PSAUME XXXVII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS      SUR LE PSAUME   XXXVII.

HOMÉLIE AU PEUPLE, APRÈS L’ÉVANGILE DE LA CHANANÉENNE.L’AVEU DU PÉCHÉ OU LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST.

 

 

Le Prophète gémit en se souvenant du repos, il craint le châtiment de Dieu, qui pourtant nous sert pour le salut. Il semble dire que les maux de cette vie doivent lui suffire; et alors il énumère ce qu’il endure. Sa chair est malade, les flèches de Dieu le transpercent. Il est dans le trouble à la vue de ses péchés, la paix n’est point dans ses os, il est courbé sous le poids de ses fautes, son âme est dans l’illusion, son cœur dans le trouble. Il souffre l’abandon, le faux témoignage, il chancèle et on l’insulte. Toutefois, s’il s’afflige, ce n’est pas du châtiment, mais du crime. Il pratique la justice et implore le secours de Dieu.

 

 

 

1. Cette femme de l’Evangile nous donne une réponse bien analogue à ces paroles que nous avons chantées : « Je publie mon iniquité, je prendrai soin de mon péché 1 », le Seigneur, envisageant les péchés de cette femme, l’appela chienne en disant : « Il ne convient pas de jeter aux chiens le pain des enfants 2». Mais elle, qui savait et publier son iniquité, et prendre soin de son péché, ne lui point ce que disait la vérité ; au contraire, elle avoua sa misère et obtint miséricorde en s’inquiétant de son péché. Car elle avait demandé la guérison de sa fille, et peut-être dans sa fille désignait-elle sa propre vie. Ecoutez donc le psaume que nous allons, autant que possible, exposer et expliquer tout entier. Que le Seigneur soit dans nos coeurs, afin que nous y trouvions des leçons salutaires, que nous les exposions telles que nous les aurons conçues, les trouvant facilement, les exposant d’une manière convenable.

2. « Psaume de David, pour le souvenir du sabbat 3 ». Tel est le titre du psaume. Nous touchons ce que l’Ecriture nous raconte à propos du saint prophète David, qui fut, selon la chair, un des ancêtres de Notre-Seigneur Jésus-Christ 4; et , dans toutes les bonnes oeuvres qu’elle nous a fait connaître, nous ne trouvons rien qui regarde le souvenir du sabbat. Qu’étant-il besoin qu’il se souvint du sabbat que les Juifs observaient avec soin; quelle mémoire fallait-il pour un jour qui revenait chaque semaine? Il fallait l’observer, mais il n’était pas nécessaire de s’en souvenir. On ne se souvient, en effet, que

 

1. Ps. XXXVII, 19 — 2. Matt. IV, 26. — 3. Ps. XXXVII, 1 — 4. Rom. I, 3

 

 

d’une chose qui n’est plus devant soi; ici, par exemple, vous vous souvenez de Carthage où vous êtes allés quelquefois; et aujourd’hui, vous vous souvenez d’hier, de l’an passé, de toute autre année antérieure, de quelque action que vous avez déjà faite, des lieux que vous avez visités, de quelque scène que vous avez vue. Que signifie, mes frères, ce souvenir du sabbat? Quelle âme s’en souvient de la sorte? Qu’est-ce que le sabbat? car David s’en souvient en gémissant. Vous avez entendu la lecture du psaume, et tout à l’heure, quand nous l’expliquerons, vous entendrez quelle douleur il y témoigne, quels gémissements lui échappent, quels pleurs, quelle tristesse profonde. Mais, bienheureux celui qui est triste de cette manière. C’est ainsi que, dans l’Evangile, le Seigneur appelle heureux quelques-uns de ceux qui pleurent 1. Comment peut être heureux l’homme qui pleure? Comment heureux, s’il est malheureux? Il serait malheureux, au contraire, s’il ne pleurait point. Tel est donc celui qui se souvient ici du sabbat, ce je ne sais quel homme qui pleure, et puissions-nous être ce je ne sais qui t C’est une âme qui s’afflige, qui gémit, qui pleure en se souvenant du sabbat. Or, sabbat signifie repos. Assurément, l’interlocuteur était dans je ne sais quelle agitation, puisqu’il gémissait au souvenir du repos.

3. Cet homme donc, redoutant un plus grand malheur que celui dont il était accablé déjà, raconte et offre à Dieu ses agitations. Car il dit clairement qu’il est dans la douleur, et il n’est besoin, pour le comprendre, ni d’interprète, ni de soupçon, ni de conjecture: ses

1. Matt. V, 5.

 

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paroles ne nous laissent aucun doute sur le mal dont il souffre, et il n’est nul besoin de le chercher, mais de comprendre ce qu’il dit. Et s’il ne craignait un malheur plus grand que celui dont il souffre, il ne commencerait pas ainsi : « Seigneur, ne me reprenez point dans votre indignation, ne me corrigez point dans votre colère 1 ». Il arrivera, en effet, que Dieu châtiera des pécheurs dans sa colère et les reprendra dans son indignation. Tous ceux qu’il reprendra ne seront peut-être pas corrigés; et néanmoins, plusieurs seront sauvés par le châtiment. Il y en aura, puisque être châtié, c’est « passer comme par le feu 2». D’autres, au contraire, seront repris sans néanmoins se corriger. Car ce sera bien les reprendre que de leur dire: « J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez point donné à boire 3 » ; et tout ce qui vient ensuite, pour reprocher la dureté de coeur et la stérilité aux méchants qui seront à sa gauche et auxquels il dira : « Allez au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges 4 ». Cette âme donc, redoutant des maux bien plus grands que ceux dont elle gémit en cette vie, supplie le Seigneur et s’écrie: « Seigneur, ne me reprenez pas dans votre colère ». Que je ne sois point avec ceux auxquels vous direz: « Allez au feu éternel qui a  été préparé au diable et à ses anges.— Ne me corrigez pas dans votre colère »; mais plutôt, corrigez-moi dès cette vie, et rendez-moi telle que je n’aie pas besoin de passer par le feu de l’expiation, comme ceux qui doivent être sauvés, mais comme par le feu. Pourquoi, sinon parce qu’en cette vie ils élèvent sur le vrai fondement un édifice en bois, en foin, en paille? S’ils bâtissaient en or, en argent, en pierres précieuses, ils seraient en sûreté contre l’un et l’autre feu ; non seulement contre le feu éternel qui doit dévorer l’impie pendant l’éternité, mais contre le feu qui doit purifier ceux qui seront sauvés par le feu. Il est dit en effet  « qu’ils seront sauvés, mais comme par le feu ». Or, parce qu’il est dit: « Il sera sauvé », on dédaigne ces flammes. Mais, bien qu’il serve à nous sauver, ce feu sera néanmoins plus horrible que toutes les douleurs qu’un homme peut endurer ici-bas. Et pourtant, vous savez quels maux endurent les méchants, quels maux ils peuvent

 

1. Ps. XXXVII, 2.— 2. I Cor. III, 15.— 3. Matt. XXV, 41.— 4. Id. 42.

 

 

endurer encore sur la terre ; mais ils n’ont rien enduré que les bons ne puissent endurer. Quels supplices les lois humaines ont-elles pu infliger au magicien, au voleur, à l’adultère, au scélérat, au sacrilège, que le martyr n’ait pas souffert en confessant Jésus-Christ? Les maux de cette vie sont donc bien plus supportables ; et toutefois, voyez avec quel empressement les hommes feront, pour les éviter, tout ce que vous leur commanderez. Combien gagneraient-ils plus à supporter ce que Dieu ordonne, pour éviter ces horribles tourments?

4. Mais pourquoi demander de n’être point repris avec indignation, ni corrigé avec colère? Comme si le prophète disait à Dieu: Puisque les maux que j’ai endurés sont grands et nombreux, qu’ils me suffisent, je vous eu supplie. Alors il se met à les énumérer, offrant à Dieu comme une satisfaction ce qu’il a souffert, afin de ne pas souffrir davantage. « Vos flèches me pénètrent de toutes parts, et votre main s’est appesantie sur moi 1 ».

5. « En face de votre colère, il n’y a rien de « sain en mon corps 2 ». Déjà il nous racontait ce qu’il souffrait en cette vie, et ces maux viennent de la colère de Dieu, puisqu’ils viennent de sa vengeance. De quelle vengeance? De celle qu’il a tirée d’Adam. Car le péché d’Adam ne demeura point impuni, et Dieu ne dit point en vain: « Tu mourras de mort 3 »; et nous n’avons rien à souffrir en cette vie qui ne nous vienne de cette mort que nous avons méritée par le péché. Car nous portons un corps mortel, et qui, sans le péché, ne serait point mortel, exposé aux tentations, plein de sollicitudes, en proie aux maladies corporelles, en proie à l’indigence, assujetti aux changements, qui languit même en santé, parce qu’il ne jouit jamais d’une santé complète. Pourquoi dire : « Il n’y a rien de sain dans ma chair », sinon parce que cette santé, ou ce que l’on appelle ainsi en cette vie, n’est point une santé pour ceux qui comprennent le vrai sabbat et s’en souviennent? Si tu es sans manger, la faim te presse bientôt. C’est comme une maladie naturelle; et ce qui était d’abord une peine vengeresse est devenu pour nous une seconde nature. Ce qui était un châtiment pour le premier homme est naturel pour nous. De là

 

1. Ps. XXXVII, 3.—  2.Id. 4.— 3. Gen. II, 17.

 

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vient cette parole de l’Apôtre : « Nous aussi, par nature, nous fûmes enfants de colère comme le reste des hommes : Enfants de «colère, par nature », c’est-à-dire soumis à la vengeance du péché. Mais pourquoi dire: «Nous fûmes? » c’est que par l’espérance nous ne le sommes plus, bien que nous le soyons en réalité. Pourtant il est mieux de dire ce que nous sommes en espérance, parce que notre espérance est certaine et qu’elle n’a rien d’incertain qui puisse nous inspirer le moindre doute. Ecoutez encore la gloire en espérance: « Nous gémissons en nous-mêmes », dit l’Apôtre, « attendant l’effet de l’adoption divine, la délivrance de notre chair 1». Quoi donc, Paul, n’avez-vous pas été racheté? Le prix de votre rançon n’est-il point payé? Un sang divin n’a-t-il pas été répandu et n’est-il pas la rançon de tous les hommes? Qui, sans doute, mais voyez ce qu’il ajoute : « Nous sommes sauvés par l’espérance; or, l’espérance que l’on voit n’est plus une espérance. Comment espérer ce que l’on voit? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par l’espérance 2». Qu’est-ce qu’il attend par la patience? Le salut. Le salut de quoi? De son corps ; car il a dit: « La délivrance de notre chair ». S’il attendait la santé de son corps, ce n’était donc point cette santé qu’il avait déjà. La faim tue un homme ainsi que la soif, si l’on n’y apporte remède. Le remède à la faim, c’est la nourriture; le remède contre la soif, c’est la boisson; le remède à la fatigue, c’est le sommeil. Retranchez ces remèdes, et voyez si ces maladies ne vous tuent pas. S’il y a donc en vous de quoi vous tuer, si vous ne mangez, une vous glorifiez pas de votre santé; mais plutôt attendez en gémissant la délivrance de votre se corps. Réjouissez-vous de votre rédemption, bien que vous ne soyez pas encore dans une sûreté réelle, mais seulement en espérance. Car si l’espérance ne vous fait gémir, vous n’arriverez point à la réalité. Cela donc n’est point la santé parfaite, dit le Prophète : « En face de votre colère il n’y a rien de sain en ma chair ». D’où viennent ces flèches dont il est transpercé? C’est une peine, un châtiment, et peut-être appelle-t-il des flèches ces le douleurs de l’âme et de l’esprit qu’il nous faut là endurer. Le saint homme Job a fait mention de ces flèches, et dans l’abîme de ses malheurs

 

1. Eph. II, 3.— 2. Rom. VIII, 23.— 3. Id. 24, 25.

 

 

il dit que les flèches du Seigneur l’ont traversé1. Il est cependant ordinaire d’entendre par flèches les paroles du Seigneur mais pourrait-il ainsi se plaindre d’en être percé? Les paroles de Dieu sont comme des flèches qui portent l’amour et non la douleur. Ou bien, serait-ce peut-être que l’amour et la douleur sont inséparables? Car il y a nécessairement douleur à aimer sans posséder. Il peut aimer sans souffrir, celui qui possède ce qu’il aime; mais, disons-nous, quand on aime et qu’on n’a point encore ce que l’on aime, on doit nécessairement gémir dans sa douleur. De là cette parole de l’Epouse des cantiques qui figurait l’Eglise du Christ : « L’amour m’a blessée 2 ». Elle dit que l’amour l’a blessée, parce qu’elle aimait sans posséder l’objet de son amour; elle souffrait de ne l’avoir point. Quiconque n’a point souffert de cette blessure ne saurait arriver à la véritable santé. Car celui qui en ressent la douleur doit-il donc y demeurer toujours? Nous pouvons alors entendre ainsi ces flèches qui transpercent le Prophète: Vos paroles ont blessé mon coeur, et ces paroles m’ont fait souvenir du repos. Ce souvenir du sabbat, que je ne possède-point encore, m’empêche de me réjouir et me fait comprendre qu’il n’y a rien de sain dans ma chair, que la santé qu’elle possède n’en mérite pas le nom quand je la compare à celle dont je jouirai dans le repos éternel, quand cette chair corruptible sera revêtue d’incorruptibilité, que cette chair mortelle sera revêtue d’immortalité3; en comparaison de cette santé, celle d’ici-bas, je le vois, n’est qu’une maladie.

6. « Il n’y a nulle paix dans mes ossements,  à la vue de mes péchés 4 ». On se demande quel est celui qui parle ainsi; plusieurs pensent que c’est Jésus-Christ, à cause de quelques allusions à la passion, allusions auxquelles nous arriverons bientôt, pour montrer qu’elles prédisent la passion de Jésus-Christ. Mais, comment celui qui n’avait pas de péché 5 a-t-il pu dire: « La vue de mes péchés ne laisse aucune paix dans mes os ? » Pour comprendre ceci, nous sommes dans la nécessité de connaître le Christ tout entier, ou le chef et les membres. Souvent, en effet, quand Jésus-Christ parle, il le fait seulement comme chef, et ce chef est le Sauveur, né de la Vierge Marie 6 ;

 

1. Job, VI, 4. — 2. Cant. II, 5, V, 8. — 3. I Cor. XV, 53. — 4. Ps. XXXVII, 6. — 5. I Pierre, II, 22. — 6. Luc, II, 7.

 

 

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quelquefois au contraire il parle au nom de son corps qui est la sainte Eglise réunie dans l’univers entier. Nous autres, nous sommes aussi de son corps, si toutefois nous avons en lui une foi sincère, une espérance ferme, une ardente charité; nous sommes en son corps, nous en sommes les membres, et nous trouvons que c’est nous qui parlons ici, selon ce mot de saint Paul: « Parce que nous sommes les membres de son corps 1 », et que l’Apôtre a répété à plusieurs endroits. Dire en effet que ces paroles ne sont pas du Christ, c’est dire aussi que ces autres ne lui appartiennent point: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » Car nous y lisons aussi: « Mon Dieu, pourquoi m’abandonner? Le rugissement de mes péchés éloigne de moi tout salut 2».Comme tu lis dans l’un : « La vue de mes péchés», tu lis dans l’autre: « Le rugissement de mes péchés ». Or, si le Christ est sans faute, sans péché, nous nous prenons à douter si les paroles de ce psaume lui appartiennent. Et pourtant, il serait dur et contrariant d’admettre que ce psaume ne regarde point le Christ, quand nous pouvons y lire la passion aussi clairement que dans l’Evangile. C’est là que nous lisons en effet: « Ils ont partagé mes vêtements et ont tiré ma robe au sort 2».Pourquoi donc le Seigneur, cloué à la croix, a-t-il récité de sa propre bouche le premier verset du psaume, et a-t-il dit: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Qu’a-t-il voulu nous faire comprendre, sinon que c’est lui qui parle dans tout le psaume, puisqu’il en a récité le commencement? Et quand il dit ensuite: « Les rugissements de mes péchés », il n’est pas douteux que ces paroles ne soient du Christ. Mais d’où viennent les péchés, sinon de son corps mystique qui est l’Eglise? Car ici le corps du Christ parle aussi bien que la tête. Comment parle-t-il comme parlerait un seul? « Parce qu’il est dit qu’ils seront deux dans une même chair. Ce sacrement est grand, observe l’Apôtre; je dis en Jésus-Christ et en l’Eglise ». C’est pourquoi, dans l’Evangile, répondant à un homme qui l’interrogeait sur le renvoi d’une épouse, il a dit.: « N’avez-vous point lu ce qui est écrit, « que Dieu, dès le commencement, fit un homme et une femme, et que l’homme quittera son père et sa mère pour à attacher à son épouse, et qu’ils seront deux dans une même

 

1. Eph. V, 30.— 2. Ps. XXI, 2.— 3. Id. 19.

 

 

chair? Ils ne sont donc plus deux, mais une  seule chair 1», Si donc il a dit: «Ils ne sont plus deux, mais une seule chair »; comment s’étonner qu’une même chair n’ait plus qu’une même langue, une même parole, puisqu’il y a unité de chair, de chef et de corps? Ecoutons donc le Christ dans son unité, et néanmoins le chef comme chef, et le corps comme le corps. Il n’y a point division de personne, mais différence de dignité; c’est le chef qui sauve, le corps qui est sauvé. Que le chef montre donc de la miséricorde, et que le corps déplore sa misère. Le chef doit purifier, le corps confesser les péchés, et néanmoins il n’y a qu’une seule voix, quand l’Ecriture ne distingue point si c’est le corps ou la tête qui parle; mais nous, qui l’entendons, nous faisons ce discernement; et pour lui, il parle toujours comme parle un seul. Pourquoi ne parlerait. il pas «de ses péchés», celui qui a dit: « J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soit et vous ne m’avez pas donné à boire; j’ai été étranger, et vous ne m’avez point recueilli; j’ai été malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité 2 ». Assurément le Seigneur n’a pas été en prison. Pourquoi ne parlerait-il pas ainsi, celui qui, à cette question: « Quand vous avons-nous vu ayant faim, ayant soif ou en prison, sans prendre soin de vous secourir 3? » a bien pu répondre au nom de ses membres, et dire: « Ce que vous n’avez pas fait au moindre des miens, vous ne me l’avez pas fait?» Pourquoi ne dirait-il pas: « A la vue de mes péchés », celui qui dit à Saul: « Pourquoi me persécuter 4 », lui qui dans le ciel ne rencontrait plus de persécuteurs? Dans ce cas, c’était la tête qui parlait pour le corps; et de même ici c’est encore la tête qui tient le langage du corps, car c’est le corps que vous entendez. Mais, soit que vous entendiez le langage du corps, n’en séparez point le chef; de même qu’en entendant les paroles du chef, n’en séparez pas le corps, car ils ne sont plus deux, mais bien une seule chair.

7. « Nulle partie de ma chair n’est saine à la vue de votre colère 5».Mais c’est peut-être

à tort que Dieu est irrité, ô Adam, ô genre humain ; c’est à tort que Dieu s’est irrité contre toi ! puisque déjà tu as reconnu ta faute, et que, constitué dans le corps du Christ, tu as vie

 

1. Matt. XIX, 4. — 2. Id. XV, 42, 43. — 3. Id. 44.— 4. Act. IX,4. —  5. Ps. XXXIV, 4.

 

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dit: « Nulle partie de ma chair n’est sauné à la vue de votre colère». Expose donc la justice de cette colère divine, afin de ne point paraître excuser ta faute, accuser Dieu lui-même. Poursuis et dis-nous d’où vient cette colère? « Nulle partie n’est saine dans ma chair à la vue de votre colère ; la paix n’est plus dans mes os 1». Dire que «la paix n’est pas dans ses os », c’est répéter cette pensée que « nulle partie de sa chair n’est saine ». Toutefois il n’a point répété : « A la vue de votre colère » ; mais il expose la cause de nette colère divine: « Nulle paix», dit-il, n’est «dans mes os en face de mes péchés ».

8. « Mes iniquités ont élevé ma tête, elles pèsent sur moi comme un lourd fardeau 2 », Voilà d’abord la cause, puis ensuite l’effet; il lit d’où son mal est venu. « Mes iniquités ont élevé ma tête ». Nul n’est orgueilleux, si ce n’est le coupable qui élève sa tête en haut. Il s’élève en haut celui qui se dresse contre Dieu. Vous avez entendu dans le livre de l’Ecclésiastique: « Le commencement de l’orgueil, c’est de se séparer de Dieu 3 ». A celui qui le premier ne voulut point obéir, l’iniquité fit lever la tête contre Dieu. Et parce que l’iniquité lui avait fait lever la tête, que fit le Seigneur? « L’iniquité pèse sur moi comme un lourd fardeau ». Elever la tête, c’est une marque de légèreté; il semble que celui qui lève la tête ne porte rien. Comme donc ce qui peut s’élever a de la légèreté, on lui donne un poids qui le rabaisse, son oeuvre descend sur sa tête et son iniquité pèsera sur son cœur 4. Elle « pèse sur moi comme un lourd fardeau».

9. « La pourriture et la corruption se sont mises dans mes plaies 5».Il n’a point la santé celui qui a des plaies, surtout quand il y a dans ces plaies corruption et puanteur. D’où vient la puanteur? de la corruption. Qui ne comprend cela d’après les actes de la vie humaine? Qu’un homme ait un bon odorat spirituel, il sentira l’odeur qui s’exhale des péchés. A cette odeur des péchés est opposée l’odeur dont saint Paul a dit: « Nous sommes la bonne odeur du Christ, devant Dieu, partout pour ceux qui se sauvent 6.». Mais d’où s’exhale cette odeur, sinon de l’espérance? D’où encore, sinon du souvenir du sabbat? D’une part, en effet, nous gémissons en cette vie; d’autre part nous espérons pour l’autre

 

1. Ps. XXXIV, 4. — 2. Id. 5. — 3. Eccli. X, 14. — 4. Ps. VII, 17. — 5. Ps. XXXVII, 6. — 6. II Cor. II, 15.

 

vie. Ce qui nous fait gémir, c’est l’odeur fétide; ce qui nous fait espérer, c’est la bonne odeur. Si donc nous n’étions pas attirés par cette odeur, nous n’aurions aucun souvenir du sabbat. Mais, parce que le Saint-Esprit nous la fait sentir au point de dire à notre époux: «Nous vous suivrons à l’odeur de vos parfums 1 », nous détournons notre odorat des puanteurs, et nous nous tournons vers lui pour respirer quelque peu. Mais si nous ne sentons aussi l’odeur de nos péchés, nous ne confesserons point, dans nos gémissements, que « la puanteur et la corruption sont dans nos plaies ». Pourquoi ? « A cause de ma folie ». De même que plus haut il a dit: « A la vue de mes péchés»; de même il dit maintenant: «A la vue de ma folie ».

10. « Je suis devenu misérable, j’ai été courbé pour toujours 2». Pourquoi a-t-il été courbé? parce qu’il s’était élevé. Humiliez-vous, Dieu vous redressera ; élevez-vous, il vous abaissera. Dieu ne manquera pas de poids pour vous courber; ce poids sera le fardeau de vos péchés, qu’il fera retomber sur votre tête, et vous en serez courbés. Mais qu’est-ce que être courbé? c’est ne pouvoir se relever. Telle était cette femme que le Seigneur trouva courbée depuis dix-huit ans; se relever lui était impossible 3. Tels sont encore ceux qui ont le coeur baissé jusqu’à terre. Puisque cette femme a trouvé le Seigneur qui l’a guérie, qu’elle entende cette parole: Les coeurs en haut. Elle gémit néanmoins de se sentir courbée. Il est courbé aussi celui qui dit: « Le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 4». Qu’il gémisse dans ces maux, afin d’en être guéri; qu’il se souvienne du sabbat, afin d’arriver au véritable sabbat. Car cette fête des Juifs était une figure. Figure de quoi ? de ce que rappelle à son souvenir celui qui dit: « Je suis devenu misérable et courbé jusqu’à la fin ». Qu’est-ce à dire: «Jusqu’à la fin ? » jusqu’à la mort. « Tout le jour, je marchais dans ma douleur». « Tout le jour», sans interruption. Tout le jour, dit-il, pour dire toute sa vie. Mais, depuis quand a-t-il connu sa misère? depuis qu’il s’est souvenu du sabbat. Voulez-vous qu’il ne soit point contristé quand il se souvient de ce qu’il n’a pas? « Tout le jour donc je marchais dans ma douleur ».

 

1. Cant. I, 3,— 2. Ps. XXXVII, 7.— 3.Luc, XIII, 11.— 4. Sag. IX, 15.

 

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11. « Parce que mon âme est pleine d’illusions , et ma chair n’est point saine 1 ». L’homme dans son intégrité comprend l’âme et le corps. L’âme est remplie d’illusions, la chair n’est point saine; quel sujet de joie lui reste-t-il? N’est-il pas nécessairement dans la tristesse ?Tout le jour je marche dans la douleur. Soyons donc tristes jusqu’à ce que notre âme soit délivrée de ses illusions, et notre corps revêtu de santé. Car la santé dans la plénitude sera l’immortalité. Quelles illusions dans votre âme ! et, si j’entreprenais de les exposer, quand aurais-je fini? Quelle âme ne les endure point? Je dirai en un mot que notre âme est pleine d’illusions, et que ces illusions nous permettent souvent à peine de prier. Nous ne pouvons penser aux objets corporels qu’au moyen des images; et souvent il nous vient en foule de ces images que nous ne cherchons point, et nous voulons aller de l’une à l’autre, voltiger de celle-ci à celle-là: et souvent tu voudrais revenir à ta pensée première, chasser celle qui t’occupe, quand une nouvelle arrive; tu cherches à rappeler ce que tu oubliais, sans qu’il te revienne à l’esprit, et il te vient plutôt ce que tu ne voulais pas. Où était ce que tu avais oublié? Comment est-il revenu en ta mémoire, quand tu ne le cherchais point? quand tu le cherchais, tu n’as rencontré que mille objets que tu ne cherchais point. Je ne vous dis cela qu’en un mot, mes frères; c’est je ne sais quelle semence légère que je répands, afin qu’en la méditant en vous-mêmes, vous sachiez ce que l’on appelle pleurer les illusions de notre âme. Elle a donc été la proie de ces illusions, elle a perdu la vérité. De même que l’illusion est pour l’âme un supplice, ainsi la vérité est une joie. Mais comme nous gémissions sous le poids de ces futilités, la vérité nous est venue, nous a trouvés affublés d’illusions, et a pris notre chair, ou plutôt l’a prise de nous, c’est-à-dire du genre humain. Elle s’est montrée aux yeux de notre chair, afin de guérir par la foi ceux à qui elle devait enseigner la vérité, afin que l’oeil devenu sain pût voir cette vérité. Car le Christ est lui-même la vérité qu’il nous a promise, alors que sa chair était visible, afin de nous initier à la foi dont la vérité est la récompense. Car le Christ ne s’est point montré lui-même sur la terre, il n’a montré que sa chair.

 

1. Ps. XXXVII, 8.

 

 

S’il se fût en effet montré lui-même, les Juifs l’auraient vu et l’auraient connu ; mais s’ils l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 1. Peut-être les disciples le virent-ils quand ils dirent: « Montrez-nous le Père et cela nous suffit 2».Mais lui, pour leur montrer qu’ils ne l’avaient point vu encore, ajouta: « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez point encore? Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père 3».Si donc ils voyaient le Christ, comment voulaient-ils voir son Père, puisque voir le Christ, c’était voir le Père? Donc ils ne voyaient point le Christ, puisqu’ils demandaient qu’on leur montrât le Père. Comprenez encore qu’ils ne l’avaient point vu; il leur en fit la promesse comme récompense, en disant: « Celui qui m’aime garde mes commandements; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et moi aussi je l’aimerai 4 ». Et comme si quelqu’un lui eût demandé: Que lui donnerez-vous pour gage de votre amour? « Je me montrerai à lui », répond-il. Si donc il promet pour récompense à ceux qui l’aiment de se montrer à eux, il est clair qu’il nous promet de la vérité une vue telle que, après en avoir joui, nous ne disions plus: « Mon âme est en proie aux illusions ».

12. « J’ai été affaibli et humilié à l’excès 5 ». Le souvenir de cette hauteur du sabbat lui fait comprendre son humiliation. Celui en effet qui ne peut comprendre l’éminence de ce repos, ne peut voir où il est maintenant. Aussi est-il écrit dans un autre psaume: «J’ai dit dans mon extase : Me voilà rejeté loin de vos 6». Dans le ravissement de son âme, il a vu en effet je ne sais quoi de sublime, et il n’était point tout entier où il contemplait cette vision; mais un éclair de la lumière éternelle, pour ainsi dire, lui a fait comprendre qu’il n’était point dans les régions qu’il voyait, et fait voir le lieu où il était; alors, comme affaibli et resserré par les misères de l’humanité, il s’est écrié : « J’ai dit dans mon extase: Me voilà repoussé loin de vos regards. Ce que j’ai vu dans mon extase m’a fait comprendre combien je suis éloigné de ce lieu où je ne suis point encore. C’est là qu’était déjà celui qui raconte qu’il fut élevé jusqu’au troisième ciel, et qu’il entendait là des paroles

 

1. I Cor, II, 8.— 2. Jean, XIV, 8.— 3. Id. 9.— 4. Id. 21.— 5. Ps. XXXVII, 9. — 6. Id. XXX, 23.

 

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ineffables que l’homme ne saurait redire. Mais il fut rappelé sur notre terre afin d’y gémir, d’y trouver la perfection dans sa faiblesse et d’être ensuite revêtu de force; encouragé toutefois tans l’exercice de son ministère par la vue de ces merveilles, il ajoute : « J’ai entendu des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à l’homme de redire 1 ». A quoi bon maintenant me demander, ou à tout autre, ce que homme ne saurait dire; s’il ne put le répéter lui qui avait bien pu l’entendre? Pleurons toutefois et gémissons en confessant notre misère : reconnaissons où nous sommes, rappelons-nous le sabbat et attendons avec patience ce que nous a promis celui qui nous a donné en lui-même un modèle de patience. « J’ai été affaibli et humilié à l’excès ».

13. «Je rugissais dans les frémissements de mon coeur 2».Vous remarquez souvent que les serviteurs de Dieu pleurent et gémissent; vous en demandez la cause, et il n’apparaît au dehors que le gémissement de quelques serviteurs de Dieu, si toutefois il arrive aux oreilles de son voisin. Car il y a un gémissement secret que les hommes n’entendent pas; et toutefois, si le coeur est en proie à quelque pensée ou quelque violent désir, jusqu’à trahir par quelque cri extérieur la blessure de l’homme intérieur, on en demande la cause; et l’homme se dit en lui-même : Peut–être est-ce pour tel sujet qu’il gémit, peut-être lui a-t-on fait tel mal. Mais qui peut comprendre la raison de ses soupirs, sinon l’homme qui les entend ou qui les voit? si dit-il : « Je rugissais dans le gémissement de mon cœur »; parce que les hommes entendent les gémissements d’un autre homme, n’entendent souvent que les gémissements de la chair, et non le rugissement du coeur. Tel, que je ne connais point, a ravi à un autre son bien; celui-ci gémit, mais non dans son coeur; celui-là gémit, parce qu’il a perdu un fils, cet autre une épouse; tel, parce la grêle a ravagé sa vigne; tel, parce que son vin s’est aigri; tel, parce qu’on lui a volé un cheval; tel, parce qu’il a subi quelque perte; tel, parce qu’il craint un ennemi; tous ceux-là gémissent, mais dans le rugissement la chair. Quant au serviteur de Dieu, qui rugit en se souvenant du sabbat, lequel est règne de Dieu, et que ne posséderont ni le

 

1. I Cor, XI, 2-10.— 2. Ps. XXXVII, 9.

 

 

sang ni la chair 1, il peut dire: « Je rugissais dans les frémissements de mon cœur ».

14. Et comme Dieu connaît la cause de ses rugissements, il ajoute aussitôt : « Tous mes désirs sont devant vous 2 ». Non pas devant les hommes qui ne sauraient voir le coeur; mais c’est « sous vos yeux que sont mes désirs ». Que vos désirs soient donc devant lui; « et mon Père qui voit dans le secret vous le rendra 3 ». Car ton désir, c’est ta prière; et si ton désir est continuel, ta prière est continuelle. Aussi n’est-ce pas en vain que l’Apôtre a dit : « Priez sans relâche 4 ». Aurons-nous donc toujours les genoux en terre, le corps prosterné , les mains élevées, pour qu’il nous dise : « Priez sans cesse? » Si nous appelons cela prier, je ne crois pas que nous puissions le faire sans interruption. Mais il est dans l’âme une autre prière incessante, qui est le désir. Quoi que vous fassiez, vous ne cessez point de prier, si vous désirez le repos du ciel. Si donc tu ne veux pas interrompre ta prière, n’interromps pas ton désir. Un désir incessant est une voix continuelle. Te taire, ce serait ne plus aimer. Qui donc se sont tus? Ceux dont il est dit: « Et comme l’iniquité se multiplie, la charité se refroidit chez  plusieurs 5 ». Le refroidissement de la charité, c’est le silence du coeur; la flamme de la charité au contraire est le cri du coeur. Si la charité demeure fervente, tu cries toujours; si tu cries toujours, tu désires toujours; si tu désires, tu te souviens du sabbat; et tu dois alors comprendre quel est le témoin de tes désirs. Maintenant, considère quel désir tu dois mettre sous les yeux de Dieu. Est-ce la mort d’un ennemi, dont le souhait paraît juste aux hommes? Car souvent nous demandons ce que nous ne devons pas. Voyons ce que les hommes croient souhaiter avec justice. Souvent ils demandent la mort d’un autre pour entrer dans son héritage. Que ceux-là toutefois qui demandent la mort d’un ennemi, écoutent ce que dit le Seigneur:

         Priez pour vos ennemis6. Qu’ils n’osent donc point demander la mort d’un ennemi; qu’ils en demandent plutôt la conversion, et l’ennemi sera vraiment mort, puisque converti, il ne sera plus un ennemi. « Tous mes désirs sont devant vous ». Mais qu’arriverait-il si le désir était devant Dieu, et que les gémissements

 

1. I Cor, XV, 50. —2. Ps. XXXVII, 10. — 3.Matt. VI, 6. — 4.  I Thess. V,17. — 5. Matt. XXIV, 12.— 6. Id. V, 44; Luc, VI, 27.

 

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n’y soient point ? Et comment pourrait-il en être ainsi, quand le gémissement est la voix du désir? Aussi est-il dit: « Et mon gémissement ne vous est point inconnu ». Il n’est point caché pour vous, quoiqu’il le soit pour beaucoup d’hommes. On voit quelquefois un humble serviteur de Dieu, qui lui dit: « Mon gémissement ne vous est pas inconnu », et quelquefois on voit rire ce même serviteur de Dieu; est-ce que le désir est mort dans son coeur? Si ce désir y est toujours, il y a donc aussi un gémissement. Bien qu’il n’arrive pas toujours à l’oreille des hommes, il ne cesse pas néanmoins d’être dans l’oreille de Dieu.

15. « Mon coeur s’est troublé 1 »; pourquoi s’est-il troublé? « Et ma force m’a trahi ». Souvent je ne sais quoi de soudain vient troubler le coeur : que la terre vienne à trembler, que le tonnerre gronde au ciel, qu’il se fasse un mouvement impétueux, un bruit insolite, que l’on rencontre un lion, alors on se trouble; que des voleurs soient en embuscade, le coeur se trouble, il craint, il est de toutes parts dans l’angoisse. Pourquoi? « Parce que ma force m’a trahi ». Si cette même force me soutenait, qu’aurais-je à craindre? Nulle nouvelle, nul frémissement, nul fracas, nulle chute, rien de ce qui est horrible ne pourrait nous effrayer. D’où vient alors ce trouble? « De ce que ma force m’a trahi ». Et d’où vient cette trahison de mes forces? De ce que « la lumière de mes yeux n’est point avec moi ». Adam n’avait donc plus déjà cette lumière de ses yeux : car cette lumière, c’était Dieu; et après l’avoir offensé, Adam s’enfuit vers les ombrages et se cacha dans les arbres du paradis 2. Il redoutait la présence du Seigneur, et il cherchait l’ombre des grands arbres. Déjà dans ces arbres il n’avait plus cette lumière de ses yeux qui avait fait sa joie jusqu’alors. Si donc Adam fut coupable dès l’origine, nous le sommes par naissance; or, ces membres divers viennent se réunir au second ou nouvel Adam, car le nouvel Adam est rempli de l’esprit qui vivifie 3; et devenus membres de son corps, ils crient en faisant cet aveu: « La lumière de mes yeux n’est plus en moi »; et déjà, si l’homme est racheté par cet aveu, s’il est incorporé au Christ, la lumière de ses yeux n’est-elle donc point avec lui? Non, elle n’est plus en lui : il peut l’entrevoir encore,

 

1. Ps. XXXVII, 13 — 2. Gen III, 8 — 3. I Cor XV, 45

 

comme ceux qui se souviennent du sabbat, comme ceux qui regardent par l’espérance; mais elle n’est point pour eux cette vision dont il est dit: « Je me montrerai à lui 1». Il y a bien là quelque lumière, parce que nous sommes enfants de Dieu et que la foi nous y fait croire; mais ce n’est pas encore cette lumière que nous verrons: « Ce que nous serons un jour ne paraît point encore : nous savons que, quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, et nous le verrons tel qu’il est 2». Car à présent la lumière de la foi est la lumière de l’espérance. « Tant que nous sommes dans ce corps, en effet, nous marchons en dehors du Seigneur : car nous n’allons à lui que par la foi, sans le voir tu découvert 3». Et tant que nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons « par la patience 4 ». Ce sont là des paroles d’exilés, et non pas d’hommes établis dans la patrie. C’est donc avec raison, c’est avec vérité, et s’il n’use point de déguisement c’est avec sincérité qu’il fait cet aveu: «Lumière de mes yeux n’est point avec moi ». Voilà ce que souffre l’homme dans son âme, en lui-même, avec lui-même; ce qu’il souffre de sa part, ce que nul ne lui fait endurer, si ce n’est lui-même : telle est la peine qu’il s’est attirée, et que nous avons définie tout à l’heure.

16. Mais est-ce là tout ce que l’homme endure? Au dedans de lui-même il souffre de ses propres misères, et à l’extérieur, il souffre de tout ce que lui font endurer ceux au milieu desquels il vit; il souffre donc ses maux particuliers, il est forcé de souffrir de la part des autres. Delà ces deux cris du Prophète : « Purifiez-moi de mes fautes cachées, et détournez de votre serviteur les fautes des autres 5 ». Déjà il a confessé les fautes qui lui sont propres et dont il voudrait être purifié : qu’il parle des péchés des autres dont il prie Dieu de l’éloigner. « Mes amis »; que dirai-je alors des ennemis? « Mes amis et mes proches se sont placés debout en face de moi »s. Comprenez bien cette expression: « Ils se sont élevés debout en face de mois, car ils se sont élevés contre moi, et sont tombés contre eux-mêmes. « Mes amis et mes proches se sont élevés et placés en face de moi ». Ecoutons ici la voix du chef, et voyons

 

1. Jean, XIV, 21.— 2. I Jean, III, 2.— 3. II Cor. V, 6,7 — 4. Rom. VIII, 25. — 5. Ps. XVIII, 13, 14. — 6. Ps. XXXVII, 12.

 

 

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paraître notre chef dans sa passion. Mais encore une fois, quand c’est la tête qui parle, n’en séparez point les membrés. Si le chef n’a point voulu séparer sa voix de celle du corps, le corps oserait-il bien se séparer des douleurs du chef ? Souffrez donc dans le Christ, puisque le Christ a pour ainsi dire péché dans votre faiblesse. Il parlait naguère de vos péchés, et il en parlait comme s’ils eussent été les siens. Il disait en effet: « A la vue de mes péchés », comme s’ils eussent été les siens. De même donc qu’il a voulu que nos péchés fussent les siens, parce que nous sommes ses membres, faisons de ses souffrances les nôtres, parce qu’il est notre chef. Ce n’est point pour que nous soyons traités autrement que ses amis sont devenus ses ennemis. Préparons-nous, au contraire, à prendre le même breuvage; ne rejetons point son calice, afin de mériter, par son humilité, de soupirer après sa grandeur. Telle fut, en effet, sa réponse à ceux qui voulaient partager sa grandeur, et qui n’envisageaient point son humilité quand il leur dit: « Pouvez-vous boire le calice que je boirai moi-même 1? » Donc les douleurs de notre Maître sont aussi nos douleurs; et quand chacun de nous aura servi Dieu fidèlement, gardé la bonne foi, payé ses dettes, accompli la justice envers les hommes, je voudrais bien voir s’il n’aura point à souffrir ce que Jésus-Christ nous dit de sa passion.

17. « Mes amis et mes proches se sont tenus tout près contre moi debout; d’autres proches se sont éloignés 2». Quels sont ces proches, dont les uns se sont rapprochés, dont les autres se sont éloignés? Les Juifs étaient proches pour le Sauveur, puisqu’ils lui étaient unis par le sang; ils s’en approchèrent et le crucifièrent. Les Apôtres étaient des proies; mais eux se tinrent dans l’éloignement, de peur de souffrir avec lui. On pourrait encore donner cette interprétation: « Mes amis», ou ceux qui ont feint de l’être. Car ils feignirent d’être ses amis, en disant: « Nous savons que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité 3 » ; alors qu’ils voulaient le nier au sujet du tribut à payer à César, et qu’il les confondit par leur propre langage, ils voulaient paraître ses amis. Mais il n’avait pas besoin alors qu’on rendît témoignage aucun homme 4, puisqu’il savait ce qui était dans l’homme; aussi répondit-il, en entendant

 

1. Matt, XX, 22.— 2. Ps. XXXVII, 13.— 3.Matt. XXII, 16.— 4. Jean, II, 25

 

 

ces paroles : « Hypocrites, pourquoi me tentez-vous 1? » Donc, « mes amis et mes proches sont venus près de moi, en face et debout; d’autres proches se sont éloignés ». Vous comprenez mon explication. J’ai appelé ses proches ceux qui s’approchèrent de lui et néanmoins s’en éloignèrent de cœur. Comment être plus près de corps que ceux qui élevèrent Jésus sur la croix? Comment s’en éloigner de coeur plus que ceux qui le blasphémaient? Isaïe a parlé de cet éloignement; voyez en effet ce qu’il dit de ceux qui sont proches et de ceux qui sont éloignés: « Ce peuple m’honore des lèvres » ; voilà un rapprochement corporel: « mais leur coeur est loin de moi 2 ». Ceux qui sont proches sont en même temps éloignés, proches des lèvres, éloignés de coeur. Toutefois, comme la crainte retint les Apôtres dans l’éloignement, on peut d’une manière plus nette et plus claire entendre des uns, qu’ils s’approchèrent, des autres, qu’ils s’éloignèrent: surtout que saint Pierre, qui l’avait suivi plus hardiment, en était encore loin, et qu’interrogé il se troubla et renia ce Maître avec lequel il avait juré de mourir 3. Mais afin que de son éloignement il vînt à se rapprocher, il entendit après la résurrection: « M’aimez-vous? » et il répondit: « Je vous aime 4 ». Et cette affirmation rapprochait celui que son reniement avait éloigné; ainsi une triple protestation d’amour effaça son triple renoncement. « Et mes proches se tenaient loin de moi ».

18. « Ils emploient la violence, ceux qui en veulent à mon âme 5». Il est facile de connaître ceux qui en veulent à son âme; car ils n’avaient point cette âme ceux qui ne faisaient point partie de son corps. Ceux qui cherchaient cette âme en étaient éloignés; et la cherchaient pour la tuer. Car on peut rechercher son âme pour un bon motif; puisque, dans un autre endroit, il nous fait ce reproche: « Il n’y a personne pour rechercher mon âme 6 ».Il se plaint donc aux uns de ce qu’ils né recherchent point son âme, et aux autres, de ce qu’ils la recherchent. Quel est celui qui recherché son âme dans une intention pure? Celui qui l’imite dans ses souffrances. Quels sont ceux qui la recherchaient dans une intention perverse? Ceux qui lui faisaient violence et qui le crucifiaient.

 

1. Matt. XXII, 18.— 2. Isa. XXIX, 13.— 3. Matt. XXVI, 70.— 4. Jean, XXI, 27.— 5. Ps. XXXVII, 13. — 6. Id. CXLI, 5.

 

 

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19. Voici la suite: « Ceux qui cherchaient le mal en moi ont parlé vainement ». Que signifie : « Ceux qui cherchaient le mal en moi? » Ils cherchaient beaucoup et ne trouvaient rien. Peut-être veut-il dire : Ils me cherchaient des crimes; car ils cherchèrent de quoi l’accuser, « sans rien trouver 1».Ils cherchaient le mal chez l’homme de bien, le crime chez l’innocent; et qu’eussent-ils trouvé chez celui qui n’avait aucune faute? Mais comme ils cherchaient des fautes chez l’homme qui n’en avait commis aucune, ils n’avaient plus de ressource qu’à feindre ce qu’ils ne trouvaient point. C’est pourquoi, « ceux qui cherchaient le mal en moi, tenaient le langage de la vanité », non de la vérité; « et tout le jour ils tramaient la fraude » ; c’est-à-dire, ils s’étudiaient sans cesse au mensonge. Vous connaissez tous les faux témoignages qu’ils ont apportés contre le Sauveur, même après sa résurrection. En effet, pour ces soldats du sépulcre, dont Isaïe avait dit: « Je mettrai les méchants près de son tombeau 2 » (c’étaient bien des méchants, puisqu’ils ne voulurent point déclarer la vérité, et qu’ils se laissèrent corrompre, pour semer le mensonge), voyez quelle fut l’ineptie de leur langage. On les interroge, et les voilà qui répondent: « Lorsque nous étions endormis, ses disciples sont venus et l’ont enlevé 3 ». Quelle vanité de langage ! S’ils dormaient, comment savaient-ils ce qui s’était passé?

20. « Pour moi », dit le Prophète, « je suis comme un sourd qui n’entend rien ». Car il ne répondait pas plus à ce qu’on lui objectait que s’il n’eût point entendu. « Non plus qu’un sourd, je n’entendais pas; et n’ouvrais ma bouche non plus qu’un muet ». Puis il répète sous une autre forme : «Je suis comme un homme qui n’entend point et qui n’a nulle réponse à la bouche 4 » ; comme s’il n’avait rien à leur dire, aucune réplique pour les confondre. Mais ne leur avait-il pas fait déjà beaucoup de reproches, tenu bien des discours, et dit : « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites 5 », et autres choses semblables? Pourtant, dans la passion, il ne dit rien de tout cela, non qu’il n’eût rien à dire, mais il attendait que tout fût achevé, et que s’accomplît tout ce

 

1. Matt. XXVI , 59. — 2. Isa. LIII, 9. — 3. Matt. XXVIII, 13. — 4. Ps. XXXVII, 14, 15.—  5. Matt XXIII, 13.

 

 

qui était prédit à son sujet, lui dont il est écrit : « Comme une brebis devant celui qui la tond, il est sans voix et n’ouvre pas la  bouche 1». Il devait donc se taire dans sa passion, celui qui ne se taira point au jugement. Il était venu pour être jugé, lui qui viendra plus tard pour juger; et pour juger avec une puissance d’autant plus grande qu’il s’est laissé juger avec plus d’humilité.

21. « Parce que j’ai espéré en vous, Seigneur, vous m’exaucerez, Seigneur mon Dieu 2 ». Comme si on lui demandait: Pourquoi n’avez-vous point ouvert la bouche? pourquoi n’avez-vous point dit : Epargnez-moi? Pourquoi sur la croix n’avez-vous point confondu les impies? Voilà qu’il poursuit en disant : « Parce que j’ai espéré en vous, Seigneur, vous m’exaucerez, Seigneur mon Dieu ». Il te montre ce qu’il faut faire quand viendra la tribulation, Tu cherche parfois à te justifier, et nul n’entend ta défense. Alors survient le trouble, comme ta cause était perdue, parce que nul ne vient te défendre ou te rendre témoignage. Mais garde l’innocence dans ton coeur, où nul ne peut opprimer la justice de ta cause. Si le faux témoignage a prévalu contre toi, ce n’est que devant les hommes; mais prévaudra-t-il devant Dieu, qui sera le juge de ta cause? Et au jugement de Dieu il n’y aura d’autre juge que ta conscience. Entre un juge qui est juste et la conscience, ne crains rien que ta cause : si tu n’as point une mauvaise causa, tu n’auras ni accusateur à craindre, ni faux témoin à repousser, ni témoin véridique à rechercher. Apporte seulement une bonne conscience, afin de pouvoir dire: « Parce que j’ai espéré en vous, Seigneur, vous m’exaucerez, Seigneur mon Dieu. »

22. « Je disais : Ne permettez plus que mes ennemis m’insultent, eux qui ont fait éditer leur insolence quand mes pieds étaient chancelants 3 ». Il revient à sa faiblesse corporelle, et ce chef a égard à ses pieds. La gloire du ciel ne lui fait point négliger ce qu’il a sur la terre , il nous regarde, il nous voit. Quelquefois, dans cette vie fragile, nos pieds sont ébranlés, ils tombent dans quelque faute; alors s’élèvent contre nous les langue perverses de nos ennemis. C’est en ce casque nous comprenons ce qu’ils méditaient duos leur silence. ils parlent avec aigreur et

 

1. Isa. LVIII, 7. — 2. Ps. XXXVII, 16. — 3. Id. XXXVII, 17.

 

 

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cruauté, ils se font une joie d’avoir trouvé ce qui devrait les affliger. « Et j’ai dit : Que mes ennemis ne m’insultent plus à l’avenir ». Voilà ce que j’ai dit; et néanmoins, pour que je me corrigeasse sans doute, vous les avez, fait parler avec insolence contre moi, ô mon Dieu, « pendant que mes pieds chancelaient»; c’est-à-dire, ils se sont élevés, et ont mal parlé quand j’étais ébranlé. Ils auraient du avoir pitié du faible, sans l’insulter, selon cette parole de l’Apôtre : « Mes frères, si quelqu’un est tombé par surprise dans quelque crime, vous autres, qui êtes spirituels, relevez-de dans un esprit de douceur ». Et il en ajoute cette raison: « Chacun craignant d’être tenté à son tour 1».Tels n’étaient point ceux dont il est dit: « Quand mes pieds chancelaient, ils parlaient de moi avec arrogance»; mais ils ressemblaient à ceux dont il est dit ailleurs: « Ceux qui me persécutent, seront comblés de joie si je viens à faiblir 2 ».

23. « Je suis préparé au châtiment 3». Admirables paroles du Prophète , comme s’il lisait: Je suis né pour endurer les châtiments. Car il ne pouvait naître que d’Adam à qui la peine est due. Mais souvent en cette vie les méchants échappent à la peine, ou n’en souffrent que de légères, parce que leur conversion n’offre aucun espoir. Or, il est nécessaire qu’ils passent par le châtiment, ceux à qui Dieu prépare la vie éternelle; car elle est vraie, cette parole: « Mon fils, ne t’aigris point sous le fouet du Seigneur, ne te fatigue point quand il te châtie: car le Seigneur châtie celui qu’il aime, il corrige celui qu’il reçoit au nombre de ses enfants 4 ». Que mes ennemis donc ne m’insultent plus, qu’ils ne se répandent point en outrages; et si on Père me châtie, « je suis préparé au châtiment » ; parce qu’il me prépare un héritage. Si tu veux échapper au fouet du Seigneur, l’héritage ne sera point pour toi. Tout fils

doit passer par le châtiment : et c’est tellement sans exception, que celui-là même qui s’avait point de péché 5, n’a pas été épargné 6. « Je suis donc préparé au châtiment ».

24. « Et ma douleur est toujours présente à mes yeux 7 ». Quelle douleur ? Peut-être celle du châtiment? Il est vrai, mes frères, et le dis en vérité, les hommes s’affligent des châtiments, et non de ce qui amène les châtiments.

 

1. Gal. VI,1. — 2. Ps. XII, 5. — 3. Id. XXXVII, 18. — 4. Prov. III, 11, 12.— 5. I Pier. II, 22.— 6. Rom. VIII, 32.— 7. Ps. XXXVII, 18.

 

 

Il n’en est pas ainsi de celui qui parle. Ecoutez, mes frères: qu’un homme, le premier venu, essuie une perte, il est plutôt prêt à dire : Je ne mérite point cette perte, qu’à considérer pourquoi elle lui arrive; il pleure une perte d’argent et non la perte de la justice. Si tu as péché, pleure ton trésor intérieur ; tu n’as rien peut-être en ta maison, et ton coeur est encore plus vide; mais si ton coeur est plein de Dieu qui est son bien, pourquoi ne pas dire: « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a ôté, comme il a plu au Seigneur ainsi il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni 1?» D’où vient donc la plainte de l’interlocuteur? Du châtiment qu’il endurait? Point du tout. « Ma douleurs, dit-il, est toujours devant mes yeux ». Et comme si nous lui disions Quelle douleur? d’où vient-elle? « C’est », dit-il, « que je publierai mon iniquité, et je prendrai soin de mon péché 2 ». Voilà d’où vient sa douleur ; elle ne vient pas du châtiment; elle vient de la plaie et non du remède. Car le châtiment est comme un remède pour le péché. Ecoutez, mes frères : nous sommes chrétiens ; et néanmoins qu’un d’entre nous vienne à perdre son fils, il le pleure; que ce fils devienne pécheur, il ne le pleure pas. C’est en le voyant tomber dans le péché qu’il devrait pleurer et gémir ; c’est alors qu’il faudrait le refréner, lui donner une règle de conduite, le châtier. S’il l’a fait sans être écouté, c’est alors qu’il fallait pleurer ; car, vivre dans la luxure est une mort plus funeste que ce trépas qui met fin à la luxure; vivre ainsi, chez vous, c’était non-seulement la mort, mais la puanteur. Voilà les maux qu’il faut pleurer; les autres, il faut les supporter ; endurons ceux-ci, mais déplorons les premiers. Il faut les déplorer comme vous l’entendez faire au Prophète: « Voilà que j’annonce mon iniquité, je prendrai soin de mon péché ». Ne te crois pas en sûreté parce que tu as confessé ta faute, comme celui qui la confesse et qui est prêt à la commettre encore. Mais publie ton iniquité de telle sorte que tu penses avec soin à ton péché. Qu’est-ce à dire, prendre soin de son péché? Prendre soin de sa blessure. Si tu disais: J’aurai soin de ma blessure, que devrait-on comprendre, sinon : Je mettrai mes soins à me guérir ? Tel est le soin à prendre de son péché, c’est une application continuelle, un effort incessant, une diligence soutenue à

 

1. Job, I, 21. — 2. Ps. XXXVII, 19.

 

 

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tout faire pour guérir notre péché. Voilà que chaque jour tu pleures ton péché, mais peut-être que tes larmes coulent sans que la main agisse. Fais des aumônes, afin que tes péchés soient rachetés, que tes dons réjouissent l’indigent, afin que tu aies à te réjouir du don de Dieu. L’indigent a besoin, et tu as besoin; il a besoin de toi, et toi de Dieu. Tu méprises le pauvre qui a besoin de toi, et Dieu ne te méprise pas, toi qui as besoin de lui? Comble donc l’indigence du pauvre, afin que Dieu comble ton âme. C’est dire: « Je prendrai soin de mon péché », je ferai tout ce qu’il faut faire pour effacer mon péché, le guérir complètement. « Je prendrai soin de mon péché ».

25. « Quant à mes ennemis, ils vivent 1 ». Ils ont le bonheur, ils jouissent des félicités du siècle où j’endure la fatigue, et je rugis dans les gémissements de mon coeur. Comment vivent les ennemis de celui qui disait d’eux tout à l’heure: « Qu’ils ont dit des paroles vaines? » Ecoute ce qui est dit dans un autre psaume : « Leurs fils sont comme de nouvelles plantations »; et plus haut: « Leur bouche porte le mensonge, leurs filles sont parées comme les autels d’un temple; leurs greniers sont pleins, ils regorgent de çà et de là; leurs boeufs sont gras, des brebis fécondes se multiplient dans leurs étables; on ne voit point leurs haies en ruine, on n’entend point de cris dans leurs places publiques ». Donc, mes ennemis vivent: telle est la vie qu’ils mènent, la vie qu’ils chantent, la vie qu’ils aiment, la vie qu’ils possèdent pour leur malheur. Qu’ajoute en effet le Prophète? « Ils ont appelé heureux le peuple qui a de tels biens ». Qu’en dis-tu, toi qui as soin de ton péché ? Quel est ton langage, ô toi qui accuses ton iniquité? « Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu. Mes ennemis vivent; ils prévalent sur moi; ils se multiplient ceux qui une haïssent injustement 2».Que veut dire: Ils me haïssent injustement? Ils haïssent celui qui leur veut du bien. Rendre le mal pour le mal, ce n’est pas être bon; ne pas rendre le bien pour le bien, c’est de l’ingratitude; mais rendre le mal pour le bien, c’est là haïr injustement. Ainsi firent les Juifs : le Christ est venu chez eux avec des biens, et pour ces biens ils lui ont rendu le mal. Craignons, mes frères,

 

1. Ps. XXXVII, 20. — 2. Id. CXLIII, 12-15.

 

 

une faute semblable : il est si facile d’y tomber. Mais quand nous disons: Tels furent les Juifs, que chacun de nous se garde bien de se croire excepté. Que l’un de vos frères vous réprime pour votre bien, vous tombez dans cette faute, si vous le haïssez. Et voyez comme elle est facile, comme elle est bientôt commise; évitez un si grand malheur, un péché si facile.

26. « Ceux qui me rendent le mal pour le bien, me déchirent parce que je poursuis la justice 1».C’est là le motif du bien pour le mal. Que signifie: « Je poursuis la justice ? » Je ne l’abandonne point. Ne prenons pas toujours la persécution en mauvaise part; poursuivre, signifie suivre parfaitement: « Parce que j’ai poursuivi la justice». Ecoute le langage de notre chef qui gémit dans sa passion: « Ils m’ont rejeté, moi le bien-aimé, comme un mort en abomination. Etait-ce peu d’être mort? pourquoi en abomination? Parce qu’il a été crucifié. Car cette mort sur la croix était une grande abomination pour ceux qui ne comprenaient pas que cette parole: « Maudit l’homme qui pend au bois 2», était une prophétie. Le Christ n’a point apporté la mort ici-bas, il l’y a trouvée comme le fruit maudit du premier homme 3; et, se revêtant de cette mort qui était la nôtre et qui nous venait du péché, il l’a suspendue au bois. Dès lors, afin que l’on ne crût pas, comme certains hérétiques 4 l’ont fait, que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’avait qu’une chair apparente, et qu’il n’avait point subi la mort sur la croix, le prophète s’écrie: « Maudit tout homme qui pend au bois ». Il nous montre que le Fils de Dieu a souffert une véritable mort, celle qui était due à notre chair mortelle: il craint que, s’il n’est maudit, tu ne le croies pas mort. Comme donc cette mort n’était feinte, mais descendait par la filiation de cet Adam maudit d’après cet arrêt de Dieu: Tu mourras de mort 5; et, comme Jésus devait subir un véritable trépas, afin qu’il donnât ainsi une vie véritable, voilà qu’il est lui-même atteint par la malédiction de la mort, pour nous mériter la bénédiction de la vie. « Ils m’ont rejeté , moi le bien-aimé comme un mort en abominations. »

            27. « Ne m’abandonnez pas, Seigneur Dieu, ne vous éloignez pas de moi 6 ».

 

1. Ps. XXXVII, 21. — 2. Deut. XXX, 23. — 3. Gal, III, 10. — 4. Manichéens. — 5. Gen. II, 17.— 6. Ps. XXXVII, 22.

 

 

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Disons ces paroles en lui-même, disons-les par lui; car il intercède pour nous 1; disons : « Ne m’abandonnez pas, Seigneur mon Dieu». Il avait dit pourtant : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 2? » Et voilà qu’il dit : « O Dieu, ne vous éloignez pas de moi ». Si Dieu ne s’est point retiré du corps, s’est-il donc retiré du chef ? De qui est donc cette prière, sinon du premier homme? Or, pour nous montrer qu’il a tiré d’Adam une véritable chair, il s’écrie : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » Car Dieu ne l’avait point délaissé. S’il ne t’abandonne point pourvu que tu croies en lui, ce seul Dieu Père, Fils et Saint-Esprit pourrait-il abandonner le Christ? Mais alors, il avait personnifié en lui-même le premier homme. Nous savons, d’après l’Apôtre, « que notre vieil homme a été cloué à la croix avec lui 3»; et nous n’aurions pu nous dépouiller de cette vétusté, si le Christ n’eût été crucifié en sa faiblesse. Car il est venu sur la terre pour nous renouveler en lui; et le désir de le posséder, l’imitation de ses douleurs nous font entrer dans ce renouvellement. Donc, la voix de son infirmité était notre voix disait : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » De là encore cette autre parole : « Le rugissement de mes péchés 4 ». Comme s’il disait : C’est au nom du pécheur que je vous tiens ce langage: « Seigneur, ne vous éloignez pas de moi ».

28. « Seigneur, Dieu de mon salut, soyez attentif à me secourir 5 ». Ce salut, mes frères, est celui dont se sont enquis les prophètes, au dire de saint Pierre, et que n’ont point reçu

 

1. Rom. VIII, 34. — 2. Matt. XXVII, 46 ; Ps. XXI, 2. — 3. Rom. VI. — 4. Ps. XXI, 2. — 5. Id. XXXVII, 23.

 

 

ceux qui le recherchaient; mais ils l’ont recherché et l’ont annoncé, et nous sommes venus, nous qui avons trouvé ce qu’ils désiraient de pénétrer. Et voilà que nous-mêmes ne l’avons pas reçu encore; d’autres viendront après nous et le trouveront de même sans le recevoir; puis ils passeront, afin que tous, à la fin du jour, nous recevions le denier du salut avec les patriarches, les prophètes et les apôtres. Vous connaissez ces mercenaires ou ces ouvriers que le père de famille envoya dans sa vigne à des heures différentes, et qui reçurent néanmoins une même récompense1. Ainsi les Prophètes et les Apôtres, et les martyrs et nous, et ceux qui viendront après nous jusqu’à la consommation des siècles, nous recevrons alors le salut éternel, afin que, contemplant la gloire de Dieu, et le voyant face à face, nous le bénissions dans l’éternité sans défaillance, sans la peine cuisante de l’iniquité, sans aucune altération du péché; nous bénirons Dieu sans soupirer davantage, nous attachant à celui après lequel nous avons soupiré jusqu’à la fin, et dont l’espérance faisait notre joie. Nous serons alors dans la cité bienheureuse où Dieu sera notre bien, Dieu sera notre lumière, Dieu sera notre nourriture, Dieu sera notre vie. Tout ce qui est notre bien, pendant que nous travaillons dans notre exil, nous le trouverons en Dieu. En lui sera ce repos dont nous ne pouvons nous souvenir qu’avec douleur. Car il nous rappelle ce sabbat dont le souvenir a inspiré tant de paroles, dont nous devons tant parler encore, que notre coeur, sinon notre bouche, doit chanter toujours; car le silence de la bouche n’étouffe point les cris du coeur.

 

1. Matt. XX, 9.

 

 

 

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