PSAUME LII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME LII

FOI ET ESPÉRANCE

 

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Ce psaume nous fait connaître les ennemis de Dieu et du peuple fidèle; le nombre en est grand, car ce sont tous les impies et les libertins ils nient l’existence de Dieu pour s’autoriser et persévérer dans leur corruption, et, pour être conséquents avec eux-mêmes, ils persécutent son peuple. Mais, en punition de leur langage sacrilège, le Seigneur les frappe d’aveuglement, les remplit d’une crainte insensée et les anéantit; quant à ses enfants, il les console par l’espérance d’un Sauveur et des joies du ciel.

 

1. Nous entreprenons de vous expliquer ce psaume, autant du moins que nous le permettra la grâce de Dieu. Notre frère nous ordonne de vouloir le faire, et il offre au Seigneur ses prières, afin que nous le puissions. Si par trop d’empressement nous venons à omettre quelque détail, celui qui daigne dicter nos paroles suppléera lui-même en vos coeurs à l’insuffisance de notre discours. Le titre le ce psaume est: « Pour la fin, pour Mahéleth, intelligence à David ». « Pour Mahéleth ». Si nous en croyons les interprètes des noms hébreux, le sens serait celui-ci : Pour une personne qui enfante ou qui souffre. Qui est-ce qui enfante et qui souffre ici-bas? Les fidèles le savent, puisqu’ils sont condamnés à y vivre. Le Christ enfante, le Christ souffre; le chef et les membres enfantent et souffrent, l’un au ciel, les autres sur la terre. S’il n’en était ainsi du Christ, dirait-il : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu 1 ? » Il enfantait un persécuteur, et celui-ci par sa grâce une fois converti enfantait à son tour; car il fut

 

1. Act. IX, 4.

 

ensuite éclairé de la lumière d’en haut; puis ayant pris place parmi les membres du Christ qu’il persécutait, animé des sentiments de la même charité, et comme s’il était dans le travail de l’enfantement, il disait : « Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en vous 1 ». Ce psaume a donc trait aux membres du Christ, à son corps qui est l’Eglise 2, à cet homme un, c’est-à-dire à cette grande unité dont le chef est au ciel. Cet homme gémit, enfante et souffre, mais pourquoi? Au milieu de quelles gens? son chef même a pris soin de l’en instruire, de le lui faire connaître, quand il a dit : «L’iniquité abondera et l’on verra se refroidir la charité d’un grand nombre ». Mais « si l’iniquité abonde », et si la charité « d’un grand nombre se refroidit »; qui est-ce qui restera pour enfanter? Le voici : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé 3 ». Y aurait-il de la grandeur d’âme à persévérer, s’il ne fallait le faire en dépit de tracasseries,

 

1.Gal. IV, 19. — 2. Col. I, 24. — 3. Matt. XXIV, 12, 13.

 

 

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de tentations, de troubles et de scandales sans nombre? Il n’y a ni obligation ni vertu à tolérer le bien. Mais puisqu’il est dans ce psaume question de cet homme, étudions-en le sens. Les hommes au milieu desquels il gémit et souffre, y sont réprimandés à cause de lui, et, à la fin, se trouvent et se lisent les motifs consolants qui peuvent soutenir la patience de ceux qui enfantent et qui souffrent. Quels sont donc ceux au milieu desquels nous gémissons et souffrons les travaux de l’enfantement, si nous appartenons au corps du Christ, si nous vivons sous le joug de son autorité suprême, si nous occupons une place parmi ses membres? quels sont-ils? Ecoute, je vais te l’apprendre.

2. « L’insensé a dit dans son coeur: Il n’y a point de Dieu ». Voilà bien les hommes au milieu desquels souffre et gémit le corps du Christ; et, si telle est cette classe d’hommes, le nombre de ceux que nous enfantons est bien petit; autant que nous pouvons en juger, il n’y a guère de ces insensés, il paraît bien difficile de rencontrer un homme qui dise dans son coeur : « Il n’y a point de Dieu 1 ». Leur nombre est si restreint qu’ils craignent de s’exprimer ainsi dans la foule où ils vivent: c’est leur coeur qui le dit, car leur bouche n’oserait proférer de telles paroles. Il y en a donc bien peu que nous soyons obligés de supporter, c’est à peine si l’on en peut rencontrer. « Ceux qui disent dans leur coeur: Il « n’y a point de Dieu », sont rares. Mais si nous attachons un autre sens à ce texte, ces impies tout à l’heure si peu nombreux, si rares, presque introuvables, se trouvent tout à coup singulièrement multipliés; ceux qui vivent mal se montrent à nous; si nous considérons la conduite des scélérats, des criminels, des hommes corrompus dont le nombre est si grand, en un mot, des personnes qui se font du péché comme un besoin continuel et qui, à force de le commettre, ont perdu toute honte, quelle multitude s’offre à nos regards! Placé au milieu d’elle, le corps du Christ ose à peine condamner en elle les fautes, dont elle cherche vainement à le rendre coupable: il s’estime trop heureux de conserver intacte son innocence, de ne pas faire ce que la coutume ne lui donne pas la hardiesse de blâmer; et s’il ne craint point d’élever la voix contre tant de désordres, les réclamations, les cris des

 

1. Ps. XIII, 1.

 

libertins ne tardent pas à étouffer la courageuse protestation de ceux qui marchent dans la voie du bien. lis sont donc ainsi disposés, qu’ils disent dans leur coeur : « Il n’y a point de Dieu ». Je puis en donner la preuve; la voici : Ils s’imaginent que leur conduite plaît à Dieu. Ils portent la croyance en Dieu, au point de penser qu’il approuve tout ce qu’ils font. Si, éclairé par la sagesse, tu comprends que « l’imprudent a dit dans son coeur : Il n’y a point de Dieu»; si tu y fais réflexion, si tu examines bien ce fait et que tu en saisisses bien la portée, tu seras convaincu de ceci : c’est que l’homme qui croit que Dieu approuve sa mauvaise conduite, ne croit vraiment pas que Dieu soit Dieu. En effet, pour être Dieu il faut qu’il soit juste; et, s’il est juste, l’injustice et l’iniquité lui déplaisent. Tu nies donc l’existence de Dieu, en prétendant qu’il est d’accord avec le péché.

Si le Dieu qui déteste le mal est seul vrai Dieu, si d’autre part tu ne regardes pas comme tel le Dieu qui n’approuve point le péché, ce langage de ton coeur: Dieu approuve mes désordres, se réduit à celui-ci: Il n’y a point de Dieu.

3. Entendues dans un autre sens, ces paroles ont trait à notre chef, à Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Lorsqu’il apparut en ce monde sous la forme d’esclave, ceux qui le crucifièrent dirent aussi: «Il n’est pas Dieu». Le livre de la Sagesse avait cité par avance leurs paroles. Toutefois, fais d’abord attention au degré de corruption où ils étaient descendus pour être à même de dire en leur coeur:  Il n’est pas Dieu . Après avoir lu ce verset: « L’imprudent a dit dans son coeur: Il n’y a pas de Dieu », nous trouvons bien exprimée dans le suivant la cause de ces paroles insensées : « Ils sont corrompus, ils sont devenus abominables dans leurs iniquités ». Tu le vois, ils se sont abandonnés à la corruption, puisque dans l’égarement de leurs pensées, ils ont tenu ce langage dans leur coeur. La désobéissance aux enseignements de la loi engendre la corruption, amène le dévergondage des moeurs, et précipite l’homme dans les derniers excès du mal; telle est la marche que l’on suit pour en venir à nier Dieu. Quel langage tiennent en effet ceux dont les pensées ne sont pas droites? « Notre vie est courte; elle est traversée d’une infinité d’ennuis ». De ce premier

 

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dérèglement dans la foi, ils tombent daims cet autre désordre dont parle l’apôtre saint Paul Mangeons et buvons, car demain nous mourrons 1 ». Le livre de la Sagesse développe amplement cette pensée corruptrice : « Couronnons-nous de roses avant qu’elles se flétrissent ; laissons partout des traces de notre joie ». Après avoir ainsi traduit les idées des méchants, il ajoute: « Faisons mourir le pauvre qui est juste 2 ». N’est-ce pas lire : Il n’y a point de Dieu? Ils semblaient tenir un langage plein de douceur: « Couronnons-nous de rosés avant qu’elles se flétrissent». Jamais parole fut-elle plus délicate, plus inoffensive? Croirait-on que cette tendresse de langage doit aboutir à un crucifiement, à des coups d’épée? Y a-t-il de quoi t’étonner ? La racine des ronces n’est-elle pas non plus douce au toucher? Serre-la donc dans tes mains, elle ne te blessera pas; mais en est-il le même de la tige qui en sort? « Ils sont donc corrompus, ils sont donc devenus abominables dans leurs iniquités. L’imprudent a dit dans son coeur : Il n’y a pas de Dieu; s’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3». C’est bien dire : « Il n’y a point de Dieu».

4. Mais comment le corps du Christ gémit-il parmi de telles gens? Les Apôtres et les disciples du Sauveur y ont gémi en leur temps. Pour nous, quels rapports avons-nous avec eux? comment au milieu d’eux endurons-nous les douleurs de l’enfantement? Il en est encore qui disent : Le Christ n’est pas Dieu. Ce qui reste de païens le dit : nous l’entendons dire à ces juifs, qui portent en tout lieu la preuve de leur condamnation. Une multitude d’hérétiques tiennent le même langage. Les Ariens ont dit : Il n’est point Dieu. Les Eunoméens ont dit aussi : Il n’est point Dieu; nous pouvons ajouter ici , mes frères, que tous les chrétiens dont nous avons parlé tout à l’heure, et qui vivent mal, ne disent pas autre chose. Car lorsque nous leur annonçons que le Christ viendra juger tous les hommes, comme nous l’attestent les Ecritures, qui ne peuvent nous tromper, ils aiment mieux prêter l’oreille aux suggestions du serpent, de cet esprit infernal qui n’avait pas craint de donner le démenti à Dieu lui-même dans le Paradis terrestre, et qui avait dit à Adam: « Tu ne mourras pas 4 », quand le

 

1. I Cor. XV, 32. — 2. Sag. II, 1-20. — 3. Matt. XXVIII, 40. — 4. Gen. III, 4.

 

 

Seigneur lui avait formellement attesté qu’il mourrait 1. Ils font le mal si hardiment qu’ils ne craignent pas de se dire: Le Christ viendra et il accordera à tous le pardon de leurs fautes. Le voilà donc convaincu de mensonge, celui qui s’est annoncé comme devant séparer les justes d’avec les pécheurs, et placer les uns à sa droite et les autres à sa gauche. Le voilà convaincu de mensonge, celui qui s’est annoncé comme devant dire aux justes: « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde »; et aux pécheurs: « Allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et ses anges 2 ». D’après ces paroles, pourrait-il pardonner à tous ? Pourrait-il ne condamner personne? Il ment donc; s’exprimer ainsi n’est-ce pas dire : Il n’est pas Dieu ? Prends garde de mentir toi-même. Car tu es homme et il est Dieu. Dieu est la vérité même, et tout homme est menteur 3. O corps du Christ, que feras-tu au milieu de ces méchants? Il faut t’en éloigner, par tes affections et tes moeurs. Ne les imite pas, n’entre point en société avec eux, ne donne à leurs désordres ni ton consentement, ni ton approbation; inflige-leur plutôt le châtiment d’un blâme sévère. Pourquoi prêter attention à des hommes qui parlent de la sorte: « Ils sont corrompus et sont devenus abominables dans leurs iniquités, il n’en est aucun parmi eux pour faire le bien ? »

5 « Du haut du ciel le Seigneur a jeté les yeux sur les enfants des hommes, afin de voir s’il en est qui aient l’intelligence ou qui cherchent Dieu 4». Qu’est-ce à dire? Tous ceux

qui disent: Il n’y a pas de Dieu, sont-ils corrompus? sont-ils tous devenus abominables?

Eh quoi! s’ils en étaient là, Dieu l’ignorerait-il? ou plutôt serions-nous à même de pénétrer

les secrètes pensées de leurs coeurs, s’il ne nous en faisait la grâce? S’il le savait, s’il en

avait la connaissance, pourquoi donc est-il écrit que « du haut du ciel il a jeté ses regards sur les enfants des hommes pour voir s’il en est qui aient la sagesse ou qui cherchent Dieu? » Ces paroles désignent non une personne instruite, mais une personne qui cherche à s’instruire : « Du haut du ciel le Seigneur a jeté ses regards sur les enfants des hommes, afin de voir s’il en est qui aient l’intelligence ou qui cherchent

 

1.Gen. II, 17 — 2. Matt. XXV, 34, 41.— 3. Ps CXV, 11 — 4. Id. LII, 3.

 

 

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« Dieu ». Et comme s’il avait trouvé ce qu’il cherchait à apercevoir en jetant ses regards du haut du ciel, il prononce ce jugement « Tous se sont écartés de la voie et sont de-« venus inutiles; il n’y en a pas qui fassent le « bien». De ce verset surgissent deux difficultés peu aisées à résoudre. Si Dieu regarde du haut du ciel pour voir s’il y a un homme qui ait l’intelligence ou qui cherche Dieu, l’insensé peut s’imaginer que Dieu ne connaît pas tout. Voilà la première difficulté; voici la. seconde : S’il n’y a pas un homme pour faire le bien, s’il n’y en a pas un seul, où trouver celui qui supporte au milieu des méchants des douleurs pareilles à celles de l’enfantement?

Pour résoudre la première difficulté, il faut se rappeler que l’Ecriture attribue à Dieu lui-même ce que la créature fait sous l’influence de la grâce. Ainsi, par exemple, si tu prends pitié d’un pauvre, on dit que c’est Dieu qui en a pitié, parce que tu agis par son inspiration. Tu te connais toi-même, c’est lui qui t’éclaire; si tu lui dis comme le Prophète « Seigneur, vous allumerez ma lampe, mon Dieu, vous dissiperez mes ténèbres 1 ». Mais parce qu’il t’aide à te connaître, parce qu’il te donne la connaissance de toi-même, il te connaît; car, s’il n’en était ainsi, comment pourrait-on dire : « Le Seigneur votre Dieu vous tente pour savoir si vous l’aimez 2? » Que-signifie : pour savoir? Afin de vous communiquer par sa grâce cette science. Nous devons donc entendre dans le même sens ces paroles : « Du haut du ciel le Seigneur a jeté « ses regards sur les enfants des hommes, afin « de savoir s’il en est qui aient la sagesse ou « qui cherchent Dieu». Puisse-t-il nous venir en aide et nous accorder la faveur de mettre en pratique les bons désirs qu’il a déposés dans nos coeurs! Selon l’apôtre saint Paul:

« Nous n’avons point reçu l’esprit de ce monde, mais l’Esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits ». Cet Esprit qui nous a fait connaître les-faveurs dont Dieu nous a gratifiés, nous fait aussi mettre une différence, entre ceux à qui ces faveurs ont été refusées et nous; il nous aide à les comparer à nous et à les connaître. Si, en effet, nous comprenons que tout ce que nous possédons de bien nous vient uniquement de la bonté et de la générosité de

 

1. Ps. XVII, 29. — 2. Deut. XIII, 3.

 

l’auteur de tout bien, il nous sera aussi facile de comprendre que ceux à qui il n’a rien accordé ne peuvent rien avoir. Cette science nous vient de l’Esprit de Dieu, et par cela même que nous le voyons, il est dit que Dieu le voit, car il est la source de notre science. Il faut encore entendre dans le même sens ces autres paroles: « L’esprit examine tout, même ce qu’il y a de plus élevé en Dieu ». Non pas que l’Esprit examine, puisqu’il connaît tout, mais parce que Dieu te le donne pour te’ faire approfondir toutes choses; et comme sa grâce te fait agir, on dit qu’il fait ce que tu ne pourrais faire sans lui, Donc, quand tu fais quelque chose, Dieu est censé le faire. C’est donc par une faveur de l’Esprit de Dieu qu’ils ont reçu, que ses enfants « jettent leurs regards sur les enfants des hommes pour voir s’il en est qui aient la sagesse ou qui cherchent Dieu ». Mais parce qu’ils le font par l’influence de sa grâce et de son Esprit, on dit que Dieu le fait, c’est-à-dire qu’il regarde et qu’il voit. Pourtant, puisque ce sont des hommes qui regardent et qui voient, pourquoi dire: « Du haut du ciel? » Parce que saint Paul a dit : « Votre demeure est dans le ciel 1 ». N’est-ce point par le coeur que vous voyez, que vous regardez pour comprendre? Chrétien, puisque c’est par le coeur que tu agis de la sorte, vois donc si ton coeur est en haut; en ce cas, tu jettes du haut du ciel tes regards sur la terre; et comme tu le fais par la grâce de Dieu, « le Seigneur jette du haut du ciel ses regards sur les enfants des hommes»; suivant notre manière de voir on peut ainsi résoudre là première difficulté.

6. Que voyons-nous en regardant, en jetant les yeux sur les enfants des hommes; qu’est-ce que Dieu aperçoit? Que peut remarquer celui à qui le Seigneur fait la grâce de voir? Ecoute, je vais te le dire : « C’est que tous se sont écartés de la voie et sont devenus inutiles: il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y  en a pas un seul ». S’il n’y en a pas qui fasse le bien, s’il n’y en a pas un seul, il n’y aura donc pas de justes pour gémir au milieu des méchants? Attends, dit le Seigneur, ne te hâte point de te prononcer; j’ai donné aux hommes le pouvoir de bien faire, mais avec le secours de ma grâce et non pas avec leurs propres forces; car d’eux-mêmes ils sont méchants; quand ils font le mal, ils sont

 

1. I Phil. III, 20.

 

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enfants des hommes, ils sont mes coulants quand ils se conduisent bien. Par la puissante bonté de Dieu, les enfants des hommes deviennent ses enfants, parce que son Fils est devenu le Fils de l’homme. Voyez quelle admirable société s’est établie entre Dieu et nous; il nous a promis de nous rendre participants de sa divinité, ne devait-il point, sous peine de parjure, devenir d’abord lui-même participant de notre mortalité? Le Fils de Dieu donc pris part à notre nature humaine pour nous donner part à sa nature divine. Celui qui a promis de te faire entrer en communion de ses biens a voulu entrer auparavant en communion de tes maux. Il l’a promis sa divinité, mais avant tout il t’a manifesté son immense charité. Que si tu mous enlèves ce que nous avons reçu en devenant enfants de Dieu, tu ne trouveras plus tel nous que les vices des enfants des hommes, et alors tu verras combien sont vraies ces paroles : « Il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y en a pas un seul 1».

7. « Est-ce qu’ils n’acquerront pas la science, iceux qui commettent l’iniquité et qui dévorent mon peuple comme un morceau de pain? Est-ce qu’ils n’acquerront pas la science 2? » Est-ce qu’il ne leur sera pas donné de voir? Parlez, menacez, élevez la voix comme une femme qui enfante, comme sue personne qui souffre. Car ils dévorent votre peuple de la même manière qu’on dévore un morceau de pain. Il y a donc ici un peuple de Dieu que l’on dévore, et pourtant: « Il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y en à pas un seul». Ce que nous avons dit tout à l’heure, nous aide à répondre: ce peuple que l’on dévore, ce peuple qui souffre au milieu des méchants, ce peuple qui gémit et enfante au milieu d’eux, se compose d’enfants des hommes devenus enfants de Dieu : voilà pourquoi on le dévore. « Car vous avez confondu le conseil du pauvre, parce qu’il a mis en Dieu son espérance 3». Le plus souvent, en effet, la raison pour laquelle on méprise et l’on dévore le peuple de Dieu, c’est sa qualité même de peuple de Dieu. Que je me livre, dit-on, à la rapine; que je devienne spoliateur : si ma victime est un chrétien, quel mal me fera-t-elle? Celui qui parle en faveur des victimes et menace les persécuteurs, celui-là parle en faveur de son peuple, car il dit:

 

1. Ps. LII, 4. —  2. Id. 5. — 3. Ps. XIII, 6.

 

 

« Est-ce que ceux qui commettent l’iniquité n’acquerront pas la science? » L’homme qui voyait le voleur et courait avec lui, qui entrait en partage avec les adultères, qui s’asseyait et méditait contre son frère., qui tendait un piège au fils de sa mère, cet homme a dit dans son coeur : « Il n’y a pas de Dieu ». C’est pourquoi le Seigneur lui dit en retour: « Tu as fait cela et je me suis tu; tu as supposé l’iniquité en moi, tu as cru que je te ressemblerais », c’est-à-dire, si je te ressemblais je ne serais pas Dieu. Et il ajoute : « Je te reprendrai, je te ferai comparaître devant toi-même ». Maintenant tu ne veux pas te connaître, tu ne veux point par là éprouver de déplaisir; plus tard tu te connaîtras et tu pleureras. Dieu forcera nécessairement les méchants à reconnaître leur iniquité. S’il ne le faisait pas, où donc seraient ceux qui doivent dire : « A quoi nous a servi notre orgueil? qu’avons-nous retiré de l’éclat de nos richesses? » Alors ils seront instruits, ceux qui ne veulent pas s’instruire aujourd’hui : « Est-ce qu’ils n’acquerront pas la science, tous ceux qui font le mal et qui dévorent mon peuple commue un morceau de pain? » Quel sens donner à ce qui suit: « Comme un morceau de pain?» Ils dévorent mon peuple comme on mange le pain. Parmi les aliments qui servent à notre nourriture, nous choisissons tantôt les uns, tantôt les autres. Nous ne mangeons pas toujours les mêmes légumes, la même sorte de viande, les mêmes fruits, mais toujours nous mangeons du pain. Quelle est donc la signification de ces paroles: « Ils dévorent mon peuple comme un morceau de pain? » Ceux qui dévorent mon peuple comme un morceau de pain, le font sans interruption, sans fin.

8. «Ils n’ont pas invoqué Dieu 1 ». Le Prophète console ici celui qui gémit; il l’exhorte surtout à ne point imiter les méchants, dans la crainte de le voir entraîné au mal par le spectacle des prospérités dont ils jouissent habituellement. Tu entreras en possession de ce qui t’a été promis, l’espérance des méchants se borne au temps présent; la tienne a pour objet les biens éternels; ce qu’ils espèrent leur échappera, jamais tu ne perdras ce que tu attends; les avantages de ce monde sont trompeurs, ceux auxquels tu aspires sont véritables « Car ils n’ont point invoqué

 

1. Ps. LII, 6.

 

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« Dieu ». Est-ce que de telles gens ne le prient pas tous les jours? Non, ils ne le prient pas. Attention ! je vais essayer avec l’aide de Dieu de vous le faire comprendre.

Dieu veut qu’on le serve et qu’on l’aime gratuitement, c’est-à-dire dans le sentiment d’un pur amour, parce qu’il se donne lui-même, mais non parce qu’en outre de lui-même il donne encore autre chose. Aussi l’homme qui prie Dieu de lui donner des richesses, n’invoque pas Dieu, mais il invoque les biens dont il veut s’enrichir. Appeler à soi, n’est-ce point le vrai sens du mot invoquer? Invoquer signifie donc appeler à soi. En effet, quand tu dis: Seigneur, accordez-moi de la fortune, ton désir n’est pas que Dieu lui-même vienne à toi, tu ne veux y voir venir que la fortune. Ce dont tu souhaites entrer en possession, voilà ce que tu invoques. Si tu invoquais Dieu, il viendrait lui-même à toi et serait ton trésor. Le plus vif objet de tes désirs, c’est une aire remplie de toutes parts, peu t’importe que ton âme reste vide des biens célestes. Dieu remplit le coeur et non les celliers. De quelle utilité peuvent être pour toi les biens extérieurs, si tu es dénué des biens intérieurs? Ceux-là donc ne prient pas Dieu qui le prient pour obtenir de lui les avantages temporels, les biens d’ici-bas, le bonheur de cette vie terrestre et passagère. Aussi que lisons-nous ensuite? « Ils ont été saisis par la crainte là où il n’y avait rien à craindre ». Que l’on perde sa fortune, y a-t-il là un vrai sujet de crainte? Non, et pourtant on redoute une pareille perte. On aurait bien raison de trembler si l’on venait à perdre la sagesse; et c’est précisément là qu’on ne se trouble pas. Ecoute, réfléchis et saisis bien le caractère des méchants.

9. L’on confie à un homme un petit sac d’argent : il ne veut point le rendre, il le regarde comme sa propriété, il ne pense pas qu’on puisse le lui réclamer, il le considère comme lui appartenant, il refuse de s’en dessaisir. Il lui est facile de voir ce qu’il craint de perdre, ce qu’il refuse d’avoir; son âme est partagée entre l’argent et la probité. Plus est précieuse à tes yeux l’une rie ces choses, plus on doit craindre de la perdre. Pour garder l’or tu perds la probité. Tu souffres un dommage bien plus considérable que celui de rester pauvre, et le gain que tu as fait te comble de joie: tu as été saisi de crainte là où tu n’avais rien à craindre. Rends cet argent. Je dis trop peu en m’exprimant ainsi: perds-le pour ne point perdre la fidélité. Tu crains de rendre cet argent, et tu consens à perdre la probité. Les martyrs ne se sont point emparés des richesses d’autrui, afin de ne point perdre la foi. Ils ont même poussé le désintéressement jusqu’à mépriser les leurs. Ils ont perdu leur âme pour la retrouver dans la vie éternelle 1. Ils ont donc été saisis de crainte quand il fallait craindre. Mais ceux qui ont dit du Christ : « Il n’est pas Dieu, ceux-là ont tremblé quand il n’y avait pas sujet de le faire ».En effet, ils ont dit: «Si nous le laissons aller, les Romains viendront et ils nous ôteront notre pays et notre royaume 2». Quelle folie, quelle imprudence de dire dans son coeur: « Il n’est pas Dieu». Tu as craint de perdre la terre, et tu as perdu le ciel ; tu as craint de voir les Romains venir et t’enlever ton pays et ton royaume; auraient-ils été à même de t’enlever ton Dieu? Que te reste-t-il, sinon la nécessité d’avouer que tu as laissé échapper de tes mains ce que tu as voulu conserver contre les droits de la justice? ,En faisant mourir le Christ, tu as perdu ton pays et ton royaume. Vous avez préféré la mort du Christ à la perte de votre pays, et vous avez perdu tout à la fois votre pays, votre royaume et le Christ. La crainte les a portés à crucifier le Sauveur, mais pourquoi cela? « Parce que Dieu disperse les ossements de ceux qui veulent plaire aux hommes». Ils voulaient plaire aux hommes, et ils ont tremblé à la pensée de perdre leur pays. Mais le Christ dont ils ont dit: Il n’est pas Dieu, a mieux aimé déplaire à des hommes de leur caractère, il a préféré déplaire aux enfants des hommes, et non point aux enfants de Dieu. Aussi leurs ossements ont-ils été dispersés, tandis que les siens sont demeurés intacts: « Eux ont été couverts de confusion, parce que « Dieu les a méprisés » .Et de fait, mes frères, ils ne pouvaient, en ce qui les concernait, être couverts d’une confusion plus complète, car la nation juive a cessé d’exister en ces lieux où les Israélites avaient mis le Christ à mort, précisément dans l’intention de conserver leur pays et leur royaume; et toutefois, en leur manifestant ainsi son mépris, Dieu a voulu les exciter à se convertir. Qu’ils reconnaissent donc maintenant le Christ; qu’après

 

1. Matt. X, 39. — 2. Jean, XI, 48.

 

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avoir dit de lui: Il n’est pas Dieu, ils proclament sa divinité; qu’ils reviennent à l’héritage de leurs pères ,  Abraham , Isaac et Jacob, et possèdent avec leurs ancêtres la vie éternelle, quoiqu’ils aient perdu la vie temporelle! Comment cela? en cessant d’être enfants des hommes, et en devenant enfants de Dieu ; car tant qu’ils resteront dans leur incrédulité, et ne consentiront point à se convertir, à eux s’appliqueront ces paroles : « Il n’y en a pas qui fasse le bien, il n’y en a pas un seul; ils ont été couverts de confusion, parce que Dieu les a méprisés ». Le Prophète semble se tourner vers eux, et leur dire: « Qui est-ce qui donnera de Sion un Sauveur à Israël? » Insensés, vous outragez, vous insultez, vous souffletez, vous couvrez de crachats, vous couronnez d’épines, vous crucifiez. Savez-vous qui? « Qui est-ce qui donnera de Sion le salut à Israël? » N’est-ce point celui-là même de qui vous avez dit: « Il n’est pas Dieu? » « Ce sera Dieu, quand il fera cesser la captivité de son peuple ». Celui-là seul peut faire cesser la captivité de son peuple, qui a consenti à se livrer entre nos mains. Mais qui est-ce qui le comprendra? « Jacob sera dans la joie, et Israël dans l’allégresse ». Oui, ce Jacob, oui, cet Israël qui a tenu son aîné sous sa dépendance, sera dans l’allégresse, parce qu’il aura l’intelligence de toutes choses.

 

 

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