SIXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
LE CHRIST EST LA VÉRITABLE VOIE.
Comment le Prophète
a-t-il pu prononcer les jugements de Dieu qui sont insondables, et demande-t-il à Dieu de
lui faire connaître les justifications quil faut pratiquer? Le Prophète
personnifie lEglise qui connaît les jugements de Dieu, et qui les connaît tous en
Jésus-Christ, bien que lhomme ne puisse les sonder, et les connaître que par les
lumières de lEglise. La voie des témoignages, si délicieuse pour le Prophète,
cest Jésus-Christ, gage de lamour de Dieu, amour que lEglise médite et
prêche.
1. Dans le psaume que nous
expliquons, nous commençons notre discours par ce verset: « Mes lèvres ont prononcé
tous les jugements de votre bouche ».
Quest-ce à dire, mes bien-aimés? Que veut dire cette parole? Qui peut énoncer
tous les jugements de Dieu, quand il ne saurait même les découvrir? Hésiterons-nous à
nous écrier avec lApôtre:
« O profondeur des trésors de la sagesse et de la
science de Dieu! que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! » Le Seigneur dit aussi: « Jai
encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne sauriez les porter maintenant ». Et bien quil ait promis aux disciples de
leur apprendre toute vérité par lEsprit-Saint, le bienheureux Paul sécrie
néanmoins: « Nous ne connaissons quen partie » ; afin de nous montrer que sans
aucun doute cest lEsprit-Saint, dont nous avons reçu le gage, qui nous
conduit à la pleine vérité; mais seulement quand nous serons dans lautre vie,
alors quaprès avoir vu ici-bas en énigme et comme dans un miroir, nous verrons
Dieu face à face . Comment donc notre
interlocuteur nous dit-il: « Mes lèvres ont prononcé tous les jugements de votre
bouche? » Et il nous parle de la sorte, après avoir dit au verset précédent:
« Enseignez-moi vos préceptes ». Oui, comment a-t-il pu énoncer tous les
jugements de la bouche de Dieu, lui qui veut encore en étudier les préceptes?
Connaissait-il déjà les jugements, et voulait-il de plus connaître les préceptes du
Seigneur? Mais il devient plus étonnant quil ait connu ce quil y a
dinsondable en Dieu, sans connaître ce que Dieu nous ordonne de pratiquer. Car ces
justifications, justificationes, ou moyens de
devenir justes, ne sont pas des paroles, mais des actes de justice, ce sont les oeuvres
des justes commandées par Dieu. Ces oeuvres sont appelées divines, bien que nous les
accomplissions, parce que sans le secours de Dieu, nous ne pourrions les faire. Mais ou
appelle jugements de Dieu, ceux quil exerce maintenant sur le monde jusquà la
fin des siècles. Or, comme la parole de Dieu sentend de ses justifications et de
ses jugements tout à la fois, pourquoi le Prophète veut-il étudier les justifications,
puisquil dit quil a renfermé dans son coeur toutes les paroles de Dieu? Voici
en effet ce quil dit: « Jai caché vos paroles dans mon coeur afin de ne
point pécher contre vous » ; puis il ajoute : « Béni êtes-vous, mon Dieu;
enseignez-moi vos justifications ». Puis ensuite: « Mes lèvres ont énoncé tous
les jugements de votre bouche ». Il semble quil ny ait ici rien de
contradictoire, quil y ait même une liaison très-naturelle entre cacher les
paroles de Dieu dans son coeur, et prononcer ensuite des lèvres tous les jugements de
Dieu; « car cest par le coeur que lon croit à la justice, et par la bouche
que lon fait cette profession qui nous sauve
» : mais entre ces deux actes le Prophète intercale cette parole: « Béni
êtes-vous, Seigneur; enseignez-moi vos justifications », et lon ne voit point
comment elle peut convenir à lhomme qui renferme dans son coeur les paroles de
Dieu, qui a énoncé de ses lèvres les jugements de Dieu, et qui veut ensuite étudier la
justification de Dieu, à moins de comprendre quil veut les apprendre en les
pratiquant, et non plus en les retenant de mémoire ou en les
énonçant ; et il nous montre que nous devons
demander cette grâce à Dieu sans qui nous ne pouvons rien faire. Cest là un point
que nous avons traité dans le discours précédent; maintenant comment le Prophète nous
dit-il quil a énoncé de ses lèvres tous les jugements de la bouche de Dieu, quand
ils sont qualifiés dinsondables, eux dont la profondeur a fait dire ailleurs : «
Vos jugements sont un profond abîme » ;
voilà ce que nous voulons exposer avec le secours de Dieu.
2. Ecoutez donc notre
pensée à ce sujet. LEglise ignore-t-elle les jugements de Dieu? Elle les connaît
parfaitement. Car elle sait à quels hommes le juge des vivants et des morts dira un jour
: « Venez, bénis de mon Père, et recevez le royaume »; et à quels autres il
dira: « Allez au feu éternel ». Elle
sait, dis-je, que ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les autres quénumère
saint Paul, ne posséderont le royaume de Dieu .
Elle sait que la colère et lindignation, la tribulation et langoisse
deviendront le partage de tout homme qui fait le mal, du Juif dabord, du Gentil
ensuite; que la gloire, lhonneur, la paix, sont pour tout homme qui fait le bien,
pour le Juif dabord, pour le Gentil ensuite .
Ces jugements de Dieu et dautres encore évidemment exprimés dans lEcriture,
lEglise les connaît; mais ce ne sont point là tous les jugements de Dieu,
puisquil en est dinsondables, de profonds comme labîme et qui
échappent à nos connaissances. Toutefois ne seraient-ils point connus des principaux
membres de cet homme qui est avec son chef et Sauveur le Christ tout entier ? Ils seraient
alors proclamés impénétrables à lhomme, parce que ses propres forces ne lui
permettent pas de les pénétrer. Mais pourquoi tout homme qui aurait reçu les lumières
de lEsprit-Saint ne le pourrait-il point? Ainsi, par exemple, il est dit que « Dieu
habite une lumière inaccessible », et
pourtant il nous est dit encore : « Approchez de lui, et vous serez éclairés », On répond à cette difficulté que Dieu est
inaccessible à nos forces, mais que nous approchons de lui par sa grâce. A la vérité,
tant que le corps corruptible appesantit lâme ,
nul dentre les saints ne saurait comprendre tous les jugements de Dieu, puisque nul
na lesprit pesant ou la marche
boiteuse, sans un jugement de Dieu. Je vous cite ces
exemples pour vous donner une idée de limmensité de ces jugements : toutefois
lEglise, ce peuple que Dieu sest acquis, peut dire en toute vérité : «
Jai énoncé de mes lèvres tous les jugements de votre bouche »,
cest-à-dire je nai tu aucun de ces jugements que vous mavez fait
connaître par vos paroles sacrées, mais je les ai tous énoncés de mes lèvres. Telle
est linterprétation que semble nous indiquer le Prophète, qui ne dit point tous
vos jugements, mais « tous les jugements de votre bouche », cest-à-dire tous
ceux que vous mavez fait connaître : en sorte que par le mot de bouche nous
devrions entendre la parole, que Dieu nous a fait entendre dans les nombreuses
révélations des saints, et dans les deux Testaments ; or, ces jugements, lEglise
ne cesse de les proclamer de ses lèvres.
3. Le Prophète ajoute :
« Je trouve dans la voie de vos témoignages autant de délices que dans toutes les
richesses ». Cette voie des témoignages
de Dieu, nous ne pouvons lentendre dune manière plus facile, plus certaine,
plus courte, plus relevée que du Christ, en qui sont cachés tous les trésors de la
sagesse, et de la science . Cest pourquoi
le Prophète nous dit quil a trouvé dans cette voie, des joies et des délices «
comme dans toutes les richesses ». Car ces témoignages de Dieu sont les preuves
quil veut bien nous donner de son amour. Or, Dieu nous signale cet amour dans «
cette mort que le Christ a endurée pour nous, lorsque nous étions encore pécheurs ». Donc, puisquil nous dit lui-même :
« Je suis la voie », et que les saints
abaissements de sa naissance et de sa passion deviennent des témoignages évidents de son
amour pour nous, nul doute que le Christ ne soit la voie des témoignages de Dieu. Ces
témoignages que nous voyons accomplis en lui nous font espérer pour lavenir
laccomplissement des promesses quil nous a faites, « Dès lors que Dieu
na point épargné son Fils unique, mais quil la livré pour nous tous,
que ne nous donnera-t-il point après nous lavoir donné ? »
4. « Je
mentretiendrai de vos préceptes », dit ensuite le Prophète, « je
méditerai vos voies ». Ce que les Grecs
traduisent par
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adolesxesen, les traducteurs latins le rendent
par garriam, je gloserai, ou par exercebor, je mappliquerai, qui
paraissent avoir un sens différent; mais si lon entend, par sappliquer,
lattention de lesprit, jointe à un certain plaisir de discussion, on peut
accorder ces deux expressions, en les modifiant lune par lautre,en sorte que
converser et méditer ne soient nullement disparates. On appelle causeurs ceux qui aiment
à converser; or, lEglise sapplique àla méditation des commandements de
Dieu, de manière à être causeuse dans les discussions nombreuses de ses docteurs contre
les ennemis de la foi chrétienne et catholique discussions qui sont utiles à leurs
auteurs, sils ne considèrent en cela que les voies du Seigneur, qui sont,
daprès lEcriture : « Miséricorde et vérité », et dont la
plénitude se trouve en Jésus-Christ. Cest encore dans ces suaves entretiens que
saccomplit ce quajoute le Prophète : « Je méditerai sur vos ordonnances ,
je noublierai point vos paroles ». Car je les méditerai de manière à ne
point les oublier. De là vient quau premier psaume, celui-là est appelé heureux
qui médite la loi de Dieu le jour et la nuit.
5. Dans tout ce que nous
venons dexposer selon notre pouvoir, souvenons-nous, mes frères, que celui qui
renferme en son coeur les paroles de Dieu, qui énonce de ses lèvres tous les jugements
de la bouche du Seigneur, qui trouve dans ses témoignages autant de délices que dans
toutes ses richesses, qui sentretient et qui sexerce dans ses commandements,
qui considère ses voies, qui médite ses ordonnances de peur doublier ses paroles,
qui témoigne par là quil est instruit de la loi et des enseignements de Dieu, ne
laisse pas néanmoins de prier le Seigneur et de dire: « Béni êtes-vous, Seigneur,
enseignez-moi vos ordonnances ». Ce qui nous donne à comprendre quil ne
demande par là que le secours de la grâce, et veut connaître par des oeuvres ce que lui
ont enseigné les paroles.
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