PSAUME XLIV
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DISCOURS SUR LE PSAUME XLIV.

PRÊCHÉ AU PEUPLE DE CARTHAGE 1

L’ÉPITHALAME DE L’ÉGLISE

 

 

Ce psaume est pour les fils de Coré ou du Chauve; mais à ce propos, gardons-nous de ressembler aux enfants qui insultaient à Elisée, soyons enfants, mais par l’innocence. Ce psaume est pour ceux qui se convertiront et pour le bien-aimé. Ce bien-aimé est le Verbe fait chair, — sa beauté, sa bonté, — sa puissance créatrice, — sa promptitude, — la grâce de ses lèves, — son glaive ou sa parole, qui divise le fils contre le père, — son humanité qui nous attire, — sa justice, sa vérité, sa douceur, son trône éternel, son sceptre qui nous redresse, l’onction qui le fait le Christ. — Vêtement de l’Epouse ou de l’Eglise, une dans sa foi; avec la variété des langues, — elle est la bonne odeur du Christ pour la vie et pour la mort. — Ses palais ou les coeurs des saints. — Les filles des rois sont les filles des Apôtres converties ou engendrées au Christ. Beauté intérieure de la reine. — Les filles des rois viennent après elle avec des présents ou des oeuvres de charité. — Les évêques successeurs des Apôtres. Beauté extérieure, ou bon exemple.

1. Je vous conjure, mes frères, d’apporter autant d’attention pour considérer ce psaume avec nous, que nous avons mis de joie à le chanter avec vous. On le chante en effet aux saintes épousailles de 1’Epoux et de l’Epouse, roi et du peuple, du Sauveur et de ceux qu’il doit sauver. Celui qui vient à ces noces avec la robe nuptiale, cherchant la gloire de l’Époux, et non la sienne propre, apporte non-seulement cette attention que donnent les hommes qui aiment les spectacles sans en donner eux-mêmes, mais il grave ces paroles dans son coeur, afin qu’elles n’y demeurent point stériles, qu’elles y germent au contraire, qu’elles éclosent, qu’elles croissent, qu’elles mûrissent un fruit que Dieu puisse récolter. C’est pour nous que le psaume doit se chanter, pour nous qui devons être les fils de Coré, comme l’indique le titre. Ces fils de Coré étaient des hommes ; et toutefois, pour l’homme spirituel, toute inscription de l’Ecriture une signification qu’il ne suffit pas d’écouter, mais qu’il faut comprendre. Nous cherchons dans l’hébreu la valeur de ce mot et les interprétations de toutes les expressions de l’Ecriture nous enseignent que les fils de Coré signifient les enfants du Chauve. Gardons-nous de railler ce nom, de peur qu’on ne trouve en nous ces moqueries

 

1. Dans le manuscrit de Corbie on lit ce titre : V des nones de septembre, le mercredi, ce discours fut prononcé dans la basilique Restituée, sur le psaume XLIV. Or, au greffe de cette basilique on trouve que plusieurs conciles de Carthage y furent célébrés, entre autres le grand concile, qui eut lieu l’an 401, le 13 septembre. Les vieux manuscrits de Reims portent le même titre que celui de Corbie.

 

 

enfantines des jeunes gens qui insultaient le prophète Elisée, comme nous lisons au livre des Rois, et qui criaient derrière lui : « Monte, chauve, monte, 1 ». Telle était la stupide insolence de ces enfants qui le maudissaient à leur propre perte ; des ours sortis de la forêt les dévorèrent. Voilà ce qui est écrit, nous vous avons cité l’endroit : «ux qui ont de la mémoire peuvent s’en souvenir; ceux qui ne s’en souviennent point peuvent lire; et ceux qui ont lu doivent croire. Quel était pour l’avenir le sens de cette figure, c’est là ce que nous devons éviter. Ces enfants étaient la figure de ces hommes insensés, dont l’ignorance est l’apanage; ce que l’Apôtre veut éloigner de nous quand il dit: « Ne soyez point sans discernement comme les enfants 2». Et parce que le Seigneur nous avait invités à imiter les enfants quand il prit l’un d’eux devant lui et qu’il dit : « Si quelqu’un ne devient comme cet enfant, il n’entrera point dans le royaume des cieux 3 », l’Apôtre a soin de nous détourner de l’ignorance des enfants, et de recommander leur simplicité à notre imitation : « Gardez-vous », nous dit-il, « de l’ignorance des enfants, mais soyez comme eux sans malice, « afin que par la prudence vous deveniez des « hommes faits ». Que celui qui se plaît à imiter les enfants, mette son plaisir dans leur simplicité et non dans leur ignorance. Ceux-ci donc, dans leur ignorance, insultaient au saint de Dieu qui était chauve, et criaient

 

1. IV Rois, II, 23. — 2. I Cor. XIV, 20. — 3. Matt. XVIII, 2, 3.

 

 

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derrière lui : « Chauve, chauve ! » Ils furent dévorés par les bêtes, et figuraient ces hommes qui devaient imiter leur folie enfantine en raillant un certain chauve crucifié au Calvaire 1. Ceux-là aussi devinrent la proie des bêtes ou des démons, du diable et de ses anges, qui agissent parmi les hommes de l’incrédulité. Telle était la folie de ceux qui, devant le bois sacré de la croix, s’écriaient en branlant la tête : « S’il est Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 2 ». Or, nous sommes les enfants de ce chauve, si nous sommes les fils de l’Epoux; c’est pour nous qu’est écrit ce psaume dont le titre porte: « Aux fils de « Coré, pour ceux qui doivent changer 3 ».

2. Qu’ai-je besoin d’exposer le sens de ces paroles : « Pour ceux qui doivent changer? » Que puis-je vous dire? Quiconque a changé le comprend. A ces paroles : « Pour ceux qui doivent changer », qu’il voie ce qu’il était jadis et ce qu’il est maintenant. Qu’il voie d’abord le changement opéré dans le monde, qui naguère adorait les idoles, et qui maintenant adore le vrai Dieu; qui naguère servait l’ouvrage de ses mains, et qui sert maintenant Celui dont il est l’ouvrage. « Pour ceux qui ce doivent changer ». Voyez en quel temps fut dite cette parole. Un reste de païens voit avec stupeur ces grands changements; et ceux qui ne veulent point changer voient nos églises remplies et leurs temples déserts ; ici de grandes solennités, là une grande solitude. Ils admirent le changement, qu’ils lisent la prophétie, qu’ils prêtent l’oreille à celui qui fait les promesses et qu’ils croient à celui qui les accomplit. Mais chacun de nous aussi, mes frères, a passé du vieil homme à l’homme nouveau; que d’infidèle il devienne fidèle; d’avare, libéral; d’adultère, homme chaste; de méchant, bienfaisant. Qu’il soit donc notre psaume, cet hymne que l’on chante pour ceux qui seront changés, et qu’il commence par nous décrire celui par qui tout est changé.

3. Le titre est donc: « Pour ceux qui doivent changer, intelligence aux fils de Coré, cantique pour le bien-aimé 4 ». Ce bien-aimé a été vu par ses persécuteurs, mais non pour en être compris. « Car s’ils eussent connu le Seigneur, ce Roi de gloire, ils ne l’eussent point crucifié 5 ». C’était pour cette intelligence que lui-même cherchait d’autres yeux

 

1. Matt. XXVII, 33. — 2. Id. 39. — 3. Ps. XLIV, 1. — 4. Ibid. — 5. I Cor, II, 8.

 

 

quand il disait: « Celui qui me voit voit aussi mon Père 1 ». Que le psaume relève ici ses louanges; réjouissons-nous de ces noces et nous serons aussi de ceux qui entrent eux-mêmes dans ces saintes épousailles, qui y sont invités, et où les invités sont l’Epouse même. Car cette Epouse est l’Eglise, et 1’Epoux est le Christ. Les jeunes étudiants chantent parfois aux hommes et aux femmes qui se marient, des vers appelés épithalames; tout ce qui est chanté l’est à la gloire de l’époux et de l’épouse; or, dira-t-on que dans ces noces du Christ où nous sommes invités, il n’y a pas un thalamus ou lit nuptial? D’où vient alors cette parole d’un autre psaume: « Il a placé sa tente dans le soleil, et lui-même est comme l’Epoux qui sort de son  lit nuptial 2 ? » L’union conjugale, c’est le Verbe uni à la chair; et le lit où s’est opérée cette union est le sein de la Vierge. C’est là que la chair a été unie au Verbe, et de là vient cette parole: « Ils ne sont plus deux, mais une seule chair 3 ». L’Eglise a été tirée d’entre les hommes, afin que cette chair unie au Verbe devînt la tête de l’Eglise, et que les membres de cette tête fussent tous ceux qui croiront. Veux-tu voir en effet celui qui est venu à ces noces? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu4  ». Que cette Epouse se réjouisse, elle qui est aimée de Dieu. Quand l’aime-t-il ? quand elle est encore souillée. « Tous ont péché , dit l’Apôtre, ce et ont besoin de la gloire de Dieu 5». Et encore : « Le Christ est mort pour les pécheurs 6 ». Dieu l’a aimée dans sa laideur, afin qu’elle quittât cette laideur. Ce n’est pas toutefois à cause de cette laideur qu’il l’a aimée, puisque Dieu n’aime point ce qui est laid ; et s’il l’aimait, il le conserverait; or, le voilà qui la dépouille de cette laideur pour lui donner la beauté. Comment donc était cette épouse qu’il est venu trouver, et qu’en a-t-il fait? Qu’il vienne aussi en nous dans ces paroles prophétiques; qu’il vienne à nous lui-même, cet Epoux; aimons-le, ou même ne l’aimons point, si nous trouvons en lui quelque difformité. Il a trouvé en nous bien des laideurs, et néanmoins il nous a aimés : ne l’aimons point, si nous trouvons en lui quelque chose de difforme. En cela

 

1. Jean, XIV, 9. — 2. Ps. XVIII, 6. — 3. Matt. XIX, 6. — 4. Jean, I, 1. — 5. Rom. III, 23. — 6.  Id. V, 6.

 

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même qu’il s’est revêtu de notre chair, et que le Prophète a dit de lui: « Nous l’avons vu, et il n’avait ni apparence ni beauté 1 »; il y a une grande beauté, si nous considérons la miséricorde qui l’a réduit à cet état. C’était ou nom des Juifs que le Prophète s’écriait : «  Nous l’avons vu, et il n’avait ni apparence ni beauté». Pourquoi? parce qu’ils ne le comprenaient point. Mais pour ceux qui le comprennent, il y a dans « le Verbe qui s’est fait chair 2 », une beauté suprême. «  A Dieu ne plaise », disait un ami de cet Epoux, « que je me glorifie, sinon en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ 3 » C’est peu n’en pas rougir, si tu ne vas jusqu’à t’en glorifier. Mais pourquoi n’avait-il ni apparence ni beauté ? Parce qu’un Christ à la croix était un scandale pour les Juifs, une folie pour les Gentils. Pourquoi n’avait-il aucune beauté sur la croix? Parce que, en Dieu, ce qui est folie, est plus sage que les hommes; ce qui est faible en Dieu, est plus fort que les hommes 4. Pour nous qui croyons, que Epoux apparaisse toujours dans sa beauté. est beau comme Dieu, puisque le Verbe est Dieu; il est beau dans le sein de la Vierge il se revêt de la nature humaine sans se dépouiller de la nature divine: il est beau dans sa naissance, ce Verbe enfant; car cet Enfant à la mamelle, et dans les bras de sa mère, donne la parole aux cieux, fait chanter sa gloire par les anges ; une étoile amène à sa crèche les Mages qui l’y adorent, lui qui est la nourriture des pacifiques 5. Il est donc beau dans le ciel et beau sur la terre; beau dans les entrailles virginales, beau dans les bras maternels; beau dans ses miracles et beau dans la flagellation; beau quand il nous invite à sa vie, beau quand il méprise la mort ; beau quand il donne son âme, et beau quand il la reprend; beau sur la croix, beau dans le sépulcre, beau dans le ciel. Ecoutez ce cantique pour le comprendre, et que l’infirmité de la chair ne détourne point vos yeux de la splendeur et de la beauté de cet Époux. La grande et la véritable beauté, c’est la justice : dès que tu découvres l’injustice, il n’y a plus de beauté à tes yeux; si donc il est toujours juste , il est toujours beau. Qu’il se montre donc aux yeux de notre âme, cet Epoux qu’un de ses prophètes

 

1. Isa. L II, 2~ — 2. Jean, I, 14.— 3. Gal. VI, 14. — 4. I Cor. I, 23, 25. — 5. Luc, II, 8-14.

 

 

a si bien chanté. Le voici qui commence.

4. « Une bonne parole s’échappe de mon coeur, c’est au roi que j’adresse mes œuvres 1». Quel est ici l’interlocuteur? est-ce Dieu le Père, ou le Prophète? Plusieurs ont compris que c’est le Père qui dit : « Une bonne parole est sortie de mon coeur », pour désigner une naissance ineffable, et nous empêcher de croire que Dieu eut besoin d’un secours étranger pour engendrer son Fils, comme un homme qui, pour engendrer des enfants, a recours au mariage, sans lequel nul homme n’a de postérité. Dieu donc, pour nous empêcher de croire que, pour engendrer son Fils, il a besoin de quelque mariage, s’écrie: « Une bonne parole ce s’est échappée de mon coeur». Aujourd’hui, ô homme, ton coeur enfante un dessein généreux et n’a nul besoin d’une épouse d’après ce conseil né de ton coeur, tu construis un édifice; or, cette oeuvre était déjà celle de ton esprit avant d’être celle de tes mains: elle est déjà faite dans ton esprit, par cela même que tu dois la faire: et tu t’extasies devant une construction qui n’existe pas encore, qui n’a nulle apparence d’un édifice, et qui n’existe que dans ton dessein; nul autre ne peut louer ton dessein, si tu ne lui en as fait part ou s’il n’a vu ton oeuvre. Donc, si fout est l’oeuvre du Verbe, et si le Verbe vient de Dieu, regarde l’oeuvre de cet édifice construit par le Verbe, et que l’édifice t’en fasse admirer le dessein. Quel doit être le Verbe, par qui sont faits le ciel et la terre, et toute la beauté des cieux, et la fécondité de la terre, et l’étendue des mers, et la capacité de l’air, et l’éclat des astres, et la clarté du soleil et de la lune? Voilà ce qui est visible; mais franchis au delà, élève-toi par la pensée jusqu’aux Anges, aux Principautés, aux Trônes, aux Dominations , aux Puissances: « Tout a été fait par lui ». Pourquoi donc toutes ces choses ont-elles été faites si bien? C’est parce que ce la bonne parole » qui devait les faire s’est échappée. Donc le Verbe est bon; et c’est au Verbe que l’on a dit: « Bon Maître ». Et le Verbe lui-même a répondu : « Pourquoi m’appeler bon? Il n’y a que ce Dieu seul qui soit bon 2 ». On lui dit donc: « Bon Maître »; et il répond : «Pourquoi ce m’appeler bon? » puis il ajoute: « Il n’y a de bon que Dieu seul ». Comment donc lui-

 

1. Matt. II, 1.— 2. Marc, X, 18.

 

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même est-il bon, sinon parce qu’il est Dieu? Et non-seulement Dieu, mais Dieu unique avec son Père. Quand il a dit en effet: « Il n’y a de bon que Dieu seul », il ne s’est point séparé de Dieu, mais il s’est uni à lui. « Une ce bonne parole s’est donc échappée de mon cœur ». Laissons à Dieu le Père ce langage au sujet de son Verbe qui est bon, qui est notre bien, et par lequel seul nous pouvons devenir bons.

5. Voyons la suite: « C’est au roi que je dis mes œuvres ». Est-ce encore le Père qui parle ainsi? Si ce langage est encore du Père, voyons comment nous pouvons entendre, sans blesser la foi vraie et catholique, cette parole: «  C’est au roi que je dis mes œuvres ». Quelles oeuvres le Père peut-il raconter à son Fils notre roi? quelles oeuvres peut faire connaître le Père à son Fils, puisque toutes les oeuvres du Père ont été accomplies par le Fils? A moins peut-être que dans cette parole: « Je dis mes oeuvres au roi », le mot « dire » n’exprime la génération du Fils. Je crains que des gens peu instruits ne puissent me comprendre ; je le dirai cependant, me suivra qui le pourra, de peur que si je m’en tais, celui qui pourrait me suivre, ne le fasse point, Nous lisons ces mots dans un autre psaume : « Dieu a parlé une seule fois ». Dieu a parlé si souvent par ses Prophètes, si souvent par ses Apôtres, il parle aujourd’hui si souvent par ses saints, et le Psalmiste dit: « Dieu a parlé une seule fois (Ps. LXI, 12) » Comment n’a-t-il parlé qu’une fois, sinon parce qu’il n’a qu’une parole, un Verbe unique? De même que dans ce verset: « Une ce bonne parole s’est échappée de mon coeur», nous reconnaissons la génération du Fils, la même pensée me semble répétée dans ce qui vient ensuite; alors «je dis», serait la répétition de « une bonne parole s’est échappée « de mon cœur ». Que signifie: « Je dis? » Je profère une parole. D’où vient en Dieu, la parole, sinon de son coeur, du fond de lui-même? Pour toi, tu ne dis rien au dehors qui ne s’exhale de ton coeur; ta parole qui résonne et qui passe, ne vient pas d’ailleurs, et tu serais étonné que Dieu parlât de la sorte? Mais, en Dieu, dire est quelque chose d’éternel, Toi, tu parles maintenant, parce que tout à l’heure tu te taisais, ou bien voilà que tu n’émets pas encore ta parole,’et tout à l’heure, quand tu commenceras, tu rompras en quelque sorte le silence, et tu enfanteras une parole qui n’était pas auparavant. Ce n’est pas ainsi que Dieu enfante son Verbe; le dire de Dieu est sans commencement et sans fin; et pourtant il ne dit qu’une parole. Qu’il en dise une autre, si la première est finie. Mais comme l’interlocuteur subsiste toujours, comme sa parole subsiste également, comme cette parole une fois dite n’a point de fin; alors cette fois même est sans commencement, on ne la répète pas deux fois, parce que dite une fois elle subsiste toujours. Cette phrase donc : « Une bonne parole s’est échappée de mon coeur », a le même sens que celle-ci: « Je dis mes oeuvres au roi ». Mais pourquoi dis-je mes oeuvres ? Parce que toutes les oeuvres de Dieu sont dans son Verbe. Tout ce que Dieu devait faire dans la création était dans son Verbe; et ce qui n’eût pas été d’abord dans son Verbe, n’eût pu être réalisé: de même que rien n’entre dans une construction, s’il n’est d’abord dans l’idée. C’est ce qui est marqué par l’Evangile: « Ce qui a été fait en lui était vie 1 » Donc ce qui a été fait était auparavant, mais dans le Verbe; et toutes les oeuvres de Dieu étaient là avant d’être des oeuvres; mais le Verbe était, et ce Verbe était Dieu, et il était en Dieu et il était Fils de Dieu, et il était un seul Dieu avec son Père. « Pour moi, je dis mes oeuvres au roi ». Entende celui qui parle, quiconque peut comprendre le Verbe; et qu’il voie avec le Père cette parole éternelle, en qui sont toutes les choses à venir, et en qui ne cessent pas d’être celles qui ont passé. Toutes ces oeuvres de Dieu sont dans son Verbe comme dans sa parole, comme dans son Fils unique, comme dans le Verbe de Dieu.

6. Quelle est la suite? « Ma langue est comme la plume de l’écrivain rapide 2 ». Quel rapport, mes frères, quel rapport entre la langue de Dieu et la plume de l’écrivain? Quelle ressemblance entre une pierre et le Christ 3? quelle ressemblance entre un agneau et le Sauveur 4? entre un lion et la force du Fils unique de Dieu 5? Tout cela néanmoins a été dit; et sans ces comparaisons il nous serait difficile de nous élever des choses visibles à l’Invisible lui-même. C’est ainsi que nous n’élevons pas jusqu’à l’excellence divine celle

 

1. Jean, I, 3. — 2. Ps. XLIV, 2. — 3. I Cor. X, 4. — 4. Jean, I, 29,— 5. Apoc. V, 5.

 

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chétive plume de l’écrivain, sans la mépriser pourtant. Car je me demande pourquoi Dieu a comparé sa langue à la plume habile écrivain? Quelle que soit en effet la rapidité d’un écrivain, on ne peut lui comparer cette vitesse dont un autre psaume a dit: « Son Verbe se répand avec rapidité 1». Toutefois, autant que l’intelligence peut pénétrer ces matières , il me semble que l’on peut attribuer au Père cette parole : «Ma langue est la plume l’écrivain ». Ce que dit la langue, en effet, résonne et passe ; ce que l’on écrit, demeure. Comme donc Dieu dit son Verbe, et que ce Verbe ne résonne pas, ne passe point, mais se dit toujours et demeure toujours, Dieu a préféré comparer sa parole à une écriture plutôt qu’à un son. Qu’il ajoute : « Qui écrit rapidement », il stimule notre esprit qui cherche à comprendre: mais ne s’arrête point à considérer les écrivains et les copistes les plus habiles; avec ces considérations il s’en tiendra là. Qu’il soit, habile à considérer l’expression « rapidement », et qu’il s’efforce de découvrir ce que signifie « rapidement ». Telle est en Dieu la rapidité, qu’il n’y a rien de plus rapide. Or, en écrivant, on ne peut écrire qu’une lettre après une lettre, une syllabe après une syllabe, un mot après un mot; on ne passe à un second qu’après avoir formé le premier. Le plus expéditif est d’avoir peu de paroles sans que rien soit omis, de renfermer tout en un mot.

 

7. Cette parole ainsi proférée, parole éternelle et coéternelle à celui qui est éternel, cet Époux, le voici: « Il surpasse en beauté les enfants des hommes » 2. « Les enfants des hommes », est-il dit, pourquoi pas les anges? Qu’a-t-il voulu dire par « les enfants des hommes », sinon qu’il est un homme? Mais de peur qu’on ne vît dans le Christ qu’un homme ordinaire, il dit : « Vous surpassez en beauté les enfants des hommes ». Tout homme soit, il est avant les fils des hommes; qu’il soit parmi les enfants des hommes, passe les enfants des hommes; bien qu’il in nombre des enfants des hommes, il tus que les enfants des hommes. « La est répandue sur vos lèvres » . «La loi donnée par Moïse, la grâce et la vérité ment de Jésus-Christ 3 ». J’avais besoin

 

1. Ps. CXLVII, 15. — 2. Id. XLIV, 3. — 3. Jean, I, 17.

 

 

de ce secours, « Car selon l’homme intérieur je me plais dans la loi de Dieu, mais je sens dans mes membres une loi qui résiste à la loi de l’esprit, et qui me captive sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de ce Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur1. » Cette grâce est donc répandue sur vos  lèvres ». Il est venu vers nous avec la parole de la grâce, avec le baiser de la grâce. Quoi de plus doux que cette grâce? Quel est son effet en nous? « Bienheureux sont ceux dont les iniquités sont remises, dont les ce péchés sont couverts 2 » S’il venait comme un juge sévère, sans que la grâce fût épanouie sur ses lèvres, qui oserait espérer son salut? Mais en venant avec la grâce il n’a point exigé ce qu’on lui devait, il a même payé ce qu’il ne devait pas. N’étant point pécheur, devait-il mourir? Et à toi pécheur, que te revenait-il, sinon la mort? Il t’a déchargé de tes dettes pour payer ce qu’il ne devait point. C’est là une grâce magnifique. Pourquoi une grâce? Parce qu’elle est donnée gratuitement. Aussi peux-tu rendre grâces à Dieu, mais non grâce pour grâce; c’est là l’impossible. Aussi David se demandait ce qu’il devait rendre. « Que rendrai-je au Seigneur », disait-il, «pour tous les biens qu’il m’a rendus? » Il semble avoir trouvé quelque chose : «Je prendrai le calice du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur 3». Mais est-ce bien rendre à Dieu grâce pour grâce, que d’invoquer le Seigneur et de prendre le calice du salut? Qui donc t’a donné ce calice du salut? Aussi David se borne-t-il à remercier, car il trouvait impossible de rendre grâce pour grâce. Trouve ce que tu peux offrir à Dieu, sans l’avoir reçu de lui, et tu lui auras rendu grâces. Prends garde néanmoins qu’en cherchant à lui rendre en échange ce que tu n’as point reçu de lui, tu ne trouves ton péché. Assurément tu ne le tiens pas de lui, mais tu ne dois pas le lui offrir non plus. Ce fut là le don des Juifs qui lui rendirent le mal pour le bien; trempés de la rosée, ils ne lui donnèrent aucun fruit, mais les épines de la douleur 4. Quel que soit donc le bien que tu veuilles offrir à Dieu, sans l’avoir reçu de lui, tu ne le trouveras pas en toi. « C’est la grâce de Dieu qui est répandue

 

1. Rom. VII, 22, 25. — 2. Ps. XXXI, 1. — 3. Id. CXV, 12, 13. — 4. Matt. XXVII, 29.

 

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sur ses lèvres ». C’est lui qui t’a fait, et fait gratuitement. Il n’aurait pu faire du bien à aucun homme sans le créer d’abord. Tu étais perdu, et il t’a recherché; et en. te retrouvant il t’a ramené dans le bon chemin. Sans te reprocher le passé, il t’a promis pour l’avenir. Il est donc vrai que ce la grâce est « répandue sur ses lèvres ».

8. «Aussi», dit le Psalmiste, «Dieu vous a-t-il béni éternellement ». Il est bien difficile de comprendre que Dieu le Père dise à son Fils: « Aussi le Seigneur vous a-t-il béni pour l’éternité ». Il serait plus aisé d’attribuer cette parole au Prophète; on trouve en effet dans les saintes Ecritures ces changements de personnes, si brusques et si inattendus; pour le lecteur attentif, les pages sacrées en sont pleines : «Seigneur, délivrez mon âme des lèvres injustes, des langues menteuses » et aussitôt : « Que vous donner, comment ce vous défendre contre les langues trompeuses ? » C’est une personne au premier verset, une autre personne au second; l’une prie, l’autre vient au secours. « Elles sont ce aiguës les flèches de l’homme puissant, elles dévorent comme la flamme ». C’est une personne, autre encore que celle-ci : « Que vous donner, et comment vous défendre ? » puis en vient une autre encore pour nous dire: «Hélas ! combien mon exil est long à mon impatience ». Tant de changements dans si peu de versets stimulent notre attention : l’Ecriture n’en marque point l’endroit, elle ne nous dit point : Cette parole est d’un homme, cette autre de Dieu ; mais elle nous force à chercher dans les paroles ce qui est de l’homme et ce qui est de Dieu. C’est un homme qui disait: « Une bonne parole s’est échappée de mon coeur, c’est au Roi que je dis mes oeuvres ». Voilà ce que disait l’homme, ce que disait l’écrivain du psaume, mais il le disait dans la personne de Dieu :

c’est en son propre nom qu’il commence à dire : «C’est pour cela que Dieu t’a béni pour l’éternité ». Car Dieu avait dit : «La grâce est épanouie sur vos lèvres », à celui qu’il avait fait plus beau que les enfants des hommes, à cet homme que l’Eternel avait engendré éternellement comme Dieu. Le Prophète est donc plein d’une joie ineffable; et, considérant tout ce que Dieu le Père a révélé de son Fils à un homme qui a pu parler ainsi

 

1. Ps. CXIX, 2,5.

 

au nom de Dieu, il s’écrie: « Aussi Dieu vous a-t-il béni pour l’éternité». Pourquoi? A cause de la grâce. Et où tend cette grâce? Au royaume des cieux. Le premier Testament avait promis la terre ; et autre fut la récompense ou la promesse de Dieu à ceux qui vivaient sous la loi, autre à ceux qui vivent sous la grâce ; aux Juifs placés sous la loi, la terre de Chanaan; à ceux qui vivent sous la grâce, le royaume des cieux. C’est pourquoi ce royaume, qui appartenait à ceux qui vivaient sous la loi, a passé avec la terre; mais le royaume du ciel, promis à ceux qui vivent sous la grâce, ne passe point. C’est pour cela, dit le Prophète, ce que Dieu vous a bénis, non pour un temps, mais ce pour l’éternité ».

9. D’autres ont préféré attribuer à la personne du Prophète toutes les paroles précédentes, ils lui ont même attribué ce début: « Une bonne parole s’est échappée de mon cœur », comme un hymne qu’il chanterait au Seigneur. (Quiconque en effet chante un hymne, laisse échapper de son coeur une bonne parole ; de même que le blasphème contre Dieu est une parole mauvaise échappée du coeur). En sorte que ces paroles qui viennent après : «Je dis mes oeuvres au ce roi », signifieraient que l’oeuvre suprême de l’homme est de louer Dieu. C’est à Dieu à te plaire par sa beauté, à toi de le louer partes actions de grâces. Dès que tes oeuvres ne tendent point à louer Dieu, tu commences à l’aimer toi-même; et tu es du nombre de ceux dont l’Apôtre a dit: « Les hommes s’aimeront eux-mêmes 1 ». Commence par te déplaire à toi-même, afin de te complaire en celui qui t’a fait. Que ton oeuvre soit la louange de Dieu, qu’une bonne parole s’échappe de ton coeur. « Dis donc tes oeuvres au roi », puisque tu lui dois de pouvoir le faire, et qu’il t’a donné de quoi lui offrir. Rends-lui ses propres dons; et cette part de ton héritage que tu as reçue, ne va pas, comme le prodigue, la dissiper en vivant dans la débauche, et paître ensuite les pourceaux. Souviens-toi de ce passage de l’Evangile, car c’est de nous aussi qu’il est dit : «Il était mort et il est ressuscité, il était ce perdu et il est retrouvé 2 »

10. « Ma langue est comme la plume d’un écrivain très-habile ». Plusieurs ont cru que le Prophète avait récité d’abord ce qu’il devait écrire, et qu’alors il comparait sa langue

 

1. II Tim. III, 2. — 2. Luc, XV, 32.

 

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à la plume de l’écrivain; qu’il avait ajouté : « Ecrivain très-prompt » , pour faire entendre qu’il écrivait ce qui allait bientôt s’accomplir, et alors écrire vite signifierait écrire des choses qui vont arriver, ou écrire ce qui ne saurait tarder. Car Dieu n’a pas tardé de envoyer son Christ. Le temps ne paraît-il point court, dès qu’il est passé? Remontez générations antérieures, et Adam ne vous paraîtra créé que d’hier. Ainsi ont passé les choses depuis le commencement ; elles ont passé rapidement. Rapidement encore viendra le jour du jugement: préviens cette vitesse; et s’il se hâte de venir, hâte-toi plus encore de changer. Alors apparaîtra la face du juge; mais vois ce que dit le Prophète : « Prévenons cette face par un humble aveu1. La grâce est épanouie sur vos lèvres, aussi votre Dieu vous a-t-il béni pour l’éternité ».

11. « Ceignez-vous de votre glaive sur votre cuisse, ô Tout-Puissant 2 ». Qu’est-ce que votre glaive, sinon votre parole? C’est avec ce glaive qu’il a renversé ses ennemis, avec ce glaive qu’il a séparé le fils de son père, la fille sa mère, la bru de sa belle-mère. Voici en effet ce que nous lisons dans l’Evangile : « Je suis point venu apporter la paix, mais le glaive. Dans une famille de cinq personnes, il y aura division: deux seront contre trois, trois contre deux; c’est-à-dire le fils contre son père, la fille contre sa mère, la contre sa belle-mère 3 ». Quel glaive a fait ces divisions, sinon le glaive apporté par le Christ? Et en effet, mes frères, c’est là ce que nous voyons tous les jours. Un jeune homme veut servir Dieu, son père s’y oppose:

les voilà divisés l’un contre l’autre. L’un promet un héritage sur la terre, l’autre veut celui-là du ciel : autre est la promesse de celui-là, autre le choix de celui-ci. Que le père néanmoins ne crie pas à l’injure, on ne lui préfère que Dieu seul; et pourtant il dispute à son fils le droit de servir Dieu selon ses voeux. Mais le glaive de Dieu qui les sépare est plus que la nature charnelle qui les unit. Cela se vérifie encore dans la fille à l’égard de sa mère, et bien plus dans la bru à l’égard de sa belle-mère. Souvent dans la même maison on voit la bru et la belle-mère, l’une catholique, l’autre hérétique; et lorsque ce glaive a puissamment frappé, nous n’avons pas à redouter un second baptême. La fille a

 

1. Ps. CIV, 2.— 2. Id. XLIV, 4.— 3. Matt. X,34, 35; Luc, XII, 51-53.

 

pu être séparée de sa mère, et la bru ne pourrait l’être de sa belle-mère.

12. C’est là ce qui est arrivé d’une manière générale dans le genre humain : le fils a pris parti contre son père. Nous étions jadis fils du diable, et quand nous étions encore infidèles on nous a dit: « Vous avez le diable pour père 1». Et d’où venait en nous toute infidélité, sinon de ce diable notre père? Il était notre père, non qu’il nous eût créés, mais parce que l’imitation nous avait faits ses enfants. Aujourd’hui nous voyons le fils prenant parti contre son père. Par l’effet de ce glaive sacré il renonce au démon et trouve un autre père comme une autre mère. Le démon, en se proposant pour modèle, n’engendrait que pour la mort; les deux parents que nous trouvons nous engendrent à la vie éternelle. Le fils prend parti contre son père, la fille contre sa mère; ceux d’entre les Juifs qui crurent au Christ prirent parti contre la Synagogue. La bru prend parti contre sa belle-mère; on appelle bru cette multitude venue des Gentils, parce qu’elle a pour Epoux le Christ, Fils de la Synagogue. D’où était le Fils de Dieu selon la chair? De la Synagogue. C’est lui qui a quitté son père et sa mère pour s’attacher à son épouse, afin qu’ils fussent deux dans une même chair ; et ceci n’est point une conjecture, puisque l’Apôtre nous dit : «Ce sacrement est grand, je dis dans le Christ et ce dans l’Eglise 3 ». Pour s’unir à la nature humaine, il a donc quitté son Père en quelque sorte, car il ne l’a point quitté de manière à s’en séparer entièrement. Comment l’a-t-il quitté? «  C’est qu’ayant la nature de ce son Père, il n’a point cru faire une usurpation de s’égaler à Dieu; et néanmoins il s’est anéanti en prenant la forme de l’esclave 4 ». Et sa mère, comment l’a-t-il quittée? En quittant le peuple juif, cette synagogue attachée aux rites anciens. Il en donnait une figure quand il disait: « Quelle ce est ma mère et quels sont mises frères 5? » Il enseignait au dedans, tandis que sa mère et ses frères se tenaient au dehors. Voyez s’il n’en est pas ainsi des Juifs aujourd’hui. Le Christ enseigne dans l’Eglise, eux s’obstinent dehors. Quelle est donc cette belle-mère? C’est la synagogue, mère de l’Epoux, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sa bru, c’est l’Eglise qui est venue

 

1. Jean, VIII, 44. — 2. Gen.II, 24. — 3. Eph. V, 32. — 4. Phil. II, 6. — 5.     Matt. XII, 48.

 

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des Gentils, sans accepter la circoncision de la chair, prenant ainsi parti contre sa belle-mère. « Ceignez-vous de votre glaive ». En vous parlant de la sorte nous avons dit la puissance de ce glaive.

13. « Ceignez-vous de votre glaive », ou de votre parole, « sur vos reins, ô Tout-Puissant »; que votre glaive soit sur vos reins. Qu’est-ce à dire : «Sur vos reins?» Que devons-nous entendre par vos reins? la chair. De là cette parole: « Il ne manquera pas de prince ce en Juda, ni de chef issu de ses reins 1 ». Aussi Abraham, à qui Dieu avait promis une postérité en laquelle toutes les nations devaient être bénies, envoyant son serviteur pour chercher une femme à son fils, d’où devait venir ce germe sacré en qui tous les peuples ont reçu la bénédiction ; Abraham dont la foi voyait dans cet humble germe la grandeur de son nom, ou le Fils de Dieu qui devait naître un jour, parmi les enfants, des hommes, sur la tige d’Abraham, demanda au serviteur qu’il envoyait : « Mets ta main sous ma cuisse , et jure ainsi 3 ». Comme s’il disait : Place ta main sur l’autel ou sur l’Evangile, ou sur un Prophète, ou sur quelque chose de sacré. Mets ta main sous ma cuisse, dit-il, parlant ainsi dans sa confiance, sans rougir de cette manière de jurer, parce qu’il en comprenait la mystérieuse vérité. De là vient ce langage : «Ceignez votre épée sur ce votre cuisse, ô Tout-Puissant », adressé à celui qui est tout-puissant jusque dans ses reins : « Parce qu’en Dieu ce qui est faible a ce plus de force que les hommes 3. O Tout-ce Puissant ».

14. « Dans votre éclat, dans votre beauté s, ou dans cette justice qui vous fait toujours beau, toujours glorieux: «Avancez, marchez à la victoire, et régnez  4 ». N’est-ce point là ce que nous voyons? C’est là ce qui est accompli. Jetez les yeux sur l’univers entier; le Christ s’avance, il a des succès, il règne, les nations lui sont soumises. Qu’était-ce que voir cela en esprit? Ce qu’est aujourd’hui d’en constater la vérité. Quand le Prophète parlait de la sorte, le Christ ne régnait point encore de la sorte, il n’avançait point, il ne marchait point de victoire en victoire : tout cela était promis, tout cela est accompli, nous le tenons de nos mains. Dieu a tenu déjà beaucoup de

 

1. Gen. XLIX, 10. — 2. Id. XXIX,2. — 3. I Cor. I, 25. —  4. Ps. XLIV, 5,

 

 

ses promesses, il est peu en redevance. « Avancez, marchez à la victoire et régnez».

15. « A cause de la vérité, de la douceur, et de la justice ». Dieu a montré la vérité, quand la vérité est sortie de la terre, et que la justice a regardé du haut des cieux 1». Le Christ s’est présenté au genre humain qui l’attendait, et dans ce germe d’Abraham tous les peuples ont été bénis. L’Evangile a été prêché, c’est la vérité. Qu’est-ce que la douceur ? Les martyrs ont souffert, ce qui a fait beaucoup avancer le royaume de Dieu, qui obtenu des succès chez tous les peuples. Les martyrs souffraient tout, sans se laisser abattre comme sans résister ; ils disaient tout, ils ne cachaient rien ; prêts à tout, ils ne refusaient rien. Voilà une grande douceur. Voilà ce qu’a fait le corps du Christ, à l’exemple de son chef. Le premier, il a été conduit à la mort, et « comme l’agneau en présence de celui qui le tond, il n’a pas ouvert sa bouche 3 ». Telle était sa douceur, que sur la croix il disait : «Mon Père, pardonnez-leur, ce car ils ne savent ce qu’ils font 4 ». Que signifie: « A cause de la justice? » « C’est qu’en ce effet il viendra pour juger, et rendre à chacun selon ses oeuvres ». Il a dit la vérité, il a souffert l’injustice, il apportera l’équité. « Et votre droite vous conduira par des merveilles ». C’est sa droite qui nous conduit, sa droite qui le conduit. Il est un Dieu, nous sommes des hommes. Il a en lui la même puissance que le Père, la même immortalité que le Père ; la divinité du Père, l’éternité du Père, la vertu du Père. Sa droite le conduira merveilleusement, faisant des oeuvres divines, tolérant des oeuvres humaines, et dédaignant par bonté les oeuvres des hommes. Il arrive où il n’était pas encore, et sa droite l’y conduit. Car il est conduit lui-même par cette puissance qu’il a donnée aux saints. « Votre droite vous conduira merveilleusement».

16. « Vos flèches sont acérées et puissantes 6 ». Vos paroles percent le coeur, y excitent l’amour. De là ce mot des Cantiques: « L’amour m’a blessée 7 ». L’épouse accuse ainsi une blessure d’amour, c’est-à-dire qu’elle avoue son amour, qu’elle dit la flamme de son cœur, ses soupirs pour son époux qui lui a lancé la flèche de la parole. « Vos flèches sont acérées

 

1. Ps. XLIV, 5.— 2. Id. LXXXIV, 12. — 3. Isa. LIII, 7. — 4. LUC, XXIII, 34.— 5. Rom. II, 6. — 6. Ps XLIV, 6.— 7. Cant. II, 5, V,8.

 

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et puissantes ». Elles pénètrent, elles ont de l’effet. « Aiguës et puissantes. Les peuples tomberont sous vos coups ». Quels peuples sont tombés ? Ceux-là sont tombés qui ont été frappés. Nous voyons des peuples soumis au Christ, mais qui ne sont point tombés. Le Prophète nous explique ce genre de chute : « Dans le cœur », dit-il. C’est par là qu’ils élevaient contre le Christ, c’est par là qu’ils tombent devant le Christ. Saul blasphémait le Christ, il se dressait contre lui ; il implore le Christ, il tombe, il se prosterne ; il meurt comme ennemi du Christ, afin de vivre disciple du Christ. Une flèche part du ciel, Saul est frappé au coeur, lui qui n’est pas encore Paul, mais Saul, qui lève la tête, qui n’est pas encore renversé : il reçoit une flèche et son coeur fléchit. Car son coeur ne fléchit pas, quand son visage fut abattu, mais bien quand il dit: « Seigneur, que m’ordonnez-vous de faire 1 ? » Tu courais tout à l’heure pour garrotter les chrétiens, pour les conduire au supplice ; et maintenant tu dis au Christ : « Que voulez-vous que je fasse? » O flèche acérée, flèche puissante, qui perça le coeur de Saul et en fit Paul ! Il en est des peuples comme il en fut de lui: voyez les nations, voyez-les s’incliner devant le Christ. Donc « tous les peuples tomberont de coeur devant vous, tous les ennemis du Roi » ; c’est-à-dire, tous vos ennemis. Il donne le nom de Roi au Christ qu’il reconnaît pour son Roi. « Les peuples tomberont de coeur devant vous, tous les ennemis du Roi ». Ils étaient ennemis: frappés de vos flèches, ils tombent devant vous. D’ennemis ils sont devenus amis; m’étaient des ennemis morts, ce sont des amis vivants. Ainsi s’accomplit: « Pour ceux qui doivent changer ». Nous cherchons à comprendre chaque parole, chaque verset ; mais sous cherchons de manière que nul n’hésite à les appliquer au Christ : «Les peuples tomberont de coeur devant vous, tous les ennemis du Roi ».

17. « Votre trône, ô Dieu, est pour les siècles des siècles ». Car Dieu vous a béni pour l’éternité, à cause de la grâce qui s’épanouit sur vos lèvres. Dans le royaume des Juifs le trône était temporel ; il regardait ceux qui étaient sous l’empire de la loi et non ceux qui étaient sous l’empire de la grâce. Le Christ est venu pour délivrer ceux qui étaient

 

1. Act. IX, 6.

 

 

sous la loi et les établir sous la grâce. « Son ce trône est pour les siècles des siècles ». Pourquoi? Parce que le premier siége n’était que celui d’un royaume temporel. Pourquoi maintenant un trône dans les siècles des siècles? Parce que c’est le trône de Dieu, ce Votre ce siége, ô Dieu, est pour les siècles des siècles».

O Dieu de l’éternité! Dieu ne pourrait avoir un trône temporel. « Votre siége, ô Dieu, est ce pour les siècles des siècles; le sceptre de ce votre empire est un sceptre de droiture ». Il est sceptre de droiture, parce qu’il rend les hommes droits. Ils étaient courbés, tortueux; ils voulaient régner pour eux-mêmes; ils s’aimaient, ils aimaient leurs désordres; ils ne soumettaient point à Dieu leur volonté, mais ils prétendaient ployer la volonté de Dieu au gré de leurs convoitises. Le pécheur, l’homme injuste, en effet, s’emporte souvent contre Dieu, parce qu’il ne pleut pas; et il ne veut pas que Dieu s’irrite contre sa mollesse. Et presque chaque jour des hommes s’occupent à disputer contre Dieu : Il devait, disent-ils, agir ainsi; il n’a pas bien fait là. Tu sauras donc ce que tu dois faire, et Dieu ne le saura pas? Tu es tortueux, mais Dieu est droit. Comment unir ce qui est droit à ce qui est tortueux? On ne peut les mettre en ligne. C’est comme si tu posais un bois tortueux sur un parquet bien uni; il n’y a ni alignement, ni adhésion, ni ajustement. Le parquet est uni partout, et ce bloc tortueux ne peut s’ajuster à ce qui est uni. Or, la volonté de Dieu est unie, droite; la tienne est courbée; et celle de Dieu te paraît courbée à son tour, parce que tu ne saurais y conformer la tienne. Mais redresse-toi sur ce modèle, et ne force pas le modèle à se courber avec toi; tu ne le pourrais, tes efforts seraient vains, ce modèle est toujours droit. Veux-tu t’y adapter? Corrige-toi, et le sceptre de Dieu qui te dirigera sera le sceptre de la droiture. Car un roi tire son nom de régir ou rendre droit; il rie régit pas, celui qui ne redresse pas. De là vient que notre Roi est le Roi des âmes droites. De même qu’il est notre Prêtre parce qu’il nous sanctifie, il est notre Roi parce qu’il nous redresse. Mais, qu’est-il dit ailleurs? « Vous serez saint aux yeux de l’homme saint, ce pur aux yeux de l’homme pur, élu aux yeux de l’homme élu, méchant aux yeux du  méchant 1». Or, Dieu n’est pas pervers, mais

 

1. Ps. XVII, 26, 27.

 

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les pervers le voient ainsi. Que le bien te plaise, et Dieu est bon à tes yeux; qu’il te déplaise, et Dieu est pervers. Dieu te paraît tortueux, parce que tu l’es toi-même; car il est droit éternellement. Ecoute ce qui est dit dans un autre psaume: « Combien est bon le Dieu d’Israël pour ceux qui ont le coeur droit 1 !»

18. « Le sceptre de la droiture est le sceptre de votre empire. Vous avez aimé la justice  et haï l’iniquité 2 ». Vois quel est ce sceptre de la droiture. « Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité ». Approche de ce sceptre, et que le Christ soit ton roi; laisse-toi redresser par ce sceptre, de peur qu’il ne te brise, car c’est un sceptre de fer, un sceptre inflexible. En effet, qu’est-il dit? « Tu les gouverneras avec un sceptre de fer, et tu les briseras comme le vase d’argile 3 ». Il conduit les uns, il brise les autres; il dirige l’homme spirituel et brise l’homme charnel. Approche-toi donc du sceptre, que crains-tu de lui? Voici tout le sceptre : « Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité ». Que crains-tu ? Mais tu es peut-être injuste, et la haine que l’on attribue au Roi pour l’iniquité te fait trembler. Tu as un remède pourtant. Que hait-il? L’injustice; est-ce toi qu’il hait? Mais l’iniquité est-elle en toi? Si Dieu la hait, commence par la haïr, afin que vous soyez unis dans une même haine. En haïssant ce que Dieu hait tu seras l’ami de Dieu, et ainsi tu aimeras ce qu’il aime. Prends à dégoût l’iniquité qui est en toi, aime en toi la créature de Dieu. Tu es en effet homme injuste. En cela je dis deux choses; oui, deux choses homme et injuste. Dans ces deux noms, le premier vient de la nature, le second du péché; l’un est l’ouvrage de Dieu, l’autre est ton ouvrage; aime donc l’oeuvre de Dieu et déteste ton oeuvre, puisque Dieu la déteste. Comprends alors qu’en haïssant ce qu’il hait tu commences à t’unir à lui. Il doit punir le péché, parce que son sceptre est un sceptre de droiture. Mais ne pourrait-il pas laisser bi péché impuni? Il faut que le péché soit puni, et s’il n’était point châtié, il ne serait plus péché. Préviens donc le Seigneur, et si tu ne veux pas qu’il le punisse, punis-le toi-même. C’est pour cela que Dieu t’épargne ici-bas, qu’il diffère, qu’il retient son bras, qu’il tend son arc, c’est-à-dire qu’il menace. Nous dirait-il si longtemps qu’il va frapper, s’il le voulait

 

1. Ps. LXXII, 1. — 2. Id. XLIV, 8.— 3. Id. II, 9.

 

 

en effet? Il tarde alors de mettre la main à ton péché ;. mais toi, ne tarde point. Applique-toi donc à punir tes péchés, puisqu’un péché ne peut demeurer impuni. Donc il sera châtié ou par toi ou par Dieu; ne te pardonne rien afin que Dieu te pardonne. Ecoute un exemple du fameux psaume de la pénitence: «Détournez votre face de mes péchés 1 ». Dit-il: Détournez de moi? Dans un autre endroit il dit clairement : «Ne détournez pas de moi votre face 2 ». Donc « détournez votre face ce de mes péchés », je ne veux pas que vous voyiez mes péchés; car en Dieu, voir, c’est châtier. Aussi, qu’un juge punisse un crime, on dit qu’il connaît d’un crime, qu’il y a mis son attention, afin de le connaître et de le punir parce qu’il est juge. C’est ainsi que Dieu est juge lui-même. « Détournez votre ce face de mes péchés ». Mais toi, n’en détourne pas ton regard, si tu veux que Dieu en détourne le sien. Vois ensuite comme le Prophète fait valoir ce motif devant Dieu dans ce même psaume: « Pour moi », dit-il, «je reconnais mon crime, et ma faute est toujours ce devant mes yeux as. Il ne veut pas que Dieu voie ce qu’il veut voir lui-même. «Le sceptre de votre règne est un sceptre de droiture ». Ne nous applaudissons pas à l’excès de la divine miséricorde, c’est un sceptre de droiture. Disons-nous pour cela que Dieu est sans miséricorde? Quoi de plus miséricordieux que lui, qui pardonne tout aux pécheurs, que lui, qui oublie le passé de ceux qui se convertissent à lui? Aimez toutefois sa miséricorde, mais de manière à respecter sa véracité; la miséricorde en lui ne peut détruire la justice, non plus que la justice ne détruit la miséricorde. Mais pendant qu’il diffère de te châtier, ne diffère pas toi-même; parce que le sceptre de son royaume est un sceptre de justice.

19. « Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité; c’est pour cela que votre Dieu vous a marqué de l’onction 4 ». Il vous a oint, afin que vous aimiez la justice et que vous haïssiez l’injustice. Remarquez cette expression : « C’est pour cela, ô Dieu, que votre ce Dieu vous a oint ». O Dieu, c’est un Dieu qui vous a marqué de l’onction. Un Dieu est oint par un Dieu. Dans le latin, on pourrait croire que le-mot Dieu est répété au même cas; mais dans le grec la différence est claire,

 

1. Ps. L, 11. — 2. Id. XXVI, 9. — 3. Id. L, 5. — 4. Id. XLIV, 8.

 

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puisque l’un de ces noms est au nominatif, tandis que l’autre est au vocatif. « Un Dieu vous a oint ». O vous, qui êtes « Dieu, votre Dieu vous a oint » ; comme s’il disait : C’est pour cela qu’un Dieu t’a marqué de l’onction, ô toi qui es Dieu. C’est ainsi que vous devez l’entendre et le comprendre, le grec l’a nettement déterminé. Quel est donc ce Dieu oint par un Dieu? Que les Juifs nous disent; car ces Ecritures leur sont communes avec nous. Un Dieu a été oint par un Dieu; quand on vous parle d’onction, comprenez le Christ, puisque Christ vient de chrisma, chrême, et que ce nom de Christ nous rappelle une onction. Les rois et les

prêtres n’étaient marqués de l’onction en aucun endroit de la terre, sinon dans ce royaume où le Christ était prophétisé, où il était oint et d’où devait sortir le nom de Christ; on ne trouve l’onction nulle part, chez aucun peuple, dans aucun royaume. Un Dieu a donc reçu l’onction d’un Dieu; et de quelle huile, sinon d’une huile spirituelle? L’huile visible n’est en effet qu’un signe, l’huile invisible est un sacrement, l’huile spirituelle est à l’intérieur. Un Dieu a été oint pour nous, envoyé pour nous, et ce Dieu, pour recevoir l’onction, était un homme; mais homme de manière à demeurer Dieu, et Dieu ne dédaignant pas d’être homme; vrai homme et vrai Dieu. Ne trompant en rien, non plus qu’il n’était trompé; partout véritable, partout la vérité même. Ce Dieu donc était homme, et s’il a été oint, tout Dieu qu’il était, c’est qu’il était homme, et qu’ainsi il est devenu Christ.

20. Ceci était figuré, quand Jacob mit une pierre sous sa tête et s’endormit 1. Le patriarche Jacob avait donc mis une pierre sous sa tête; et pendant qu’il dormait sur cette pierre, il vit le ciel s’ouvrir, et une échelle qui allait du ciel en terre, et des anges qui montaient et qui descendaient; après cette vision il s’éveilla, oignit la pierre et s’en alla. Dans cette pierre il vit le Christ, et pour cela il l’oignit. Voyez donc depuis combien le Christ était prédit. Que signifie cette onction donnée à une pierre, surtout chez les patriarches qui adoraient un seul Dieu? Il fit cela en figure, car après l’avoir fait il n’y revint pas d’une manière continue pour y adorer et y offrir des sacrifices. C’était la figure d’un

 

1. Gen. XXVIII, 11.

 

mystère, et non l’ouverture d’un sacrilège. Voyez quelle pierre : «La pierre que les architectes ont repoussée est devenue la ce pierre angulaire 1 » .Et parce que le Christ est la tête de l’homme, cette pierre fut mise à la tête de Jacob. Voyez donc ici un grand mystère. Le Christ est la pierre; « une pierre ce vivante, rejetée par les hommes », nous dit saint Pierre, ce mais choisie de Dieu 2 ». Et la pierre était à la tête, parce que le Christ est la tête de l’homme 3. Cette pierre est ointe, parce que c’est de l’onction que vient le nom de Christ. Et la révélation du Christ nous montre des échelles qui vont de la terre au ciel, ou du ciel à la terre, et des anges qui montent et qui descendent 4. Nous comprendrons mieux cette figure quand nous aurons cité une parole du Seigneur dans l’Evangile. Vous savez que Jacob est le même qu’Israël 5. Or, quand il lutta et eut l’avantage sur l’ange, quand il reçut la bénédiction de celui qu’il avait vaincu, son nom fut changé, il s’appela Israël; ainsi le peuple d’Israël prévalut contre le Christ qu’il fit crucifier, et pourtant dans la personne de ceux qui crurent au Christ, il reçut la bénédiction de celui qu’il avait vaincu. Mais il y en eut beaucoup pour ne pas croire, de là vient que Jacob fut boiteux. Il fut donc béni et boiteux; béni dans ceux qui crurent, car nous savons qu’un grand nombre dans ce peuple embrassèrent la foi, boiteux dans ceux qui demeurèrent incrédules. Et comme le nombre des incrédules fut plus grand que celui des croyants, il est dit que l’ange, pour le rendre boiteux, le frappa sur l’étendue de la cuisse. Que désignait cette étendue de la cuisse, sinon sa postérité nombreuse? Voyez donc ces échelles dans l’Evangile; en voyant Nathanaël, « voilà », dit le Seigneur, « un vrai ce Israélite, sans déguisement 6 ». C’est là ce qui est dit de Jacob : « Et Jacob, qui était sans déguisement, demeurait au logis 7 ». Voilà ce que rappelait le Seigneur, en voyant Nathanaël sans déguisement, et qui appartenait à cette postérité, à cette nation. «Voilà», dit-il, « un véritable Israëlite, sans déguisement ». il l’appela donc Israélite sans déguisement à cause de Jacob. Alors Nathanaël : « D’où me connaissez-vous? » Et le Seigneur: « Je t’ai vu quand tu étais sous

 

1. Ps. CXVII, 22.— 2. I Cor. XI, 3.— 3. I Pierre, II, 4.— 4. Gen. XXVIII, 12 ; Jean, I, 51.— 5. Gen. XXXII, 28.— 6. Jean, 1,47.— 7. Gen. XXV, 27.

 

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le figuier » ; c’est-à-dire , quand tu faisais partie de ce peuple établi sous la loi qui le couvrait comme d’une ombre charnelle, c’est là que je t’ai vu. Qu’est-ce à dire : C’est là que je t’ai vu? Là que je t’ai pris en pitié. Celui-ci se souvenant qu’il avait été vraiment sous un figuier, et s’étonnant que Jésus-Christ le sût, parce qu’il croyait n’avoir été vu de personne, lui fit cette confession : « Vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le Roi ce d’Israël ». Qui parla ainsi? Celui qui venait de s’entendre dire qu’il était un vrai Israélite, et qu’il n’y avait en lui aucun déguisement. Et le Seigneur : «Parce que je t’ai dit : Je t’ai vu sous le figuier, tu as cru, mais ce tu verras de plus grandes choses ». Il parle à Israël, à Jacob, à celui qui avait mis une pierre sous sa tête. « Tu verras de plus grandes choses ». Quelles plus grandes choses? Car cette pierre est déjà posée sous sa tête. « En vérité, je vous le déclare, vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu ce montant et descendant sur le Fils de ce l’homme ». Ah ! que les anges de Dieu montent et qu’ils descendent par ces échelles, et que cela se fasse dans l’Eglise. Les anges de Dieu sont les messagers de la vérité; qu’ils montent et qu’ils considèrent : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était ce en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Qu’ils descendent et qu’ils considèrent ce que le « Verbe s’est fait chair, et qu’il a habité parmi nous 2 ». Qu’ils montent pour élever les forts; qu’ils descendent pour nourrir les faibles. Voyez Paul qui monte: « Que nous ce soyons hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu ». Voyez-le qui descend : «Que nous ce soyons plus calmes, c’est pour vous 3 ». Voyez-le monter encore : « Nous prêchons la ce sagesse de Dieu aux parfaits ». Voyez-le redescendre : « Je vous ai donné du lait et non de la nourriture 4 ». Voilà ce qui se fait dans l’Eglise, les anges de Dieu montent et descendent sur le Fils de l’homme; car le Fils de l’homme est en haut, c’est vers lui comme vers le chef, que s’élèvent les coeurs. Le Fils de l’homme ou son corps est aussi en bas; ses membres sont donc ici-bas, sa tête est en haut; on monte vers la tête, on descend vers les membres. Le Christ est au ciel, et le Christ est sur la terre. S’il n’était que dans le

 

1. Jean, I, 48-51. — 2. Id. 1, 14.— 3. II Cor. V, 13. — 4. I Cor. II, 6 ; III, 2.

 

 

ciel et non sur la terre, d’où viendrait cette voix : «Saul, Saul, pourquoi me persécuter 1 ? » Car, dans le ciel, qui pouvait le molester? Personne assurément, ni les Juifs, ni Saul, ni le diable tentateur; nul dans le ciel ne peut lui nuire; mais telle est la liaison des membres dans le corps humain, que la langue réclame quand le pied est blessé.

21. « Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité : aussi votre Dieu, ô Dieu, vous a-t-il ce marqué de l’onction 2 ». Nous avons parlé du Dieu marqué de l’onction, ou du Christ. On ne pouvait désigner plus formellement son nom de Christ qu’en l’appelant le Dieu oint. De même qu’il est le plus beau parmi les enfants des hommes ; ainsi « il a été marqué d’une huile de joie par-dessus tous ceux qui doivent la partager avec lui». Quels sont ses cohéritiers? Les enfants des hommes; car le Fils de l’homme a voulu participer à leur nature mortelle, afin de les rendre participants de son immortalité.

22. « La myrrhe, l’ambre et le sandal s’exhalent de vos vêtements 3 ». C’est-à-dire, que vos vêtements répandent la bonne odeur. Or, ses vêtements sont les saints, les élus du Christ, toute son Eglise, dont il se revêt comme d’une robe sans tache et sans ride4 : il l’a lavée dans son sang pour en effacer les taches, il l’a étendue sur la croix pour en ôter les rides. De là cette bonne odeur-marquée ici par       le nom de quelques parfums. Ecoutez saint Paul, cet humble apôtre, le bas de la frange qui guérit du flux de sang la femme qui le touchait 5, écoutez-le nous dire : « Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ en  tout lieu, et pour ceux qui se sauvent, et ce pour ceux qui périssent ». Il ne dit pas: Nous sommes la bonne odeur pour ceux qui se sauvent, l’odeur pernicieuse pour ceux qui périssent; mais bien: « Pour ce qui me regarde, nous sommes la bonne odeur, et pour ceux qui se sauvent, et pour ceux qui se perdent ». Qu’un homme trouve son salut dans la bonne odeur, cela n’est ni improbable , ni incroyable : mais comment un homme périrait-il à l’occasion d’une bonne odeur? Il y a là un grand sens, une grande vérité; et quelle que soit la difficulté de le comprendre, il en est ainsi. Or, pour vous montrer que cela est difficile à comprendre,

 

1. Act. X, 4 — 2. Ps. XLIV, 8. — 3. Id. 9. — 4. Eph.V, 27. — 5. Matt. IX, 20. — 6. II Cor, II, 15.

 

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saint Paul ajoute: « Et qui peut comprendre cela 1?» Qui peut comprendre qu’une bonne  odeur fasse mourir un homme? Toutefois, mes frères, j’en dirai un mot. Voilà que Paul prêchait l’Evangile; beaucoup aimaient ce prédicateur, beaucoup lui portaient envie; ceux qui lui portaient envie périssaient à cause de la bonne odeur. Il était donc pour ceux qui périssaient une bonne odeur, et non une odeur pernicieuse; car ce qui augmentait leur envie, c’était la grâce qui éclatait si fort en lui; et l’on ne porte pas envie aux misérables. Il était donc plein de gloire en prêchant la parole de Dieu, et en vivant selon la règle du sceptre de droiture; et il était aimé tous ceux qui en lui aimaient le Christ, qui le suivaient à l’odeur de ses parfums, qui aimaient l’ami de leur Epoux, étant eux-mêmes cette Epouse qui dit dans les Cantiques: « Nous courons après l’odeur de vos parfums 2 ». Mais plus ces envieux le voyaient dans l’éclat de la prédication évangélique et d’une vie sans tache, plus la jalousie les déchirait, et la bonne odeur les suffoquait.

23. « La myrrhe, l’ambre, le sandal s’exhalent de vos vêtements et des palais d’ivoire, où les filles des rois font vos délices et votre gloire ». Par ces maisons d’ivoire entendez de vastes palais, des maisons royales:  c’est là que des filles de rois font les délices du Christ. Veux-tu prendre au figuré ces palais d’ivoire? Ce sont les vastes demeures, ces immenses tabernacles de Dieu, les coeurs des saints, ces rois eux-mêmes qui dominent leur chair, qui s’assujétissent les bruyantes passions humaines, qui affligent leur corps et le réduisent en servitude ; parce que c’est là que les filles des rois font ses délices. Toutes ces âmes qui sont nées de la prédication évangélique des saints, sont filles de rois : elles sont filles de rois aussi ces Eglises, filles des Apôtres. Car le Christ est le Roi des rois; ils sont rois encore, ceux dont il est dit : «Vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël 4 ». Ils ont prêché la vérité, et ont engendré des Eglises, non point à eux, mais au Christ. C’est là le mystère que de figurait cette prescription de la loi : «Si un frère vient à mourir, que son frère prenne son épouse et qu’il suscite des enfants à son frère 5 ». Que le frère donc épouse la veuve,

 

1. II Cor, II, 16.— 2. Cant. I, 3.— 3. Ps. XLIV, 10,— 4. Matt. XIX, 28 — 5. Deut. XXV, 5.

 

et qu’il suscite une lignée, non pour lui, mais pour son frère. Or, le Christ a dit: « Allez dire ce à mes frères1 ». Au livre des Psaumes il dit: « J’annoncerai votre nom à mes frères 2 ». Le Christ est mort, il est ressuscité, il est monté aux cieux, il est corporellement absent: ses frères alors ont pris son épouse, afin de lui susciter une postérité par la prédication de l’Evangile, non par eux-mêmes, mais par l’Evangile, et au nom de leur frère. « C’est au ce nom de Jésus-Christ », dit l’un d’eux, « et par l’Evangile que je vous ai engendrés 3 ». Aussi, en suscitant une postérité à leur frère, ils ne l’ont pas appelée du nom de Pierre et de Paul, mais chrétienne, du nom du Christ. Voyez si tel n’est pas le sens marqué dans ces versets. Car dans « ces maisons d’ivoire », il nous parlait de ces palais dont les dimensions, la beauté, les délices sont vraiment royales, comme sont les coeurs des saints, et il ajoute : « C’est là que les filles des rois feront votre gloire et vos délices » .Elles sont bien ce filles « de rois », ces filles de vos Apôtres ; mais c’est « pour votre gloire as, parce qu’ils ont suscité une postérité à leur frère. Aussi Paul, voyant que ceux qu’il avait engendrés à son frère, prenaient son nom, s’écria: « Paul a-t-il donc été crucifié pour vous 4?» Que dit la loi? Que l’enfant porte le nom du défunt 5. Qu’il croisse pour le défunt, qu’il soit appelé du nom du défunt. Saint Paul observe donc cette prescription légale. C’est à cette prescription qu’il rappelle ceux qui voulaient prendre son nom : «Paul a-t-il donc été ce crucifié pour vous? » Voyez le défunt. « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous? »Quoi donc? En engendrant ces enfants, ne leur avez-vous pas donné votre nom? Point du tout. Car il dit : «Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? Les filles des ce rois ont donc fait vos délices et votre gloire ». Remarquez bien et retenez cette expression: «Votre gloire » .C’est avoir la robe nuptiale, que chercher pour lui l’honneur et la gloire. Dans ces filles de rois, voyez les villes qui ont cru au Christ, et qui ont eu des rois pour fondateurs et dans ces palais d’ivoire, les riches, les superbes, les orgueilleux. « Les filles des rois ont fait vos délices et votre gloire », parce qu’elles ont été moins fières de la gloire de

 

1. Matt. XXVI, 10.— 2. Ps. XXI, 23.— 3. I Cor. IV, 15.— 4. Id. I, 13 —  5. Il y a ici une erreur. Vide Retract. II, c. 12, et lib. Quaest. in Deut.

 

 

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leurs fondateurs que jalouses de votre gloire. Que l’on me montre, à Rome, en l’honneur de Romulus, un temple qui rivalise avec l’église bâtie en l’honneur de saint Pierre. Mais en Pierre qui est-ce que l’on honore, sinon celui qui est mort pour nous? Car nous portons le nom du Christ et non celui de Pierre. Et si nous sommes nés du frère du défunt, nous avons cependant le nom du défunt; nous sommes nés par l’un, mais nés pour l’autre. Voilà Rome, voilà Carthage, voilà tant d’autres villes qui sont filles de rois; elles ont fait les délices et la gloire de leur roi, et dans leur ensemble elles forment en quelque sorte une seule et même reine.

24. Mais quel épithalame, mes frères? Voilà que, dans ces cantiques pleins d’allégresse, l‘Epouse elle-même s’avance. L’Epoux était venu d’abord, sa beauté nous a été décrite, et nos yeux l’ont contemplée : que l’Epouse vienne à son tour. « La reine s’est tenue de bout à votre droite ». Celle qui est à gauche n’est pas la reine. Il y en aura une en effet à la gauche et à qui l’on dira : «Allez au feu éternel ». Mais à celle de droite, on dira : «Venez , bénis de mon Père , et recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 2 » . « La reine s’est tenue à votre droite: son vêtement était d’or, nuancé ce de diverses broderies ». Quel est le vêtement de cette reine? Il est précieux, il est nuancé, ce qui figure la doctrine du Christ prêchée dans tous les divers idiomes. Autre est l’idiome africain, autre le syrien, autre le grec, autre l’hébreu, autre tel ou tel : et tous ces idiomes forment à la reine les nuances de son vêtement. De même que ces nuances dans leur variété ne forment qu’une seule et même robe, de même toutes les langues ne prêchent qu’une même foi. Que la robe ait ses nuances, mais aucune déchirure. Nous voyons donc dans les nuances la diversité des langues, et dans le vêtement l’unité; mais dans ces nuances que désigne l’or? la sagesse elle-même. Quelle que soit la diversité des langues, on ne prêche que l’or. La variété n’est point dans l’or, mais sur l’or. Car c’est la même sagesse, la même doctrine, la même règle de vie, qu’on prêche en toutes langues. La variété est donc dans le langage, mais l’or dans les pensées.

25. Le Prophète s’adresse donc à cette reine;

 

1. Ps. XLIV, 10. — 2. Matt. XXV, 34, 41.

 

 

il chante avec joie son épithalame; il chante chacun de nous, si toutefois nous savons où nous sommes, et si nous nous efforçons d’appartenir à ce corps, et de demeurer unis par la foi et l’espérance aux membres du Christ, C’est donc à nous qu’il s’adresse. « Ecoutez, ô ma fille, et voyez ». Le Prophète lui parle comme un de ses aïeux, parce que toute âme chrétienne est fille de rois; que ce soit un prophète qui parle ou un apôtre, c’est toujours comme à sa fille ; c’est ainsi que nous appelons les Prophètes nos pères, les Apôtres nos pères; si nous voyons en eux des pères, assurément ils voient en nous des fils : et c’est une seule voix paternelle qui s’adresse à une fille unique: « Ecoute et vois, ô ma ce fille ». D’abord écoute, et vois ensuite. On est venu jusqu’à nous avec l’Evangile, on nous a prêché ce que nous ne voyons pas encore, et en l’écoutant nous avons cru, et en croyant nous verrons, comme le dit le même Epoux par la bouche du Prophète : « Le peuple que je ne connaissais pas m’a servi, il m’a obéi dès qu’il m’a entendu 1 ». Qu’est-ce à dire: « Dès qu’il m’a entendu? » c’est-à-dire, sans m’avoir vu. Les Juifs l’ont vu et l’ont crucifié; les Gentils ne l’ont point vu et ont cru en lui. Que la reine vienne donc du pays des Gentils, qu’elle vienne avec son vêtement d’or nuancé de broderies; qu’elle vienne du pays des Gentils, avec son cortège de toutes les langues, dans l’unité de la sagesse, et qu’on lui dise : «Ecoute ma fille, et vois ». Tu ne verras que si tu écoutes. Ecoute afin de purifier ton coeur par la foi, comme le dit l’Apôtre dans les Actes : «C’est par la foi qu’il a purifié leurs coeurs 2 ». Nous écoutons donc ce que nous devons croire avant de le voir, afin de purifier ainsi notre cœur et de mériter la vision. Ecoute alors, afin de croire, et purifie ton coeur par la foi. Et que verrai-je quand mon coeur sera pur? « Bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 3. Ecoute, ô ma fille, et vois; incline ton oreille ». C’est peu d’écouter, écoute humblement: « Incline ton oreille. Oublie ton peuple et la maison de ton père 4 ». Il y avait un certain peuple, une certaine maison de ton père, c’est là, c’est dans ce peuple que tu es née, à Babylone, dans cette ville qui a le diable pour roi. De quelque point de la terre que soient venues les nations, elles étaient sous

 

1. Ps. XVII, 45.— 2.  Act. XV, 9.— 3. Matt. V, 8.— 4. Ps. XLIV, 11.

 

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la domination du diable; mais elles ont renoncé leur père. « Oublie ton peuple et la maison de ton père ». Il t’a engendrée dans la souillure, et a fait de toi une pécheresse : Celui-là te rend à la beauté, qui justifie l’impie. « Oublie ton peuple et la maison de ton père ».

16. « Car le roi s’est épris de ta beauté 1 ». quelle beauté, sinon de celle qu’il a faite? Il s’est épris de la beauté ». De qui est cette beauté? Est-ce d’une pécheresse, d’une injuste, d’une impie , telle qu’était cette chez le démon son père, et au milieu de son peuple? Non, mais de celle dont il est dit :  « Quelle est celle-ci qui s’élève éclatante de blancheur 2? » Auparavant donc elle n’était point blanche, mais depuis sa blancheur est éblouissante : «Car vos péchés fussent-ils rouges comme le vermillon, je vous rendrai blancs comme la neige 3 ». « Le Roi s’est donc épris de votre beauté. Quel est ce Toi ? « Celui qui est le Seigneur votre Dieu ». Vois si tu ne dois pas abandonner celui qui t ton père, ce peuple qui était le tien, venir à ce roi qui est ton Dieu : il est Dieu et ton Roi; et ton Roi sera lui-même Epoux. C’est donc ton Roi, ton Dieu, qui de-t ton Epoux, lui qui t’enrichit d’une dot, qui t’embellit, lui qui te rachète, lui qui guérit, lui qui te donne tout ce qui peut plaire en toi.

27. «Et les filles de Tyr viendront l’adorer et lui offrir des présents 4 ». C’est ton Roi, ton Dieu, que « viendront adorer les filles de Tyr chargées de présents ». Or, les filles de Tyr sont les filles de la gentilité : la partie est prise pour le tout. Tyr était voisine de cette contrée où se chantait cette prophétie; elle désignait les nations qui devaient croire Christ. De là vint cette chananéenne qui fut tout d’abord appelée chienne, Car pour vous montrer qu’elle appartenait bien à ce pays ,voici ce que dit l’Evangile : «Jésus se retira sur les terres de Tyr et de Sidon, et voici qu’une femme chananéenne sortant de ces contrées s’écriait », et le reste qui est marqué en cet endroit. Or, celle qui n’était qu’une chienne en demeurant parmi son peuple et chez son père, crie et vient à ce Roi; puis, embellie par sa foi en lui, qu’a-t-elle mérité d’entendre? « O femme, votre foi est grande 5. « Le roi s’est épris de votre beauté; et les

 

1. Ps. XLIV, 12.—  2. Cant. VIII, 5.— 3. Isa. I, 18.—  4.Ps. XLIV, 13. —  Matt XV, 21-28.

 

filles de Tyr viendront l’adorer avec des présents ». Quels présents? C’est ainsi que le Roi veut qu’on vienne à lui, afin de remplir ses trésors : c’est lui qui donne de quoi les remplir et qui veut que vous les remplissiez vous-mêmes. Qu’elles viennent, dit-il, et qu’elles l’adorent avec des présents. Qu’est-ce à dire avec des présents? « Ne vous amassez ce point des trésors sur la terre, où les vers et ce la rouille peuvent les dévorer, et où les voce leurs fouillent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où il n’y a ni ce vers ni rouille pour dévorer, ni voleurs ce pour fouiller et dérober. Car là où est votre ce trésor, là est aussi votre cœur 1». Venez donc avec des présents: « Répandez les aumônes, ce et tout deviendra pur pour vous 2 ». Venez avec des présents à celui qui dit : «Je veux ce la miséricorde plutôt que le sacrifice 3 ». Dans ce temple qui était jadis la figure du temple à venir, on venait avec des taureaux, des béliers, des boucs, avec divers animaux propres au sacrifice, afin que ce sang répandu fût l’annonce d’un sacrifice bien supérieur à ceux qui avaient lieu. Maintenant ce sang précieux prédit par tous ces rites est enfin arrivé; le Roi lui-même est venu, et il exige des présents. Quels présents? Des aumônes. Car il viendra juger les hommes, et tenir compte à quelques-uns de leurs présents. « Venez », leur dira-t-il, « bénis de mon Père, et recevez le royaume qui vous a été préparé dès ce l’origine du monde ». Pourquoi? « J’ai eu ce faim et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’ai été nu, et vous m’avez revêtu; étranger, et vous m’avez recueilli; infirme et en prison, et vous m’avez visité ». Tels sont les présents avec lesquels les filles de Tyr viennent adorer le Roi; et comme elles diront: « Quand vous avons-nous vu?» lui qui est dans le ciel et sur la terre, par ceux qui montent, comme par ceux qui descendent , leur répondra ce Quand vous l’avez fait au moindre de mes ce frères, c’est à moi que vous l’avez fait 4 ».

28. « Les filles de Tyr l’adoreront avec des ce présents ». Et pour nous préciser plus clairement quelles sont ces filles de Tyr, et avec quels présents elles viendront l’adorer, le Prophète ajoute : «Les grands de la terre invoqueront vos regards 5 ». Ces filles de Tyr

 

1. Matt. VI, 19-21. — 2. Luc, XI, 41. — 3. Osée, VI, 6 ; Matt. IX, 13. — 4. Matt. XXV, 34-40. — 5. Ps. XLIV, 13.

 

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qui viendront l’adorer avec des présents sont donc les riches d’entre le peuple, à qui l’ami de l’Epoux s’adresse ainsi : «Ordonnez aux riches de la terre de n’être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance dans les richesses incertaines; mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie; de s’enrichir par de bonnes oeuvres ; de donner facilement, de faire part de leurs richesses». L’adorer avec des présents ; car ce n’est point là perdre, mais se faire un trésor que l’on peut toujours retrouver. « Qu’ils s’amassent un trésor qui soit un fondement solide pour l’avenir, afin d’embrasser la véritable vie 1 ». Adorer avec des présents, c’est donc implorer vos regards. Ils viennent en foule dans l’Eglise pour y faire leurs aumônes , de peur qu’ils ne soient dehors, c’est-à-dire de peur que, placés en dehors de l’Eglise, ils ne fassent leurs aumônes dans l’Eglise. Car le visage de cette Epouse, de cette reine, leur sera favorable dans leurs bonnes oeuvres. C’est pourquoi ceux qui vendaient leurs terres, venaient avec des présents implorer les faveurs de cette reine, et déposaient aux pieds des Apôtres l’argent qu’ils portaient 2. La charité était alors fervente dans l’Eglise, et l’Eglise était la face de cette reine; la face de cette reine était la soumission des filles de Tyr, ou des riches qui adoraient avec des présents: « Les riches d’entre le peuple imploreront votre faveur ». Ceux qui implorent la faveur, et celle dont on implore la faveur, ne forment tous qu’une seule épouse, tous une seule reine, la mère et les fils ne font qu’un même tout appartenant à Jésus-Christ, appartenant au chef.

29.Mais parce que ces aumônes et ces bonnes oeuvres se font quelquefois en vue d’une gloire humaine, le Seigneur lui-même nous donne cet avertissement: « Gardez-vous de faire vos bonnes oeuvres sous les yeux des hommes, afin d’en être vus 3 » ; mais il nous marque- en même temps la publicité qu’on doit donner à ces oeuvres, à cause du visage de l’Epouse: « Que vos œuvres », dit-il, « brillent devant les hommes, afin qu’ils voient vos  bonnes actions et qu’ils en glorifient votre Père qui est dans les cieux 4 » ; non pas que dans ces bonnes oeuvres faites en public vous dussiez chercher votre propre gloire, mais bien la gloire de Dieu. Eh! qui sait, me

 

1. I Tim. VI, 17-19.— 2. Act. IV, 34.—  3.Matt. VI, 1.— 4. Id. V, 16.

 

dira-t-on, si c’est ma gloire ou la gloire de Dieu que je cherche ? Quand je donne au pauvre, on me voit, mais qui voit mon intention? Qu’il te suffise du témoin qui te voit, car ce témoin est celui qui t’en donnera la récompense. Celui qui voit dans le secret aime aussi dans le secret : il aime dans le secret, qu’il soit aussi aimé au dedans, celui qui donne aussi la beauté intérieure. Ne cherche pas un vain plaisir dans les regards extérieurs, non plus qu’à être vu, à être loué, mais vois ce qui suit : «Toute la gloire de cette fille du roi vient de son cœur 1 ». Non-seulement elle a au dehors un vêtement d’or nuancé de broderies, mais celui qui s’est épris de sa beauté connaît sa beauté intérieure. Quelle est donc cette beauté intérieure? Celle de la conscience. C’est là que voit Jésus-Christ, là que nous aime Jésus-Christ, là que nous parle Jésus-Christ, là que Jésus-Christ châtie, là que Jésus-Christ nous couronne. Que votre aumône soit donc secrète, parce que : «Toute ce la gloire de cette fille du roi vient de ce son coeur: elle est parée de franges d’or et ce couverte de broderies 2 ». Sa beauté est intérieure : « ces franges d’or désignent la variété des langues, la beauté de la doctrine. Mais à quoi bon tout cela sans la beauté intérieure?

30. « A sa suite les vierges seront présentées au roi ». Voilà ce qui est véritablement accompli. L’Eglise a pris de l’accroissement, l’Eglise s’est répandue parmi les nations Quel vif désir maintenant, pour ces vierges, de plaire à ce roi? Qui les presse en cela? L’Eglise qui leur en a donné l’exemple. « A sa suite, les vierges seront présentées au roi: les compagnes de l’Epouse, ô roi, vous seront présentées ». Celles qui seront présentées ne sont pas étrangères à l’Epouse, ce sont pour elle des proches, et qui lui appartiennent. Et comme le Prophète avait dit « au roi », il lui adresse maintenant la parole en disant : «A vous : ses proches vous seront  présentées ».

31. « Elles seront présentées dans la joie et ce dans l’allégresse, elles seront amenées au temple du roi. ». Ce temple du roi, c’est l’Eglise même, et l’Eglise même entre dans le temple du roi. De quoi ce temple est-il construit? des hommes qui entrent dans ce temple. Quelles en sont les pierres vivantes, sinon les fidèles de Dieu ? On les amènera dans le

 

1. Ps. XLIV, 15. — 2. Ibid. — 3. Ibid. — 4. Id. 16.

 

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temple du roi. Il y a d'autres vierges qui sont hors du temple du roi, les vierges hérétiques : elles sont vierges à la vérité, mais de quoi leur servira cette virginité, si elles ne sont amenées dans le temple du roi ? Le temple du roi est dans l'unité: le temple du roi n'est ni ruineux, ni ouvert par des fentes, ni démembré. Ses pierres vivantes sont reliées par la charité. « Elles seront amenées dans le temple du roi » .

32. « A la place de vos pères il vous est né des enfants 1 ». Rien de plus clair. Voyez maintenant ce temple du roi, puisque c'est de lui que parle notre psaume, à cause de l’unité répandue par toute la terre, et que c'est là que doivent être présentées, sous peine de ne pas plaire au roi, celles qui ont voulu être vierges. « A la place de vos pères il vous est né des fils » .Ce sont les Apôtres qui vous ont engendrés; ils ont été envoyés, ils ont prêché, ils sont des pères. Mais ont-ils pu demeurer toujours avec nous d'une manière corporelle? Bien que l'un d'eux ait dit: « J'ai un vif désir d'être dégagé des liens du corps pour être avec Jésus-Christ, ce qui est sans comparaison le meilleur; mais il est plus ,avantageux pour vous que je reste en cette vie 2 » ; nonobstant cette parole, combien de temps a-t-il pu demeurer ici-bas ? Jusqu'aujourd'hui ? Jusqu'à la fin des siècles ? Leur absence a-t-elle donc mis l'Eglise dans le délaissement ? Point du tout : « A la place de vos pères il vous est né des fils ». Les Apôtres sont les pères, mais après les Apôtres il vous est né des fils que l'on a établis évêques. Car ces évêques, répandus aujourd'hui dans le monde entier, d'où sont-ils nés? L’Eglise les appelle ses pères, et c'est elle-même qui les a engendrés, elle-même qui les a établis sur les sièges de ses pères. Ainsi donc, ô sainte Eglise, ne va pas te croire abandonnée parce que tu ne vois plus Pierre, que tu ne vois plus Paul, que tu ne vois plus ceux qui t'ont fait naître; tu as trouvé d'autres pères dans ta propre lignée. « A la place de vos pères il vous est né des fils; vous les  établirez princes sur toute la terre » .Vois ce temple du Roi, comme il s'étend au loin, afin que les vierges qui n'ont pas été amenées à ce temple sachent bien qu'elles n'ont aucune part a espérer dans ces saintes épousailles. « A la place de vos pères il vous est né des fils ;

 

1. Ps., XLIV, 17 . — 2. Philipp. I, 23, 24.

 

vous les établirez princes sur toute la terre » . Telle est l'Eglise catholique: ses fils sont princes sur toute la terre, ses fils sont établis à la place de leurs pères. Que nos frères séparés le reconnaissent et qu'ils reviennent à l'unité, qu'ils se laissent amener dans, le temple du roi. Dieu a établi son temple en tous lieux, en tous lieux encore il a consolidé les bases des Apôtres et des Prophètes. L'Eglise a enfanté des fils qu'elle a établis princes sur toute la terre, à la place de leurs pères.

33. « Ils se souviendront de votre nom dans la suite des âges. C'est pour cela que les peuples vous confesseront 1 ». De quoi sert-il de confesser Dieu hors de son temple? A quoi bon prier, si l'on ne prie sur la montagne? « J'ai crié vers le Seigneur » , dit le Prophète, « et il m'a exaucé du haut de sa montagne sainte 2 ». De quelle montagne ? De celle dont il est dit: « La ville placée sur la montagne ne saurait être cachée 3 ». De quelle montagne ? De celle que vit Daniel, comme une petite pierre qui grandissait démesurément, qui renversait les royaumes du monde et qui s'étendait sur toute la terre 4. C'est là que doit adorer celui qui veut recevoir, que doit demander celui qui veut être exaucé, que doit confesser ses fautes celui qui en désiré le pardon. « C'est pour cela que les peuples vous confesseront dans le cours des siècles et à  jamais ». Car dans la vie éternelle, si, comme il est vrai, il n'y a plus de gémissement à cause du péché, il y aura néanmoins confession éternelle du bonheur dont on jouira, et elle se fera par les chants de l'allégresse dans cette patrie meilleure et sans fin. C'est en effet de cette cité qu'il est écrit dans un autre psaume : « Cité de Dieu, on a dit de toi des merveilles 5 » . Cette épouse du Christ, cette fille du roi, épouse du roi, dont les princes doivent bénir le nom d'âge en âge, c'est-à-dire jusqu'à ce que finisse le monde qui se perpétue par tant de générations, eux qui ont pour elle une si vive charité, afin que, délivrée de ce mode, elle règne avec Dieu, les peuples doivent la confesser éternellement. Une charité parfaite mettra dans tous les coeurs l'éclat et la splendeur de la lumière, afin qu'elle se connaisse pleinement dans son universalité, elle qui est maintenant inconnue et cachée à elle-même dans beaucoup de ses membres. De là vient que

 

1. Ps.  XLIV, 18. — 2. Id. III, 5. — 3. Matt. V, 14. — 4. Dan. II, 35. — 5. Ps. LXXXVI, 3.

 

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l’Apôtre nous avertit de ne rien juger avant le temps, jusqu’à ce que Dieu vienne, qu’il éclaire la profondeur des ténèbres, qu’il manifeste les pensées des coeurs, et alors chacun recevra sa gloire de Dieu même 1. Cette cité sainte se rendra en quelque sorte témoignage à elle-même, quand ces peuples qui la composent la béniront éternellement; ainsi elle ne sera plus cachée à elle-même et en aucune de ses parties, puisque nul de ses membres n’aura rien de caché.

 

 

1. I Cor. IV, 5

 

 

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