DISCOURS SUR LE PSAUME CXXIV.
SERMON AU PEUPLE.
VAINE PROSPÉRITE DES MÉCHANTS, ET CONFIANCE DES JUSTES.
Le Prophète veut nous détourner des
prospérités dici-bas qui produisent lenflure chez les uns, et découragent
les autres qui se croient frustrés de toute récompense ; puis il attire notre attention
sur lhomme au coeur droit, qui na dautre volonté que celle de Dieu, ne
critique point les desseins de Dieu sur le pauvre et sur le riche, met sa confiance en
Dieu, et ne sera point ébranlé parce quil habite Jérusalem on la cité de Dieu.
Cette cité est environnée de montagnes ou des hommes de Dieu, prophètes, apôtres,
évangélistes, doù nous vient le secours quelles-mêmes reçoivent de Dieu.
Il est aussi dautres montagnes qui ne sont que des écueils, qui ont en elles-mêmes
une confiance précomptueuse et nous demandent la nôtre, tandis que les montagnes
véritables déclinent cette confiance pour elles-mêmes, pour la reporter à Dieu,
doù leur vient la lumière et la rosée. Ces montagnes diront que le sceptre de
limpie ne sera point toujours sur lhéritage du juste, quil faut obéir
à nos maîtres ici-bas comme le Christ sest assujetti à ses ennemis, comme le
médecin se fait le serviteur du malade. Tout cela passera, afin de ne point décourager
les hommes au coeur droit. Quant à lhomme aux voies tortueuses, Dieu lunit
aux méchants, et ne donne quà Israël ou à celui qui voit Dieu cette paix qui est
Dieu même.
1. Compté au nombre des
cantiques des degrés (et afin de ne pas vous embarrasser lesprit plus que je ne
vous instruirais, je ne reviendrai pas sur ce titre , suffisamment expliqué), ce psaume
nous apprend à monter, à élever nos âmes vers Dieu notre Seigneur, par lélan de
la charité et de la piété, à détourner nos regards de ces hommes qui jouissent
ici-bas dune félicité vaine qui les enfle et qui les séduit, qui
nentretient en eux que lorgueil, qui glace leur coeur à légard de
Dieu, lendurcit à la rosée de la grâce et le rend stérile. La confiance avec
laquelle ils trouvent auprès deux ce qui parait nécessaire à la vie, et même
au-delà du nécessaire, les élève, et bien quils soient à cause de leurs
iniquités bien inférieurs aux autres hommes, ils se croient supérieurs à tous. Encore
sils croyaient être comme les autres hommes ! Or, en considérant ces hommes,
en sarrêtant trop à les envisager, ceux mêmes qui servent le Seigneur sont dans
le trouble et lanxiété ; on dirait quils ont perdu le prix du culte
quils rendent au Seigneur, quand ils se voient dans le labeur, dans
lindigence, dans les chagrins, dans la maladie, dans la souffrance , dans quelque
nécessité, tandis quils voient dans la force de la santé du corps, dans
labondance des biens du temps, dans la prospérité de leurs proches, dans
léclat de tous les honneurs, ceux qui non-seulement ne servent point Dieu, mais
sont en guerre avec le reste des hommes. Voilà ce quils considèrent, ce qui les
trouble, ce qui leur suggère en eux-mêmes ce qui est dit ouvertement dans un autre
psaume: « Comment « Dieu le sait-il, et le Très-Haut en a-t-il connaissance? Voilà que
les pécheurs et les méchants ont obtenu les richesses ». Et il continue :
« Cest donc en vain que jai purifié
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mon coeur, et lavé mes mains avec les innocents ». Est-ce donc en vain que jai voulu mettre
la justice dans mon coeur, vivre innocent au milieu des hommes, quand jen vois
dautres, peu soucieux de linnocence, jouir dune telle prospérité ,
insulter aux hommes justes et accroître leur bonheur par de nouvelles iniquités ?
2. Mais qui donc parlait
ainsi dans le psaume? Lhomme dont le coeur nétait point encore droit. Car
cest ainsi que commence le psaume auquel jai emprunté cette citation, et non
celui que jentreprends de vous exposer aujourdhui, mais celui où il est dit
« Comment Dieu le sait-il, et le Très-Haut en a-t-il connaissance? Voilà que les
pécheurs et les méchants du monde ont obtenu des richesses. Est-ce donc en vain que
jai mis la u justice dans mon coeur, et que jai lavé mes « mains parmi les
innocents? » Ce psaume donc où vous voyez lâme en péril, où vous la voyez
chancelante, commence ainsi: « Combien est bon le Dieu dIsraël pour les hommes qui
ont le coeur droit ! Pour moi, mes pieds se sont presque égarés, mes pas ont
presque chancelé ». Pourquoi? « Parce que jai été pris de jalousie
contre les pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent ». Le Prophète nous dit donc que ses pieds
ont été ébranlés, que sa marche chancelante a presque abouti à une chute qui
leût séparé de Dieu, parce quil sest arrêté à considérer la
prospérité des méchants, quil les a vus dans la paix, et lui dans la misère.
Mais quand il parle ainsi, il a déjà échappé au péril, déjà son coeur sest
redressé pour sattacher à Dieu, il nous parle dun danger quil a couru.
Donc « il est bon le Dieu dIsraël ». Mais pour qui? « Pour les hommes au
coeur droit ». Quels sont les hommes au coeur droit? Les hommes qui ne critiquent
point le Seigneur. Quels sont les hommes au coeur droit? Ceux qui règlent leur volonté
sur celle de Dieu, et ne forcent point celle de Dieu à se courber sous la leur.
Cest pour lhomme un précepte bien court, que redresser son coeur. Veux-tu
avoir le coeur droit? Fais ce que Dieu veut, sans désirer que Dieu fasse ce que tu
voudrais. Cest donc avoir le coeur tortueux, cest-à-dire ne lavoir
point droit, que disputer sur ce que Dieu aurait dû faire, sans louer et même cii
critiquant ses actes. Cest peu de ne pas
vouloir quil nous redresse, on veut le
redresser lui-même, et lon dit : Dieu naurait dû faire aucun pauvre, on ne
devrait voir que des riches : eux seuls devraient vivre. A quoi bon le pauvre ? Que
fait-il ici-bas? Voilà le blâme contre le Dieu des pauvres. Il ferait bien mieux, cet
homme, dêtre le pauvre de Dieu, afin dêtre riche de Dieu ;
cest-à-dire de suivre la volonté de Dieu, et il comprendrait alors que sa
pauvreté nest que dun moment, quelle passera, quensuite il jouira
de richesses spirituelles qui ne passeront point, et quà défaut dor dans son
coffre, il aura dans son coeur le trésor de la foi ! Avec de lor dans son
coffre, il craindrait les voleurs, et malgré lui il pourrait perdre cet or ; mais la foi
qui serait dans son coeur, il ne pourrait la perdre, à moins de len chasser
lui-même. Mais il est une réponse facile , mes frères. Dieu a fait le pauvre pour
éprouver lhomme, et il a fait le riche afin de léprouver par le pauvre. Et
tout ce qua fait Dieu est bien, Et si nous ne pouvons pénétrer ses conseils,
pourquoi il a fait ceci dune manière, et cela dune autre manière, il nous
est bon néanmoins de nous soumettre à sa sagesse, de croire quil a bien fait,
quand nous nen pouvons comprendre la raison notre cur alors sera droit, nous
mettrons en Dieu notre confiance la plus entière, et nos pieds ne seront point
ébranlés, et en montant vers Dieu nous serons dans létat que décrit le
Psalmiste : « Ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur ressemblent à la
montagne de Sion, ils ne seront point ébranlés de léternité ».
3. Quels sont ces hommes?
« Ceux qui habitent Jérusalem. Ils ne seront point ébranlés de léternité, ceux
qui habitent Jérusalem ». Si nous
entendons ici la Jérusalem de la terre, tous ceux qui lhabitaient en ont été
chassés par la guerre et par la ruine de cette ville ; tu cherches maintenant un juif
dans Jérusalem et tu nen trouves point. Pourquoi donc ceux qui habitent Jérusalem
ne seront-ils point ébranlés de léternité, sinon parce quil sagit de
cette autre Jérusalem dont on vous parle si souvent? Cest elle qui est notre mère,
cest après elle que nous soupirons en gémissant dans cet exil ; cest là que
nous voulons retourner. Nous nous sommes éloignés delle, et nous en
1. Ps. CXX, V, 1. 2. Id. 2.
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avions perdu le chemin. Le roi de cette ville est
venu lui-même, il sest fait notre voie, afin que nous pussions y retourner.
Cest dans les parvis de cette Jérusalem que nos pieds étaient fermés , ainsi que vous lavez entendu, dans un psaume
des degrés que nous vous avons expliqué récemment, à vous du moins qui y assistiez ;
cest vers cette Jérusalem que soupirait celui qui chantait: « Jérusalem, qui est
bâtie comme une cité, et dont les habitants sont unis ensemble ». Ceux donc qui habitent cette ville ne
seront pas ébranlés à jamais; tandis que ceux qui ont habité la cité terrestre ont
été ébranlés, par le coeur dabord, ensuite par lexil. Leur coeur
sest ébranlé, et ils sont tombés quand ils ont crucifié le roi de la .Jérusalem
céleste. Mais ils en étaient dehors déjà par le coeur, et ils en avaient chassé le
roi ; car ils le firent sortir de leur cité, et le crucifièrent au dehors. A son tour il
les a bannis de sa cité, cest-à-dire de la Jérusalem éternelle qui est dans le
ciel, et notre mère à tous.
4. Comment donc est cette
ville? Le Prophète nous la décrit en un mot. « Des montagnes
lenvironnent ». Est-ce un grand avantage jour nous dêtre dans une ville
environnée de montagnes? Est-ce bien à être dans une ville environnée de montagnes que
consistera notre félicité? Ne connaissons-nous point les montagnes, et sont-elles autre
chose que des éminences de terre ? Il est donc dautres montagnes aimables ,
montagnes élevées qui sont les prédicateurs de la vérité, comme les anges, les
Apôtres, les Prophètes. Ceux-là environnent Jérusalem, ils sont à lentour et
lui servent de murailles. Cest de ces montagnes aimables et délicieuses que nous
parle souvent lEcriture. Observez, quand vous la lisez ou lentendez, combien
on parle de ces montagnes; il mest impossible den énumérer tous les
endroits, et néanmoins je me plais à métendre sur un tel sujet, autant que Dieu
men fait la grâce, et à vous citer les passages des Ecritures qui reviennent à ma
mémoire. Ces montagnes sont éclairées par Dieu ; sur elles dabord il épanche sa
lumière, afin que de là elle passe aux vallées, ou même aux collines qui sont moins
élevées que les montagnes. Cest par elles que nous sont venues les saintes
Ecritures, prophéties, écrits des Apôtres,
Evangiles. Cest de ces montagnes que nous
chantons : « Jai levé les yeux vers les montagnes doù me viendra le
secours », car cest des saintes Ecritures que nous vient le secours en cette
vie. Mais comme ces montagnes ne se protégent point elles-mêmes, et ne tirent point
delles-mêmes le secours quelles nous donnent, ce nest point en elles
quil faut mettre nos espérances, de peur que nous ne soyons maudits pour avoir mis
notre confiance dans un homme . Après que le
Prophète a dit : « Jai levé les yeux vers les montagnes, doù me viendra le
secours », il ajoute: « Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la
terre ». Cest encore de ces montagnes
que le même Prophète a dit : « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple, et
les collines la justice ». Les
montagnes, ce sont les grands, les collines ceux qui sont moindres. Ce sont les montagnes
qui voient, les collines qui croient. Ceux qui voient ont reçu la paix et Lont
apportée à ceux qui croient. Ceux qui croient ont reçu la justice, car le juste vit de
la foi . Les anges voient, ils prêchent ce
quils voient, et nous croyons. Quand saint Jean disait: « Au commencement
était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu »; il voyait, et nous prêchait afin de nous
amener à la foi. Et par les montagnes qui reçoivent la paix, les collines reçoivent la
justice ; que dit en effet le Prophète à propos des montagnes ? Il ne dit point que
delles-mêmes elles aient la paix, ou établissent la paix, ou quelles
engendrent la paix, mais quelles reçoivent la paix. Or, cest du Seigneur
quelles reçoivent la paix. Lève donc en vue de la paix les yeux vers les
montagnes, afin que le secours te vienne du Seigneur qui a fait le ciel et la terre.
Parlant ailleurs de ces montagnes, le Saint-Esprit a dit: « Des montagnes éternelles
vous faites descendre sur nous une lumière admirable ». Il ne dit point que ces
montagnes éclairent, mais que Dieu donne la lumière au moyen de ces montagnes
éternelles. En prêchant lEvangile par ces montagnes que vous avez rendues
éternelles, cest vous qui éclairez, et non point les montagnes. Telles sont les
montagnes qui environnent Jérusalem.
5. Pour mieux vous faire
comprendre quelles
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sont ces montagnes environnantes, quand
lEcriture a parlé des montagnes dans un sens favorable, il arrive bien rarement, et
peut-être narrive-t-il jamais quelle ne parle aussitôt du Seigneur, ou
quelle ne reporte notre attention jusquà lui, de peur que notre espérance ne
sarrête à ces montagnes. Voyez dans les passages que jai cités : «
Jai levé les yeux vers les montagnes, doù mue viendra u mon secours ».
De peur que tu nen restes là. « Mon secours » , dit-il, « est dans le
Seigneur, qui a fait le ciel et la terre ». Ensuite: « Que les montagnes reçoivent la
paix pour le peuple ». Dire quelles reçoivent, cest montrer assez que
la source doù elles la recevront est ailleurs. « Et puis des montagnes descend la
lumière ». Mais cest vous, dit le Prophète, « vous qui des montagnes
éternelles faites descendre une lumière admirable».Quand il dit ailleurs: « Les
montagnes lenvironnent »,de peur que ta pensée ne sarrête aux montagnes, il
ajoute aussitôt: « Et le Seigneur est autour de son peuple », afin que ton
espérance, loin de sarrêter aux montagnes, soit dans celui qui les éclaire. Car
en habitant dans les montagnes ou dans les saints, il est autour de son peuple; il a fait
à ce peuple une muraille spirituelle, afin quil ne soit point ébranlé de
léternité. Mais quand il est question de montagnes dans un sens défavorable,
lEcriture najoute pas le Seigneur. Ainsi ces montagnes, avons-nous dit,
désignent les grandes âmes, il est vrai, mais tournées au mal. Ne vous imaginez pas en
effet, mes frères, quun esprit médiocre ait pu susciter des hérésies. Il faut de
grands hommes pour faire des hérésiarques, des montagnes dautant plus nuisibles,
quelles sont plus élevées. Ces montagnes nétaient point au nombre de celles
qui reçoivent la paix, afin que les collines reçoivent la justice; mais elles ont reçu
du démon, qui est leur père, lesprit de division. Cétaient donc des
montagnes, mais garde-toi de chercher un refuge auprès delles. Des hommes viendront
et te diront : Cest un grand homme, cest là un illustre personnage. Quel
homme que Donat ! quel homme que Maximien! Quel homme encore que ce Photin ! et
Arius nétait-il pas un grand homme? Ce sont là des montagnes, ai-je dit, mais des
montagnes à naufrages. Tu vois dans leurs discours quelques jets de lumière, ils peuvent
communiquer une certaine flamme. Mais si tu navigues sur une barque, et que tu sois
surpris par la nuit ou par les ténèbres de cette vie, ne te laisse point prendre à ces
lueurs, et ny dirige point ton esquif, il y a là des rochers féconds en naufrages.
Donc, lorsquon te parlera de la hauteur de ces montagnes, et quon
tinvitera à venir à ces montagnes chercher du secours et le repos, tu répondras :
«Ma confiance est dans le Seigneur; comment dites-vous, ô mon âme: Retire-toi
comme un oiseau sur les montagnes ?» Il est
bon pour toi, je lavoue, de lever les yeux vers ces montagnes doù peut te
venir le secours de la part du Seigneur, afin déchapper comme le passereau au lac
des chasseurs, mais non afin de ten aller vers les montagnes. Le passereau est
léger, toujours dans lagitation, volant deçà et delà. Mais toi, mets ta
confiance dans le Seigneur, et tu seras comme la montagne de Sion, tu ne seras pas
ébranlé éternellement, tu ne prendras point ton vol comme loiseau vers la
montagne. Lorsque le Prophète parle de ces montagnes, parle-t-il aussi de Dieu?
6. Mais tu dois aimer les
montagnes en qui est le Seigneur ; et ces montagnes elles-mêmes taimeront, si tu ne
mets point en elles ton espérance. Voyez, mes frères, quelles sont les montagnes de
Dieu. Car cest ainsi quon les nomme dans un autre endroit des psaumes « Votre
justice est comme les montagnes de Dieu ».
Non point leur justice, mais votre justice. Ecoute saint Paul, lune de ces montagnes
: « Afin », dit-il, « que je sois trouvé en lui, non pas avec ma propre justice
qui vient de la loi, mais avec celle qui vient de la foi en Jésus-Christ ». Quant à ceux qui ont voulu être des montagnes
par leur propre justice, comme certains Juifs, et principalement comme les Pharisiens,
voici le reproche quon leur fait : « Ignorant la justice qui vient de Dieu, et
voulant établir leur propre justice, ils nont pas été soumis à la justice de
Dieu ». Ceux qui ont bien voulu sy
assujétir, ont été grands, de manière néanmoins à demeurer humbles. Et comme ils
sont grands, ils sont des montagnes, et leur soumission à la volonté de Dieu en fait des
vallées. Comme ils ont un réservoir de piété, ils reçoivent labondance de la
paix, dont ils inondent les collines. Pour toi,
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examine bien quelles montagnes ont ton amour. Pour
être aimé des saintes montagnes, ne mets point ton espérance en elles, quelque saintes
quelles soient. Quelle montagne était saint Paul? Quand sen trouvera -t-il
une semblable? Je ne parle ici que dune grandeur humaine. Et toutefois, il craignait
que le moindre passereau ne mît en lui sa confiance. Que dit-il alors? « Est-ce donc
Paul qui a été crucifié pour vous ? » Mais
levez les yeux vers les montagnes doù vous viendra le secours : Car, « moi
jai planté, Apollo a arrosé ». Mais votre secours est dans le Seigneur, qui
a fait le ciel et la terre; car « cest Dieu qui a donné laccroissement ». Donc « les montagnes environnent la
cité »; mais comme « les montagnes environnent la cité, le Seigneur
environne son peuple, dès maintenant et jusquà la fin des siècles ».
Si donc les montagnes environnent la cité, comme le Seigneur environne son peuple, voilà
que le Seigneur unit son peuple par le lien de la charité et de la paix, afin que ceux
qui mettent leur confiance dans le Seigneur, comme la montagne de Sion, ne soient point
ébranlés éternellement. Voilà ce que signifie, « dès maintenant et jusque dans
le siècle ».
7. « Car le Seigneur ne
laissera point le sceptre des impies sur lhéritage des justes, de peur que les
justes ne portent leurs mains à liniquité ». Ici-bas, les justes rencontrent
parfois laffliction, et ici-bas encore, linjuste a la domination sur le juste.
Comment cela? Souvent les injustes parviennent aux honneurs, et quand ils sont devenus ou
juges, ou rois, ce que le Seigneur permet quelquefois pour châtier son peuple, pour
châtier la nation quil sest choisie, on ne peut leur refuser lhonneur
qui est dû aux puissances. Car tel est lordre établi par Dieu dans lEglise,
que toutes les puissances du siècle doivent y être honorées, même par ceux qui les
surpassent en vertus. Je néclaircirai ma pensée que par un seul exemple; vous en
tirerez les conjectures pour les autres degrés de puissance. La première puissance, la
puissance quotidienne de lhomme sur lhomme, est celle du maître sur le
serviteur. Dans toutes les niaisons il y a de ces puissances. Il y a des maîtres, il y a
des serviteurs, ce sont deux noms différents mais
des hommes et des hommes, voilà des noms semblables.
Or, que nous dit lApôtre, pour enseigner aux serviteurs la soumission envers leurs
maîtres? « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair » ; car il est un
autre maître selon lesprit. Celui-là est le véritable et léternel maître
, tandis que les autres ne le sont que pour un temps. Mais le Christ ne veut point que tu
sois orgueilleux quand tu marches dans sa voie, quand tu vis de sa vie. Te voilà
chrétien, ayant un homme pour maître; mais tu nes pas chrétien pour dédaigner de
servir. Quand, par la volonté du Christ, tu as un homme pour maître, ce nest point
cet homme que tu sers, mais le Christ qui la voulu. Aussi saint Paul a-t-il dit: «
Obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et respect, dans la simplicité du
coeur, ne les servant point quand ils ont loeil sur vous, comme si vous ne cherchiez
à plaire quà des hommes; mais faites de coeur et spontanément la volonté de
Dieu, comme des serviteurs du Christ ». Voilà
que lApôtre naffranchit point les serviteurs, mais il fait quils
deviennent bons, de méchants quils étaient. Que ne doivent point à Jésus-Christ
ces riches dont il règle ainsi la maison? Quil y ait chiez eux un serviteur
infidèle, Jésus-Christ le convertit, mais sans lui dire : quittez votre maître,
maintenant que vous connaissez le véritable maître; cest un impie, un homme
diniquité, tandis que vous êtes juste et fidèle; il serait indigne quun
homme juste, quun fidèle, servît un homme infidèle et injuste. Ce nest
point là ce que lui dit Jésus-Christ; mais bien : Servez votre maître. Et, pour
encourager ce serviteur: Sers à mon exemple, lui dit-il, car je me suis assujéti aux
méchants. Quand le Seigneur eut tant à souffrir dans sa passion, de qui eût-il à
souffrir, sinon de ses serviteurs? Et de quels serviteurs, sinon des méchants? Car de
bons serviteurs eussent honoré le souverain maître. Mais eux loutragèrent parce
quils étaient mauvais. Que fit le Seigneur au contraire? Il leur rendit
lamour pour la haine, car il sécria: u Mon « Père, pardonnez-leur, car ils
ne savent ce quils font ». Si le
Seigneur du ciel et de la terre, par qui tout a été fait, sassujétit à des
indignes, pria pour ceux qui le traitaient avec tant de cruauté, et vint en ce monde
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comme un médecin; car les médecins, ayant par
lâge et la santé lavantage sur un malade, ne laissent pas de
sassujétir à lui; combien moins doit-il répugner à un homme de sassujétir
à un maître quoique méchant, et de le servir de toute son âme, de toute sa bonne
volonté, de toute sa charité? Un homme vertueux en sert donc un inférieur, mais pour un
temps. Appliquez aux puissances, aux dignitaires de ce monde, ce que jai dit du
maître et du serviteur. Parfois, en effet, les dignitaires sont bons et craignent Dieu,
et parfois ne le craignent point. Julien était un empereur infidèle, un apostat, un
criminel idolâtre : des soldats chrétiens obéissaient àcet empereur infidèle ; mais
quand il sagissait des intérêts du Christ, ils ne reconnaissaient que le maître
du ciel. Quand on leur disait dadorer les idoles, de leur offrir de lencens,
ils préféraient obéir au Seigneur; mais leur disait-on : Marchez en bataille contre tel
peuple, ils obéissaient aussitôt. Ils distinguaient entre le maître éternel et le
maître temporel; et néanmoins ils obéissaient au maître temporel à cause du maître
éternel.
8. Mais sera-ce
éternellement que les méchants domineront les justes? Non , sans doute. Voyez,.en effet,
ce que dit le psaume : « Le Seigneur ne laissera pas toujours le sceptre des
méchants sur lhéritage des justes ». Cette verge des méchants se fait
sentir pour un temps, sur lhéritage des justes, mais on ne ly laissera point,
et ce nest point pour toujours. Un temps viendra où lon ne connaîtra
quun seul Dieu ; un temps viendra où le Christ, paraissant dans léclat de sa
gloire, appellera devant lui les nations pour les séparer, comme un berger sépare les
boucs davec ses brebis , et mettra les brebis à la droite, et les boucs à la
gauche . Or, tu. verras parmi les brebis
beaucoup de serviteurs, comme beaucoup de maîtres parmi les boucs; comme aussi beaucoup
de maîtres parmi les brebis, et parmi les boucs bien des serviteurs. Car si nous
consolons ainsi les serviteurs, ce nest pas que tous àoient bons, de même que tous
les miraîtres ne sont point mauvais, parce que nous avons dû réprimer leur orgueil. Il
est des maîtres bons et fidèles, comme il en est de mauvais; et il y a des serviteurs
mauvais, comme il y en a de bons et de fidèles.
Mais tant que les bons serviteurs ont des maîtres
méchants, quils les supportent pour un temps : « car le Seigneur ne laissera
point le fouet des méchants sur lhéritage des justes ». Pourquoi ?
« De peur que les justes u nétendent leurs mains vers
liniquité »; afin que les justes supportent pour un moment la domination des
méchants, quils comprennent que cette domination nest que passagère, et
quils se préparent à posséder lhéritage éternel. Quel héritage? Celui
où tout pouvoir sera détruit ainsi que toute puissance, afin que Dieu soit tout en tous . Quand ils se réservent pour ces temps heureux,
quand ils envisagent de lil du coeur ce quils ne tiennent que par la
foi, muais quils verront sils persistent; alors « ils nétendent
point leurs mains vers liniquité ». Sils voyaient le sceptre des
pécheurs peser toujours sur lhéritage des justes, ils penseraient et diraient en
eux-mêmes: De quoi me sert ma justice ? serai-je donc toujours assujéti à
linjuste, et toujours serviteur? Et moi aussi je commettrai liniquité,
puisquil ne sert de rien de garder la justice. Pour le détourner de ces pensées,
on lui dit par la foi que le sceptre des méchants nest que momentanément sur
lhéritage des bons. «Le Seigneur ne le laissera point à jamais sur cet héritage,
afin que les justes ne se laissent pas aller à liniquité » ; mais quils en
détournent leurs mains, quils la supportent sans la commettre ; car il vaut mieux
supporter linjustice que la commettre. Pourquoi donc nen serat-il pas ainsi ?
« Cest que le Seigneur ne laissera point le sceptre des pécheurs sur
lhéritage des justes ».
9. Telles sont les
pensées des hommes au coeur droit, dont nous disions tout à lheure quils
suivaient la volonté de Dieu et non leur propre volonté. Mais ceux qui veulent suivre la
volonté de Dieu, le mettent le premier, et viennent après lui : ils ne se mettent point
en avant, afin que Dieu les suive: ils approuvent ses desseins; quil les corrige,
quil les console, quil les exerce, quil les couronne, quil les
éclaire, comme la dit lApôtre; « Nous savons que, pour ceux qui aiment
Dieu, tout contribue à leur bien ». De
là cette parole du prophète : « Faites du bien, Seigneur , à ceux qui sont bons
et dont le coeur est droit ».
10. De même que
lhomme au coeur droit
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évite le mal et fait le bien , parce quil ne porte aucune envie aux
pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent ;
de même lhomme au coeur dépravé, que scandalisent les desseins de Dieu,
séloigne du Seigneur, fait le mal et se laisse prendre aux charmes de cette vie,
et, une fois pris, il en supporte les peines cuisantes. Dès quil séloigne du
Seigneur, dont il ne veut point supporter la discipline, alors la fausse félicité des
méchants devient pour eux un piège par un juste jugement de Dieu. Cest pourquoi le
Prophète ajoute : « Pour ceux qui sengagent dans des voies tortueuses, Dieu les
unira aux hommes qui commettent liniquité
», cest-à-dire à ceux dont ils imitent les actions; parce quils ont aimé
comme eux les joies de cette vie, et nont point cru aux supplices éternels. Quel
sera donc le partage des hommes au coeur droit qui ne se détournent point de Dieu ? Mais
voyons quel sera cet héritage mes frères, puisque nous sommes les enfants. Que
posséderons-nous? Quel est notre héritage ? quelle est notre patrie? quel est son nom?
La paix. Cest par la paix que nous vous saluons, cest la paix que nous vous
prêchons, la paix que reçoivent les montagnes, et les collines la justice . Cette paix est le Christ. « Car il est notre
paix, lui qui de deux peuples nen a fait quun, en détruisant le
mur de séparation ». Parce que
nous sommes les enfants, nous aurons lhéritage. Et commirent appeler cet héritage,
sinon la paix? Et voyez comme sont déshérités ceux qui naiment point la paix. Or,
ceux-là naiment point la paix qui divisent lunité. La paix est le partage
des justes, le partage des héritiers. Et quels sont les héritiers ? Les enfants. Ecoutez
lEvangile: « Bienheureux ceux
qui aiment la paix, parce quils seront appelés
enfants de Dieu ». Ecoutez la conclusion
du psaume : « Paix sur Israël ». Israël signifie qui voit Dieu, et Jérusalem
vision de la paix. Oui, que votre charité le retienne bien, Israël signifie qui voit
Dieu, et Jérusalem vision de la paix. « Quels hommes ne seront point ébranlés de
léternité? ceux qui habitent Jérusalem ». Ils ne seront point ébranlés à
tout jamais, ceux qui habitent la vision de la paix, et cette « paix est sur
Israël ». Donc, Israël qui voit Dieu, voit aussi la paix ; il est Israël et
Jérusalem ; puisque le peuple de Dieu est en même temps la cité de Dieu. Si donc voir
la paix, cest voir Dieu, assurément cest Dieu qui est la paix. Cest
donc parce que le Christ Fils de Dieu est la paix, quil est venu pour nous
rassembler et nous séparer des impies. De quels impies? De ceux qui haïssent Jérusalem,
qui haïssent la paix, qui veulent nous séparer de lunité, qui ne croient pas à
la paix, qui annoncent au peuple une fausse paix, qui nont point eux-mêmes la paix.
Quand ils disent au peuple: Que la paix soit avec vous, et quil leur répond : Et
avec votre esprit , ils disent une fausseté et nentendent quune fausseté. A
qui disent-ils: Que la paix soit avec vous? A ceux quils séparent de la paix du
reste de la terre. Et à quels hommes dit-on : Et avec votre esprit ? A ceux qui
saisissent toutes les occasions du schisme, qui haïssent la paix. Car si la paix était
dans leur esprit, ne renonceraient-ils point aux divisions pour embrasser lunité?
Cest donc une fausseté quils disent, une fausseté quils entendent.
Pour nous, mes frères, disons vrai et entendons vrai. Soyons Israël, embrassons la paix
; puisque Jérusalem est la vision de la paix, et que nous sommes Israël, que la paix
soit sur Israël.
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