PSAUME XLIX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME XLIX

SERMON AU PEUPLE.

LE JUGEMENT DE DIEU.

 

 

Le Dieu qui appelle à la foi la terre entière et non l’Afrique seulement, est le Dieu des dieux, c’est-à-dire des anges et des saints, qui sont les cohéritiers de Jésus-Christ, qui doivent entrer en participation de sa gloire, aussi bien que le Dieu des démons, qui à leur tour sont les dieux des nations. Il a parlé et fait éclater sa gloire à Jérusalem d’abord, puis dans les nations par le moyen des Apôtres. Mais pendant sa vie et à la croix, il était caché et parlait miséricorde; à sa résurrection il parut un Dieu même à Thomas ; tel il viendra au grand jour parler justice. Le feu qui le précède n’est qu’un châtiment vulgaire, le plus terrible c’est la privation de Dieu. Alors se fera la séparation ; les uns, figurés par les cinq vierges sages, les cinq frères du mauvais riche, les cent cinquante-trois poissons, monteront en haut pour juger avec Dieu. Ils ont fait miséricorde et ont offert le sacrifice de louanges, non avec des animaux, mais avec la sainteté du coeur et des oeuvres. Ce sacrifice, le pécheur ne peut l’offrir. Crime du scandale, de la détraction. Glorifions-nous, mais en Dieu.

 

 

1. C’est à chacun de nous, mes frères, de voir en lui-même l’efficacité de la parole de Dieu pour amender notre vie, nous faire espérer ses récompenses et craindre ses châtiments; c’est à nous, dans ce péril extrême, de mettre sous nos yeux notre conscience, sans déguisement comme sans flatterie; car, vous le voyez, le Seigneur notre Dieu ne flatte personne. S’il nous console en nous promettant des biens, en soutenant nos espérances, il

 

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n’épargne aucunement ceux qui mènent une vie coupable et n’accueillent sa parole qu’avec mépris. Que chacun s’interroge donc, alors qu’il en est temps, qu’il voie où il en est, et’ qu’il persévère dans le bien ou se détourne du mal. Car ce n’est point un homme, ni même un ange, mais bien « le Dieu des dieux, le Seigneur qui nous parle », comme il est dit dans notre psaume. Mais en parlant qu’a-t-il fait? « Il a appelé la terre depuis l’Orient jusqu’à l’Occident 1». Celui qui a appelé la terre depuis l’Orient jusqu’au couchant, c’est Jésus-Christ Notre-Seigneur et Sauveur, le Verbe qui s’est tait chair pour habiter parmi nous 2. Notre-Seigneur Jésus-Christ est donc le Dieu des dieux, parce que tout a été fait par lui, et que rien ne l’a été sans lui. Le Verbe de Dieu, s’il est Dieu, est assurément le Dieu des dieux; or, 1’Evangile nous répond qu’il est Dieu : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 3 ». Et. si tout a été fait par lui, comme le dit ensuite l’évangéliste, il faut que les dieux qui ont été faits l’aient été par lui. Car il n’y a qu’un Dieu qui n’a pas été fait, et celui-là est vraiment le seul Dieu. Or, ce seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, est un Dieu unique.

2. Quels sont donc, et où sont ces dieux, qui ont pour Dieu le Dieu véritable? Un autre psaume a dit : « Dieu s’est assis dans la synagogue des dieux, il est au milieu des dieux pour les juger 4». Nous ne savons encore s’il n’y aurait pas dans le ciel quelques autres dieux, dans l’assemblée ou dans la synagogue desquels Dieu siégerait pour les juger. Voyez dans le même psaume à qui Dieu adresse ces paroles : « J’ai dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous les enfants du Très-Haut, et néanmoins vous mourrez  comme des hommes, vous tomberez comme un des princes 5 ». Il est évident par là que ceux qu’il appelle dieux sont des hommes déifiés par sa grâce, et non point nés de sa substance. Celui-là seul peut justifier qui a la justice par lui-même et non par un autre. De même que celui-là peut déifier, qui est Dieu par lui-même et non par un autre; or, celui qui justifie est aussi celui qui déifie, parce qu’en nous justifiant, il fait de nous des enfants de Dieu. « Il leur a donné le pouvoir de

 

1. Ps. XLIX, 1.—2. Jean, I, 14.— 3. Id. I. — 4. Ps. LXXXI, 1. — 5. Id. 6.

 

 

« devenir fils de Dieu 1». Devenir fils de Dieu, c’est devenir des dieux; et toutefois nous ne sommes tels que par la grâce de l’adoption, et non par la nature ou la naissance. Il n’est qu’un seul Fils de Dieu, Dieu unique avec son Père, c’est Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, le Verbe qui était au commencement, Verbe en Dieu et Verbe Dieu. Ceux qui deviennent des dieux, le deviennent par la grâce de Dieu; ils ne naissent point de sa substance, de manière à être ce qu’il est lui-même; il leur fait la faveur d’arriver jusqu’à lui, et d’être ainsi les cohéritiers de Jésus-Christ. Tel est en effet la charité de cet héritier, qu’il a voulu des cohéritiers. Quel homme dans son avarice voudrait que d’autres entrassent en partage avec lui ? S’il s’en trouvait pour en vouloir et partager avec eux l’héritage, sa part serait bien moindre que s’il l’eût possédé tout entier; mais l’héritage que nous partageons avec le Christ, ne diminue point par le nombre des possesseurs ; quel que soit le nombre des cohéritiers, la part n’en est point rétrécie ; mais elle est aussi large pour un grand nombre que pour un petit nombre; celle de chacun vaut toutes les autres. «Voyez », nous dit un Apôtre, « quel amour le Père a eu pour nous, appelés enfants de Dieu et qui le sommes en effet 2 ». Et ailleurs : «Mes  bien-aimés, nous sommes enfants de Dieu; « et ce que nous serons un jour ne paraît pas encore ». Nous le sommes donc en espérance, et pas encore en réalité. « Car nous savons », dit le même Apôtre, « que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est 3. » Un seul est semblable à lui par la naissance, nous le serons par la vue. Car nous ne serons pas semblables à lui de la même manière que le Fils, qui est tout ce qu’est celui qui l’a engendré; nous serons semblables sans être égaux, tandis que le Fils est d’abord égal, et par là même semblable. Nous avons vu ceux qui sont devenus des dieux par la justification, et qui sont appelés fils de Dieu; mais ces autres dieux qui ne sont point des dieux, pour qui le Dieu des dieux est terrible, quels sont-ils? Il est dit dans un psaume que « Dieu est terrible par-dessus tous les dieux ». Et comme si l’on demandait: Quels sont ces autres dieux? il ajoute : « Les dieux des nations sont tous des démons 4 ». Dieu donc est terrible

 

1. Jean, I, 12. — 2. I Jean, III, 1. — 3. Id. 2. — 4. Ps. XCV, 4,5

 

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pour les dieux des nations, pour les démons; aimable pour les dieux qu’il a faits, pour ses enfants. De là vient que nous voyons la majesté de Dieu proclamée par les uns et par les autres, et les démons ont confessé le Christ, et les fidèles ont aussi confessé le Christ. « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant 1», s’écria saint Pierre. « Nous savons qui vous êtes, le Fils de Dieu 2 », lui dirent les démons. Je trouve donc la même confession, sans trouver la même charité; ou plutôt la charité est d’une part, de l’autre, la crainte. Ils sont donc enfants de Dieu ceux qui le trouvent aimable; ceux qui le trouvent terrible, ne sont point ses enfants; il a fait dieux ceux qui le trouvent aimable, et il a convaincu de n’être pas dieux ceux qui le trouvent terrible. Les uns deviennent des dieux, les autres en ont l’apparence; la vérité donne aux uns la divinité, l’erreur l’attribue aux autres.

3. Donc « le Dieu des dieux a parlé »; et parlé en différentes manières. C’est lui qui a parlé au moyen des anges, qui a parlé dans les Prophètes 3, qui a parlé de sa propre bouche, qui a parlé dans ses Apôtres, qui parle dans ses fidèles, qui se sert de notre bassesse pour vous dire ce que nous disons de vrai. Voyez donc ce qu’a fait au moyen de ce langage si répété, si diversifié, qui nous vient par tant d’organes, par tant d’instruments, ce Dieu qui les touche, qui les accorde, qui les inspire. « Car il a parlé et il a appelé la terre». Quelle terre? l’Afrique peut-être? Car on entend dire que l’Eglise du Christ, c’est le parti de Donat. Dieu n’a pas seulement appelé l’Afrique, mais il n’a pas séparé l’Afrique du reste du monde. Car celui qui « a appelé la terre de l’Orient au couchant », qui n’a laissé aucune partie du monde sans l’appeler, a trouvé l’Afrique dans les peuples qu’il daignait appeler à lui. Que l’Afrique se réjouisse d’être appelée, sans se glorifier d’être séparée. Nous le disons avec raison, le Dieu des dieux a fait entendre sa voix en Afrique, mais sans l’y borner; car « il a appelé la terre de l’Orient à l’Occident». Il ne reste aux hérétiques ni ténèbres pour cacher leurs embûches, ni ombres pour voi1er leur dogme erroné; car, « nul ne peut se dérober au feu de ce soleil 4 ». Celui qui a appelé la terre, a appelé toute la terre; celui

 

1. Matt. XVI, 16.— 2. Marc, I, 24.— 3. Héb. I, 1. —  4. Ps. XVIII, 7.

 

 

qui a appelé la terre, l’a appelée telle qu’il l’a créée. Pourquoi m’apporter de faux christs et de faux prophètes? Que me veulent ces hommes qui cherchent à m’enlacer dans leurs discours captieux, en disant : « Le Christ « est ici, ou il est là 1?» Je ne comprends rien quand on me montre des parties; le Dieu des dieux me montre l’univers entier; lui qui « a appelé la terre de l’Orient jusqu’à l’Occident », l’a rachetée sans exception; il a condamné ceux qui divisent par la calomnie.

4. Mais après avoir vu que c’est la terre qui est appelée depuis l’Orient jusqu’à l’Occident; depuis quel temps celui qui l’a appelée a-t-il commencé à l’appeler? Ecoutez cette parole: « C’est de Sion que lui vient l’éclat de sa beauté 2 » Ce passage du psaume est d’accord avec l’Evangile, qui dit : « Allez dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem ». Remarquez : « Dans toutes les nations; il a appelé la terre depuis l’Orient  jusqu’à l’Occident ». Ecoutez encore: « En commençant par Jérusalem; c’est de Sion que lui vient l’éclat de sa beauté ». Donc, « il a appelé la terre depuis l’Orient jusqu’à l’Occident », est analogue à ces paroles du Seigneur : « Il fallait que le Christ souffrît, qu’il ressuscitât d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son nom la pénitence et la rémission des péchés fussent prêchées parmi les peuples 3 ». Car tous les peuples sont disséminés de l’Orient à l’Occident. Quant à cette parole: « C’est de Sion que lui vient l’éclat de la beauté », ou que l’Evangile a commencé à jeter son éclat, puisque c’est là que l’on a d’abord annoncé celui qui est le plus beau parmi les enfants des hommes 4, elle est analogue à ces mots du Seigneur : « En commençant par Jérusalem ». Les nouvelles Ecritures s’accordent avec les Ecritures anciennes, comme les anciennes avec les nouvelles; les deux séraphins se disent mutuellement : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées 5 ». Les deux Testaments sont d’accord, et tous deux n’ont qu’une même voix; écoutons la voix de ces deux Testaments, si unis entre eux, et rejetons les calomnies des déshérités. Voilà donc ce qu’a fait le Dieu des dieux : « Il a appelé la terre de l’Orient à l’Occident », et sa beauté lui est venue de Sion. C’est là qu’étaient les

 

1. Matt. XXIV, 23. — 2. Ps. XLIX, 2. — 3. Luc, XXIV, 46, 47. — 4. Ps. XLIV, 3. — 5. Isa. VI, 3.

 

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disciples qui reçurent l’Esprit-Saint, quand il descendit du ciel, au cinquantième jour après la résurrection du Christ 1. De là nous vient I’Evangile, de là cette prédication, qui remplit l’univers entier, et cela par la grâce de la foi.

5. Car le Seigneur étant venu sur la terre, est venu caché, parce qu’il venait pour souffrir : ayant la force en lui-même, il a paru néanmoins dans l’infirmité de la chair. Il devait être vu, mais sans être compris, et méprisé afin d’être mis à mort. L’éclat de sa gloire était dans sa divinité; mais elle se dérobait sous le voile de la chair. Car si les Juifs l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 2. Il a donc vécu caché au milieu des Juifs, au milieu de ses ennemis, opérant des miracles, souffrant des injures, jusqu’à ce qu’il fût suspendu à la croix, et que les Juifs l’y voyant suspendu lui prodiguassent outrage sur outrage, branlant la tête devant la croix et s’écriant : « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix ». Donc, le Dieu des dieux était caché, et lorsqu’il parlait, il nous faisait entendre la voix de la miséricorde plutôt que celle de la majesté. Comment pouvait-il dire autrement qu’en notre nom : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 4? » Quand le Père aurait-il quitté le Fils, ou le Fils quitté le Père? Le Père et le Fils ne sont-ils pas un seul Dieu? Cette parole : « Mon Père et moi sommes un », n’est-elle donc pas d’une vérité absolue? D’où vient alors : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » si ce n’est le cri du pécheur dans l’infirmité de la chair? Lui qui a pris la ressemblance de la chair de péché 6, pourquoi ne prendrait-il pas une voix qui ressemblât à la voix du pécheur? Le Dieu des dieux était donc caché, lorsqu’il vivait parmi les hommes, lorsqu’il avait faim et soif, lorsque la fatigue le faisait asseoir, lorsqu’il dormait pour soulager sa lassitude, lorsqu’il était saisi, flagellé, amené devant le juge, et qu’il réprimait son orgueil en lui disant : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne te venait d’en haut 7 »; et lorsqu’il a été conduit à la mort, sans ouvrir sa bouche, non plus que l’agneau devant celui qui le tond 8, et lorsqu’il a été cloué à la croix, puis

 

1. Act. II, 4.— 2. I Cor. II, 8.— 3. Matt. XXVII, 39.— 4. Ps. XXI, 2 ; Matt. XXVII, 46.— 5. Jean, X, 30. Rom. VIII, 8.— 6. Jean, XIV, 11. — 7. Isa. LIII, 7.

 

enseveli, le Dieu des dieux a toujours été caché. Mais qu’arriva-t-il après sa résurrection? Les disciples furent d’abord dans la stupeur, et refusèrent d’y croire jusqu’à ce qu’ils l’eussent touché de leurs propres mains 1. C’était la chair qui était ressuscitée, parce que la chair seule avait pu mourir; mais la divinité, qui ne peut mourir, était voilée par cette même chair ressuscitée. On pouvait voir la forme du corps, toucher les membres, palper les blessures; mais le Verbe par qui tout a été fait, qui pourra le voir? le toucher? le palper? Et pourtant, « ce Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous 2». Et Thomas, qui touchait la chair, comprenait Dieu autant que possible. Car, après avoir touché les plaies, il s’écria : « Mon Seigneur et mon Dieu 3 ». Or, le Seigneur leur montrait cette forme, cette chair qu’ils avaient vue clouée à la croix et déposée dans le sépulcre. Il en agit ainsi avec eux pendant quarante jours. Il ne se montra point aux Juifs impies; il se montra seulement à ceux qui avaient cru en lui avant qu’il fût crucifié, afin de fortifier par sa résurrection ceux que sa croix avait ébranlés. Le quarantième jour, il décrivit son Eglise ou la terre qu’il appelle depuis l’Orient jusqu’à l’Occident, afin de ne laisser point d’excuse à ceux qui veulent périr dans le schisme, et il monta au ciel en disant : « Vous serez mes témoins à Jérusalem », d’où a jailli l’éclat de sa gloire, et dans toute la Judée, et dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre ». A ces mots, une nuée le reçut, et les disciples regardaient celui qu’ils avaient connu, mais qu’ils n’avaient connu que dans l’humilité et non dans la gloire. Comme il se séparait d’eux pour aller au ciel, des anges leur dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi demeurer là? Ce Jésus que vous voyez monter au ciel, en descendra de la même manière que vous l’avez vu s’y élever 4 ». Il monta donc, et les disciples retournèrent à Jérusalem pour y demeurer, selon l’ordre qu’il leur en avait donné, jusqu’à ce qu’ils fussent remplis de l’Esprit-Saint. Mais qu’avait-il dit à Thomas qui le touchait? « Tu as cru, parce que tu as vu; bienheureux ceux qui ne voient point et qui croient 5 ». C’est de nous que parlait le Sauveur. Cette terre appelée de l’Orient à l’Occident ne voit pas, et pourtant elle croit.

 

1. Luc XXIV, 37. — 2. I Jean, I, 14. — 3. Id. XX, 28. — 4. Act. I, 3-12. — 5. Jean, XX, 29.

 

 

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Donc le Dieu des dieux était caché, et pour ceux parmi lesquels il vivait, et pour ceux qui l’ont crucifié, e-t pour ceux dont les yeux le virent ressusciter, et pour nous qui croyons qu’il est assis dans les cieux, et qui ne l’avons point vu conversant sur la terre. Mais quand nous le verrions, verrions-nous autre chose que les Juifs qui l’ont crucifié? Il est mieux pour nous de ne pas voir le Christ et de le croire Dieu, que pour eux de l’avoir vu et de l’avoir cru simplement un homme. Ils crurent à l’erreur et le firent mourir; nous croyons à la vérité, et de là nous vient la vie.

6. Quoi! mes frères, ce Dieu des dieux, alors caché, main-tenant caché, sera-t-il donc toujours caché? Assurément non : écoutez ce qui suit : « Dieu viendra ostensiblement 1 ». Il est venu caché, il viendra au grand jour. Il est venu caché pour être jugé, il viendra au grand jour pour juger; il est venu caché pour se présenter devant un juge, il viendra au grand jour pour juger les juges eux-mêmes: « Il viendra donc au grand jour et ne se taira point ». Comment donc? Est-ce qu’il se tait maintenant? D’où vient alors ce que nous vous prêchons? D’où viennent ces préceptes? D’où ces conseils? D’où vient cette trompette effrayante? IL ne se tait pas et pourtant il se tait, Il ne se tait pas à l’égard des avertissements, il se tait quant à la vengeance; il ne se tait pas à l’égard des préceptes, il se tait à l’égard des peines. Il tolère chaque jour les crimes des pécheurs, qui n’ont souci de Dieu ni dans leur conscience, ni dans le ciel, ni sur la terre : rien de tout cela ne lui échappe, et il avertit généralement tous les hommes, et quand il en châtie quelques-uns sur la terre, c’est un avertissement et pas encore une condamnation. Il s’abstient donc de juger, il demeure caché dans le ciel, il intercède encore pour nous; il est patient envers les pécheurs, il ne s’abandonne point à son indignation, mais il attend leur repentir. Il dit ailleurs : « Je me suis tu, me tairai-je donc toujours 2? » Quand il ne se taira plus, c’est donc alors « que Dieu viendra au grand jour ». Quel Dieu? « Notre Dieu ». C’est vraiment notre Dieu qui est lieu. Les dieux des nations sont des démons, le Dieu des chrétiens est le Dieu véritable. Il viendra, mais au grand jour, non plus pour lIre exposé aux outrages, ni souffleté,

 

1. Ps. XLIX, 3. —2. Isa. XLII, 14.

 

ni flagellé; il viendra, mais au grand jour, non pour qu’on le frappe d’un roseau sur la tête, non pour qu’on l’attache à la croix, qu’on le fasse mourir, qu’on l’ensevelisse : c’est là tout ce qu’a voulu souffrir le Dieu caché. II viendra au grand jour et ne se taira point.

7. La suite du psaume nous montre qu’il viendra pour juger. « Un feu marchera devant lui 1 ». Devons-nous craindre? Changeons-nous, et nous ne craindrons plus. La paille peut craindre le feu, mais que peut le feu sur l’or? Il ne tient qu’à toi de ne pas éprouver ce que tu éprouveras malgré toi, si tu ne te corriges. Quand même nous pourrions empêcher l’arrivée de ce jour du jugement, il me semble néanmoins qu’il ne faudrait pas vivre dans le désordre. Quand même le feu ne serait pas à craindre au jour du jugement, et que les pécheurs n’auraient à redouter que d’être séparés de Dieu, quelles que fussent d’ailleurs leurs délices; dès qu’ils ne verront point celui qui les a créés, qu’ils seront privés des ineffables douceurs de sa face, ils auront encore à pleurer, quelle que soit leur éternité et l’impunité de leurs crimes. Mais que dirai-je, et à qui le dirai-je? Les coeurs qui aiment Dieu comprennent seuls ce châtiment, et non ceux qui le méprisent. Ceux qui sentent quelque peu la douceur de- la sagesse et de la vérité, comprennent mes paroles et savent ce qu’il y a de pénible dans la séparation de Dieu; mais ceux qui n’ont point goûté cette douceur n’ont qu’à redouter le feu. S’il n’aspire point à voir Dieu, qu’il redoute les tourments, celui que n’attirent point les récompenses. Si tu n’as que mépris pour les promesses de Dieu, crains du moins ses menaces, On te promet de voir Dieu, et cette promesse ne te fait ni changer, ni tressaillir, ni soupirer, ni désirer: tu te plonges dans le péché, dans les délices de la chair, tu amasses de la paille, et le feu viendra. « Un feu brûlera en sa présence ». Ce feu sera loin de ressembler à celui de ton foyer; et pourtant, s’il te fallait y mettre la main, tu ploierais à la volonté de celui qui t’en menacerait. S’il te disait : Signe contre ton père, signe contre tes enfants, autrement je vais mettre ta main au feu; tu ferais tout pour épargner cette douleur à ta main, pour épargner à l’un de tes membres la douleur d’un moment, car cette douleur ne serait pas éternelle. Tu fais

 

1. Ps. XCVI, 3.

 

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donc le mal pour éviter une douleur si légère dont te menace un ennemi, et tu ne fais pas le bien quand le Seigneur te menace d’un malheur éternel ! Nulle menace ne devrait te porter à faire le mal, comme nulle menace ne devrait te détourner de faire le bien. Mais les menaces du Seigneur, les menaces du feu éternel t’interdisent le mal et te stimulent pour le bien, D’où vient cette torpeur, sinon de ton peu de foi? Que chacun alors sonde son coeur et voie ce qu’y produit la foi, Si nous croyons au jugement à venir, mes frères, vivons dans la vertu. C’est maintenant le temps de la miséricorde, celui du jugement viendra ensuite. Nul ne dira: Faites--moi retourner à mes années premières. Ce sera le temps des regrets, mais des regrets superflus: qu’il se repente, maintenant que la pénitence est utile; qu’on mette de l’engrais sur les racines de l’arbre, c’est-à-dire le deuil du coeur et les larmes, de peur que Dieu ne vienne et ne l’arrache 1. Lorsqu’il sera arraché, il n’attendra plus que le feu. Maintenant on peut encore insérer de nouveau les rameaux retranchés 2 : « Alors, tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu 3 » . « Un feu brûlera en sa présence ».

8. « Et autour de lui une tempête effroyable 4 ». Elle sera grande, la tempête qui vannera l’aire si spacieuse du Seigneur; c’est ce tourbillon dont le souffle doit séparer les saints de tout ce qui est impur, et les fidèles des hypocrites, et les âmes pieuses qui craignent le Seigneur, de tous les orgueilleux qui le méprisent. Aujourd’hui, tout est mélangé de l’Orient à l’Occident. Voyons ce que fera celui qui doit venir, ce qu’il fera dans cet ouragan, qui sera « autour de lui une tempête horrible». Sans nul doute, un tel ouragan fera une séparation, et telle est la séparation que n’ont pas attendue ceux qui ont rompu les filets avant d’arriver au rivage 5. Or, cette séparation établit une différence entre les bons et les méchants, Aujourd’hui, en effet, il en est qui suivent le Christ, qui. ont déchargé leurs épaules des soins embarrassants de cette vie, qui n’ont pas entendu en vain ces paroles : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous possédez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel, puis venez et suivez-moi 6 ». C’est à eux

 

1. Luc, XIII, 8.— 2. Rom. XI, 19.— 3. Matt. III, 10.— 4. Ps. XLIX, 3. — 5. Luc, V, 6.— 6. Matt. XIX, 21.

 

qu’il est dit : « Vous vous assiérez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël 1 ». Les uns donc jugeront avec le Seigneur, tandis que les autres seront jugés et passeront à la gauche. Que les uns doivent juger en effet avec le Sauveur, nous en avons un témoignage évident que je viens de vous citer: « Vous vous assiérez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël ».

9. Mais, dira quelqu’un, les douze Apôtres, et pas plus, doivent siéger avec le Christ, Où donc sera l’apôtre saint Paul? Doit-il en être séparé? Loin de nous de tenir ce langage! loin de nous de le penser même intérieurement ! Mais peut-être, dira-t-on, devra-t-il occuper la place de Judas? Cependant l’Ecriture fait connaître celui qui fut ordonné pour le remplacer : car Matthias est désigné si expressément, que le doute n’est pas possible 2. La chute de Judas n’empêche pas que le nombre de douze ne soit complet. Mais si les douze trônes sont occupés par les douze Apôtres, Paul ne jugera donc point? Ou peut-être jugera-t-il debout ? Nullement. Dieu dans sa justice ne le souffrira point il ne jugera point debout, celui a travaillé plus que tous les autres 3. Ce seul apôtre saint Paul nous force donc d’examiner, de rechercher avec plus de soin pourquoi l’Evangile a précisé douze trônes Il y a dans l’Ecriture, en effet, d’autres nombres pour exprimer une multitude. Cinq vierges sont admises, et cinq autres exclues 4. Entendez ces vierges comme il vous plaira, soit de la chasteté et de l’intégrité du coeur, comme doit être vierge cette Eglise à qui il est dit : « Je vous ai fiancée à cet unique Epoux, pour vous présenter à Jésus-Christ comme une vierge sans tache 5 » ; soit de cette pureté de la chair que de saintes femmes ont vouée à Dieu : est-ce que dans tant de milliers, cinq seulement seront élues? Le nombre de cinq nous marque seulement la continence dans les sens de la chair au nombre de cinq. Les uns, en effet, se perdent par les yeux, d’autres par l’ouïe, d’autres par des odeurs illicites, plusieurs par un goût dépravé, plusieurs enfin par des embrassements adultères : voilà donc en nous cinq portes de corruption, et quiconque les ferme par la continence, et une continence qui s’appuie sur le

 

1. Matt. XX, 28. — 2. Act. X, 26.— 3. I Cor. XV, 10, —4. Matt. XXV, 10, 12. — 5. II Cor. XI, 2.

 

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témoignage de la conscience, ne doit pas s’en référer aux louanges des hommes: voilà les cinq vierges sages qui portent leur huile avec elles 1. Qu’est-ce à dire qu’elles ont leur huile avec elles? C’est là notre gloire, le témoignage de notre conscience 2. Le riche dévoré dans les flammes de l’enfer, nous dit encore: « J’ai cinq frères 3 ». C’est là l’image du peuple juif qui était sous la loi : car Moïse leur législateur, a écrit cinq livres. De même encore le Seigneur, après sa résurrection, ordonna de jeter le filet du côté droit, et les pécheurs prirent cent cinquante-trois poissons; «et nonobstant ce grand nombre », dit l’Evangile, « le filet ne se rompit point 4». Avant sa passion, il avait fait jeter le filet, sans indiquer la droite ou la gauche: s’il eût dit, en effet, la droite, il eût désigné les bons seulement, et seulement les méchants s’il eût indiqué la gauche; mais quand il n’y a ni droite ni gauche, c’est qu’on pêche les méchants mêlés aux bons. On en prit tant alors que le filet se rompait, au témoignage de l’Evangile 5. Cette pêche désignait le temps présent: les filets qui se rompent, ce sont les déchirures, les divisions des hérétiques et des schismatiques. Mais ce que fit le Sauveur après sa résurrection, nous montre ce qui doit arriver quand nous serons ressuscités, dans ce grand nombre marqué pour le ciel, où nul méchant ne doit se trouver. Les filets jetés à droite, désignent les bons, séparés des hommes de la gauche. Mais ceux de la droite ne seront-ils composés que de cent cinquante-trois justes? L’Ecriture parle de mille millions 6. Lisez l’Apocalypse, et vous verrez que le seul peuple juif fournit douze fois douze mille élus 7. Voyez le grand nombre des martyrs: non loin d’ici la seule Masse blanche 8, comme on l’appelle, a plus de cent cinquante-trois martyrs. Enfin, ces sept mille hommes dont il est dit à Elie : « Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont point courbé le genou devant Baal 9 », surpassent de beaucoup le nombre de ces poissons. Donc ces cent cinquante-trois poissons 10 , ne fixent pas le nombre des saints, mais l’Ecriture a ses raisons pour désigner par ce nombre déterminé l’universalité des saints et des justes ; en sorte que ces cent cinquante-trois nous marquent tous ceux qui appartiennent

1. Matt. XXV, 14.— 2. II Cor. I, 12. — 3. Luc, XVI, 28. — 4. Jean, XXI, 6, 11. — 5. Luc, V, 6. — 6. Dan. VII, 10. — 7. Apoc. VII, 4.— 8. V. Serm. CCCVI, n. 2.— 9 III Rois, XIX, 18.— 10. Jean, XXI, 11.

 

à la résurrection pour la vie éternelle. Car la loi renferme dix préceptes et l’Esprit de grâce par lequel on les accomplit a sept dons 1. Cherchons donc la signification de ces deux nombres dix et sept: dix préceptes, sept dons de l’Esprit de grâce qui nous aide à accomplir les préceptes. Ce nombre de dix-sept renferme donc ceux qui appartiennent à la résurrection, qui sont à droite, qui auront part au royaume des cieux, à la vie éternelle, c’est-à-dire qui accomplissent la loi par la grâce de l’Esprit-Saint, et non par leurs propres oeuvres ou par leurs propres mérites. Prenez maintenant ce nombre de dix-sept, et additionnez ensemble tous les autres nombres depuis un jusqu’à dix-sept, en ajoutant deux à un, puis trois, puis quatre, de manière à faire dix, puis cinq qui donneront quinze, puis six, vingt et un, puis sept, vingt-huit, puis huit, trente-six, puis neuf, quarante-cinq, puis dix, cinquante-cinq, puis onze, soixante-six, puis douze, septante-huit, puis treize, nonante-un, puis quatorze, cent cinq, puis quinze, cent vingt, puis seize, cent trente-six, puis dix-sept, cent cinquante-trois; et vous trouverez que le nombre de saints est admirablement exprimé par ce petit nombre de poissons. De même donc que ces cinq vierges expriment des vierges sans nombre, de même que les cinq frères de celui qui était torturé dans les enfers désignent des milliers dans le peuple juif, de même que les cent cinquante-trois poissons désignent des milliers de millions d’élus, de même sur les douze trônes, il ne s’assiéra pas douze juges seulement, mais le grand nombre des parfaits.

10. Mais je vois ce que vous me demandez encore: de même que je vous ai montré comment cinq vierges en désignent beaucoup d’autres, comment les cinq frères expriment un grand nombre de Juifs, et comment enfin le nombre de cent cinquante-trois désigne tant d’élus, montrez-nous, me direz-vous, pourquoi et comment ces douze trônes, au lieu de marquer douze hommes seulement, en désignent un si grand nombre? Pourquoi ces douze trônes, qui désignent ceux de tous les endroits du monde qui auront pu rivaliser de perfection avec les parfaits auxquels il fut dit: « Vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël 2? » Pourquoi ces hommes venus de toutes parts sont-

 

1. Isa. XI, 23. — 2. Matt. XIX, 23.

 

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ils désignés par le nombre douze? Parce que cette expression de toutes parts se dit de l’univers entier; or, l’univers entier a quatre parties, l’orient et l’occident, le midi et l’aquilon : comme donc ceux qui sont parfaits dans la foi, et par l’obéissance à la Trinité, sont appelés, au nom de la Trinité, de ces quatre parties du monde, et que quatre, trois fois répété, donne douze, vous devez comprendre pourquoi doivent être au nombre de douze ceux qui jugeront Israël, car Israël était divisé en douze tribus, et ces douze tribus désignent tout Israël. De même que les juges seront rassemblés des quatre coins du monde, de même aussi viendront des quatre coins du monde ceux qui devront être jugés. L’apôtre saint Paul, reprenant les laïques d’entre les fidèles, qui ne portaient point leurs procès au tribunal de l’Eglise, mais qui traînaient devant le tribunal public leurs adversaires dans des affaires litigieuses, leur dit « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges 1 ? » Voyez comment il s’établit juge, et non-seulement lui, mais tous ceux qui jugent équitablement dans l’Eglise?

11. Il est donc évident que plusieurs doivent juger avec le Sauveur, et que d’autres seront jugés, non pas également, mais selon leurs mérites ; le Christ doit venir avec ses anges, les peuples de la terre seront rassemblés devant lui 2, et parmi les anges on doit compter ceux qui ont été assez parfaits pour s’asseoir sur les douze trônes, et juger les douze tribus d’Israël. Car des hommes sont aussi appelés des anges ; l’Apôtre a dit de lui-même : « Vous m’avez accueilli comme l’ange du Seigneur 3 ». Il est dit de Jean-Baptiste : « Voilà que j’envoie devant votre face mon ange, qui préparera la voie devant vous ». Donc, en venant avec ses anges, il viendra avec ses saints. C’est ce qu’Isaïe nous dit clairement: « il viendra juger avec les anciens de son peuple 4». Or, ces anciens du peuple, ceux qui sont appelés des anges, ces millions d’élus qui viendront de tous les points du monde, c’est là ce qu’on appelle le ciel. D’autres sont appelés la terre; mais une terre fertile. Quelle est cette terre fertile? Celle qui doit être à la droite, et à qui l’on dira: « J’ai eu faim, et vomis m’avez donné à manger 5» ; c’est une terre vraiment

 

1. I Cor. VI, 3.— 2. Matt. XXV, 31, 32.— 3. Gal. IV, 14.— 4. Malach. III, 1; Matt. XI, 10. — Isa. III, 14. — 5. Matt. XXV, 35.

 

fertile qui comblait de joie saint Paul, en lui envoyant de quoi subvenir à ses besoins: « Ce n’est pas que je désire vos dons », leur dit-il, « mais je cherche le fruit qui vous en reviendra ». Il les remercie en disant : « Vos premiers sentiments pour moi ont refleuri 1 ». Il dit: « Ont refleuri », comme s’il parlait d’un arbre frappé d’une certaine stérilité. Mais pour continuer notre psaume, que fera le Seigneur quand il viendra pour nous juger? « Il appellera les cieux en haut ». Il appellera donc en haut le ciel ou tous les saints, tous les parfaits qui doivent juger, ceux qui doivent s’asseoir pour juger les douze tribus d’Israël 2. Comment les appellera-t-il en haut, puisque le ciel est toujours en haut? Mais ailleurs il nomme les cieux ceux qu’il appelle ici le ciel. Quels cieux ? Ceux qui racontent la gloire de Dieu. « Les cieux publient la gloire de Dieu »,et dont il est dit : « Leur voix se répand sur tous les confins de la terre, et leurs paroles jusqu’aux extrémités du monde 3 ». Voyez comme le Seigneur discernera dans son jugement : « Il appellera les cieux en haut, ainsi que la terre, pour séparer son peuple ». De qui, sinon des méchants? de ceux dont il n’est plus fait mention, comme étant déjà condamnés au supplice. Vois donc et reconnais les bons. « Il appellera les cieux en haut ainsi que la terre, pour séparer son peuple ». Il appelle la terre, non pour la confondre, mais pour la séparer. D’abord il a fait appel aux hommes sans discernement, quand le Dieu des dieux a parlé, pour appeler la terre depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ; il n’avait fait aucun discernement: ses serviteurs étaient allés convier aux noces, et avaient rassemblé les  bons et les méchants 4 ». Mais quand le Dieu des dieux viendra d’une manière ostensible, et qu’il ne se taira point, « il appellera le ciel « en haut», pour juger avec lui. Tel en effet est le ciel, tels sont les cieux, comme la terre et les terres, 1’Eglise et les Eglises. « Il appellera donc le ciel en haut, ainsi que la terre, pour séparer son peuple ». C’est donc avec le ciel qu’il a fait le discernement de la terre, ou le ciel s’est joint à lui pour faire ce discernement. Mais comment faire la séparation sur la terre? En mettant les uns à droite, les autres à gauche. Que dit-il à la terre ainsi

 

1. Philipp. IV, 10, 17. — 2. Matt. XIX, 28. — 3. Ps. XVIII, 2, 5. — 4. Matt. XXII, 10.

 

 

 

séparée? « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger », et le reste. Mais eux, « quand vous avons-nous vu avoir faim », lui diront-ils? Et lui : « Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait  1». Le ciel montre à la terre que ses plus petits ont été appelés en haut, et tirés de leur bassesse: « Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait » . « Il appellera le ciel en haut, ainsi que la terre, pour séparer son peuple ».

12. «Rassemblez autour de lui ses justes 2 ». Telle est la voix de Dieu et du Prophète qui voyait l’avenir comme s’il eût été présent, et qui commande aux anges de rassembler les hommes. « Il enverra ses anges, et ils rassembleront devant lui toutes les nations 3. « Rassemblez les justes autour de lui ». Quels sont ces justes, sinon ceux qui vivent de la foi, qui font des oeuvres de miséricorde ? Car ces oeuvres sont des oeuvres de justice. Tu lis dans l’Evangile : « Prenez garde de faire votre justice en présence des hommes pour en être vus 4». Et comme si l’on demandait: Quelle justice? l’Evangéliste ajoute: « Ainsi en faisant l’aumône 5 ». Donc l’aumône désigne ici les oeuvres de justice. Rassemblez donc ses justes, rassemblez ceux qui ont pris en pitié le pauvre, qui ont eu l’intelligence du pauvre et de l’indigent: assemblez-les, afin que le Seigneur les conserve et les vivifie 6 : « Rassemblez-lui ses justes; tous ceux qui contractent avec lui une alliance par le sacrifice », c’est-à-dire, qui pensent à ses prouesses dans les bonnes oeuvres qu’ils font. Car ces oeuvres sont des sacrifices, puisque le Seigneur a dit: « Je préfère la miséricorde au sacrifice 7 ». Ils contractent donc une alliance  avec lui par le sacrifice.

13. « Les cieux annonceront sa justice 8 ». Oui, en effet, les cieux nous ont annoncé la justice de Dieu. Les évangélistes l’ont prêchée. Par eux nous avons appris que ceux-là seraient à sa droite, à qui le Père de famille dirait: « Venez, bénis de mon Père, et recevez ». Que recevrez-vous? « le royaume ». Pourquoi? « Parce que j’ai eu faim, et que vous m’avez donné à manger 9 », Quoi de

 

1. Matt. XXV, 34-40. — 2. Ps. XLIX, 1. — 3. Matt. XXV, 32. — 4. Id. VI, 1 — 5. Id. 2. — 6. Ps. XL, 2, 3. — 7. Osée, VI, 6 ; Matt. IX, 13. — 8. Ps. XLIX, 6. — 9. Matt. XXV, 34. -

 

plus vulgaire, de plus terrestre, que de donner un morceau de pain à celui qui a faim? Voilà ce que coûte le royaume des cieux. « Partage ton pain avec celui qui a faim, et reçois sous ton toit celui qui n’a pas d’asile; si tu vois un homme nu, couvre-le 1 » - Mais si tu n’as ni pain à partager avec lui, ni logis à lui offrir, ni habit pour le vêtir, donne-lui un verre d’eau froide 2; mets seulement deux deniers dans le trésor 3. Ces deux deniers valurent à la veuve ce que valut à Pierre d’abandonner ses filets, et à Zachée de donner la moitié de son bien 4. Ce royaume coûte ce que vous avez. « Les cieux donc annonceront sa justice, car le Seigneur est juges. Oui, vraiment juge, ne confondant rien, discernant tout. « Car le Seigneur connaît ceux qui sont à lui 5». Bien que les grains soient cachés dans la paille, le laboureur les connaît. Que nul ne craigne d’être le bon grain, fût-il mêlé à la paille, car les yeux de notre vanneur ne peuvent se tromper. Ne crains donc pas que la tempête qui se fera autour de lui te confonde avec la paille. La tempête sera violente à la vérité, et pourtant elle n’ôtera pas un seul grain de blé pour le jeter avec la paille ; car le juge ne sera point quelque homme agreste avec son trident, mais bien le Dieu Trinité. « Les cieux annonceront sa justice, car le Seigneur est un juge. Que les cieux aillent et qu’ils prêchent, que leur voix gagne les confins de la terre, et que leurs paroles se répandent jusqu’aux extrémités du monde 6 »; et que ce grand corps dise à Dieu: « Des confins de la terre j’ai crié vers vous, quand mon coeur était dans l’angoisse 7 » Aujourd’hui qu’il est dans la confusion, il gémit; après le discernement, il sera dans la joie. Qu’il élève donc la voix et qu’il dise : « Ne perdez point mon âme avec les impies, et ma vie avec les hommes de sang 8 ». Le Seigneur ne nous perdra pas avec eux, parce qu’il est un juge. Qu’il crie donc vers lui, et lui dise : « Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d’un peuple impie » Qu’il parle ainsi et Dieu l’écoutera ; et tous ses justes se presseront autour de lui. « Il a appelé la terre pour séparer son peuple ».

14. « Ecoute, mon peuple, et je te parlerai 10».

 

1. Isa. LVI I, 7.— 2. Matt. X, 42. — 3. Marc, XII, 42.— 4. Luc, XIX, 8. — 5. II Tim. 11, 19.— 6. Ps. XVIII, 5. — 7. Id. LX, 3. — 8. Id. XXV, 9. — 9. Id. XLII, 1. — 10. Id. XLIX, 7.

 

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Voyez qu’il ne se tait pas maintenant, si vous prêtez l’oreille, celui qui doit venir et qui ne se taira point. «Ecoute, ô mon peuple, et je te parlerai » . Car si tu n’écoutes, je ne parlerai point. « Ecoute, et je te parlerai ». Si tu n’écoutes, je parlerai, mais non pour toi. Quand donc te parierai-je? quand tu écouteras. Quand écouteras-tu? Quand tu seras mon peuple. « Ecoute, ô toi qui es mon peuple ». Tu n’écoutes pas, si tu es un peuple étranger. « Ecoute, ô mon peuple, et je te parlerai. Israël, je te rendrai témoignage ». Ecoute, Israël, écoute ô mon peuple. Israël est un nom choisi: « On ne t’appellera plus Jacob, est-il dit, Israël sera ton nom 1» - Ecoute donc comme Israël, comme celui qui voit Dieu; pas encore face à face, mais par la foi. Car Israël signifie celui qui voit Dieu. « Qu’il entende, celui qui a des oreilles pour entendre 2, et qu’il voie, celui qui a des yeux pour voir. Ecoute, Israël, et je te rendrai témoignage  ». Celui qui disait plus haut : « Mon peuple », dit ensuite : «Israël »; et après avoir dit: « Je te parlerai », il dit: « Je te rendrai témoignage » .Que dira donc à son peuple celui qui est le Seigneur notre Dieu? Quel témoignage rendra-t-il à son Israël? Ecoutons: « Moi Dieu, je suis ton « Dieu ». Je suis Dieu et suis ton Dieu. Qu’est-ce à dire : « Je suis ton Dieu? » C’est-ce qui fut dit à Moïse : « Je suis celui qui suis 3 ». Qu’est-ce à dire encore: « Je suis ton Dieu ? »Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. Je suis Dieu et je suis ton Dieu. Et quand même je ne serais pas ton Dieu, je suis Dieu. Je suis Dieu pour mon bonheur, et ce serait ton malheur si je n’étais pas ton Dieu. Car à vrai dire, cette parole : « Je suis ton Dieu», ne s’adresse qu’à celui que Dieu traite plus familièrement, qu’il regarde comme son serviteur fidèle, comme son bien. « Moi Dieu, je suis ton Dieu ». Que veux-tu de plus? Voudrais-tu demander à Dieu qu’il te récompense, qu’il te donne quelque bien qui t’appartiendrait en propre? Ce Dieu qui te le donnerait se donne lui-même à toi. Y a-t-il rien de plus riche ? Tu voulais un don, tu as le donateur. «Moi Dieu, je suis ton Dieu».

15. Voyons ce que Dieu exige de l’homme; quel tribut veut lever sur nous notre Dieu, notre chef et notre roi ; car il a voulu être pour nous un roi, il veut que nous soyons sa province. Ecoutons ses édits. Que le pauvre

 

1. Gen. XXXII, 28. — 2. Matt. XI, 15. — 3. Exod. III, 14.

 

ne craigne point les édits du Seigneur, puisqu’il nous donne le premier ce qu’il exige de nous; donnez-le seulement de bon coeur. Dieu n’exige de nous rien qu’il ne nous ait donné, et il a donné à tous ce qu’il demande à tous. Qu’exige-t-il en effet? Ecoutons: « Je ne t’accuserai point au sujet de tes sacrifices 1 ». Je ne te dirai point: Pourquoi ne m’as-tu pas immolé un taureau puissant? Pourquoi n’as-tu pas choisi dans ton troupeau le plus fort des chevreaux? Pourquoi se promène-t-il dans le bercail, au lieu d’être sur mon autel ? Je ne dirai point : Cherche dans tes champs, dans ton parc, dans ta maison, de quoi m’offrir. Non, « je ne t’accuserai point au sujet de tes sacrifices ». Quoi donc? Vous n’acceptez point mes sacrifices pour agréables? « Vos holocaustes sont toujours en ma présence ». Il parle de certains holocaustes dont il est dit dans un autre psaume: « Si vous aviez voulu des sacrifices, je vous en aurais offert, mais les holocaustes ne vous sont point agréables » ; puis le psalmiste ajoute : « Le sacrifice qui plaît à Dieu est une âme brisée, et Dieu ne dédaigne pas un coeur contrit et humiliée ». Quels sont donc les holocaustes que Dieu ne méprise pas? Quels holocaustes sont toujours en sa présence? «O Dieu»,continue le Prophète, « dans votre amour, répandez vos bénédictions sur Sion, élevez les murs de Jérusalem; c’est alors que vous recevrez le sacrifice de justice, et les offrandes et les holocaustes 3 ». Il assure que Dieu recevra certains holocaustes. Quand y a-t-il holocauste ? quand toute la victime est consumée par le feu; des mots grecs kausis  action de brûler, et olon  entièrement: holocauste signifie donc brûlé totalement. Or, il est un feu qui vient d’une charité très-fervente ; que notre âme soit donc embrasée de cette flamme de l’amour, que cette charité s’empare de nos membres et les fasse servir à son usage; qu’elle ne les laisse point au service de l’iniquité, afin qu’il soit totalement embrasé du feu de l’amour divin, celui qui veut offrir à Dieu un holocauste. Voilà « ces holocaustes qui sont toujours en ma présence ».

16. Mais peut-être que cet Israël ne comprend point encore les sacrifices que Dieu toujours en sa présence, et qu’il pense à ses boeufs, à ses chevreaux, à ses béliers. Arrière

 

1. Ps. XLIX, 8. — 2. Id. L, 18-20. — 3. Id. 20, 21.

 

cette pensée: « Je n’accepterai point les veaux de tes étables’ 1 ». J’ai parlé d’holocauste, et déjà ta pensée courait à des troupeaux terrestres, tu m’y choisissais quelque pièce bien grasse: « Je n’accepterai point les veaux de tes étables ». Le Prophète annonce ici le Nouveau Testament, qui a mis fin aux anciens sacrifices. Car ils figuraient ce sacrifice à venir, dont le sang devait nous purifier. « Je n’accepterai point les veaux de vos étables, ni les boucs de vos troupeaux ».

17. « Les bêtes des forêts m’appartiennent 2 ». Pourquoi tenir de toi ce que j’ai créé ? Sont-ils plus à vous à qui j’en ai donné la possession, qu’à moi qui les ai créés ? « C’est donc à moi qu’appartiennent les hèles des forêts ». Mais, dira peut-être cet Israël, les animaux sont à Dieu; oui, pour ces bêtes que je enferme pas dans mes enclos, que je n’attapas dans mon étable; mais ce boeuf, cette brebis, ce chevreau, sont bien à moi. « C’est à moi qu’appartiennent les animaux qui paissent sur les montagnes, ainsi que les brebis ». A moi ce que tu ne possèdes pas, à moi ce que tu possèdes. Si tu es en effet mon serviteur, tes biens m’appartiennent totalement; et tandis que tout le bien que s’amasse un esclave est à son maître, on ne aurait soustraire à la possession du maître ce qu’il a créé pour cet esclave. Elles m’appartiennent donc ces bêtes des forêts, que tu n’as pas soumises ; ils m’appartiennent aussi les troupeaux qui paissent sur les montagnes, et ces boeufs qui sont dans tes étables: tout m’appartient, puisque j’ai tout créé.

18. «Je connais tous les oiseaux du ciel 3». Comment Dieu les connaît-il? Il les a suspendus dans les cieux, les a comptés; qui d’entre nous connaît tous les oiseaux du ciel? Quand le Seigneur nous donnerait la connaissance de tout ce qui vole dans les airs, lui ne les connaît point de la manière qu’il permet à l’homme de les connaître. Autre est la connaissance chez Dieu, autre est la connaissance chez l’homme; de même autre est pour Dieu posséder, et autre pour l’homme; c’est-à-dire que Dieu possède bien autrement que les hommes. Pour toi, en effet, ce que tu possèdes n’est pas complètement en ton pouvoir, puisque tu ne saurais à ton gré faire vivre un boeuf ou l’empêcher de mourir ou de paître l’herbe. Celui qui a le souverain

 

1. Ps. XLIX, 9.— 2. Id. 10. — 3. Id, 11.

 

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pouvoir, a aussi la connaissance la plus étendue comme la plus secrète. Reconnaissons-le à la gloire de Dieu. Loin de vous de dire Comment Dieu peut-il connaître? N’attendez pas de moi, mes frères, que je vous explique la manière dont connaît le Seigneur ; ce que je puis vous dire, c’est qu’il ne connaît point comme les hommes, ni même comme les anges; mais je n’oserais dire comment il connaît, je ne puis même le savoir. Toutefois je sais une chose, c’est que Dieu savait ce qu’il devait créer, même avant qu’il y eût aucun oiseau. Mais quelle connaissance en avait-il? O homme, depuis ta naissance, depuis que tu as reçu le sens de la vue, tu as considéré des oiseaux. Ces oiseaux sont sortis de l’eau à la parole de Dieu, qui a dit: « Que les eaux  produisent des oiseaux 1 ». Où Dieu connaissait-il ce qu’il commandait à l’eau de produire ? Car il connaissait ce qu’il avait créé, et il le connaissait avant de l’avoir créé. Telle est donc pour Dieu la connaissance, que toutes les créatures étaient en lui d’une manière ineffable, avant leur création ; mais exigera-t-il de toi ce qu’il avait avant même de rien créer? « Je connais tous les oiseaux du ciel », et tu ne saurais me les donner. Je connais tout ce que tu peux immoler à ma gloire ; et je le connais, non pour l’avoir fait, mais parce que je devais le faire. « Et la beauté des champs est avec moi ». Ce qu’il y a de beau dans les campagnes, la fertilité de tout ce qui produit sur la terre, tout cela « est avec moi » , dit le Seigneur. Comment avec lui ? Est-ce même avant d’exister ? Avec lui était tout ce qui devait exister, et avec lui est encore ce qui est passé ; il voit l’avenir sans que pour cela rien du passé lui échappe. Tout est avec lui par une certaine connaissance de l’ineffable sagesse divine qui est en son Verbe, et ce Verbe comprend tout. La beauté des champs ne serait-elle pas avec lui, en ce sens que Dieu est partout et qu’il a dit: « Je remplis le ciel et la terre 2 ? » Qu’est-ce qui ne serait pas avec celui dont il est dit : « Si je monte vers les cieux, vous y êtes ; si je descends dans les enfers, je vous rencontre 3? » Tout est avec lui: non qu’il souffre du contact des êtres qu’il a créés ou qu’il en ait besoin. Peut-être y a-t-il près de toi une colonne, près de laquelle tu te tiens debout; et si tu ressens la fatigue, tu t’appuies

 

1. Gen, I, 20. — 2. Jérém. XXIII, 24. — 3. Is. CXXXVIII, 8.

 

 

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sur elle. Tu as donc besoin de ce qui est avec toi, mais Dieu n’a nul besoin de ce qui est avec lui. Les campagnes et leur beauté sont avec lui, la beauté des cieux avec lui, tous les oiseaux avec lui, parce que lui-même est partout. Et pourquoi tout est-il avec lui ? Parce que tout lui était connu avant d’exister, ou d’être créé.

19. Qui peut nous expliquer et nous faire comprendre ce qui est dit dans un autre psaume: « Car vous n’avez nul besoin de mes biens 1 ? » Le Prophète nous dit qu’il n’a pas besoin de recevoir de nous, rien qui lui soit nécessaire. « Si j’ai faim, je ne vous le dirai point 2 ». Or, celui qui garde Israël, ne souffrira ni de la faim, ni de la soif, ni du sommeil 3. Mais voilà que j’accommode mon langage à votre nature charnelle : parce que tu n’as pas mangé, et que dès lors tu souffres de la faim, tu t’imagines que Dieu a faim de manière à manger. S’il a faim, il ne te le dit pas: tout est devant lui, il peut prendre partout ce qui lui est nécessaire. Dieu parle donc ainsi pour confondre notre faible intelligence, et non pour faire quelque aveu de sa faim. Et toutefois à cause de nous ce Dieu des dieux a daigné avoir faim. Il est venu pour avoir faim et nous rassasier, avoir soif et nous donner à boire, se revêtir de notre nature mortelle pour nous revêtir de l’immortalité, se faire pauvre pour nous enrichir, Car eu se revêtant de notre pauvreté il n’a point perdu ses richesses, puisqu’en lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science 4. Si « j’ai faim, je ne te le dirai point. C’est à moi qu’appartient la terre avec tout ce qu’elle renferme ». Ne te mets donc pas en peine de ce que tu me donneras, j’ai sans peine ce que je veux.

20. Pourquoi penser à tes troupeaux ? « Mangerai-je la chair de tes boeufs, et boirai-je le sang des boucs? » Vous voyez ce que n’exige point de nous celui qui va nous faire je ne sais quelle prescription. Si votre pensée se portait sur de tels sacrifices, détournez-en votre esprit, et gardez-vous de penser à offrir à Dieu rien de semblable. Avez-vous un taureau gras, tuez-le pour les pauvres ; que les pauvres mangent la chair tics taureaux, bien qu’ils ne boivent pas le sang des boucs. Et quand vous l’aurez fait, il vous en tiendra compte, celui qui a dit : « Si j’ai faim, je ne

 

1. Ps. XV, 2. — 2. Id. XLIX, L2. — 3. Id. CXX, 4. — 4. Coloss. II, 3.

 

te le dirai pas » ; mais il vous dira un jour : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger 1», « Mangerai-je la chair des boeufs, et boirai-je le sang des boucs ?»

21. Dis donc alors : Seigneur, notre Dieu, que demandez-vous de votre peuple, de votre Israël? « Immole au Seigneur un sacrifice de louanges 2 ». Disons-lui donc nous aussi:

« Seigneur, les voeux que je vous offrirai sont dans mon âme, et les actions de grâces que je vous rendrai 3 ». Je craignais que vous n’en vinssiez à me demander quelque chose qui fût hors de moi, que je pouvais compter dans mon étable, et que le voleur m’avait peut-être dérobé. Que m’ordonnez-vous? « Immole à Dieu un sacrifice de louanges ». Nous voilà en sûreté ; nous n’allons pas en Arabie chercher de l’encens, ni fouiller dans les magasins d’un avare négociant; Dieu nous demande un sacrifice de louanges. Or, ce sacrifice de louanges, Zachée l’avait dans ses biens, la veuve l’avait dans sa bourse chétive, un autre pauvre l’avait dans un verre d’eau froide ; et cet autre ne l’a ni dans ses biens, ni dans sa bourse, ni dans un verre d’eau, mais il l’a complètement dans son coeur. La maison de Zachée reçut le salut 4 ; et la veuve donna plus que les riches qui étaient là 5; celui qui n’a donné qu’un verre d’eau froide ne perdra point sa récompense 6, mais la paix doit être sur la terre pour les hommes de bonne volonté 7 : « Immole à Dieu un sacrifice de louanges ». O sacrifice gratuit donné par la grâce ! Je n’ai point acheté ce que je devais vous offrir, c’est vous qui m’en avez fait don, car je ne l’aurais même point. « Immole à Dieu un sacrifice de louanges ». C’est immoler ce sacrifice de louanges que rendre grâces à celui dont te vient tout le bien que tu possèdes, et qui dans sa bonté te pardonne tout le mal qui vient de toi, et qui est en toi. « Immole à Dieu un sacrifice de louanges, et rends au Très-Haut tes hommages ». Tel est le sacrifice dont l’odeur lui est agréable. « Rends tes hommages au Très-Haut».

22. « Invoque-moi au jour de la tribulation, et je te délivrerai, et tu m’en glorifieras 8 » Car tu ne saurais compter sur tes forces, tes efforts ne sont que vanité.

 

1. Matt. XXV, 35. — 2. Ps. XLIX, 14. — 3. Id, LV, 12. — 4. Luc, XI, 8. — 5. Marc, XII, 42. — 6. Matt. X, 42. — 7. Luc, II, 14. — 8. Ps. XLIX, 15.

 

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« Invoque-moi au jour de la tribulation, et je te délivrerai, et tu m’en glorifieras ». C’est pour cela que j’ai permis que ce jour de tribulation t’arrivât; si tu n’étais dans l’affliction, peut-être ne m’invoquerais-tu pas; mais dans la tribulation, tu m’invoques; et quand tu m’invoqueras, je te délivrerai; et quand je te délivrerai, tu m’en rendras grâces, afin de plus te séparer de moi. Un homme s’était assoupi, sa prière s’était attiédie, et il s’écria: « J’ai trouvé la douleur et la tribulation, et j’ai invoqué le nom du Seigneur 1». Il a trouvé dans la tribulation quelque chose d’utile, la corruption de ses péchés devenait une gangrène pour lui, il était privé de sentiments, et la tribulation est pour lui un feu qui brûle, un fer qui tranche. « J’ai trouvé», dit le Prophète, « la tribulation et la douleur, j’ai invoqué le nom de mon Dieu ». Il  y a, mes frères, des peines que tout le monde connaît; en voici de fort communes dans le genre humain: cet homme pleure parce qu’il a éprouvé une perte; cet autre pleure parce qu’il est orphelin; celui-ci s’afflige parce qu’il a est banni de sa patrie et qu’il désire y rentrer, l’éloignement lui paraît insupportable; la grêle a ravagé la vigne de celui-là, il est sensible à l’inutilité de son travail et de tous ses soins. Quand est-ce que l’homme est exempt de peine? C’est un ami qui devient son ennemi. Y a-t-il rien de plus sensible dans vie humaine? Voilà des misères, des plaintes communes à tous; dans ces afflictions ils invoquent le Seigneur, et ils font bien. Qu’ils prient Dieu, qui peut ou leur apprendre à supporter ces maux, ou les guérir quand on les supporte. Il sait limiter la tentation, afin qu’elle n’excède pas nos forces 2. Invoquons le Seigneur au milieu de ces afflictions; et toutefois ce ne sont là que des tribulations qui viennent d’elles-mêmes, ainsi qu’il est écrit dans un autre psaume: « Vous êtes notre secours dans les maux sans nombre qui fondent sur nous 3 ». Il en est que nous devons trouver nous-mêmes. Que celles-ci viennent d’elles-mêmes, il en est une que nous devons chercher et trouver. En quoi consiste-t-elle? Dans la félicité même en ce bas monde, dans l’affluence des biens temporels; non que ce soit là une peine, c’est au contraire un soulagement dans nos peines. Dans quelles peines? dans les peines de notre

1. Ps. CXIV, 3.— 2. I Cor. X, 13.— Ps. XLV, 2.

 

exil. Car n’être pas encore avec Dieu, vivre au milieu des tentations et des embarras, ne pouvoir jamais être sans crainte, c’est là une tribulation, puisque ce n’est point la sécurité qui nous est promise. Quiconque ne ressent point cette peine de l’exil, n’a nul souci de retourner dans sa patrie. C’est là, mes frères, une véritable affliction. A la vérité nous faisons de bonnes oeuvres en cette vie, quand nous donnons du pain à celui qui a faim, un asile à l’étranger, elle reste : c’est encore là une tribulation. Nous voyons des malheureux, que nous essayons de soulager, parce que leur misère nous a touchés de compassion. Combien serais-tu mieux dans ce séjour où tu ne verrais ni affamé à qui donner du pain, ni étranger à recevoir, ni indigent à revêtir, ni malade à visiter, ni plaideurs à mettre d’accord, où tout sera la perfection, la vérité, la sainteté, l’éternité ! Là, notre pain sera la justice, notre breuvage la sagesse, notre vêtement l’immortalité; le ciel sera notre éternelle demeure, notre durée sera sans fin. La maladie viendra-t-elle nous y surprendre? La fatigue nous entraînera-t-elle au sommeil? Il n’y aura là ni la mort ni les procès; mais la paix, mais le repos, mais la joie, mais la justice. Nul ennemi n’entrera dans ce lieu, nul ami n’en sortira. Quel sera là notre repos? Si nous réfléchissons à l’état où nous sommes, et si nous le comparons à celui que nous a promis celui qui ne sait point mentir, cette promesse elle-même nous montre dans quelle tribulation nous sommes plongés. Or, cette-tribulation, nul ne la trouve que celui qui la cherche par la pensée. Vous êtes en santé, voyez si vous souffrez; car pour un malade, il sent facilement qu’il souffre; mais quand vous êtes en santé, voyez si vous souffrez de n’être point avec Dieu. «J’ai rencontré la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le nom de mon Dieu 1 » . « Immole à Dieu un sacrifice de louanges » . Bénis-le dans ses promesses, bénis-le quand il t’appelle, bénis-le quand il t’encourage, bénis-le quand il te soutient; et comprends enfin quel est ton état d’affliction. Invoque le Seigneur, et il te délivrera, et tu le glorifieras, et tu demeureras en lui.

23. Mes frères, écoutez la suite du psaume. Quelqu’un, peut-être, parce que Dieu lui a dit: « Offre au Seigneur un sacrifice de

 

1. Ps. CXIV, 3.

 

louanges », comme un tribut qui lui est dû, médite en son coeur, et se dit: Chaque jour je me lèverai, j’irai à l’église et je chanterai au Seigneur un hymne le matin, un hymne le soir, un troisième et un quatrième dans ana demeure, chaque jour je fais à Dieu le sacrifice de la louange, l’offrande à mon Dieu. En cela vous ferez bien; mais ne vous laissez point aller à la sécurité, parce que vous en agissez ainsi, et que votre langue bénit Dieu, tandis que votre vie est pour lui une malédiction. O mon peuple, te dit le Dieu des dieux, le Seigneur qui appelle la terre de l’Orient à l’Occident, bien que tu sois confondu avec l’ivraie 1. « Offre au Seigneur un sacrifice de louanges, et présente-lui tes prières». Mais garde-toi de chanter bien, et de vivre mal. Pourquoi? « Dieu a dit au pécheur: Est-ce à toi de publier mes décrets, et à ta bouche d’annoncer mon alliance 2? ». Vous voyez, mes frères, avec quelle crainte nous parlons ainsi. Notre bouche publie l’alliance du Seigneur, nous vous prêchons ses enseignements et ses décrets. Et que dit Dieu au pécheur? « Est-ce à toi? » Il défend donc aux pécheurs de prêcher? Que devient cette parole: « Faites ce qu’ils vous disent, et ne faites point ce qu’ils font 3 ?» Et cette autre « Peu m’importe que le Christ soit annoncé par occasion, ou par un zèle véritable 4! »Ces paroles de l’Apôtre doivent rassurer les fidèles au sujet du prédicateur quel qu’il soit, mais non ceux qui disent le bien et font le mal. Pour vous donc, mes frères, vous n’avez rien à craindre maintenant; si vous entendez le bien, vous entendez Dieu, quel que soit celui qui vous prêche. Toutefois le Seigneur n’a pas voulu laisser les prédicateurs sans quelque menace; de peur que ce seul titre ne les endorme dans la voie pernicieuse, et qu’ils ne se disent: Le Seigneur ne nous perdra point, lui qui s’est servi de notre bouche pour verser de si grands biens sur son peuple. O toi qui prêches, écoute ce que tu dis, écoute le premier tes paroles, toi qui veux qu’on les écoute; et dis en toi-même ces paroles d’un autre psaume : « J’écouterai ce que me dira le Seigneur, car il annoncera la paix à son peuple 5 ». Qui suis-je, pour forcer les autres à écouter ce que le Seigneur dit par ma bouche, moi qui n’entends point

 

1. Matt. XIII, 25. — 2. Ps. XLIX, 6. — 3. Matt. XXIII, 3. — 4. Philipp. I, 18. — 5. Ps. LXXXIV, 9.

 

ce qu’il dit en moi? J’écouterai d’abord, oui j’écouterai; mon premier soin sera d’écouter ce que le Seigneur dira en moi, parce qu’il dira des paroles de paix à son peuple. Que j’écoute, que je châtie mon corps, que je le réduise en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je sois moi-même réprouvé 1. « Est-ce bien à toi de publier mes décrets? » Est-ce à toi de publier ce qui n’a pas d’utilité pour toi? Dieu donc avertit l’homme de s’écouter, non de renoncer à la prédication, mais bien de pratiquer l’obéissance. « Mais est-ce bien à toi d’ouvrir la bouche pour publier mon alliance ? »

24. « Mais toi, tu as pris en haine le châtiment 2 ». Tu hais les corrections. Le pardon te fait chanter mes louanges ; le châtiment soulève tes murmures; comme si je n’étais pas ton Dieu et quand je châtie, et ton Dieu encore quand je pardonne. «Car je réprime et corrige ceux que j’aime 3 ». Mais toi, tu hais le châtiment, tu as rejeté loin de toi mes discours. Tu rejettes loin de toi ce que je dis par ta bouche. « Tu as donc rejeté mes discours derrière toi », de manière que sans les voir, tu en sentiras le poids. « Tu as rejeté mes discours derrière toi».

25. « En voyant un voleur, tu courais avec « lui, et tu partageais l’héritage des adultères 4 ». Ne va point dire: Je n’ai commis aucun vol, aucun adultère. De quoi cela te sert-il, si tu as des complaisances pour celui qui commet ces crimes; n’est-ce point là courir avec eux? Louer celui qui agit de la sorte, n’est-ce pas entrer en partage avec lui? C’est là, mes frères, courir avec le voleur et entrer en partage avec les adultères; si tu ne le fais pas en effet, tu vantes celui qui le commet, tu deviens solidaire avec lui, c’est là louer le pécheur dans les désirs de son âme, et le bénir dans ses crimes 5. Tu t’abstiens du crime, tu applaudis les criminels. N’est-ce là qu’un léger mal? « Tu as pris part avec les adultères ».

26. « Ta bouche a été féconde en malice, ta langue a embrassé la fraude 6 ». Le Prophète dénonce ici la méchanceté, la fourberie de ces hommes flatteurs qui, connaissant le  mal qu’on leur dit, non-seulement n’osent reprendre ceux qui le disent, de peur de les blesser, mais les applaudissent par un silence

 

1. I Cor. IX, 27.— 2. Ps XLIX, 17.— 3. Apoc. III, 19. — 4.Ps. XLIX, 18.— 5. Id. IX, 3.—6. Id. XLII, 19.

 

coupable. C’est peu de ne point dire: C’est mal ; ils vont jusqu’à dire : C’est bien ; et néanmoins ils savent que cela est criminel, mais leur bouche est pleine de malice, leur langue a préparé la fourberie. La fourberie est la fraude en parole, c’est le langage en désaccord avec la pensée. Le Prophète ne dit pas : Ta langue a ourdi ou commis la fourberie; mais, pour nous montrer qu’il y avait dans le crime un plaisir coupable, il dit: « Elle a embrassé ». C’est peu d’agir mal, tu y mets ton bonheur; tu as des louanges au dehors et la dérision dans l’âme. Tu causes la ruine d’un homme qui étale ses vices avec imprudence, qui ne voit pas même s’ils sont des vices; et toi qui le sais, tu ne lui dis pas : Où vas-tu? Si tu le voyais marcher dans les ténèbres, et près de l’endroit où tu connais un puits, quel homme serais-tu donc en gardant le silence? Ne te regarderait-on pas comme l’ennemi de sa vie? Et cependant, ce ne serait que la vie du corps et non celle de l’âme qu’il perdrait dans un puits. Il s’élance donc dans l’abîme du vice, il étale devant toi sa vie criminelle, tu en vois l’horreur, et tu lui applaudis au dehors, tandis que tu le méprises dans ton âme. Oh! s’il se retournait un jour vers le Seigneur, cet homme que tu tournes en dérision, que tu ne veux pas reprendre, et qu’il s’écrie : « Confusion sur ceux qui me disent : Courage, courage 1 ! » . « Ta langue a embrassé la fourberie»,

27. « Tranquillement assis, tu parlais contre ton frère ». Cette expression « assis » a le même sens que celui que nous avons donné à « embrasser ». Agir debout, ou en passant, c’est ne point y rechercher le plaisir; mais s’asseoir pour le faire, n’est-ce point prendre tout son loisir? Donc « tu t’es assis pour parler contre ton frère » ; tu as mis tes soins à commettre la détraction, tu t’es assis pour le faire: tu en voulais faire ton occupation, tu embrassais le mal, tu donnais à la fraude un baiser criminel. « Tu t’asseyais donc pour parler contre ton frère, et tu plaçais le scandale devant le fils de ta propre mère 2 ». Quel est ce fils de ta mère? n’est-ce pas ton frère? Le Prophète a donc voulu répéter ici ce qui a été dit plus haut: « Tu parlais contre ton frère ». N’a-t-il pas voulu mettre une certaine distinction? Oui, mes frères, je crois qu’il est bon de distinguer. Ainsi un frère

 

1. Ps. XXXIX, 16. — 2. Id. XLIX, 20.

 

médit de son frère, quand un homme affermi dans la foi, jouissant d’une certaine considération, instruit et instruisant les autres, médit de son frère également instruit, et qui marche dans la voie droite ; mais voici un homme qui est faible, et votre détraction est un scandale pour lui. Qu’un homme de quelque considération et de quelque science médise des gens de bien, voilà un scandale pour les infirmes incapables de juger sagement. Or, cet infirme est appelé « le fils de notre mère », et non de notre père, parce qu’il a besoin de lait, et qu’il s’attache encore aux mamelles. Il est porté sur le sein de l’Eglise, il ne peut prendre la solide nourriture de son père, mais il se nourrit aux mamelles de sa mère, incapable de juger, parce qu’il est encore animal et charnel. « L’homme spirituel, en effet, juge de tout; mais l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu; c’est une folie pour lui ». C’est pour ces hommes que l’Apôtre a dit: « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes  spirituels, mais comme à des hommes charnels encore, comme à des enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné du lait, non une nourriture solide : vous ne pouviez la supporter, vous ne le pouvez même encore 2 ». J’étais pour vous une mère, dit l’Apôtre, comme il dit ailleurs: « Je me suis fait petit au milieu de vous, comme la nourrice pleine de tendresse pour ses enfants 3 ». Non comme la nourrice donne à ses enfants la nourriture, mais comme la nourrice leur prodigue ses caresses. Il y a des mères qui, devenues mères, donnent leurs enfants à des nourrices ; elles sont mères, mais au lieu d’allaiter leurs enfants, elles les donnent à nourrir; et les nourrices, loin d’allaiter leurs enfants, allaitent des étrangers; mais l’Apôtre avait lui-même enfanté des fidèles, il les nourrissait, et ne confiait ce soin à personne, lui qui disait : « Vous que j’enfante une seconde fois, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous 4 ». Donc il prodiguait ses caresses et allaitait. Or, des hommes doctes et spirituels blâmaient Paul. « Ses lettres », disaient-ils, « sont dures et accablantes; en face il est faible de corps, méprisable dans ses discours  5». Voilà les propos qu’il attribue lui-même dans ses lettres à ses détracteurs, ils s’asseyaient

 

1. I Cor. II, 14.— 2. Id. III, 2. — 3. I Thess. II, 7— 4. Gal. IV, 19. — 5. II Cor. X, 10.

 

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donc, et parlaient mal de leur frère, et plaçaient le scandale devant le fils de leur mère que l’Apôtre devait nourrir. Ils obligeaient ainsi cette mère à enfanter de nouveau. « Devant le fils de ta mère tu plaçais le scandale ».

28. « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu 1 ». C’est pourquoi le Seigneur Dieu viendra et ne se taira point. Aujourd’hui il nous dit : « Voilà ton ouvrage et je me suis tu ». Qu’est-ce à dire: « Je me suis tu? » Pour toi, j’ai différé ma vengeance, j’ai suspendu toute sévérité, j’ai prolongé ma patience, et longtemps j’ai attendu ton repentir. « Voilà tes oeuvres et je me suis tu ». Or, quand j’attends patiemment ton repentir, toi, comme l’a dit l’Apôtre: « Par la dureté et l’impénitence de ton coeur, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère, et de la manifestation du juste jugement de Dieu 2. Dans ton iniquité, tu m’as cru semblable à toi ». C’est peu que le mal ait pour toi de l’attrait, tu crois encore qu'il en a pour moi. Parce que Dieu ne fait pas éclater sa vengeance, tu en fais un complice, et comme à un juge corrompu, tu lui donnes part à tes rapines. « Dans ton iniquité, tu m’as cru semblable à toi », parce que tu refusais d’être semblable à moi. « Soyez parfaits », dit le Sauveur, « comme votre Père céleste, qui  fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants 3 ». Loin de prendre pour modèle celui qui fait du bien même aux méchants, tu veux t’asseoir pour calomnier les bons. « Dans ta malice tu m’as cru semblable à toi, je t’accuserai ». Quand viendra le Seigneur notre Dieu, et qu’il ne gardera point le silence, alors «je t’accuserai ». Que ferai-je pour te reprendre? Que te ferai-je? Tu ne te vois pas maintenant, je te forcerai à te voir. Si tu te voyais, tu te déplairais à toi-même et tu me plairais dès lors; mais parce que sans te voir tu as mis en toi tes complaisances, tu te déplairas un jour ainsi qu’à moi, à moi quand tu seras jugé, à toi quand tu brûleras dans les flammes. Que te ferai-je, dit le Seigneur? « Je te mettrai en présence de toi-même ». Pourquoi vouloir te dérober à tes yeux? Tu te rejettes en arrière pour ne point te voir, je te forcerai à te regarder; ce que tu as rejeté derrière loi, je l’exposerai à tes regards, tu verras ta laideur, non pour l’effacer, mais

 

1. Ps. XLIX, 21.— 2. Rom, II, 5. — 3. Matt. V, 45, 48.

 

pour en rougir. Et quand le Seigneur tient ce langage, mes frères, faut-il désespérer de celui qu’il menace de la sorte? Cette ville dont on publia jadis : « Dans trois jours Ninive sera détruite  1», n’employa-t-elle point ces trois jours à se convertir, à prier, à pleurer, à mériter son pardon au lieu d’un châtiment imminent? Qu’ils écoutent, ceux qui sont dans le même état, pendant qu’ils peuvent écouter le Seigneur, même dans son silence. Il viendra et ne se taira point, et il t’accusera, quand il n’y aura pas moyen de t’amender. « Je le mettrai », dit le Seigneur, « en face de lui-même ». Qui que tu sois, fais donc aujourd’hui ce que le Seigneur menace de te faire. Ne rejette plus derrière toi ces fautes que tu dissimules, que tu ne veux point voir, mets-les sous tes regards. Assieds-toi sur le tribunal de ta conscience, deviens ton propre juge, cède à la crainte, que l’aveu s’échappe de ton coeur, et dis à ton Dieu : « Je reconnais mon iniquité, et mon péché est toujours devant mes yeux 2 ». Mets devant toi ce que tu rejetais encore ; de peur que ton Dieu dans sa justice ne te mette sous tes propres regards, et que tu ne puisses te dérober à toi-même.

29. « Comprenez enfin tout cela, vous qui oubliez le Seigneur ». Vous le voyez, Dieu crie, il ne se tait point, il n’épargne personne. Tu avais oublié le Seigneur, tu ne pensais pas à ta vie désordonnée ; comprends donc que tu as oublié le Seigneur, « de peur qu’enfin il ne te saisisse comme un lion, et que nul ne puisse te délivrer ». Qu’est-ce à dire: « Comme un lion?» Avec une force, avec une puissance, à laquelle on ne peut résister. Tel est le sens qu’il donna au mot « lion ». Car cette expression se prend tantôt comme un blâme, tantôt comme un éloge. Le diable est appelé un lion dans l’Ecriture : « Votre adversaire est comme un lion rugissant », dit-elle, « qui rode autour de vous, cherchant à vous dévorer 3 ». Or, parce que le diable a été appelé lion à cause de son impitoyable fureur, le Christ ne peut-il être appelé lion à cause de sa force souveraine? D’où vient donc ce mot de l’Ecriture: « Il a vaincu le lion, de la tribu de Juda 4? » De grâce, mes frères, écoutez ce qui reste; je vous en conjure, oubliez votre fatigue, il vous soutiendra, celui qui vous a donné des forces jusqu’ici. Tout à l’heure, comme pour nous désigner le tribut de

 

1. Jonas, III, 4-10. — 2. Ps. L, 5.— 3. I Pierre, V, 8,— 4. Apoc, V, 5.

 

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louanges qu’il exige de nous, le Seigneur, comme vous l’avez entendu, nous disait:

« Offre à Dieu un sacrifice de louanges, et rends au Très-Haut tes hommages ». Mais ensuite le Seigneur dit au pécheur : « Est-ce à toi de publier mes jugements, et ta bouche s’ouvrira-t-elle pour annoncer mon alliance ? » Comme s’il lui disait : Tes louanges ne te servent de rien : je n’ai demandé le sacrifice de louanges qu’à ceux dont la vie est sainte ; c’est à eux que la louange est profitable : mais pour toi, il ne te sert de rien de me louer. Est-ce à toi de le faire? « La louange ne sied pas dans la bouche du pécheur 2 ». Il résume ensuite ces deux pensées dans une même conclusion, qui est un reproche pour les méchants trop oublieux de Dieu. « Comprenez donc enfin, vous qui oubliez le Seigneur, de peur qu’il ne vous enlève comme un lion, et que nul ne puisse vous délivrer ».

30. « Le sacrifice de louanges est le culte qui m’honore 3». Comment le sacrifice de louanges doit-il m’honorer? Il est certain que cette louange ne sert de rien aux pécheurs, dont la bouche s’ouvre pour publier votre alliance, ô mon Dieu, et dont les actions condamnables sont en horreur à vos yeux. Et néanmoins, répond le Seigneur, je ne laisse pas de leur dire : « C’est le sacrifice de louanges qui doit m’honorer». Tu croyais que la louange était inutile pour toi; eh bien ! loue-moi, elle te deviendra utile. Vivre mal et bien dire, ce n’est pas encore me louer; de même que commencer à vivre saintement et s’en attribuer le mérite, ce n’est point me louer encore. Je ne veux point que tu ressembles à ce scélérat qui insultait au crucifié 4, mais je ne veux pas non plus faire de toi cet hypocrite qui vantait ses mérites dans le temple, et cachait ses plaies 5. Si tu es pécheur et obstiné dans tes vices, je ne puis te dire seulement : Ta louange est inutile, mais bien : Ta louange s’existe même point, et je ne la regarde point comme une louange: si tu crois être juste, et nul n’est juste s’il n’est humble et pieux, si tu t’enorgueillis de ta justice, au point de te comparer aux autres et de les mépriser, si tu l’élèves et te glorifies de tes mérites, ce n’est point là me louer. Quiconque est pécheur ne me loue point, non plus que le juste qui

 

1. Ps. XLIX, 14, 16.— 2.Eccli. XV, 9.— 3. P. XLIX, 23 — 4. Luc, XXIII, 39. — 5. Id. XVIII, 11.

 

 

s’attribue sa justice. Mais le pharisien s’attribuait-il sa justice, quand il disait: « Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme les autres hommes? » Il remerciait Dieu du bien qui était en lui. Quelle que soit donc ta vertu, quoique tu comprennes que tu as reçu de Dieu tout le bien qui est en toi, si néanmoins tu t’élèves au-dessus de celui qui en a moins, tu n’es qu’un envieux, tu ne sais me louer. Commence donc à corriger tes désordres et à vivre saintement comprends surtout que c’est par la grâce de Dieu que tu te corriges : « C’est en effet le Seigneur qui redresse les démarches de l’homme 1 ». Après avoir compris tout cela, aide les autres à devenir ce que tu es; car tu étais toi-même ce qu’ils sont. Aide-les de tout ton pouvoir, et sans te désespérer, car Dieu n’a pas borné à toi seul les trésors de ses grâces. Donc on ne peut louer Dieu, et l’offenser par une vie désordonnée; on ne le loue point quand on commence une vie régulière dont on s’attribue le mérite et non à la grâce de Dieu; on ne le loue point, quand on reconnaît qu’on le doit à la grâce de Dieu, et qu’on ne veut cette grâce que pour soi-même. Dès lors1 celui qui disait: « Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme les autres hommes, qui sont injustes, voleurs, adultères, ni même comme ce publicain 2 », ne pouvait-il pas ajouter: Faites à ce publicain les mêmes grâces qu’à moi, achevez de me donner ce qui me manque encore? Mais il parlait, comme plein de lui-même ; il ne disait point: « Pour moi je suis pauvre et indigent 3 », comme le faisait le publicain en disant: « Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur 4 ». Aussi le publicain s’en retourna-t-il justifié, beaucoup plus que le pharisien. Ecoutez donc ceci, vous qui vivez saintement ; écoutez encore, vous qui vivez dans le désordre : « C’est le sacrifice de louange qui doit m’honorer ». Nul n’est méchant quand il m’offre ce sacrifice. Je ne dis point : Que nul méchant ne m’offre ce sacrifice, mais bien : Nul n’est méchant dès qu’il me l’offre. Celui qui me loue est bon, car s’il me loue, ce n’est pas seulement en paroles, mais en mettant ses paroles en harmonie avec ses oeuvres.

31. « C’est le sacrifice de louanges qui doit

 

1. Ps. LXIII, 23.— 2. Luc, XVII, 11.— 3. Ps. LXIX, 6. — 4. Luc, XVIII, 13.

 

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m’honorer : c’est la voie par laquelle je manifesterai le salut de Dieu 1 », C’est donc dans le sacrifice de louanges qu’est « cette voie par laquelle je manifesterai le salut de Dieu ». Qu’est-ce que le salut de Dieu? C’est Jésus-Christ; et comment le Christ nous est-il montré dans le sacrifice de louanges? C’est que le Christ vient en nous avec la grâce. Voici ce que dit l’Apôtre : « Je vis, non plus moi, mais le Christ vit en moi : et si je vis maintenant dans un corps charnel, je vis dans la foi du Fils de Dieu, qui m’a aimé, et qui s’est livré pour moi 2 ». Que les pécheurs reconnaissent donc qu’ils n’auraient pas besoin du médecin, s’ils jouissaient de la santé 3. Car le Christ est mort pour les impies 4. Pour eux donc, reconnaître leurs impiétés, puis imiter le publicain qui disait: « Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur 5 », c’est découvrir leurs blessures au médecin, et implorer son assistance. Comme ils ne se louent pas eux-mêmes, comme ils s’accusent au contraire, de sorte que si quelqu’un d’eux se glorifie, il ne se glorifie pas en lui-même, mais dans le Seigneur 6, ils proclament la cause de l’avènement du Christ qui est venu pour sauver les pécheurs. « Jésus-Christ est

 

1. Ps. XLIX, 23. — 2. Gal. II, 20. — 3. Matt. IX, 22. — 4. Rom. V, 6. — 5. Luc, XVII, 13. — I Cor. I, 31.

 

venu dans ce monde », nous dit saint Paul, pour sauver les pécheurs, entre lesquels-je suis le premier 1 ». Aussi, quand les Juifs se glorifient de leurs oeuvres, le même Apôtre réprime leur orgueil, jusqu’à dire qu’ils n’appartiennent pas à la grâce, eux qui comptent sur leurs mérites et sur leurs oeuvres pour obtenir une récompense 2. Quiconque sait en effet qu’il appartient à la grâce, qui est le Christ et qui vient du Christ, comprend qu’il a besoin de la grâce. Ce qui est appelé grâce, est donné gratuitement; et dès lors nul mérite en toi n’a pu précéder et provoquer ce qui est un don gratuit. Si tes mérites avaient précédé, la récompense ne serait plus regardée comme une grâce, mais comme l’acquit d’une dette 3. Si donc tu prétends que tes mérites ont précédé, c’est toi et non le Seigneur que tu veux louer; et dès lors tu ne reconnais plus le Christ qui est venu avec la grâce. Ainsi, abaisse un regard sur tes oeuvres, comprends quelle en était la malice, en sorte qu’elles appelaient sur toi le châtiment et non la récompense. Et quand tu auras compris ce qui était dû à tes mérites, tu comprendras aussi ce que tu reçois par la grâce, et tu glorifieras Dieu par le sacrifice de louanges. Telle est la voie qui te montrera dans le Christ le salut de Dieu.

 

1. I Tim I, 15. — 2. Gal. V, 4. — 3. Rom. IV, 4.

 

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