VINGTIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
LES SOUPIRS DE LÉGLISE PERSÉCUTÉE.
Le roi défaillance
employé par le Prophète nest quune sainte impatience vers le salut. Toujours
ce désir a été exhalté dans lEglise; sous lancienne loi les saints
soupiraient après le Christ incarné ; ils soupirent aujourdhui après Jésus qui
viendra nous juter. Telle est la langueur de lEglise, qui fait monter vers le ciel
de brûlants soupirs ; et ces soupirs éloignent les convoitises charnelles et avivent la
charité. Elle demande sa délivrance, et néanmoins elle subsistera jusquà la fin
du monde; elle répudie les fables que débitent les hérétiques ses persécuteurs, elle
demande pour ses martyrs et obtient le secours du ciel qui les soutient.
1. Avec le secours de Dieu
nous devons considérer et exposer cette partie de notre long psaume qui commence ainsi:
« Mon « âme est en défaillance dans lattente de votre salut; je nespère
quen votre parole ». La
défaillance nest pas toujours une faute ou un châtiment: il est une défaillance
louable et désirable. Comme ces deux termes progrès et défaillance sont opposés
lun à lautre, il est plus ordinaire de prendre le progrès en bonne part et
la défaillance en mauvaise part, quand on ne précise ou quon ne sous-entend pas en
quoi il y a défaillance ou progrès. Mais un mot que lon ajoute peut donner au
progrès un sens défavorable, et un sens favorable à la défaillance. LApôtre
nous dit ouvertement: « Evitez les discours nouveaux et profanes, dont les progrès sont
rapides vers limpiété ». Et en parlant
de quelques-uns: « Ils feront des progrès dans le mal ». La défaillance qui va du bien au mal est
donc mauvaise; elle est bonne, quand elle va du mal au bien. Cest, en effet, une
louable défaillance qui a fait dire au Prophète : « Mon âme languit, elle soupire
après vos tabernacles, ô mon Dieu ».
Aussi le Prophète ne dit-il point : Mon âme a failli à votre salut; mais bien: « Mon
âme est dans la défaillance parle désir de votre salut ». Cette défaillance est
donc louable; elle marque le désir dun bien quon ne possède point encore,
mais que néanmoins on souhaite avec un violent désir. Mais qui peut exhaler ces soupirs,
sinon la race choisie, le royal sacerdoce, la nation sainte, le peuple conquis et depuis lorigine du monde jusquà la
fin, soupirant au Christ, dans ceux qui ont vécu, ceux qui
vivent, et ceux qui vivront ici-bas au temps marqué
parle Seigneur? Témoin le saint vieillard Siméon, qui sécria en recevant dans ses
bras le divin enfant : « Maintenant, Seigneur, vous laissez mourir en paix votre
serviteur, selon votre promesse; car mes yeux ont vu votre salut ». Il avait reçu
den haut lassurance de ne point mourir avant davoir vu loint du
Seigneur . Tel nous voyons le désir de ce
saint vieillard, et tel était, nous devons le croire, le désir des saints dans les temps
les plus reculés. De là cette parole du Sauveur à ses disciples: « Beaucoup de
Prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez, et ne e lont point vu;
entendre ce que vous entendez, et ne lont point entendu »; en sorte quon peut aussi leur
attribuer cette parole: « Mon âme languit après votre salut ». Ni alors, ni
aujourdhui ces désirs des saints nont cessé dans le corps du Christ, qui est
lEglise; ils doivent durer jusquà la tin des siècles, jusquà
lavènement du Désiré des nations ,
selon la promesse du Prophète. Aussi lApôtre nous dit-il : « Il me reste à
recevoir la couronne de justice que me rendra en ce jour le Seigneur qui est un juste
juge; et non-seulement à moi, mais à tous ceux qui aiment son avènement ». Cest pourquoi le désir dont nous
parlons vient du désir de son avènement, dont saint Paul a dit encore: « Lorsque
paraîtra le Christ, qui est votre vie, vous aussi vous paraîtrez avec lui dans la
gloire ». Ainsi donc, les premiers temps
de lEglise qui ont précédé lenfantement de la Vierge, ont eu des saints qui
soupiraient après lincarnation ; les temps qui sécoulent
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depuis quil est remonté au ciel ont leurs
saints qui aspirent après sa manifestation quand il viendra juger les vivants et les
morts. Depuis lorigine du monde jusquà la fin, ce désir na pas été
interrompu un instant, sinon pendant le temps si court que le Christ a vécu avec ses
disciples ; en sorte que cest à tout le corps du Christ qui gémit ici-bas que
lon peut attribuer ces paroles: « Mon âme languit après votre salut, et jai
mis mon espoir dans votre parole », cest-à-dire dans votre promesse ; et
cette espérance nous fait attendre avec patience ce que nous croyons sans le voir . Encore ici nous lisons dans le grec le verbe que nos traducteurs ont rendu par «
surespéré », sans doute parce que cette espérance est au-dessus de toute
expression.
2. « Mes yeux ont langui
après votre parole ; ils ont dit: Quand me consolerez-vous ? » Voici encore dans les yeux, mais dans les yeux
intérieurs cette heureuse et louable défaillance, qui ne vient pas dune faiblesse
de coeur, mais dun ardent désir des promesses de Dieu. Car cest votre parole,
dit le Prophète, qui les fait languir ; mais comment de tels yeux peuvent-ils dire : «
Quand me consolerez-vous », sil ny a une prière et un gémissement dans
cette espérance toujours attentive? Cest la langue en effet qui parle, et non les
yeux. Toutefois une prière fervente serait en quelque sorte la parole des yeux. Mais ce
cri du Prophète: « Quand me consolerez-vous ? » nous montre quil souffre de cette
attente. De là encore cette autre parole: « Mais vous, Seigneur, jusques à quand ?» Dieu use parfois de délai pour nous rendre plus
douce la joie différée : on peut dire aussi que pour un coeur qui aime, le temps même
le plus court est toujours bien long. « Or, le Seigneur sait quand il doit
faire toute chose, lui qui règle tout avec nombre, avec poids et mesure ».
3. Or, la ferveur de ces
désirs spirituels éteint, sans aucun doute, les désirs charnels
cest pourquoi linterlocuteur poursuit :
« Je suis devenu comme une outre exposée aux frimas, mais je nai point oublié vos
préceptes ». Par outre il entend cette
chair mortelle, et par frimas cette grâce den haut qui refroidit et paralyse nos
concupiscences.
De là vient que nous noublions point les
commandements de Dieu, puisque nous navons point dautres pensées, et que
saccomplit en nous le mot de lApôtre : « Ne cherchez point à contenter les
désirs de la chair ». Aussi, après
avoir dit : « Je suis devenu comme loutre sous les frimas », le Prophète
a-t-il ajouté : « Je nai point oublié vos ordonnances ».
Cest-à-dire, je ne les ai point oubliées, parce que jai été réduit en cet
état. Lardeur des désirs sest glacée, pour donner à la mémoire la ferveur
de la charité.
4. « Combien de jours
doit compter encore votre serviteur; quand me ferez-vous justice de ceux qui me
persécutent ? » Tel est dans
lApocalypse le cri des martyrs, et la patience leur est recommandée jusquà
ce que le nombre de leurs frères soit au complet ».
Le corps du Christ demande alors à Dieu combien de
jours il doit passer en ce monde, Et de peur que tel homme ne vienne à simaginer
que lEglise ne subsistera point jusquà la fin du monde, quil
sécoulera un certain espace de temps où lEglise nexistera plus sur la
terre, aussitôt quelle senquiert du nombre de ses jours, le Prophète nous
parle de jugement, pour nous montrer que cette Eglise demeurera sur la terre jusquau
jugement qui la vengera de ses persécuteurs. Et si lon sétonne quelle
fasse la même question que les disciples, quand le Maître leur répondit : « Il ne
vous appartient pas de connaître les temps que le Père a réservés dans sa
puissance », pourquoi ne verrions-nous
pas dans cet endroit du psaume une prophétie de cette question, et ce cri de
lEglise prophétisé si longtemps davance, accompli dans linterrogation
des disciples?
5. Quant à ces paroles :
« Les impies mont raconté leurs fables, mais elles ne sont point comme votre loi,
ô mon Dieu »; le mot grec adoleskias ;
ne saurait jusquà présent se rendre en latin par un seul mot ; ceux-ci
lont traduit par deleclationes, ceux-là par fabulationes; nous
pouvons regarder cela comme des paraboles étudiées, mais qui ont certain charme dans la
conversation. Or, ces jeux desprit nous les trouverons dans les divers genres de la
littérature profane, et même dans les livres juifs que lon nomme deuterostes, et
qui, étrangers aux saintes Ecritures,
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renferment des fables par milliers. On les trouve
aussi chez les hérétiques, si féconds en vaines paroles. Ces conteurs, le Prophète les
appelle des impies, et leurs contes, adoleskias, cest-à-dire des
puérilités , des jeux de mots, « mais qui ne ressemblent point, Seigneur, à votre
loi », parce que dans cette loi, cest la vérité, et non lexpression,
qui a pour moi des attraits.
6. Enfin il ajoute : «
Quant à vos préceptes ils sont tous vérité ; aidez-moi contre leurs injustes
poursuites ». Le sens de ces paroles
dépend de ces autres qui précèdent:
« Combien de jours doit compter votre serviteur;
quand me ferez-vous justice de ceux qui me persécutent? » Cétait me persécuter
que me raconter leurs fables ineptes; mais je leur ai préféré votre loi, qui avait pour
moi plus de charmes, parce que « tous vos préceptes sont la vérité », et
nont rien de cette vanité qui règne dans leurs discours. Et « ils mont
persécuté injustement », en ce sens quils ont persécuté en moi la
vérité. Donc, « secourez-moi », afin que je combatte pour la vérité
jusquà la mort, puisque tel est votre commandement, et quen cela consiste la
vérité.
7. En accomplissant ce
précepte, lEglise endura ce que dit le Prophète : « Ils mont presque
anéantie sur la terre », en massacrant
tant de martyrs qui confessaient et prêchaient la vérité. Mais comme lEglise
navait pas dit en vain : « Aidez-moi », elle ajoute : « Pour moi, je nai
pas abandonné vos préceptes ».
8. Afin de pouvoir
persévérer jusquà la fin, « vivifiez-moi, dit-elle, selon votre miséricorde, et
je garderai les témoignages de votre bouche »,
ce que le grec appelle martyria. Noublions pas cette remarque à la louange
du mot de martyrs qui nous est si doux. Or, dans cette violence de la persécution, qui
fit presque disparaître de la terre lEglise de Dieu, ils nauraient pu garder
les témoignages du Seigneur, si Dieu neût exaucé en eux cette prière : «
Donnez-moi la vie selon votre miséricorde ». Dieu leur donna la vie en effet, de
peur que lamour dune vie ne leur fît perdre la véritable vie, et quen
reniant la vie, ils ne perdissent la vie. Par là ceux qui néchangèrent pas la
vérité contre la vie trouvèrent la vie en mourant pour la vérité.
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