HUITIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
LES DÉLICES DE LA LOI DE DIEU.
Dès lors que notre
âme nest point dici-bas, que nous sommes bannis du paradis, et que nous
cherchons une patrie meilleure, nous sommes ici des étrangers comme nos pères ou les
saints. Linfidèle au contraire nest pas étranger. Or, nous allons à la
véritable patrie par les commandements de Dieu qui se réduisent à lamour de Dieu
et du prochain; ce qui est facile à comprendre, et le Prophète supplie le Seigneur de
lui en donner cette connaissance qui consiste à se plaire dans laccomplissement de
ces préceptes.
1. Dans ce psaume qui est
le plus long, je dois répondre à votre attente, et vous parler à partir de ce verset :
« Je suis un locataire », ou, comme on trouve en dautres manuscrits, « un
étranger ici-bas, ne me dérobez pas vos e préceptes ».
Lexpression grecque paroikos, est traduite en effet tantôt par inquilinus,
locataire, tantôt par incola, étranger, souvent même par advena, nouvel
arrivant. Les locataires nayant point une demeure en propre, habitent les maisons
des autres; les étrangers, les nouveaux-venus, sont évidemment gens de passage. Alors
sélève une grave question au sujet de lâme. Car ce nest point de
notre corps que lon peut dire quil est étranger, ou nouveau-venu, ou de
passage sur la terre, puisquil tire de la terre son origine. Mais sur une question
aussi difficile, je noserais rien décider. Car le Prophète a pu. se dire, ou
locataire, ou étranger, ou nouveau-venu, sur cette terre, soit à cause de son âme,
(Dieu me préserve de la regarder comme terrestre)
soit dans le sens de lhomme tout entier, qui
fut jadis habitant du paradis, où nétait déjà plus celui qui nous parlait de la
sorte; soit même, ce qui nous parait hors de toute contestation, que tout homme ne puisse
tenir ce langage, mais celui qui souscrit à la promesse dune patrie éternelle dans
les cieux. Ce quil y a de certain, cest que la vie de lhomme sur la
terre est une épreuve , et quun lourd
fardeau pèse sur les enfants dAdam .
Jaime mieux entendre ces paroles en ce sens que nous sommes des locataires ou des
étrangers ici-bas, parce que nous recherchons cette patrie céleste doù nous avons
reçu des gages, et où nous devons arriver pour ne plus en sortir. Car celui qui dans un
autre psaume dit à Dieu : « Je ne suis à vos yeux quun locataire, quun
étranger, comme tous mes ancêtres »;
ne dit pas : ainsi que tous les hommes; mais en disant, comme tous mes ancêtres., il veut
nous faire comprendre sans aucun doute les
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justes qui lont précédé par le temps, et qui
dans ce pèlerinage ont gémi, ont poussé vers
la céleste patrie de pieux soupirs. Cest
deux quil est dit aux Hébreux : « Tous ces saints sont morts dans la
foi, nayant point reçu les biens que Dieu leur avait promis, mais les voyant, et
comme les saluant de loin, et confessant quils sont étrangers, et voyageurs sur la
terre. Car parler ainsi, cest montrer que lon cherche une patrie. Et
sils sétaient souvenus de celle doù ils étaient sortis, ils avaient
certainement le temps dy retourner. Mais ils en désiraient une meilleure, qui est
le ciel. Aussi Dieu ne rougit point dêtre appelé leur Dieu, car il leur a
préparé une cité ». Et cette parole :
« Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes éloignés du Seigneur », peut aussi sentendre des fidèles, et
non de tous. « Car la foi nest point lapanage de tous ». Remarquons en effet ce que saint Paul joint
à ces paroles. Après avoir dit: « Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes
éloignés du Seigneur: cest par la foi, reprend-il, que nous marchons, et non
par la claire vue » ; afin de nous
montrer que ceux-là seulement qui vivent dans la foi sont ici-bas en exil. Quant aux
infidèles que Dieu dans sa prescience na point prédestinés à devenir conformes
à limage de son Fils , ils ne peuvent,
dans la force de la vérité, se dire étrangers sur la terre, puisquils sont dans
le lieu où ils sont nés selon la chair; ils nont point de patrie ailleurs, et dès
tors ils ne sont plus étrangers sur la terre, mais ils en sont les citoyens. De là vient
que 1Ecriture a dit dun homme: « Il a placé sa maison dans la mort, et sa u
demeure dans les enfers avec les habitants de la terre ».
Ceux-là encore sont des locataires, des étrangers non pour cette terre, mais pour le
peuple de Dieu, dont ils sont séparés. De là cette parole de lApôtre aux
fidèles qui commencent à prendre pour patrie la cité sainte qui nest point de ce
monde: « Vous nêtes plus des étrangers ni des exilés, mais les concitoyens
des saints, dans la maison de Dieu ».
Ceux-là donc sont citoyens de la terre, qui sont étrangers au peuple de Dieu ; mais ceux
qui sont citoyens du peuple de Dieu, sont étrangers à cette terre ; parce que tout ce
peuple, pendant
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quil est dans un corps, est étranger au
Seigneur. Quil sécrie dès lors : « Je suis un étranger sur la terre, ne me
dérobez point vos commandements ».
2. Mais, quels sont donc
les hommes à qui Dieu dérobe ses commandements ? Dieu na-t-il pas voulu
quils fussent prêchés partout? Plût à Dieu quils soient chers au grand
nombre, comme ils sont clairs pour le grand nombre ! Quoi de plus clair en effet que
cette parole: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de
tout ton esprit, et tu aimeras ton prochain comme toi-même; ces deux commandements
renferment la loi et les Prophètes ? » Quel
est lhomme pour qui ces commandements soient cachés ? Tout fidèle les connaît, et
même la plupart des infidèles. Pourquoi donc un fidèle vient-il demander à Dieu
quil ne lui cache point ce quil voit que Dieu ne cache pas aux infidèles?
Parce quil est difficile de connaître Dieu , est-il aussi difficile de comprendre:
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu», et peut-on craindre ici dégarer son amour?
Quant au prochain, il paraît plus facile de le connaître. Car tout homme est le prochain
dun autre homme, et il est inutile de considérer léloignement de parenté,
quand la nature est commune. Toutefois, il ne connaissait pas son prochain, celui qui
disait au Seigneur : « Et qui est mon prochain ?»
Quand on lui parla dun homme qui tomba entre les mains des voleurs, en descendant de
Jérusalem à Jéricho, lui, qui faisait cette question, jugea que le prochain de cet
homme nétait autre que celui qui avait usé de miséricorde envers lui ; et il
devint évident, que dans les actes de miséricorde, celui qui aime son prochain ne doit
regarder personne comme étranger. Mais il en est beaucoup qui ne se connaissent point
eux-mêmes : car il nappartient pas à tous les hommes de se connaître, comme un
homme doit se connaître. Comment donc aimer son prochain comme soi-même, quand on ne se
connaît point soi-même? Ce nest pas en vain que ce plus jeune des deux fils qui
sen était allé dans une région lointaine, dissiper son bien en vivant dans la
débauche, rentra dabord en lui-même avant de dire : « Je me lèverai, et
jirai vers mon père » ; il était
allé si loin, quil était sorti de lui-même. Et
toutefois, il ne fût point rentré en lui-même,
sil se fût complètement ignoré; et il neût point dit: « Je me
lèverai, et jirai à mon père », sil eût complètement ignoré Dieu.
Les paroles de Dieu nous sont donc connues jusquà un certain point, et afin de les
connaître davantage, nous avons raison de demander à Dieu quil nous les fasse
connaître. Aussi pour savoir comment nous devons aimer Dieu, il nous faut dabord
connaître Dieu; et pour que lhomme sache aimer son prochain comme lui-même, il
doit dabord saimer lui-même en aimant Dieu ; et comment le pourrait-il
sil ne connaît ni Dieu, ni lui-même? Le Psalmiste a donc raison de dire à Dieu.
« Je suis un étranger sur la terre, ne me dérobez point vos préceptes ». Il est
très-juste que Dieu les cache à ceux qui ne sont pas étrangers sur la terre : car en
les écoutant ils ne les goûtent point, ils nont goût quaux choses
terrestres. Mais ceux dont la conversation est dans le ciel , ne conversent ici-bas que comme des étrangers.
Quils supplient donc le Seigneur de ne point leur dérober ces commandements qui les
délivreraient de cet exil, parce quils aimeraient Dieu avec lequel ils habiteront
éternellement, et leur prochain afin quil soit où ils seront eux-mêmes.
3. Mais, dans notre amour,
que pouvons-nous aimer, si nous naimons lamour lui-même? De là vient que cet
étranger sur la terre, après avoir demandé à Dieu de ne point lui dérober ses
commandements, dont le but unique ou du moins le but principal est lamour, proclame
aussitôt quil veut aimer lamour lui-même, et sécrie : « Mon âme
aspire continuellement à désirer vos justifications ».
Cest là un désir louable que Dieu ne condamnera point. Ce nest point de ce
désir quil est dit : « Tu ne convoiteras point »; mais cest du désir que la chair
oppose à lesprit . Quant à cette
convoitise que lesprit oppose à la chair ,
vois ce qui est écrit, et tu trouveras : « Le désir de la sagesse nous conduit au
royaume ». Beaucoup dautres
endroits nous montrent quil y a une bonne convoitise. Toutefois il y a cette
différence, que lon mentionne lobjet désiré, quand on prend la convoitise
en bonne part; et que quand lobjet nest point mentionné, quand on ne désigne
que la concupiscence,
on ne saurait la prendre quen mauvaise part.
Ainsi dans le passage cité plus haut: « La concupiscence de la sagesse nous conduit au
royaume », si le texte najoutait: de la sagesse, on ne saurait dire: La
concupiscence conduit au royaume. Au contraire, quand lApôtre nous dit: « Je
ne connaissais point la convoitise, si la loi neût dit : Vous ne convoiterez point » ; il ne désigne point lobjet de la
convoitise, ou ce que lon ne doit point convoiter; car il est certain quen
pareil cas on ne comprend quune convoitise illicite. Quelle est donc chez
linterlocuteur la convoitise de son âme? « Cest », dit-il, « de
désirer toujours vos justifications ». Sans doute, quil ne les désirait
point encore, puisquil souhaitait de les désirer. Or, ces justifications sont des
actions justes, ou des oeuvres de justice. Mais, dès lors que désirer cest
navoir point encore, combien en est éloigné celui qui souhaite seulement de les
désirer? Et combien plus éloignés ceux qui ne forment pas même ce désir?
4. Il est étrange
toutefois que nous souhaitions un désir, sans avoir en nous lobjet que nous
souhaitons. Car cet objet nest rien de corporel et de beau, comme lor, ou
comme une chair séduisante, choses que lon peut désirer sans les avoir,
puisquelles sont hors de nous, et non point en nous. Mais qui ne sait que la
convoitise est en nous, que le désir est en nous? Pourquoi donc souhaiter de
lavoir, comme sil était en dehors de nous?Ou même comment peut-on le
convoiter sans lavoir, puisquil nest autre que la convoitise? Car
désirer, cest assurément convoiter. Quelle est donc cette langueur merveilleuse et
inexplicable? Et toutefois elle existe. Quun malade, en effet, soit atteint du
dégoût, il veut sortir de ce fâcheux état; et, pour lui, aspirer à navoir point
ce dégoût, cest aspirer à désirer la nourriture : mais ce dégoût, cest
une maladie du corps. La convoitise, au contraire, qui lui fait aspirer à désirer la
nourriture, ou àse guérir du dégoût, est une affection de lâme et non du corps:
elle nest dans lagrément ni du palais, ni de lestomac, agrément qui
disparaît devant le dégoût; mais elle consiste dans sa raison de recouvrer la santé,
et de se délivrer du dégoût de toute nourriture. Il nest donc plus étonnant que
lesprit souhaite que le corps désire, puisque lesprit désire,
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sans que le corps désire en même temps. Mais quand
il ne sagit que de lesprit, et quand il y a désir dans lun et dans
lautre cas, pourquoi souhaiter le désir des justifications de Dieu? Comment dans un
seul et même esprit qui est le mien, aspirer à ce désir, et navoir pas ce désir
même? Pourquoi aspirer au désir des justifications, et ne pas aspirer à ces
justifications, plutôt quà leur désir? Ou comment puis-je aspirer au désir de
ces justifications, sans aspirer à ces justifications elles-mêmes, puisque je
naspire à les désirer, que parce que je les désire? Sil en est ainsi,
cest donc elles-mêmes que je désire. Pourquoi donc en souhaiter le désir, puisque
je lai, et que je sens que je lai ? Car je ne pourrais aspirer au désir de la
justice, quen désirant la justice. Nest-ce point là ce que jai dit
plus haut, quil nous faut aimer jusquà cet amour par lequel on aime ce
quil faut aimer; comme on doit haïr cet amour dont on environne ce quil ne
faut pas aimer? Car nous haïssons cette convoitise qui est en nous, et que la chair
oppose à lesprit . Et quest-ce que
cette convoitise, sinon un amour dépravé? Nous aimons aussi cette aspiration qui est en
nous, et que lesprit oppose à la chair. Or, quelle est cette aspiration, sinon un
amour légitime? Mais dire que lon doit aimer cet amour, nest-ce point dire
quon doit le désirer? Si donc il est bon daspirer aux justifications de Dieu,
il est bon daimer lamour de ces justifications. Ou bien la concupiscence
diffère-t-elle du désir? Non que le désir ne soit une concupiscence, mais parce que
toute concupiscence nest pas un désir. La concupiscence a pour objet ce que nous
possédons et ce que nous ne possédons pas; cest par elle quun homme jouit de
ce quil a: mais le désir a pour objet des choses absentes. Mais alors
quest-ce que le désir, sinon la concupiscence de ce que nous navons pas? Et
comment les justifications de Dieu peuvent-elles être loin de nous, sinon quand nous les
ignorons? Sont-elle
vraiment absentes, quand nous les connaissons sans
les observer? Que sont en effet des justifications, sinon des oeuvres de justice, et-non
de simples paroles? Il peut arriver dès lors que notre âme soit assez faible pour ne
point les désirer, et quen même temps la raison lui en démontrant lutilité
et la sainteté, lui en fasse souhaiter lé désir. Souvent en effet, nous voyons ce
quil faut faire, et ne le faisons pas, parce que nous navons point
dattrait pour le faire, et que nous voudrions y en trouver. Lesprit vole; mais
notre faiblesse nous retient, notre amour languissant ne suit quavec lenteur, et
parfois même ne suit point. Le Prophète souhaitait donc de désirer ce quil
trouvait bien; il voulait trouver de lattrait dans ce quil voyait de
raisonnable.
5. Il ne dit point: Mon
àme souhaite; mais: « Mon âme a souhaité désirer vos justifications ». Peut-être
cet homme étranger sur la terre était-il arrivé au terme de ses souhaits, et
désirait-il déjà ce quautrefois il aurait tant voulu désirer. Mais sil
désirait les justifications, comment ne les avait-il point? Il ny a rien qui nous
empêche davoir les justitications du Seigneur, comme ne pas les désirer, alors que
nous ne ressentons aucun amour pour elles, bien quon en voie la lumière éclatante.
Le Prophète ne les avait-il point déjà, ne les pratiquait-il point? Car il nous dit un
peu après: « Quant à votre serviteur, il sexerçait dans vos justifications ». Mais il nous montre quels sont en quelque sorte
les degrés pour y arriver. Le premier, est de voir combien elles sont avantageuses et
honorables; ensuite den souhaiter le désir; enfin à mesure que saugmentent
en nous la lumière et la force, il faut que nous ressentions dans laccomplissement
de ces oeuvres de justice, le goût que nous inspirait la seule méditation. Mais ce
discours est déjà bien long; réservons alors ce qui suit pour lexposer plus
facilement dans un autre avec le secours de Dieu.
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