Jean, IX, 27, 28. — 5. Matth. X, 28. — 6. Ps. CVIII, 19.

 

tunique, on se couvre d’un manteau. Que signifie cette expression, sinon que l’on se glorifie de son iniquité en présence des hommes? « Et comme la ceinture», dit le Prophète, « qu’il a toujours sur les reins ». Or, la ceinture donne plus de liberté, pour le travail, à l’ouvrier, qu’elle ne laisse point embarrassé dans les plis de ses vêtements.  Il se fait donc de la malédiction une ceinture, celui qui commet le mal, non par surprise, mais avec préméditation, et qui s’accoutume tellement au mal, qu’il y est toujours disposé. Aussi le Prophète a-t-il dit: « Comme la ceinture qu’il a toujours sur les reins ».

22. « Telle est, devant le Seigneur, l’oeuvre de ceux qui me calomnient 1 ». Le Prophète ne dit point la récompense, mais à l’oeuvre». Il est clair que par ce vêtement, ce manteau, cette eau, cette huile, cette ceinture, il marquait les oeuvres qui appellent sur nous l’éternelle malédiction. Ce n’est point de Judas seulement, mais de beaucoup d’autres qu’il est dit: « Telle est, devant le Seigneur, l’oeuvre de ceux qui me calomnient». Toutefois, on a pu mettre le pluriel pour le singulier, comme après la mort d’Hérode, l’ange dit : « Ceux qui cherchaient la vie de l’enfant sont morts 2 ». Mais quels hommes, principalement, accusent le Christ devant le Seigneur, sinon ceux qui démentent les paroles du Seigneur, en affirmant que ce n’est point lui qu’ont annoncé la loi et les Prophètes? « Ils tiennent des discours méchants contre ma vie », en niant que le Christ pût ressusciter à son gré, quand il dit lui-même : « J’ai  le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir aussi de la reprendre 3 ».

23.  « Pour vous, Seigneur, ô Seigneur, faites avec moi ». Quelques-uns ont voulu sous-entendre « miséricorde»; d’autres même l’ont ajouté : mais les exemplaires les plus corrects portent : « Et vous, Seigneur, Seigneur, faites avec moi, à cause de votre nom 4 ». Aussi ne faut-il pas oublier un sens plus relevé, dans lequel le Fils dirait à son Père : « Faites avec moi », parce que les oeuvres du Père et du Fils sont les mêmes. Quand nous comprenons encore : Faites miséricorde , (car on lit ensuite : « Parce que votre miséricorde est pleine de douceur »), comme l’interlocuteur ne dit pas:

 

1. Ps. CVIII, 20. — 2. Matth, II, 20. — 3. Jean, X, 18. — 4. Ps. CVIII, 21.

 

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Faites en moi, ou faites sur moi, ou toute autre expression; mais bien : « Faites avec moi », nous avons raison de comprendre que le Père et le Fils font ensemble miséricorde aux vases de miséricorde 1. On peut aussi comprendre: « Faites avec moi », dans le sens de aidez-moi. C’est l’expression ordinaire dont nous nous servons, à propos de quelqu’un qui est de notre parti; il fait d’avec nous. Or, le Père aide le Fils, en tant que Dieu aide l’homme, à cause de la forme de l’esclave; or, Dieu est père de cet homme, et père aussi de celui qui a la forme de l’esclave. Au point de vue de la nature divine, le Fils n’a pas besoin d’être aidé par le Père; il est tout-puissant comme le Père avec lequel il assiste l’homme. « De même que le Père ressuscite les morts et donne la vie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il lui plaît  2 ». Le Père ne donne point la vie aux uns, et le Fils aux autres; ni le Père autrement que le Fils: les oeuvres sont les mêmes, et de la même manière. Ainsi, dans sa nature humaine, le Fils de Dieu a été ressuscité par Dieu d’entre les morts, c’est-à-dire par son Père, à qui il s’adresse dans le psaume : « Ressuscitez-moi, et je me vengerai d’eux 3». En tant qu’il est Dieu, il s’est ressuscité lui-même ; aussi a-t-il dit : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours 4». Nous retrouvons ici le même sens, quand on l’examine avec soin. Il nous ordonne de sonder les Ecritures, qui rendent témoignage à son sujet 5, et de ne point passer légèrement. Or, il ne dit pas seulement : « Vous, Seigneur, ô Seigneur, faites avec moi » ; mais : « Vous aussi »; et qu’est-ce à dire: « Vous aussi », sinon moi déjà? Qu’il ne dise pas Seigneur une seule fois, mais qu’il le répète : « Seigneur, Seigneur »; c’est l’effet d’une ardente prière, comme: « O Dieu, mon Dieu 6 ». Après avoir dit: « Faites avec moi », qu’il ajoute : « A cause de votre nom »: c’est pour nous signaler la grâce de Dieu. Car la nature humaine n’avait dans ses oeuvres aucun mérite qui pût l’élever à ce comble de gloire, que le Verbe uni à la chair c’est-à-dire Dieu et l’homme, fût appelé Fils de Dieu. Or, voilà ce qui s’est fait, en sorte que Celui qui avait créé l’homme est venu le rechercher; ce qui n’avait point péri de l’humanité a recueilli

 

1. Rom. IX, 23.—  2. Jean, V, 21. —  3. Ps. XL, 11.—  4. Jean, II, 19. —     5. Id. V, 39. — 6. Ps. XXI, 2.

 

ce qui avait péri. De là cette parole qui suit: « Parce que votre miséricorde est pleine de douceur ».

24. «Délivrez-moi, parce que je suis pauvre et indigent 1». Dans cette indigence et cette pauvreté, nous trouvons la faiblesse qui l’a fait clouer à la croix. « Et mon coeur s’est  troublé en moi-même » .On peut rapporter ces paroles à ce que dit le Fils de Dieu aux approches de la passion : « Mon âme est triste jusqu’à la mort 2 ».

25. « J’ai passé comme l’ombre qui décline 3». Voilà ce qui indique la mort. De même que l’ombre qui s’abaisse amène la nuit, ainsi une chair mortelle arrive à la mort. « J’ai été secoué comme les sauterelles ». Il me semble que cette parole convient mieux à ses membres, c’est-à-dire aux fidèles. Et c’est pour s’exprimer avec plus de justesse que le Prophète a préféré dire  « Comme les sauterelles », et non comme la sauterelle; et toutefois, avec le nombre singulier, on eût encore pu l’entendre du pluriel, comme il est dit ailleurs : « Il dit, et vint la sauterelle 4 » ; mais c’eût été plus obscur. Donc ses fidèles ont été secoués, mis en fuite par les persécuteurs, dont les sauterelles nous expriment ici ou le grand nombre, ou le passage d’un lieu à un autre.

26. «  Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne 5 ». Nous lisons que : « Le Seigneur  jeûna pendant quarante jours 6 » ; mais ce long jeûne put-il bien affaiblir ses genoux? Ceci ne s’appliquerait-il pas mieux à ses membres, c’est-à-dire à ses saints? « Et ma chair a été changée à cause de l’huile», ou à cause de la grâce spirituelle. C’est du chrême qu’est venu le nom de Christ, et chrême signifie onction. Or, ce changement que l’huile a opéré dans ma chair ne l’a point détériorée, mais c’était une amélioration, puisque des ignominies de la mort elle s’élevait à l’immortalité glorieuse. Dès lors, après avoir dit: « Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne », ce qui signifie que ceux de ses membres qui paraissaient forts, s’affaissèrent une fois que disparut, à la passion, ce pain qui les soutenait, ainsi qu’on le vit dans le reniement de Pierre: comme pour les fortifier contre la chute, le Prophète ajoute : « Et   ma chair a été changée à cause de l’huile»,

 

1. Ps. CVIII, 22.— 2. Matth. XXVI, 38. — 3. Ps. CVIII, 23. — 4. Id. CIV, 34. — 5. Id. CVIII, 24. — 6. Matth. IV, 2.

 

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afin que ma résurrection vînt soutenir ceux que ma mort avait ébranlés, et qu’ils reçussent l’onction de l’Esprit-Saint, qui ne serait point descendu sur eux, si je ne les avais quittés. Car il avait dit : « Cet Esprit ne peut avenir, si je ne m’en vais d’abord 1 ». Et l’Evangéliste a dit : « Le Saint-Esprit n’avait pas été envoyé, parce que Jésus n’était pas encore glorifié 2 ». La chair n’était point changée alors. Mais soit que l’on désigne l’Esprit-Saint par l’eau qui arrose, ou par l’huile qui donne la joie, ou par le feu de la charité, il n’est point différent en lui-même, quelque différents que soient les signes. La différence est grande entre le lion et l’agneau, et néanmoins l’un et l’autre figurent le Christ: le lion a certaines qualités, l’agneau d’autres qualités. Cependant le Christ est le même, bien que l’agneau n’ait pas la force, ni le lion l’innocence ; mais le Christ est fort comme le lion, innocent comme l’agneau. Jésus-Christ, en effet, dit lui-même en lsaïe : « L’Esprit de Dieu est sur moi, aussi m’a-t-il oint  3 ».

27. « Je suis devenu pour eux un opprobre 4 », à cause de ma mort sur une croix. Le Christ, en effet, nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant malédiction pour nous 5. Ils m’ont vu, et ont branlé la tête». Parce qu’ils ne l’ont vu que suspendu à la croix, et non ressuscité : ils l’ont vu quand ses genoux étaient affaiblis, et ne l’ont point vu quand sa chair était changée.

28. « Secourez-moi, Seigneur mon Dieu, sauvez-moi selon votre miséricorde 6 ». Ceci peut s’appliquer au Christ tout entier, c’est-à-dire et à la tête et au corps; à la tête, à cause de la forme de l’esclave; au corps, à cause des esclaves eux-mêmes. Car c’est en eux qu’il a pu dire à Dieu: « Secourez-moi, et sauvez-moi», lui qui disait en eux aussi : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu 7? » S’il ajoute : « Selon votre miséricorde », c’est pour nous montrer que la grâce est gratuite, et non point la récompense des oeuvres.

29. «Qu’ils sachent que c’est là votre main, et que c’est vous qui l’avez faite 8 ». Le Christ dit: « Qu’ils sachent », c’est-à-dire les bourreaux pour qui il a prié, car ceux qui n’ont vu en lui qu’un objet d’opprobre, qui ont

 

1. Jean, XVI, 7. — 2. Id. VII, 39. — 3. Isa. LXI, 1. — 4. Ps. CVIII, 25. — 5. Galat. III, 13. —6. Ps. CVIII, 26. — 7. Act. IX, 4. — 8. Ps. CVIII, 27.

 

branlé la tête par dérision, étaient ceux-là mêmes qui plus tard crurent en lui. Mais que ceux-là qui attribuent à Dieu la forme d’un corps humain, sachent bien comment Dieu peut avoir une main. Si ses oeuvres sont les oeuvres de sa main, est-ce encore avec la main qu’il a fait sa main? En quel sens donc est-il dit ici : « Qu’ils reconnaissent ici votre main, et que c’est vous, ô mon Dieu, qui l’avez faite? » Comprenons bien que la main de Dieu, c’est le Christ; aussi est-il dit ailleurs « A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé 1?» Cette main était donc, et néanmoins Dieu l’a faite ; et en effet : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe s’est fait chair 2». Dans sa divinité, il est en dehors du temps; mais il lui a été fait, dans la race de David, selon la chair 3.

30. « Ils me maudiront, mais vous me bénirez 4 ». Elle est donc vaine, elle est donc fausse, la malédiction des hommes, qui aiment la vanité, qui recherchent le mensonge 5:

mais Dieu, quand il bénit, fait ce qu’il dit. « Qu’ils soient confondus, ceux qui s’élèvent  contre moi ». Ils ne s’élèvent ainsi que par l’espérance d’un avantage sur moi ; mais quand j’aurai été élevé par-dessus les cieux, et que ma gloire sera étendue par toute la terre, alors ils seront confondus. « Mais pour votre serviteur, il sera dans la joie » : soit à la droite du Père, soit dans ses membres qui se réjouiront eux-mêmes, et dans les tentations par l’espérance, et après les tentations, par la vie éternelle.

31. «  Qu’ils soient revêtus de honte, ceux qui me calomnient ». C’est-à-dire, qu’ils rougissent de leurs calomnies contre moi. Cette parole peut aussi se prendre en bonne part, en ce sens que les calomniateurs se corrigent. « Que la confusion leur soit un double manteau 6 ». Il y a dans le latin diplois, ce qui a donné lieu à cette autre traduction: « Que la confession soit pour eux duplex pallium, un manteau double». C’est-à-dire, qu’ils soient confondus au dedans et au dehors, ou devant Dieu et devant les hommes.

32. «Ma bouche confessera le Seigneur avec excès 7 ». Il y a en latin nimis, expression que l’on emploie d’après le génie de cette langue, pour désigner un excédant; elle est contraire

à peu, parum, qui signifie moins qu’il ne

 

1. Isa. LIII, 1.— 2. Jean, I, 1, 14. — 3. Rom. I, 3.— 4. Ps. CVIII, 28. — 5. Id. IV, 3.— 6. Id. CVIII, 29.— 7. Id. 30.

 

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faut. Mais en grec, nimis, se dit agan: or, ce n’est pas agan que l’on lit dans ce verset, mais sphodra. Nos traducteurs lui ont donné un sens qu’ils expriment tantôt par nimis, tantôt par valde, extrêmement. Mais si nimis peut avoir le sens de valde, on peut mettre nimis à propos de la louange, car cette confession du Psalmiste est une louange véritable. Le Psalmiste en effet continue ainsi : « Ma bouche le bénira au milieu d’hommes nombreux ». Dans un autre psaume, il est dit : « Je vous chanterai au milieu de l’Eglise 1 ». Mais quand c’est l’Eglise qui chante, elle qui est le corps du Christ, comment l’Eglise peut-elle chanter au milieu de l’Eglise? De même, quant à ces hommes nombreux de notre psaume, dès lors qu’ils sont les membres du Christ, si le Christ bénit le Seigneur quand ils le bénissent, comment dire qu’il le bénit au milieu d’hommes nombreux, puisque c’est lui qui bénit Dieu, quand ils bénissent Dieu? Ou bien bénit-il Dieu au milieu de beaucoup, parce qu’il est avec son Eglise jusqu’à la consommation des siècles 2 ; en ce sens que: « Au milieu de beaucoup », s’entendrait des honneurs qu’il reçoit de la multitude? Car on assigne la place du milieu à celui qui reçoit les principaux honneurs. Et si le coeur est comme le milieu de l’homme, on ne saurait donner à

 

1. Ps. XXI, 23. — 2. Matth. XXVIII, 20.

 

ces paroles un sens plus plausible que celui-ci: Je le bénirai dans les coeurs de la multitude, car le Christ habite par la foi dans nos coeurs 1. Le Prophète a dit: « Ma bouche », c’est-à-dire la bouche de mon corps, qui est I’Eglise. C’est le coeur, en effet, qui croit pour être justifié, c’est la bouche qui confesse pour obtenir le salut 2.

33. « Car il s’est tenu à la droite du pauvre 3 ». Il est dit de Judas : « Que le diable se tienne à sa droite »: parce qu’il a voulu augmenter ses richesses, en vendant le Christ. Mais ici c’est le Seigneur qui « s’est tenu à la  droite du pauvre », afin d’être lui-même la richesse du pauvre. « Il s’est tenu à la droite du pauvre », non point pour multiplier les années d’une vie qui doit finir un jour, non pour augmenter ses richesses, non pour lui donner la force corporelle, ou la santé pour un temps; mais afin, dit le Prophète, «de délivrer son âme des persécuteurs ». Or, l’âme est délivrée des persécuteurs, quand leurs suggestions ne la font point consentir au mal; et elle n’y consent point, quand le Seigneur se tient à la droite du pauvre, pour le soutenir contre sa pauvreté, c’est-à-dire sa faiblesse. Tel est le secours que Dieu a prêté au corps du Christ dans tous ses saints martyrs.

 

1. Ephés. III, 17. —  2. Rom. X, 10.—  3. Ps. CVIII, 1.

 

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