VINGT-QUATRIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII.
IMPORTUNITÉ DES MÉCHANTS.
Haïr les méchants ne
peut, selon la charité, sentendre que de leurs oeuvres. Le Prophète les éloigne
de lui afin dapprofondir la loi du Seigneur, dont il est détourné par leurs
affaires du temps, par leurs querelles. Il demande à Dieu ce soutien qui est vie,
cest-à-dire vie éternelle, car Dieu réduit au néant ceux qui séloignent
de lui. Tous ceux qui pèchent sont-ils prévaricateurs ?
1. Le passage de notre
psaume, quil nous faut exposer selon la volonté de Dieu, commence ainsi :
« Jai haï les méchants, et aimé votre loi ». Le Prophète ne dit point : Jai
haï les méchants, et aimé les justes; ou bien : Jai haï liniquité et
aimé votre loi ; mais après avoir dit : « Jai haï les méchants », le
Prophète en donne la raison dans ce quil ajoute : « Et aimé votre loi »pour nous
montrer quil ne hait point dans les méchants cette nature qui en fait des hommes,
mais bien liniquité qui les rend ennemis de cette loi quil aime.
2. « Vous êtes mon
soutien et mon protecteur », ajoute le Prophète. « Soutien » pour
faire le bien, protecteur pour éviter le mal. Mais
ajouter: «Jai mis tout mon espoir dans votre parole », cest parler en
fils de la promesse.
3. Mais que signifie le
verset suivant : « Méchants, retirez-vous de moi, et japprofondirai les
commandements de Dieu ? » Il ne dit
point: jaccomplirai; mais, japprofondirai. Cest donc pour les connaître
plus parfaitement quil veut éloigner de lui les méchants, et même quil les
force à se retirer de lui. Car les méchants, qui nous servent à la vérité àsuivre
les préceptes de Dieu, nous empêchent de les étudier, non-seulement quand ils nous
persécutent, ou quils prétendent nous quereller, mais aussi lorsquils sont
daccord avec nous et nous témoignent de lesti me, ils nous pressent de leur
donner notre temps, de les aider dans leurs affaires temporelles, dans leurs convoitises
vicieuses; ou bien ils oppriment les faibles, quils forcent de porter leurs plaintes
vers nous, alors que nous nosons leur dire : « O homme, qui ma établi
entre vous juge ou arbitre ? » LApôtre lui-même a établi des
ecclésiastiques pour connaître de ces causes, et défendu aux chrétiens de plaider au
forum . A ceux qui, sans ravir le bien
dautrui, revendiquent le leur avec trop dâpreté, nous ne disons pas même:
Gardez-vous de toute convoitise, en leur remettant devant les yeux cet homme à qui
lon dit dans lEvangile : « O insensé, cette nuit ton âme te sera ôtée, et
à qui seront ces biens que tu as amassés ? »
Car lorsque nous leur tenons ce langage, ils ne nous quittent point, ils ne
séloignent point; mais ils persistent, ils pressent, supplient avec bruit, et nous
forcent à nous appliquer à ce quils désirent plutôt quà étudier les
commandements de Dieu que nous aimons. Quel profond ennui des embarras de ce inonde, et
quel désir des saintes paroles a fait dire : « Méchants, éloignez-vous de
moi, et je sonderai les préceptes de mon Dieu ? » Quils me pardonnent, ces
fidèles si pleins de déférence, qui nous requièrent si rarement pour leurs affaires
temporelles, qui acceptent nos jugements avec une si grande docilité, qui nous consolent
par leur obéissance, loin de nous fatiguer de leurs procès. Mais pour ces opiniâtres,
qui ont des querelles sans fin, qui oppriment les bons en se riant de nos sentences, qui
nous font perdre uni temps que nous devrions donner aux choses divines; pour ceux-là,
dis-je, quil nous soit permis de nous écrier ici avec le corps du Christ : «
Retirez-vous, ô méchants, et japprofondirai les préceptes de mon Dieu ».
4. Après que le Prophète
a pour ainsi dire chassé de ses yeux ces mouches qui limportunaient, il revient à
celui à qui tout à
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lheure il disait: « Vous êtes mon soutien et
mon protecteur, jai espéré en votre parole »; et continuant cette prière :
« Protégez-moi », dit-il, « selon votre parole, et je vivrai, et ne me
confondez point dans mon attente ». Lui,
qui avait dit: « Vous êtes mon soutien », implore de plus en plus cette protection
et veut arriver à ce bien suprême pour lequel il a tant souffert ici-bas : il est
plein de la confiance dy trouver une vie plus réelle, quau milieu des
fantômes dici- bas. Car cest à propos de lavenir quil est dit:
« Et je vivrai », comme si lon ne vivait point dans ce corps mortel,
puisque ce corps est mort par le péché. Pleins de confiance dans la délivrance de notre
corps, nous sommes sauvés par lespérance, et cet objet de lespérance que
nous ne voyons pas, nous lattendons par la patience . Mais cette espérance nest point vaine, si
lamour de Dieu est répandu dans nos coeurs par lEsprit-Saint qui nous a été
donné . Et cest pour le recevoir avec
plus dabondance que le Prophète sécrie en parlant au Père: « Ne me
confondez point dans mon attente ».
5. Et comme si ou lui eût
répondu silencieusement : Veux-tu nêtre point confondu dans ton espérance?
médite sans cesse mes ordonnances, le Prophète sent que la tiédeur de lâme est
un obstacle à cette méditation, et il sécrie: « Soutenez-moi et je serai sauvé,
et je méditerai sans cesse vos ordonnances ».
6. « Vous avez
méprisé», ou, pour traduire le grec plus exactement: « Vous avez réduit au néant
tous ceux qui sécartent de vos préceptes, parce que leur pensée est injuste ». Si donc il sécrie: « Soutenez-moi et je
serai sauvé, et je méditerai vos ordonnances», cest que Dieu réduit au néant
tous ceux qui séloignent de ses préceptes. Doù vient cet éloignement? De
linjustice de leur pensée. Cest par la pensée que lon approche, par
elle que lon séloigne de Dieu. Toute action, en effet, soit
bonne, soit mauvaise, vient de la pensée; cest
par la pensée que lhomme est innocent, comme par la pensée il est coupable. Aussi
est-il écrit: «Une sainte pensée te sauvera
» comme on lit ailleurs : « Ce sont les pensées de limpie que lon examinera
». Et lApôtre nous dit à son
tour que les pensées nous accusent ou nous défendent .
Où est le bonheur pour lhomme qui est misérable dans sa pensée, et comment ne
serait point misérable celui qui est réduit à néant? Car liniquité est un vide
étrange; et cest avec raison quil est dit: « Quils soient confondus,
ces méchants qui font des choses vaines »;
cest-à-dire, qui travaillent aussi vainement que sils étaient anéantis.
7. «Jai regardé»,
dit ensuite le Prophète, ou «jai estimé», ou «jai envisagé comme
prévaricateurs tous les pécheurs de la terre ».
On a traduit en effet de plusieurs manières ce verbe grec, elogisamen ; mais la
pensée est profonde, et si Dieu nous vient en aide, nous tacherons de létudier
avec plus de soin dans un autre discours. Car ce que le Prophète ajoute:
« Cest pour cela que jai aimé vos
préceptes à jamais », lui donne encore plus de profondeur. LApôtre nous
dit: « La loi produit la colère »; et pour nous donner raison de cette parole, il
nous dit: « Où nest pas la loi, il ny a point de prévarication », et nous montre ainsi que tous ne sont point
prévaricateurs, puisque tous nont pas reçu la loi. Or, ce passage nous indique
clairement que tous nont pas reçu la loi: « Ceux qui ont péché sans la loi,
périront sans la loi ». Que signifie donc
cette parole : « Jai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la
terre?» Mais quil nous suffise davoir posé cette question, que nous
éclaircirons dans un autre discours, de peur que celui-ci ne devienne trop long et ne
nous oblige de la resserrer trop, sans y donner la clarté suffisante.
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