PSAUME XXXII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXXII.

LA CONFIANCE DU JUSTE. 

 Le juste doit se réjouir et mettre sa confiance dans le Seigneur, dans les promesses qu’il nous a faites, dans sa miséricorde et sa justice, dans le soin qu’il prend de chacun de nous. Lui seul pourra nous sauver, pourvu que notre âme l’attende avec patience et que notre coeur ne mette qu’en nui seul sa félicité. 

           1. « Tressaillez dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes ». Tressaillez, ô justes, mais non point en vous-mêmes, cela ne serait point sûr, mais tressaillez dans le Seigneur. « C’est aux coeurs droits que sied bien la louange 1 ». Ce sont ceux qui louent le Seigneur, en se soumettant à lui : il n’en est pas ainsi des coeurs tortueux et dépravés.

2. « Chantez le Seigneur sur vos harpes 2 ». Chantez le Seigneur, en lui faisant de vos corps une hostie vivante 3. « Bénissez-le sur de psaltérion à dix cordes ». Que tous vos membres servent à l’amour de Dieu et du prochain, ou à l’accomplissement des trois préceptes de la première table, et des sept préceptes de la seconde.

3. « Chantez au Seigneur un cantique nouveau 4 ». Chantez un cantique de grâces cl de loi. « Chantez sagement dans vos cris d’allégresse ». Chantez- avec une joie que mesure la sagesse.

4. « Car la parole du Seigneur est pleine d’équité 5». La parole du Seigneur est droite pour vous rendre ce que vous ne pouvez devenir par vous-mêmes, « Et toutes ses œuvres sont dans la foi ». Nul dès lors ne doit se croire parvenu à la foi par ses mérites, puisque c’est de la foi même que viennent les oeuvres agréables à Dieu.

5. « Il aime la miséricorde et le jugement ». Il aime la miséricorde qu’il répand  

1. Ps, XXXII, 1.— 2. Id. 2.— 3.Rom. XII, 1.— 4. Ps. XXXII, 3.—  5. ibid. 4.

maintenant et par avance sur les hommes; et le jugement qui lui fait exiger le produit de ses dons. « La terre est remplie de la miséricorde du Seigneur 1 ». Dans tout l’univers les hommes reçoivent le pardon de leur péché, par la divine miséricorde.

6. « C’est la parole du Seigneur qui consolide les cieux ». Car ce n’est point d’eux-mêmes que les justes se sont affermis, mais par la parole du Seigneur. « Et c’est du souffle de sa bouche que vient leur force 2 ». Et leur foi vient de l’Esprit-Saint.

7. « C’est lui qui rassemble comme dans une outre les eaux de la mer3». Il rassemble tous les peuples d’ici-bas pour la confession de leurs péchés qui sont condamnés, de peur que l’orgueil ne les fasse déborder dans la licence. « Dans ses trésors il place des abîmes ». Il garde pour eux des secrets cachés, afin de les enrichir.

8. « Que toute la terre craigne le Seigneur 4 ». Que le pécheur craigne, afin de s’abstenir du péché. « Qu’ils tremblent devant lui», non point parla peur des hommes, ou de toute autre créature, mais que Dieu fasse s trembler « tous ceux qui habitent l’univers » .

9. « Car il a parlé et tout a été fait », nul autre n’a fait ces créatures que peuvent redouter les hommes; mais c’est bien lui qui a dit, et les voilà faites. « Il a commandé, et tout a été créé ». Il a commandé par son Verbe, et la création s’est opérée. 

1. Ps. XXXII, 5. — 2. Id. 6. — 3. Id. 7. — 4. Id. 8. —  5. Id. 9. 

(295)  

10. « Le Seigneur a renversé les conseils des nations 1 », qui recherchaient leur domination et non la sienne. « Il réprouve la pensée des peuples », qui désirent le bonheur de ce monde. «Il réprouve aussi les desseins des princes», qui cherchent à dominer sur ces peuples.

11. «Mais le dessein du Seigneur demeure  éternellement 2 ». Il est immuable pour l’éternité ce dessein du Seigneur, qui n’accorde la félicité qu’à ceux qui lui sont soumis. « Les   pensées de son coeur subsistent dans les siècles des siècles ». Les desseins de sa sagesse ne sont point assujettis au changement, mais ils demeurent dans le cours des siècles.

12. « Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu 3». Il n’y a qu’un seul peuple, celui de la cité céleste, qui ne se choisit point d’autre Dieu que le Seigneur. «Heureux le peuple que le Seigneur s’est choisi pour héritage ». Ce peuple ne s’est point élu, mais Dieu l’a choisi dans sa miséricorde, afin de le posséder, et de n’y rien souffrir d’inculte ou de misérable.

13. « Du haut des cieux le Seigneur a regardé, et il a vu tous les enfants des hommes 4 ». A travers l’âme juste, Je Seigneur a vu dans sa bonté, tous ceux qui veulent renaître à une vie nouvelle.

14. « Du haut de la tente qu’il s’est préparée ». De ce tabernacle de chair qu’il s’est fait en s’incarnant. « Il a regardé ceux qui habitent la terre 5 ». Il a vu dans sa bonté ceux qui habitent la terre, afin de les gouverner en pasteur.

15. « C’est lui qui a formé le coeur de chacun d’eux 6 ». Il a mis dans le coeur des dons qui leur sont propres, afin que le corps ne soit point tout oeil, ni tout oreille 7; mais il est pour celui-ci une manière de s’unir au corps de Jésus-Christ, polir celui-là une autre manière. « C’est lui qui connaît toutes leurs actions ». Devant lui rien n’est incompris des actions des hommes.

16. « Ce ne sont point ses forces nombreuses qui sauveront le roi 8 ». « Celui qui est le roi de sa chair, ne sera point sauvé, s’il met sa confiance dans sa propre vertu » . «Et  le géant ne trouvera point son salut dans ses grandes  

1. Ps. XXXII. 10.—  2. Id. 11.— 3. Id. 12.—  3. Id. 13.— 4. Id. 14 — 5. Id. 15. — 6. I Cor. XII, 17. — 7. Ps. XXXII, 16. 

forces ». Tous ceux qui combattent les vieilles habitudes de la convoitise, ou le diable et ses anges, ne seront pas néanmoins sauvés, s’ils présument trop de leur propre valeur.

17. « Un coursier ! vain espoir de salut 1 ». On se trompe, si l’on croit pouvoir, avec le secours des hommes, acquérir le salut que l’on a reçu parmi les hommes, ou échapper à la perdition par l’obstination du caractère. « Il ne sera point sauvé par l’ardeur de son courage ».

18. « Voilà que les yeux du Seigneur s’arrêtent sur ceux qui le craignent 2 ». Si tu cherches le salut, Dieu incline son amour sur ceux qui le craignent. « Et qui espèrent en sa miséricorde ». Qui espèrent, non dans leur propre vertu, mais dans la divine miséricorde.

19. « Afin d’arracher leurs âmes à la mort, et de les nourrir pendant la famine 3 ». Afin de les nourrir de son Verbe et de l’éternelle vérité, qu’ils avaient perdue en présumant de leurs forces, et voilà que la faim de la justice a épuisé ces mêmes forces.

20. « Notre âme attendra patiemment le Seigneur 4 ». Afin de s’engraisser un jour de viandes incorruptibles, pendant qu’elle est en cette vie, notre âme attendra patiemment le Seigneur. « Car il est notre secours et notre protecteur ». Il nous aide quand nous nous dirigeons vers lui ; il nous protége quand nous résistons à l’ennemi.

21. « C’est en lui que s’épanouira notre cœur 5 ». Ce n’est pas en nous, puisque nous n’y trouvons que misère quand Dieu n’y est point, mais en Dieu que notre coeur s’épanouira. «Nous avons mis notre espoir dans « la sainteté de son nom ». Et si nous espérons arriver un jour à Dieu, c’est qu’il nous a fait connaître son nom par la foi, quand nous étions éloignés de lui.

22. « Que votre miséricorde, ô Dieu, descende sur nous, selon que nous avons espéré en vous 6 ». Oui, Seigneur, que votre miséricorde s’épanche sur nous, car nous avons mis notre espérance en vous, et cette espérance est infaillible.

 

1. Ps. XXXII, 17. — 2. Id. 18. — 3. Id. 19. — 4. Id. 20. — 5. Id. 21. — 6. Ibid. 22.

 

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DEUXIEME DISCOURS SUR LE PSAUME XXXII.

PREMIER SERMON. — CONFIANCE EN DIEU.

 Ce sermon embrasse la première partie du psaume XXXII. Il nous apprend que nous devons bénir Dieu dans le malheur aussi bien que dans la prospérité; — que l’amour de la justice est l’accomplissement de la loi ; — et que la miséricorde ne vient bien qu’avec la justice. 

1. Ce psaume nous invite à nous épanouir dans le Seigneur. Il a pour titre : A David. Ecoutez donc votre cantique, ô vous qui appartenez à la sainte lignée de David; soyez les échos de votre cantique et tressaillez dans le Seigneur. Voici comme il commence : « Réjouissez-vous dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes ». Que l’impie trouve sa joie dons le siècle ; le siècle finira, et avec lui la joie de l’impie. Mais que les justes tressaillent dans le Seigneur, car le Seigneur est éternel, et leur joie le sera aussi. Mais pour tressaillir en Dieu d’une manière convenable, il nous faut le louer de ce qu’il est seul pour ne nous inspirer aucun dégoût, et pour en inspirer autant à l’infidèle. Et l’on peut dire en un seul mot:

Celui-là plaît à Dieu, qui se plaît en Dieu. Et gardez-vous de croire, mes frères, que ce soit chose facile. Voyez combien sont nombreux, ceux qui murmurent contre Dieu, combien trouvent à redire dans ses oeuvres. Quand il lui plaît d’agir contrairement à la volonté des hommes, parce qu’il est le maître, qu’il connaît ce qu’il fait, et qu’il s’arrête moins à considérer nos désirs que notre avantage, ces hommes alors, subornant à leur volonté, la volonté de Dieu, loin de redresser leur volonté sur celle de Dieu, prétendent que la volonté de Dieu voudra bien s’adapter à la leur. Ces hommes infidèles, impies, pervers, trouvent plus à leur guise, je rougis de parler ainsi, et je le dirai néanmoins, parce que vous savez que c’est la vérité, trouvent plus à leur guise un comédien que Dieu lui-même.

2. Aussi après avoir dit : « Justes, tressaillez de joie dans le Seigneur », comme nous ne pouvons tressaillir en lui qu’en chantant ses louanges, et que ces louanges lui sont d’autant plus agréables que nous mettons en lui notre bonheur, le prophète ajoute : « C’est aux coeurs droits qu’il convient de louer Dieu ». Quels sont les hommes au coeur droit? ceux qui l’assouplissent selon la volonté de Dieu ; qui se consolent dans la justice divine des troubles que leur cause l’humaine fragilité, quoique la faiblesse humaine leur fasse désirer de temps à autre ce qui pourrait leur convenir en particulier, ce qui serait en harmonie avec l’état actuel de leurs affaires, ou avec une nécessité qui se déclare, néanmoins lorsqu’ils reconnaissent et qu’ils savent que Dieu désire autre chose, ils préfèrent à leur volonté, la volonté du plus sage, à la volonté de l’infirme, la volonté du Tout-Puissant, à la volonté de l’homme, la volonté de Dieu. Car autant Dieu est au-dessus de l’homme, autant la volonté divine est au-dessus de la volonté humaine. C’est pourquoi le Christ s’étant fait homme, nous donne sa vie comme un modèle, et voulant tout à la fois nous apprendre à vivre et nous en mériter la grâce, nous fait voir en lui une certaine volonté humaine et privée, qui figurait à la fois la sienne et la nôtre, car il est notre chef, et vous le savez, nous lui appartenons comme ses membres: « Mon Père »,dit-il, «s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». Voilà une volonté humaine, qui s’arrêtait sur un objet propre et particulier. Mais comme il voulait que l’homme eût le coeur droit, afin de le porter à redresser sur le modèle qui est toujours droit, ce qu’il pouvait avoir de tortueux, quelque peu que ce fût, il ajoute : «Et pourtant, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez, ô mon Père» Or, quelle volonté perverse pouvait avoir le Christ? Que pouvait-il vouloir, que ne voudrait point son Père? Ils n’ont qu’une même divinité, et ne peuvent avoir une volonté différente. Mais il 

1. Matt. XXVI, 39. — 2. Ibid. 

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voulait personnifier dans cette humanité tous les siens, comme il les personnifiait en lui-même, quand il dit : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger 1 » : comme il les personnifiait, quand lui, que nul ne blessait, cria du haut du ciel à Saul qui frémissait de rage, et persécutait les saints: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 2? » Il voulait donc te montrer en lui une volonté qui est propre à l’homme. Il t’a mis sous les yeux ta propre image afin de te corriger. Reconnais-toi en moi-même, te dit-il; tu peux, il est vrai, avoir ta volonté propre, autre que la volonté de Dieu, on le pardonne à ta fragilité, on le pardonne à l’infirmité humaine; il est difficile pour toi de n’avoir aucune volonté propre: mais à l’instant souviens-toi qu’il est quelqu’un au-dessus de toi; qu’il est supérieur, et toi inférieur, qu’il est créateur et toi créature, qu’il est maître et toi serviteur, qu’il est tout-puissant et toi bien faible ; et afin de te corriger, soumets ta volonté à sa volonté, en disant: « Toutefois, ô mon Père, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez ». Alors comment pourrais-tu être séparé de Dieu; quand tu veux ce qu’il veut? C’est alors que tu seras droit, et qu’il te siéra de bénir Dieu : « Car c’est aux coeurs droits de le loue ».

3. Mais si ton coeur est tortueux, tu béniras Dieu dans la prospérité, pour le blasphémer dans le malheur; et toutefois le mal n’est plus un mal quand il est juste; et il est juste quand il vient de la part d’un Dieu qui ne peut rien faire d’injuste. Tu seras donc dans la maison paternelle comme l’enfant ingrat, tu aimeras ton père quand tu en recevras des caresses, et tu le haïras s’il vient à te châtier : comme si ses châtiments aussi bien que ses caresses ne te préparaient pas à devenir son héritier. Vois maintenant comme la louange sied bien aux coeurs droits, écoute ce que chante un coeur droit dans un autre psaume : « Je bénirai en tout temps le Seigneur, sa louange sera toujours dans ma bouche » . « En tout temps », a le même sens que «toujours »; comme «je bénirai » et « sa louange sera dans ma bouche » sont identiques. Le louer donc en tout temps et toujours, c’est le louer dans le malheur, comme dans la prospérité. Car si tu ne bénis Dieu que dans la prospérité et non dans le malheur, comment sera- 

1. Matt. XXV, 35. — 2. Act. IX, 4. — 3. Ps. XXXIII, 2.

ce en tout temps, comment toujours? Et toutefois chaque jour n’entendons-nous pas le grand nombre qui eut agit ainsi? Leur arrive-t-il quelque bonheur, ils s’épanouissent, ils tressaillent de joie, ils bénissent Dieu, ils chantent ses louanges; loin de les désapprouver, je les en félicite, car il y en a beaucoup qui ne le font pas même alors. Mais il faut apprendre à ceux qui déjà bénissent Dieu dans la prospérité, à reconnaître qu’il est père encore quand il châtie, à ne point murmurer contre sa main qui les afflige, de peur qu’ils ne demeurent dans la dépravation, qu’ils ne déméritent et ne soient justement privés de l’héritage éternel; il le faut, afin qu’ils deviennent droits, et ils seront droits quand rien dans les actes de Dieu ne leur déplaira; et qu’ils puissent bénir Dieu jusque dans le malheur, et dire : « Le Seigneur l’a dominé, le Seigneur l’a ôté, comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 1 » : c’est à ces coeurs droits qu’appartient la louange, eux qui ne béniront pas d’abord, pour blâmer ensuite.

4. Donc, ô vous qui êtes justes, qui avez le coeur droit, tressaillez dans le Seigneur, car c’est à vous qu’il appartient de le bénir. Que nul ne dise : Qui suis-je pour être juste? Ou :

Quand pourrai-je être juste? Ne vous méprisez point, ne désespérez point de vous-mêmes. Vous êtes hommes; vous êtes créés à l’image de Dieu 2: celui qui a fait de vous des hommes, s’est lui-même fait homme polar vous : et afin que vous fussiez adoptés en plus grand nombre pour l’éternel héritage, pour vous le sang de son Fils unique a été répandu. Si la faiblesse d’une chair terrestre vous rend méprisables à vos yeux, estimez-vous dû moins au prix que vous avez coûté. Pensez mûrement à votre nourriture, à votre breuvage, et à quoi vous souscrivez en disant : Amen. Toutefois est-ce l’orgueil que nous vous prêchons ici, et vous engageons-nous à vous attribuer quelque perfection? Encore une fois, n’allez pas vous croire étrangers à toute justice. Je ne veux pas vous questionner au sujet de votre justice; car nul d’entre vous sans doute n’oserait me répondre : Je suis juste: mais je vous interroge au sujet de votre foi; et de même que nul n’oserait me répondre : Je suis juste; nul aussi n’oserait me dire : Je n’ai pas la foi. Je ne cherche donc point quelle est ta vie, 

1. Job, I, 21.—  2. Gen. I, 27. 

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je demande ce que tu crois. Tu me répondras que tu crois en Jésus-Christ. N’entends-tu point l’Apôtre qui te dit : « Le juste vit de la foi 1? » Ta foi, c’est là ta justice : car, si tu crois, tu es sur tes gardes ; si tu es sur tes gardes, tu fais des efforts, et tes efforts sont connus de Dieu, qui voit ta volonté, qui considère ta lutte contre la chair, qui t’exhorte à combattre, qui t’aide à remporter la victoire, qui t’observe pendant le combat, qui le soutient si tu faiblis, qui te couronne si tu triomphes. Donc, « justes, tressaillez dans le Seigneur », signifie, tressaillez dans le Seigneur, ô vous qui avez la foi, car la foi est l’aliment du juste. « C’est aux coeurs droits que sied bien la louange 2 ». Apprenez à remercier Dieu dans les biens et dans les maux. Apprenez à mettre dans votre coeur nique chacun a sur la langue: A la volonté de Dieu. Ce langage du peuple a souvent de salutaires instructions. Qui ne dit point chaque jour : Que Dieu agisse comme il lui plaît? Qu’il ait le coeur droit, et il aura sa place parmi ceux qui tressaillent dans le Seigneur, et à qui sied la louange : c’est à eux que le psaume s’adresse dans la suite, en disant: « Louez le Seigneur sur la harpe, chantez-lui des hymnes sur le psaltérion à dix cordes 3 ». C’est ce que nous chantions tout à l’heure, c’est la leçon que nous donnions à vos coeurs en unissant nos voix.

5. Mais en établissant ces saintes veilles au nom du Christ, n’a-t-on point banni les harpes de ce lieu? Et voici qu’on leur enjoint de se faire entendre : « Chantez », nous dit-on, « chantez au Seigneur sur la harpe, et sur le psaltérion à dix cordes». N’arrêtez point vos pensées sur les musiques de théâtre. Vous avez en vous-mêmes cette harpe dont il est question, comme il est dit ailleurs « J’ai dans mon coeur, ô mon Dieu, ces voeux de louanges que je vous rendrai 4 ». Ceux qui étaient présents naguère quand j’expliquai la différence qui sépare le psaltérion de la harpe, et que je m’efforçai de la faire saisir à tous, peuvent s’en souvenir 5: c’est aux auditeurs à juger si nous avons réussi. Il n’est pas inutile pourtant de le répéter, afin de trouver dans la différence de ces deux instruments de musique, la différence des actions humaines, différence dont ils sont la figure, et dont notre vie deviendra 

1. Rom. I, 17.— 2. Ps. XXXII, 1.— 3. Id. 2 — 4. Id. LV, 12. — 5. Voir Disc. sur le Ps. XLII ; Ps. LXX, serm. 2, vers, 11.

 la réalité. On appelle harpe ce bois concave à la manière des tambours, dont le bas est arrondi comme une tortue, et auquel on ajoute les cordes qui résonnent quand on les touche: je ne parle pas de l’archet qui sert à les toucher, mais bien de ce bois concave, sur lequel on étend des cordes, afin qu’il les répercute quand on les touchera, et que frémissant sur cette concavité, elles en deviennent plus sonores. Ce bois concave est donc en bas dans la harpe, et en haut dans le psaltérion. Telle est la différence. Or, il nous est ordonné de louer Dieu sur la harpe, de chanter sa louange sur le psaltérion à dix cordes. Il n’est point parlé de harpe à dix cordes, ni dans ce psaume, ni je crois dans aucun autre. Nos chers fils les lecteurs peuvent lire et chercher avec plus de loisir que nous toutefois, autant que je puisse me souvenir, j’ai souvent rencontré le psaltérion à dix cordes, et nulle part la harpe à dix cordes. Retenez donc bien que c’est par la partie inférieure que la harpe rend des sons, et que pour le psaltérion c’est dans la partie supérieure. Or, c’est dans notre vie inférieure ou terrestre que nous rencontrons la prospérité ou le malheur, qui nous donnent lieu de bénir Dieu dans l’une et dans l’autre, afin que sa louange soit toujours dans notre bouche et que nous le bénissions en tout temps 1. Comme il y a une félicité terrestre, il y a aussi une adversité qui est d’ici-bas ; nous devons remercier Dieu de l’une et de l’autre, afin que notre harpe résonne toujours. Qu’est-ce qu’une prospérité terrestre ? C’est la santé du corps, c’est l’abondance de tout ce qui nous est nécessaire en cette vie, c’est la sécurité contre tout danger, ce sont des récoltes abondantes, « c’est le soleil que Dieu fait luire sur les méchants comme sur les bons, et la pluie qui descend  sur les justes comme sur les impies 2 ». Voilà tout ce qui tient à la vie temporelle. Quiconque n’en bénit point Dieu, se flétrit par l’ingratitude. Ces dons, pour être terrestres, en sont-ils moins les dons de Dieu ? Ou faut-il penser qu’ils nous viennent d’un autre, parce qu’ils échoient aussi aux méchants ? La divine miséricorde se diversifie à l’infini: Dieu a de la patience, de la longanimité. Les biens dont il gratifie les méchants ne nous montrent que mieux ceux qu’il réserve aux bons. L’adversité nous vient au contraire de tout ce qui 

1. Ps. XXXIII, 2. — 2. Matt. V, 45. 

est inférieur, de la fragilité humaine, dans la douleur , dans les langueurs , dans les afflictions, dans les souffrances, dans les tentations. C’est alors, et toujours alors, que doit louer Dieu celui qui tient la harpe. Que lui importe que tout cela tienne à la vie inférieure, puisque tout cela n’est conduit et réglé que par cette sagesse, qui atteint d’une extrémité à l’autre avec force et dispose toutes choses avec douceur 1? Si Dieu gouverne les cieux, néanmoins il ne néglige point la terre: n’est-ce pas à lui qu’il est dit : « Où irai-je devant votre esprit, où fuirai-je devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends dans les enfers, vous y êtes encore 2 ». D’où peut être absent celui qui n’est absent d’aucun lieu? Donc, chantez le Seigneur sur la harpe. Dans l’abondance des biens terrestres, remerciez celui qui vous en a fait don ; dans la disette, ou dans les pertes, chantez sans rien craindre. Car vous n’avez point perdu celui qui vous adonné ces biens, quand même on vous enlèverait ses dons. Louez Dieu, vous dis-je, même dans cette condition; ayez confiance dans votre Dieu, touchez les cordes de votre coeur, et dites comme sur une harpe qui échappe dans sa partie inférieure des sons harmonieux: « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a ôté, comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 3 ».

6. Mais si tu arrêtes ton attention sur les dons supérieurs que le Seigneur t’a faits, sur les préceptes qu’il t’a donnés, sur la céleste doctrine dont il a éclairé ton âme, sur la vérité qui t’arrive de la source la plus pure, prends alors ton psaltérion, bénis le Seigneur sur le psaltérion à dix cordes. Les préceptes de la loi sont en effet au nombre de dix, et ces dix préceptes vous forment une lyre à dix cordes. L’harmonie est complète. Trois préceptes regardent l’amour de Dieu, et les sept autres, l’amour du prochain. Or, toutefois, le Seigneur l’a déclaré: « Ces deux commandements renferment toute ta loi et les prophètes 4 ». C’est d’en haut que le Seigneur t’a dit: « Le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu » : c’est pour ta lyre la première corde. « Tu ne prendras point en vain le nom du Seigneur ton Dieu » : c’en est la seconde. « Observe le jour du sabbat , non point d’une manière   

1. Sag. VIII, 1.— 2. Ps. CXXXVIII, 7,8.— 3. Job, I, 21. — 4.  Matt. XXII, 40

charnelle, non dans les plaisirs, comme les Juifs qui abusent du repos pour commettre l’iniquité; le mal serait moins grand de passer le jour entier à cultiver la terre qu’à danser; mais toi qui ambitionnes le repos en Dieu, et qui ne fais rien qu’en vue de l’obtenir, abstiens-toi de toute oeuvre servile : «Car tout homme qui fait le péché devient est esclave du péché 1 ». Et plût à Dieu qu’il ne le fût que d’un homme et non du péché. Ces trois préceptes embrassent l’amour de Dieu, dont tu dois méditer la vérité, l’unité, les délices. Car il y a certaines délices en Dieu, où nous trouverons le véritable sabbat, le vrai repos. Aussi est-il dit : « Mets en Dieu tes délices , et il comblera les désirs de ton coeur 2».Quel autre en effet peut nous procurer plus de chastes délices que le Créateur de tout ce qui nous apporte les délices? Dans ces trois préceptes se résume l’amour de Dieu; dans les sept autres l’amour du prochain : « Ne fais point à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. Honore ton père et ta mère », parce que tu veux être honoré par tes enfants. « Ne commets pas l’adultère», parce que tu ne veux pas que ta femme s’y livre en ton absence. « Tu ne tueras point », car tu ne veux pas être tué. « Tu ne voleras point », parce que tu ne veux pas que l’on te vole. « Tu ne feras point de faux témoignage », parce que tu hais celui qui fait un faux témoignage contre toi. « Ne désire  pas la femme de ton prochain », parce que tu ne veux pas qu’un autre pense à la tienne. « Ne désire pas ce qui appartient à un autre 3», puisqu’on te déplaît quand on désire ce qui est à toi. Interroge donc tes propres sentiments, puisqu’on ne peut te nuire sans te déplaire. Tous ces préceptes nous viennent de Dieu : c’est un don de la suprême Sagesse; c’est d’en haut qu’ils ont retenti. Touche donc le psaltérion, accomplis la loi que le Seigneur ton Dieu est venu, non pas détruire, mais accomplir lui-même 4. Car tu accompliras par amour ce que tu ne pouvais accomplir par la crainte. Celui qui n’évite le mal que par la crainte, le ferait volontiers, sans la défense. Je ne le commets point, dira-t-il. Pourquoi? parce que je crains. Tu n’aimes pas encore la justice, tu es encore dans l’esclavage : sois donc un fils, car un bon esclave 

1. Jean, VIII, 34. — 2. Ps. XXXVI, 4. — 3. Exod. XX, 1-17; Deut. V, 6-21. — Matt. V, 17. 

peut devenir un bon fils. Jusque-là évite le mal par crainte, et tu apprendras à l’éviter par amour. Car la justice a ses charmes. Que le châtiment t’arrête. Là justice a sa beauté, elle cherche les regards, elle attise l’amour en ceux qui l’aiment. C’est pour elle que les martyrs ont foulé aux pieds le monde, et répandu leur sang. Qu’aimaient-ils en renonçant à tous ces biens? Car n’aimaient-ils rien? et vous parlons-nous ainsi pour éteindre l’amour en vos coeurs? Il est froid, il est glacé le coeur qui n’aime point. Aimez donc; seulement aimez cette beauté qui charme les yeux du coeur. Aimez, seulement aimez cette beauté qui enflamme les coeurs quand on chante la justice. Voilà des hommes qui parlent, qui se récrient, qui disent partout : C’est bien; c’est très bien. Qu’ont-ils vu ? lis ont vu la justice qui donne la beauté au vieillard , fût-il courbé. Qu’on voie marcher ce vieillard doué de justice, il n’y a rien en lui de corporel que l’on puisse aimer, et néanmoins il est aimé de tous. On aime en lui ce qui est invisible, ou plutôt on aime en lui ce qu’il y a de visible pour le coeur. Que le vrai bien fasse donc vos délices, demandez à Dieu qu’il ait pour tous des attraits. « Car le Seigneur épanchera sur nous ses délices, et la terre produira son fruit (Ps. LXXXIV, 13) ». Afin que vous accomplissiez par la charité ce qu’il est difficile d’accomplir par la crainte. Que dis-je, difficile? L’esprit ne le peut encore : il aimerait mieux qu’il n’y eût aucun précepte, quand c’est la sainte qui le fait obéir, et non l’amour qui l’y détermine. Retiens-toi de tout larcin et redoute l’enfer, lai est-il dit : il aimerait mieux qu’il n’y eût point d’enfer pour l’engloutir. Mais quand est-ce qu’il commence à aimer la justice, sinon quand il s’abstient de tout vol, dût-il n’y avoir point d’enfer pour engloutir les voleurs? C’est là aimer la justice.

7. Mais cette justice, qu’est-elle donc ? qui pourra la peindre? Quelle beauté reluit dans la sagesse de Dieu? C’est elle qui donne le charme à tout ce qui a de l’attrait pour nos yeux: pour la voir, pour l’embrasser, il faut purifier nos coeurs. C’est elle que nous faisons profession d’aimer ; et c’est elle qui compose tout en nous, afin que rien ne lui déplaise. Et quand les hommes blâment en nous ce que nous faisons pour plaire à cette sagesse que nous aimons, combien peu nous estimons de tels censeurs, quel peu de souci, et même quel mépris ils nous inspirent? Voilà des hommes qui ont pour des femmes un amour condamnable; que ces amantes les ajustent selon leur goût, et ils s’inquiètent peu de déplaire aux autres quand ils plaisent à ces femmes, et il leur suffit d’être au goût de celles dont ils recherchent les faveurs : et souvent, ou plutôt toujours, ils déplaisent aux hommes plus mûrs, et trouvent leur condamnation chez les hommes judicieux. Votre chevelure est mal arrangée, dit un homme austère à un jeune impudique, ces frisures sont indécentes. Mais cet amant sait bien que ses cheveux ainsi bouclés plaisent à je ne sais quelle créature, et alors il te hait pour ta juste réprimande, et il conserve cet ajustement qui ne plaît qu’au goût dépravé, lite prend pour un ennemi, parce que tu le rappelles à la décence. Il se dérobe à tes regards, et s’inquiète peu si ta réprimande est juste. Si donc ils méprisent les blâmes de la vérité, pour affecter une beauté fictive ; pour nous, dans ce que nous faisons pour plaire à la divine sagesse, quel cas nous faudra-t-il faire de ces railleurs injustes, qui n’ont pas les yeux pour voir ce que nous aimons? Pensez-y, ô vous qui avez le coeur droit, « et bénissez Dieu sur la harpe, et chantez-le sur le psaltérion à dix cordes».

8. « Chantez-lui un cantique nouveau (Ps. XXXII, 3 ) ». Dépouillez-vous du vieil homme: vous connaissez le cantique nouveau. Le nouvel homme, la nouvelle alliance, voilà le cantique nouveau. Le cantique nouveau n’est point l’héritage du vieil homme: il n’y a pour l’apprendre que les hommes nouveaux, qui ont rajeuni le vieil homme dans la grâce, et qui appartiennent au Nouveau Testament, c’est- à-dire au royaume des cieux. C’est vers lui que notre amour exhale ses soupirs, à lui qu’il chante ses cantiques. Qu’il chante ce cantique, non de la voix, mais par les actions de la vie. « Chantez-lui un cantique nouveau, chantez-le sagement ». Chacun se demande : comment chanter à Dieu ? Oui, chantez, mais qu’il n’y ait aucun désaccord; Dieu ne peut souffrir que l’on blesse ses oreilles. Chante sagement, ô mon frère. Devant un habile musicien qui doit t’écouter; que l’on te dise Chante pour lui plaire, si tu crains de chanter parce que tut es dépourvu de science musicale, et qu’un (301) artiste peut trouver en toi des défauts inaperçus pour un ignorant: qui se flattera de chanter avec harmonie, pour Dieu, qui juge du chantre avec tant de sagacité, qui pénètre dans tous les détails, qui écoute si attentivement? Quand votre chant sera-t-il assez harmonieux, pour n’offenser en rien des oreilles si délicates ? Voici qu’il vous prescrit lui-même la manière de chanter; ne cherchez point les paroles comme si vous pouviez en trouver pour expliquer ce qui plaît à Dieu. Chantez « par vos transports ». Pour Dieu, bien chanter, c’est chanter dans la joie. Mais qu’est-ce que chanter avec transport? C’est comprendre que des paroles sont impuissantes à rendre le chant du coeur. Voyez ces travailleurs qui chantent soit dans les moissons, soit dans les vendanges, soit dans tout autre labeur pénible : ils témoignent d’abord leur joie par des paroles qu’ils chantent; puis, comme sous le poids d’une grande joie que des paroles ne sauraient exprimer, ils négligent toute parole articulée et prennent la marche plus libre de sons confus. Cette jubilation est donc pour le coeur un son qui signifie qu’il ne peut dire ce qu’il conçoit et enfante. Or, à qui convient cette jubilation, sinon à Dieu qui est ineffable? Car on appelle ineffable ce qui est au-dessus de toute expression. Mais si, ne pouvant l’exprimer, vous- devez néanmoins parler de lui, quelle ressource avez-vous autre que la jubilation, autre que cette joie inexprimable du coeur, cette joie sans mesure, qui franchit les bornes de toutes les syllabes?  « Chantez harmonieusement, chantez dans votre jubilation ».

9. « Car la parole du Seigneur est droite, e et toutes ses oeuvres sont dans la foi ». Et c’est même par sa droiture qu’il déplaît à ceux dont le coeur n’est pas droit. « Toutes ses oeuvres sont dans la foi » ; que les tiennes aussi soient dans la foi, « car le juste vit de la foi 1», et c’est « la foi qui agit par la charité 2 ». Que tes oeuvres soient dans la foi, parce que c’est en croyant en Dieu que tu deviens fidèle. Mais comment les oeuvres de Dieu peuvent-elles être dans la foi, comme s’il vivait aussi de la foi? Cependant nous trouvons que Dieu est fidèle, et ce n’est point moi qui tiens ce langage, écoutez l’Apôtre: « Dieu est fidèle » ,dit-il, « et ne souffrira point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces, mais il  

1. Rom. I, 17. —  2. Gal. V, 6. 

vous fera profiter de la tentation afin que vous puissiez persévérer 1 ». Dieu est fidèle, vous l’entendez; écoutez ce qu’il dit ailleurs : « Si nous souffrons avec lui, nous régnerons aussi avec lui; si nous le renonçons, il nous renoncera aussi; si nous lui sommes  fidèles, il demeurera fidèle, car il ne peut être contraire à lui-même 2 ». Nous avons donc aussi un Dieu qui est fidèle. Distinguons toutefois la fidélité de Dieu de la fidélité de l’homme. L’homme est fidèle quand il croit aux promesses que Dieu lui fait ; Dieu est fidèle quand il donne à l’homme ce qu’il lui a promis. Sa grande miséricorde à nous promettre, nous garantit sa fidélité à tenir sa promesse. Nous ne lui avons rien prêté pour faire de lui notre débiteur; c’est de lui que nous vient tout ce que nous pouvons lui offrir, et si nous avons quelque valeur, nous la tenons de lui. Tous les biens qui font notre joie viennent de lui. « Qui connaît en effet les desseins de Dieu ? ou qui est entré dans ses conseils? ou qui lui a donné le premier, pour en attendre une récompense? Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui 2 ». Donc nous ne bai avons rien donné, et néanmoins il est notre débiteur. Pourquoi débiteur? parce qu’il a fait des promesses. Nous ne lui disons point: Seigneur, rendez ce que vous avez reçu; mais bien: « Donnez ce que vous avez promis » . « Car la parole du Seigneur est droite » . Qu’est-ce à dire, que « la parole du Seigneur est droite? » Qu’elle ne vous trompe jamais, et que vous ne devez point la tromper, ou mieux, vous tromper vous-mêmes. Comment tromper en effet celui qui connaît tout? « Mais l’iniquité ment contre elle-même 4 . Car le discours du Seigneur est droit, et toutes ses oeuvres sont dans la foi ».

10. « Il aime la miséricorde et le jugement 5 ». Aimez-les, puisque Dieu les aime. Appliquez-vous, mes frères. C’est maintenant le temps de la miséricorde, ensuite viendra celui du jugement. Pourquoi est-ce aujourd’hui celui de la miséricorde? C’est que maintenant il appelle ceux qui se détournent de lui, et qu’il pardonne à ceux qui se tournent vers lui ; c’est qu’il attend avec patience que les pécheurs se convertissent; c’est qu’après leur conversion il oublie le passé, il promet l’avenir, il stimule la lenteur, il console dans  

1. I Cor. x, 13. — 2. II Tim. 11,12, 13. — 3. Rom. XI, 34-36. — 4. Ps. XXVI, 12. —  5. Id. XXII, 5.

(302)  

l’affliction, il enseigne ceux qui sont studieux, il vient en aide à ceux qui combattent: il n’abandonne aucun de ceux qui sont dans la peine et qui crient vers lui; il nous donne ce que nous devons lui offrir en sacrifice, et nous met en main de quoi l’apaiser. Qu’un temps si précieux de miséricorde ne passe point pour nous, ô mes frères, qu’il ne s’écoule point inutilement pour nous. Toutefois viendra le jugement avec son repentir, et repentir sans fruit. « Ils diront en eux-mêmes dans le repentir, et gémissant dans l’angoisse de leur esprit »; c’est là ce qui est écrit au livre de la Sagesse : « De quoi nous a servi l’orgueil, et que nous a procuré l’ostentation des richesses? Toutes ces choses ont passé comme l’ombre 1 ». Disons maintenant : « Tout passe comme l’ombre ». Disons utilement: « Tout passe», de peur qu’un jour nous ne disions sans profit : « Tout est passé ». C’est donc maintenant le temps de la miséricorde que doit suivre le temps du jugement.

11. Toutefois, mes frères, gardez-vous de croire que ces deux attributs puissent être séparés en Dieu. Il semble, en effet, qu’ils soient contradictoires, et que la miséricorde ne devrait point se réserver le jugement, comme le jugement devrait se faire sans miséricorde. Lis Dieu est tout-puissant, et dans sa miséricorde il exerce la justice, comme dans ses jugements il n’oublie point la miséricorde. Car il nous prend en pitié, il considère en nous son image, notre fragilité, nos erreurs, antre aveuglement, et il nous appelle, et il pardonne les fautes à ceux qui se tournent vers lui, mais il les retient à ceux qui ne se convertissent point. Est-il miséricordieux pour ceux qui sont injustes? Abandonne-t-il pour cela sa justice, et doit-il confondre le juste avec l’injuste? Vous paraîtrait-il juste de traiter de la même manière le pécheur qui se convertit et celui qui ne se convertit point, de faire le même accueil à celui qui avoue ses fautes et à celui qui les déguise, à l’homme humble et à l’homme superbe? Dieu donc exerce la justice, tout en faisant miséricorde, et dans cette justice, il exercera sa miséricorde à l’égard de ceux à qui il dira : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger 2 ». Car il est dit quelque part dans une lettre apostolique: « Dieu exercera un jugement sans miséricorde envers celui qui n’aura pas fait  

1. Sag. V, 3, 8, 9. —   2. Matt. XXV, 25. 

miséricorde 1». « Bienheureux les miséricordieux », est-il dit encore, « parce qu’ils obtiendront miséricorde 2 ». Donc en les jugeant, Dieu usera de miséricorde, mais non sans discernement. Car s’il n’use pas de miséricorde envers tous, mais seulement envers celui qui aura été miséricordieux, sa miséricorde sera juste, puisqu’il n’y aura point de confusion. C’est évidemment par un effet de sa miséricorde qu’il nous remet nos péchés; c’est par miséricorde qu’il nous accorde la vie éternelle ; mais voyez en même temps l’équité: « Pardonnez, et l’on vous pardonnera; donnez, et il vous sera donné 3 ». Assurément, « vous donner, vous pardonner », telle est bien la miséricorde. Mais si la miséricorde était séparée de la justice, le Sauveur ne dirait point: « On se servira pour vous de la même mesure dont vous vous serez servis 4 »

12. Tu as entendu, ô mon frère, comment Dieu exerce la miséricorde et le jugement, et toi aussi, sois juste et miséricordieux. Ces deux attributs sont-ils exclusivement ceux de Dieu et non des hommes? S’ils ne regardaient point les hommes, Dieu ne dirait pas aux Pharisiens: « Vous omettez ce qu’il y a de plus important dans la loi: la justice et la miséricorde 5 ». Garde-toi de croire que tu ne doives exercer que la miséricorde et non le jugement. Tu es quelquefois arbitre dans un différend entre deux hommes, dont l’un est riche et l’autre pauvre ; et il arrive que la mauvaise cause est celle du pauvre, tandis que le riche soutient la vérité ; si tu es ignorant dans les choses de Dieu, tu croiras bien faire de prendre le pauvre en pitié, d’atténuer, de cacher son tort, de vouloir le justifier, afin qu’il paraisse avoir pour lui le bon droit: et si l’on te reproche l’injustice de ta sentence, tu prends pour excuse une fausse miséricorde, en disant : Je sais tout cela, j’ai compris l’affaire, mais c’était un pauvre, il fallait en avoir pitié. N’est-ce point là faire miséricorde au détriment de la justice? Mais comment, diras-tu, pouvoir être juste sans oublier la miséricorde? J’aurais prononcé contre un pauvre qui n’avait pas de quoi payer, ou s’il avait pu payer, il n’aurait plus rien eu pour vivre? Voici la réponse de Dieu: « Tu ne feras pas acception du pauvre dans tes jugements 6». 

1. Jacques, II 13.— 2. Matt. V, 7.— 3. Luc, VI, 37, 38. — 4. Matt. VII, 2.— 5. Id. XXIII, 23. — 6. Exod. XXXIII, 3. 

(303) 

Quant au riche, il est aisé de comprendre qu’on ne doit point faire acception en sa faveur. Tout homme le voit, et plaise à Dieu que tout homme le pratique ; l’erreur la plus facile consiste donc à chercher à plaire à Dieu, en jugeant en faveur du pauvre, comme si l’on voulait dire à Dieu : J’ai fait grâce au pauvre. Mais il fallait être à la fois juste et miséricordieux. Quelle est d’abord cette miséricorde qui consiste à favoriser l’injustice? Tu as ménagé sa bourse, mais percé son cœur : ce pauvre est demeuré dans l’injustice, et dans une injustice d’autant plus funeste qu’il te voit favoriser son injustice, toi qu’il croyait un homme juste. Il t’a quitté couvert de ton injuste protection, pour tomber sous la juste condamnation du Seigneur. Quelle miséricorde lui as-tu faite en le rendant injuste? Il y a plus de cruauté que de miséricorde. Mais, diras-tu, que fallait-il faire? Il fallait parler selon la justice, reprendre le pauvre, fléchir le riche. Il y a un temps pour juger et un temps pour demander. Quand le riche t’aurait vu garder les règles de l’équité, ne point favoriser dans le pauvre son arrogante injustice, n’aurait-il pas été incliné à lui faire grâce sur ta demande, dans la joie que lui aurait causé ta sentence?

Il nous reste, mes frères, une grande partie du psaume, et il faut consulter les forces de l’âme et du corps chez mes auditeurs si divers; car si le froment nous donne à tous une même nourriture, il semble néanmoins s’accommoder aux goûts différents, et ainsi échapper au dégoût. Que ce soit donc assez pour aujourd’hui. 

 

TROISIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXXII.

DEUXIÈME SERMON. —  CRAINTE ET AMOUR DE DIEU. 

Ce discours embrasse la seconde partie du psaume. Le saint docteur, après avoir fait quelques allusions aux Ariens et aux Donatistes, établit que nous ne devons craindre que le Seigneur qui a envoyé des brebis au milieu des loups, et ces loups sont devenus brebis, qui peut seul donner aux créatures la puissance de nous nuire ; n’aimer que le Seigneur afin de le posséder, parce qu’il est seul capable de nous rendre meilleurs, et d’être son héritage, ce qui est le bonheur parfait. Prier pour les hérétiques. 

1. Prêcher la parole de vérité aussi bien que l’écouter, c’est un labeur. Mais c’est un labeur que nous endurons volontiers quand nous pensons à l’arrêt du Seigneur et à notre condition. Car, dès le berceau du genre humain, l’homme a entendu cette parole, non point d’un homme qui pût le tromper, ni du diable qui est séducteur, mais de la vérité même qui émanait de la bouche de Dieu: « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (Gen. III, 19)».Donc si notre pain est la parole de Dieu, il nous faut suer pour l’entendre, plutôt que de mourir de faim. Dans la solennité de nos dernières vigiles, nous avons expliqué les premiers versets du psaume; expliquons le reste aujourd’hui.

2. Voici où commence la partie qui nous reste et que nous venons de chanter : « La  terre est pleine de la miséricorde du Seigneur. C’est la parole de Dieu qui affermit les cieux 1 ». C’est-à-dire que cette parole donne aux cieux leur solidité. Le Prophète avait dit plus haut : « Chantez avec sagesse et dans vos transports », c’est-à-dire chantez d’une manière ineffable : « Parce que la parole du Seigneur est droite et que ses œuvres sont dans la fidélité 2 ». Il ne promet rien qu’il ne tienne : il est un débiteur fidèle, et toi, sois exigeant comme l’avare. Après avoir dit : « Toutes ses oeuvres sont dans la foi », le Prophète ajoute : « Il aime la miséricorde  et le jugement 3 ». Mais celui qui aime la miséricorde a de la compassion. Or, celui qui a de la compassion peut-il promettre sans 

1. Ps. XXXII, 5, 6. —  2. Id. 3, 4. — 3. Id. 5.

donner, lui qui pourrait donner sans avoir promis? Donc celui qui aime la miséricorde doit donner ce qu’il a promis; mais comme il aime aussi le jugement, il doit exiger le fruit de ses dons. Aussi le Seigneur dit-il à un certain serviteur: « Que ne mettais-tu mon argent à la banque, afin qu’à mon retour j’en retirasse le fruit 1? » Je vous rappelle tout ceci, mes frères, afin que nous comprenions ce que nous venons d’entendre. Car il dit dans un autre endroit de l’Evangile: « Pour moi, je ne juge personne, mais la parole que je nous ai annoncée vous jugera au dernier jour 2 ». Et que celui qui ne veut point entendre ne dise point pour excuse qu’il ne lui sera rien demandé au dernier jour. Car c’est de son refus de recevoir ce qu’on lui donnait qu’on lui demandera compte. N’avoir pu recevoir et n’avoir pas voulu sont bien différents : on peut, dans un cas, faire valoir son impuissance; mais dans l’autre, c’est la volonté qui est coupable. Donc « toutes les œuvres de Dieu sont dans la foi; il aime la miséricorde et le jugement». Recevez la miséricorde, mais craignez la justice. De peur que, quand il viendra nous redemander ce qu’il nous aura donné, il ne le fasse de manière à nous renvoyer les mains vides. Car il nous demande compte, et après le compte rendu, il nous donne l’éternité. Recevez donc la miséricorde, ô mes frères, recevons-la tous. Que nul d’entre vous ne s’endorme pour la recevoir, de peur qu’on ne le réveille pour son malheur au moment d’en rendre compte. Recevez la miséricorde; voilà ce que Dieu nous dit, comme si , en un temps de famine, on criait : Recevez des vivres. Et si tu en trouvais en semblable occasion, quelle serait ta conduite? Quel retard mettrais-tu à venir? Eh bien! aujourd’hui on te tient ce langage Recevez la miséricorde, « car Dieu aime la miséricorde et le jugement». Après l’avoir reçue, fais-en un saint usage, afin d’en rendre un compte facile, quand viendra pour juger celui-là même qui te prête sa miséricorde en ces temps de famine.

3. Garde-toi donc de me dire : D’où me viendra cette miséricorde? et où me faut-il aller? Souviens-toi de ces paroles que tu viens de chanter: « La terre est pleine des miséricordes du Seigneur 3 ». Où donc l’Evangile n’est-il pas prêché? Où cette parole de Dieu 

1. Luc, XIX, 23.— 2. Jean, VIII, 15, XII, 48.— 3. Ps. XXXII, 5.

 ne se fait-elle pas entendre? Où n’offre-t-on pas le salut? Il n’est besoin pour toi que de vouloir : les greniers sont pleins. Cette plénitude, cette abondance n’a pas attendu que tu vinsses la chercher, elle est allée te trouver dans ton sommeil. Il n’est pas dit: Que les nations se lèvent, et qu’elles aillent à tel endroit; mais ces mystères ont été annoncés à chaque peuple dans la contrée qu’il habitait, afin que cette prophétie fût accomplie : « Les hommes l’adoreront chacun dans sa patrie 1 ».

4. « La terre est pleine des miséricordes du Seigneur ». Que dire des cieux? Ecoute ce qu’il en est des cieux. La miséricorde y est inutile, puisqu’il n’y a aucune misère. Sur la terre, la misère abonde, mais il y a une surabondance de miséricordes. La terre est pleine des misères de l’homme, « et la terre est pleine des miséricordes du Seigneur ». Et toutefois, dans le ciel où il n’y a point de misère, et où l’on n’a pas besoin de miséricorde, n’a-t-on pas besoin du Seigneur? Heureux ou malheureux, tout a besoin de Dieu. Sans lui, le malheur n’a plus de soulagement, comme sans lui, le bonheur n’a plus de règle. Si donc, après avoir entendu : « La terre est pleine des miséricordes du Seigneur », tu t’informais des cieux, écoute combien les cieux ont besoin de lui. « C’est la parole du Seigneur qui affermit les cieux». Ils ne s’affermissent donc point d’eux-mêmes, et leur solidité n’est point leur ouvrage. « C’est la parole du Seigneur qui affermit les cieux, et toute leur force vient du souffle de sa bouche 2 » . Ils n’avaient donc rien par eux-mêmes, et ce qui leur vient du Seigneur n’était pas un supplément. « C’est du souffle du Seigneur que leur vient », non en partie, mais totalement « leur solidité ».

5. Voyez, mes frères, que les oeuvres du Fils et du Saint-Esprit sont les mêmes. Nous ne devons point négliger de le dire en passant, à propos de certaines distinctions injustes, et de quelques confusions trop profondes. Il y a fausseté dans l’un et dans l’autre système. Par défaut de distinction, ceux-ci confondent la créature avec le Créateur, et comptent parmi les créatures l’Esprit de Dieu, Esprit qui est créateur : ceux-ci discernent pour confondre; et puissent-ils être confondus et se convertir, comprendre ici que le 

1. Soph. II, 11.— 2. Ps. XXII, 6. 

(305) 

Fils et l’Esprit-Saint n’ont qu’une même oeuvre ! La parole de Dieu est assurément le Fils de Dieu, comme le souffle de sa bouche est l’Esprit-Saint; or, « c’est la parole de Dieu qui affermit les cieux » .Qu’est-ce, pour eux, qu’être affermis, sinon avoir la solidité, être inébranlables? «C’est du souffle de sa bouche que leur vient la solidité ». On pourrait aussi bien dire : C’est le souffle de sa bouche qui affermit les cieux, et de son Verbe que leur vient la solidité. Car la solidité ale même sens que l’affermissement. L’oeuvre du Fils est donc aussi l’oeuvre du Saint-Esprit. Mais agissent-ils séparément du Père? Qui est-ce qui agit par son Verbe et par l’Esprit-Saint, sinon celui à qui appartiennent le Verbe et le Saint-Esprit? Donc la Trinité est un seul Dieu. C’est lui qu’adorent tous ceux qui savent ce qu’ils doivent adorer; c’est lui que rencontre partout celui qui veut se convertir. Ceux qui s’éloignent de lui ne le recherchent point; mais il les rappelle de leur éloignement, afin de les remplir après leur conversion.

6. Je laisse de côté, mes frères, ces cieux qui nous dominent, qui nous sont inconnus, pendant que nous sommes sur la terre, et que nous ne pouvons connaître que par d’humaines conjectures; je ne m’occuperai donc point des cieux, pour en expliquer la hiérarchie, le nombre, la différence des uns aux autres, les bienheureux habitants, et cet hymne harmonieux et sans fin qui s’élève de toutes parts à la gloire de Dieu ; c’est là une tâche difficile; toutefois efforçons-nous d’y arriver un jour. Car là est notre patrie, qu’un long exil nous fait trop oublier. C’est nous en effet qui disons dans un psaume: « Malheur à moi, dont l’exil se prolonge 1 ». Il est donc difficile, sinon impossible, et pour moi de vous parler du ciel, et pour vous de me comprendre. Si quelqu’un m’a devancé dans l’intelligence de ces choses divines, qu’il jouisse de son avance, et qu’il prie pour moi afin que je puisse le suivre. Sans parler donc des cieux, nous avons une ample matière de discours, dans ces autres cieux plus rapprochés de nous, qui sont les saints Apôtres de Dieu, les prédicateurs de la parole de vérité, qui ont fait pleuvoir sur nous une douce rosée, afin que le champ de l’Eglise produisît cette fertile moisson, qui boit, à la vérité, la même pluie que l’ivraie, mais qui n’est pas destinée au même grenier. 

1. Ps. CXIX, 5. — 2. Matt. XII, 30. 

7. Donc après nous avoir dit que « la terre est pleine de la miséricorde du Seigneur », le Prophète, comme si vous demandiez: D’où vient sur la terre cette abondante miséricorde? met d’abord en avant, les cieux qui ont fait pleuvoir la divine miséricorde sur la terre, et sur toute la terre. Car voyez ce qui est dit ailleurs à propos des cieux: « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie l’oeuvre de ses mains 1 ». Les cieux et le firmament sont identiques. « Le jour parle au jour, et la nuit donne la science à la nuit ». Jamais d’interruption, jamais de silence. Mais où donc ont-ils prêché, et jusqu’où sont-ils parvenus? « Il n’est point de discours, point de langage dans lequel on n’entende point cette voix 2 ». Mais, diras-tu, cette prédiction regarde ce qui arriva quand les Apôtres, assemblés en un même lieu, parlèrent la langue de fous. Or, « ayant parlé toutes les langues 3 », ils accomplirent ce qui était prédit : « Il n’est point de discours, point de langage, dans lequel on n’entende point cette voix ». Mais je demande: Cette voix qui parlait toutes les langues, jusqu’où est-elle arrivée, quelle contrée a-t-elle remplie ? Ecoute ce qui suit : « Leur voix a éclaté par toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu’aux confins du monde 4». De qui ces paroles, sinon des cieux qui racontent la gloire de Dieu? Donc si leur voix a éclaté par toute la terre, si leurs paroles ont retenti jusqu’aux confins du monde, que celui qui les a envoyés, nous dise ce qu’ils nous ont annoncé. Il nous le dit nettement, il nous le dit avec fidélité ; car il nous a prédit tout cela, même avant l’accomplissement, celui dont toutes les oeuvres sont dans la foi. Car il est ressuscité d’entre les morts, et comme ses disciples le reconnaissaient en le touchant, il leur dit : « Il fallait que le Christ souffrît, qu’il ressuscitât des morts, et que l’on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés 5 ». Depuis où et jusqu’où? « Par toutes les nations », leur dit-il, « en commençant par Jérusalem ». Or, quel plus grand acte de miséricorde pouvons-nous espérer tous, nies frères, sinon que le Seigneur nous remette nos péchés? Si donc la rémission des péchés est la plus grande miséricorde pour nous, et 

1. Ps. XVIII, 2 — 2. Ibid 4. — 3. Act. II, 4. — 4. Ps. XVIII,5, — 5. Luc, XXIV, 46, 47.  

(306)

s’il a prédit que ce pardon des péchés serait annoncé chez toutes les nations, « la terre test pleine de la miséricorde du Seigneur». De quoi la terre est-elle pleine ? de la divine miséricorde. Pourquoi? parce que le Seigneur remet partout les péchés, parce qu’il a envoyé les cieux pour pleuvoir sur la terre.

8. Et comment ces cieux ont-ils osé s’en aller avec tant d’assurance; et, d’hommes faibles qu’ils étaient, sont-ils devenus des cieux, sinon parce que « le Verbe de Dieu leur a donné la foi?» D’où serait venu à ces brebis tant de courage parmi les loups, si « l’Esprit de sa bouche n’eût été leur force? Voilà », dit le Sauveur, « que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups  1 ». O Seigneur, Dieu de miséricorde ! vous en agissez de la sorte, afin que vos miséricordes se répandent par toute la terre. Si donc telle est votre miséricorde que la terre en soit comblée, considérez ceux que vous envoyez, et où vous les envoyez. Où les envoyez-vous, dis-je, et quels hommes envoyez-vous? Vous envoyez des brebis au milieu des loups. Mais envoyez un loup, un seul, au milieu d’un troupeau innombrable de brebis, qui lui résistera ? Quel carnage n’en fera-t-il pas, s’il n’est bientôt rassasié ? Autrement il dévorera tout. Vous envoyez donc des hommes faibles parmi des hommes sanguinaires? Je les envoie, dit-il, parce qu’ils deviendront des cieux pour arroser la terre. Comment des hommes infirmes sont-ils des cieux? c’est que « le souffle de sa bouche fait toute leur force ».  Voilà que bientôt les loups vous saisiront, vous traîneront en jugement, vous feront paraître devant les puissances, à cause de mon nom. Quant à vous, revêtez-vous de vos propres armes. Sera-ce de votre vertu? Non. « Ne pensez point à ce que vous répondrez : car ce n’est point vous qui parlerez, mais l’esprit de votre Père qui parlera en vous 2; car c’est dans le souffle de sa bouche qu’est toute leur force ».

9. C’est là ce qui est arrivé; les Apôtres sont allés dans le monde, ils ont souffert de grands maux. Car souffrons-nous autant pour entendre ces vérités, qu’ils ont souffert pour les annoncer? Non assurément. Notre labeur sera-t-il pour cela sans fruit? Non encore. Je vous vois en foule compacte ; mais vous, voyez la sueur de mon front. Si nous souffrons 

1. Matt, X, 16. — 2. Id. 19, 20. 

avec le Christ, nous régnerons aussi avec lui 1. Cela s’est donc fait. Et aujourd’hui nous célébrons la mémoire des martyrs, ou de ces brebis envoyées au milieu des loups 2. Ce lieu où nous parlons était infesté de loups, quand fut égorgé le bienheureux martyr Cyprien: une seule brebis que l’on saisit fut plus forte que tous les loups ensemble, une seule brebis égorgée a peuplé de brebis cette contrée. Alors la mer en courroux soulevait le flot des persécutions, et couvrait la terre sèche, qui avait soif du ciel de Dieu. Aujourd’hui le nom de Jésus-Christ est glorifié par les douleurs qu’ont endurées ceux qui ont brisé les persécuteurs dans leur choc : et il s’est assujetti toutes ces puissances, en foulant aux pieds ce flot de l’abîme. Or, quand tout cela s’est accompli, pensez-vous qu’ils voient d’un oeil calme et sans frémir de colère, et nos assemblées, et nos fêtes, et nos solennités, et ces manifestations publiques de notre culte, ceux qui en sont les témoins, sans partager notre foi ? C’est alors que s’accomplit sur eux cette prophétie : « Le pécheur verra, et il frémira de colère ». Mais qu’arrivera-t-il de cette colère? O brebis, ne craignez plus ce loup féroce. Ne redoutez maintenant, ni sa rage, ni ses impuissantes menaces. Il s’irrite : mais après? « Il grincera des dents, il séchera de dépit 3 ».

10. Mais comme cette eau salée de la mer, qui demeure encore parmi nous, n’ose plus s’élever contre les chrétiens, et qu’elle dévore en elle-même son propre courroux; parce que cette eau frémit de se trouver renfermée dans un corps mortel, écoutez ce qui suit: « Il rassemble comme dans une outre les eaux de la mer 4 ». Donc cette mer, qui soulevait librement contre nous ses flots tumultueux , n’est plus qu’une amertume renfermée dans quelques poitrines mortelles, et telle est l’oeuvre de celui qui a vaincu dans les siens, qui a posé des digues à la mer a, afin que ses flots refoulés en son sein, brisassent contre eux-mêmes leur propre fureur. C’est lui qui a rassemblé comme dans une outre les eaux de la mer : et toute pensée d’amertume dans un corps humain. Or, ces hommes hostiles, craignant pour leur vie, retiennent à l’intérieur, ce qu’ils n’osent montrer au dehors. C’est toujours pour nous la même amertume, la même haine, la même fureur ; fureur autrefois à ciel ouvert, et

1. II Tim. II,12 — 2. Matt. X, 15.— 3. Ps. CXI, 10. — 4. Ps. XXXII, 7 — 5. Prov. VIII, 29. 

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maintenant occulte, que vous dirai-je, sinon ces paroles du Prophète: « Il frémira, et il séchera de dépit ? ». Allez donc à l’église, et marchez: la voie est facile, elle est ouverte, battue par notre chef illustre qui veille à sa sûreté. Courons dans le chemin des bonnes oeuvres, car c’est là qu’il nous faut marcher. Et si parfois il nous arrive des persécutions d’où nous étions loin de les attendre, dès lors que les eaux sont renfermées comme dans une outre, comprenons que Dieu n’en agit ainsi que pour notre bien spirituel, pour nous éloigner d’une confiance téméraire dans les choses du temps, et pour régler nos désirs de manière à nous conduire dans son royaume. Tel est le désir qui éclate çà et là quand nous sommes sous le coup de la persécution, et alors nous rendons un son agréable à Dieu, comme ces trompettes en fer qu’a battues le marteau. Car le psalmiste nous invite à louer le Seigneur avec des trompettes martelées1. Ces trompettes s’étendent sous le marteau, comme le coeur du chrétien s’étend vers Dieu sous les coups de la persécution.

11. Et maintenant que l’eau de la mer est rassemblée comme dans une outre, n’oublions pas, mes frères, que Dieu ne manque pas de moyens de nous châtier quand il est nécessaire. Aussi le Prophète a-t-il ajouté : « Il y a des abîmes dans ses trésors ». Il appelle trésors les secrets de Dieu. Or, Dieu connaît les coeurs des hommes, ce qu’il doit faire en temps opportun, les moyens qu’il doit employer, le pouvoir qu’il doit donner aux méchants contre les bons, afin de condamner les méchants et de corriger les justes. Voilà ce que connaît celui qui met des abîmes dans ses trésors. Suivons donc le conseil suivant : « Que toute la terre craigne le Seigneur 2 ». Qu’elle ne s’élève point d’une joie téméraire et orgueilleuse, en disant : Voilà que les eaux de la mer sont rassemblées comme dans une outre; qui s’élèvera contre moi? qui osera me nuire? Imprudent! ne sais-tu pas que ton père a mis des abîmes dans ses trésors? Ignores-tu qu’il sait qu’il a de quoi te châtier quand il lui plaît? Il a dans sa main les trésors de l’abîme, afin de t’instruire et de te diriger vers les trésors du ciel. Retourne donc à la crainte, ô toi qui déjà te croyais en sûreté! Que la terre tressaille donc, mais aussi qu’elle craigne. Qu’elle tressaille, et pourquoi? Parce

1. Ps.  XCVII, 6. — 2. Id. XXXII, 8 

que la terre est pleine de la miséricorde du Seigneur. Qu’elle craigne, et pourquoi? Parce qu’il a renfermé comme dans une outre les eaux de la mer, de manière néanmoins à mettre des abîmes dans ses trésors. Mais il lui arrive ce qui est dit en deux mots dans un autre psaume : « Servez le Seigneur avec crainte, tressaillez en lui avec tremblement 1 ».

12. « Que la terre craigne le Seigneur; qu’ils tremblent devant lui, tous ceux qui habitent l’univers ». Qu’ils n’en craignent point un autre, au lieu de le craindre: «Que ce soit devant lui que tremblent tous ceux qui habitent la terre ». Une bête féroce te menace? Crains le Seigneur. Un serpent se glisse? Crains le Seigneur. Un homme te hait? Crains le Seigneur. Le démon te livre un assaut? Crains encore le Seigneur. Car celui que tu dois craindre est le maître de toute créature. «C’est lui qui a dit, et tout a été fait; il a commandé, et tout a été créé 2 ».C’est là ce que nous dit ensuite le psalmiste. Après avoir dit : « Qu’ils tremblent devant lui, tous ceux qui habitent la terre », afin d’ôter à l’homme toute autre crainte que celle de Dieu, de peur que l’homme, ne craignant plus Dieu, n’en vînt à craindre les créatures, et ne nué-prisât l’ouvrier pour adorer l’oeuvre; le Prophète nous affermit dans la crainte de Dieu seul, et s’adressant à nous : Que pouvez-vous craindre, dit-il, dans le ciel, ou dans la terre, ou dans la mer? « Dieu a parlé, et tout a été fait; il a ordonné, et tout a été créé ». Or, celui dont la parole a tout fait, dont la volonté a tout créé, ordonne, et tout se met en mouvement; il ordonne encore, et tout demeure en repos. Un homme, dans sa malice, peut bien avoir un désir de nuire qui lui soit propre; mais il n’en a le pouvoir que si Dieu le lui donne. « Car il n’y a point de puissance qui ne soit de Dieu 3 ». C’est une maxime décisive de l’Apôtre. Il n’a point dit qu’il n’y a point de désir qui ne soit de Dieu, car il y a certains désirs mauvais qui ne viennent point de Dieu; mais cette volonté perverse ne peut nuire à personne sans la permission du Seigneur, puisqu’il n’y a de puissance que celle qui vient de Dieu. De là vient que l’Homme-Dieu, au tribunal d’un homme, lui disait: « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’était donné d’en haut 4 ». Cet homme  

1. Ps. II, 11.— 2. Ps. XXXII, 9.— 3. Rom. XIII, 1.— 4. Jean, XIX, 11.

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jugeait, l’Homme-Dieu instruisait; il nous instruisait quand on le jugeait, afin de juger ensuite ceux qu’il aurait instruits. « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’était donné «d’en haut ».Qu’est-ce à dire? Est-ce l’homme seulement qui n’a de pouvoir qu’autant qu’il en reçoit d’en haut? Le diable lui-même a-t-il osé enlever au saint homme Job la moindre brebis avant d’avoir dit à Dieu: «Etendez votre main», c’est-à-dire, donnez-moi le pouvoir? Le diable voulait, Dieu ne le permettait point; quand Dieu le permit, le diable eut le pouvoir; le pouvoir n’est donc pas en lui, mais en Dieu qui a permis. Aussi Job, qui était bien instruit, ne dit pas, ainsi que je vous l’ai fait remarquer si souvent : Le Seigneur l’a donné, le diable l’a ôté mais bien : « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a ôté comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait 1 » ; et non, comme il a plu au diable. Vous donc, mes frères, qui ne pouvez qu’avec tant de peine goûter le pain salutaire de la parole, gardez-vous bien d’avoir d’autre crainte que celle de Dieu. L’Ecriture nous avertit de ne craindre que lui seul. Que la terre entière craigne donc le Seigneur qui met des abîmes dans ses trésors. Qu’ils tremblent devant lui, tous ceux qui habitent la surface de la terre : « Car c’est lui qui a dit et tout a été fait; il a commandé et tout a été créé ».

13. Mais aujourd’hui les princes, de méchants qu’ils étaient, sont devenus bons: ils ont eux-mêmes accepté la foi, et sur leur front resplendit le signe du Christ, signe plus précieux que toute perle de leur diadème les persécuteurs ont disparu. Qui a fait cela? Toi, peut-être, afin de t’en glorifier? « Le Seigneur dissipe «les desseins des nations, il réprouve les pensées des peuples, et renverse les conseils des princes 2 ». Quand ils ont dit: Exterminons les sur la terre; si nous le faisons, je nom de chrétien disparaîtra : qu’ils subissent telle mort, tel genre de torture, qu’on leur inflige tel supplice. Ainsi disaient les princes, et l’Eglise grandissait au milieu de ces complots. « Le Seigneur confond les pensées des peuples, il renverse les conseils des princes ».

14. « Quant au dessein du Seigneur, il demeure éternellement, et les pensées de son coeur subsistent dans les siècles des siècles 3 ». Il y a ici répétition, car « le  

1. Job, I, 11, 21. — 2. Ps. XXXII, 10. — 3. Ibid. 11.

 dessein » a la même signification que « les pensées du cœur », et ce qui est dit plus haut : « Demeure éternellement », est ici répété : « dans les siècles des siècles ». Ces répétitions sont une manière d’affirmer. Toutefois, quand le Prophète parle « des pensées de son cœur », gardez-vous de croire que Dieu s’assied pour méditer ce qu’il veut faire, et qu’il délibère en lui-même sur l’opportunité d’agir, ou de ne point agir. Ces lenteurs sont bien dans ta nature, ô homme, mais son Verbe court avec une extrême vitesse. Quelle lenteur de pensée peut-il y avoir chez ce Verbe qui est unique, et qui renferme tout 1 ? On emploie donc ce mot de pensées de Dieu, afin de se mettre au niveau de ton intelligence, afin encore que tu oses bien, autant qu’il est en toi, élever ton coeur, pour comprendre des paroles proportionnées à ta faiblesse : ce qu’elles désignent, en effet, est fort au-dessus de toi. « Les pensées de son coeur subsistent dans les siècles des siècles ». Quelles sont les pensées de son coeur, et quel est le dessein de Dieu qui demeure éternellement? Pourquoi les nations ont-elles frémi contre ce dessein, et les peuples ont-ils tramé de vains complots 2? puisque le Seigneur confond les pensées des peuples, et renverse les desseins des princes. Où le dessein de Dieu peut-il subsister éternellement, si ce n’est en nous qu’il a vus dès longtemps, et qu’il a prédestinés 3? Qui peut effacer cette prédestination de Dieu? Il nous a vus avant la création du monde, il nous a faits, il nous a envoyé son Fils, il nous a rachetés: voilà son dessein qui demeure éternellement, sa pensée qui subsiste dans les siècles des siècles. Les nations frémirent alors, leurs flots irrités se soulevèrent au grand jour; qu’elles sèchent de dépit, maintenant qu’elles sont rassemblées e. enfermées dans une outre. Elles ont fait librement éclater leur audace, qu’elles dévorent leurs pensées amères et déchirantes. Comment pourraient-elles détruire le dessein de Dieu qui demeure éternellement?

15. Quel est ce dessein? « Heureux le peuple 4 » Qui ne se réveille point à cette parole? Car chacun aime le bonheur: et tel est la dépravation des hommes qu’ils veulent être méchants et non malheureux; et quoique le malheur soit l’inséparable compagnon de la méchanceté, ces hommes dépravés, non seulement veulent le mal sans le malheur,

1. Ps. CXLVII, 15.— 2. Ps. II, 1.— 3. Eph. I, IV.— 4. Ps. XXXII, 12.

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ce qui est impossible, mais ils ne recherchent le mal, qu’afin d’éviter le malheur. Que dis-je? ils ne recherchent le mal qu’afin d’éviter le malheur. Considérez en effet, mes frères, que tout homme qui fait le mal, cherche toujours à être heureux. Il commet un larcin et vous en demandez la cause? Mais c’est la faim, c’est la nécessité. Il est donc méchant pour éviter le malheur; et il est d’autant plus malheureux, qu’il est encore méchant C’est donc pour écarter la misère, et pour acquérir la félicité, que les hommes agissent en bien ou en mal, ils recherchent incessamment le bonheur. Que leur vie soit criminelle ou coupable , c’est le bonheur qu’ils cherchent; mais tous n’atteignent pas le but de leurs recherches, et il n’y aura d’heureux que ceux qui auront voulu être justes. Et pourtant voilà je ne sais quel homme qui, pour faire le mal, voudrait être heureux. Par quels moyens? Par ses richesses, son or et son argent, ses domaines, ses terres, ses palais, ses esclaves, par une pompe toute mondaine, un honneur frivole et qui s’évapore. ils veulent posséder pour être heureux; mais toi, cherche ce qui te donnera le bonheur. Dans la félicité, tu seras sans doute meilleur que dans l’adversité. Mais il est impossible que tu deviennes meilleur, en possédant ce qui vaut bien moins que toi. Tu es homme, et tout ce que tu désires pour être heureux, est bien au-dessous de toi. L’or, l’argent, tout ce qui est corporel, dont tu convoites si avidement l’acquisition, la possession, la jouissance, tout cela est bien inférieur à toi. Tu es plus que tout cela, tu as une valeur bien supérieure; et pour toi qui es misérable, désirer le bonheur, c’est désirer d’être meilleur que tu n’es. Il est mieux assurément d’être heureux que d’être malheureux. Donc tu veux être supérieur à toi-même; et tu demandes cette supériorité à des choses qui te sont bien inférieures; car tout ce que tu peux rechercher sur la terre, est bien au-dessous de toi. C’est là ce que tout homme souhaite à son ami, dans ses protestations d’attachement Puisses-tu aller mieux; puissions-nous te voir en meilleur état; puissions-nous nous réjouir de ton amélioration. Or, il veut pour lui-même, ce qu’il souhaite à son ami. Reçois donc un avis infaillible; tu veux être mieux que tu n’es, je le sais, nous le savons tous, et même nous le désirons tous; eh bien! cherche ce qui est au-dessus de toi, afin d’être ainsi plus que tu n’es.

16. Regarde maintenant le ciel et la terre: que ces créatures douées de beauté n’aient point pour toi des charmes tels que tu cherches en elles son bonheur. Tu trouveras dans ton âme ce que tu désires. Tu veux le bonheur, cherche dans ton esprit ce qui lui est supérieur. Nous sommes formés d’une double substance, de l’âme et du corps, et comme de ces deux, celle qui est supérieure, est celle qu’on appelle âme, ton corps peut devenir meilleur par cette substance, qui a la supériorité, car le corps est soumis à l’âme. Donc ton âme peut améliorer ton corps, eu sorte que ce corps devienne immortel quand l’âne sera juste. Car c’est par l’illumination de l’âme que le corps mérite d’être immortel, en sorte que c’est la substance supérieure, qui répare la substance inférieure. Si donc ton âme est pour ton corps le bien, à cause des a supériorité, quand tu cherches ton bien, il faut le chercher dans ce qui est supérieur à ton âme. Or, qu’est-ce que ton âme? Considère-le, de peur que, méprisant cette âme, et la prenant pour quelque chose de vil et d’abject, tu n’ailles chercher pour cette âme un bonheur trop bas. C’est dans ton âme qu’est l’image de Dieu 1, et l’esprit de l’homme est capable de cette image; il l’a donc reçue mais il la défigure en s’inclinant vers le péché. Voilà que vient, pour la réformer, celui qui l’avait d’abord formée; car c’est par le Verbe que tout a été fait, et par le Verbe que cette image avait été empreinte en nous. Le Verbe est donc venu, afin de nous dire parla bouche de l’Apôtre : « Transformez-vous par le renouvellement de votre esprit 2 ». Il nous reste donc à chercher ce qui est supérieur à ton âme. Qui sera-ce, je te le demande, si ce n’est Dieu? Tu ne trouveras pas une autre supériorité pour ton âme; car ta nature une fois perfectionnée sera égale ana anges. Il n’y a donc au-dessus de nous que le Créateur. C’est vers lui qu’il faut t’élever, sans découragement, sans dire : C’est bien difficile. Il est plus difficile pour toi peut-être de posséder cet or que tu convoites. Malgré tes désirs, il est bien possible que tu n’en puisses avoir; mais Dieu, tu l’auras si tu le veux; car il a prévenu ta volonté en venant

1. Gen. I, 27. — 2. Rom. XI, 2.

à toi, et quand cette volonté s’éloignait, il l’appelait; et quand tu revenais, il t’effrayait; et quand, sous le poids de la crainte, tu confessais tes fautes, il te consolait. C’est de lui que tu tiens tout; c’est lui qui t’a donné l’existence, qui te donne le soleil, ainsi qu’aux méchants qui sont avec toi, qui donne la pluie 1, qui donne les fruits, qui ouvre les sources, qui donne la vie et le salut, et tant de consolations, lui qui te réserve ce qu’il ne donnera qu’à toi seul. Et qu’est-ce qu’il te réserve, si ce n’est lui-même ? Cherche dans tes désirs, si tu peux trouver mieux. C’est lui-même que Dieu te réserve. O avare ! à quoi bon aspirer au ciel ou à la terre? Celui-là est bien supérieur, qui a fait le ciel et la terre:  c’est lui que tu verras, lui que tu posséderas. Pourquoi souhaiter que ce domaine t’appartienne, et pourquoi dire en le traversant heureux le maître de ces biens? C’est là ce que disent tous ceux qui le traversent. Mais le dire, mais le traverser, mais secouer la tête et soupirer, est-ce là le posséder? La voix de la cupidité, c’est la voix de l’iniquité; mais «Ne désirez point le bien du prochain 2 ». Bienheureux le maître de ce domaine, le maître de ce palais, le maître de cette campagne. Réprimez l’iniquité pour écouter la vérité. « Bienheureux le peuple dont.... » Qu’est-ce? Vous savez comment je dois achever. Désirez-le donc, afin de le posséder et d’être heureux enfin. Lui seul fera votre bonheur; ce qui vous est supérieur, vous élèvera au-dessus de vous. C’est Dieu, dis-je, qui vous est supérieur, et c’est lui qui vous a faits. «Bienheureux le peuple dont Dieu est le Seigneur ». C’est ce qu’il faut aimer, ce qu’il faut posséder, ce que tu auras à ta volonté, ce que tu auras gratuitement.

17. « Bienheureux le peuple dont le Seigneur est Dieu ». Est-ce notre Dieu? de quel peuple n’est-il pas Dieu? Ce n’est point de la même manière qu’il est le Dieu de tous. Il est plus spécialement notre Dieu, pour nous, qui vivons de lui comme du pain de chaque jour. Qu’il soit aussi notre héritage, notre possession. N’étions-nous pas téméraires en faisant de Dieu notre héritage, de lui qui est Dieu, de lui qui est Créateur ? Ce n’est point de la témérité, c’est un transport d’amour, c’est l’élan de notre espérance. Que notre âme dise dans l’abandon de la sécurité: « C’est vous qui êtes

1. Matt. V, 45. — Deut. V, 21.

mon Dieu », puisqu’il dit à notre âme: « C’est moi qui suis ton salut 1 ». Qu’elle le dise, et avec sécurité; elle ne fera point injure à Dieu par ce langage, elle en ferait en ne le tenant point, lite fallait des arbres pour devenir heureux? Ecoute l’Ecriture, qui dit de la Sagesse : « C’est l’arbre de vie pour ceux qui la possèdent 2 ». Vous le voyez, elle nous donne la sagesse pour héritage: mais de peur que vous ne croyiez que cette sagesse que l’Ecriture vous assigne pour héritage, est inférieure à vous, elle ajoute : « Elle est stable pour ceux qui s’appuient sur elle comme sur le Seigneur ». Voilà que le Seigneur devient un bâton pour nous appuyer : l’homme peut s’y appuyer en toute sûreté, parce que cet appui ne manque jamais. Dites donc avec sécurité qu’elle est notre héritage ; c’est l’Ecriture qui le dit à ceux qui la possèdent, et dans votre doute elle vous donne la confiance. Parlez donc avec assurance, aimez avec assurance, espérez avec assurance. Que le psalmiste vous suggère ces paroles: « Le Seigneur  est la part de mon héritage 3 ».

18. Donc, mes frères, nous serons heureux, si nous possédons le Seigneur. Mais quoi? Le posséderons-nous sans qu’il nous possède lui même? Pourquoi donc Isaïe a-t-il dit: « Seigneur, possédez-nous 4 ? » Dieu donc nous possède en même temps que nous le possédons; et tout cela est pour notre bien. Toutefois il n’en est pas de lui comme de nous. Si nous le possédons, c’est pour notre bonheur, mais il ne trouve pas son bonheur à nous posséder, Il ne nous possède et ne se fait notre possession qu’afin de nous rendre heureux. Nous le possédons et il nous possède, parce que nous l’honorons, et qu’il nous cultive. Nous l’honorons comme un Dieu, il nous exploite comme sa terre. Que nous l’adorions, nul n’en doute; mais qui nous assure qu’il nous cultive? Lui-même, quand il dit : « Je suis la vigne, vous « en êtes le sarment, et mon Père est le vigneron 5 ». Nous trouvons l’un et l’autre dans ce psaume, l’un et l’autre y est indiqué. Déjà il nous a dit que nous possédons Dieu: «Bienheureux le peuple dont le Seigneur est Dieu ». De qui est ce champ? disons-nous. D’un tel. Et celui-ci? de tel autre. Et celui-là? Faisons à propos de Dieu la même question. De même qu’à propos de tel domaine, 

1. Ps. XXXIV, 3.— 2. Prov. III, 13.— 3. Ps. XV, 5.— 4. Isa. XXVI, 13. — 5. Jean, XV, 1, 5. 

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de telle propriété vaste et agréable, on nous répond: C’est un certain sénateur, c’est un tel, qui a tel nom, qui possède ces domaines; ce qui nions fait dire : Bienheureux cet homme-là! De même si mous demandons: De qui le Seigneur est-il Dieu? li est un peuple assez heureux pour l’avoir, nous dira-t-on, car le Seigneur est leur Dieu. Mais il n’en est pas du Dieu de cette nation comme du sénateur qui possède ce domaine, et qui n’est pas à son tour la possession du domaine. Il faut donc nous efforcer d’être son domaine ; car il y a une possession réciproque. Vous avez, entendu comment cette nation possède son Dieu : « Bienheureux le peuple dont le Seigneur est Dieu ». Ecoutez maintenant, comment il possède la nation : « Heureux le peuple que le Seigneur a choisi pour son héritage ! »Heureuse la nation à cause de l’héritage qu’elle possède ! Heureux l’héritage à cause du maître dont il est la possession! « Heureux le peuple que le Seigneur s’est choisi pour héritage ! »

19. « Dieu a regardé du haut du ciel, il a vu tous les enfants des hommes 1 ». Par cette expression tous, il faut entendre tous ceux de cette nation qui appartiennent à l’héritage, ou même qui forment cet héritage. Car ils sont tous l’héritage du Seigneur, et il les a tous regardés du haut des cieux; il les a vus, celui qui adit: « Je t’ai vu quand tu étais sous le figuier 2 ». Je t’ai vu et t’ai pris en pitié. C’est ainsi qu’en implorant la pitié d’un homme, nous lui disons : Voyez-moi. Et que dites-vous de l’homme qui vous méprise? Il ne me regarde pas. Il y a donc un regard de compassion, et non un regard de punition. Ce dernier regard sur nos péchés serait un châtiment: et il ne veut point que ses péchés soient vus, celui qui s’écrie : « Détournez les yeux de mes péchés 3 ». Il veut qu’on les lui pardonne, et non qu’on les connaisse. « Détournez », dit-il, u détournez vos yeux de mes péchés ». Mais s’il détourne ses regards de vos péchés, il ne vous verra plus? Pourquoi alors est-il dit ailleurs: « Ne détournez point de moi votre face 4? » Que le Seigneur donc détourne les yeux de tes péchés, et nom de toi-même; qu’il te voie, qu’il te prenne en pitié, qu’ il vienne à ton aide. « Le Seigneur a regardé du haut des cieux, il a vu les enfants des hommes» qui appartiennent au Fils de l’homme. 

1. Ps XXXI, 13. —  2. Jean, I, 48. — 3. Ps. L, 11. — 4. Id. XXV, 9. 

20. « Il les a regardés de sa tente 1 », qu’il s’était préparée. Il nous a vus par ses Apôtres, par ses prédicateurs de la vérité, par les messagers qu’il nous a envoyés. Tout cela forme sa maison, tout cela c’est sa tente, tout cela c’est le ciel qui raconte la gloire de Dieu 2. « Il a vu tous les enfants des hommes du haut de la tente qu’il s’est préparée; il a regardé tous ceux qui habitent la terre 3 ». Ce sont ceux-là qu’il ,a regardés, ceux qui sont à lui, cette nation bienheureuse, celle dont le Seigneur est Dieu; c’est ce peuple que le Seigneur s’est choisi pour son héritage, parce qu’il est répandu par toute la terre, et non point sur une partie. « Il a jeté les yeux sur tous ceux qui habitent la terre ».

21. « C’est lui qui a formé le coeur de chacun d’eux ». Par la main de sa grâce, par la  main de sa miséricorde, il a formé nos coeurs, il les a formés séparément, nous donnant à chacun le coeur qui nous est propre, sans déroger à l’unité. De même que nos membres sont formés à part, qu’ils ont chacun leur fonction séparée, et qu’ils vivent néanmoins en harmonie; que la main a d’autres fonctions que les yeux, que l’oreille peut faire ce que ne tout ni les yeux ni la main, et que tous ces membres néanmoins agissent dans l’unité, que la main, les yeux et l’oreille, malgré la diversité de leurs fonctions, ne sont point en opposition; de même dans le corps de Jésus-Christ, tous les hommes sont comme des membres qui s’applaudissent de leur aptitude particulière, parce que celui qui s’est choisi le peuple en héritage, a formé leurs coeurs en particulier. « Tous sont-ils apôtres? tous sont-ils prophètes? tous sont-ils docteurs? tous ont-ils le don de guérir les maladies? tous parlent-ils diverses langues? Tous ont-ils le don d’interpréter? L’un reçoit du Saint. Esprit le don de parler avec sagesse; l’autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science, un autre reçoit le don de la foi par le même Esprit; un autre reçoit du même Esprit, le don de guérir les malades 4 ». Pourquoi? Parce qu’il a formé à part le coeur de chacun. De même que, dans nos membres, il y a des fonctions diverses, et une même santé, de même parmi les membres du Christ, les dons sont divers, mais tout se résume en la charité qui est une. « Il a formé à part le coeur de chacun ». 

1. Ps. XXXII, 14.— 2. Id. XVIII, 2.— 3. Id. XXXI, 15.— 4. ICor. XII, 8, 9, 29,30.

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22. « C’est lui qui connaît toutes leurs oeuvres 1 ». Qu’est-ce à dire, qu’il les connaît? qu’il pénètre les secrets de notre intérieur. il est dit dans un autre psaume: « Comprenez le cri de ma douleur 2 ». Car il n’est pas besoin de hauts cris pour que notre prière arrive aux oreilles de Dieu. La vue secrète se nomme intelligence. Le Prophète a parlé avec plus de précision que s’il eût dit: Il voit toutes leurs oeuvres; tu aurais pu croire que l’on toit ces mêmes oeuvres, comme tu vois un tomme travailler. L’homme voit l’oeuvre matérielle d’un autre homme; c’est Dieu qui voit dans son coeur. C’est donc parce qu’il pénètre à l’intérieur qu’il est dit : « Il comprend toutes leurs œuvres ». Deux hommes font l’aumône à un pauvre, l’un se propose une récompense céleste, et l’autre la louangé humaine: pour toi, tu ne vois qu’un seul acte, tandis que Dieu en voit deux; car il comprend l’intérieur; il connaît leurs coeurs, il y voit le but qu’ils se proposent, il y découvre leurs intentions, lui « qui comprend toutes leurs oeuvres».

23. «Ce ne sont point les forces nombreuses qui sauveront le roi 3 ». Elevons-nous tous vers Dieu, soyons tous en Dieu. Que Dieu soit ton espoir, que Dieu soit ta force, ton soutien, qu’il soit ta prière et ta louange; qu’il soit la fin où tu trouves ton repos, ton encouragement dans le travail. Ecoute bien cette vérité: «Ce ne sont point les forces nombreuses qui sauveront le roi, et le géant ne trouvera point son salut dans sa grande puissance ». Ce géant, c’est l’orgueilleux qui s’élève contre Dieu, comme si en lui-même et par lui-même litait quelque chose. Ce n’est point dans sa grande puissance qu’il trouvera le salut.

24. Mais il a un cheval tout à la fois grand, tact, vigoureux et léger, qui pourra au besoin le délivrer promptement du péril? Illusion ! qu’il écoute ce qui suit « Un coursier! vain espoir de salut 4 ». Comprenez-vous bien cette parole, qu’un coursier vous trompe quand il s’agit de salut? Que ce cheval ne vous promette point de vous sauver; et s’il vous le promet, il trahira sa promesse. Vous serez délivré si Dieu veut bien vous délivrer et si Dieu ne le veut point, votre cheval s’abattra, et vous n’en tomberez que de plus haut. N’allez donc pas croire que cette expression « dans l’affaire du salut, un cheval est 

1. Ps. XXXII, 15.— 2.  Id. V, 2. — 3. Ps. XXXII, 16. — 4. Ibid. 17.

trompeur », mendax equus, signifie que le juste se trompe dans le salut, et que les justes sont menteurs en se promettant le salut: on n’a point écrit aequus, qui dérive d’équité ou de justice, mais bien equus, l’animal quadrupède. C’est ce que nous voyons dans le grec, ipos : et dans ces animaux vicieux, le Prophète réprimande ces hommes qui cherchent les occasions de mentir; bien que l’Ecriture dise: « La bouche qui ment tue l’âme 1 »; et encore: « Vous perdrez ceux qui profèrent le mensonge 2 ». Qu’est-ce donc que «ce cheval qui ment pour le salut?» C’est-à-dire qu’il vous trompe quand il promet de vous sauver. Or, un cheval peut-il parler et promettre le salut? Mais toi, quand tu vois un cheval bien conformé, vigoureux, bon coursier, tout cela te promet en lui le salut au besoin ; c’est là une erreur, si Dieu lui-même ne te sauve, car « un cheval est un vain espoir de salut ». Prends encore le cheval au figuré, pour toute grandeur humaine, ou pour quelque degré d’honneur auquel tu montes avec faste: plus ton élévation est grande, plus aussi tu te crois, non-seulement honorable, mais en sûreté. Mais illusion encore ! car tu ne sais de quelle manière ce coursier te renversera, d’une manière d’autant plus désastreuse que tu étais plus élevé. « Un cheval est trompeur, quant au salut, et on ne sera point sauvé dans la surabondance de ses forces ». Par quel moyen sera-t-on sauvé? Ce ne sera ni par sa vertu, ni par ses forces, ni par ses honneurs, ni par sa gloire, ni par son cheval. Mais par quel moyen, et où irai-je pour trouver un moyen de salut? Ne cherche ni longtemps, ni au loin. « Voilà que les yeux du Seigneur s’arrêtent sur ceux qui le craignent u. Vous voyez que ce sont bien ceux qu’il a regardés du haut de son tabernacle. « Voilà que les yeux du Seigneur s’arrêtent sur ceux qui le craignent, et qui espèrent en sa miséricorde » : non point dans leurs propres mérites, non point dans leur vertu, ni dans leur force, ni dans un cheval, mais bien dans sa miséricorde.

25. « Afin de dérober leurs âmes à la mort 3». Voilà qu’il promet la vie éternelle. Mais pendant le pèlerinage de cette vie, les va-t-il abandonner? «Afin de les nourrir pendant la  famine ». Nous sommes au temps de la famine, celui de l’abondance viendra plus tard. 

1. Sag. I, 11 —  2. Ps., V, 7. — 3. Id. XXXII, 19.

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Si donc il ne nous abandonne pas dans la disette de notre corruption, de quelles délices nous rassasiera-t-il quand nous serons devenus immortels? Mais tant que doit durer la disette, il faut souffrir, il faut endurer, il faut persévérer jusqu’à la fin. Parcourons maintenant tout le psaume, car la voie est aplanie, et il faut avoir égard à ce corps fragile que nous portons. Il y a peut-être encore dans l’amphithéâtre des hommes fous d’enthousiasme et assis au soleil; nous du moins si nous sommes debout, nous sommes à l’ombre, et ce que nous voyons ici est incomparablement plus beau et plus utile. Voyons donc ce qui est beau, afin que la beauté par excellence arrête les yeux sur nous. Voyons en esprit ce qui est renfermé dans le sens des divines Ecritures, et jouissons d’un tel spectacle. Mais à notre tour, qui nous verra? « Voilà que les yeux du Seigneur s’arrêtent sur ceux qui le craignent, et qui espèrent en sa miséricorde : afin d’arracher leurs âmes à la mort et de les nourrir dans la disette ».

26. Mais pour supporter cet exil, pendant lequel nous souffrons la faim et nous attendons que Dieu nous rassasie, de peur que nous ne tombions en défaillance, que nous est-il ordonné, et quelle résolution faut-il prendre? « Notre âme attendra le Seigneur 1 ». Elle attendra en toute sûreté celui qui a fait de si miséricordieuses promesses, et qui les tiendra avec tant de miséricorde et de vérité. Mais que faire jusqu’à ce qu’il les accomplisse? « Mon âme attendra le Seigneur avec patience ». Mais qu’arrivera-t-il si la patience vient à lui manquer? Jamais cette patience ne nous fera défaut : « Car Dieu vient à notre aide, il est notre protecteur ». Il nous soutient dans le combat, il nous abrite contre la chaleur, il ne nous abandonne point: souffrez donc, souffrez longtemps. « Celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 2 ».

27. Et lorsque tu auras attendu longtemps, souffert avec patience, persévéré jusqu’à la fin, que t’arrivera-t-il? Quelle sera ta récompense, qu’auras-tu gagné à tant souffrir? « Alors notre coeur s’épanouira en lui, parce que nous avons espéré en son nom3 ». Espère donc en cette vie afin de t’épanouir alors; endure ici-bas la faim et la soif, afin d’être rassasié là-haut.

28. Le Prophète nous a exhortés à tout  

1. Ps. XXXII, 20. — 2. Matt. XXIV, 18. — 3. Ps. XXXII, 21.

 endurer, il nous a comblés des joies de l’espérance, il nous a proposé ce que nous devons aimer, ou celui en qui et de qui nous devons tout attendre : il termine par une invocation courte et salutaire : « Seigneur, que votre miséricorde descende sur nous ». Et par quel mérite? « En proportion de notre espoir en vous 1». J’ai été bien long pour quelques-uns, je le sens; mais je sens encore que pour d’autres mon homélie est bien courte; que les faibles soient indulgents pour les forts, et que les forts prient pour les faibles. Soyons tous les. membres d’un même corps, et que la sève nous vienne de notre chef divin : c’est en lui qu’est notre espérance, en lui encore qu’est notre force. Ne craignons point d’exiger de Dieu sa miséricorde; il veut absolument qu’on la lui demande. Nos pressantes exigences ne le jetteront ni dans le trouble ni dans l’angoisse, comme le malheureux qui n’a pas ce qu’on lui demande, ou qui en a peu, ou qui craint d’en donner, de peur d’en manquer ensuite. Veux-tu savoir comment Dieu répandra sur toi sa miséricorde? Toi-même, répands la charité, et vois si tu peux t’épuiser en la répandant. Quelle richesse alors dans la charité suprême, s’il en est tant dans son image!

29. C’est donc à cette charité que nous vous engageons principalement, mes frères, non seulement entre vous, mais à l’égard de ceux qui sont dehors, soit des païens , qui ne croient pas encore au Christ, soit de nos frères séparés, qui confessent avec nous le même chef, mais qui se divisent de corps. Plaignons, mes bien-aimés, plaignons ces derniers comme des frères; car ils sont vraiment nos frères, qu’ils le veulent ou non. Ils ne cesseront d’être nos frères qu’en cessant de dire à Dieu : « Notre Père 2 ». Le Prophète n dit de quelques-uns : « A ceux qui vous disent : Vous n’êtes point nos frères, répondez : Et vous, vous êtes nos frères 3 ». Voyez de qui il pouvait parler ainsi : était-ce des païens? non, car nous ne les appelons pas nos frères selon les Ecritures et dans le langage de l’Eglise. Etait-ce des Juifs qui ne croient pas en Jésus-Christ? Lisez saint Paul, et vous verrez que quand il emploie le mot frères sans y rien ajouter, il veut désigner les chrétiens. « Un frère ou une sœur », dit-il en parlant du mariage, « n’ont plus d’engagement 

1. Ps. XXXII,, 22 — 2. Matt. VI, 9 — 3. Isa. LXVI, 5, juxta LXX. 

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en pareil cas 1 ». Ceux qu’il appelle frère et soeur, sont un chrétien et une chrétienne. Il dit encore: « Quant à toi, pourquoi juger un frère, et toi , pourquoi condamner un frère 2 ?»Et ailleurs : « C’est vous qui faites le tort, vous qui causez la perte, et cela à l’égard de vos frères 3 ». Donc ceux qui nous disent: Vous n’êtes pas nos frères, nous traitent comme des païens. C’est pour cela aussi qu’ils veulent nous baptiser, en alléguant que nous n’avons pas ce qu’ils donnent. Ils sont donc conséquents dans leur erreur en nous reniant pour leurs frères. Mais pourquoi le Prophète nous dit-il: « Quant à vous, dites-leur : Vous êtes nos frères », sinon parce que nous reconnaissons en eux ce que nous ne donnons pas de nouveau? Pour eux donc, ne point reconnaître notre baptême, c’est nier que nous soyons leurs frères; et nous, en ne réitérant point leur baptême et en y reconnaissant le nôtre, nous leur disons: Vous êtes nos frères. Qu’ils nous disent: Pourquoi nous cherchez-vous et que voulez-vous de nous?Répondons: Vous êtes nos frères. Qu’ils nous disent : Retirez-vous de nous;nous n’avons rien de commun avec vous. Mais nous, au contraire, nous avons avec vous ceci de commun: que nous confessons un même Christ, et que sous un nième chef nous devons être un même corps. Mais, dit cet infortuné, pourquoi me chercher si je suis perdu? Quelle absurdité! quelle extravagance! pourquoi me chercher si je suis perdu! Mais, au contraire, pourquoi te 

1. I Cor. VII, 15 .— 2. Rom. XIV, 10.— 3. I Cor. VI, 8.

chercherais-je si tu n’étais perdu? Si je suis perdu, me dit-il encore, de quelle sorte suis-je ton frère? De sorte que l’on me dise de toi: « Ton frère était mort, il est ressuscité; il était perdu et le voilà retrouvé (Luc, XV, 32 ) ». Nous vous conjurons donc, ô mes frères, par les entrailles de la charité, dont le lait nous alimente, dont le pain nous fortifie, je vous en conjure par Jésus-Christ Notre-Seigneur et par sa divine bonté! Il est temps d’avoir pour ces infortunés une charité sans bornes, une miséricorde surabondante, et de prier Dieu pour eux; afin qu’il mette la sagesse dans leur esprit, et le repentir dans leur coeur, et que ces malheureux voient enfin qu’ils n’ont rien à opposer à la vérité : il ne leur reste que la faiblesse de la rancune, faiblesse d’autant plus grande qu’elle se croit de plus grandes forces. Je vous conjure de répandre ce qu’il y a de plus exquis dans votre charité, sur ces infirmes, sur ces hommes d’une sagesse charnelle, d’un sens brut et sans culture, qui célèbrent les mêmes mystères, non point avec nous sans doute, mais enfin les mêmes, qui répondent amen comme nous, non point avec nous, mais comme nous. Dans votre charité priez Dieu pour eux. Dans notre concile, nous avons fait pour eux ce que le temps ne me permet pas de vous exposer aujourd’hui. Nous vous invitons à vous trouver, et plus fervents et en plus grand nombre, demain dans l’église de Tricliarum; nos frères absents apprendront de vous qu’ils doivent s’y trouver.

 

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