PSAUME XXX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.

LE JUSTE PERSÉCUTÉ

 

Le peuple de Dieu environné des scandales de l’idolâtrie mettait sa confiance dans le Seigneur. Il en est de même du Christ dont le psaume est une prophétie, et qui remet son âme entre les mains de son Père avec l’espoir de la recouvrer bientôt par la résurrection. Le fidèle aussi, eu butte aux persécutions, doit se confier au Seigneur qui ne t’abandonnera point. 

 

POUR LA FIN, PSAUME POUR DAVID EN EXTASE (1).

  

1. Pour la fin, psaume pour David ou pour notre médiateur, qui a montré dans les persécutions une main puissante. Le mot d’extase ajouté au titre, marque cette exaltation de l’esprit qui est l’effet de la frayeur ou d’une révélation. Mais le psaume qui nous occupe, nous montre principalement cette crainte qu’éprouve le peuple de Dieu en face de la persécution de tous les païens, et de la foi qui s’affaiblissait sur la terre. C’est le médiateur qui parle tout d’abord, et ensuite le peuple qu’il a racheté par l’effusion de son sang lui rend ses actions de grâces, puis à la fin il parle longuement dans son trouble, ce qui est l’effet de l’extase. Deux fois le Prophète parle en son propre nom; peu avant la fin, puis à la fin.

2. « J’ai mis en vous mon espoir, Seigneur, et je ne serai jamais confondu 2 ». Seigneur, mon espérance en vous ne sera point confondue, tant qu’on n’insultera en moi qu’un homme semblable aux autres hommes. « Dans votre justice, délivrez-moi et sauvez-moi ». Dans votre justice, délivrez-moi de l’abîme de la mort, séparez-moi de ceux qu’il engloutit.

3. « Prêtez l’oreille à mes cris 3 ». Exaucez-moi dans mon humilité, approchez-vous de moi. « Hâtez-vous de me délivrer ». N’attendez point pour moi comme pour ceux qui croient en moi, la fin des temps pour me délivrer des pécheurs. « Soyez pour moi un Dieu propice ». Protégez-moi en Dieu. « Soyez pour moi une forteresse et sauvez-moi », comme un asile sûr où je trouve le salut par la fuite.

4. « C’est vous qui êtes ma force et mon refuge4 ». Car vous me donnez le courage

 

1. Ps. XXX, 1.— 2. Id.2.— 3. Id.3.— 4. Id.4. 

 

pour endurer les persécutions de mes ennemis, vous êtes l’asile où je puis leur échapper, « Pour la gloire de votre nom, vous serez mon guide et mon aliment 1 ». Afin de faire connaître votre nom à tous les peuples, j’accomplirai en tout votre volonté, et en amenant les Saints, vous compléterez mon corps mystique et lui donnerez sa stature parfaite?

5. « Vous me tirerez du piége qu’ils ont caché pour moi 2 ». Vous m’arracherez

aux embûches secrètes qu’ils me tendent. « Parce que c’est vous qui êtes mon protecteur ».

6. « Je remets mon âme entre vos mains3 », Je confie à votre puissance, cette âme que je recevrai bientôt. « Vous m’avez racheté, Seigneur, Dieu de vérité ». Que le peuple racheté par les souffrances de son Dieu, et qui chante la gloire de son chef, s’écrie avec transport : « Vous m’avez racheté, Seigneur, vous qui êtes le Dieu de vérité ».

7. « Vous haïssez les adorateurs de la vanité et du néant 4 ». Vous haïssez ceux qui

s’attachent à la fausse félicité de ce monde. « Mais moi, Seigneur, j’ai mis mon espoir en vous ».

8. « Je me réjouirai, je triompherai dans votre miséricorde », qui ne me trompe jamais. « Parce que vous rivez regardé mon humiliation 5 », par laquelle vous m’avez assujetti à la vanité, mais avec l’espérance. « Vous avez arraché mon âme à l’angoisse s Vous avez délivré mon âme des tourments de la crainte, afin qu’elle pût vous servir librement dans la charité. -

9. « Vous ne m’avez point resserré dans les mains de mes ennemis 6 ». Vous ne m’avez point resserré, de manière à m’ôter tout moyen d’aspirer après ma délivrance, à m’abandonner

 

1. Ps. XXX, 4— 2. Id. 5.— 3. Id, 6.— 4. Id. 7.— 5. Id. 5,— 6. Id. 9.

 

(254)

 

pour jamais sous la puissance du démon qui nous embarrasse dans les convoitises de cette vie, et nous effraie par la mort. « Vous avez affermi mes pas dans la voie spacieuse ». La résurrection du Sauveur, que je connais, la mienne qui m’est promise, dégagent mon amour des étreintes de l’effroi et lui ouvrent la voie spacieuse de la liberté.

10. « Ayez pitié de moi, ô Dieu, parce que je suis dans l’affliction ». D’où vient chez mes persécuteurs cette cruauté soudaine qui m’inspire de l’effroi? « Ayez pitié de moi, ô Dieu ». Ce n’est point la mort qui m’effraie, mais bien les tortures et les douleurs. « La colère a jeté le trouble dans mes yeux ». Craignant d’être abandonné, je vous suppliais du regard, et la colère y a jeté le trouble. « Il s’en est de même de mon âme et de mes entrailles». Cette même colère a aussi troublé non âme et ma mémoire, qui me rappelait et les douleurs de mon Dieu pour moi, et ses promesses.

11. « Ma vie a défailli dans la souffrance2 ». Ma vie est de confesser votre nom, mais elle a défailli dans la douleur, quand l’ennemi a dit: Les chrétiens à la torture jusqu’à l’abjuration. « Mes années s’écoutent dans les gémissements ». On n’abrège point par la mort ces jours que je dois passer ici-bas, mais on me laisse vivre, et vivre dans les gémissements. « La disette affaiblit ma vigueur ». Mon corps a besoin de santé, et on ne lui épargne pas les tourments ; j’ai besoin de mourir et on me le refuse; dans ce double besoin, mon espoir s’affaiblit. « Et mes ossements sont dans le trouble ». Et le trouble vient ébranler ma constance.

12. « Plus que tous mes ennemis, je suis devenu un objet d’opprobre 3 ». Tous mes ennemis sont des impies, et néanmoins ils ne subissent le châtiment de leurs crimes que jusqu’à l’aveu : pour moi, ma confusion est plus grande, j’avoue ma faute, et au lieu de la mort, je rencontre la douleur. « Mes voisins y trouvent de l’excès ». C’est là ce qui paraît excessif à ceux qui s’approchaient de moi pour vous connaître, et pour embrasser ma foi. « Ceux qui me connaissent en sont dans la stupeur ». La vue de mes souffrances a frappé d’horreur et de crainte ceux qui me connaissent. o Ceux qui me voyaient au s dehors s’enfuyaient loin de moi ». Ceux qui

 

1. Ps. XXX, 10.— 2. Id. II.— 3. Id. 12.

 

 

ne comprenaient pas mon espoir intérieur et invisible, se jetaient dans les joies visibles et superficielles.

13. « Je suis dans l’oubli comme un mort effacé du coeur 1 ». Ils m’ont oublié comme si j’étais mort dans leur coeur. «Je suis pour eux comme un vase brisé ». Je me suis cru inutile au service de Dieu, en vivant ici-bas, sans lui gagner personne, car chacun craignait de s’attacher à moi.

14. « J’ai entendu le blâme de la multitude qui m’environnait 2 ». Dans mon pèlerinage ici-bas, j’ai reçu les outrages de la foule qui m’environnait, qui suivait le cours du siècle, et qui refusait de retourner avec moi dans la patrie éternelle. « Et comme ils s’assemblaient contre moi , ils cherchaient les moyens de surprendre mon âme ». Pour amener à leurs complots mon âme qui pouvait leur échapper par la mort, ils ont formé le dessein de m’éloigner de la mort.

15. « Mais moi, Seigneur, j’ai mis en vous mon espoir; j’ai dit: Vous êtes mon Dieu 3 ». Car vous n’êtes point changé et vous ne châtiez que pour sauver.

16. « Mon sort est entre vos mains 4 ». Mon sort est en votre puissance. Car je ne vois en moi aucun mérite qui ait fixé votre choix, pour me séparer de tous les hommes pécheurs. S’il est en vous quelque dessein juste et caché qui vous ait porté à me choisir, pour moi, je l’ignore, et c’est le sort qui m’a donné une part dans la robe du Seigneur 5. « Délivrez-moi des mains de mes ennemis et de mes persécuteurs 6 ».

17. « Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face7 ». Faites connaître à tous les hommes qui ne pensent pas que je vous appartienne, que votre face est toujours attentive à mon sujet, et que je suis votre serviteur. « Sauvez-moi dans votre miséricorde ».

18. « Seigneur, que je ne sois point confondu, parce que c’est vous que j’invoque 8 ».

O Dieu, que je n’aie pas à rougir, devant ceux qui m’insultent, d’avoir eu recours à vous.

« Quant aux impies, qu’ils rougissent, et soient conduits aux enfers ». Qu’ils soient

dans la confusion et dans les ténèbres, ceux qui adorent la pierre.

19. « Silence aux lèvres trompeuses 9 ». En faisant connaître aux peuples vos sacrements

 

1. Ps. XXX, 13. — 2. Id. 14. — 3. Id. 15 — 4. Id. 16. —  5. Jean, XIX, 24. —  6. Ps, XXX, 16. — 7. Id. 17. — 8. Id. 18. — 9. Id 19.

 

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établis pour moi, imposez silence aux lèvres qui me calomnient, « qui profèrent l’outrage contre le juste, avec mépris et dédain ». Qui aboient l’outrage contre le Christ, et qui, dans leur orgueil, ne voient en lui qu’un méprisable crucifié.

20. « Combien est grande, ô Dieu, votre douceur ! 1 ». C’est le Prophète qui s’écrie, dans son admiration et à la vue de si grandes merveilles: « Seigneur, combien est grande cette douceur, que vous réservez à ceux qui vous craignent ». Vous aimez ceux-là mêmes que vous châtiez; mais de peur qu’une trop grande sécurité ne les porte au relâchement, vous leur dérobez la douceur de votre amour, quand il leur est avantageux te vous craindre. « Mais vous la laissez sentir à ceux qui espèrent en vous ». Vous en laissez goûter la suavité à ceux qui ont mis en vous leur espoir. Car vous ne les privez point de ce qu’ils ont espéré jusqu’à la fin avec tant de persévérance. « En présence des enfants des hommes ». Car les enfants des hommes, qui ne vivent plus selon le vieil Adam, mais selon le Fils de l’homme, « que vous cacherez dans le secret de votre face », n’ignorent plus quelle demeure éternelle vous réservez, dans le secret de votre science, à ceux qui espèrent en vous. « Loin des hommes perturbateurs ». En sorte que nul homme ne les vienne troubler.

25. « Vous les mettrez dans votre demeure à l’abri des contradictions des langues2 ». Mais tant qu’ils seront ici-bas exposés aux langues fourbes qui leur disent : Qui connaît votre langage, qui est revenu d’outre-tombe? vous les mettrez à l’abri de cette croyance aux actions humaines et aux douleurs temporelles du Christ en cette vie.

 

1. Ps. XXX, 20.— 2. Id. 21.

 

22. « Béni soit le Seigneur qui a fait éclater « sa miséricorde dans la ville qui m’environne 1 ». Béni soit le Seigneur, car après le rude châtiment des persécutions, il a fait éclater sa miséricorde dans l’univers entier, et à tous les peuples de la terre.

23. « Pour moi, j’ai dit dans mon extases. Ce peuple reprend la parole et s’écrie: Pour moi, dans ma stupeur, et sous-le glaive implacable des païens ; voilà que je suis repoussé loin de vos regards ». Car si vous aviez l’oeil sur moi, vous ne me laisseriez pas dans ces douleurs. « Aussi, avez-vous entendu la voix de ma prière, quand je criais vers vous 2 ». Alors, Seigneur, vous avez fait trêve au châtiment, et pour montrer que vous prenez soin de moi , vous avez exaucé la voix de ma prière, qui s’exhalait à grands cris sous le poids de ma douleur.

24. « Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints». Dans l’admiration de ce qu’il voit,

le Prophète invite encore les hommes à louer Dieu. « Aimez le Seigneur », dit-il, « ô vous qui êtes ses saints, parce que le Seigneur cherche la vérité 3. Et si le juste à peine est sauvé, où se cacheront le pécheur et l’impie 4? Aux superbes il rendra largement leurs dédains». Il aura des châtiments sévères pour ceux qui ne cèdent point aux convictions de la vérité, retenus qu’ils sont par un orgueil excessif.

25. « Fortifiez-vous, affermissez vos cœurs 5 ». Ne cessez de faire le bien, afin de récolter au temps de la moisson. « O vous, qui espérez dans le Seigneur ». C’est-à-dire, espérez dans le Seigneur, vous qui le craignez et le servez dignement.

 

1. Ps. XXX,22. — 2. Id.23. —3. Id.24. — 4. I Pierre, IV,18. — 5. Ps. XXX, 25.

 

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DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.

PREMIER SERMON. — ÉPREUVES ET ESPOIR DU CHRIST.

 

 

Dans ce premier sermon, qui embrasse environ le tiers du psaume, et qui dut être prêché quelques jours après la fête des saints Apôtres, saint Augustin nous montre quelle est l’unité du Christ et de l’Eglise, la même qu’entre ta tête et les membres du corps humain, il bénit Dieu et s’étend quelque peu sur les tentations et les nécessités de cette vie.

 

1. Pénétrons, autant qu’il nous sera possible, dans les mystères du psaume que nous venons de chanter, afin d’en tirer un discours qui tombe dans vos oreilles pour se graver dans vos coeurs. En voici le titre: « Pour la fin, psaume pour David, dans son extase 1». Nous savons ce que signifie « pour la fin u, si nous connaissons le Christ. Puisque l’Apôtre a dit: «Le Christ est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront 2 », ce n’est point une fin qui anéantit, mais une fin qui perfectionne; car on emploie le mot fin en deux sens: ou quand il s’agit d’exprimer. l’anéantissement de ce qui était, ou quand il faut préciser l’achèvement de ce qui était commencé. Donc, « pour la fin », signifie pour le Christ.

2. « Psaume pour David : extase ». Le mot grec extase, autant qu’on peut le traduire en latin, se dit en un seul mot, transport ; et le transport de l’esprit s’appelle ordinairement extase. Mais par transport de l’esprit on peut entendre deux choses, ou la crainte excessive, ou cette application aux choses du ciel qui nous lait oublier toutes les choses terrestres. Telle fut l’extase des saints à qui Dieu révéla des secrets bien supérieurs au monde terrestre. Tel fut le ravissement d’esprit, c’est-à-dire l’extase, dont saint Paul nous dit en parlant de lui : « Si nous sommes hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu. Si nous devenons s plus calmes, c’est pour nous; parce que d’amour de Jésus-Christ nous presse 3 ». C’est dire: Si nous voulions conformer nos actes et arrêter notre contemplation exclusivement aux choses qui nous sont révélées dans nos ravissements, nous ne serions plus avec vous, mais nous serions dans les choses du ciel, ayant pour vous une sorte de mépris. Comment pourriez-vous, d’un pas faible, nous

 

1.Ps. XXX, 1. — 2. Rom. X, 4. — 3. II Cor. V, 13.

 

suivre dans ces régions célestes et intérieures, si d’une part la charité de Jésus-Christ ne vous pressait, « lui qui ayant la nature de Dieu, n’a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu, mais qui s’est anéanti, prenant la forme d’un esclave  1» ; si d’autre part nous ne considérions que nous sommes vos serviteurs, et que, pour n’être point ingrats envers celui qui nous a élevés à de plus hautes faveurs, loin de dédaigner ceux qu’il a moins favorisés, nous devons, pour le salut des faibles, nous abaisser au niveau de ceux qui ne peuvent avec nous contempler ce qu’il y a de sublime? « Si donc nous sommes ravis en esprit», dit l’Apôtre, « c’est vers Dieu ». Car il voit ce que nous voyons dans l’extase, lui seul nous révèle ses secrets. Celui qui nous parle ainsi, dit encore qu’il fut ravi et élevé jusqu’au troisième ciel, et qu’il entendit des paroles mystérieuses qu’il n’est pas donné à l’homme de redire. Tel fut ce ravissement d’esprit, qu’il ajoute : « Si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne le sais point; Dieu le sait 2 ». Si donc tel est le ravissement, si telle est l’extase que nous marque le titre du psaume, nous devons attendre de grandes révélations de la part de celui qui l’a chanté, c’est-à-dire du Prophète, et de l’Esprit-Saint par l’organe du Prophète.

3. Si l’extase ici doit se prendre pour l’effroi, le texte du psaume ne contredira point cette autre signification. Car il semble que le Prophète va parler de la souffrance qui s’allie avec la crainte. Mais de qui cette frayeur? Est-ce de Jésus-Christ? car le psaume porte « pour la fin o, et par cette fin nous entendons le Christ. Cette frayeur serait-elle notre frayeur? Car nous est-il possible de l’attribuer au Christ aux approches de la passion,

 

1. Philipp. II, 6. — 2.II Cor. XII, 2.

 

(257)

 

puisqu’il était venu pour souffrir; et pouvait-il craindre en voyant arriver cette mort qu’il était venu chercher? S’il n’y avait en lui qu’un homme, et nullement un Dieu, sa résurrection ne lui causerait-elle pas plus de joie que sa mort ne lui cause de crainte? Toutefois, comme il a daigné prendre la forme de l’esclave, et par ce moyen nous revêtir de lui, voilà que celui qui n’a pas dédaigné de se revêtir de nous pour nous transfigurer en lui, voudra bien aussi prendre notre langage, afin que nous puissions nous approprier ses paroles. Tel est l’ineffable commerce, l’échange merveilleux, la révolution divine opérée dans ce monde par le céleste négociateur. Il vient recueillir les outrages et nous combler d’honneurs; il vient se rassasier de douleurs, et nous donner le salut; il vient passer par la mort, et nous donner la vie. Sur le point de mourir dans ce qu’il tient de notre nature, il fut saisi de frayeur, non pas en lui, mais dans ce qui est de nous; car il dit alors que son âme était triste jusqu’à la mort 1, et nous tous alors nous étions en lui. Sans lui, en effet, nous ne sommes rien; en lui il y a le Christ et nous avec lui. Pourquoi? Parce que dans son intégrité, le Christ comprend sa tête et son corps. C’est la tête qui est le Sauveur, qui a racheté le corps, et qui est déjà remonté au ciel : le corps est cette Eglise qui souffre sur la terre2. Mais si le corps ne tenait à la tête par les liens de la charité, de manière que tête et corps ne formassent qu’un seul homme, il n’aurait pu faire ce reproche à un fameux persécuteur: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3 » Car alors il était assis dans le ciel, où nul homme ne peut l’atteindre; et comment les persécutions de Saul contre les chrétiens pouvaient-elles l’offenser? Il ne dit point : Pourquoi persécuter mes saints, mes serviteurs; mais bien : « Pourquoi me persécuter? » c’est-à-dire moi, dans mes membres. La tête criait pour les membres, le chef transfigurait ces membres en lui-même. La langue en effet parle au nom du pied. Que notre pied soit meurtri dans une foule, la langue s’écrie aussitôt: Vous marchez sur moi. Elle ne dit point : Vous écrasez mon pied, mais elle se plaint qu’on l’écrase quand nul ne la touche, parce qu’elle n’est point séparée du pied qui souffre. On peut donc, dans un sens analogue, appeler cette extase une frayeur.

 

1. Matt. XXVI, 38. — 2. Eph. V, 23.—  3. Act. IX, 4.

 

 

Qu’ajouterai-je, mes frères? Si nulle crainte ne devait agiter ceux qui vont souffrir, le Seigneur dirait-il à Pierre, en lui annonçant les souffrances qui l’attendent , ces paroles que nous venons d’entendre à la fête des Apôtres: « Lorsque vous étiez plus jeune, vous mettiez vous-même votre ceinture, et vous alliez où vous vouliez, mais quand vous aurez vieilli , un autre vous ceindra et vous mènera où vous ne voudrez pas ». Or, il parlait ainsi, dit l’Evangéliste, marquant de quelle manière il devait mourir 1. Si donc l’apôtre saint Pierre, cet homme si parfait, alla contre son gré où il ne voulait point aller, il mourut contre son gré, mais reçut de sou plein gré la couronne du martyre, qu’y a-t¨-il d’étonnant, si le trépas des justes et même des saints n’est pas exempt de toute crainte? La crainte nous vient de l’infirmité humaine, mais l’espérance vient de la promesse divine, Ta frayeur, ô homme, vient de toi, mais l’espérance est un don qui te vient de Dieu. Il est bon que ta frayeur te fasse connaître à toi-même, afin qu’à ta délivrance tu rendes gloire à ton Créateur. Que l’homme tremble, puisqu’il est faible, mais cette crainte n’est pas un abandon de la divine miséricorde. C’est à cause de la crainte que le Prophète commence notre psaume, en s’écriant: « Seigneur, j’ai mis en vous mon espoir, et je ne serai  point confondu 2». Voyez, il craint et il espère; sa crainte, vous le voyez, n’est point sans espérance. Le trouble que ressent parfois notre coeur, n’en éloigne pas toute consolation divine.

4. C’est donc le Christ qui parle ici par son Prophète; oui, j’ose le dire, c’est le Christ. Il dira dans le cours du psaume de ces chose qui paraissent peu convenir au Christ, à notre chef par excellence, et surtout à ce Verbe qui était Dieu au commencement, et en Dieu; souvent encore il y aura des paroles qui paraîtront peu d’accord avec Celui qui a pris la forme de l’esclave, et qui l’a prise au sein d’une vierge : et néanmoins c’est le Christ qui va parler, parce que le Christ est dans les membres du Christ. Et afin que vous compreniez que la tête et le corps ne forment qu’un seul Christ, lui-même nous dit en parlant du mariage: « Ils seront deux dans une seule chair; donc ils ne seront plus deux, mais une seule chair. » Mais parle-t-il de

 

1. Jean, XXI, 18 . —  2. Ps. XXX, 2.

 

(258)

 

tout mariage? Ecoutez l’apôtre saint Paul : « Ils seront deux dans une même chair », est-il dit. « Ce sacrement est grand ; je dis dans le Christ et dans l’Eglise 1 ». Ainsi la tête et le corps, de même que l’époux et l’épouse, seront deux et ne formeront en quelque sorte qu’une même personne. C’est encore cette unité de personnes, unité par excellence, que nous marque le prophète Isaïe, car le Christ prophétisant par sa bouche, disait : « Il m’a séparé d’une couronne comme un jeune époux, il m’a donné la robe de l’épouse 2 ». C’est lui qui se donne en même temps pour l’époux et pour l’épouse; or, pourquoi s’appeler l’époux et l’épouse, sinon parce qu’ils seront deux dans une même chair? Et si deux n’ont qu’une même chair, pourquoi deux n’auraient-ils pas une seule et même voix? Que Jésus-Christ parle donc, puisque l’Eglise parle en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en l’Eglise; puisque le corps tient à la tête, et la tête au corps. Ecoutez l’Apôtre, qui nous explique ce mystère plus clairement: « De même que notre corps, qui est un, a néanmoins plusieurs membres, et que tous ces s membres du corps, bien que nombreux, ne e sont néanmoins qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ 3 ». En parlant des membres du Christ, ou des fidèles, il ne dit pas : Ainsi en est-il des membres du Christ ; mais il donne le nom de Christ à tout ce qu’il vient d’énumérer. Comme le corps est unique, et a néanmoins plusieurs membres; mais tous les membres du corps, quoique nombreux, ne forment qu’un même corps: ainsi le Christ est multiple dans ses membres, unique dans son corps. Nous sommes donc tous ensemble en Jésus-Christ notre chef, et sans ce chef nous n’avons aucune valeur. Pourquoi ? Unis à notre chef, nous sommes la vigne; mais séparés du chef, ce qu’à Dieu ne plaise, nous ne sommes plus que des sarments retranchés, inutiles à tout usage pour les vignerons, et seulement destinés au feu. Aussi lui-même dit-il dans l’Evangile : « Je suis la vigne, et vous sen êtes les branches, mon Père est le vigneron »; et encore : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire 4 ». Seigneur, si nous ne pouvons rien faire sans vous, nous pouvons tout avec vous. Car tout ce qu’il fait par nous, c’est nous qui paraissons le faire. Il peut

 

1. Matt. XIX, 5,6 ; Eph. V, 31,32.— 2. Isa. LXI, 10.— 3. I Cor. XII, 12. — 4. Jean, XV, 5.

 

 

beaucoup, il peut tout sans nous, et nous, rien sans lui.

5. Donc, mes frères, que l’on prenne l’extase pour une frayeur ou pour un ravissement d’esprit, toutes les paroles du psaume conviennent au Christ. Chantons-le donc, dans le corps du Christ, chantons-le tous comme n’étant qu’un seul homme, parce que tous nous formons en lui l’unité, et disons : « C’est en vous, Seigneur, que j’ai mis mon espoir, et  je ne serai point couvert d’une éternelle confusion ». Je crains par-dessus tout cette confusion qui dure pendant l’éternité; il y a en effet une confusion passagère qui est utile, alors que l’âme se trouble à la vue de ses péchés, que cette vue lui fait horreur, que cette horreur la fait rougir de honte, et que cette honte la porte à se corriger. C’est pourquoi saint Paul a dit : « Quelle gloire tirez-vous alors de ces désordres qui vous font rougir aujourd’hui 1 ? » C’est dire que ces fidèles rougissent, non pas des faveurs actuelles, mais des fautes passées. Loin de nous, chrétiens, de craindre cette confusion; et même si on ne l’a point ici-bas, on l’aura dans l’éternité. Et cette confusion éternelle arrivera quand s’accomplira cet oracle : « Leurs iniquités s’élèveront contre eux pour les accusent 2 ». Et quand leurs iniquités les accuseront, le troupeau des réprouvés sera jeté à la gauche, comme des boucs séparés des brebis, et ils entendront : « Allez au feu éternel préparé à Satan et à ses anges ». Pourquoi? demanderont-ils. « C’est que j’ai eu faim, et vous ne m’avez point donné à manger 3 ». Ils dédaignaient, ici-bas, de donner un morceau de pain au Christ qui avait faim, de lui donner à boire quand il avait soif, de le couvrir quand il était nu ils dédaignaient de recevoir l’étranger, de visiter le malade; ils dédaignaient, et quand ils entendront ces reproches, ils seront couverts de confusion, et cette confusion sera éternelle. C’est là ce que redoute celui qui parle ici  dans la frayeur ou dans le ravissement de son esprit, et qui s’écrie: « Seigneur, j’ai mis en vous mon espoir, et ma confusion ne sera point éternelle ».

6. « Délivrez-moi, sauvez-moi dans votre justice 4 ». Si vous n’avez égard qu’à ma

justice, vous me condamnerez. « Mais délivrez-moi dans votre justice ». Il y a, en effet,

 

1. Rom. VI, 21.— 2. Sag. IV, 20.— 3. Matt. XXV, 41.— 4. Ps. XXX, 2.

 

(259)

 

 

une justice de Dieu, qui devient aussi la nôtre, par le don que Dieu nous en fait. Mais elle est appelée justice de Dieu , de peur que l’homme ne vienne à croire qu’il a cette justice par lui-même. Car voici les paroles de saint Paul : « La foi est imputée à justice, à l’homme qui croit en celui qui justifie l’impie 1 ». Qu’est-ce que justifier l’impie? C’est le rendre juste d’impie qu’il était. Or, les Juifs ont cru pouvoir accomplir la justice par leurs propres forces, et ils ont heurté contre la pierre d’achoppement et la pierre de scandale 2, et n’ont point connu la grâce du Christ. ils ont reçu la loi qui les a rendus coupables, mais non délivrés de leurs fautes. Que dit encore le même Apôtre à ce sujet? « Je leur rends ce témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais non point selon la science 3 ». Qu’est-ce à dire que le zèle des Juifs n’est point selon la science? Ecoute , pourquoi n’est-il point selon la science? « Car ne connaissant point la justice de Dieu, mais s’efforçant d’établir leur propre justice, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu 4». Si donc leur zèle n’est point selon la science, parce qu’ils ignorent la justice qui vient de Dieu, et qu’ils s’efforcent d’établir leur propre justice, comme s’ils pouvaient devenir justes par eux-mêmes, dès lors ils n’ont point connu la grâce de Dieu, et n’ont pas voulu du salut gratuit. Qui donc est sauvé gratuitement? C’est celui en qui le Sauveur ne trouve rien à couronner, mais seulement à damner, rien qui mérite la faveur, tout ce qui mérite le supplice. S’il agit dans la rigueur de la loi qu’il a posée, il doit damner le pécheur. Mais, d’après cette loi, qui délivrerait-il? Car il trouve des péchés dans tous les hommes. Lui seul est sans péché, qui nous trouve tous pécheurs. Voilà ce que dit l’Apôtre : « Tous ont péché, tous ont besoin de la gloire de Dieu 5 ». Qu’est-ce à dire, qu’ils ont besoin de la gloire de Dieu? Besoin d’être délivrés par Dieu et non par toi. Impuissant à te délivrer toi-même, tu as besoin d’un libérateur. De quoi te glorifier encore? Pourquoi tirer vanité de la loi et de la justice? Ne vois-tu pas, en toi-même, ce qui se sert de toi pour te combattre? N’entendras-tu point ce noble athlète avouant sa faiblesse et demandant du secours dans la lutte? N’entendras-tu point l’athlète du Seigneur

 

1. Rom. IV, 5. — 2. Id. XI, 32. — 3. Id. X, 2. — 4. Id. 3. — 5. Id. 23.

 

 

qui, dans sa lutte, implore l’assistance de celui qui préside aux combats? Car il n’en est pas du Seigneur qui te voit combattre, comme de celui qui donne des spectacles, si tu combats dans l’amphithéâtre. Celui-ci pourra bien te décerner des prix, si tu es vainqueur, mais il ne peut te secourir dans le danger. Ce n’est point ainsi que Dieu te regarde. Vois donc avec attention celui qui dit : « Selon l’homme intérieur, je fais mes délices de la loi de Dieu, mais je sens dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de l’esprit, et me tient captif sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 1 ». Pourquoi est-ce une grâce? Parce qu’elle est donnée gratuite. ment. Comment est-elle donnée gratuite. ment? Parce que les mérites ne l’ont point précédée, et que la bonté de Dieu t’a prévenu. A lui donc la gloire de notre délivrance? « Tous ont péché, et ont besoin de la gloire de Dieu. C’est en vous, Seigneur, que j’ai placé mon espérance», et non point en moi: « ma confusion ne sera pas éternelle » ; parce que j’espère en celui qui ne confond point notre attente. « Délivrez-moi dans votre justice, et sauvez-moi ». Puisque vous ne trouvez en moi aucune justice, délivrez-moi par la vôtre; c’est-à-dire, que je sois délivré par cette même cause qui me justifie, qui d’impie me rend à la piété, de méchant me fait juste, d’aveugle me rend à la lumière, qui me relève de mes chutes, et change mes larmes eu joie. Voilà ce qui me délivre, et non point moi-même. « Sauvez-moi dans votre justice, et délivrez-moi ».

7. « Inclinez vers moi votre oreille 2 ».C’est là ce qu’a fait le Seigneur quand il nous envoyé son Christ. Il nous a envoyé celui qui baissait la tête pour écrire du doigt sur lu terre, quand on lui présenta une femme adultère à condamner 3. Mais lui s’était baissé vomi la terre, ou plutôt Dieu s’était abaissé jusqu’à l’homme, à qui il a été dit : « Tu es terre, et tu retourneras en terre 4 », Car ce n’est point d’une manière corporelle que Dieu incline vers nous son oreille, et il n’est point circonscrit dans les membres d’un corps. Loin de nos pensées tout fantôme humain, Dieu est

 

1. Rom. VII, 22-25. — 2.Ps. XXX, 3. —  3. Jean, VIII, 6. — 4. Gen. III, 19.

 

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vérité. La vérité n’a point une forme anguleuse, ou sphérique, ou oblongue. Elle est présente partout où les yeux du coeur s’ouvrent pour la regarder. Or, Dieu incline son oreille vers nous, quand il fait descendre sur nous sa miséricorde. Mais est-il un plus grand acte de miséricorde que de nous donner son Fils unique, non pas afin qu’il vive avec nous, mais afin qu’il meure pour nous? « Inclinez vers moi votre oreille ».

8. « Hâtez-vous de me délivrer (Ps, XXX, 3 ) ». Dieu l’a déjà exaucé quand il dit : « Hâtez-vous ». Ce mot doit nous faire comprendre que cette durée accordée à l’écoulement successif des siècles et qui nous paraît longue, n’est qu’un instant. Une durée n’est point longue, si elle doit finir. Depuis Adam jusqu’à nos jours, bien du temps s’est écoulé; beaucoup plus assurément qu’il n’en reste à écouler. Si Adam vivait encore, pour mourir actuellement, de quoi lui servirait d’exister encore, et d’avoir tant vécu? Pourquoi donc cette promptitude: « Hâtez-vous?» C’est que le temps s’envole, et ce qui vous paraît long, est court aux yeux de Dieu. Cette rapidité, le Prophète l’avait comprise dans son extase, et il s’écriait : « Hâtez-vous de me secourir. Soyez pour moi un Dieu protecteur, soyez mon asile et sauvez-moi. » Soyez pour moi une retraite assurée ,soyez mon Dieu protecteur, soyez- mon lieu de refuge. Souvent je me trouve dans le péril, je cherche à fuir; mais où fuir? Dans quel asile serai-je en sûreté? Dans quelle montagne? Dans quelle caverne? Dans quelle enceinte fortifiée? Dans quels remparts? Quelle citadelle m’abritera? Osais boulevards pourront m’environner? Partout où je vais, je me retrouve. O homme ! la fuite peut te dérober à tout ce que tu voudras, excepté à ta conscience. Entre dans ta maison pour reposer sur ta couche, rentre dans ton coeur, tu n’y trouveras aucun abri entre les poursuites de ta conscience, contre les remords de ton péché. Mais le Prophète s‘écrie: Hâtez-vous de me secourir, délivre-moi dans votre justice, afin de me pardonner mes fautes, et d’établir en moi votre justice. Vous serez pour moi un asile, c’est en vous que je veux me réfugier. Car où puis-je aller pour vous fuir? Dieu te poursuit dans sa colère, où trouver un asile? Ecoute ce que dit ailleurs le Prophète qui craint sa colère «Où irai-je devant votre esprit? où fuir devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends dans les enfers, vous voilà 1». En quelque lieu que je puisse aller, je vous rencontre. Si vous êtes irrité contre moi, je vous y trouve pour me châtier, et pour m’assister, si vous m’êtes favorable. Toute ma ressource est donc de m’enfuir vers vous, et non loin de vous. Pour échapper à un maître dont tu es l’esclave, tu cherches un asile dans ces lieux où il n’est plus maître. Pour échapper au Seigneur, cherche un asile en Dieu, car tu ne peux te dérober à Dieu. Tout est présent, tout est à découvert aux yeux du Tout-Puissant. C’est donc vous, ô Dieu, qui serez mois refuge, dit le Prophète. Mais si je ne suis guéri, comment fuir? Guérissez-moi donc, et je courrai vers vous. Car si vous ne me guérissez, je ne puis marcher, et comment fuir? Où peut aller, où pourrait fuir cet homme, laissé à demi mort sur le grand chemin, couvert de blessures par les voleurs, et qui ne peut marcher? Cet homme négligé par le prêtre qui passe outre, négligé par le lévite qui passe outre, et que prend en pitié le Samaritain qui vient à passer 2, ou plutôt le Seigneur qui a pitié du genre humain. Samaritain signifie gardien. Mais qui nous gardera, si le Seigneur nous abandonne? C’est donc avec raison que dans ces paroles outrageantes des Juifs à Jésus-Christ : « N’avons-nous pas raison de dire que vous êtes « un Samaritain et un possédé du démon 3?» le Sauveur repousse un outrage et accepte l’autre : « Pour moi », dit-il, « je ne suis point possédé du démon ». Il ne dit point : Je ne suis pas un Samaritain, voulant nous faire entendre qu’il est notre gardien. Il a donc pris en pitié ce malheureux, s’en est approché, a bandé ses plaies, l’a conduit à l’hôtellerie, accomplissant envers lui les devoirs de la miséricorde; déjà cet homme peut marcher et même fuir. Mais où fuir, sinon vers le Seigneur qu’il a choisi pour son asile?

9. « C’est vous qui êtes ma force et mon refuge, et à cause de votre nom, vous serez mon guide et mon aliment 4 ». Ce n’est point à cause de mes mérites, « mais à cause de votre nom » ; pour faire éclater votre gloire, et non parce que j’en suis digne. « Vous serez  mon guide », afin que je ne m’égare pas loin de vous. « Vous serez mon aliment »,

 

1. Ps. XXXVIII, 7,8.— 2. Luc. X, 30.— 3. Jean, VIII, 48.— 4. Ps. XXX, 4.

 

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afin que je devienne assez fort pour prendre la nourriture des anges. Car celui qui nous a promis la céleste nourriture, nous donne ici- bas du lait, dans sa tendresse maternelle. Comme la nourrice fait passer par sa chair cette nourriture que son enfant trop jeune est incapable de prendre encore, et la lui donné avec son lait (car l’enfant ne reçoit de sa mère, et par le canal de la chair, que la nourriture qu’il aurait prise à table), ainsi le Seigneur, pour faire passer en nous sa sagesse comme un lait divin, se présente à nous, revêtu de chair humaine. C’est donc le corps de Jésus-Christ, qui dit ici : « Vous serez mon aliment».

10. «Vous me délivrerez du piége qu’ils m’ont tendu en secret 1 ». Voici la passion qui commence à paraître. « Vous me délivrerez du piége qu’ils m’ont tendu en secret ». Non-seulement cette passion qu’a dû endurer le Seigneur Jésus; mais les piéges du démon sont tendus jusqu’à la fin du monde; et malheur à qui se laisse prendre à ces piéges, et tout homme y tombe, s’il ne met son espoir en Dieu, s’il ne dit: « C’est en vous que j’espère, ô mon Dieu, et je ne tomberai point dans la confusion éternelle: sauvez-moi dans votre justice et délivrez-moi 2 ». L’embûche de l’ennemi est tendue, elle est prête. Il a mis dans cette embûche l’erreur et la crainte l’erreur pour nous enlacer, la crainte pour nous briser, et nous enlever. Pour toi, ferme à l’erreur la porte des convoitises, ferme à la terreur la porte de la timidité, et tu échapperas aux piéges. Celui qui est ton chef, t’a enseigné par lui-même cette manière de combattre, lui qui a voulu, pour t’instruire, être en butte à la tentation. Il fut tenté d’abord par la convoitise, car le diable essaya d’ouvrir chez lui la porte des désirs, quand il lui dit : « Commandez que ces pierres deviennent des pains. Adorez-moi, et je vous donnerai tous ces royaumes. Jetez-vous en bas, car il est écrit: Il a ordonné à ses anges de vous prendre dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre 3 ». Tous ces attraits sont les amorces de la convoitise. Mais quand il vit se fermer les portes de la convoitise en celui qui souffrait d’être tenté pour nous, il fit des essais contre la porte de la crainte, et lui prépara la passion. C’est ce que nous dit l’Evangéliste: « Après avoir

 

1. Ps. XXX, 5.—  2. Id. 2. — 3. Matt. IV, 4, 9, 6.

 

épuisé toutes les tentations, Satan s’éloigna de lui pour un temps 1 ». Qu’est-ce à dire:

Pour un temps? Qu’il devait revenir ensuite et diriger ses efforts du côté de la crainte, puisqu’il avait échoué sur le terrain des convoitises. Tout ce corps du Christ sera dont tenté jusqu’à la fin. Aussi, mes frères, quand on lançait contre les chrétiens je ne sais quels édits de persécution, c’est ce corps du Christ, et ce corps tout entier qui était heurté ; delà ce mot du Psalmiste: «On m’a poussé comme un monceau de sable, pour me faire tomber, et le Seigneur m’a soutenu 2 ». Mais quand finirent les maux qui heurtaient le corps entier de l’Eglise, pour le pousser à sa chute, la tentation devint partielle. Le corps du Christ est mis à l’épreuve ; s’il ne souffre pas dans une Eglise, il souffre dans une autre. Elle n’a plus à craindre la fureur d’un empereur, mais elle-endure les vexations d’un peuple méchant, Quels ravages lui fait subir la populace! Quels maux n’endure-t-elle point de la part de ces chrétiens, de ceux qui sont embarrassés dans les filets de Satan, et qui se multiplient tellement, qu’ils submergent les barques dans cette pêche du Sauveur qui précéda la passion 3! Les épreuves ne lui manquent point dès lors. Que nul ne se dise : Ce n’est plus le temps des persécutions. Celui qui tient cm langage se promet la paix; et quiconque se promet la paix, est surpris dans sa sécurité. Que le corps entier de Jésus-Christ s’écrie donc: « Vous me délivrerez de ces embûches qu’ils m’ont tendues en secret » ; car notre chef-a été délivré du piége que lui tendaient en secret ceux dont l’Evangile nous annonçait naguère qu’ils diraient un jour: «Voici l’héritier, venez, tuons-le, et nous posséderons l’héritage », et qui prononcèrent leur condamnation, quand il leur fut demandé: « Quel châtiment doit infliger le maître  à ces colons pervers? Il fera périr ces méchants d’une manière misérable », répondirent-ils, « et louera sa vigne à d’autres vignerons. Quoi ! » reprit le Sauveur, « n’avez-vous pas lu aussi : La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre de l’angle 4 »? » Il nous explique ainsi que « rejeter la pierre, pour ceux qui bâtissaient », c’était « chasser l’héritier hors de la vigne, et le tuer ». Lui donc a été

 

1. Luc, IV, 13.— 2. Ps. CXVII, 13.— 3. Luc, V, 7.— 4. Matt. XXI, 38-42.

 

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sauvé. Notre chef est en haut ; il est libre, Attachons-nous à lui par l’amour, afin d’y être plus inséparablement unis par l’immortalité, et disons tous : « Vous me délivrerez de ces piéges qu’ils m’ont tendus en secret, parce que vous êtes mon protecteur 1 ».

11. Mais écoutons la parole que le Seigneur prononça sur la croix : « Je remets mon âme entre vos mains 2 ». Quand nus voyons dans I’Evangile que Jésus-Christ répète ces paroles du psaume, ne doutons plus que ce soit lui qui parle ici. Tu lis dans l’Evangile que le Christ a dit: « Je remets mon âme entre vos mains ; et baissant la tête, il rendit l’esprit 3». Son dessein, en répétant ces paroles, a été de t’apprendre que c’est lui qui parle dans ce psaume. C’est donc lui qu’il faut y chercher: souviens-toi qu’il a voulu qu’on le cherchât aussi dans cet autre psaume, pour le secours du matin : « Ils ont percé mes mains et mes pieds : ils ont compté mes os, ils m’ont regardé, ils m’ont considéré attentivement, ils se sont partagé mes vêtements, et ont tiré ma robe au sort 4 ». Et pour t’apprendre que c’est en lui que tout cela s’est accompli, il récita le commencement du psaume: «O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé 5 ? » Et toutefois c’était au nom de ses membres qu’il parlait ainsi, car jamais le Père n’abandonna son fils unique. « Vous m’avez racheté, Seigneur, Dieu de vérité ». Vous êtes le Dieu de vérité, car vous faites ce que vous avez promis, et nulle de vos promesses n’est sans effet.

12. « Vous haïssez ceux qui s’attachent inutilement à la vanité ». Qui s’attache à la vanité? Celui qui meurt par la crainte de la mort. La crainte de la mort le fait mentir, et il meurt avant même de mourir, lui qui ne mentait qu’afin de vivre. Tu mens, pour ne pas mourir, et alors tu as le mensonge et la mort: en voulant te dérober à une mort que tu peux différer un peu, mais non éviter, tu encours une double mort, celle de l’âme, et ensuite celle du corps. D’où vient ce malheur, sinon de ton attachement aux vanités? C’est que ce jour qui fuit a de l’attrait pour toi, tu fais tes délices du temps qui s’envole, dont tu ne peux rien retenir, qui au contraire t’emporte avec lui. « Vous haïssez ceux qui s’attachent sans profit à la vanité. » Pour moi, qui n’aime

 

1. Ps. XXX, 5.— 2. Id. 6.— 3. Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.—  4. Ps. XI, 17-19. — 5. Id. 2.

 

 

point la vanité, je mets en Dieu mon espoir. Tu espères dans ton argent, c’est t’éprendre de la vanité; tu espères dans les honneurs, dans le faste de la grandeur humaine, c’est t’éprendre de la vanité; tu espères dans quelque ami puissant, c’est t’éprendre de la vanité. Quand tu as unis ton espoir en tout cela, ou bien tu l’abandonnes par la mort; ou, si tu vis, tout vient à périr, et ton espoir est trompé. C’est de cette vanité, que le Prophète lsaïe disait : « Toute chair n’est que de l’herbe, et toute sa gloire n’est que la fleur d’une herbe: l’herbe se dessèche et la fleur tombe,  mais la parole du Seigneur demeure éternellement  1 ». Pour moi, loin d’imiter ceux qui espèrent dans la vanité, s’attachent à la vanité, j’ai mis mon espoir en Dieu qui n’est point la vanité.

13. « Je me réjouirai, je triompherai dans votre miséricorde », et non dans ma propre justice. « Car vous avez regardé ma bassesse, vous avez arraché mon âme aux vicissitudes, et vous ne m’avez point resserré entre les mains de mes ennemis 2 ». Quelles sont ces vicissitudes dont nous voulons que notre âme soit délivrée? qui pourra les énumérer? qui en dira l’étendue ? qui surtout nous dira combien elles sont à fuir, à éviter ? Une première peine, et peine cruelle parmi les hommes, c’est de ne point connaître le coeur du prochain, de soupçonner presque toujours les sentiments d’un ami fidèle, et d’avoir presque toujours bonne opinion d’un ami infidèle. Déplorable nécessité ! Que fais-tu pour voir dans les coeurs? de quel regard les verras-tu, homme faible et misérable ? Que fais-tu pour voir aujourd’hui le coeur de ton frère? Tu n’as rien à faire. Mais une misère plus déplorable encore, c’est que tu ne sois pas ce que ton coeur sera demain. Que dirai-je des autres misères de notre nature? Il nous faut mourir, et nul ne veut mourir. Nul ne veut ce qui doit lui arriver de gré ou de force. Déplorable condition, de rejeter ce que l’on ne saurait éviter. Car si nous le pouvions, nous ne consentirions jamais à mourir: nous souhaiterions de devenir comme les anges, mais par un certain changement, et non en passant par la mort, comme l’a dit l’Apôtre : « Dieu nous donnera une autre maison, Une maison qui ne sera point faite par la main des hommes, une maison éternelle dans le ciel. C’est pourquoi

 

1. Isa. XI, 6. — 2. Ps. XXX, 8.

 

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nous gémissons, désirant être revêtus de la gloire de cette maison céleste comme d’un second vêtement. Si toutefois nous sommes trouvés vêtus, et non pas nus. Pendant que nous sommes dans ce corps comme dans une tente, nous gémissons sous sa pesanteur, parce que nous désirons, non pas d’être dépouillés, mais d’être comme revêtus par dessus; en sorte que ce qu’il y a de mortel, soit absorbé par la vie  1». Nous voulons arriver au royaume de Dieu, mais non par le chemin de la mort; et toutefois la nécessité vient nous dire : Tu en viendras là. Tu ne veux point en venir là, ô homme fragile, et c’est par là que Dieu est venu jusqu’à toi. Quelle dure nécessité aussi, de vaincre nos désirs vieillis, nos habitudes invétérées ! Vaincre une habitude, c’est un douloureux combat, tu le sais. Tu vois bien que tes actes sont mauvais, sont détestables, malheureux, et néanmoins tu t’obstines: ce que tu as fait hier, tu le feras demain. Si mon langage te déplaît à ce point, combien ta propre pensée doit te peser ! Et néanmoins tu retomberas encore. D’où vient cet entraînement? Qui peut l’assujettir jusque-là? Y a-t-il dans tes membres une loi contraire à la loi de ton esprit? crie alors : « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Et alors s’accomplira en toi ce que je disais tout à l’heure : « Pour moi j’ai mis mon espoir dans le Seigneur : je tressaillirai et je triompherai dans votre miséricorde, parce que vous avez jeté les yeux sur mon humiliation, et arraché mon âme aux  assujettissements de cette vie ». D’où vient que ton âme a été dégagée de ces assujettissements, sinon parce que Dieu a jeté un regard sur ton humilité? Si tu ne te fusses humilié, il ne t’aurait point exaucé en dégageant ton âme des sujétions de la vie. Il s’humiliait, celui qui disait: « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? » Mais ils ne s’humiliaient point, ceux qui, « méconnaissant la justice de Dieu, et voulant établir leur propre justice, ne se sont point soumis à celle de Dieu 3 ».

 

1. II Cor. V, l-4. — 2. Rom. VII, 23.— 3. Id. X, 3.

 

 

14. « Vous ne m’avez point resserré entre les mains de mon ennemi » : non point de ton voisin ni de ton copartageant, ni de ce compagnon d’armes que tu as blessé, ni de quelqu’un de ta propre ville que tu as peut-être offensé par tes injures. Nous nous sommes mis dans l’obligation de prier pour tous ceux-là. Mais nous avons un autre ennemi qui est le diable, l’antique serpent. Tous, nous échapperons à sa puissance par la mort, si notre mort est sainte. Quiconque meurt dans le péché, est jeté par cette mort funeste entre les mains du diable, pour être avec lui condamné à un supplice sans fin. C’est donc le Seigneur notre Dieu qui nous arrache aux étreintes de l’ennemi; et cet ennemi veut nous prendre par le moyen de nos convoitises. Or, nos convoitises, quand elles grandissent au point de nous assujettir, elles s’appellent des nécessités. Donc, une fois que le Seigneur aura délivré notre âme de ces nécessités, quelle prise aura le démon sur nous, pour nous assujettir à sa puissance?

15. «Vous avez affermi mes pas dans la voie spacieuse 2 ». Assurément la voie est étroite 3; étroite pour l’âme servile, mais large pour l’amour ; l’amour élargit ce qui est trop resserré. « Vous avez affermi mes pas», dit-il, «dans la voie spacieuse », de peur que mes pieds, trop à l’étroit, ne vinssent à s’embarrasser, et par cet embarras causer ma chute. Qu’est-ce à dire : « Vous avez mis mes pieds dans un lieu spacieux? » Vous m’avez rendu faciles ces oeuvres de justice , autrefois si pénibles: tel est le sens de cette parole: «Vous avez mis mes pieds dans un lieu spacieux ».

16. « Ayez pitié de moi, mon Dieu, parce que je suis dans l’affliction; votre colère jeté le trouble dans mes yeux, dans mon âme et dans mes entrailles; ma vie a défailli dans la souffrance, et mes années dans les gémissement 4 ». Que cela suffise à votre charité, mes frères; une autre fois, avec le secours de Dieu, nous achèverons le reste de notre dette, afin de terminer le psaume avant notre départ.

 

1. Ps. XXX, 9.—  2. Ibid.—  3. Matt. VII, 14.— 4. Ps. XXX, 10,11.

 

 

 

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.

DEUXIÈME SERMON. — CONTRE LES DONATISTES.

 

Ce sermon, qui embrasse le second tiers du psaume, a pour objet les douleurs et les gémissements de l’Eglise à cause des mauvais chrétiens et des Donatistes.

 

 

1. Reportons, mes frères, notre attention sur la suite du psaume, et considérons-nous dans la personne du Prophète. Car si nous comprenons que nous sommes dans un temps d’affliction, nous aurons de la joie, au jour de la récompense. Je vous ai fait remarquer, mes frères, en exposant les premiers versets de notre psaume, que c’est Jésus-Christ qui parle; je ne vous ai point déguisé que le Christ ici se doit dire du chef et des membres; et il me semble que les témoignages des Ecritures que j’ai cités, établissaient, avec la dernière évidence et de manière à n’en pas laisser douter, que le Christ s’entend de la tête et du corps, de l’Epoux et de l’Epouse, du Fils de Dieu et de l’Eglise, du Fils de Dieu fait homme pour nous, afin d’élever les fils des hommes à la qualité de fils de Dieu; afin que, par un sacrement ineffable, ils fussent deux dans une même chair, comme ils sont deux dans une même voix chez les Prophètes. Le psalmiste a donc remercié Dieu par ces paroles: « Vous avez regardé favorablement ma bassesse; vous avez arraché mon âme à ses sujétions, vous ne m’avez point resserré entre les mains de mon ennemi, et vous avez mis mes pieds au large (Ps. XXX, 8, 9.) ». Telles sont les actions de grâces de l’homme échappé à la tribulation, de tous les membres du Christ échappés à la douleur et aux embûches. « Ayez pitié de moi, Seigneur », s’écrie-t-il de nouveau, « parce que je suis opprimé ». S’il est opprimé, il est à l’étroit; comment disait-il alors : « Vous avez mis mes pieds au large? » Comment ses pieds sont-ils au large, s’il est encore dans l’oppression? A moins peut-être qu’il n’y ait qu’une seule voix, comme il n’y a qu’un seul corps qui parle; mais que plusieurs membres soient au large et d’autres à l’étroit, c’est-à-dire que plusieurs trouveraient faciles les oeuvres de justice, tandis que d’autres gémiraient dans l’angoisse? Car si les membres n’étaient point dans des situations différentes, l’Apôtre ne dirait point: « Si un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui; et si un membre reçoit de l’honneur, tous les autres s’en réjouissent avec lui 1 ». Quelques églises, par exemple, ont la paix, d’autres sont dans la tribulation; chez celles qui sont en paix, les pieds sont au large, tandis qu’ils sont à l’étroit chez celles qui sont dans l’angoisse : mais la douleur des uns afflige ceux qui sont en paix, et la paix des autres console ceux qui souffrent. Il y a donc dans lu corps une telle unité, que tout schisme en est banni, et le schisme n’est que le fruit de la dissension. La charité forme le lien, le lien resserre l’unité, l’unité conserve la charité, la charité arrive aux splendeurs éternelles. Que le corps donc s’écrie au nom de quelques membres : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis dans l’angoisse, votre colère a jeté le trouble dans mes yeux, dans mon âme et dans mes entrailles 2 ».

2. Cherchons alors d’où vient cette tribulation, puisque, tout à l’heure, l’interlocuteur paraissait s’applaudir de sa délivrance, ainsi que de la justice dont Dieu avait généreusement enrichi son âme, et du large espace que la charité avait tracé à ses pieds. D’où vient donc cette affliction, sinon peut-être de cette parole qu’a dite le Seigneur: « Et comme abondera l’iniquité, la charité de plusieurs se refroidira 3 ». Car, après que le Seigneur eut recommandé le petit nombre des saints, il fit jeter le filet à la mer, et l’Eglise prit de l’accroissement, d’innombrables poissons furent saisis, selon cette prédiction : « J’ai publié ces merveilles, je les ai prêchées, et les

 

1. II Cor. XII, 26. — 2. Ps. XXX, 10. — 3. Matt. XXIV, 12.

 

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auditeurs se sont multipliés à l’infini 1? » Aussi les barques ont-elles failli être submergées, les filets rompus, comme il est dit de la première pêche du Seigneur avant la passion 2. Telle est donc la foule qui se presse dans nos églises, aux fêtes de Pâques, et que leurs murailles trop étroites peuvent à peine contenir. Comment cette multitude n’affligerait-elle point celui qui voit dans les spectacles, dans les amphithéâtres, les mêmes hommes qui remplissaient naguère nos églises? Quand il voit dans les infamies, ceux qui tout à l’heure chantaient les louanges de Dieu? Quand il entend le blasphème dans ces bouches qui répondaient: Amen? Toutefois qu’il persévère, qu’il s’obstine, qu’il ne s’affaiblisse pas au milieu de cette foule innombrable des méchants, puisque le bon grain ne perd rien au milieu des pailles, jusqu’à ce qu’il soit vanné et mis au grenier, c’est là qu’il sera au milieu des saints, à l’abri de toute poussière qui pourrait le troubler. Qu’il persévère, car le Seigneur lui-même, après avoir dit que « le grand nombre d’iniquités fera refroidir la charité de beaucoup », veut empêcher que cette foule d’iniquités ne fasse chanceler nos pas et ne cause notre chute, et pour maintenir les fidèles, pour les consoler, pour les encourager, il ajoute ces paroles : «Celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 3 ».

3. Considérons que telle est l’affliction de l’interlocuteur du psaume. Cette affliction devrait lui arracher des plaintes, puisque toute affliction porte à la tristesse, et néanmoins dans sa douleur il se dit en colère, et il s’écrie: « Ayez pitié de moi, car la colère a troublé mes yeux ». Pourquoi cette colère, si vous êtes dans l’affliction ? Il s’irrite contre les péchés des autres. Qui ne serait transporté de colère en voyant des hommes qui confessent de bouche le Seigneur, et qui le renient par leurs moeurs? Qui ne s’irriterait, en voyant des hommes renoncer au monde en parole et non en réalité? Qui verrait froidement les frères dresser des embûches à leurs frères, et devenir parjures dans ce baiser qu’ils se donnent en recevant les sacrements? Et qui dirait tous ces sujets de colère pour le corps du Christ qui vit intérieurement de son esprit, et qui gémit comme le bon grain mêlé avec la paille? A peine sont-ils visibles ceux

 

1. Ps. XXXIX, 6.— 2. Luc, V, 6 — 3. Matt. XXIX, 13.

 

 

qui gémissent de la sorte, qui entrent dans ces colères; comme on voit à peine le grain quand on le foule dans l’aire. Quiconque ne saurait point le nombre d’épis jetés dans l’aire pourrait croire qu’il n’y a que de la paille; mais sous ce monceau que l’on croirait être entièrement de la paille, le vanneur découvrira beaucoup de bon grain. C’est donc dans ces fidèles qui gémissent en secret, que s’irrite celui qui a dit ailleurs : « Le zèle de votre maison me dévore 1». Et dans un autre endroit, à la vue du grand nombre des méchants, il s’écrie: « La défaillance m’a saisi « à la vue de tous ceux qui abandonnent votre loi 2 », et plus loin encore : « J’ai vu les prévaricateurs et j’ai séché dans l’angoisse 3 ».

4. Toutefois il est à craindre que cette colère n’arrive jusqu’à la haine ; car une colère n’est point encore la haine. On se fâche contre un fils, on ne le hait point pour cela: tu conserves l’héritage à celui qui tremble de-vaut ton irritation; et ta colère même n’a d’autre but que de prévenir sa ruine qu’amèneraient ses dérèglements. La colère n’est donc pas encore la haine, et souvent nous sommes loin de haïr l’homme contre lequel nous sommes en colère. Mais que cette colère dure quelque peu dans notre âme, qu’elle n’en soit pas bannie promptement, elle grandit et se tourne en haine. C’est pour nous engager à étouffer toute colère avant qu’elle arrive à la haine, que l’Ecriture nous avertit « de ne point laisser coucher le soleil sur, notre colère 4 ». On rencontre parfois un chrétien qui a de la haine, et qui reprend chez un autre un acte de colère ; il fait un crime à un autre de sa colère, et lui-même nourrit de la haine; il a une poutre dans son oeil, et il blâme son frère d’avoir une paille dans le sien 5. Cette paille néanmoins, ce petit rejeton, deviendra une poutre, s’il n’est arraché promptement. Le psalmiste ne dit donc point: Mon oeil s’est fermé de colère, mais « s’est « troublé ». L’extinction serait l’effet de la haine et non de la colère. Voyez que la haine éteindrait complètement son oeil « Celui-là », dit saint Jean, « qui hait son frère est encore dans les ténèbres 6 ». Donc l’oeil est d’abord troublé par la colère avant d’arriver aux ténèbres; mais veillons à ce que la colère

 

1. Ps. LXVIII, 10.— 2. Id. CXVIII, 53.— 3. Id. 158.— 4. Eph. IV, 28. —     5. Matt. VII, 3. — 6.  I Jean, II, 11.

 

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ne dégénère point en haine, et que notre oeil ne s’éteigne point. « La colère a jeté le trouble dans mes yeux », dit le psalmiste, « et dans mon âme et dans mes entrailles », c’est-à-dire, a troublé tout ce qui est au dedans de moi, car les entrailles désignent l’intérieur. Il est quelquefois permis de s’irriter contre les méchants, les pervers, les violateurs de la loi, les gens de mauvaise vie, mais il n’est point permis de crier. Or, cette colère qui ne doit pas éclater en cris, est chez nous un trouble intérieur. Le mal est parfois si grand, qu’on ne peut même le reprendre.

5. «Ma vie a langui dans la douleur, et mes années dans les gémissements 1 » . « Ma vie », dit le Prophète, « est une douloureuse défaillance ». Saint Paul a dit aussi : « Nous vivons maintenant, si vous demeurez fermes dans le Seigneur 2 ». Tous ceux qui ont trouvé la perfection dans 1’Evangile et dans la grâce, ne vivent plus que pour les autres. Car il n’y a plus pour eux-mêmes nécessité de vivre ici-bas. Mais comme les autres ont besoin de leurs services, alors s’accomplit en eux ce mot de l’Apôtre: « J’ai le vif désir d’être dégagé des liens du corps, et d’être avec Jésus-Christ, ce qui est sans comparaison le meilleur; mais il est plus avantageux pour vous que je demeure en cette vie 3». Donc, pour l’homme qui voit que ses services, ses travaux, sa prédication demeurent sans fruit chez les autres, sa vie languit dans l’indigence. Funeste indigence! faim déplorable! Car ceux que notas f gagnons à Dieu, sont pour l’Eglise une nourriture. Que dis-je, une nourriture? Oui, elle la fait passer par son corps, de même que toute nourriture en nous passe par notre corps. Telle est l’oeuvre de I’Eglise par les saints; elle a faim de ceux qu’elle veut gagner, et quand elle a pu les gagner, elle s’en fait une sorte de nourriture. C’est l’Eglise que figurait saint Pierre, quand il vit descendre du ciel un vaste linceul contenant toutes sortes d’animaux, des quadrupèdes, des reptiles, des oiseaux, lesquels, à leur tour, figuraient toutes les nations. Le Seigneur nous montrait que l’Eglise devait absorber tous les peuples de la terre, et les changer en son corps; aussi dit-il à Pierre: « Tue, et mange 4 ». Tue et mange, ô sainte Eglise, ô Pierre, puisque sur cette pierre je bâtirai mon Eglise 5. Tue d’abord,

 

1. Ps. XXX, 11.— 2. I Thes,. III, 8.— 3. Philipp. I, 23, 24.— 4. Act. 2, 13. — 5. Matt. XVI, 18.

 

mange ensuite; tue ce qu’ils sont, et fais-les ce que tu es. Quand on prêche l‘Evangile, et que le prédicateur voit que les hommes n’en tirent aucun avantage, pourquoi ne s’écrie-t-il pas : « Ma vie s’affaisse dans la douleur, et mes années dans les gémissements. Ma vigueur s’affaiblit dans l’indigence , et le  trouble est dans mes  os 1? » Les années que nous passons ici-bas s’écoulent dans les gémissements. Pourquoi? « Parce que l’iniquité  abonde, et que la charité de plusieurs se refroidit 2 ». Ce sont des gémissements et non de hauts cris. Quand 1’Eglise voit la foule courir à sa perte, elle dévore ses propres plaintes, et dit à Dieu : « Du moins mes gémissements ne sont point secrets pour vous 3 ». Cette parole d’un autre psaume, et qui s’accorde bien avec celui-ci, veut dire: mes gémissements peuvent être cachés pour les hommes, et jamais pour vous ils ne sont en oubli. « Ma force languit dans l’indigence, et le trouble est dans mes os ». Nous avons déjà fait connaître cette indigence. Par ossements, on entend les hommes forts de l’Eglise; ceux qui ne craignent point les persécutions, s’émeuvent quelquefois des iniquités de leurs frères.

6. « Je suis plus en opprobre que tous mes ennemis, c’est un excès pour mes voisins, un effroi pour ceux qui me connaissent ». Quels sont les ennemis de 1’Eglise? Les païens et les Juifs? La vie d’un mauvais chrétien est pire que leur vie. Voulez-vous comprendre comment elle est plus dépravée? Le prophète Ezéchiel compare ces ennemis à des sarments inutiles 4. Supposez que les païens sont les arbres d’une forêt qui est en dehors de l’Eglise, on peut encore en tirer quelque partie, comme un ouvrier trouve un morceau qui lui convient dans des bois ouvrables; s’il y trouve des noeuds, des courbures, de l’écorce, il tranche, il scie, il aplanit, afin de l’approprier à l’usage des hommes. Mais le bois de sarment ne donne aucun fruit, et s’il est retranché de la vigne, l’ouvrier n’en peut rien faire, il n’est bon qu’à être jeté au feu. Ecoutez bien, mes frères; partout on préfère au bois des forêts le sarment qui tient à la vigne, car alors il donne du fruit; mais quand la serpe du vigneron l’a séparé de la vigne, on lui préfère le bois des forêts, dont l’ouvrier

 

1. Ps. XXX, 11. — 2. Matt. XXIV, 12. — 3. Ps. XXXVII, 10. — 4. Ezéch. XV, 2.

 

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peut tirer parti, tandis que le bois de sarment n’est recherché que par celui qui fait du feu. A la vue donc de cette grande foule qui mène dans l’Eglise une vie désordonnée le Prophète s’écrie : « Mon opprobre est bien supérieur à celui de mes ennemis ». Ils vivent plus mal en participant à mes sacrements, que ceux qui n’y ont pris aucune part. Pourquoi ne pas le dire franchement en latin, quand nous expliquons un psaume? Et si nous sommes plus réservés en

d’autres temps, du moins que la nécessité d’exposer ce que nous traitons, nous donne la liberté de réprimer les désordres. « Plus que tous mes ennemis, je suis dans l’opprobre ». C’est de ceux-là que saint Pierre a dit: « Leur dernier état devient pire que le premier; il eût mieux valu pour eux qu’ils ne connussent point la voie de la justice, que de retourner en arrière, après l’avoir connue, et d’abandonner la loi sainte qui leur avait été donnée ». Mais dire « qu’il eût été meilleur pour eux de ne point connaître la voie de la justice », n’est-ce point juger que nos ennemis, placés hors de I’Eglise, sont dans une position meilleure que les chrétiens qui vivent dans le désordre, surchargeant ainsi et suffoquant l’Eglise? « Il eût mieux valu », dit cet apôtre, « ne pas connaître la voie de la justice, que de retourner en arrière après l’avoir connue, et d’abandonner la loi sainte qui leur a été donnée 1 ». Voyez ensuite quelle horrible comparaison il fait à leur sujet : « Il leur est arrivé ce que dit un proverbe bien vrai : Le chien est retourné à son vomissement 2 ». Et puisque tant de chrétiens semblables encombrent nos églises, le petit nombre des bons qui s’y trouvent, ou plutôt l’Eglise par la voix de ce petit nombre, n’a-t-elle pas raison de s’écrier: « Plus que tous mes ennemis je suis un objet d’opprobre; c’est le comble pour mes voisins; c’est un effroi pour ceux qui me connaissent? » Je suis au comble de l’opprobre aux yeux de tues voisins, c’est-à-dire, ceux qui s’approchaient de moi pour embrasser la foi, ou ceux qui étaient le plus près de moi, ont cédé à la répulsion en voyant la vie désordonnée des mauvais et des faux chrétiens. Combien d’hommes, voyez-vous, mes frères, qui voudraient être chrétiens, et qui reculent devant les moeurs dépravées des mauvais chrétiens!

 

1.  II Pierre, II, 20, 21. — 2. Id. 22.

 

Ce sont là nos voisins qui s’approchaient de nous, et qui ont reculé devant l’excès de nos opprobres.

7. « Ceux qui me connaissent en sont dans l’effroi ». Pourquoi tant craindre? « Ceux qui me connaissent», dit le psalmiste, « sont dans l’effroi ». Qu’y a-t-il de si effrayant pour un homme, de voir dans le désordre une si grande foule, de trouver dans la dépravation ceux dont il avait les meilleures espérances? Il craint alors que tous ceux qu’il a crus bons ne leur soient semblables, et presque toute âme honnête alors devient suspecte. Quel homme! dit-on. Comment descend-il si bas? Comment le surprend-on dans ces infamies, dans ces actes hideux, dans ces actions détestables? Tous les chrétiens, pensez-vous, ne lui ressemblent-ils point? Tel est le sens de cette parole : « Ceux qui me connaissent sont dans l’effroi», ceux mêmes qui nous connaissent le plus, sont dans la défiance envers nous. Et si tu n’es soutenu par ta propre conscience, supposé que tu en aies une, tu croiras que nul autre ne te ressemble. Toutefois un homme se soutient par la conscience qu’il a de lui-même, et dans sa vie régulière, il se dit : O toi, qui trembles que tous les autres ne soient mauvais, l’es-tu donc toi-même? Non, répond la conscience. Mais, si tu ne l’es pas, es-tu le seul pour en être à ce point? Prends garde que l’orgueil chez toi ne dépasse leur dépravation. Loin de toi de te croire seul. Eue aussi, accablé d’ennui en voyant la foule innombrable des impies, s’écriait : « Ils ont égorgé vos prophètes, et détruit vos autels; voilà que je suis seul, et ils me cherchent pour me faire mourir ». Mais que lui répondit le Seigneur? « Je me suis réservé sept mille hommes, qui n’ont pas fléchi les genoux devant Baal 1 ». Donc, mes frères, le remède à tous ces scandales, est que vous ne pensiez jamais mal de vos frères. Soyez humblement ce que vous voulez qu’ils soient, et- vous ne penserez point qu’ils puissent être ce que vous-mêmes n’êtes point. Et néanmoins ceux qui nous connaissent, ceux mêmes qui nous ont mis à l’épreuve, doivent rester dans la crainte.

8. « Ceux qui me voyaient fuyaient loin de moi 2 ». Ceux qui ne m’ont point connu, sont dignes de pardon, même en s’éloignant de moi; mais ceux-là mêmes qui m’ont vu

 

1. III        Rois, XIX, 10; Rom. XI, 3. — 2. Ps. XXX, 12.

 

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s’éloignent de moi. Si donc ceux qui m’avaient vu, prenaient la fuite au dehors, et loin de moi (quoique, à proprement parler, ils ne fuyaient pas au dehors, puisque jamais ils n’étaient entrés à l’intérieur, car s ils fussent entres a l’intérieur, ils m’eussent connu; c’est-à-dire ils eussent connu le corps du Christ, les membres du Christ, l’unité du Christ); si, dis-je, ils s’enfuient au dehors, voilà ce qu’il ya de plus déplorable, d’insupportable même, que cette foule qui m’a vu s’enfuie loin de moi; c’est-à-dire qu’après avoir connu ce qu’est l’Eglise, ils s’en aillent dehors former contre cette Eglise des schismes et des hérésies. Aujourd’hui, par exemple, tu vois un homme, qui est né chez les Donatistes, il ne sait où est l’Eglise; il demeure dans la religion où il est né, tu ne pourras lui arracher cette foi qu’il a sucée avec le lait de sa nourrice. Mais donnez-moi un homme, oui un homme qui feuillette l’Ecriture, qui la lit, qui la prêche. Est-il possible qu’il n’y trouve point ces paroles «Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage, et ton domaine s’étendra jusqu’aux confins de la terre «? » N’y verra-t-il point: « Tous les confins de la terre seront ébranlés et se tourneront vers le Seigneur, et tous les peuples de l’univers se prosterneront devant lui 2 ? ». Si donc tu trouves ici l’unité de l’univers entier, pourquoi chercher au dehors, afin de t’aveugler toi-même, et de jeter les autres dans ton aveuglement? «Ceux qui me voyaient », c’est-à-dire ceux qui connaissaient ce qu’est l’Eglise, qui l’envisageaient dans les Ecritures, « ont pris la fuite au dehors et loin de moi ». Pensez-vous, mes frères, que tous les hérésiarques, dans les différentes parties du monde, n’aient point vu dans les divines Ecritures, que l’Eglise n’est annoncée que comme la société qui doit embrasser l’univers entier? Je vous le dis en vérité, mes frères : assurément nous sommes tous chrétiens, ou du moins tous nous portons le nom de chrétiens, tous nous sommes marqués au sceau du Christ; les Prophètes ont parlé du Christ plus obscurément que de l’Eglise; et si je ne me trompe, c’est que l’Esprit de Dieu leur montrait dans l’avenir, que les hommes formeraient des sectes à l’encontre de l’Eglise, soulèveraient contre elle de fortes discussions, et accepteraient plus facilement le Christ. C’est pour

 

1. Ps. II, 8. —  2. Id. XXI, 28.

 

 

quoi le point qui devait être le plus contesté, a été annoncé, précisé avec plus de clarté, plus d’évidence, afin que cette évidence devînt un témoignage contre ceux qui ont lu ces prophéties, et néanmoins sont sortis de l’Eglise.

9. Je n’en veux citer qu’un seul exemple. Abraham, qui est notre père, non parce que nous sommes sortis de lui, mais parce que nous imitons sa foi, était juste et agréable à Dieu ; sa foi lui obtint dans sa vieillesse un fils nommé Isaac, et que Dieu lui avait promis de Sara son épouse 1. Dieu lui commanda de lui immoler ce même fils; et alors sans hésiter, sans délibérer, sans mettre en question l’ordre du Seigneur, sans regarder comme mauvais l’ordre qu’a pu intimer Celui qui est la bonté même, Abraham conduisit son fils pour le sacrifier, lui mit le bois sur les épaules, et étant arrivé à l’endroit marqué, il leva la main pour le frapper: à la voix du Seigneur, il abaissa cette main levée par son ordre 2. Pour obéir, il allait frapper, et pour obéir il s’abstint ; toujours il obéit, jamais il n’est timide. Toutefois, afin que le sacrifice fût achevé, et qu’on ne s’éloignât point sans effusion de sang, il se trouva là un bélier dont les cornes étaient embarrassées dans un buisson; Abraham l’immola et le sacrifice fut achevé. Examinez cette histoire : c’est une figure symbolique de Jésus-Christ. Mais enfin, faisons jaillir la lumière par la discussion, soulevons les voiles afin de voir ce qu’ils cachent. Isaac, ce fils unique et bien-aimé, figurait le Fils de Dieu ; il porte le bois comme le Christ porta sa croix 3; enfin ce bélier désignait encore Jésus-Christ. Qu’est-ce en effet qu’être attaché par les cornes, sinon être attaché au bois de la croix ? C’était là une figuré de Jésus-Christ. Mais il fallait aussitôt prédire l’Eglise, et après avoir annoncé la tête, annoncer le corps; l’Esprit-Saint, l’Esprit de Dieu veut à l’instant prédire l’Eglise à Abraham, et rejette les figures. C’était en figure qu’il annonçait le Christ et c’est ouvertement qu’il prédit l’Eglise ; voici ce qu’il dit à Abraham : « Parce que tu as obéi  à ma voix, et que tu n’as pas épargné ton fils unique à cause de moi, je te bénirai, je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel, et comme le sable des mers, et toutes les nations de la

 

1. Gen. XXI, 2. —  2. Id. XX, 3. —  3. Jean, XIX, 17.

 

terre seront bénies en celui qui sortira de toi  1» . Presque partout le Christ est prédit par les prophètes, sous les voiles du symbole, tandis que l’Eglise l’est directement : afin que ceux-là puissent la voir qui doivent se déclarer contre elle, et que s’accomplisse cri eux cette iniquité prédite par le psalmiste « Ceux qui me voyaient s’enfuyaient au dehors et loin de moi ». Ils sont sortis du milieu de nous, dit saint Jean, à propos de ces apostats, mais ils n’étaient pas de nous 2.

10. « J’ai été mis en oubli, comme un mort effacé du cœur 3 ». On m’oublie, je suis tombé dans l’oubli, ceux qui m’ont vu m’ont oublié, comme si j’étais mort dans leur coeur. Je suis oublié comme le mort effacé du coeur ; je suis tomme un vase inutile4 ». Pourquoi est-il comme le vase inutile? Il se fatiguait, et ne servait à personne : il s’est alors considéré comme un vase, et comme il ne servait à personne, il s’appelle un vase inutile.

11. « J’ai entendu le blâme de ceux qui m’environnaient 5 ». Ils sont nombreux ceux qui demeurent autour de moi pour m’assaillir de leurs blâmes. Quelles imprécations ne font-ils point contre les mauvais chrétiens, imprécations qui retombent sur les chrétiens en général : « Celui qui jette sur nous le reproche ou le blâme, s’en vient-il dire : Voyez ce que font ceux des chrétiens qui sont mauvais? Non, mais bien sans aucune distinction : Voilà ce que font les chrétiens. Tel est cependant le langage de ceux qui m’environnent, c’est-à-dire qui tournent autour de moi sans entrer. Pourquoi tourner ainsi et n’entrer point? C’est qu’ils aiment le cercle du temps. Ils n’entrent pas dans la vérité parce qu’ils n’aiment pas l’éternité; attachés qu’ils sont aux choses temporelles, et comme liés à la roue ; c’est d’eux que le Prophète a dit ailleurs: «Faites-leur des princes mobiles comme la roue 6 » ; et encore: « Les impies tournent comme dans un cercle7 ». Dans leurs complots contre moi, « ils délibéraient des moyens de me ravir mon âme  ». Que signifie : « Ils délibéraient sur les moyens de me ravir mon âme? » C’est-à-dire sur les moyens de m’amener à leur dépravation. Pour ceux qui maudissent l’Eglise, sans entrer dans son giron, c’est peu de n’y entrer

 

1. Gen. XXI, 16 -18. — 2. I Jean, II, 19. — 3. Ps. XXX, 13. — 4. Ibid.— 5. Id. 14 — 6. Id. LXXXII, 14. —  7. Id. XI, 9.

 

point, ils veulent encore nous en faire sortir au moyen de leurs calomnies. Mais s’ils te font sortir de l’Eglise, ils se sont emparés de ton âme, ils ont surpris ton assentiment; alors tu es autour de l’Eglise, et non plus en elle.

12. Pour moi, au milieu de tant d’opprobres, de tant de scandales, de tant de maux et de tant de piéges, ne trouvant au dehors que l’injustice, au dedans que désordres, cherchant de toutes parts des. hommes que je pusse imiter, sans néanmoins en trouver, qu’ai-je fait? à quel parti me suis-je arrêté? « J’ai mis en vous mon espoir, ô mon Dieu 1 ». Rien de plus avantageux, ni de plus sûr. Tu voulais prendre je ne sais qui pour modèle, et tu ne l’as point trouvé bon; ne pense plus à l’imiter. Tu en as cherché un second, et je ne sais quoi te déplaît en lui ; tu en cherches lin troisième qui ne te plaît pas davantage ; faut-il que tu périsses, parce que ni l’un ni l’autre ne te plaisent? Cesse d’espérer dans un homme, car « maudit celui qui a mis dans un homme son espoir 2 ». Vouloir t’appuyer sur un homme, l’imiter, en dépendre, c’est ne vouloir que du lait pour nourriture ; c’est ressembler à des enfants qui veulent toujours la mamelle, alors même qu’il n’est plus convenable. Prendre du lait, vouloir que la nourriture ne nous arrive que par le canal de la chair, c’est là vouloir vivre par un homme. Sois donc en état de manger à table, de prendre cette nourriture qu’il prend, ou que peut-être il

n’a jamais prise. Il est peut-être utile pour toi de n’avoir trouvé qu’un mauvais homme dans celui que tu croyais homme de bien, de n’avoir sucé dans cette mamelle que tu cherchais comme celle de ta mère, qu’une amertume qui t’en a repoussé, afin que cette déception te fît chercher une plus solide nourriture. C’est ce que font tous les jours les nourrices pour les enfants difficiles à sevrer ; elles mettent sur leurs mamelles quelque chose d’amer, afin que ces enfants, repoussés par le dégoût, quittent la mamelle et recherchent la table. Disons donc : « C’est « en vous, Seigneur, que j’ai mis mon espoir; « j’ai dit : Vous êtes mon Dieu u. C’est vous, qui êtes mon Dieu ; arrière Donat! arrière Cécilien, ni l’un ni l’autre n’est mon Dieu, Ce n’est pas au nom d’un homme que je vis,

 

1. Ps. XXX, 14. — 2. Jérém. XVII, 5.

 

 

c’est au nom de Jésus-Christ que je m’attache. Ecoute ce que dit saint Paul: « Est-ce que c’est Paul qui a été crucifié pour vous, ou bien est-ce au nom de Paul que vous êtes baptisés 1 ? » Je périrais si j’étais du parti de Paul, comment ne pas périr si je suis du parti de Donat ! Arrière donc les noms des hommes, les crimes des hommes, les rêveries des hommes ! « C’est en vous, Seigneur, que j’ai mis mon espoir; j’ai dit : C’est vous qui êtes mon Dieu. Ce n’est point un homme, quel qu’il soit; c’est vous qui êtes mon Dieu. L’un avance, l’autre meurt; pour Dieu, il n’y a ni mort ni progrès; il n’y a nul progrès puisqu’il est parfait, comme nulle mort puisqu’il est éternel. « J’ai dit au Seigneur : C’est vous qui êtes mon Dieu ».

13. « Mon sort est entre vos mains 2 ». Non pas entre les mains des hommes, mais entre vos mains. Quel est mon sort? Pourquoi l’appeler sort? Le nom de sort ne doit point vous  faire croire à des sortilèges. Le sort n’a rien de mauvais, mais dans le doute il indique aux hommes la volonté de Dieu. Les Apôtres eux-mêmes jetèrent le sort pour choisir un successeur à ce Judas qui périt après avoir trahi le Sauveur, ainsi qu’il était écrit de lui : « Il s’en est allé à sa place » : le suffrage des hommes en avait choisi deux, et l’un de ces deux fut choisi par le jugement de Dieu. Car il fut consulté pour savoir lequel des deux il voulait pour apôtre, et le sort tomba sur Matthias 3 ». Qu’est-ce donc: « Mon sort est entre vos mains? » Autant que j’en puis juger, il appelle sort, la grâce par laquelle nous sommes sauvés. Pourquoi donner le nom de sort à la grâce de Dieu? Parce que, dans le sort, il n’y a point de choix, mais la volonté de Dieu. Dire en effet: Celui-ci a fait le pacte, cet autre non, c’est considérer les mérites; et quand on pèse lus mérites, il y a un choix, et non plus un sort: et lorsque Dieu ne trouve en nous aucun mérite, il nous, sauve par le sort de sa volonté, c’est-à-dire parce qu’il le veut, et son parce que nous en étions dignes, voilà le sort. C’est avec raison que la tunique du Sauveur, tissue de haut en bas 4, symbole de la charité éternelle, et que les bourreaux ne pouvaient partager, fut tirée au sort; ceux qui l’eurent ainsi sont l’image de ceux qui partagent le sort des saints. « C’est

 

1. Cor. I, 13.— 2. Ps. XXX, 16.— 3. Act. I, 26.— 4. Jean, XIX, 23.

 

 

la grâce qui nous sauve au moyen de la foi, et cela ne vient point de vous (c’est bien là le sort), cela ne vient point de vous, mais c’est un don de Dieu. Ce n’est point là le bénéfice de vos oeuvres » (comme si vous aviez fait des oeuvres capables de vous en rendre dignes), « ce n’est point le bénéfice de vos oeuvres, afin que nul ne s’en glorifie. Nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ dans les bonnes œuvres 1 ». Le sort, en ce sens, est comme une secrète volonté de Dieu. C’est donc un sort à l’égard des hommes, un sort qui émane de la secrète volonté de Dieu, en qui n’habite pas l’injustice 2. Car il ne fait point acception des personnes, mais sa justice cachée est un sort pour vous.

14. Redoublez donc d’attention, mes frères, et voyez comment. l’apôtre saint Pierre vient confirmer cette doctrine. Quand Simon le Magicien, baptisé par Philippe, s’attachait àlui sur la foi des miracles opérés en sa présence 3, les Apôtres vinrent à Samarie, où le magicien lui-même avait embrassé la foi et reçu le baptême. Ils imposèrent les mains sur les fidèles nouvellement baptisés, qui reçurent le Saint-Esprit et se mirent à parler diverses langues. Simon fut saisi d’admiration et d’étonnement à la vue de ce miracle qui faisait descendre le Saint-Esprit sur des hommes auxquels d’autres hommes imposaient les mains : il désira, non point cette grâce, mais cette puissance, non ce qui le saurait délivrer, muais ce qui devait satisfaire sa vanité. Absorbé par ce désir, et le coeur plein d’orgueil, d’une impiété diabolique, d’un amour de grandeur qui méritait d’être abattu, il dit aux Apôtres : « Combien faut-il vous donner d’argent pour que le Saint-Esprit descende sur les hommes à qui j’imposerai les mains? » Cet homme qui ne cherchait que les choses temporelles, qui se tenait seulement autour de l’Eglise, pensait pouvoir à prix d’argent acheter le don de Dieu. Il crut qu’avec de l’argent il se rendrait maître de l’Esprit-Saint, et que les Apôtres seraient cupides, comme il était lui-même orgueilleux et impie. Mais Pierre lui dit: « Que ton argent périsse avec toi, qui as cru que le don de Dieu se peut acquérir à prix d’argent. Tu n’as ni part ni sort dans cette foi »; c’est-à-dire, tu n’appartiens pas à cette grâce que nous avons

 

1. Eph. II, 8-10. — 2. Rom. IX, 14.— 3. Act. VIII, 13 et seqq. — 4. Ibid.

 

(271)

 

 

reçue gratuitement, puisque tu as pensé pouvoir avec de l’argent acheter un don qui est gratuit. Et parce qu’il est gratuit, il prend le nom de sort : « Tu n’as ni part ni sort dans cette croyance ». Je me suis étendu quelque peu, afin que cette expression : « Mon sort est entre vos mains », ne vous inspirât aucune terreur. Quel est ce sort? L’héritage de l’Eglise. Quelles en sont les bornes ? Les bornes du monde. «Je te donnerai les nations en héritage, et ta possession s’étendra jusqu’aux confins de la terre ( Ps. II, 8 ) ». Que l’homme ne vienne donc point m’en promettre je ne sais quelle partie. « Mon sort, ô mon Dieu, est entre vos mains ». Que cela vous suffise aujourd’hui, mes frères; demain, au nom et avec le secours de Dieu, nous vous expliquerons le reste du psaume.

 

 

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.

TROISIÈME SERMON. — ESPOIR DU JUSTE.

 

Nos ennemis à combattre sont le démon et les chrétiens indignes. Repoussons l’un, séparons-nous des autres. Comment sou devons invoquer Dieu. Confusion des pécheurs. Nécessité de confesser hautement Jésus-Christ. Bonheur que Dieu fait goûter à ceux qui espèrent en lui.

 

 

 

1. Il nous reste un peu plus du tiers de ce psaume sur lequel nous avons déjà parlé deux fois, et je vois néanmoins qu’il faut en finir aujourd’hui. C’est pourquoi je prie de me pardonner, si je ne m’arrête point aux endroits qui sont clairs, afin de nous occuper de ceux qui ont besoin d’explication. Dans beaucoup de passages, le sens se présente naturellement à l’esprit, d’autres ont besoin d’être quelque peu éclaircis, d’autres enfin, quoique peu nombreux, exigent beaucoup d’attention pour être compris. Afin donc de mesurer le temps à vos forces et aux nôtres, voyez et reconnaissez avec nous ces passages qui sont clairs, louez-y Dieu: priez si le psaume est une prière, gémissez quand il gémit, tressaillez s’il est dans l’allégresse, espérez s’il espère, et craignez s’il exprime la crainte. Tout ce qui est écrit ici doit nous servir de miroir.

2. « Délivrez-moi des mains de mes ennemis, et de ceux qui me persécutent (Ps. XXX, 16 ) ». Faisons nous-mêmes cette prière, et que chacun de nous la fasse à propos de ses ennemis. Il est bon, et nous devons demander à Dieu qu’il nous délivre des mains de ceux qui nous haïssent. Mais faisons bien la part des ennemis. Il faut prier pour les uns, et prier contre les autres. Nous ne devons avoir aucune haine contre ceux qui nous haïssent, quels qu’ils soient ; si tu hais celui qui te fait souffrir, au lieu d’un méchant, il y en a deux. Aimons donc celui-là même qui nous persécute, afin qu’il demeure seul dans sa malice, Les ennemis contre lesquels il nous faut prier, sont le diable et ses anges, qui nous envient le royaume des cieux, qui ne peuvent souffrir que nous occupions ces places d’où ils sont bannis ; demandons que notre âme soit délivrée de leurs mains. Car les hommes deviennent souvent leurs instruments jusque dans la haine qu’ils ont pour eux. Aussi saint Paul, nous avertissant des précautions que nous devons prendre contre ces ennemis, dit ami chrétiens persécutés, et qui devaient endurer, tantôt les soulèvements, tantôt les fourberies, tantôt la haine des hommes: « Vous n’avez pas à combattre contre la chair et le sang, c’est-à-dire contre les hommes, mais contre  les principautés , contre les puissances, contre les princes de ce monde (Eph. VI, 12 ) ». De quel monde ? Est-ce du ciel et de la terre? A Dieu  (272) ne plaise ! Il n’y a d’autre prince de ce monde que celui qui l’a créé. De quel monde veut donc parler l’Apôtre ? De ceux qui aiment le monde. Aussi a-t-il ajouté comme explication : « Ce que j’appelle monde, ce sont ses ténèbres ». Quelles sont ces ténèbres, sinon les impies et les infidèles? Et en effet, quand ils ont quitté leur état d’infidélité et d’impiété pour devenir pieux et fidèles, l’Apôtre leur parle ainsi : « Vous n’étiez autrefois que ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur: et vous avez à combattre » leur dit-il, «contre les esprits de malice répandus dans les airs, contre le diable et ses anges ». Vous ne voyez pas vos ennemis et vous les surmontez, « Arrachez-moi, Seigneur, aux mains de mes ennemis et de mes persécuteurs ».

3. « Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face, et sauvez-moi dans votre miséricorde 2 ». Nous avons dit hier 3, si toutefois ceux qui ont entendu le discours d’hier s’en souviennent, que les principaux persécuteurs de l’Eglise sont les chrétiens qui refusent de vivre selon la foi. Ils sont l’opprobre de l’Eglise et lui font subir la violence de leur haine : qu’on les reprenne, qu’on les empêche de vivre dans le désordre, qu’on leur donne le moindre avertissement, aussitôt ils trament nue vengeance dans leurs coeurs et cherchent l’occasion d’éclater. C’est au milieu de ces chrétiens que gémit le Prophète, ou plutôt nous gémissons nous-mêmes: car ils sont nombreux, et c’est à peine si, dans cette grande foule, on peut discerner quelques fidèles, amine dans l’aire on voit peu de ce bon prain que le van doit séparer de la paille, afin qu’il remplisse les greniers du Seigneur 4. C’est donc au milieu d’eux qu’il dit en gémissant: « Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face ». On regarde volontiers somme un opprobre que tous les chrétiens, et ceux qui vivent saintement, et ceux qui vivent dans le désordre, portent le même nom, soient tous marqués d’un même sceau, s’approchent tous d’un même autel, soient tous purifiés dans un même baptême, redisent tous la même oraison dominicale et assistent tous à la célébration des mêmes mystères. Quand pourra-t-on connaître ceux qui gémissent et ceux pour qui l’on gémit, si Dieu ne projette

 

1. Eph. V, 8, VI, 12. — 2. Ps. XXX, 17. —  3. Sermon précédent n. 2 et suiv. — 4. Matt. III, 12

 

sur son vrai serviteur le reflet de sa face? Mais que signifie: «Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face? » Faites voir que je vous appartiens; et que le chrétien impie ne puisse dire qu’il vous appartient, car alors le psalmiste aurait dit en vain : « Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d’un peuple impie 1 ». Ces mots : « Séparez ma cause », ont le même sens que: « Projetez sur votre serviteur la lumière de votre face ». Et néanmoins, pour effacer tout orgueil , ou toute volonté de faire valoir sa propre justice, il ajoute ces paroles: « Sauvez-moi dans votre miséricorde » ; c’est-à-dire, non point à cause de ma justice non plus

que de mes mérites, mais « par votre miséricorde»; non que j’en sois digne, mais parce que vous êtes miséricordieux. Ne me traitez point avec la sévérité d’un juge, mais avec

votre bonté inépuisable pour le pardon. « Sauvez-moi dans votre miséricorde ».

4. « Seigneur, je ne serai pas confondu, parce que je vous ai invoqué 2 ». Le Prophète nous donne la grande raison pour laquelle il ne sera point confondu, « c’est qu’il vous a invoqué, ô mon Dieu ». Voulez-vous frustrer dans son espoir celui qui vous implore? Voulez-vous que l’on dise : « Où est «donc ce Dieu, l’objet de son espoir?» Mais quel est l’homme, fût-il impie, qui n’invoque pas le Seigneur? Si donc le Prophète ne pouvait dire d’une manière plus spéciale, et qui n’a rien de commun avec les autres: « Je vous ai invoqué », il n’oserait aucunement exiger de son invocation une telle récompense. Car il entendrait dans sa pensée cette réponse que lui ferait le Seigneur en quelque manière: Pourquoi me demander de n’être point confondu? Pour quelle raison? Parce que tu m’as invoqué? Mais chaque jour les hommes ne me prient-ils point, afin de venir à bout des adultères mêmes qu’ils méditent? Dans leurs invocations, n’osent-ils pas appeler la mort sur ceux dont ils convoitent l’héritage? Chaque jour encore, ne m’invoquent-ils pas pour mener à bonne fin la fraude qu’ils méditent? Pourquoi donc baser la grande récompense que tu exiges sur cette parole : « Que je ne sois pas confondu, puisque je vous ai invoqué?» Ils invoquent à la vérité, répond le Prophète, mais ce n’est pas nous qu’ils invoquent. Tu invoques le Seigneur

 

1. Ps. XLII, 1. — 2. Id. XXX, 18.

 

(273)

 

quand tu l’appelles en toi-même; car l’invoquer, c’est le supplier de venir en toi, et en quelque sorte dans la maison de ton coeur. Mais inviter un tel père de famille, tu n’oserais le faire, si tu ne savais lui préparer une habitation convenable. Que le Seigneur en effet te réponde et te dise : Sur ton appel, me voici, où entrer? Puis-je subir toutes les ordures de ta conscience? Si tu invitais le moindre de mes serviteurs à entrer dans ta maison, n’aurais-tu pas soin d’y mettre d’abord la propreté? Voilà que tu m’appelles dans ton coeur, et ce coeur est plein de rapines. Ce lieu où tu appelles un Dieu est plein de blasphèmes, plein d’adultères, plein de rapines, plein de fraudes, plein de convoitises honteuses, et c’est là que tu me fais entrer! Comment le Prophète a-t-il parlé de ces hommes dans un autre psaume? Ils n’ont point invoqué le Seigneur (Ps. XIII, 5 ; LII, 6 ), dit-il; sans aucun doute, ils l’avaient invoqué, et néanmoins ils ne l’ont pas invoqué. Je réponds en quelques mots à la question qui vient d’être soulevée:

pourquoi un homme exige-t-il une si grande récompense, quand il ne peut alléguer uniquement que le mérite « d’avoir invoqué Dieu », et quand nous voyons tant de méchants l’invoquer aussi, telle est la question qu’il est bon de résoudre. Je dis donc un seul mot à l’avare : Tu invoques le Seigneur? Pourquoi l’invoquer? Pour qu’il m’enrichisse, répond-il. C’est donc le gain que tu invoques et non le Seigneur. Ces richesses tant convoitées ne se peuvent acquérir ni par ton serviteur, ni par l’intermédiaire de ton fermier, ni de ton client, ni de ton ami, ni de tes domestiques, et alors tu as recours au Seigneur, tu fais du Seigneur l’entremetteur de tes profits. C’est trop avilir Dieu. Veux-tu invoquer le Seigneur? Invoque-le gratuitement. Est-ce donc peu pour ton avarice que le Seigneur vienne en toi? Et s’il y vient sans or ni argent, tu ne voudras point de lui? Dans toutes ces créatures de Dieu, qu’est-ce qui pourra te suffire, si lui-même ne te suffit point? C’est donc avec raison que le Prophète a dit: « Que je ne sois pas confondu, puisque je vous ai invoqué ». Invoquez le Seigneur, ô mes frères, si vous ne voulez être confondus. Celui qui tient ce langage redoute une certaine contusion, dont il a parlé au premier verset: « J’ai mis en vous mon espoir, ô mon Dieu, je ne serai point confondu pour l’éternité». Et pour nous bien préciser la confusion qu’il redoute, qu’a-t-il ajouté, après avoir dit: « Que je ne sois point confondu, parce que je vous ai invoqué? Honte aux impies », dit-il, « et qu’ils soient conduits dans les enfers », qu’ils tombent dans cette confusion qui sera éternelle.

5. « Silence aux lèvres menteuses, qui profèrent l’outrage contre le juste avec orgueil et dédain (Ps. XXX, 19 ) ». Ce juste, c’est le Christ. De combien de lèvres débordent contre lui l’outrage avec le dédain de l’orgueil? D’où viennent cet orgueil et ce dédain? C’est qu’en venant dans son humilité, il a paru méprisable ana orgueilleux. Comment voulez-vous que des hommes qui raffolent des honneurs ne méprisent point celui qui s’est soumis à tant d’outrages? Comment ne serait-il pas méprisé par ceux qui font si grand cas de la vie, celui qui a voulu mourir? Comment n’auraient-ils pas du mépris pour un crucifié, ceux qui regardent comme un opprobre la mort de la croix? Comment des riches n’auraient-ils pas du mépris pour ce créateur du monde, qui mène ici-bas une vie pauvre? Tout ce quels hommes recherchent passionnément, Jésus-Christ s’en est abstenu, non par impuissance de le posséder, mais afin que son abstention nous en inspirât le mépris : et c’est pour cet qu’il encourt le mépris de tous ceux qui en raffolent. Tout fidèle qui voudra marcher dans les voies du Christ, et imiter ce qu’on lui enseigne de l’humilité de son divin Maître, sert méprisé dans le Christ, parce qu’il est membre du Christ. Il y a donc mépris pour la tête et pour les membres, et par conséquent pour Jésus-Christ tout entier, parce qu’il y a justice et dans le chef et dans les membres. H tant que Jésus-Christ tout entier soit méprisé par les impies et par les superbes, afin que nus paroles soient accomplies à leur sujet: «Silence aux lèvres menteuses, qui, avec le mépris et le dédain, versent l’iniquité sur le juste ». Quand seront-elles réduites an silence? Ici-bas? Jamais. Chaque jour elles profèrent des cris contre les chrétiens, principalement contre les humbles; chaque jour elles aboient l’outrage et le blasphème : ces langues impies attisent ainsi les douleurs de la soif qui doit les consumer dans l’enfer, où elles désireront la moindre goutte d’eau (274) sans l’obtenir 1. Ce n’est donc pas maintenant que doivent se taire les lèvres des impies. Mais quand ? Quand leurs iniquités s’élèveront contre eux pour les confondre, ainsi qu’il est écrit dans la Sagesse : « Alors les justes se tiendront avec une grande fermeté contre ceux qui les ont tourmentés. Ceux-ci diront n à leur tour: Voilà donc ceux que nous avons couverts d’insultes et d’outrages. Les voilà comptés parmi les enfants de Dieu, et leur partage est avec les saints ! Insensés que nous étions, nous regardions leur vie comme une folie 2». Alors seront réduites au silence les lèvres de ceux qui, avec le mépris de l’orgueil, profèrent l’outrage contre le juste. Aujourd’hui ils vous disent : Où est votre Dieu? Qu’est-ce que vous adorez? Que voyez-vous? Vous croyez et votas souffrez; votre peine, voilà ce qui est certain; mais votre espérance est incertaine. Mais elles se tairont, ces lèvres menteuses, quand nous aurons recueilli ce bien qui est certain, et que nous espérons.

6. Considère alors ce qu’ajoute le Prophète, après avoir imposé silence aux lèvres menteuses qui profèrent avec mépris et dédain l’outrage contre le juste. Celui qui gémit de la sorte a considéré lui-même et ers esprit, de l’oeil intérieur il a vu les biens de Dieu, il a vu ces biens qui ne se voient que dans le secret, et que l’impie ne saurait voir. Il a vu dès lors ces impies distiller l’outrage contre le juste avec un orgueilleux dédain, parce. qu’ils n’ont des yeux que pour les biens du monde, et nullement pour les biens à venir qu’ils ne savent pas même se figurer en pensée, Mais pour faire apprécier aux hommes les biens à venir, tandis qu’il nous ordonne le tolérer seulement et non d’aimer ceux de cette vie, le voilà qui s’écrie : « Combien est grande, ô mon Dieu, votre douceur 3! » Que l’impie me demande ici : Où est donc ce trésor de douceur? Je lui répondrai : Comment pourrais-je montrer ce trésor de douceur, quand la fièvre de l’iniquité t’a fait perdre le goût? Si tu ne connaissais le miel, tu n’en vanterais pas la douceur avant de l’avoir goûté. En, ton coeur n’a plus de palais pour goûter ces sortes de biens; que faire alors? Comment te les montrer? Je ne vois personne à qui je puisse dire : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux 4 . Combien est grand, ô mon

1. Luc, XVI,24.— 2.Sag. V, 1—5.— 3. Ps. XXX, 20.— 4. Id. XXXIII, 9.

 

 

Dieu, le trésor de douceur que vous avez «caché pour ceux qui vous craignent 1 ! » Qu’est-ce à dire « caché? » Que vous leur réservez et non que vous refusez, de sorte qu’eux seuls peuvent y arriver; car c’est un bien qui ne peut être commun aux bons et aux méchants; et ces premiers y arrivent par la crainte. Tant qu’ils ont la crainte, ils n’y sont point arrivés encore; mais ils espèrent y arriver, et ils commencent par la crainte. Rien n’est plus doux qu’une sagesse impérissable; mais le commencement de toute sagesse est la crainte du Seigneur 2. Et cette sagesse, « vous la réservez à ceux qui vous craignent. »

7. « Vous l’avez fait sentir à ceux qui espèrent en vous, en présence des fils des hommes 3 ». Non point : vous l’avez fait sentir en présence des fils des hommes, mais bien « à ceux qui espèrent en vous en présence des fils des hommes »; c’est-à-dire, vous avez fait goûter votre douceur à ceux qui espèrent en vous devant les enfants des hommes. C’est en ce sens que le Seigneur a dit : « Celui qui renonce à moi devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père 4 ». Donc si tu espères dans le Seigneur, espère devant les hommes; ne cache point ton espérance au fond de ton coeur, ne crains pas de confesser que tu es chrétien, même devant ceux qui t’en font un crime. Mais à qui fait-on un crime aujourd’hui d’être chrétien? Il  y a si peu d’hommes qui ne le soient point, qu’il nous sied mieux de leur reprocher de ne l’être pas, qu’à eux de nous reprocher de l’être. J’ose néanmoins vous le dire, mes frères: commence, ô toi qui m’écoutes, commence à vivre en chrétien, et vois si tu n’en recevras pas des reproches, de ces chrétiens qui sont chrétiens de nom seulement, et non par la vie et les moeurs. Personne ne comprend mes paroles, s’il n’en a fait l’expérience. Ecoute donc bien mes paroles, et fais-y réflexion. Veux-tu vivre en chrétien? veux-tu suivre les traces de ton Sauveur? Que l’on t’en fasse un crime et tu en rougis, et cette fausse honte te fait tout abandonner. Te voilà hors du bon chemin. Il te semble que tu crois de coeur pour être justifié, mais tu as perdu ceci: « Il faut confesser de bouche pour arriver au salut 5 ». Si donc

 

1. Ps. XXX, 20.— 2. Prov. 1,7; Ps. CX, 10.— 3. Ps. XXX, 20 — 4. Matt. X, 33. — 5. Rom. X, 10.

 

tu veux marcher dans la voie du Seigneur, il faut manifester ton espérance même devant les hommes, c’est-à-dire ne rougir jamais de cette espérance. De même que Dieu vit dans ton coeur, qu’il soit aussi dans ta bouche: car ce n’est point en vain que le Christ a voulu que son signe fût marqué sur notre front, qui est le siége de la pudeur; c’est afin que le chrétien ne rougisse point des opprobres du Christ. Si donc tu en agis de la sorte en présence des hommes, si devant eux tu ne rougis point du Christ, si devant les fils des hommes tu ne renies le Christ uni par tes oeuvres ni par tes paroles, espère que Dieu te fera sentir sa douceur.

8. Quel est le verset suivant? « Vous les cacherez dans le secret de votre face 1 ». Quel est ce lieu? Le Prophète ne dit point: Vous les cacherez dans votre ciel; ni : Vous les cacherez dans votre paradis; ni : Vous les cacherez dans le sein d’Abraham. Car les saintes Ecritures donnent beaucoup de noms à ces lieux que doivent habiter les saints dans la vie future. N’attachons aucun prix à tout ce qui n’est pas Dieu. Qu’il soit lui-même notre habitation, ce Dieu qui veille sur nous, pendant notre habitation en cette vie : c’est en effet le langage que tenait plus haut le psalmiste: « Soyez pour moi un Dieu protecteur et un lieu de refuge 2 ». Donc nous serons cachés dans la face de Dieu. Mais attendriez-vous que je vous expliquasse la retraite qui est dans la face de Dieu? Purifiez vos coeurs, afin que celui que vous invoquez puisse y entrer et les éclairer. Sois pour lui une demeure ici-bas, et il sera ta demeure éternelle; qu’il habite en toi, et tu habiteras en lui. Si tu le caches en cette vie en ton coeur, il te cachera dans sa face en l’autre vie. « Vous les cacherez », dit le Prophète, mais où? « dans le secret de votre face contre le « trouble des hommes ». Il n’y a plus de trouble pour ceux que dérobe cet asile mystérieux; plus de trouble dans le secret de votre face. Mais dès ici-bas, l’homme qui se voit en butte aux outrages des autres, parce qu’il sert Jésus-Christ, dont le coeur se réfugie en Dieu, mettant ainsi son espoir dans sa douceur, est-il assez heureux, selon vous, pour trouver dans la face du Seigneur un asile contre le trouble des hommes qui l’outragent, et un asile dont il ressente le bonheur? Il

 

1. Ps. XXX, 21.— 2. Id. 3.

 

 

entre en effet dans la face de Dieu, s’il est en état d’y entrer, c’est-à-dire si sa conscience n’est point chargée, si elle n’est point pour lui un fardeau en disproportion avec la porte étroite. « Vous les cacherez donc dans le secret de votre face, contre le trouble des hommes; vous les protégerez dans votre demeure contre les langues discordantes1». Un jour donc, vous les cacherez dans le secret de votre face contre le trouble des hommes; afin que nul trouble humain ne puisse désormais les atteindre. Mais jusque-là, pendant que leur pèlerinage en cette vie expose vos serviteurs à des contradictions nombreuses, que ferez-vous pour eux? « Vous les protégerez dans votre tente». Quelle est cette tente? C’est l’Eglise d’ici-bas, ainsi appelée parce qu’elle est voyageuse sur cette terre. Caria tente est l’abri des soldats en campagne. Telle est la tente à proprement parler, mais lamai. son n’est pas une tente. C’est à toi de combattre alors que tu n’es qu’un voyageur en campagne, afin qu’après avoir été sous l’abri de la tente, tu aies dans la maison une réception glorieuse. Car le ciel sera éternellement ton palais, si tu vis saintement sous la tente, C’est donc sous votre tente, ô Dieu, que vous leur offrez un abri contre les langues de contradiction. On ne voit que des langues contradictoires , que des hérésies, que des schismes qui dogmatisent, une foule de langues qui contredisent la vraie doctrine: pour toi, va chercher un abri sous la tente du Seigneur, adhère à l’Eglise catholique sans t’écarter des règles de la vérité, et tu trouveras dans ce tabernacle un abri contre les contradictions des langues.

9. « Béni soit le Seigneur, parce qu’il a signalé sa miséricorde dans la ville qui m’environne 2 ». Quelle est cette ville qui m’environne? Le peuple de Dieu n’habitait que la Judée, qui paraît être au milieu du monde; où l’on célébrait les louanges du Seigneur, où on lui offrait des sacrifices: où la prophétie publiait incessamment pour l’avenir les merveilles que nous voyons s’accomplir : ce peuple paraissait donc au milieu des nations. C’est là ce qui fixe l’attention du Prophète, et il voit que l’Eglise de Dieu sera au milieu des nations, que tous les peuples environnaient le peuple juif assis au milieu d’eux; il appelle ces peuples divers la cité qui l’environne. Il est vrai,

 

1. Ps. XXX, 21.— 2. Id. 22.

 

(276)

 

Seigneur, que vous avez fait éclater à Jérusalem votre miséricorde ; c’est là que le Christ a souffert, là qu’il est ressuscité, de là qu’il est monté aux cieux, là qu’il a opéré tant de prodiges: mais vous êtes plus admirable encore d’avoir fait éclater votre miséricorde dans cette ville qui l’environne, c’est-à-dire d’avoir tait tomber votre miséricorde comme une rosée sur toutes les nations, de n’avoir point enfermé dans Jérusalem, comme dans un vase, vos parfums exquis, d’avoir en quelque sorte brisé le vase, pour que le parfum se répandit dans le monde, et qu’ainsi fût accomplie cette parole de l’Ecriture : « Votre nom est comme un parfum répandu 1 ».C’est ainsi que vous avez fait éclater vos miséricordes dans la cité qui m’environne. Le Christ en effet s’est élevé au ciel, il est assis à la droite de son Père, dix jours après il a envoyé l’Esprit-Saint 2: et pleins du Saint-Esprit, les disciples se sont mis à prêcher les merveilles du Christ, puis ils ont été lapidés, meurtris, chassés3. Bannis en quelque sorte de cette ville unique, ils sont devenus par le feu divin comme des torches ardentes qui ont porté dans la forêt du monde la ferveur du Saint-Esprit, et la lumière de la vérité; et le Seigneur a fait éclater sa miséricorde dans la cité environnante.

10. « Pour moi, j’ai dit dans mon extase ». Rappelez-vous le titre du psaume : voici l’extase dont il est parlé. Pesez bien les paroles voici ce qu’il dit : « Pour moi, j’ai dit dans mon extase : Me voilà rejeté loin de vos yeux ». J’ai dit dans ma frayeur, c’est là ce que signifie : « J’ai dit dans mon extase ». Il a été dans la stupeur, en face de je ne sais quelle tribulation, comme il y en a tant. Il s’est vu le coeur plein de frayeur et de trouble, et il s’est écrié : « Me voilà rejeté loin de vos yeux ». Si j’étais caché dans votre face, je ne craindrais pas de la sorte; si vous aviez l’oeil sur moi, je ne serais point dans cette frayeur. Mais, comme il est écrit dans un autre psaume : « Quand je disais: Mon pied est ébranlé, votre miséricorde, ô mon Dieu, me soutenait aussitôt ». Et voilà que même ici le Prophète ajoute: « Aussi avez-vous entendu la voix de ma prière ». Parce que j’ai fait un humble aveu, et que j’ai dit : « Me voilà repoussé loin de vos yeux »; parce que, sans orgueil, j’ai accusé mon propre coeur, et que me sentant chanceler dans l’épreuve, j’ai crié vers vous :

 

1. Cant. I, 2. —  2. Act. I, 9. — 3. Id. VIII, 1.

 

 

voilà que vous avez entendu ma prière ; ainsi s’accomplit ce que j’ai cité de l’autre psaume. Car ces paroles : «J’ai dit dans mon extase: Me voilà rejeté loin de vos yeux », reviennent à celles-ci: « Quand je disais: Mon pied chancelle ». Et celles-ci : « Votre miséricorde, ô mon Dieu, me soutenait», ont le même sens que ces autres: « Vous avez entendu, Seigneur, la voix de ma prière ». Voyez tout cela s’accomplir en saint Pierre ; il voit le Seigneur marchant sur les eaux, et le prend pour un fantôme. Le Seigneur s’écrie: « C’est moi, ne crains rien ». Pierre s’enhardit et répond « Si c’est vous, Seigneur, commandez-moi d’aller à vous sur les eaux 1 » ; par là je verrai si c’est bien vous, si je puis, sur votre parole, faire ce que vous faites. Et le Seigneur : Venez; et la parole de celui qui ordonne devient la force de celui qui obéit. Venez, dit Jésus, et Pierre descend de la barque ; il commence à marcher, il va sans crainte parce qu’il espère en Jésus : mais au souffle d’un vent violent, la crainte le saisit. « J’ai dit dans mon extase: Me voilà rejeté loin de vos yeux ». Et comme il commençait à enfoncer, il s’écria : Seigneur, je péris. Et Jésus lui tendant la main le souleva en disant: Homme de peu de foi, pourquoi douter? J’ai dit dans ma frayeur : « Me voilà rejeté loin de vos yeux»; et quand il va périr dans la mer : «Vous avez, Seigneur, entendu ma voix quand j’en appelais à vous ». Cet appel à Dieu n’est point de la voix, mais du coeur. Beaucoup parlaient du coeur, et dont les lèvres se taisaient, et beaucoup aussi parlaient des lèvres, sans rien obtenir, parce que leur coeur était fort éloigné. Si donc tu veux crier vers Dieu, crie du fond du coeur, puisque c’est là qu’il écoute. Lorsque je criais vers vous, dit le Prophète, vous avez entendu la voix de ma prière.

11. Après en avoir fait une si douce expérience, à quoi nous engage le Prophète? «Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints 2». Comme s’il nous disait: Croyez-en à mon expérience ; dans l’affliction j’ai invoqué le Seigneur, qui n’a -point frustré mon attente; j’ai mis en Dieu mon espoir, qui n’a pas été confondu: il a mis la lumière dans mes pensées, et m’a rassuré dans mon trouble. « Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints » : c’est-à-dire, aimez le Seigneur, vous qui n’aimez pas le monde, ou vous qui êtes ses saints.

 

1. Matt. XIV, 26-32. —  2. Ps. XXX, 24.

 

 

(277)

Dirai-je, en effet, d’aimer le Seigneur à celui qui aime l’amphithéâtre? Dirai-je d’aimer le Seigneur à celui qui aime et les mimes et les pantomimes, qui est enclin à l’ivrognerie, qui est épris des pompes du siècle, de toutes les vanités, de toutes les folies de l’erreur? J’aime mieux leur dire : Apprenez à ne pas aimer, afin d’apprendre à aimer; détournez-vous, afin de vous retourner; répandez, afin de vous remplir ensuite. « Aimez. le Seigneur, ô vous qui êtes ses saints ».

12. « Car le Seigneur recherche la vérité 1». Vous le savez, mes frères, on voit aujourd’hui beaucoup d’hommes s’adonner au mal, beaucoup d’autres s’élever dans leur vanité, mais le Seigneur doit rechercher la vérité. « Il rendra au centuple à ceux qui agissent principalement par orgueil ». Supportez-les donc jusqu’à ce que vous les portiez à la tombe, souffrez-les jusqu’à ce que vous en soyez délivrés: car il faut que Dieu recherche la vérité et châtie ceux qui n’agissent que par orgueil. Mais, diras-tu, quand le fera-t-il? A sa volonté. Sois assuré qu’il le fera, ne doute nullement de sa justice, et quant au moment de l’exercer, ne va pas témérairement donner des conseils à Dieu. il est certain qu’il recherchera la vérité, qu’il punira ceux qui agissent par excès d’orgueil. Il le fait pour quelques-uns dès cette vie; nous en avons été témoins, nous avons reconnu sa justice. En effet, quand le Seigneur humilie ceux qui le craignent, et qui ont pu jeter de l’éclat dans les dignités du monde, leur humiliation ne les a point abattus, parce qu’ils n’avaient point banni Dieu de leur coeur; leur élévation est alors Dieu lui-même. Job paraissait humilié, après avoir essuyé la perte de ses biens, la perte de ses enfants, la perte et des biens qu’il réservait en héritage2, et de ceux qui devaient en hériter; il   demeure sans héritage, et ce qui est plus triste, sans héritier; il demeura seul avec son épouse, qui était pour lui non plus une consolatrice, mais plutôt un instrument du diable 3: il    paraissait humilié; voyez s’il était misérable, et s’il n’était point caché dans la face de Dieu. « Je suis sorti nu du sein de ma mère», s’écria-t-il, « et nu je retournerai dans «la terre : le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été fait : que le nom du Seigneur soit béni 4 ». C’est la perle de la louange offerte à

 

1. Ps.XXX, 24. — 2. Job, I. — 3. Id. II. 3. — 4. Id. I, 21.

 

 

Dieu, et quelle en est la source? Voyez, l’extérieur est pauvre, et à l’intérieur il y a des trésors. Cette perle des louanges de Dieu sortirait-elle de sa bouche, s’il n’avait un trésor enfoui dans son coeur? Vous qui soupirez après les richesses , ce sont là les trésors qu’il vous faut convoiter, et que vous ne perdrez point dans un naufrage. Quand ces hommes sont humiliés, gardez-vous de les croire malheureux. Ce serait une erreur, car vous ne connaissez point leurs richesses intérieures. Frivoles amateurs du monde, vous les jugez d’après volas-mêmes; en perdant ces biens, vous ne trouvez plus que la misère, Gardez-vous de les juger ainsi, ils ont en eux. mêmes une source de joie. Leur maître habite en eux, il est leur pasteur, il les console intérieurement. Une chute n’est vraiment déplorable que pour ceux qui mettent leur espérance dans cette vie. Otez-leur ce qui brille au dehors, il ne leur reste que la fumée d’une mauvaise conscience. Ils n’ont plus rien qui les puisse consoler, rien par où se répandre au dehors, rien par où ils puissent rentrer en eux-mêmes, sans gloire mondaine, sans aucun don spirituel, ils sont dans un déplorable dénuement. C’est ainsi que Dieu en traite beaucoup dès ce monde, mais pas tous. S’il n’en traitait aucun, la divine Providence semblerait s’endormir, et s’il les châtiait tous, la patience divine disparaîtrait. Mais toi, ô chrétien, tu as appris à souffrir, et non à te venger. Voudrais-tu donc te venger, ô chrétien, quand le Christ n’est point encore vengé? Quelle injure as-tu endurée qu’il n’ait point dû essuyer? N’a-t-il pas le premier souffert pour toi, lui qui ne méritait pas de souffrir? La tribulation est pour toi comme le creuset pour l’or; si toutefois tu es de l’or et non point de la paille, ce feu alors te fortifiera sans te réduire en cendres.

13. « Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, parce que le Seigneur recherche la vérité et doit châtier ceux qui se livrent à l’orgueil ». Mais quand les châtier? Si du moins il les châtiait de nos jours! si je les voyais aujourd’hui humiliés, renversés dans la poussière! Ecoutez ce qui suit: « Agissez en hommes », ne laissez pas vos mains s’abattre dans la tribulation, ni vos genoux s’affaisser. « Agissez en hommes, et que votre coeur soit inébranlable ». Ayez donc le coeur, la force d’endurer et de souffrir tous

 

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les maux de cette vie. Mais à qui le Prophète adresse-t-il ces paroles : « Agissez en hommes et que votre coeur soit inébranlable? » Est-ce aux hommes épris du monde? Pas du tout. Mais écoutez quels sont ceux qu’il encourage: « Vous tous qui espérez dans le Seigneur».

 

 

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