PSAUME XXXV
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DISCOURS SUR LE PSAUME XXXV

L’IMPIÉTÉ

 

DISCOURS SUR LE PSAUME XXXV

L’IMPIÉTÉ

 

 

L’impie ne veut point connaître son iniquité afin de ne point la haïr, il cherche à se dérober à Dieu, il ne prie point dans les secret ou pour demander les biens du ciel. Il ne peut espérer qu’un jugement sévère, parce qu’il se laisse entraîner dans l’abîme jusqu’à mépriser Dieu. Nos ressources pour éviter ce malheur sont dans la miséricorde divine, à laquelle nous devons demander non les biens terrestres, comme Israël, mais les biens du ciel. Sainte ivresse du ciel. Eviter l’orgueil afin d’y arriver.

 

 

1. J’appelle toute l’attention de votre charité sur les paroles et sur les mystères de ce psaume, afin que nous puissions l’exposer rapidement, car il est clair en bien des endroits; et quand l’obscurité nous obligera de sous étendre quelque peu, le plaisir d’apprendre nous adoucira cette longueur. « L’impie s’est en lui-même déterminé au mal; la crainte de Dieu n’est point devant ses yeux 1». Ce n’est point un seul homme que désigne ici le Prophète, mais bien cette espèce d’hommes pervers, ennemis d’eux-mêmes, parce qu’ils ne comprennent pas la sainteté de la vie, non qu’ils ne le puissent, mais parce qu’ils ne le veulent pas. Il y a une différence entre un homme qui s’efforce de comprendre et qui est empêché par l’infirmité de sa chair, comme il est dit dans I’Ecriture : « Que ce corps corruptible appesantit l’âme, et que cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 2. » ; et un homme dont le coeur se livre une guerre funeste, afin de ne point comprendre ce qu’il comprendrait avec quelque bonne volonté, non que cela soit difficile, mais parce que sa volonté y répugne. C’est ce qui arrive quand on aime ses péchés et que l’on hait la loi de Dieu. Cette parole de Dieu est haïssable pour toi, si tu as de l’attachement pour ton iniquité. Si au contraire tu hais ton iniquité, la parole de Dieu devient aimable pour toi et repousse ton iniquité. Haïr le mal, c’est donc travailler de concert avec la parole de Dieu; et ainsi vous serez deux, cette parole et toi, pour le détruire. Pour toi, tu ne peux rien par tes propres forces; mais celui qui t’a envoyé cette parole te prête son secours, et te mal est surmonté. Si tu la hais, Dieu te la pardonne et

 

1. Ps. XXXV, 12.— 2. Sag. IX, 15.

 

l’affranchit de la servitude; mais si tu l’aimes, il te répugne de comprendre le blâme que l’on en fait. Montrez-moi un homme qui cherche comment le Fils est égal au Père; il croit, mais il cherche à comprendre et ne le peut encore. C’est en effet une doctrine bien relevée et qu’on ne peut saisir qu’avec les plus grandes forces de l’esprit; et il est un commencement de foi qui préserve l’âme jusqu’à ce qu’elle se fortifie. Elle se nourrit d’abord de lait, jusqu’à ce qu’elle prenne de l’accroissement et devienne plus capable d’un aliment plus solide, afin qu’elle puisse comprendre: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était  Dieu 1 ». Avant d’en arriver là, elle s’alimente par la foi; elle s’efforce de comprendre, afin de le faire enfin autant que Dieu lui en donne la grâce. Mais faut-il un grand effort pour comprendre : « Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas que l’on te fasse 2 », en sorte que tu ne commettes point d’injustice, puisque tu n’aimes pas qu’on soit injuste envers toi, et que tu ne tendes aucune embûche, puisque tu ne veux pas être victime des embûches? Ne pas comprendre cela, c’est le tort de ta volonté. Aussi « l’injuste a-t-il résolu en lui-même de commettre le mal »; il a résolu de pécher.

2. Mais est-ce bien publiquement? n’est-ce pas en soi-même que l’on prend la résolution de pécher? Pourquoi en soi-même? Parce que l’homme ne la voit point. Quoi donc? parce que l’homme ne voit point dans le coeur la résolution de pécher, Dieu ne la voit-il point? Dieu la voit, assurément. Mais qu’est-il dit ensuite? « La crainte de Dieu n’est point devant ses yeux ». Il n’a devant les yeux que

 

1. Jean, I, 1. — 2. Tob. IV, 16.

 

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la crainte des hommes. Il n’oserait afficher publiquement l’iniquité, de peur d’être blâmé ou condamné par les hommes. Il fuit la présence des hommes; où est son refuge? En lui-même; il rentre dans son intérieur où nul ne le voit; c’est là que, sans être aperçu, il s’étudie aux piéges, aux embûches et aux crimes. Cependant il ne pourrait s’étudier au mal, même dans son intérieur, s’il pensait que Dieu le voit; mais comme il n’a point devant les yeux la crainte de Dieu et qu’il se dérobe au regard des hommes en rentrant dans son coeur, qu’a-t-il à craindre ? Dieu n’y est-il pas présent? Oui, mais « la crainte de Dieu n’est pas devant ses yeux ».

3. Donc il inédite la fraude; et voici la suite (car il ne sait peut-être pas que Dieu le voit, pourriez-vous me dire; et le Prophète nous montre ce que j’avais commencé à vous exposer, qu’il veut bien ne pas le savoir et que cette volonté d’ignorer tourne contre lui-même) : « Il a frauduleusement agi en sa présence 1 ». En présence de qui? de celui qu’il ne craint point dans ses fourberies. « En cherchant son iniquité pour la haïr ». Il a donc agi de manière à ne la point trouver. Il y a des hommes, en effet, qui paraissent faire des efforts pour connaître leur iniquité, et qui craignent de la trouver; car, s’ils la trouvaient, une voix leur dirait Rompez avec elle. Vous avez fait cela avant de connaître le mal; cette faute est celle de votre ignorance, Dieu vous la pardonne; et, maintenant que vous la connaissez, rompez avec elle, afin que votre ignorance obtienne plus facilement son pardon, et que sans rougir vous puissiez dire à Dieu: « Ne vous souvenez plus, Seigneur, des péchés de ma jeunesse et de mon ignorance 2 ». D’une part donc il cherche son injustice, et d’autre part il craint de la trouver; car il cherche avec feinte. Je ne savais pas qu’il y eût péché; quand est-ce que l’homme parle ainsi? C’est quand il reconnaît qu’il a péché et qu’il cesse de faire ce qu’il faisait précisément parce qu’il ignorait que ce fût un mal; il voulait réellement connaître sa faute, afin de la trouver et de la haïr. Mais aujourd’hui beaucoup cherchent leur iniquité avec feinte, c’est-à-dire qu’ils ne la cherchent point avec l’intention de la trouver et de la haïr. Mais comme la recherche qu’ils en font est hypocrite, ils ne trouvent cette iniquité

 

1. Ps. XXXV, 3. — 2. Id. XXIV, 7.

 

que pour la défendre. Pour celui qui découvre l’iniquité, il est évident que cette iniquité est un mal. Ne le faites plus, lui direz-vous. Et lui, qui n’agissait que frauduleusement pour trouver son iniquité, la trouve enfin, mais ne la hait pas. Que dit-il, en effet? Combien d’autres en agissent ainsi, et qui n’en est pas là? Dieu voudrait-il nous damner tous? Ou, du moins, voici son langage : Si Dieu ne voulait pas qu’on agît de la sorte, les hommes qui en sont là vivraient-ils encore? Vois-tu bien que tu ne cherches ton iniquité qu’avec hypocrisie? Si tu n’eusses point agi en homme hypocrite, mais en homme sincère, tu l’aurai déjà trouvée et prise en haine; maintenant que tu la trouves, tu la soutiens; tu la cher. chais donc en hypocrite.

4. « L’injustice et la ruse, telles sont ta « paroles de sa bouche; il n’a point voulu comprendre, afin de ne point faire le bien 1. » Vous voyez que ces torts sont attribués à sa volonté; il est en effet des hommes qui ne veulent pas comprendre et ne le peuvent; il est aussi des hommes qui ne comprennent point parce qu’ils ne veulent point corsO prendre. « Il n’a point voulu comprendre, de peur de faire le bien ».

5. « Il a médité l’iniquité sur sa couche 2 ». Qu’est-ce à dire: « Sur sa couche? Le méchant a résolu en lui-même de faire le mal ». L’expression « en lui-même » a le même sens que: « sur sa couche ». Notre lit, en effet, c’ont notre coeur; c’est là que nous ressentons l’aiguillon d’une conscience coupable, comme le calme d’une bonne conscience. Quiconque aime de jouir dans son coeur, doit d’abord y faire le bien. C’est dans ce lit que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous ordonne de prier. « Entrez », nous dit-il, « dans votre lit secret et fermez-en la porte ». Qu’est-ce à dire: « Fermez-en la porte? » N’attendez point de Dieu les biens extérieurs, mais les biens de l’âme. « Et votre Père qui voit dans le secret vous le rendra 3 ». Quel est celui qui se ferme point sa porte? Celui qui croit beaucoup demander à Dieu en lui demandant les biens de la terre, et qui borne là toutes mes demandes. Alors, votre porte est béante, et chacun voit quand vous priez. Qu’est-ce qui clore votre porte? C’est demander à Dieu ce que Dieu seul sait vous donner. Et que demanderas-tu en fermant ta porte? « Ce que

 

1. Ps, XXXV, 4. — 2. Id. 5. — 3. Matt. VI, 6.

 

 

d’oeil n’a point vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que le coeur de l’homme n’a jamais compris 1 ». Ce qui peut-être n’est jamais entré dans ton lit, ou plutôt dans ton coeur. Mais Dieu sait ce qu’il doit te donner. Quand sera-ce? Quand Dieu se révélera, quand il apparaîtra comme Juge. Quoi de plus clair que ce langage qu’il doit tenir à ceux qui seront à sa droite « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 2? »

Voici ce qu’entendront ceux qui seront à sa gauche, et ils gémiront dans une pénitence inutile 3, parce qu’ils n’auront pas voulu pendant leur vie la rendre fructueuse. Pourquoi gémir alors? Parce que ce ne sera plus le lieu de se corriger. Donc ils entendront cet arrêt: « Allez un feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges 4 ». Paroles de consternation. Quant aux justes, ils se réjouiront de ce qu’ils entendront; et, comme il est écrit: « La mémoire du juste sera éternelle; il n’entendra point une parole sévère qui lui inspire de l’effroi 5 ». Quelle parole sévère? Cette parole que ceux-ci doivent entendre: « Allez au feu éternel ». Dieu donc, qui peut nous accorder au-delà de nos demandes et de notre intelligence 6, cherche nos gémissements secrets, afin que nous mous coudions agréables à ses yeux et que nous ne vantions point notre justice devant les hommes. Celui qui prétend par sa justice plaire aux hommes, qui ne se propose point de faire bénir Dieu par ceux qui le verront, mais de s’attirer à lui-même des louanges, celui-là ne ferme point sa porte au bruit; et comme cette porte est ouverte au bruit du monde, le Seigneur n’entend point comme il voudrait entendre. Travaillons donc à rendre pur ce lit ou notre coeur, afin que nous puissions y être à l’aise. Votre charité connaît tout coque l’on endure dans la vie publique, dans le forum, dans les querelles, dans les procès, dans l’embarras des affaires, et combien sont nombreux ceux qui en souffrent; elle sait comment, fatigué des occupations du dehors, chacun retourne à la hâte en sa maison afin de s’y reposer, chacun cherche à terminer promptement les affaires qui le retiennent dehors, afin d’y goûter un peu de calme. C’est en effet pour cela que chacun a son logis, afin d’y être

 

1. I Cor. II, 9. — 2. Matt. XXV, 34. — 3. Sag, V, 3. — 4. Matt. XXV, 41,— 5. Ps. XI, 7. — 6. Eph. III, 20.

 

en paix. Mais s’il vient à souffrir des troubles jusque-là , où donc se reposera-t-il? Quoi donc? Encore doit-il goûter le calme chez lui! Mais s’il rencontre des ennemis au dehors et une épouse acariâtre à la maison, il sort de nouveau. Quand il veut se reposer des fatigues du dehors, il rentre dans son intérieur; et s’il n’y trouve pas plus de calme qu’au dehors, où donc se reposera-t-il? Du moins dans le secret de son coeur, c’est là que tu dois te retirer, dans l’intérieur de ta conscience. Si par hasard tu y rencontres cette épouse qui n’a aucune parole amère , c’est-à-dire la sagesse de Dieu, vis avec elle dans une sainte union, repose dans ton lit secret, et que la fumée d’une conscience coupable ne t’en fasse point sortir. Mais c’est là que se retirait, loin des regards des hommes et pour méditer le crime, celui dont nous parle David; et telles étaient ses pensées, qu’il ne pouvait même trouver la paix dans son coeur. « Sur sa couche il a médité les embûches ».

6. « Il s’est tenu à l’entrée de toute voie coupable 1 ». Qu’est-ce à dire : « Il s’est tenu? » Il a persévéré dans le mal. C’est pourquoi il est dit de l’homme juste « qu’il ne s’est point arrêté dans la voie des pécheurs 2 ». De même que l’un ne s’est point arrêté, l’autre s’est tenu. « Il ne repousse aucun mal ». C’est là sa fin, le fruit qu’il vient recueillir ; s’il lui est impossible de s’exempter de tout mal, que du moins il le prenne en haine. Car si tu en avais la haine, à peine te surprendrait-il dans quelque acte mauvais. Il est vrai que le péché habite un

corps mortel; mais que nous dit l’Apôtre? « Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel pour vous assujettir à ses convoitises 3 ». Quand commencera-t-il à n’y plus habiter? Lorsque s’accomplira en nous ce qu’il nous dit ailleurs « Quand ce qui est corruptible en nous aura revêtu l’incorruptibilité, et quand ce corps mortel sera revêtu d’immortalité 4 ». Avant cela il y a dans notre corps un attrait pour le mal; mais il y a un attrait supérieur dans les douceurs de la parole de sagesse et des préceptes de Dieu. Surmonte donc le péché et la volonté de le commettre; hais le péché et l’injustice, afin de t’unir à Dieu dans une commune réprobation. Dans cette union d’esprit à la loi de Dieu, tu obéis à cette loi selon l’esprit. Et si

 

1. Ps. XXXV, 5.— 2. Id. t, 1.— 3. Rom. vi, 12. — 4. I Cor. XV, 53.

 

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ta chair t’assujettit encore à la loi du péché 1, parce que tu ressens quelques délectations dans la chair, elles deviendront nulles quand tu n’auras plus à combattre. Il y a une différence entre n’avoir plus à combattre, parce que l’on jouit d’une paix vraie et continuelle, et combattre encore, mais vaincre; entre combattre et être vaincu, et ne plus combattre, mais se laisser entraîner. Il y a des hommes qui ne combattent plus; tel est celui dont il est parlé ici. Il ne hait point le mal, dit le Prophète; comment combattre ce qu’il ne hait point? Il est donc entraîné par sa malice, sans résister nullement. D’autres commencent par combattre; mais comme ils présument de leurs forces, Dieu veut leur montrer que c’est lui seul qui peut vaincre dans l’homme qui se soumet à lui, et ils sont vaincus dans le combat; et quand ils ont commencé à pratiquer une certaine justice, ils deviennent orgueilleux et se brisent. Ceux-là combattent, mais ils succombent. Quel est celui qui combat sans être vaincu? Celui qui dit: «Je vois dans mes membres une autre loi contraire à la  loi de l’esprit ». Voilà un athlète; mais comme il ne présume point de ses forces, il sera victorieux. Que dit-il ensuite? « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par  Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Il met son espoir dans celui qui lui ordonne de combattre, et il surmonte son ennemi avec le secours de celui qui commande la lutte. Quant à l’autre, « il n’a point de haine pour le mal».

7. « Seigneur, votre miséricorde est dans le « ciel et votre vérité jusqu’aux nues 3 ». Le Prophète parle de je ne sais quelle miséricorde, qui est spécialement dans le ciel. Car il y a aussi une miséricorde du Seigneur qui est sur la terre. Il est écrit : « La terre est pleine des miséricordes du Seigneur 4 ». De quelle miséricorde veut-il parler, quand il dit:

« Seigneur, votre miséricorde est dans les  cieux? » Entre les dons de Dieu, il en est qui sont temporels et terrestres, et d’autres qui sont célestes et éternels; celui qui ne se propose, en servant Dieu, que d’acquérir ces dons terrestres et temporels, qui sont l’apanage de tous, n’est encore qu’au rang des bêtes; il a part à la divine miséricorde, mais non à cette miséricorde, plus spéciale, qui u e sera donnée qu’aux seuls justes, aux saints,

 

1. Rom. VI, 25. — 2. Id. 23-25. — 3. Ps. XXXV, 6. — 4. Id. XXII, 5.

 

aux bons. Quels sont les dons communs à tous? « Dieu fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes « et sur les injustes 1 ». Qui d’entre les hommes n’a part à cette miséricorde, puisque d’abord il existe; ensuite il diffère des animaux brutes, il est animal raisonnable, il peut comprendre Dieu, jouir de cette lumière, de cet air, de ta pluie, des récoltes, de la diversité des saisons, de la santé du corps, du commerce de ses amis, de la conservation de sa famille? Tout autant de biens qui viennent de la munificence de Dieu. Ne croyez point, mes frères, que tout autre que Dieu seul nous les puisse donner. Quiconque alors ne les attend que de Dieu seul, met un vaste intervalle entre lui et ceux qui les recherchent auprès des démons, des magiciens, des astrologues, Ces derniers, en effet, sont doublement misérables, puis. qu’ils ne souhaitent que des biens temporels et qu’ils ne les demandent pas à l’Auteur de tout bien. Mais ceux qui désirent ces biens, qui veulent mettre en eux leur félicité, et qui ne les demandent qu’à Dieu seul, sont préférables sans doute en ce qu’ils ne les demandent qu’à Dieu, et toutefois ils sont encore en danger. Quel est ce danger? nous dira-t-on. C’est qu’ils jettent parfois les yeux sur les choses du monde, et ils voient que ces biens terrestres, objets de leurs désirs, sont aussi le partage, l’ample partage des impies et des mi chants, et ils se croient privés de récompense dans le culte de Dieu, puisque les méchante qui n’honorent pas Dieu partagent ces biens avec ceux qui le servent fidèlement; quelquefois même ceux qui servent Dieu n’ont rien de ce qui est en abondance chez ceux qui blasphèment : c’est en cela qu’est pour eux le danger.

8. Mais le Prophète sait bien quelle miséricorde il implore de Dieu. « Seigneur», dit-il, « votre miséricorde est dans le ciel, et votre vérité s’élève jusqu’aux nues »; c’est-à-dire cette miséricorde spéciale que vous accordez à vos saints est du ciel et non de la terre; oit est éternelle et non passagère. Mais comment avez-vous pu l’annoncer aux hommes? C’ont que votre vérité s’élève jusqu’aux nues pourrait en effet connaître les dons célestes de Dieu, si Dieu ne les annonçait aux hommes? Comment les a-t-il fait connaître? En faisant descendre la vérité jusqu’aux nuées. Quelles

 

1. Matt. V, 45.

 

nuées?Les prédicateurs de la vérité. C’est en ce sens qu’en un certain endroit de l’Ecriture le Seigneur s’irrite contre une certaine vigne. Votre charité, je pense, me comprend, elle entend le prophète Isaïe qui dit de cette vigne: « J’ai attendu qu’elle produisît du raisin, elle n’a produit que des épines 1 ». Et pour nous ôter l’idée d’une vigne visible, voici la conclusion du Prophète : « La vigne du Seigneur des armées, c’est ta maison d’Israël; le plant que Dieu aime, c’est le peuple de Juda 2 ». Il reproche donc à cette vigne de lui avoir produit des épines au lieu des raisins qu’il espérait. Et que dit-il? « Je commanderai à mes nuées de ne plus répandre leur rosée sur elle 3 ». C’est donc dans sa colère que le Seigneur commande aux nuées de refuser la pluie. C’est ce qui est arrivé. Les Apôtres furent envoyés prêcher l’Evangile; et nous voyons au livre des Actes que saint Paul voulait d’abord prêcher aux Juifs, et qu’au lieu de raisins il ne trouva chez eux que des épines. Ils commencèrent à lui rendre le mal pour le bien, et le persécutèrent. Alors, comme pour exécuter cette sentence : « Je commanderai aux nuées de ne point donner la pluie; nous étions envoyés vers vous », dit l’Apôtre; « mais puisque vous méprisez la parole de Dieu, nous allons vers les Gentils». Ainsi s’accomplit : « Je commanderai aux nuées de ne plus verser la pluie sur elle ». La vérité descendit jusqu’aux nuées; et de là vient que l’on put nous prêcher cette miséricorde de Dieu qui est dans le ciel et non sur la terre. Or, les prédicateurs de la vérité sent bien des nuées. Quand le Seigneur nous menace par ses prédicateurs, il tonne dans les nuées. S’il fait des miracles par ses prédicateurs, c’est l’éclair qui sillonne les nues, test l’effroi qui se répand par elles, c’est la pluie qu’elles versent. Donc, les prédicateurs qui annoncent la parole de Dieu sont les nuées de Dieu. Ainsi espérons la miséricorde, mais celle qui est du ciel.

9.  « Votre justice est comme les montagnes ide Dieu; vos jugements sont de profonds abîmes 4 ». Quelles sont les montagnes de tien? Nous venons déjà d’appeler nuées ceux qui sont des montagnes, car ces montagnes sont les grands prédicateurs. Et de même que le soleil à son lever projette sur les sommets des montagnes ses rayons lumineux, qui descendent

 

1. Isa. V,4.— 2. Id. 6.— 3. Id. 7.— 4. Ps. XXXV, 7.

 

ensuite dans les plus profondes vallées ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ, à son avènement, jeta sur les Apôtres, comme sur des montagnes, les premiers rayons de sa lumière qui descendirent ensuite dans les vallées de la terre. De là vient qu’il est dit dans un psaume: « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours 1», Mais n’allons pas croire que d’elles-mêmes des montagnes donneront du secours. Elles reçoivent ce qu’elles donnent, sans donner d’elles-mêmes. Et si tu demeures attaché à ces montagnes, ton espérance ne sera point ferme; mais ton appui, ta confiance, doivent être en celui qui éclaire ces montagnes. C’est donc des montagnes que te viendra le secours, parce que les saintes Ecritures te sont prêchées par ces montagnes ou par ces grands prédicateurs de la vérité; mais ce n’est point en eux qu’il faut mettre ton espoir. Ecoute alors ce que dit le Prophète : « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours». Mais les montagnes me donneront donc le secours? Point du tout; écoute la suite : « Tout mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre 2. » Il vient ainsi par l’entremise des montagnes, et non des montagnes elles-mêmes. De qui vient-il donc? « Du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ». Il y avait aussi d’autres montagnes; et quiconque s’en approchait avec sa barque faisait naufrage. Les princes de l’hérésie se sont élevés, et ils étaient des montagnes. Arius était une montagne, Donat était une montagne, Maximien depuis peu est comme une montagne 3. Plusieurs, qui regardaient ces montagnes et désiraient la terre afin d’échapper aux flots, ont heurté contre des rochers et ont fait naufrage sur la terre. Ces montagnes étaient loin de séduire celui qui disait : « J’ai mis ma confiance dans le Seigneur, et comment dites-vous à mon âme : Passereau, va dans les montagnes 4?» Je ne veux mettre mon espoir ni en Arius ni en Donat. « Tout mon secours vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ». Voyez ici combien vous mettez votre confiance en Dieu et combien vous attribuez aux hommes: « Car, maudit est celui qui met son espérance dans un

1. Ps. CXX, 1. — 2. Id. 2. — 3. Ce Maximien était un diacre du schisme de Donat, qui devint évêque de Carthage contre Primianus, et fut le chef des Maximianistes. Voy. le disc, sur le ps. XXXVI. — 4. Ps. X, 2.

 

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homme 1». Saint Paul avec une rare modestie et une grande humilité , jaloux d’élever une

Eglise au divin Epoux et non à lui-même, s’indigne contre ceux qui disaient: « Pour moi, je suis à Paul, moi à Apollo 2 »; il se met en avant pour se fouler aux pieds, se mépriser

et glorifier Jésus-Christ: « Paul a-t-il donc été crucifié pour vous, ou bien est-ce au nom de  Paul que vous êtes baptisés 3? » Il éloigne de lui-même pour envoyer au Christ. Il ne veut

pas même que l’ami de l’Epoux usurpe dans le coeur de l’Epouse l’amour qui est dû à

1’Epoux. Car les amis de l’Epoux étaient les Apôtres. Jean aussi, que l’on regardait comme

le Christ, dans son humilité, avait à cœur la gloire de l’Epoux. Aussi répond-il : « Je ne suis point le Christ; mais celui qui est venu après moi est plus grand que moi, et je ne suis pas digne de délier le cordon de ses souliers 4 ». Il montrait donc en s’humiliant qu’il n’était point l’Epoux, mais l’ami de l’Epoux, et il disait : « Celui qui a l’Epouse est l’Epoux, mais l’ami de l’Epoux qui est debout et l’écoute, est plein de joie à la voix de l’Epoux 5». Et cet ami de l’Epoux, fût-il une montagne , n’a pourtant pas la lumière en lui-même ; il écoute, il est au

comble de la joie à cause de la voix de l’Epoux. « Pour nous », dit-il, « nous avons tout reçu de sa plénitude 6». De la plénitude de qui? « De celui qui était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde 7». C’est donc à lui que saint Paul voulait conserver l’Eglise, quand il disait: « Que les hommes nous regardent comme les ministres du Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu ». Ainsi : « J’ai levé les yeux vers les montagnes d’où viendra mon secours. Que l’homme nous regarde comme les ministres du Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu 8». Et de peur que tu ne mettes encore quelque espérance en ces montagnes plutôt qu’en Dieu, écoute : « J’ai  planté, Apollo a arrosé, mais Dieu a donné l’accroissement »; et encore : « Or, celui qui plante n’est rien, non plus que celui qui

arrose, mais c’est Dieu, qui donne l’accroissement 9». Déjà donc tu as dit : « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours»; mais, « parce que celui qui

 

1. Jérém. XVII, 5.— 2. I Cor. III, 4 .— 3. Ibid I, 3. — 4. Jean, I,20 ; Marc, I,7.— 5. Jean, III,29.— 6. Id. I,16.— 7. Id.9,—— 8. I Cor. IV,1.— 9. Id. 6,7.

 

plante n’est rien non plus que celui qui arrose » ; dis alors : « Mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre » ; et : « Votre justice est comme les montagnes de Dieu », c’est-à-dire les montagnes sont rein-plies de votre justice.

10. « Vos jugements sont de profonds abîmes ». On appelle abîme cette profondeur du péché où l’homme arrive par le mépris de Dieu, ainsi qu’il est dit quelque part : « Dieu les a livrés aux désirs de leurs coeurs, et ils se sont couverts de honte ». Que votre charité redouble d’attention, il s’agit d’une importante vérité ; oui , très-importante. Qu’est-ce à dire que « Dieu les a livrés aux désirs de leurs coeurs pour faire ce qui est honteux? » C’est donc lorsque Dieu les s livrés aux convoitises de leurs coeurs pour faire ce qui est honteux, qu’ils commettent de si grands crimes? Ce qui revient à poser cette question Si c’est Dieu qui fait qu’il commettent ce qui est honteux, que font ils d’eux-mêmes? Il y a de l’obscurité dans cette parole : « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs». Il y avait donc en eux des convoitises qu’ils n’ont point voulu réprimer, et auxquelles ils sont livrés par un châtiment de Dieu. Mais pour comprendre qu’ils méritaient d’y être livrés, écoute ce qu’avait dit l’Apôtre à leur sujet: « Ayant connu Dieu, il ne l’ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont évanouis dans leurs pensées, et leur coeur insensé a été obscurci ». Comment? Par l’orgueil. « En se disant sages ils sont devenus fous ». De là cette sentence : « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs». Donc, parce qu’ils furent ingrats et orgueilleux, ils méritèrent d’être livrés aux convoitises de leurs coeurs et ils sont devenus un profond abîme, non-seulement en commettant le péché, mais en agissant avec hypocrisie, de peur de connaître leur iniquité et de la haïr. C’est le comble de la malice de n’avoir pas voulu trouver leurs péchés et les haïr. Mais voici comment on arrive à cette profondeur: « Les jugements de Dieu sont un abîme profond ». De même que les montagnes de Dieu se forment par sa justice et grandissent par sa grâce, ainsi c’est par ses jugements que tombent dans l’abîme ceux qui se roulent dans les bas-fonds du péché. Ainsi donc que par la grâce les montagnes aient donc pour

 

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toi des attraits, mais par la grâce aussi fuis l’abîme et tourne-toi vers « le secours du Seigneur» qui nous est promis. Comment? En levant les yeux vers les montagnes. Qu’est-ce à dire? Je vais m’expliquer : Dans l’Eglise de lieu tu trouveras des abîmes et des montagnes. Tu y trouveras les bons en petit nombre, parce que les montagnes sont rares; mais le gouffre est large, c’est-à-dire que beaucoup miment dans le désordre par la juste colère de lieu, parce que leurs actes les ont fait livrer aux convoitises de leurs coeurs, jusqu’à défendre leurs péchés au lieu d’en faire l’aveu, et nue jusqu’à dire: Quoi donc? Qu’ai-je fait? Un tel a bien commis tel crime, celui-là tel autre crime. Bientôt même ils veulent légitimer ce que la parole de Dieu condamne: c’est l’abîme. Ecoute en effet ce que dit l’Ecriture en certain endroit: « Quand le pécheur en arrive aux profondeurs du mal, il méprise ». Voilà comme « vos jugements, ô Dieu, sont de profonds abîmes ». Pour toi, tu n’es pas une montagne, tu n’es pas un abîme: fuis l’abîme, regarde les montagnes, mais ne t’arrête point sur les montagnes. Ton secours est dans le Seigneur qui a fait le ciel et la terre.

11. « Seigneur, vous sauverez les hommes met les animaux, selon que s’est multipliée notre miséricorde, ô mon Dieu 1 ». Le Prophète avait dit :  « Votre miséricorde est dans le ciel»; et, afin que l’on sache qu’elle est aussi sur la terre, il ajoute : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux selon que s’est multipliée votre miséricorde ». Par cette miséricorde est grande, ô mon Dieu, cette miséricorde se multiplie à l’infini; vous l’étendez sur les hommes et sur les animaux. De qui vient le salut des hommes? De Dieu. Et le salut des animaux ne vient-il pas aussi de Dieu? Car le créateur de l’homme est aussi le créateur de l’animal; celui qui a fait l’un et l’autre, sauve aussi l’un et l’autre mais le salut des animaux est temporel. Il en cet qui demandent comme une grande grâce ce qu’il a donné aux animaux. « Votre miséricorde, ô mon Dieu , se multiplie à l’infini » ; non-seulement elle s’étend aux hommes, elle descend jusqu’aux animaux pour leur donner ce salut terrestre et passager que vous donnez aux hommes.

12. Mais Dieu ne réserve-t-il donc aux hommes rien de particulier, que l’animal ne

 

1. Ps. XXXV, 7, 8.

 

puisse obtenir, rien que l’animal ne puisse atteindre? Assurément il est une faveur pour eux. Et où donc est cette réserve? « Quant « aux fils des hommes, ils espéreront à l’ombre de vos ailes ». Que votre charité pèse bien cette sentence consolante : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux ». Le Prophète a donc parlé « de l’homme et de l’animal », et le voilà qui s’occupe des « enfants des hommes » : comme s’il mettait une différence entre l’homme et les fils de l’homme. Quelquefois dans l’Ecriture on entend par enfants des hommes les hommes en général; et quelquefois cette expression « des enfants des hommes », est prise dans une acception spéciale, elle a un sens particulier qui empêche d’entendre par là tous les hommes; surtout quand elle établit une distinction. Or, ce n’est point sans raison que le Psalmiste, après avoir parlé « des hommes et des bêtes que Dieu doit sauver », nous dit:

« Quant aux fils des hommes »; comme si Dieu mettait à part les autres pour accorder une protection spéciale aux fils des hommes qu’il aurait séparés. Séparés de qui? non-seulement des animaux, mais encore de ces hommes qui demandent comme un grand bien le salut qu’il donne aux bêtes. Qui sont donc les enfants des hommes? Ceux qui espèrent à l’ombre de ses ailes. Les hommes, en effet, partagent avec les animaux la joie des biens présents, les fils des hommes goûtent les joies de l’espérance : les uns recherchent avec les animaux les biens du temps, les autres espèrent les biens éternels avec les anges. Pourquoi donc une distinction, et appeler hommes les uns, fils des hommes les autres? car l’Ecriture dit quelque part: « Qu’est-ce que l’homme, Seigneur, pour que vous vous souveniez de lui, ou le fils de l’homme, pour que vous le visitiez 1? Qu’est-ce donc que l’homme pour que vous vous souveniez de lui? » Vous vous souvenez de lui comme on se souvient d’un absent; vous visitez le fils de l’homme comme on visite celui qui est présent. Qu’est-ce à dire que vous vous souvenez de l’homme? « Seigneur, vous sauvez les hommes et les animaux »; car vous donnez un certain salut même aux méchants, même à ceux qui ne désirent point le royaume des cieux. Car Dieu les protége comme son troupeau, il ne les abandonne

 

1. Ps. VIII, 5.

 

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que d’une manière qui leur est propre, salis les abandonner totalement; mais il a pour eux le souvenir qui est le soin des absents. Au contraire, celui qu’il visite, c’est le fils de l’homme, dont il est dit: « Quant aux fils des hommes, ils espéreront à l’ombre de vos ailes ». Et si vous voulez discerner ces deux sortes d’hommes, considérez d’abord deux hommes, Adam et Jésus-Christ. Ecoutez l’Apôtre: « De même que tous meurent en Adam, de même tous vivront en Jésus-Christ 1 ». Nous naissons d’Adam pour mourir: nous ressuscitons en Jésus-Christ pour vivre toujours. Porter l’image de l’homme terrestre, c’est là être homme; et porter l’image de l’homme céleste, c’est là être fils de l’homme; car le Christ est appelé Fils de l’homme. Adam était homme, il est vrai; mais non fils de l’homme; et tous ceux-là viennent d’Adam qui désirent les biens de la terre et le salut temporel. Nous les exhortons à devenir fils des hommes, espérant sous la protection des ailes de Dieu, désirant cette miséricorde qui est dans le ciel et qui nous a été annoncée par les nuées. S’ils ne le peuvent encore, qu’au moins ils n’attendent que de Dieu ces biens temporels : et qu’ils le servent selon l’ancienne loi, afin d’arriver ainsi à la loi nouvelle.

13. Le peuple juif, en effet, désira les biens terrestres et la domination pour Jérusalem, et l’asservissement de ses ennemis, et l’abondance des récoltes, et son propre salut, et la conservation de ses enfants. Tels étaient les biens qu’ils désiraient, les biens qu’ils recevaient, la loi les protégeait. Ils demandaient à Dieu ces biens qu’il donne aux animaux de la terre, parce que le Fils de l’homme n’était point venu en eux pour les rendre enfants des hommes; mais ils avaient déjà des nuées qui annonçaient ce Fils de l’homme. Les prophètes sont venus leur annoncer le Christ ; et il y en avait parmi eux plusieurs qui comprenaient, qui avaient l’espérance de l’avenir et comptaient sur cette miséricorde qui est du ciel. Mais il y en avait d’autres qui ne désiraient que les biens d’ici-bas, une félicité temporelle et terrestre. Leurs pieds allaient d’eux-mêmes façonner ou adorer des idoles. Et même quand le Seigneur les avertissait, les châtiait et les dépouillait de tout ce qu’ils aimaient, quand ils étaient affligés par la

 

1. I Cor. XV, 22.

 

famine, la guerre, la peste, les maladies, ils recouraient aux idoles. Les biens qu’ils devaient attendre de Dieu comme un grand bienfait, ils les demandaient aux idoles et abandonnaient le vrai Dieu. Ils voyaient en abondance, entre les mains des impies et des scélérats, ces biens qu’ils convoitaient, et ils croyaient adorer sans profit un Dieu qui ne leur accordait aucune récompense terrestre. O homme ! tu es l’ouvrier de Dieu, plus tard viendra le temps de la rémunération ; pourquoi demander un salaire avant que le travail soit achevé? Qu’un ouvrier vienne chez toi, lui donneras-tu son salaire avant l’achèvement de l’ouvrage ? Tu le trouverais déraisonnable de dire: Je veux d’abord mon salaire, et ensuite je travaillerai. Tu t’en fâche. rais. Et pourquoi t’en fâcherais-tu ? parce qu’il aurait manqué de confiance envers un homme qui peut tromper. Et comment Dieu ne s’irriterait-il point , quand tu n’as pas confiance en la vérité même? Ce qu’il t’a promis, il te le donnera ; il est infaillible, c’est la vérité même qui a promis. Craindrais tu peut-être qu’il n’eût pas de quoi te donner? Il est tout-puissant. Ne crains pas qu’il ne soit plus alors pour te donner. Il est immortel. lie crains pas enfin qu’il ait des successeurs;il est éternel. Sois en pleine sécurité. Si tu exiges que ton ouvrier se fie à toi pendant tout un jour, mets ta confiance en Dieu pendant toute ta vie, car ta vie n’est qu’un instant pour Dieu. Et alors, que seras-tu? Un de ces «enfants des hommes qui espèrent à l’ombre de vos ailes, ô mon Dieu ».

14. « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison 1 ». Je ne sais quoi de grand nous promet ici le Prophète. Il veut le dire et ne le dit point; est-ce lui qui ne saurait le dire, ou nous qui ne le comprenons point ? Je le dis sans crainte, mes frères, et même des langues et des coeurs des saints qui nous ont annoncé la vérité : l’objet de leur message était supérieur à toute parole et à toute pensée. C’est en effet quelque chose de grand et d’ineffable; eux-mêmes ne le voyaient qu’en partie, d’une manière figurative, comme l’a dit l’Apôtre. « Nous ne voyons Dieu qu’imparfaitement et comme en énigme; mais alors nous le verrons face à face 2 ». Ainsi jetaient leur surabondance ceux qui ne voyaient qu’en énigme. Comment donc serons-nous, quand nous

 

1. Ps. XXXV, 9.— 2. I Cor. XIII 12.

 

verrons face à face Celui qu’ils portaient dans leurs coeurs, et que leurs langues ne pouvaient exprimer aux hommes d’une manière compréhensible? Quelle nécessité y avait-il de dire: « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison ? » Il cherche dans la langue humaine une expression à sa pensée; et comme ils voient que les hommes se gorgent de vin jusqu’à l’ivresse, qu’ils en prennent sans mesure et jusqu’à perdre la raison, trouve là une manière de s’exprimer; car, une fois cette joie céleste répandue dans nos âmes, la raison humaine s’évanouit en quelque serte, elle devient divine et s’enivre de l’abondance qui est dans la demeure de Dieu. Aussi est-il dit dans un autre psaume: « Combien m’est délicieux le calice qui m’enivre 1 !» C’est ce calice qui enivrait les martyrs quand ils allaient au supplice sans connaître leurs proches. Quelle plus grande ivresse que de méconnaître une épouse éplorée, des enfants, des proches? Et pourtant, ils ne les connaissaient plus, ils ne croyaient point les avoir devant les yeux. Ne vous en étonnez pas, ils étaient dans l’ivresse. Dans quelle ivresse ? Voyez: ils avaient pris la coupe qui avait dû les enivrer. C’est ce qui porte à remercier Dieu celui qui s’écriait: « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m’a comblé? Je prendrai le calice du salut et j’invoquerai le nom du Seigneur 2 ». Donc, mes frères, soyons les enfants des hommes; espérons à l’ombre des ailes du Seigneur, et enivrons-nous de l’abondance de sa maison. Je dis ce que je puis à ce sujet, je ne vois que comme je puis, et je ne puis dire encore ce que je vois. « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison ; et vous les abreuverez au torrent de vos délices». On appelle torrent cette eau qui se précipite avec impétuosité; la divine miséricorde se précipitera donc, pour baigner, pour enivrer ceux qui, en cette vie, se reposent dans l’espérance à l’ombre de vos ailes. Quelle est cette volupté? C’est un torrent qui enivre ceux qui ont soif. lue celui-là donc qui a soif se prenne à espérer; qu’il espère, celui qui a soif, et quand il sera dans l’ivresse, il possédera l‘objet de son espérance ; mais avant de le posséder, qu’il en ait la soif et l’espérance. « Bienheureux iceux qui ont faim et soif de la justice, parce n qu’ils seront rassasiés 3 ».

 

1. Ps. XXII, 5.— 2. Id. CXV, 12, 13. — 3. Matt. V, 6.

 

15. A quelle source irez-vous donc boire, et d’où coulera cet impétueux torrent des divines voluptés? « C’est en vous », dit le Prophète, « qu’est la source de vie ». Quelle autre source de vie que le Christ? Il est venu à vous dans sa chair, afin d’arroser votre gosier desséché par la soif; et celui qui a pu vous soulager dans votre soif, comblera un jour votre espérance. «C’est en vous, Seigneur, qu’est la source de la vie, et à votre flambeau nous verrons la lumière1 ». Autre est la source d’eau, et autre est la lumière; en Dieu il n’en est pas ainsi. La source d’eau est identique à la lumière; tu peux lui donner le nom qu’il te plaira, parce que tu ne le désigneras point par son nom ; puisque tu ne peux trouver un nom qui lui soit propre, et qu’un seul nom ne lui suffit point. Si tu dis qu’il est seulement une lumière, on te répondra: C’est donc en vain que l’on me pousse à la faim et à la soif; comment, en effet, manger une lumière? On m’a dit alors avec raison : « Heureux les hommes dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 2 » ; si Dieu est une lumière, je dois préparer mes yeux. Prépare encore ta bouche ; car celui qui est une lumière est encore une source ; oui, une source qui abreuve ceux qui ont soif, une lumière qui éclaire les aveugles, Ici-bas il est souvent une distance entre la source et la lumière. Car les sources parfois coulent dans les ténèbres, et souvent encore dans le désert tu souffriras du soleil sans trouver une source:

ces deux choses peuvent donc être séparées ici-bas; mais là haut, il n’y a point de lassitude, parce qu’il y aune source; il n’y a point de ténèbres, parce que c’est le foyer de la lumière.

16. « Etendez votre miséricorde à ceux qui vous connaissent, et votre justice à ceux qui ont le coeur droit 2 ». Nous l’avons dit souvent: ceux qui ont le coeur droit sont ceux qui accomplissent ici-bas la volonté de Dieu. Or, quelquefois c’est la volonté de Dieu que tu sois en santé, quelquefois que tu sois malade ; et si la volonté de Dieu te plaît dans la

santé, pour te déplaire dans la maladie, tu n’as pas le coeur pur. Pourquoi? Parce que tu ne veux point te soumettre à la volonté de Dieu, mais la courber afin qu’elle subisse la tienne. Cette volonté est droite, et toi tu es défectueux ; c’est ta volonté qui doit se

 

1. Ps. XXXV, 10. — 2. Matt. V, 8.— 3. Ps. XXXV, 11.

 

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dresser selon la volonté de Dieu, et non celle-ci se courber selon la tienne: alors seulement tu auras un coeur droit. Es-tu heureux en ce monde? Bénis Dieu qui te console. Es-tu dans la peine? Bénis Dieu qui te châtie et t’éprouve : et alors tu auras le coeur droit et tu diras: « Je bénirai le Seigneur en tout temps; sa louange sera toujours dans ma bouche 1»

17. « Que le pied de l’orgueil ne s’attache point à moi 2 ». Déjà le Prophète a dit:

« Les enfants des hommes espéreront à l’ombre de vos ailes, ils s’enivreront au torrent des voluptés de votre palais ». Qu’il prenne garde à l’orgueil celui qui sentira couler sur lui l’eau sacrée. Elle ne faisait point défaut au premier homme, Adam; mais il fut heurté par le pied de l’orgueil, il fut ébranlé par la main du pécheur ou par la main orgueilleuse de Satan. Ce séducteur, qui avait dit: « J’établirai mon trône vers l’Aquilon 3 » , dit à Adam pour le persuader: « Goûtez du fruit, et vous serez comme des dieux 4 ». Donc c’est par l’orgueil que nous sommes tombés et réduits à passer par la mort. Comme l’orgueil nous avait blessés, l’humilité nous guérira. Dieu est venu dans son humilité pour guérir chez l’homme cette immense blessure de l’orgueil. Il est venu, puisque « le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous 5 ». Il a souffert que les Juifs le prissent pour l’insulter. L’Evangile vient de vous dire quels hommes, et à qui ils dirent: « Vous êtes possédé du démon 6 » ; mais lui ne leur dit point: C’est vous qui êtes en la puissance du démon, puisque vous demeurez dans votre péché et que le diable règne dans vos coeurs. Tel ne fut point son langage, qui toutefois eût été vrai ; mais ce n’était pas le temps de parler ainsi, de peur qu’il parût moins prêcher la vérité que repousser l’injure par l’injure. Il oublie ce qu’il a entendu, comme s’il ne l’avait point entendu ; car il était médecin et venait pour guérir un frénétique. De même que les paroles d’un frénétique ne sont rien pour un médecin, qui ne s’inquiète que de sa santé et de sa guérison, qui en reçoit un coup de poing sans y faire attention et ne lui en fait pas moins de nouvelles blessures, cherchant à guérir une fièvre invétérée ; ainsi Notre-Seigneur

 

1. Ps. XXII, 2. — 2. Id. XXXV, 12. —  3. Isa. XIV, 13. — 4. Gen. III, 5. — 5. Jean, I, 14. — 6. Id. III, 48.

 

est venu guérir un malade, il est venu près d’un frénétique, résolu à mépriser toutes ses récriminations, toutes ses injures. Il voulait par là donner à tous des leçons d’humilité, et par l’humilité les guérir de l’orgueil, de cet orgueil dont le Prophète supplie que Dieu le délivre, en disant: « Que le pied de l’orgueil ne s’attache point à moi; que la main du pécheur ne puisse m’ébranler 1 ». Car si le pied de l’orgueil s’attache à nous, la main du pécheur nous ébranle. Quelle est cette main du pécheur? L’oeuvre qui nous porte au mal. Es-tu orgueilleux? Celui qui te porte au mal te corrompra bientôt. Affermis-toi en Dieu par l’humilité, et mets-toi peu en peine de ce que l’on te dira. Aussi est-il dit ailleurs: « Purifiez-moi de mes fautes cachées, épargnez à votre serviteur les fautes des autres 2 ». Qu’est-ce à dire , « mes fautes « cachées ? » c’est-à-dire : « Que le pied de l’orgueil ne s’attache point à moi » . «Epargnez à votre serviteur les péchés des autres », c’est-à-dire: « Que la main du pécheur ne m’ébranle point ». Défends bien l’intérieur, et tu n’auras rien à craindre du dehors.

18. Et comme si l’on demandait au prophète: Pourquoi craindre ainsi l’orgueil? C’est

répond-il , que « là sont tombés tous ceux qui commettent l’iniquité 1 »; pour en venir à cet abîme dont il est dit: « Vos jugements sont de profonds abîmes, et se précipiter enfin dans ces profondeurs où sont tombés les pécheurs qui méprisent Dieu 4. « Ils sont tombés » . Mais comment sont-ils tombés? D’abord par le pied de l’orgueil. Or, écoutez ce qu’est le pied de l’orgueil. « Ils ont connu Dieu et ne l’ont point glorifié comme Dieu 5 ». Le pied de l’orgueil les a donc touchés, et de là ils sont tombés dans l’abîme. « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs, et ils se sont couverts de honte 6 ». Le prophète craint donc et la racine du péché, et la tête du péché, quand il dit: « Que le pied de l’orgueil ne me heurte point». Pourquoi l’appeler un pied? c’est que l’orgueil a porté l’homme à déserter le Seigneur et à s’en éloigner. C’est son affection qu’il appelle son pied. « Que le pied de l’orgueil ne me heurte point, que la main du pécheur ne m’ébranle point, c’est-à-dire, que les oeuvres du pécheur ne me séparent point de vous, ne me portent pas à les

 

1. Ps. XXXV, 12.— 2. Id. XVIII, 13, 14.— 3. Id. XXXV, 13.— 4. Prov. XVIII, 3.— 5. Rom. 1, 21.— 6. Id. 24.

 

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imiter. Pourquoi dire que c’est par l’orgueil « que sont tombés ceux qui commettent l’iniquité? » C’est que tout pécheur d’aujourd’hui est tombé par orgueil. C’est pourquoi Dieu, recommandant à l’Eglise la vigilance, dit au serpent: « Elle observera ta tête, et tu observeras son talon 1 ». Quand, heurté par le pied de l’orgueil, tu viens à chanceler, le serpent est aux aguets pour te faire tomber; mais toi, observe bien sa tête : « Car l’orgueil est le commencement de tout péché 2. — C’est d’écueil de tous ceux qui commettent l’iniquité: ils ont été poussés et n’ont pu se tenir debout » . Celui-là est le premier qui n’est point demeuré ferme dans la vérité, et ensuite ceux dont il entraîna l’expulsion du paradis 3. Mais celui qui pousse l’humilité jusqu’à dire qu’il n’est pas digne de dénouer las cordons d’un soulier, celui-là n’a pas été ébranlé, au contraire il demeure ferme pour

 

1. Gen. III,15.— 2. Eccl. X, 15. — 3. Gen. III, 23.

 

écouter l’Epoux, pour s’épanouir à la voix de l’Epoux 1, non à sa propre voix, de peur d’être

heurté par le pied de l’orgueil, d’être ébranlé, de ne point tenir debout.

19. Nous voici au terme d’un psaume qui a pu causer un peu de fatigue et d’ennui à quelques-uns d’entre vous; mais cet. ennui est passé , et je me réjouis d’avoir exposé le psaume tout entier. Vers le milieu, j’avais eu la pensée de quitter, afin de ne pas vous surcharger; mais j’ai cru que l’attention serait partagée, et que l’on écouterait moins bien la seconde partie, que si l’on parcourait le psaume tout entier. J’ai donc mieux aimé vous être un peu à charge, que de réserver quelque partie d’un discours imparfait. Demain encore il faut vous parler; priez pour nous, afin que nous puissions le faire encore, et revenez-nous avec une soif ardente et des coeurs fervents.

 

1. Jean, I, 27 ; III, 29.

 

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