PSAUME LIX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME LIX.

SERMON AU PEUPLE.

TRIOMPHE DE JÉSUS-CHRIST.

 

 

David a remporté sur ses ennemis de grandes victoires ; après les avoir exterminés, il a régné avec gloire; ainsi Jésus-Christ a-t-il triomphé des hommes; il a détruit en eux l’orgueil et les autres vices, et il les a soumis à son empire par la crainte de ses jugements; ils se sont convertis, et alors l’Eglise a triomphé malgré ses humiliations et les persécutions qu’elle a endurées; elle s’est répandue partout, et elle règne nième sur les pécheurs, parce que Dieu la protége et la soutient dans ses combats.

 

1. Le titre de ce psaume est un peu long, mais ne nous en effrayons pas, car le psaume en lui-même est de peu d’étendue. Apportons à le comprendre la même attention que si nous devions lui consacrer un temps considérable. Nous vous parlons, en effet, au nom de Jésus-Christ, comme à des enfants nourris de la parole sainte dans l’Eglise de Dieu, comme à des personnes qui doivent puiser encore à la même source l’aliment de leurs âmes: vous savez apprécier la valeur de ces Ecritures sacrées, pour lesquelles les mondains ne ressentent aucun goût : vous êtes donc familiarisés avec elles, et elles ne doivent plus vous paraître aussi difficiles à comprendre. En effet, si vous avez écouté avec plaisir ce que nous vous avons dit si souvent; si, au lieu de laisser tomber en oubli nos instructions, comme certains êtres laissent tomber dans leur estomac une nourriture qu’ils ne doivent point ruminer, vous les avez rappelées à votre souvenir pour en tirer un utile profit; la mémoire fidèle que vous en avez gardée nous sera d’un grand secours; elle nous dispensera de vous parler comme à des personnes peu instruites, puisque nous saurons que nous vous adressons des instructions auxquelles vous n’êtes pas étrangers. — Il est un point sur lequel nous avons souvent attiré votre attention; le voici : dans presque tous les psaumes, tu dois reconnaître tantôt les paroles du Christ et de l’Eglise tout ensemble, tantôt celles du Christ pris isolément, ou de l’Eglise dont nous faisons partie : et ainsi, quand nous reconnaissons notre voix, il nous est impossible de ne pas éprouver un certain plaisir, et ce plaisir est d’autant plus vif que nous nous retrouvons plus parfaitement figurés par le Prophète. Le roi David fut un homme unique, mais il en figura plus d’un, T car il représenta d’avance l’Eglise, composée d’un grand nombre d’hommes et répandue jusqu’aux extrémités de la terre : et dans les circonstances où il n’en figura qu’un seul, il fut l’image de l’Homme-Dieu, de Jésus-Christ, médiateur de Dieu et des hommes’. Dans ce psaume, ou plutôt dans le titre de ce psaume, il est question de certains faits glorieux de la vie de David, d’actions mémorables par lesquelles il a illustré son nom, soit en triomphant de ses ennemis, soit en les rendant tributaires, lorsqu’après la mort de Saül son persécuteur, il entra publiquement, à sa place, en possession du royaume d’Israël. Avant d’être persécuté, il était déjà roi, mais, comme tel, il n’était encore connu que de Dieu: dans la suite, lorsque sa royauté fut déclarée et qu’il fut monté sur le trône avec une gloire si éclatante, il triompha des ennemis auxquels fait allusion le titre de ce psaume, et ce titre fut ainsi conçu: « Pour la fin. A ceux qui seront changés pour l’inscription du titre. A David, pour l’instruction, lorsqu’il brûla la Mésopotamie de Syrie et la Syrie de Sobal ; lorsqu’il mit Joab en fuite, qu’il frappa Edom et douze mille hommes dans la vallée des Salines ». Nous lisons, dans les livres des Rois, que David a vaincu tous ceux dont les noms sont mentionnés ici: les habitants de la Mésopotamie de Syrie, ceux de la Syrie de Sobal, Joab et Edom 2. Ces événements ont eu vraiment lieu, et nous en voyons ici l’histoire, écrite conformément à ce qui

 

1. I Tim. II, 5. — 2. II Rois, VIII.

 

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s’est passé. Néanmoins, il est facile de le remarquer, dans la plupart des titres des psaumes, l’esprit du Prophète s’écarte un peu du strict récit des faits historiques, pour dire des choses qu’on ne rencontre point dans le narré des événements : par là, il veut nous avertir que ces titres ont été écrits, moins pour nous rappeler ou nous apprendre des faits passés, que pour nous prédire l’avenir. Ainsi, il est dit dans le titre d’un psaume, que David changea son visage en présence d’Abimélech, et que celui-ci s’en alla après l’avoir congédié 1; au contraire, le livre des Rois nomme le roi Achis, et ne cite point Abimélech 2 ; de même trouvons-nous, dans le cas présent, une allusion à l’avenir. Effectivement, dans cette histoire des guerres et des actions mémorables qui ont illustré le règne de David, il est question de tous ceux que cite le titre et que le saint roi a vaincus, mais il n’est pas dit qu’il ait porté l’incendie quelque part; et ce que l’histoire ne mentionne pas, nous le trouvons formellement rapporté dans le titre, car nous y voyons qu’il a fait brûler la Mésopotamie de Syrie, et la Sine de Sobal. Commençons donc à chercher là le secret des choses à venir qui s’y trouvaient figurées; faisons, par nos paroles, sortir de ces ombres épaisses une éclatante lumière.

2. Vous savez le sens de ces paroles: « Pour la fin ». Car « la fin de la loi, c’est le Christ 3 ». Vous n’ignorez pas non plus quels sont ceux qui sont changés. Il est impossible d’en douter: ce sont ceux qui passent de la vieille vie à la vie nouvelle : loin de nous, en effet, la pensée de prendre ce changement en mauvaise part. Adam a subi un changement, ç’a été de passer de l’état d’innocence à l’état de péché, du sein du bonheur à un abîme de tourments. Au lieu de lui ressembler, ceux dont il est ici question deviennent tels qu’on peut leur appliquer aussi ces paroles de l’Apôtre : « Autrefois, vous avez été ténèbres, mais maintenant, vous êtes lumière dans le Seigneur 4 ». Ces hommes sont changés pour l’inscription du titre. Vous connaissez la teneur de ce titre il a été attaché à la croix du Sauveur, et il était conçu en ces termes : « Voici le roi des Juifs 5». Tous ceux qui passent du royaume

 

1. Ps. XXXIII, 1.— 2. I Rois, XXI, 13.— 3. Rom. X, 4.— 4. Eph. V, 8. — 5. Matt. XXVII, 37.

 

du démon au royaume du Christ, sont changés pour l’inscription de ce titre : un changement de cette nature leur est très-utile, et il s’opère en eux, suivant le texte sacré, « pour  l’instruction ». Car après ces mots : « A ceux qui seront changés pour l’inscription du titre », nous lisons ces autres : « A David, pour l’instruction »; c’est-à-dire, ils sont changés, non pour eux-mêmes, mais pour David, ils le sont pour l’instruction. Jésus-Christ n’est pas roi pour régner en ce siècle, car il l’a publiquement déclaré : « Mon royaume », a-t-il dit, « n’est pas de ce monde 1». Passons donc à ces instructions, si nous voulons être changés pour l’inscription du titre, non pas pour nous, muais pour David : de la sorte, ceux qui vivent ne vivront plus pour eux-mêmes, ils vivront pour celui qui est mort et ressuscité en leur faveur 2. Toutefois, comment le Christ aurait-il opéré notre changement, s’il n’avait réalisé ces paroles : « Je « suis venu jeter le feu dans le monde 3? » Si donc il est venu jeter le feu dans le monde, ç’a été pour le bien et l’utilité de l’homme mais, remarquez-le, il n’est pas venu jeter le monde dans le feu. Comment est-il venu jeter « le feu dans le monde? » Puisqu’il est venu dans ce but, cherchons à connaître cette Mésopotamie de Syrie, et cette Syrie de Sobal, qu’il a incendiées. La langue hébraïque ayant servi à la première rédaction des psaumes, consultons l’hébreu pour savoir le sens de ces différents noms. Au dire des interprètes, Mésopotamie signifie une vocation élevée. Déjà, le monde tout entier a été élevé par sa vocation. Syrie veut dire sublime, mais cette Syrie, qui était si haute, a été livrée au feu et réduite en cendres : puisse-t-elle se relever de son humiliation, comme elle a été d’abord précipitée, du haut de sa grandeur, dans l’abîme de la faiblesse et du mépris public! Vaine vieillerie, voilà le sens du mot Sobal. Grâces soient rendues au Christ de ce qu’il l’a brûlée ! Lorsqu’on brûle de vieilles broussailles, de nouveaux bourgeons croissent à leur place; et quand le feu a passé quelque part et qu’il a détruit les vieilles herbes sèches, on y voit pousser de nouvelles herbes, et plus vigoureuses, et plus abondantes, et plus vertes. Le feu apporté par le Christ dans le monde n’est pas à craindre, il ne consume que l’herbe sèche : or, toute chair n’est que

 

1. Jean, XVIII, 38. — 2. II Cor. V, 15. — 3. Luc, XII, 49.

 

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de l’herbe desséchée, et l’éclat de l’homme ressemble à l’éclat de la fleur du foin 1. Le Christ met donc le feu à ces vanités, « et il convertit Joab ». Par Joab, il faut entendre l’ennemi. L’ennemi a donc été converti. Interprète ce mot comme tu voudras, si cet ennemi s’est retourné pour prendre la fuite, c’est le démon ; s’il s’est converti pour embrasser la foi, c’est le chrétien. De quel endroit le démon a-t-il pu s’enfuir? Du coeur du chrétien ; car, dit le Sauveur, « le prince de ce monde a été chassé dehors 2». Mais pour le chrétien, qui s’est converti au Seigneur, comment peut-on dire qu’il est un ennemi converti? Parce que, d’ennemi de Dieu, il est devenu son disciple fidèle. « Il a frappé Edom ». Edom veut dire terrestre. Il a fallu que l’homme terrestre fût frappé : ne devait-il pas, en effet, mourir, puisqu’il devait faire place à l’homme céleste? En nous la vie terrestre a été anéantie; puisse la vie céleste lui succéder ! Puisque nous avons porté l’image de l’homme terrestre, nous devons de même porter l’image de l’homme céleste 3. Vois de quelle manière l’homme terrestre est frappé de mort. Faites mourir vos membres qui sont sur la terre 4. Lorsque David eut frappé Edom, « il tua encore douze mille hommes dans la vallée des Salines ». Douze mille est un nombre parfait, et à ce nombre parfait correspond celui des douze apôtres : et ce n’est pas sans raison, car la parole de Dieu devait être prêchée par tout le monde. Or, la parole de Dieu, qui est le Christ, se trouve dans les nuées, c’est-à-dire dans les prédicateurs de la vérité. Pour le monde, il est partagé en quatre parties, que tous connaissent, et qui sont très-souvent indiquées dans l’Ecriture sous le nom des quatre vents 5: ce sont l’Orient, l’Occident, l’Aquilon et le Midi. Le Seigneur a fait entendre sa parole dans ces quatre directions, pour appeler à lui tous les hommes au nom des trois personnes de la sainte Trinité. Trois fois quatre font douze. C’est donc à juste titre que l’on dit que douze mille hommes terrestres ont été frappés de mort, puisque le monde entier l’a été, et que l’Eglise, sortie du tombeau de la vie terrestre, a été formée de membres venus de toutes les parties du monde. Pourquoi est-il dit que le massacre des douze mille

 

1. Isa. XL, 6.— 2. Jean, XII, 31 — 3. Cor. XV,49. — 4. Col. III, 5. — 5. Ezéch. XXXVII, 9.

 

hommes a eu lieu « dans la vallée des Salines ? » Par vallée, on entend l’humilité; et par Salines, ce qui donne de la saveur. Il en est beaucoup qui subissent des humiliations, mais inutilement et sans profit; ils ne sont humiliés que dans leur vaine vieillesse. Les uns sont affligés par une perte d’argent, les autres par la privation d’un fragile honneur, d’autres encore par le retranchement des aises de la vie; dès lors qu’ils souffrent, ils subissent une sorte d’humiliation; mais pourquoi ne pas la souffrir pour Dieu, pour le Christ, afin d’avoir la saveur du sel? Ne sais-tu pas que le Sauveur t’a dit: « Vous êtes le sel de la terre; si le sel devient fade et insipide, il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors 1? » Il est donc bon d’être sage. ment humilié. Ne voyez-vous pas les hérétiques plongés dans l’humiliation? Condamnés déjà par les lois divines, à l’empire desquelles ils ne peuvent se soustraire, ne le sont-ils pas encore par les lois humaines publiées contre eux? Oui, ils sont humiliés, puisqu’ils sont mis en fuite et qu’ils souffrent persécution; mais c’est d’une manière insipide; c’est pour des choses fadès et vaines, car leur sel s’est affadi et il a été jeté dehors, parce qu’il n’était plus bon à rien qu’à être foulé aux pieds par les hommes.

Nous avons expliqué le titre du psaume: passons maintenant au psaume lui-même.

3. « Mon Dieu, vous nous avez rejetés et détruits ». Sont-ce les paroles de David, qui a frappé, consumé par le feu, et exterminé ses ennemis? Ne sont-ce pas plutôt les paroles de ceux qu’il a ainsi traités, pour frapper et détruire ce qu’il y avait de mal en eux, pour leur rendre une nouvelle vie et les ramener au bien? Telle est la grande et sanglante victoire remportée en ce monde par le Christ, par le véritable David, par celui qui fut vraiment fort, et que figurait le saint roi d’Israël. Il a opéré ces merveilles: par le glaive et le feu qu’il est venu apporter en ce monde, il a fait ce massacre immense; car tu trouves dans l’Evangile ces deux passages: « Je suis venu jeter le feu dans le monde 2» . « Je suis venu apporter le glaive sur la terre 3 ». il a apporté le feu qui devait consumer la Mésopotamie de Syrie, et la Syrie de Sobal; il a apporté le glaive qui devait frapper Adam. Ce carnage a donc eu lieu en faveur de ceux qui

 

1. Matt. V, 13. — 2. Luc, XII, 49. — 3. Matt. X, 34.

 

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sont changés pour David, pour l’inscription du titre. Ce sont eux qui parlent ici: ils ont été frappés pour leur salut, qu’ils se relèvent donc, et qu’ils parlent; puisqu’ils sont devenus meilleurs, puisqu’ils ont été changés pour l’inscription du titre, pour leur instruction, pour David, qu’ils disent donc: « Mon Dieu, vous nous avez rejetés et détruits; vous vous êtes irrité et vous avez pris pitié de nous ». Vous nous avez détruits pour nous réédifier ; vous avez détruit en nous ce qui était mauvais, notre vaine vieillerie, afin d’y reconstruire l’édifice de l’homme nouveau, qui doit subsister toujours. Le Prophète dit avec raison que « vous vous êtes irrité et que vous avez pris pitié de nous ». Car si vous ne vous étiez pas mis en colère, vous n’auriez pas eu compassion de nous. Vous nous avez détruits dans votre colère, mais votre colère ne s’est allumée que contre notre vieillerie, afin de l’anéantir. Vous nous avez pris en pitié en vue de notre renouvellement, en vue de ceux qui sont changés pour l’inscription du titre ; parce que si en nous l’homme extérieur se corrompt, l’homme intérieur s’y renouvelle de jour en jour 1.

4. « Vous avez ébranlé la terre, et vous l’avez troublée ». Comment la terre a-t-elle été troublée? Par le remords qui naît du péché. Où irons-nous? fuirons-nous pour éviter les coups de cette épée que le Seigneur fait vibrer à nos yeux: « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche 2? » Vous « avez ébranlé la terre et vous l’avez troublée. Guérissez ses meurtrissures, parce qu’elle a u été ébranlée ». Elle n’est pas digne d’être guérie, si elle n’est pas ébranlée. Tu parles, tu prêches, tu menaces de la colère de Dieu, tu annonces le jugement à venir, tu fais connaître les volontés du Très-Haut: ton zèle à cet égard ne se refroidit pas; mais celui qui t’écoute n’éprouve aucun sentiment de crainte; rien ne l’ébranle: il n’est pas digne d’être guéri. Pour celui que ta parole remue, qui se sent pénétré jusqu’au fond du coeur; qui se frappe la poitrine et répand des larmes, on peut lui appliquer ces paroles : « Guérissez ses meurtrissures, parce qu’elle est ébranlée ».

5. L’homme terrestre donc a été frappé à mort, notre vieillerie a été consumée par le feu; l’homme est devenu meilleur; ceux qui

 

1. II Cor. IV, 16. — 2. Matt. III, 2.

 

étaient plongés dans les ténèbres sont arrivés à la lumière: aussi lisons-nous maintenant ce qui se trouve encore écrit ailleurs: « Mon fils, lorsque vous entrerez au service de Dieu, demeurez ferme dans la justice etn dans la crainte, et préparez votre âme à la tentation ». Ton premier soin doit être de te déplaire, afin de te purifier de tes péchés, et de devenir meilleur. Tu devras,en second lieu, puisque tu seras converti,supporter patiemment les tribulations et les épreuves de la vie, et y persévérer courageusement jusqu’à la fin. Le Prophète a donc voulu y faire allusion et en parler, quand il a dit: « Vous avez fait voir de dures choses à votre peuple », à ce peuple, qui est devenu le vôtre, puisque David l’a rendu tributaire par sa victoire. « Vous avez montré de dures choses à votre peuple ». En quoi? Dans les persécutions souffertes par l’Eglise du Christ, lorsque le sang des martyrs a coulé à grands flots. « Vous avez fait voir de dures choses à votre peuple ; vous nous avez abreuvé d’un vin aigre »; qu’est-ce à dire, d’un vin aigre? C’est-à-dire, d’un vin qui ne donnait pas la mort: ce n’était pas un poison qui tue, c’était une médecine cuisante. « Vous nous avez abreuvés d’un vin aigre».

6. Comment cela? « Vous avez donné un signe à ceux qui vous craignent, afin qu’ils  prennent la fuite et s’écartent de l’arc ». En nous éprouvant par les tribulations de cette vie, vous nous avez avertis d’éviter les douleurs causées par le feu éternel, car l’apôtre saint Pierre a dit: « Le temps est venu où Dieu commencera son jugement par sa propre maison ». Lorsque le monde faisait éclater partout sa fureur, lorsque les persécuteurs répandaient de tous côtés la souffrance et la mort, que le sang des fidèles coulait à longs et larges flots, et que les chrétiens enduraient d’intolérables tourments au milieu des chaînes des prisons et des instruments de supplice, saint Pierre exhortait les martyrs à la patience, et leur disait: « Voici le temps où Dieu commence son jugement par sa propre maison; et s’il commence ainsi par  nous, quelle sera la fin de ceux qui n’obéissent pas à l’Evangile de Dieu ? Si le juste lui-même se sauve avec tant de peine, que deviendront alors les impies et les pécheurs 2? » Qu’arrivera-t-il donc au jugement? L’arc est

 

1. Eccli. II, 1. — 2. 1 Pierre, IV, 17, 18.

 

tendu pour menacer, mais non encore pouu frapper. Voyez ce qu’il y a sur cet arc: ce sont des flèches. Ne doivent-elles pas être lancées en avant, et pourtant c’est par derrière que le nerf se tend; c’est du côté opposé à celui où l’on doit envoyer la flèche : plus on tire le nerf en arrière, plus impétueuse, plus agile est la flèche pour atteindre le but. Par la même raison, le jugement de Dieu fondra sur nous d’autant plus inopinément et plus terrible qu’il aura été différé davantage. Il nous faut donc rendre grâces à Dieu de ce qu’il nous éprouve en ce monde, puisqu’il fait voir à son peuple un signe qui l’avertit « de fuir de devant l’arc ». A la suite de cet avertissement salutaire, les fidèles tourmentés par les peines de la vie, deviendront dignes d’échapper à la peine du feu éternel, réservé à tous ceux qui ne croient point à ces vérités. « Vous avez donné un signe à ceux qui vous craignent, afin qu’ils prennent la fuite et s’écartent de l’arc ».

7. « Afin que vos bien-aimés soient délivrés. Sauvez-moi par votre droite, et exaucez-moi ». Seigneur, sauvez-moi par votre droite: sauvez-moi de manière que je sois placé à la droite. « Sauvez-moi par votre droite ». Je ne vous demande point mon salut temporel; qu’à cet égard votre volonté soit faite. Nous ignorons complètement ce qui nous est avantageux pour cette vie ; nous ne savons ce qu’il faudrait demander 1. Mais « sauvez-moi par votre droite », en sorte qu’après avoir été éprouvé, s’il le faut, pendant le cours de mon existence terrestre, je puisse du moins voir se dissiper les ombres épaisses de la tribulation, me trouver à votre droite, au milieu de vos brebis, et éviter le malheur d’être placé à votre gauche avec les boucs. « Sauvez-moi par votre droite, et exaucez-moi ». Je ne vous demande que ce que vous désirez vous-même me donner: ce n’est point avec la voix de mes péchés que je crie vers vous et le jour et la nuit, pour que vous ne m’écoutiez pas, et que vous ne me répondiez pas, afin d’ajouter à ma folie 2. Je crie vers vous, pour que vous me donniez une salutaire instruction, en ajoutant à mon humiliation la saveur du sel: par là, mes tribulations m’apprendront ce que je dois vous demander: aussi, je vous demande la vie éternelle; exaucez-moi donc, puisque

 

1. Rom. VIII, 26. — 2. Ps. XXI, 2, 3.

 

mon plus vir désir est d’être placé à votre droite. Que votre charité veuille bien le remarquer: tout fidèle qui garde dans son coeur la parole de Dieu, qui éprouve à l’égard du jugement à venir la crainte la plus vive, et qui vit avec assez de prudence pour ne point donner aux autres l’occasion de blasphémer le saint nom de Dieu à cause de lui, ce fidèle adresse souvent au Seigneur des prières pour obtenir des avantages temporels, et il n’est pas exaucé: quand, au contraire, il sollicite ce qui peut le conduire à la vie éternelle, il parvient toujours au comble de ses désirs. Y a-t-il un seul malade qui ne souhaite pas revenir à la santé? Néanmoins, il lui est peut-être utile de souffrir encore. Il est possible que Dieu repousse les demandes que tu lui adresses pour ta guérison; mais s’il refuse d’accéder à tes désirs, c’est afin de pourvoir àton plus grand bien. Quand, au contraire, tu lui demandes la grâce- de la vie éternelle, la faveur d’être admis dans le royaume des cieux et d’être placé à la droite de son Fils, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts, sois tranquille sur le résultat de ta prière: si elle n’est pas exaucée aujourd’hui, elle le sera infailliblement plus tard, parce que le moment d’y donner suite n’est pas encore venu. Ta demande est déjà exaucée, mais tu ne t’en aperçois pas encore: ce que tu désires se fait, quoique tu ignores la manière dont il se fait: l’effet de ta prière existe, comme la rêve, encore renfermée dans la racine de l’arbre, avant de produire des fruits. «Sauvez-moi par votre droite et exaucez-moi ».

8. « Dieu a parlé dans son saint ». Peux-tu douter de l’accomplissement des paroles du Tout-Puissant? Si tu avais un ami sage et sérieux, comment t’exprimerais-tu à son égard? Il a dit cela ? il fera ce qu’il a dit, c’est immanquable, car c’est un homme sérieux; il ne parle pas à la légère; quand il a promis une chose, il y tient, parce qu’il ne change pas facilement d’avis. Pourtant ce n’est, en définitive, qu’un homme; il peut avoir la volonté d’accomplir ses promesses; sera-t-il toujours à même de n’y pas manquer? en aura-t-il toujours le pouvoir? Mais, du côté de Dieu, il n’y a rien à craindre, parce qu’il est la vérité même et qu’il possède- la souveraine puissance; il est sûr; il ne peut te tromper; rien ne dépasse son pouvoir. Pourquoi donc craindre d’être déçu dans tes espérances? Tu as

 

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besoin de ne pas te tromper toi-même et de persévérer jusqu’à la fin, jusqu’au moment où il accomplira ses promesses. « Dieu a parlé dans son saint ». Quel est ce saint qui est celui de Dieu? « Dieu était dans le Christ, et il s’y réconciliait le monde 1 ». C’était celui dont il a été dit ailleurs : « O Dieu, toutes vos voies sont dans le saint 2. Dieu a parlé dans son saint. Je me réjouirai et je diviserai les champs de Sichem ». Puisque Dieu l’a dit, l’événement aura lieu. C’est la parole de l’Eglise : « Dieu a parlé dans son saint ». Elle ne répète point simplement les paroles que Dieu a prononcées. Mais, puisque « Dieu a parlé dans son saint », et que les choses doivent nécessairement arriver comme il les a prédites, il est sûr qu’elles auront lieu. « Je me réjouirai et je diviserai les champs de Sichem, et je partagerai la vallée des tentes». Sichem signifie épaules. Au rapport de l’historien sacré, lorsque Jacob revint de chez Laban, son beau-père, avec tous ses biens, il cacha en Sichem les idoles qu’il apportait de la Syrie, où il avait si longtemps séjourné et d’où il venait enfin de sortir pour retourner dans son pays natal 3. Arrivé là, il y dressa quelques tentes pour abriter ses brebis et ses troupeaux, et il donna à cet endroit le nom de « tentes 4 » . Je diviserai ces tentes, dit l’Eglise. Que veulent dire ces mots : « Je partagerai Sichem ? » Si on les rapporte à ce trait de la vie de .Jacob relatif aux idoles qu’il cacha en Sichem, ces paroles désignent les Gentils. Je divise les Gentils. Qu’est-ce à dire: Je divise? La foi n’est pas donnée à tous 5. Qu’est-ce à dire: Je divise? Les uns croiront, les autres ne croiront pas; et pourtant, que ceux qui croient ne tremblent pas de ce qu’ils se trouvent au milieu des incroyants: ils sont aujourd’hui divisés par la foi; au jugement dernier ils le seront encore, puisque les brebis seront placées à la droite et les boucs à la gauche 6. Il nous est maintenant facile de comprendre comment l’Eglise divise Sichem. Mais, puisque Sichem signifie épaules, comment  l’Eglise divise-t-elle les épaules? Les épaules sont divisées en ce sens que, chez les uns, elles sont surchargées de péchés, et que, chez les autres, elles portent le joug du Christ. Car il réclamait des épaules dévouées, quand il disait: «Mon joug est doux et mon fardeau

 

1. II Cor. V, 19. — 2. Ps. LXXXVI, 14. — 3. Gen. XXXV, 4. — 4. Id. XXXIII, 17. — 5. II Thess. III, 2 — 6. Matt. XX, 33.

 

« est léger 1 ». Les autres fardeaux t’accablent et t’écrasent, mais celui du Christ te soulève; les autres fardeaux t’appesantissent, celui du Christ, au contraire, te donne des ailes. Si tu ôtes à un oiseau ses ailes, il semblerait que tu le débarrasses d’un poids incommode ; et néanmoins plus tu l’en décharges, plus tu le condamnes et le forces à s’abattre. Tu avais voulu le soulager et tu n’as fait que l’empêcher de quitter la terre; il ne vole plus, parce que tu l’as déchargé; rends-lui son fardeau et il reprendra son essor. Ainsi en est-il du fardeau du Christ; puissent les hommes ne point se laisser dominer par la paresse et se décider à le porter! puissent-ils ne pas s’arrêter à considérer le nombre de ceux qui ne s’en chargent pas! Que les hommes de bonne volonté le prennent sur leurs épaules, et ils verront par eux-mêmes combien il est doux, léger et agréable, combien il est puissant pour nous détacher de la terre et nous élever jusqu’au ciel. « Je diviserai Sichem, et je partagerai la vallée des tentes ». Par la vallée des tentes on entend le peuple juif, peut-être à cause des brebis qu’y amena Jacob; ce peuple lui-même a été divisé, car ceux d’entre les Juifs qui se sont soumis à la foi chrétienne, sont sortis de là pour entrer dans l’Eglise ; les autres y sont restés et ne se sont point incorporés à Jésus-Christ.

9. « Galaad m’appartient ». Ces noms se trouvent dans les divines Ecritures. Le mot Galaad s’explique aussi dans un sens particulier, et il renferme un grand mystère. Il veut dire : Monceau du témoignage. Quel monceau de témoignages on a vu dans les martyrs ! « Galaad m’appartient ». Je possède le monceau du témoignage : les vrais martyrs sont les miens. Que les autres meurent pour leur vieille vanité, leur mort sera dépourvue de la saveur du sel; pourra-t-on dire alors qu’ils contribuent à grossir le monceau du témoignage? Quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, mon sacrifice ne me sert de rien 2.Dans un endroit de l’Evangile Jésus-Christ nous recommande de conserver la paix, mais auparavant il exige l’emploi du sel : « Ayez », dit-il, « du sel en vous; ayez la paix entre vous 3 ». Donc, « Galaad m’appartient ». Mais Galaad, c’est-à-dire le monceau du témoignage, a été visiblement  en butte à de grandes épreuves. En

 

1. Matt. XI, 30. — 2. I Cor. XIII, 3. — 3. Marc, IX, 49.

 

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effet, l’Eglise était alors aux yeux du monde un objet de mépris; on faisait à cette veuve un reproche sanglant de ce qu’elle appartenait au Christ et portait au front le signe de la croix. On ne l’honorait pas encore, on l’accusait. En ce moment où les honneurs la fuyaient, où elle se voyait accablée de calomnies, s’éleva le monceau du témoignage, et par lui se répandit l’amour du Christ; alors cet amour divin gagna tous les peuples. Le Prophète ajoute : « Manassé est à moi » . Manassé signifie oublié. Il avait été dit à l’Eglise « Tu oublieras à jamais ta confusion, et tu ne te souviendras plus de l’opprobre de ton veuvage ». L’Eglise était donc autrefois plongée dans une confusion qu’elle a depuis oubliée; elle a perdu tout souvenir de la confusion et de l’opprobre où l’avait jetée son veuvage. Quand les hommes la méprisaient, on voyait s’élever en sa faveur un monceau de témoignages. Personne, aujourd’hui, ne se souvient qu’il fut un temps où elle était couverte de confusion, où c’était une honte de porter le nom de chrétien; personne n’en a gardé la mémoire : tous l’ont oublié; et désormais « Manassé est à moi. Et Ephraïm est la force et l’appui de ma tête ». Ephraïm  veut dire, production de fruits. J’ai fructifié, dit l’Eglise, et par là j’ai trouvé la force et le soutien de ma tête. Car ma tête, c’est le Christ. Et d’où vient que la production des fruits est le principe de sa force? c’est que si, en tombant dans la terre, le grain ne s’y multipliait pas, il resterait seul. Par sa mort, le Christ est tombé en terre, et par sa résurrection il a ensuite porté des fruits. « Et Ephraïm est la force et l’appui de ma tête ». Pendant qu’il était cloué à la croix, on le considérait avec mépris; intérieurement c’était un grain qui avait la force d’attirer tout à lui 2. L’oeil n’aperçoit pas dans le grain de froment l’innombrable quantité de germes qui s’y trouvent renfermés; il y voit seulement je ne sais quels dehors méprisables; et toutefois le grain recèle une force telle qu’il s’assimile la sève de la terre pour en former des fruits. Ainsi apercevait-on l’infirmité de la chair sur la croix du Sauveur, sans y voir la force toute-puissante qu’elle recélait. O l’admirable grain de froment! Sans doute il semblait à tous dépourvu de force pendant qu’il se mourait sur le bois de la croix; le peuple qui l’environnait

 

1. Isa. LIV, 4. — Jean, XII, 21, 32.

 

secouait la tête en passant devant lui et s’écriait: « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende donc de sa croix 1 ! » Mais vois quelle était sa force: « Ce qui est faible en Dieu est plus fort que tous les hommes 2 ».  Ce n’est donc pas sans raison qu’il a ensuite produit une si grande quantité de fruits; ces fruits sont à moi, dit l’Eglise.

10. « Juda est mon roi : Moab est le vase de mon espérance ». « Juda est mon roi ». Qui est Juda, sinon celui qui est sorti de la tribu de Juda? qui est Juda, sinon celui à qui Jacob a parlé ainsi: « Juda, tes frères prononceront tes louanges 3? » « Juda est mon roi»; et quand Juda, mon roi, me dit : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps 4 », puis-je craindre quelque chose? « Juda est mon roi : Moab est le vase de mon espérance ». Pourquoi « le vase?» Parce que « le vase», environné de flammes, est le signe de la tribulation. Pourquoi « le vase de mon espérance? » Parce que Juda, mon roi, a marché devant moi. Pourquoi craindre de le suivre partout où il a marché avant toi? Dans quelle voie t’a-t-il précédé? Dans la voie des tribulations, des angoisses et des opprobres. Cette voie douloureuse nous était interdite avant qu’il s’y engageât; maintenant qu’il y a passé, suis-le; depuis qu’il y a laissé la trace de ses pas, ce chemin est ouvert devant toi. « Je suis seul», dit-il, « mais seulement jusqu’à ce que je  passe 5 ». Ce grain de froment est seul, mais seulement jusqu’à ce qu’il passe; quand il sera passé, alors il produira des fruits. « Juda est mon roi », et parce qu’il « est mon roi, Moab est le vase de mon espérance ». Moab signifie la multitude des Gentils. La race des Moabites doit son origine à un crime, car elle descend des filles de Loth, qui, voyant leur père en état d’ivresse, abusèrent honteusement de lui et commirent avec lui le péché de la chair 6. Il eût mieux valu pour elles rester stériles que de devenir mères à ce prix. Ces malheureuses préfiguraient ceux qui abusent de la loi. Que ce mot, loi, soit du féminin en latin ou du masculin en grec, peu importe, et nous ne devons pas nous en occuper, parce que masculin ou féminin, dans une langue ou dans l’autre, il ne saurait, par son genre, préjudicier à la vérité; néanmoins, le caractère de la loi a quelque chose de mâle, puisqu’elle

 

1. Matt. XXVII, 40. — 2. I Cor. I, 25. — 3. Gen. XLIX, 8. —  4. Matt. X, 28.— 5. Ps. CXL, 10.— 6. Gen. XIX, 31, 38.

 

 

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gouverne et qu’elle n’est pas gouvernée, Or, que dit l’apôtre saint Paul ? « La loi est bonne, pourvu qu’on en use légitimement 1». Les filles de Loth avaient, au contraire, abusé de leur père. De même que les bonnes oeuvres procèdent de l’usage légitime de la loi, ainsi les péchés viennent de l’abus criminel de la loi. C’est pourquoi, en abusant de leur père, c’est-à-dire de la loi, ces filles mirent au jour les Moabites, qui représentent les oeuvres de péché. De là sont venus à l’Eglise les tribulations et le vase brûlant sous l’action de la flamme. Il est question de ce vase dans le livre d’un Prophète : Un vase échauffé du côté de l’Aquilon 2, c’est-à-dire, du côté du démon, qui a dit: « J’établirai mon trône vers l’Aquilon 3 ». Les plus pénibles tribulations de l’Eglise ne lui viennent donc que de la part de ceux qui abusent de la loi. Eh quoi ! l’Eglise défaudra-t-elle parce qu’il y en a pour faire un mauvais usage de la loi? et le vase brûlant, c’est-à-dire la multitude des scandales, l’empêchera-t-elle de durer jusqu’à la fin des siècles? Est-ce que Juda, son roi, ne lui a pas annoncé d’avance les afflictions dont elle sera abreuvée? Ne lui a-t-il pas dit: « La charité se refroidira, parce qu’on verra se multiplier l’iniquité 4? » A mesure que le vase s’échauffe, la charité se refroidit. Mais pourquoi, ô divine charité, ne point consumer par tes propres ardeurs le feu qui met ce vase en ébullition? Tu ne saurais l’ignorer, ton Roi te parlait quand il faisait allusion à cette multitude de scandales; il te disait: « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé ». Ne cesse donc, jusqu’à la fin, de t’opposer à l’ardeur des scandales. Le feu de l’iniquité est ardent; mais plus ardent est le feu de la charité. Ne te laisse donc pas vaincre; persévère jusqu’à la fin. Craindrais-tu les Moabites, les oeuvres criminelles de ceux qui abusent de la loi? Eh quoi! Juda, ton Roi, n’a-t-il pas marché devant toi? n’a-t-il pas subi de pareilles épreuves? Ne sais-tu pas que, par abus de la loi, les Juifs ont fait mourir le Christ? Espère donc, et marche où ton Roi a marché le premier. Dis donc aussi : « Juda est mon roi », et parce « qu’il est mon roi », qu’est devenu « Moab? » Il est devenu pour moi, non un vase de mort, mais « le vase de mon  espérance ». Tu dois voir dans les

 

1. I Tim. I, 8. — 2. Jérém. I, 13. — 3. Isa XIV, 13. — 4. Matt. XXIV, 12.

 

tribulations un vase d’espérance, car l’Apôtre a dit: « Nous nous glorifions même au sein de la  tribulation ». Le vase est là; mais écoute saint Paul : il te dira que c’est un vase d’espérance. « Nous savons que la tribulation produit la patience, que la patience produit la pureté, et que la pureté produit l’espérance ». Effectivement, si la patience est le résultat de la tribulation, la pureté celui de la patience et l’espérance celui de la pureté, dès lors que la tribulation est ce vase brûlant, il est réellement un vase d’espérance, et Moab est avec raison ainsi nommé. « Or, l’espérance ne confond pas ». Quoi donc? L’ardeur de ta charité surpasse-t-elle l’ardeur de ce vase échauffé par la flamme? Oui, certes; parce que l’amour de Dieu a été répandu en nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné 1.

11. « J’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée ». C’est l’Eglise qui parle: Je viendrai, dit- elle, « jusqu’à l’Idumée ». Que ses tribulations se multiplient, que le feu des scandales s’allume avec violence, « j’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée » : c’est-à-dire, selon le sens de ce mot hébreu qui signifie terrestre, je m’étendrai jusqu’à ceux qui vivent d’une vie terrestre. « J’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée »; qu’est-ce que le Prophète entend par chaussure, sinon la prédication de l’Evangile? « Combien sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix, de ceux qui annoncent les biens 2 ! Et que vos pieds aient une chaussure pour être toujours préparés à aller annoncer l’Evangile de la paix 3. Puisque «la tribulation produit la patience, que la patience produit l’épreuve, que l’épreuve produit l’espérance », le vase brûlant des afflictions ne me consumera pas, « car l’amour de Dieu a été répandu en nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné». Ne cessons ni de prêcher l’Evangile ni d’annoncer le Seigneur Jésus. « J’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée». Est-ce que les hommes terrestres ne lui sont pas soumis? Est-ce que ceux qui sont enchaînés par les passions de ce monde, ne l’adorent pas? Mes frères, combien de personnes terrestres commettent aujourd’hui le vol pour faire plus vite fortune, et se rendent coupables de parjure, afin de soutenir leurs tromperies ! et, quand la crainte les saisit, elles

 

1. Rom. V, 3, 5.— 2. Rom. X, 15.— 3. Eph. VI, 15.

 

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consultent les sorciers et ceux qui observent les astres : par là elles donnent la preuve qu’elles sont des Iduméens, des hommes terrestres; et, pourtant, elles adorent toutes le Christ, il les tient sous ses pieds : par conséquent, il étend sa chaussure jusqu’en Idumée. « Les Allophyles mc sont soumis ». Qu’est-ce que les Allophyles? ce sont des étrangers, des hommes qui ne font point partie de mon peuple. « Ils me sont soumis » , parce que beaucoup d’entre eux adorent le Christ, et ne régneront cependant pas avec lui. « Les Allophyles me sont soumis. Qui est-ce qui me conduira dans la ville qui environne? » Quelle est cette ville qui environne? Si vous vous en souvenez, mes frères, je vous l’ai déjà dit à l’occasion d’un autre psaume, en vous expliquant ces paroles: «Et ils environneront la ville ». Cette ville n’est autre que la masse des Gentils répandus dans tous les pays de l’univers; ils environnaient de toutes parts le peuple juif : ce petit peuple adorait un Dieu unique; pour eux, ils étaient adorateurs des idoles, et esclaves des démons. Le Prophète donne donc aux Gentils le nom mystérieux de ville environnante, parce qu’ils s’étaient répandus partout, et qu’ils enveloppaient cette autre ville où l’on adorait un seul Dieu. « Qui est-ce qui me conduira dans la ville environnante? » Qui est-ce, si ce n’est Dieu? En d’autres termes : Comment me conduira-t-il, sinon par ces nuées dont il est dit: « Le bruit de votre tonnerre se fait entendre dans la roue 1 ». Cette roue n’est autre chose que la ville environnante. Elle est appelée roue, parce qu’elle signifie le globe terrestre, l’univers. « Qui est-ce qui me conduira dans la ville environnante? Qui est-ce qui me conduira jusqu’en Idumée?» Afin que j’étende mon règne même sur les personnes terrestres, afin que ceux-là mêmes m’adorent qui ne m’appartiennent pas, et ne veulent en rien profiter des avantages que je leur offre.

12. « Qui est-ce qui me conduira jusqu’en  Idumée? N’est-ce pas vous, Seigneur, qui  nous avez rejetés? Et vous ne sortirez point à la tête de nos armées 2». Est-ce qu’après nous avoir rejetés, vous ne nous conduirez pas? Mais pourquoi nous avez-vous rejetés? Parce que « vous nous avez détruits ! » Et pourquoi nous avez-vous détruits? Parce que

 

1. Ps. LXXVI, 19. — 2. Id. LIX, 12.

 

vous vous êtes irrité, et que vous avez eu « compassion de nous»; c’est donc vous qui nous conduirez, après nous avoir rejetés vous qui ne sortirez pas à la tête de nos armées, vous nous conduirez. Qu’est-ce à dire « Vous ne sortirez pas à la tête de nos armées? » Le monde nous persécutera : il nous foulera à ses pieds; alors coulera à grands flots le sang des martyrs ; alors s’élèvera le monceau du témoignage, et les païens, qui nous persécuteront, diront: « Où est donc leur Dieu 1 ? » En ce moment, « Seigneur, vous ne sortirez pas à la tête de nos armées». Vous ne vous déclarerez pas visiblement contre eux : vous ne manifesterez pas votre puissance en notre faveur, comme vous l’avez fait autrefois en faveur de David, de Moïse et de Jésus, fils de Navé, lorsque les Gentils se virent obligés de céder devant leur valeur guerrière, et qu’après les avoir exterminés et avoir ravagé leur pays, vous avez introduit votre peuple dans la terre promise. Vous n’agirez pas ainsi pour nous; « vous ne sortirez point, Seigneur, à la tête de nos armées». Vous agirez au dedans de nos coeurs. Que signifient ces mots : « Vous ne sortirez pas? » Ils signifient : Vous n’agirez pas visiblement. Autrefois, les martyrs marchaient chargés de chaînes, on les jetait en prison, on les exposait en public à la risée de tous, on les donnait en pâture aux bêtes, on les précipitait au milieu des flammes n’étaient-ils pas alors des objets de mépris, parce qu’ils semblaient abandonnés et privés de tout soutien? Comme Dieu agissait au dedans de leurs coeurs! Quelles consolations intérieures il leur procurait! Combien leur était douce l’espérance de la vie éternelle! Leur coeur n’était point délaissé par lui, ce coeur où l’homme demeure en silence, comblé de joie, s’il est bon; accablé de remords, s’il est du nombre des méchants. Le Seigneur ne sortait point à la tête de leurs armées et, pourtant, les abandonnait-il à eux-mêmes? Et n’est-ce pas précisément parce qu’il n’est pas sorti à la tête de leurs armées, qu’il a conduit l’Eglise jusqu’en Idumée, jusque dans la ville environnante? Si l’Eglise voulait combattre et se servir du glaive, ne semblerait-elle pas se battre pour défendre son existence temporelle? mais comme elle méprisait souverainement la vie présente, un

 

1. Ps. LXXVIII, 10.

 

monceau de témoignages s’est élevé en sa faveur pour la vie éternelle.

13. Seigneur, puisque vous ne sortirez pas à la tête de nos armées, « donnez-nous du secours du milieu de l’affliction, parce que le salut qui vient de l’homme n’est que vanité». Loin de nous ceux qui n’ont pas en eux-mêmes la saveur du sel! Qu’ils souhaitent et recherchent pour les leurs un salut temporel qui n’est qu’une vaine vieillerie. « Donnez-nous du secours » : puisez le secours là même où vous sembliez ne pouvoir en puiser; qu’il nous vienne de cette source. « Donnez-nous du secours du milieu de l’affliction, parce que le salut qui vient de l’homme n’est que vanité. En Dieu nous ferons des actes de courage, et il anéantira nos ennemis » . Pour faire des actes de courage, nous ne nous servirons ni de glaives, ni de coursiers, ni de cuirasses, ni de boucliers, ni de troupes nombreuses, ni de secours du dehors : où puiserons-nous donc notre force? au dedans de nous; dans ce lieu secret où nous nous cachons. Où sera-ce donc? Ce sera en Dieu, que nous ferons des actions d’éclat: nous semblerons méprisés, foulés aux pieds: à nous voir, on dirait des hommes qui n’ont rien de recommandable; mais « il anéantira nos ennemis». Voilà, en effet, ce qui est arrivé à nos ennemis. Les martyrs ont été foulés aux pieds; par leur patience à souffrir, par leur persévérance jusqu’à la fin, ils ont fait en Dieu des actes de courage. Que sont devenus maintenant leurs ennemis? ces ennemis ne les persécutent plus comme autrefois d’une manière sanglante. Mais peut-être pourrait-on dire qu’ils les persécutent encore aujourd’hui en les affligeant par leurs ignobles excès de gourmandise.

 

 

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