PSAUME LV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME LV

PRÊCHÉ À CARTHAGE.

CONFIANCE DURANT L’ÉPREUVE.

Comme David, comme le Sauveur surtout, les justes sont ici-bas tourmentés par les pécheurs; malgré leurs souffrances, ils sont à l’abri de la crainte, ils sont confiants et tranquilles, parce qu’en réalité leurs ennemis ne peuvent leur faire de mal; parce que la tribulation nous perfectionne et nous rend pareils à Jésus-Christ; parce que les méchants se convertiront eux-mêmes plus tard, sous l’influence de la colère divine et de leur propre humilité; parce qu’enfin Dieu est un bon Père, qui récompensera les justes de leur affectueux dévouement pour lui. Assurés de leur délivrance comme s’ils en étaient déjà les témoins, ils s’attachent au Seigneur d’une manière plus parfaite, et lui offrent leur coeur comme une louange digne de lui.  

1. Lorsque nous sommes sur le point d’entrer dans une maison, nous portons nos regards sur le frontispice, afin d’y lire le nom de celui qui l’habite et de celui à qui elle appartient; par là, nous évitons de pénétrer mal à propos où il ne faut pas, et de nous tenir par timidité en dehors d’une maison où nous pourrions entrer. De même qu’au portail de cette habitation se trouve cette inscription : Cet immeuble appartient à tel ou tel propriétaire, ainsi lisons-nous en tête de ce psaume le titre suivant: « Pour la fin; pour le peu ple qui s’est éloigné des saints; à David, pour l’inscription du titre, lorsque les étrangers le prirent dans Geth ». Voyons quel est ce peuple qui s’est éloigné des saints, pour l’inscription du titre. Ce psaume a trait à David, et, vous le savez déjà, ce nom doit être entendu dans un sens spirituel, car il est, à vrai dire, question ici de celui-là seul dont l’Apôtre a dit: « Le Christ est la fin de la loi pour la justification de ceux qui croient  1». Aussi, quand tu lis: « Pour la fin », porte tes regards vers le Christ, dans la crainte de t’arrêter en chemin et de ne point parvenir au but. Car n’importe où tu t’arrêtes, si tu ne t’es pas encore élevé jusqu’au Christ, la sainte Ecriture ne te dit rien autre chose que ceci : Marche! car, dans l’endroit où tu es, la sécurité te se trouve pas encore. Il est un lieu où l’on peut s’établir en toute sûreté; il est une pierre sur laquelle s’élève une maison solide qui n’a rien à craindre ni de la pluie, ni de la tempête. Les fleuves ont rompu leurs digues, et leurs eaux furieuses sont venues la battre en brèche, et elle ne s’est pas écroulée, parce qu’elle était bâtie sur la pierre 2 ; et cette 

1. Rom. X, 4. — 2. Matt. VII, 25. 

 

pierre, c’était le Christ 1. C’est le Christ qui est désigné sous le nom de David, car il a été dit de lui : « Il est né, selon la chair, de la race de David 2 ».

2. Quel est donc ce peuple qui s’est éloigné des saints, pour l’inscription du titre?Ce titre lui-même va nous le dire. Pendant la passion du Seigneur, au moment où il fut attaché à la croix, on écrivit une inscription, car il y en avait une là, et elle était écrite en hébreu, en grec et en latin : « Voici le roi des Juifs» ces trois langues étaient comme trois témoins appelés à confirmer l’authenticité de ce titre, parce que toute parole tire son autorité de la déposition de deux ou trois témoins 3. A la lecture de ce titre, les Juifs s’indignèrent et dirent à Pilate : « Garde-toi d’écrire : C’est le Roi des Juifs; mais: Il s’est dit le Roi des Juifs ». Ecris donc ses paroles, et n’écris pas que ce qu’il a dit est vrai. Mais parce que ces paroles d’un autre psaume sont vraies « Ne change rien à l’inscription du titre », Pilate répondit : « Ce que j’ai écrit est écrite. Comme s’il avait voulu dire : Si vous aimez la fausseté, moi je n’altère pas la vérité. Les Juifs regardèrent cette réponse comme un outrage; ils en devinrent furieux et s’écrièrent: « Nous n’avons point d’autre roi que César 5 » ; et parce qu’ils se trouvaient offensés de la teneur de l’inscription, ils s’éloignèrent des saints. Que ceux qui reconnaissent et disent que Jésus-Christ est leur Roi, s’approchent des saints et s’attachent fortement au Saint par excellence; mais que ceux qui ont protesté contre l’inscription placée au-dessus du Christ, qui ont refusé de reconnaître 

1. I Cor. X, 4. — 2. Rom. I, 3. — 3. Deut. XIX, 15. — 4. Ps. LVI, 1. — 5. Jean, XIX, 15, 22. 

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Dieu pour leur Roi et qui lui ont préféré un homme, que ceux-là soient rejetés loin des saints! Une nation qui met son bonheur à obéir à un homme, une nation qui repousse bien loin d’elle la royale autorité du Seigneur, une nation qui oublie que se soumettre à la royauté de Dieu, c’est régner soi-même et exercer sur ses passions un empire souverain, cette nation s’est constituée dans un état de complet éloignement à l’égard des saints. Par conséquent, mes frères, vous ne devez point regarder les Juifs comme seuls coupables d’une pareille faute; ils en ont donné le premier exemple, et, en considérant leur conduite, chacun devrait y voir un écueil à éviter. Ils ont ouvertement renié Jésus-Christ comme Roi; ils ont choisi César. Sans doute César est un roi, mais un roi homme parmi d’autres hommes, pour gouverner tes choses de la terre; or, il y a un autre Roi, qui exerce son empire sur les choses du ciel. La puissance de l’un ne dépasse point les limites de cette vie passagère; celle de l’autre embrasse l’éternité. Celui-ci appartient au ciel, celui-là à la ferre; le roi de ce monde est soumis au Roi du ciel; le Roi du ciel est supérieur à  tout. En demandant César pour roi, les Juifs n’ont donc point péché; leur crime a consisté à ne point accepter la royauté du Christ. Il y en a beaucoup maintenant pour ne pas reconnaître la puissance souveraine du Christ, qui règne dans les cieux et gouverne toutes choses. Voilà ceux qui nous fout souffrir, et nous trouvons dans ce psaume de quoi nous affermir contre eux. Il faut nécessairement que nous ayons à souffrir de leur part jusqu’à la fin; il n’en serait pas de même si Dieu ne le jugeait utile pour nous. Toute tentation est, en effet, une épreuve, et toute épreuve porte ses fruits; car, d’ordinaire, l’homme s’ignore lui-même; il ne sait ni ce dont il est capable, ni ce dont il est incapable; tantôt il présume à tort de lui-même, et parfois il doute de ses forces quand il n’a pas lieu de s’en défier; une tentation se présente: c’est pour lui un moyen de s’interroger sur sa valeur réelle et de se connaître tel qu’il est. Dieu le connaissait, mais il ne se connaissait pas lui-même. Par un sentiment de confiance présomptueuse, Pierre avait cru que ce qu’il n’avait pas encore se trouvait en lui; il s’était imaginé qu’il était assez fort pour persévérer jusqu’à la mort dans la fidélité à Notre-Seigneur Jésus-Christ; Pierre ignorait combien il était faible, mais Dieu le savait. On lui répondit qu’il se trompait et qu’il était encore incapable d’un pareil dévouement. Celui qui lui parlait de la sorte l’avait créé et devait lui donner le courage nécessaire à un pareil sacrifice; le Sauveur savait qu’il n’avait pas encore communiqué cette grâce à Pierre ; Pierre ignorait qu’il ne l’avait pas encore reçue; le moment de la tentation arrivé, il renia son Maître, puis il pleura, et enfin il reçut la force d’en haut 1. Nous n’avons rien de nous-mêmes; il nous faut donc demander, mais nous ne savons ce que nous devons demander; nous recevons la grâce de Dieu, mais nous ignorons la nécessité de lui témoigner notre reconnaissance; par conséquent les tentations et les peines sont toujours indispensables dans le cours de notre vie, pour nous instruire; mais nos tribulations ne peuvent avoir d’autre cause que les hommes séparés des saints. Remarquez-le bien, mes frères, cette séparation n’est pas physique et corporelle; elle est toute spirituelle et morale. Il arrive souvent, en effet, qu’un homme, très-éloigné de toi par la distance des lieux, se trouve néanmoins en parfaite union avec toi, parce qu’il aime ce que tu aimes. Il peut se faire aussi que ton voisin soit uni de coeur avec toi, parce que vos mutuelles affections se portent sur le même objet; mais par une raison tout opposée, il arrivera qu’un habitant de la même maison soit bien éloigné de toi, parce qu’il aime le monde et que tu aimes Dieu.

3. Mais quel est le sens de ces autres paroles, qui appartiennent encore au titre et le complètent : « Les Allophyles se sont saisis de  David dans Geth ». Geth était une ville des Allophyles, c’est-à-dire des étrangers, d’un peuple éloigné des saints; dès lors qu’ils sont étrangers, au lieu de se rapprocher des saints, ils s’en éloignent; et tous ceux qui refusent de reconnaître le Christ pour leur Roi, deviennent des étrangers. Pourquoi cela? Parce que la vigne, autrefois plantée par la main du Seigneur, ne donna que des fruits amers et mérita ainsi d’entendre le Seigneur lui adresser ce reproche : « Vigne étrangère, pourquoi tes fruits sont-ils devenus amers 2 ? » Dieu ne lui a pas dit : Tu es ma vigne, parce que, si elle eût été sa vigne, les fruits qu’elle donna eussent été remplis de douceur; et parce 

1. Luc, XXII, 35-62, — 2. Jérém. II, 21. 

que ses fruits devinrent amers, elle cessa d’être la vigne du Seigneur; elle devint étrangère pour lui. « Les Allophyles se saisirent »donc « de la personne de David ». De fait, l’Ecriture nous raconte que David, fils de Jessé, roi d’Israël, se retira chez les Allophyles pour échapper aux poursuites de Saül 1; il entra dans leur ville et même dans le palais de leur roi; mais elle ne nous dit pas qu’ils l’aient retenu prisonnier. Les Allophyles ont donc retenu et retiennent encore dans Geth notre véritable David, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est né de la race du roi d’Israël. Nous avons dit que Geth était une ville. Si nous cherchons à connaître le sens de ce nom, nous trouverons qu’il signifie pressoir. Jésus-Christ, notre Chef, le Sauveur de tout le corps, qui est né d’une Vierge, qui a été attaché à la croix, et qui nous montre déjà, dans le mystère de sa chair ressuscitée, l’espérance et le modèle de notre propre résurrection, Jésus-Christ se trouve encore ici-bas; il y est présent dans son corps, et ce corps c’est l’Eglise. Le corps est intimement uni à son Chef, et le Chef, parlant au nom du corps, s’écrie : « Saul, Saul , pourquoi me persécutes-tu 2? »Et le corps est dans son Chef, selon cette parole de l‘Apôtre : « Il nous a ressuscités avec lui, et il nous a fait asseoir avec lui dans le ciel 3 ». Nous sommes assis avec lui dans le ciel, et il souffre avec nous sur la terre; c’est en espérance que nous sommes avec lui dans le ciel, et c’est par charité qu’il souffre avec nous sur la terre. En vertu de cette mutuelle union, qui semble ne faire de nous et de Jésus-Christ qu’un seul homme, l’époux et l’épouse ne sont plus qu’une seule chair ; voilà pourquoi le Sauveur a dit: « Ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair 4 ». Comment donc le Christ est-il retenu prisonnier dans Geth ? Son corps, c’est-à-dire son Eglise, est enfermé dans le pressoir ? Qu’est-ce à dire, dans le pressoir? pans les tribulations. Mais il y a un avantage ê être serré dans le pressoir. A la vigne, le raisin n’est pas pressé; il y apparaît dans son entier, mais il n’en sort rien. On le porte au pressoir, on l’y foule, on l’y écrase, ou semble lui faire tort; mais le tort apparent qu’on lui cause est loin d’être inutile : sans cela le raisin demeurerait stérile. 

1. I Rois, XXI, 10. — 2. Act. IX, 4,   3. Eph. II, 6. — 4. Matt. XIX, 6. — 5. Eph. I, 22, 23. 

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4.Les hommes qui se sont éloignés des saints les font souffrir. Que ceux-ci lisent donc attentivement ce psaume; qu’ils s’y reconnaissent; et, puisqu’ils sont sujets aux tribulations dont il parle, qu’ils répètent la prière du Prophète, Il n’est pas nécessaire que celui qui n’endure rien redise les paroles du Psalmiste; je n’y astreins nullement les chrétiens placés en dehors des tourments de la vie; mais qu’ils prennent garde de s’éloigner des saints en voulant s’écarter de la souffrance. Chacun de nous doit penser à son ennemi; et, s’il est chrétien, son ennemi c’est le monde. Toutefois, en entendant l’explication de ce psaume, ne reportons point nos pensées sur nos inimitiés particulières, car nous devons le savoir, nous n’avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les princes, les puissances et les esprits de malice, ou, en d’autres termes, contre le démon et ses anges 1. La raison eu est facile à saisir: quand des hommes nous tourmentent, c’est le démon qui leur en suggère la pensée, qui anime leur volonté et les tourne à sa guise comme des vases qui lui appartiennent. Ne l’oublions donc pas, nous avons deux ennemis; l’un visible et l’autre invisible; l’homme que nous voyons et le démon que nous-ne voyons pas. Aimons l’homme, mettons-nous en garde contre le démon; prions pour l’homme, prions contre le démon, et disons à Dieu : « Seigneur, prenez pitié de moi, parce que l’homme m’a foulé aux pieds ». Si un homme te foule aux pieds et t’écrase, ne crains rien, pourvu que tu produises du vin, car tu n’es devenu raisin que pour être ainsi écrasé. « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que l’homme m’a foulé aux pieds. L’homme», qui s’est éloigné des saints, « m’a fait la guerre et m’a tourmenté pendant tout le jour ». Mais pourquoi ne pas entendre du démon ces dernières paroles? Serait-ce parce qu’on ne l’a jamais désigné sous le nom d’homme? L’Evangile ferait-il erreur quand il dit : « L’homme ennemi a fait cela 2? » Quoiqu’il ne soit pas homme, il peut donc, en une certaine manière, s’appeler de ce nom. Ainsi parlait le Psalmiste, et il avait en vue, soit le démon, soit le peuple qui s’était éloigné des saints, soit chacun de ceux qui l’avaient suivi, c’est-à-dire les hommes dont le démon se sert pour tourmenter le peuple de Dieu, ce peuple  

1. Eph. VI, 12. — 2. Matt. XIII, 28, 

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inviolablement attaché aux justes, au Saint des saints, au Roi dont la dign,ité suprême, consacrée par l’inscription de la croix, a suffi à remplir d’indignation ses ennemis, à les repousser et à les séparer de lui; mais quelles que soient les personnes entrevues par le Prophète, il doit dire: « Prenez pitié de moi, Seigneur, car l’homme m’a foulé aux pieds». Ce mauvais traitement ne doit en rien diminuer son énergie; toujours il doit garder le souvenir de celui qu’il invoque et dont l’exemple soutient son courage. La première grappe de raisin serrée dans le pressoir fut le Christ; et quand les tortures de la passion eurent écrasé cette grappe, il en sortit ce qui rend « si précieuse et si belle cette coupe qui enivre 1 ». En considérant son chef, le corps donc doit dire : « Prenez pitié de moi, Seigneur, parce que l’homme m’a foulé aux pieds; il m’a fait la guerre et m’a affligé pendant tout le jour ». « Pendant tout le jour » , toujours. Que personne ne se dise : Au temps de nos ancêtres on souffrait beaucoup; ce temps est passé, on ne souffre plus aujourd’hui. Si tu penses que, de nos jours, il n’y ait rien à endurer, tu n’as pas encore commencé à vivre en chrétien; car où serait la vérité de ces paroles de l’Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ souffriront persécution 2 ». Si donc tu ne souffres aucun mauvais traitement à cause du Christ, n’est-il pas à craindre que tu n’aies pas encore commencé à vivre pieusement en lui? Lorsque tu auras embrassé une vie pieuse et chrétienne, alors tu seras entré dans le pressoir; prépare-toi à être écrasé. Puisses-tu alors ne pas être un raisin desséché ! Puisses-tu, sous la presse, donner abondance de vin!

5. « Pendant tout le jour mes ennemis m’ont foulé aux pieds 5 ». Mes ennemis sont ceux qui se sont séparés des justes. Nous avons expliqué ces mots. « Je craindrai la hauteur du jour». Que veut dire: « La hauteur du jour? » Cette expression est peut-être bien élevée pour notre intelligence; chose facile à comprendre, puisqu’il est question « de la hauteur du jour». Des hommes se sont éloignés des saints: ils ont peut-être agi de la sorte, parce qu’ils n’ont pu parvenir jusqu’à «la hauteur du jour », dont les douze apôtres sont les heures brillantes; aussi se sont-ils égarés dans le jour, ceux qui ont attaché le Sauveur à la croix, ne 

1. Ps. XXII, 5. — 2. II Tim. III, 12. — 3. Ps. LV, 3. 

voyant en lui qu’un homme ordinaire. Mais pourquoi ont-ils été plongés dans les ténèbres et se sont-ils, en conséquence, éloignés des saints? Le jour luisait dans les hauteurs, et ils n’ont pas connu celui qui s’y dérobait à leurs regards; s’ils avaient connu ce Roi de gloire; ils ne l’auraient jamais crucifié 1. Eblouis par l’éclat de ce jour, ils se sont éloignés des saints, ils en sont devenus les ennemis, ils les tourmentent et les écrasent comme on écrase le raisin dans le pressoir. On peut encore donner un autre sens à ce passage: « La hauteur du jour a fait que mes ennemis m’ont foulé aux pieds pendant tout le jour », c’est-à-dire toujours. « La hauteur du jours, » ou bien l’orgueil fastueux des hommes. Quand ils foulent aux pieds les justes, ils sont plus élevés qu’eux, et ceux qui sont foulés aux pieds sont au-dessous de ceux qui les écrasent. Toutefois, que la hauteur des hommes sous les pieds desquels tu te trouves ne te fasse pas trembler, car elle est éphémère; elle n’est que d’un jour, sa durée ne sera pas éternelle.

6. « Parce que le grand nombre de ceux qui me font la guerre, sera dans la crainte». Quand seront-ils saisis de crainte? Lorsque aura passé le jour de leur élévation, car ils ne s’élèvent que pour un temps, et ensuite la crainte les saisira. « Pour moi, Seigneur, j’espérerai en vous». Le Prophète ne dit point : Pour moi, je ne craindrai pas; mais: « Le grand nombre de ceux qui me font la guerre, sera dans la crainte ». Lorsque sera venu le jour du jugement, alors toutes les nations de la terre se lamenteront 2; et quand le signe du Fils de l’homme aura paru dans les cieux, la tranquillité des justes sera parfaite, car, en ce moment, ils verront se réaliser ce qu’ils espéraient, ce qu’ils désiraient, ce dont ils demandaient l’accomplissement; pour les autres, le temps de la pénitence sera entièrement écoulé, parce que, au moment où ils auraient pu se repentir d’une manière utile, leur coeur se sera endurci contre les avertissements de Dieu. Pourront-ils élever un mur pour se garantir contre ses jugements?

Admire la piété de celui qui parle ici, et, si tu fais partie de son corps, imite-le. Après avoir dit: « Le grand nombre de ceux qui me font la guerre sera dans la crainte », il n’ajoute pas : Pour moi, je ne craindrai point, car il redoute de laisser supposer que 

1. I Cor, II, 8.   2. Matt. XX, 31. 

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la cause de sa fermeté se trouve en lui-même et dans ses propres forces; il a peur de s’élever dans le temps et de voir son orgueil passager le priver de tout droit au repos éternel; il veut donc faire bien comprendre d’où lui vient sa fermeté. « Pour moi », dit-il, «j’espérerai en vous, Seigneur». Il n’exprime pas ici un sentiment de présomption, il indique le motif de son assurance. Si je n’éprouve aucune crainte, ce pourrait être un effet de l’endurcissement de mon coeur, car il en est beaucoup chez qui un orgueil démesuré étouffe toute appréhension.

Que votre charité veuille bien y réfléchir; autre chose est la santé du corps, autre chose son insensibilité, autre chose encore son immortalité. La santé parfaite est, en effet, l’immortalité. On nomme encore ainsi, dans un certain sens, l’exemption d’infirmités dont nous jouissons dans le cours de notre vie mortelle. Ne pas être malade s’appelle avoir la santé; à simple vue, le médecin déclare qu’on en jouit; aussitôt que commence la maladie, la santé est altérée; elle est rétablie, dès que la guérison se manifeste. Il est donc facile de le remarquer et de vous en convaincre; le corps humain peut passer par ces trois états différents: la santé, l’insensibilité et l’immortalité 1. En santé, il est exempt de maladie; néanmoins, il souffrirait si l’on venait à le froisser ou à le tourmenter. La douleur n’existe point pour celui qui en a perdu le sentiment; plus il devient étranger à la souffrance, plus dangereux est son état. Quant à l’immortalité, elle ne connaît, non plus, aucune douleur; pour elle, la corruption est comme anéantie; le corps corruptible s’est revêtu d’incorruptibilité, le corps mortel s’est revêtu d’immortalité ‘. Nulle souffrance, ni dans un corps parvenu à l’immortalité, ni dans un corps devenu insensible. Que l’homme insensible ne se croie point pour cela immortel; celui qui souffre est plus près de l’immortalité que celui chez qui se trouve éteint le sentiment de la douleur.

Tu rencontres un homme altier, orgueilleux et insolent, qui s’est mis dans l’esprit de ne rien craindre; le crois-tu plus fort que celui qui a dit: « Nous ne trouvons que combats au dehors, et au dedans que sujets de crainte 2? » Le crois-tu plus fort que notre Chef, que notre Seigneur Dieu, qui a dit 

1. I Cor. XV, 53, 54. — 2. II Cor. VII, 5.

 « Mon âme est triste jusqu’à la mort 1?» Non, un pareil homme n’est pas plus fort. Que son insensibilité aie te charme pas, car, au lieu de se revêtir d’immortalité, il s’est dépouillé de tout sentiment. Néanmoins, une affectueuse amitié ne peut Mre étrangère à ton âme, et I’Ecriture blâme ceux qui ont le coeur sec; qu’un sentiment plein de vigueur t’anime donc et te fasse dire : « Qui est-ce qui est faible, sans que je le sois moi-même? qui est-ce qui est scandalisé, sans que je brûle 2 ?» Si saint Paul fût resté étranger au scandale et à la perte des faibles, sa raideur et son insensibilité te sembleraient-elles les meilleures dispositions possibles? Loin de là. Tu n’y verrais point un signe de la tranquillité de son âme; ce serait un irrécusable témoignage de sa stupidité. Sans aucun doute, mes frères, lorsque nous serons parvenus à ce lieu fortuné, à cette. demeure désirable, à cette félicité souveraine, à cette patrie céleste, où notre âme tranquille sera plongée dans une quiétude et une joie éternelles, nous n’y serons sujets à aucune douleur, parce qu’il n’y aura là rien qui puisse nous faire souffrir. « Le grand nombre », dit le Psalmiste, «de ceux qui me font la guerre, sera saisi de crainte». Les hommes stupides, qui ne craignent rien aujourd’hui, seront alors eux-mêmes troublés par l’épouvante, car la terreur qui s’emparera d’eux, sera si grande qu’elle brisera et broiera leur coeur, si endurci qu’il soit. « Le grand nombre de ceux qui me font la guerre sera saisi de crainte; pour moi, Seigneur, j’espérerai en vous ».

7. « En Dieu je me louerai de mes paroles; j’ai placé mes espérances dans le Seigneur, je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire 3». Pourquoi? Parce que j’espérerai en Dieu. Pourquoi? Parce qu’en Dieu je me louerai de mes paroles. Si c’est en toi que tu loues tes paroles, je ne te dis pas d’être exempt de crainte, car il est impossible qu’il en soit ainsi pour toi; si, en effet, tu prononces des paroles de mensonge, ces paroles t’appartiendront en propre, par cela même qu’elles seront menteuses; si, au contraire, elles sont l’expression de la vérité, et que, pourtant, tu les attribues à ton mérite, au lieu d’y voir un effet de la grâce divine, elles seront vraies en elles-mêmes, mais tu seras un menteur. Si, enfin, tu reconnais que tu ne peux rien dire 

1. Matt. XXVI, 38. — 2. II Cor. XI, 29. — 3. Ps. LV, 5. 

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de convenable dans la sagesse de Dieu et dans la foi de la vérité, à moins d’en avoir reçu le pouvoir de celui dont il est dit : « Qu’as-tu, que tu n’aies point reçu 1 ?» alors, tu loues tes paroles en Dieu, afin d’être loué par la parole de Dieu. En honorant, comme venant de Dieu, les dons qu’il t’a départis, tu honores Dieu lui-même, et le Seigneur, qui t’a fait ce que tu es, t’honorera aussi; mais, dès que tu honores, comme venant de toi et non pas de Dieu, ce qu’il t’a donné, tu t’éloignes du Saint des saints, de la même manière que les Allophyles se sont éloignés des justes. Donc, « en Dieu je louerai mes paroles ». Si ce sont « mes paroles » que je loue, comment puis-je les louer « en Dieu?» Ce sont «mes paroles», et je les louerai « en Dieu ». Je les louerai « en Dieu », parce qu’elles me viennent de lui; ce sont mes paroles, parce qu’il m’a fait la grâce de les prononcer. Tout en me les inspirant, il a voulu qu’elles devinssent les miennes, dès lors que j’aimerais celui de qui elles viennent; il me les a inspirées; donc, elles m’appartiennent. S’il n’en était ainsi, comment pourrions-nous dire  : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien 2? »Comment disons-nous que ce pain est nôtre, puisque nous prions qu’on nous le «donne? » Si tu demandes à Dieu ton pain, tes mains ne resteront pas vides, et tu ne feras point preuve d’ingratitude en disant que ce pain est le tien. Si tu ne disais pas: « Notre pain », c’est que tu ne l’aurais pas encore reçu de la munificence divine; si, au contraire, tu dis qu’il est à toi en ce sens qu’il viendrait de toi, tu perds le don de Dieu, parce que tu te montres ingrat à l’égard de celui qui t’avait comblé de ses bienfaits. « Je louerai » donc « mes paroles en Dieu », parce qu’il est le principe de tous les discours conformes à la vérité. « Je louerai mes paroles », parce que j’étais altéré et que j’ai puisé à cette source pour y étancher ma soif. « En Dieu, je louerai mes paroles; j’ai placé mes espérances dans le Seigneur, et je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire ». N’es-tu pas l’homme qui disait tout à l’heure : « Seigneur, prenez pitié de moi, parce que l’homme m’a foulé aux pieds; durant tout le jour il m’a fait la guerre et m’a tourmenté? » Comment dis-tu maintenant : « Je ne craindrai pas ce que l’homme pourra me faire ? » Que te fera t-il? 

1. I Cor. IV, 7. — 2. Matt. VI, 11. 

Tu as dit, il n’y a qu’un instant : « Il m’a foulé aux pieds, il m’a accablé de tribulations ». Agir ainsi à ton égard, n’est-ce rien? Le Prophète porte ses regards sur le vin qui coule du pressoir, et il répond : Oui, l’homme m’a foulé aux pieds »; oui, « il m’a accablé de tribulations », mais, en définitive, que peut-il me faire? J’étais une grappe de raisin; je deviendrai du vin. « J’ai placé mes espérances en Dieu ; je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire ».

    8. « Durant tout le jour ils avaient mes paroles en abomination 1 ». Il en est ainsi, vous ne l’ignorez pas. Dites la vérité, prêchez-la: Annoncez le Christ aux païens, montrez l’Eglise aux hérétiques, parlez à tous du salut; ils s’insurgent contre mes paroles; ils les prennent en abomination. En agissant de la sorte, à qui s’attaquent-ils, sinon à celui en qui «je louerai mes discours? » « Tout le jour, ils avaient mes paroles en abomination ». Il devrait leur suffire de les détester, sans rien faire de plus que les décrier et les rejeter; mais non, ces paroles coulent de la plus pure source de la vérité ; quand ils les détestent et les rejettent, comment agissent-ils à l’égard de celui qui les a inspirées? Le voici : « Tous leurs desseins à mon égard ne tendaient qu’au mal ». Ils ont un suprême dégoût pour le pain; peuvent-ils aimer beaucoup le vase dans lequel on le leur présente? « Tous leurs desseins à mon égard ne tendaient qu’au mal ». S’ils ont tenu cette conduite envers le Sauveur, le corps doit accepter ce que la tête a accepté elle-même, afin de ne point s’en séparer. Ton Sauveur a été méprisé, et tu voudrais être honoré de ceux qui se sont éloignés des saints ! Il ne convient pas que tu cherches à obtenir ce qui ne lui a pas été donné. « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur au-dessus de son Seigneur 2 ». S’ils ont donné le nom de Béelzébub au Père de famille, à bien plus forte raison devront-ils le donner à ses domestiques! « Tous leurs desseins à mon égard étaient tournés au mal ».

9. « Ils habiteront comme étrangers, et ils se cacheront 3 ». Habiter un pays comme étranger, c’est voyager hors de son propre pays; ceux qu’on nomme habitants étrangers, demeurent dans un pays qui n’est pas 

1.Ps. LV, 6. — 2. Matt. X, 21, 25. — 3. Ps. LV, 7. 

le leur. Tout homme est, ici-bas, un voyageur en pays étranger; vous nous y voyez, parce que nous sommes entièrement couverts de chair ; mais cette enveloppe charnelle vous empêche d’apercevoir le fond de nos coeurs. Voilà pourquoi l’Apôtre a dit: « Ne jugez pas avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur qui éclairera les ténèbres les plus secrètes, et qui fera voir à découvert les pensées du coeur; et, alors, chacun recevra de Dieu sa gloire et sa récompense 1 ». En attendant ce grand jour, pendant le cours de ce pèlerinage terrestre, chacun de nous porte son coeur en lui-même, et tous les coeurs sont un livre fermé pour tous les autres. Par conséquent, « ils habiteront comme des étrangers et ils se cacheront » ceux dont les desseins sont méchants à l’égard du juste qu’ils persécutent. Ils voyagent en ce lieu d’exil; ils y sont revêtus de chair; aussi cachent-ils leur fourberie dans le secret de leur coeur; ils y renferment toutes leurs pensées mauvaises. Pourquoi? Parce que cette vie est un voyage en pays étranger. Qu’ils mettent tous leurs soins à déguiser leurs pensées; un jour viendra où ce qu’ils cachent sera étalé aux regardé de tous, où ils ne pourront plus se cacher eux-mêmes.

On peut encore donner un autre sens à ces paroles : « Ils se cacheront». Cette seconde explication plaira peut-être davantage. Les hommes qui se sont séparés des saints, s’introduisent parfois dans leurs rangs, revêtus du manteau de l’hypocrisie, et le mal qu’ils font au corps du Christ est d’autant plus déplorable qu’on ne peut les éviter, comme s’ils lui étaient entièrement étrangers. Dans le récit de ses tribulations l’Apôtre place, au nombre de ses plus pénibles, celles qui lui sont venues des hypocrites: « Périls des eaux», dit-il; « périls des voleurs, périls du côté de ma nation, périls de la part des gentils, périls dans la ville, périls dans les déserts, périls sur mer», et il ajoute : «Périls de la part des faux frères 2». Ils sont surtout à craindre, ceux dont il est dit dans un autre psaume: « Ils entraient pour voir 3 ». Ils entrent pour soir, et personne ne peut leur dire : N’entre pas pour voir. Car s’il entre, c’est en qualité de frère, et non comme étranger : on ne s’en défie pas. «Ils habiteront donc comme étrangers, et ils se cacheront». Puisqu’ils entrent 

1. I Cor. IV, 5. — 2 II Cor. XI, 26. — 3. Ps. XL, 7. 

607 

dans l’Eglise, comme dans une grande maison, sans intention d’y demeurer toujours, « ils y habiteront comme étrangers». Le Seigneur a voulu nous faire comprendre que de tels pécheurs sont des esclaves, car, suivant l’oracle évangélique, « celui qui commet le péché est l’esclave du péché » ; c’est pourquoi il y est dit : « Le serviteur ne demeurera pas toujours dans la maison, mais le fils y «demeurera éternellement 1». Celui qui entre dans l’Eglise en qualité d’enfant, n’y restera pas comme étranger, mais il y demeurera jusqu’à la fin 2. Mais celui qui y pénètre comme un esclave, comme un fourbe, comme un pécheur, qui n’obéit que sous le regard du maître, qui cherche à dérober, à accuser, à blâmer, celui-là n’y entre que comme étranger, il n’y demeurera pas d’une manière fixe et permanente. Mes frères, de pareilles gens ne doivent nous inspirer aucune crainte : « J’ai placé en Dieu mon espérance : je ne craindrai pas ce que l’homme pourra me faire». Qu’ils entrent dans notre maison, qu’ils y séjournent, qu’ils usent de dissimulation, qu’ils cachent leurs pensées, peu importe : ils ne sont que chair. Pour toi, mets tes espérances dans le Seigneur, et la chair ne sera pas capable de te faire du mal. — Mais l’homme m’accable d’afflictions, il me foule aux pieds. — . Puisque tu es raisin, si tu es écrasé, tu donneras du vin : les peines que tu auras à endurer, porteront des fruits, car un autre verra ta patience et l’imitera. Pour apprendre à supporter ceux qui te font souffrir, n’as-tu pas toi-même porté tes regards sur ton chef, sur cette première grappe de raisin, sur le Sauveur, en la compagnie de qui l’homme, c’est-à-dire, le traître Judas est entré pour voir, a établi son séjour et s’est caché? Pourquoi craindrais-tu les hypocrites, qui entrent dans l’Eglise, y demeurent et s’y cachent? Tu n’as aucun motif de le faire. Judas, le père de ces fourbes, a vécu dans la société du Sauveur, et Jésus le connaissait: Judas vivait avec lui comme fin étranger, et, quoiqu’il déguisât avec soin ses intentions perverses, les secrets de son coeur n’étaient nullement un mystère pour son maître : il fut choisi, et puisque tu devais ignorer de quels hommes il faudrait t’éloigner, le Christ a voulu te faire trouver, dans sa propre conduite, un sujet de consolation. Il aurait pu ne pas choisir Judas, car il le con naissait: 

1. Jean, VIII, 34, 35. — Matt. X, 22 ; XXIV, 13. 

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n’avait-il pas dit, en effet, à ses disciples: « Est-ce que je ne vous ai pas choisis tous les douze? Et pourtant, il y en a un parmi vous qui est un démon 1». De là pourrait-on inférer que le démon a été choisi? Et si Notre-Seigneur ne l’a pas choisi, comment les Apôtres se sont-ils trouvés au nombre de douze, au lieu de ne se trouver qu’au nombre de onze? Comme les autres, Judas a été choisi, mais dans un autre but. Les onze ont été choisis pour être éprouvés; Judas l’a été pour tenter. Tu devais ignorer de quels hommes méchants il faudrait t’éloigner, de quels fourbes et de quels hypocrites il te faudrait prendre garde; tu ne devais pas connaître ceux qui habiteraient avec toi comme étrangers, et te déguiseraient leurs pensées perverses : comment le Sauveur aurait-il pu te servir d’exemple, s’il ne t’avait dit : J’ai eu l’un d’entre eux en ma compagnie ; je t’ai donné d’avance un modèle en ma personne ;  j’ai supporté, j’ai voulu souffrir à côté de moi un homme dont les déguisements m’étaient parfaitement connus, et, par là, te donner une consolation pour les circonstances où tu ne saurais distinguer tes ennemis? Un hypocrite m’a fait souffrir: un hypocrite agira de même à ton égard; pour être plus fort, pour te tourmenter davantage, on t’accusera, on t’imputera des crimes imaginaires; je suppose que ces calomnies prévalent contre toi : seras-tu seul victime de ces procédés coupables? N’en ai-je pas été moi-même la victime? Oui, les calomnies des méchants ont prévalu contre moi, et, toutefois, elles ne m’ont point ravi le ciel. Quoique le corps du Sauveur fût déjà enseveli, de faux témoins se présentèrent encore pour déposer contre lui : ce n’avait pas été assez, pour ses ennemis, de le calomnier devant les tribunaux; ils voulurent le flétrir encore jusque dans son tombeau. Ayant reçu de l’argent comme prix de leur mensonge, ils firent cette déposition: « Pendant que nous dormions, ses disciples sont venus et l’ont enlevé  2». Il fallait vraiment que ces Juifs fussent devenus aveugles, pour croire à un témoignage aussi incroyable, pour croire au témoignage de gens endormis. Ou bien, les témoins ne dormaient pas, et alors, on ne devait pas ajouter foi à leurs paroles, puisqu’elles étaient mensongères : ou bien, ils dormaient réellement; et, alors, comment 

1. Jean, VI, 71.— 2. Matt. XXVIII, 13. 

ont-ils pu voir ce qui se passait? «Ils habiteront comme des étrangers et ils se cacheront». Ils auront beau demeurer et se cacher, que pourront-ils faire? « Pour moi, j’ai mis en Dieu mon espérance: je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire ».

10. « Ils observeront toutes mes démarches ». Les hommes, qui habitent comme étrangers et se cachent, ne le font que pour voir où la faiblesse humaine nous fera tomber : ils sont attentifs à chacun de nos pas, et, dès que nous venons à tomber, ils saisissent nos pieds, afin de nous faire périr : ou bien, ils mettent leur pied devant nous pour nous jeter à terre; ou bien encore, et surtout, ils s’efforcent de trouver, en notre conduite, un prétexte à accusations. Quel est celui qui ne tombe jamais en faute? Y a-t-il rien de plus facile, surtout quand on parle? Car n’est-il pas écrit: « Si quelqu’un ne pèche point par la langue, il est parfait 1?» Qui est-ce qui osera se dire ou se croire arrivé à la perfection? Il est donc indubitable qu’on pèche en parlant. Ceux qui demeurent parmi nous comme étrangers et qui s’y cachent, examinent toutes nos paroles : ils s’ingénient à nous tendre des piéges et à lancer contre nous d’inextricables mensonges, au milieu desquels ils s’embarrassent eux-mêmes, avant d’y embarrasser les autres : par là, ils se prennent d’abord eux-mêmes, et périssent les premiers dans les lacets où ils prétendaient prendre et faire périr les autres. L’homme exposé à leurs artifices, rentre dans son propre coeur, et de là, il élève ses pensées vers Dieu, et il apprend à dire: « En Dieu, je louerai mes discours». Tout ce que j’ai dit de bon et de vrai, je l’ai dit pour Dieu, et sous son inspiration; et si, par hasard, j’ai dit ce que je ne devais pas dire, c’est comme homme que je l’ai dit, mais comme homme soumis à Dieu, à ce Dieu qui soutient celui qui marche dans le chemin droit, qui rappelle par ses menaces celui qui s’égare, qui pardonne à celui qui reconnaît ses fautes, qui lui fait rétracter ses paroles imprudentes, qui le relève de ses chutes. Car le juste tombera et se relèvera sept fois, mais les impies persévéreront dans le mal 2. Qu’aucun d’entre nous ne craigne donc ces hommes hypocrites, acharnés à nous suivre, à scruter nos paroles, je dirais presque, à compter les syllabes qui s’échappent de nos lèvres. Qu’aucun de nous ne redoute les violateurs

 

1. Jean, III, 2. — 2. Prov. XXIV, 6. 

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des divins commandements. Il s’ingénie à trouver en toi quelque chose de répréhensible : se servir de toi pour croire en Jésus-Christ, c’est le moindre de ses soucis. Examine avec soin les discours de celui que tu reprends; vois s’ils ne renferment pas des avis salutaires pour toi. — Mais les discours d’un homme qui pèche en parlant, peuvent-ils renfermer des conseils qui me soient utiles? — L’avantage que tu pourrais en retirer, ce serait peut-être de te montrer moins censeur de paroles, et de recueillir plus soigneusement les bonnes recommandations. « Ils observeront toutes mes démarches».

11. « Comme mon âme l’a déjà endurée ». Je parle de ce que j’ai déjà enduré : je parle par expérience. «Comme mon âme l’a déjà enduré, ils habiteront comme étrangers et se cacheront». Que mon âme supporte donc, et ceux du dehors, qui aboient contre moi comme des chiens furieux, et ceux qui, au dedans, me dérobent leurs pensées. La tentation qui vient du dehors, ressemble à un torrent impétueux : puisse-t-elle te trouver fortement attaché à la pierre ! Qu’elle vienne nous frapper, mais puisse-t-elle aussi nous laisser debout! Ce sera la preuve que notre maison est bâtie sur la pierre 1. Si l’ennemi est au dedans, il y habitera comme étranger et s’y cachera : puisse-t-il être auprès de nous, comme la paille est auprès du froment! On amènera les boeufs pour battre l’aire : la tentation servira de fléau; tu seras séparé de la paille, et celle-ci se trouvera brisée.

12. «Vous les sauverez pour rien 2 ». Le Prophète nous apprend à prier pour nos ennemis. « Ils habiteront comme des étrangers et se cacheront», parce qu’ils sont des fourbes, des hypocrites, des trompeurs : prie pour eux et ne dis pas : Cet homme est si méchant, si corrompu ! Dieu le ramènera-t-il au bien? Ne désespère pas de lui : fais attention à celui que tu pries, et non à celui pour lequel tu pries. Tu vois la dangereuse maladie de l’un : ne vois-tu pas, chez l’autre, le pouvoir de guérir? « Ils habiteront comme des étrangers, et se cacheront, comme mon âme l’a déjà éprouvé. Supporte-les, prie pour eux, et tu verras l’accomplissement de ces paroles : « Vous les sauverez pour rien ». Les sauver, ce n’est rien pour vous , Seigneur, car il ne vous en aucun effort. Leur misérable état ne  

1. Matt. VII, 25. —  2. Ps. LV, 8. 

laisse aux hommes aucun espoir, et d’un mot, vous les guérissez; leur guérison sera pour nous un sujet d’étonnement, et, pourtant, elle ne vous coûtera rien. «Vous les sauverez pour rien». On peut expliquer ces paroles d’une autre manière : Vous les sauverez sans aucun mérite de leur part. « Auparavant »,dit saint Paul, «j’ai été un blasphémateur, un persécuteur et un homme injuste 1 ». Les prêtres lui donnaient des lettres, afin que, partout où il rencontrerait des chrétiens, il pût les emmener et les jeter en prison 2. Et, pour mieux réussir dans sa coupable mission, il habitait d’abord comme étranger, et se cachait. Certes, chez lui, il n’y avait aucun mérite: on ne pouvait y trouver que des motifs de condamnation; il n’avait aucune bonne oeuvre à offrir à Dieu. Néanmoins il fut sauvé. « Vous les sauverez gratuitement ». Ils n’amèneront dans votre temple, ni boucs, ni béliers, ni taureaux ; ils n’y apporteront ni offrandes, ni parfums ; ils ne répandront point sur votre autel la liqueur d’une bonne conscience. Eu eux vous ne trouverez que rudesse, corruption et horreur; et, puisqu’ils ne mériteront, sous aucun rapport, que vous les sauviez, « vous les sauverez pour rien »; c’est-à-dire que vous leur donnerez gratuitement votre grâce. Quels mérites le larron pouvait-il offrir sur la Croix? D’un repaire de brigands il avait passé au pied d’un tribunal; du tribunal, on l’avait conduit à la potence; de la potence, il entra au paradis 3. Il éleva la voix, parce qu’il avait crus. Mais qui est-ce qui lui avait donné la foi, sinon le Sauveur crucifié à côté de lui? « Vous les sauverez pour rien ».

13. « Vous conduirez les peuples dans votre « colère». Vous vous irritez et vous les conduisez; vous les punissez et vous les sauvez: vous les épouvantez et vous les rétablissez dans la tranquille paix de la justice. Que veulent dire, en effet, ces paroles : «Vous les conduirez dans votre colère? » Vous semez des tribulations sous chacun de leurs pas, afin que, plongés dans la peine, les hommes aient recours à vous, au lieu de se laisser séduire par de folles joies et une sécurité trompeuse. Il semblerait que vous êtes irrité, et, de fait, vous agissez en père. Un enfant qui méprise les ordres paternels, attire sur lui la colère de l’auteur de ses jours ou le soufflette, 

1. Tim. I, 17 — 2. Act. IX, 2.— 2. Luc, XXVI, 43 — 3. Ps. CXV, 10. 

on le frappe, on lui tire les oreilles, on le traîne par les bras, on le conduit à l’école. « Vous conduirez les peuples dans votre colère». Combien sont entrés dans la maison de Dieu, combien ont contribué à la remplir, qui s’y sont trouvés amenés par sa colère! Accablés de tribulations, ils se sont vus remplis de foi. La tribulation nous secoue, comme on secoue un vase pour en faire sortir les immondices qu’il contient, et alors la grâce vient remplir notre âme. « Vous conduirez les peuples dans votre colère».

14. « Seigneur, je vous ai fait connaître ma vie ». Vous m’avez accordé le bienfait de la vie: voilà pourquoi je vous l’ai fait connaître. Est-ce que Dieu ignore quel don il t’a fait? Pourquoi donc le lui annonces-tu ? Aurais-tu la prétention de lui apprendre quelque chose? Non, sans doute. Pourquoi donc le Prophète dit-il: « Je vous ai fait connaître ? » Serait-ce, Seigneur, parce que cette connaissance pourrait vous être utile? Quel avantage le Seigneur pourrait-il en tirer ? Dieu y gagne pour sa gloire. Quand l’apôtre saint Paul disait: « J’ai été d’abord un blasphémateur, un pécheur, un homme injuste », comment faisait-il connaître sa vie? Il la faisait connaître en ajoutant: « Mais j’ai obtenu miséricorde 1 ». Il a annoncé sa vie, non pour lui-même, mais pour Dieu: car il l’a annoncée de manière à en amener d’autres à la foi ; il l’a annoncée, non pour son propre avantage, mais pour l’avantage de la cause de Dieu. En effet, il ajoute: « Car Jésus-Christ est mort et il est ressuscité, afin que celui qui vit ne vive plus pour lui-même, mais pour celui qui est mort en faveur de tous 2 ». Si tu vis, ce n’est pas de toi-même que tu tiens ce bienfait, parce que c’est Dieu qui te l’a accordé; fais-le donc connaître, non pour toi, mais pour lui; ne cherche point ton intérêt, ne vis pas pour toi : vis pour celui qui est mort en faveur de tous. L’Apôtre, parlant de certains réprouvés, ne dit-il pas : Ils cherchent tous leur avantage, et ils oublient les intérêts de Jésus-Christ’ ? Si, de la connaissance que tu donnes de ta vie, tu cherches à tirer ton utilité personnelle au lieu d’en tirer celle des autres, c’est pour toi que tu la fais connaître, et non pour Dieu. Mais si tu l’annonces de manière à exciter le prochain à la recevoir lui-même de la main qui te l’a donnée, tu l’annonces pour la gloire de 

1. I Tim. I, 13. — II Cor. V, 25. — 3. Phil. II, 21.

 ton bienfaiteur ; aussi recevras-tu une plus ample récompense, par cela même que le don de Dieu n’a pas trouvé en toi un ingrat. « Seigneur, je vous ai fait connaître ma vie, vous avez mis mes larmes en votre présence ». Vous avez exaucé ma prière. « Selon la promesse que vous m’en avez faite ». Votre conduite envers moi a répondu à vos promesses. Vous m’aviez dit que vous écouteriez le cri de ma douleur : j’ai cru à votre parole, j’ai pleuré, et vous m’avez exaucé. Par vos promesses vous avez montré une miséricorde infinie à mon égard, et vous avez manifesté votre infaillible véracité par votre fidélité à les accomplir. «Selon la promesse que vous m’en aviez faite ».

15. « Que mes ennemis retournent en arrière 1 ». C’est pour leur bien, et non pour leur malheur, que le Prophète exprime ce désir: la cause de leur persévérance dans le mal se trouve dans leur persistance à marcher toujours devant eux. Tu engages ton ennemi à bien vivre, à se corriger : il méprise tes conseils, il rejette bien loin tes avis : Voilà, dit-il, un grand personnage pour me donner des conseils! Voilà un grand docteur pour m’instruire ! Il prétend l’emporter sur toi, et, parce qu’il se regarde comme supérieur à toi, il ne se corrige pas. Il ne remarque pas que tes paroles ne sont pas de toi; il ne remarque pas que tu fais connaître ta vie, non pour toi-même, mais pour Dieu : il veut marcher le premier, et il ne se corrige pas: il serait avantageux pour lui de se retourner en arrière, et de marcher à la suite de celui qu’il voudrait précéder. Avant sa passion, le Sauveur entretenait ses disciples des douleurs qu’il devait alors endurer; Pierre, saisi d’horreur, s’écria: « Non. Seigneur, il n’en sera pas ainsi ». Il avait dit, peu de temps auparavant : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant », et il avait reconnu sa divinité ; et déjà il tremblait de le voir mourir, comme s’il ne voyait plus en lui qu’un homme. Mais le Seigneur était venu en ce monde pour souffrir, et nous ne pouvions arriver au salut qu’à la condition d’être rachetés au prix de son sang. Au moment où Pierre avait confessé hautement sa divinité, Jésus l’avait félicité et lui avait dit: « Ce n’est ni la chair ni le sang qui te l’ont révélé, mais c’est mon Père, qui est dans le ciel. C’est pourquoi tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes 

1. Ps. LV, 10. 

611 

 « de l’enfer ne la vaincront pas, et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ». Voyez quelle récompense il accorde à cette confession pleine de vérité, de dévouement et de foi: « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ». Dès que le Sauveur parla de sa passion à ses disciples, Pierre eut peur de le voir mourir; toutefois, sa mort était la condition essentielle de notre salut; il s’écria donc: «Non, Seigneur, il n’en sera pas ainsi ». Et Jésus, qui lui avait dit, quelques instants auparavant : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », lui répondit alors: « Arrière, Satan, arrière: tu es pour moi un scandale ». Comment l’homme que l’on avait appelé Pierre, et proclamé bienheureux, est-il devenu si vite digne de recevoir le surnom de Satan? « Parce que », ajouta le Sauveur, « tu n’as point de goût pour les choses de Dieu: tu n’en as que pour les choses de l’homme 1 ». Quelques instants plus tôt il goûtait les choses de Dieu, « car ni la chair ni le sang ne t’ont révélé cela, mais mon Père, qui est dans le ciel ». Quand il louait ses paroles en Dieu, on ne l’appelait que du nom de Pierre: il mérita celui de Satan, dès qu’il parla de lui-même, sous l’influence de la faiblesse de l’homme et d’une affection charnelle, parce qu’ainsi il mettait obstacle à son salut personnel et à celui des autres. Il voulut avoir le pas sur le divin Maître, et donner au guide céleste des conseils inspirés par une sagesse tout humaine. « Non, Seigneur, il n’en sera pas ainsi». Tu dis: « Non », et tu ajoutes: « Seigneur? » S’il est le Seigneur, n’agit-il pas avec une souveraine puissance ? S’il est le maître, ne sait-il pas ce qu’il doit faire, ce qu’il doit enseigner? Néanmoins, tu prétends conduire ton guide, instruire ton maître, donner des ordres à ton Seigneur, dicter à Dieu tes volontés. Tu veux primer le Très-Haut! « Arrière ! » Un souhait plus utile à ses ennemis pouvait-il sortir de la bouche du Prophète: « Que mes ennemis retournent en s arrière ? » mais qu’ils ne restent pas derrière. Qu’ils retournent en arrière, afin de ne plus marcher les premiers, mais de manière à marcher toujours et à ne pas rester derrière. «Que mes ennemis retournent en arrière ».

16. « Quel que soit le jour où je vous invoque, je sais que vous êtes mon Dieu ».  

1. Matt. XVI, 16-23.

 Admirable science! Le Prophète ne dit pas: Je sais que vous êtes Dieu; il dit: « Je sais que vous êtes mon Dieu! » Oui, il est ton Dieu, car il te vient en aide. Oui, il est ton Dieu, car tu lui appartiens. Voilà pourquoi il est écrit: « Bienheureux est le peuple qui a pour Dieu le Seigneur ! » Pourquoi est-il dit: « Qui a pour Dieu le Seigneur? » Où est l’homme dont il ne soit pas le Dieu ? Il est le Dieu de tous, mais particulièrement de ceux qui l’aiment, qui s’attachent à lui, qui le possèdent et l’adorent ; ils font, en quelque sorte, partie de sa maison; ils sont comme les membres de sa grande famille, puisqu’ils ont été rachetés au prix du sang de son Fils unique. O ineffable bonté de Dieu! Nous lui appartenons, et il est devenu notre héritage ! Les étrangers, qui ont été éloignés des justes, ne sont pour lui que des enfants dont il ne s’occupe pas. Voyez ce qu’en dit ailleurs le Psalmiste : « Mon Dieu, délivrez-moi de la puissance des enfants étrangers, dont la « bouche a publié la vanité, et dont la droite est une droite d’injustice ». Remarque leur grandeur: grandeur d’un jour! gloire orgueilleuse et éphémère ! « Leurs enfants ressemblent à des plantes nouvelles: leurs  filles sont ornées comme un temple ». Il donne la description du bonheur de ce monde, de ce bonheur dont les apparences trompeuses séduisent l’homme, auquel on attache le plus grand prix, que l’on préfère à la véritable, à l’éternelle félicité. Ceux qui négligent les biens durables, deviennent par là même des enfants étrangers: ce ne sont plus des enfants de Dieu. Le Prophète continue

« Leurs fils ressemblent à des plantes nouvelles leurs filles sont ornées comme des temples leurs celliers sont remplis ; ils regorgent et se déversent l’un dans l’autre: leurs brebis sont fécondes et de produits abondants: leurs vaches sont grasses: la clôture de leurs héritages n’est ni brisée ni ouverte à tout venant: on n’entend aucun cri dans leurs places publiques ». Que lisons-nous ensuite? « Ils ont proclamé bienheureux le peuple qui possède de tels avantages ». Mais qui est-ce qui tient ce langage? des enfants étrangers, « dont la bouche publie la vanité». Et toi, que dis-tu? « Bienheureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur 1 ». Il n’envisage aucun des bienfaits 

1. Ps. CXLIII, 11-15. 

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que dispense aux hommes la main du Seigneur : il n’a en vue que le Dieu qui se donne lui-même. Mes frères, tous les biens énumérés par les enfants étrangers, Dieu les donne : il les accorde même aux étrangers, même aux méchants, même aux blasphémateurs, car il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants : il fait tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs : il les accorde parfois aux bons ; parfois aussi il les leur refuse, comme il les donne et les refuse aux méchants; mais, tandis qu’il réserve à ceux-ci un feu éternel, il se réserve à lui-même pour ceux-là. Il y a donc un mal exclusivement réservé aux pécheurs, comme il y a un bien spécialement destiné aux justes; et, enfin, comme intermédiaire entre ce bien et ce mal, il y a des biens et des maux répartis indistinctement entre les uns et les autres.

17. Aimons donc Dieu, mes frères; aimons-le d’un amour chaste et pur. Notre affection n’est pas pure, si nous aimons Dieu pour la récompense que nous en attendons. Hé quoi! si nous servons Dieu, n’en recevons-nous pas une récompense? Oui, et cette récompense sera le Dieu lui-même que nous servons : il sera notre récompense, car nous le verrons tel qu’il est 2. Vois en , quoi consiste cette récompense qui t’est réservée. Qu’est-ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ dit à ceux qui l’aiment? « Celui qui m’aime, garde mes commandements: celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, etje l’aimerai». Que lui donnerez-vous donc ? « Je me montrerai à lui 3 » Si tu n’aimes pas Dieu, cette récompense te paraîtra de mince valeur : aime-le, qu’il soit l’objet de tes désirs les plus ardents, sers-le gratuitement comme tu as été racheté par lui, car, sous aucun rapport, tu n’avais mérité qu’il mourût pour toi: considère toutes les grâces dont il t’a comblé; brûle du désir de le posséder, et alors, tu ne lui demanderas rien autre chose que lui-même : il te suffira, Si avare que tu puisses être, Dieu te suffit. Ton désir de posséder va peut-être jusqu’à vouloir devenir le maître de toute la terre, peut-être même du ciel. Celui qui a créé l’un et l’autre est plus grand que tous les deux. Mes frères, oserai-je le dire ? Que les mariages d’ici-bas vous apprennent en quoi consiste un amour chaste et pur : ces mariages se ressentent nécessairement de l’infirmité  

1. Matt. V, 45. 12. — 2. I Jean, III, 2. — 3. Jean, XIV, 23. 

humaine. Celui-là n’aime pas son épouse, qui s’unit à elle pour sa dot; et celle-là n’aime pas son époux, qui l’aime uniquement à cause des quelques présents ou des grands biens qu’elle en a reçus. On a vu souvent un mari, d’abord fortuné, devenir ensuite très-pauvre: une multitude d’hommes se sont vus proscrits. A partir de ce jour de chastes épouses les ont chéris davantage. Le malheur des maris a souvent servi d’épreuve pour reconnaître la pureté des unions conjugales : afin de montrer qu’elles n’aimaient personne autre, des femmes, loin d’abandonner leurs maris, se sont alors plus fortement attachées à eux. Si donc une femme aime son mari, qui n’est pourtant qu’un homme, d’une manière si désintéressée et si pure; si un homme s’affectionne si gratuitement, et d’une amitié si chaste, une femme qui n’est que chair, comment devons-nous aimer Dieu, ce véritable et sincère Epoux des âmes, qui leur communique le pouvoir d’engendrer pour la vie éternelle, et qui ne permet pas aux nôtres de demeurer stériles ? Aimons-le donc si vivement, que nous n’en aimions pas d’autre, et alors se réalisera en nous cette parole que nous avons récitée et chantée, et qui, à vrai dire, se trouve être la nôtre : « Quel que soit le jour où je vous invoque, je sais que vous êtes mon Dieu ». Invoquer Dieu, c’est l’invoquer tout seul : aussi, comment certains autres hommes ont-ils agi, d’après l’Ecriture? « Ils n’ont pas invoqué Dieu ». Pourtant ils croyaient l’invoquer, puisqu’ils le priaient de leur accorder des héritages, d’augmenter leur fortune, de prolonger leur vie, de veiller sur tous leurs autres intérêts temporels. En quels termes l’Ecriture parle-t-elle de pareilles gens? « Ils n’ont pas invoqué Dieu; aussi la crainte les a-t-elle saisis là où il n’y avait rien à craindre  1». Que veulent dire ces paroles: « Quand il n’y avait rien à craindre? » Ils tremblaient de se voir dépouillés de leur argent, de remarquer, dans leur maison, une moins grande quantité de meubles, de vivre en ce monde moins longtemps qu’ils ne le pensaient. « Mais la crainte les a saisis là où ils n’avaient rien à craindre ». Ne voyons-nous pas là l’histoire des Juifs? « Si nous le laissons vivre, les Romains viendront et ruineront notre ville » . « Ils ont tremblé quand ils n’a« vaient rien à craindre. Je sais que vous êtes 

1. Ps. XIII, 5. 

613 

mon Dieu ». Richesses inappréciables du coeur ! ineffable lumière des yeux de l’âme ! confiance et sécurité bien dignes d’admiration! « Je sais que vous êtes mon Dieu ».

18. «Je me louerai en Dieu de mes paroles; je louerai en Dieu mes discours. J’ai mis en Dieu mon espérance; je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire 1». Nous avons déjà donné le sens de ces paroles.

19. « Mon Dieu, j’ai en moi les voeux que je vous offrirai, et les louanges que je chanterai en votre honneur 2 » Faites des voeux au Seigneur votre Dieu, et accomplissez-les 3. Quels voeux lui ferez-vous? que lui rendrez-vous? immolerez-vous en son honneur des animaux comme ceux qu’on lui offrait jadis? Non, il ne faut rien lui offrir de pareil; tu as assez en toi-même à lui consacrer et à lui rendre. Tire du fond de ton coeur, comme d’un coffre précieux, l’encens de la louange; offre-lui le sacrifice de la foi dans le riche sanctuaire d’une bonne conscience; embrase du feu de la charité tout ce que tu lui offriras. Oui, tu trouveras en toi-même les voeux que tu dois offrir à Dieu en sacrifice de louanges. «  Mais, pourquoi le louer? quel bienfait t’a-t-il accordé? « Parce que vous avez délivré mon âme de la mort ». C’est là la vie que le Prophète fait connaître à Dieu : « Seigneur, je vous ai fait connaître ma vie ». Qu’étais-je, en effet? J’étais mort, et la cause de ma mort se trouvait en moi-même. Et par votre grâce qui suis-je? Je suis vivant. « C’est pourquoi, Seigneur, j’ai en moi les voeux que je vous offrirai et les louanges que je chanterai en  votre honneur ». J’aime mon Dieu, personne ne me l’enlèvera; personne, non plus, ne sera capable de me ravir ce que je veux lui offrir, car mes présents sont renfermés dans mon coeur. C’était donc à bien juste titre que le Psalmiste disait tout à l’heure, dans le sentiment d’une noble confiance : « Qu’est-ce que l’homme pourrait me faire? » Qu’il me persécute, qu’il me fasse librement souffrir, qu’il vienne à bout d’accomplir tous les mauvais desseins qu’il forme contre moi, que pourra-t-il m’enlever? S’il me dépouille de mon or, de mon argent, de mes troupeaux, de mes esclaves, de mes servantes, de mes propriétés, de mes maisons, de tout ce que je possède, pourra-t-il aussi m’enlever les voeux qui sont en moi, les louanges que je veux 

1. Ps. LV, 11. — 2. Id. 12. — 3.Id. LXXV, 12. 

chanter en l’honneur de Dieu? Satan fut autorisé à tenter le saint homme Job, en un clin d’oeil il lui enleva tout; il le dépouilla de la fortune qu’il possédait, le priva de ses domaines et fit mourir tous ses héritiers. Toutes ces pertes, Job ne les subit point l’une après l’autre, mais toutes ensemble, tout d’un coup, subitement; il apprit au même moment tous ses malheurs. Dépouillé de tout, il resta seul; toutefois il y avait encore dans son coeur des voeux pour Dieu; il s’y trouvait des louanges à chanter en l’honneur du Très-Haut ; le coffre précieux de ce coeur juste demeura à l’abri des atteintes du démon; il était rempli d’offrandes pour l’Eternel. Voici ce qui y était renfermé, voici ce qu’il en fit sortir; écoute bien : « Le Seigneur me l’avait donné, le Seigneur me l’a ôté; rien ne s’est fait sans la volonté de Dieu; que son saint nom soit béni ». O richesses intérieures, sur lesquelles le démon ne peut étendre la main ! Il offrait en sacrifice à Dieu ce que Dieu lui avait donné; le Seigneur l’avait enrichi, et c’était avec ces richesses qu’il faisait au Seigneur l’offrande la plus agréable. Dieu te demande des louanges; il veut que tu confesses son nom; lui offriras-tu quelques-uns des fruits de ton champ? C’est lui qui a fait tomber sur ce champ les pluies qui l’ont fécondé. Lui donneras-lu une partie de tes trésors? C’est encore lui qui t’en a gratifié. Pourras-tu vraiment lui offrir une chose que tu n’aies pas reçue de sa munificence? Y a-t-il rien dont tu ne doives lui être reconnaissant ? Enfin, lui donneras-tu quelque chose qui vienne de ton coeur? C’est de lui que te sont venues la foi, l’espérance et la charité; voilà l’offrande par excellence, voilà le vrai sacrifice à lui faire. L’ennemi est àmême de t’enlever tout le reste malgré toi; ces dons intérieurs, il ne te les ravira pas, àmoins que tu n’y consentes. Les biens extérieurs, on peut en être privé malgré soi; on voudrait posséder de l’or et l’on en perd; on voudrait avoir une maison et on en est dépouillé; mais, à moins de le mépriser, personne ne peut être dépouillé du don de la foi.

20. « Seigneur, j’ai en moi les voeux que je vous offrirai et les louanges que je chanterai en votre honneur, parce que vous avez délivré mon âme de la mort, et mes yeux de toute larme, et mes pieds de toute chute, afin que je vous plaise dans la lumière des 

1.  Job, 1, 12, 21. —  2. I Cor. IV, 7. 

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 vivants 1». Il n’est pas étonnant que ces paroles déplaisent aux enfants étrangers qui se sont éloignés des justes, puisque la lumière des vivants ne brille point à leurs yeux, et qu’ainsi ils ne peuvent voir ce qui plaît à Dieu. La lumière des vivants, c’est la lumière des immortels, c’est le flambeau des saints. Celui qui n’est point plongé dans les ténèbres plaît if Dieu dans la lumière des saints. On examine un homme et tout ce qu’il a, et néanmoins on ne le connaît pas; mais en lui il n’y a pas de mystère pour Dieu; parfois le démon lui-même ne le connaît pas, et s’il ne le tente pas, il se voit réduit à ignorer quel il est. C’est ce qui est arrivé pour le saint homme Job, dont je parlais tout à l’heure. Dieu le connaissait parfaitement et rendait témoignage à sa vertu ; le démon ne le connaissait pas; aussi disait-il: « Est-ce gratuitement que Job sert « son Dieu ? » Voyez la manière dont il cherche à irriter Dieu; c’est le sublime du genre; voyez ce qu’il lui reproche. Devant Dieu Job était un bon serviteur, un homme soumis en toutes choses et parfait en toutes ses oeuvres. Parce qu’il était riche et que l’abondance et la joie se trouvaient dans sa maison, le démon fit cette remarque que, si Job servait fidèlement le Seigneur, c’était sans doute à cause de tous les biens qu’il en avait reçus. « Est-ce gratuitement que Job sert son Dieu? » Chez lui, l’amour gratuit pour Dieu était la vraie lumière, la lumière des vivants. Dieu, qui lisait dans le coeur de son serviteur, y voyait cet amour pur, et ce coeur éclairé de la lumière des vivants était pour lui un objet de complaisance; et le démon l’ignorait, parce qu’il était plongé dans les ténèbres. Le Seigneur donna donc au démoii le pouvoir de tenter Job, non pour acquérir par l’intermédiaire de celui-ci une connaissance qu’il avait déjà, mais pour mettre sous nos yeux un modèle à imiter. S’il n’en avait pas été ainsi, verrions-nous dans ce saint homme un exemple que nous devons et voulons suivre? La tentation eut lieu; Job perdit tout ce qu’il possédait: ses biens, ses serviteurs, ses enfants; tout, excepté Dieu, lui fut enlevé; il resta donc seul. Toutefois , Satan lui avait laissé sa femme; mais, de sa part, était-ce un acte de commisération? il se souvenait de celle qui l’avait aidé à séduire Adam; s’il laissa à Job son épouse, ce fut à titre de soutien pour lui- 

1. Ps. LV,13. 

même, et non à titre de consolation pour sa généreuse victime. Rempli de Dieu, possédant en son âme les voeux et les louanges qu’il voulait offrir à l’Eternel, Job fit voir qu’il servait le Seigneur gratuitement, d’une manière désintéressée, et qu’après avoir tout perdu il était toujours le même, parce qu’il possédait encore Celui dont la munificence l’avait enrichi. « Le Seigneur m’avait tout donné, il me l’a ôté; rien ne s’est fait sans la volonté du Seigneur: que son saint nom soit béni! » Couvert de plaies depuis les pieds jusqu’à la tête, mais l’âme saine, éclairé de la lumière des vivants, de la lumière qui brillait dans son coeur, il répondit aux infernales suggestions de sa femme : « Tu as parlé comme une femme qui a perdu le sens 1», c’est-à-dire, comme une femme que n’éclaire point la lumière des vivants, car la lumière des vivants c’est la sagesse, et les ténèbres des insensés c’est la folie. « Tu as parlé comme une femme qui a perdu le sens ». Tu vois mon corps, mais tu n’aperçois pas le flambeau qui illumine mon coeur. N’aurait-elle pas dû alors aimer son mari d’un amour plus vif ? Elle l’aurait pu, mais ses yeux étaient incapables de contempler la beauté intérieure de cette âme d’élite; elle ignorait combien ce coeur était agréable à Dieu, en raison des voeux et des louanges dont il était rempli et qu’il voulait offrir au Tout-Puissant. Admirable impossibilité pour le démon, de ravir ce trésor si précieux! Merveilleuse conservation de ce bien intérieur que Job possédait et voulait posséder plus parfaitement encore en marchant de vertus en vertus ! Mes frères, puissent tous ces exemples nous porter à aimer Dieu gratuitement, à placer toujours en lui notre espérance, et à ne craindre ni les hommes ni les démons! Ni les uns ni les autres ne peuvent agir contre nous sans la permission de Dieu, et jamais Dieu ne permet que ce qui peut nous être utile. Supportons les méchants et soyons bons, car nous avons été méchants nous-mêmes, et ceux-là encore dont nous osons nous permettre de désespérer, Dieu les sauvera pour rien. Ne désespérons donc du salut de personne; prions pour tous ceux qui nous font souffrir, et ne nous éloignons jamais de Dieu. Qu’il soit notre richesse, notre espérance et notre salut; il est ici-bas notre consolateur, au ciel il sera notre 

1. Job, II, 10. 

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récompense; sur la terre et dans le ciel il nous donnera la vie dont il est la source, et dont il est écrit : « Je suis la voie, la vérité et la vie 1 ». Ainsi pourrons-nous lui plaire ici-bas dans la lumière de la foi; au ciel, en sa présence, dans la lumière de son visage, dans la lumière des vivants. 

1. Jean, XIV, 6.

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