LE PSAUME LXVIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME LXVIII.

PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.

LA RÉDEMPTION PAR LE CHRIST.

 

Bien que l’Eglise soit en paix, elle a cependant de quoi gémir avec le Christ qui parle dans le psaume, qui s’en est fait l’application, ainsi que les Apôtres en parlant de lui. Il est pour ceux qui doivent changer. Or, nous changeons eu mal par notre faute, et en bien par la grâce de Dieu. Cette grâce nous vient de la Passion, ou de la Pâque, du passage de Jésus-Christ Les eaux l’ont submergé, ou la foule a prévalu contre lui. Nous avons horreur de la mort, et le désir ou plutôt la promesse de l’immortalité nous aide à souffrir. Nous sommes le limon où le Christ est plongé, pour nous donner la substance, ou bien soit la richesse spirituelle, soit l’innocence. Le Christ s’est fatigué à crier contre les scandales des Scribes et des Pharisiens. Si ses yeux se sont lassés d’espérer en Dieu, c’est dans la personne des Apôtres et des disciples. Ses ennemis le haïssent, non comme on hait le méchant, mis ils le haïssent sans sujet ; car il reprend simplement au démon ce que celui-ci a volé. Il ne parle de son imprudence et de ses fautes, qu’au nom de l’Eglise qui demande à Dieu que l’on ne puisse rougir de ses membres. Le zèle de la maison de Dieu l’a fait traiter comme étranger par les enfants de la synagogue. On lui a donné pour nourriture le fiel ou le péché. Il s’est revêtu d’un sac, on plutôt de notre chair, et on l’a persiflé. Il demande à Dieu l’accomplissement des promesses, au temps marqué par Dieu. Seulement que Dieu le délivre, et ne laisse point l’abîme se refermer sur lui.

 

1. Nous apparaissons au monde pour être agrégés au peuple de Dieu au moment où cet arbrisseau qui a germé d’un grain de sénevé étend au loin ses rameaux; où ce levain d’abord méprisable a fermenté dans trois mesures de farine 1, c’est-à-dire dans l’univers entier que repeuplèrent les trois fils de Noé 2: car on vient en foule de l’Orient et de l’Occident, de l’Aquilon et du Midi pour reposer avec les patriarches, tandis que leurs descendants selon la chair, mais qui n’ont pas imité leur foi, sont chassés dehors 3. Nous avons donc ouvert les yeux en face de cette gloire de l’Eglise du Christ elle jadis stérile, mais à qui l’on prédisait la joie, et l’on annonçait qu’elle aurait une postérité plus nombreuse que celle qui avait l’Epoux 4, nous voyons qu’elle a oublié les opprobres et les ignominies de son veuvage aussi pouvons-nous être dans l’étonnement quand nous lisons dans quelques prophéties des paroles d’humilité dans la bouche du Christ ou dans notre bouche. Il est possible encore que nous en soyons moins touchés; car nous ne sommes point venus dans le moment où, sous le pressoir de la persécution, l’on en goûtait la lecture. Mais si nous considérons combien nos tribulations sont nombreuses, combien est étroit 5 le chemin où nous marchons, si tant est que

 

1. Matth. XIII, 31-33 et Luc, XIII, 19-21. — 2. Gen. IX, 19. — 3. Matth. VIII, 11.— 4. Isaïe, LIV, 1, et Gal. IV, 27.— 5. Matth. VII, 14.

 

nous y marchions, et par quelles douleurs, par quelles angoisses il nous conduit à ta vie éternelle : si nous examinons combien ce que l’on appelle bonheur en cette vie est plus à craindre que le malheur; car le malheur bien souvent nous fait recueillir de la tribulation un fruit excellent, tandis que Le bonheur corrompt notre âme par une fausse sécurité, et donne lieu aux tentatives du démon; en considérant donc avec prudence et droiture, comme la victime déjà prête, que la tentation est le fond de la vie humaine sur la terre 1, que nul homme n’est dans une sécurité parfaite, qu’il ne doit être sans crainte que quand il arrivera dans la patrie, d’où nul ami ne s’en va, où n’entre aucun ennemi; même aujourd’hui dans les splendeurs de l’Eglise nous retrouvons nos cris dans ces cris de détresse. Alors comme membres du Christ, unis à notre chef par les liens de la charité, pour nous maintenir réciproquement, nous dirons des psaumes, ce qu’en dirent les martyrs qui ont passé avant nous; car depuis le commencement jusqu’à la fin, la tribulation est connue à tous les hommes. Toutefois reconnaissons dans le grain de sénevé 2 le psaume que nous entreprenons d’exposer, et dont nous voulons parler à votre charité au nom du Seigneur. Détournons quelque peu notre pensée de la hauteur de cet arbrisseau, de

 

1. Job, VII, 1 — 2. Matth. XIII, 31.

 

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l’étendue de ses branches, et de cette majesté où viennent se reposer les oiseaux du ciel ;et voyons de quelle petitesse a pu surgir cette immensité qui nous plaît dans cet arbre. C’est le Christ qui parle ici, vous le savez déjà, le Christ non-seulement comme chef, mais aussi dans ses membres. Nous le reconnaissons à ses paroles. Que le Christ parle ici, il ne nous est aucunement permis d’en douter. Il y a ici en effet des plaintes prophétiques accomplies dans sa passion : « Ils m’ont donné du fiel pour nourriture, et du vinaigre pour étancher ma soif 1 » : c’est là ce qui fut alors réalisé à la lettre, et dans tous les détails de la prophétie. Après que le Christ suspendu à la croix a dit : « J’ai soif », et qu’à cette parole on lui a offert dans une éponge, du vinaigre qu’il goûta; après qu’il s’est écrié : « Tout est consommé», et que baissant la tête, il a rendu l’esprit 2, voulant nous montrer que toutes les prophéties à son sujet étaient accomplies, dès lors il ne nous est plus permis d’y voir une autre signification. Les Apôtres parlant du Christ ont puisé des témoignages dans ce psaume. Qui oserait s’écarter de leurs sentiments? quel agneau ne suivra les béliers du troupeau? C’est donc le Christ qui parle ici; et pour nous, il est mieux d’indiquer les endroits où la parole est à ses membres, afin de montrer que c’est le Christ tout entier qui parle ici, que de douter que ce langage appartienne au Christ.

2. Voici le titre du psaume: « A David, pour la fin, pour ceux qui doivent changer 3 ». Il faut entendre par là changer avec avantage, car on peut changer en pire ou en mieux. Adam et Eve devinrent pires; mais ceux qui s’éloignent d’Adam et d’Eve, pour s’attacher à Jésus-Christ, deviennent meilleurs : « De même en effet que la mort est entrée par un seul homme, c’est aussi par un seul homme que nous vient la résurrection : et de même qu’Adam est pour tous une cause de mort, le Christ sera pour tous une source de vie 4». Adam, tel que Dieu l’avait fait, a changé cet état contre l’état bien inférieur de son iniquité; mais les fidèles échangent l’état que leur a fait l’iniquité, contre l’état supérieur de la grâce. Nous changer en mal, c’est l’effet de notre

 

1. Ps. LXVIII, 22. — 2. Jean, XIX, 28-30. — 3. Ps. LXVIII, 1. — 3. I Cor. XV, 21, 22.

 

iniquité; nous changer en mieux, ce n’est point l’effet de notre justice, mais bien de la grâce de Dieu. C’est donc à nous qu’il faut attribuer notre changement en mal, et c’est Dieu qu’il faut bénir de notre changement en bien. Ce psaume est donc: « Pour ceux qui doivent changer ». Mais d’où a pu venir ce change. ment, sinon de la passion du Christ? Le mot Pâques signifie en latin passage; car Pâques n’est pas un mot grec, mais bien un mot hébreu. Dans la langue grecque, il a le sens de passion, puisque pasxein signifie souffrir : mais à s’en tenir à l’expression hébraïque, on trouve un autre sens. Pâques signifie donc passage. C’est le sens que lui donne saint Jean, qui s’exprime ainsi à propos de la cène que célébra le Christ, la veille de sa passion, et dans laquelle il institua le sacrement de son corps et de son sang : « Quand vint pour Jésus l’heure de passer de ce monde à son Père ». Il nous montre donc le passage de la pâque. Mais si celui qui était venu pour nous n’avait passé de ce monde à son Père, comment pourrions-nous y passer d’ici-bas, nous qui ne sommes point descendus pour relever quoi que ce soit , mais qui sommes tombés? Pour lui, il n’est point tombé, mais il est descendu afin de relever ce qui était tombé. Pour lui comme pour nous, c’est donc un passage que d’aller de cette vie à son Père, de ce monde au royaume des cieux, d’une vie pénible à la vie sans fin, d’une vie terrestre à la vie céleste, d’une vie corruptible à la vie incorruptible, d’une vie d’angoisses à une perpétuelle sécurité. «Pour ceux qui changeront », voilà donc le titre du psaume. Mais la cause de notre changement, ou la passion de Notre-Seigneur, nos plaintes dans ces douleurs, voilà ce qu’il nous faut examiner, ce qu’il faut reconnaître, afin de gémir, nous aussi; mais cette attention, cette reconnaissance, ces gémissements doivent nous faire changer, afin que s’accomplisse pour nous le titre du psaume : « Pour ceux qui seront changés ».

3. « Sauvez-moi, ô Dieu, parce que les eaux pénètrent jusqu’à mon âme 2 ». Ce grain est aujourd’hui méprisé, parce qu’il ne semble pousser que d’humbles cris. Au jardin il est submergé, et le monde un jour doit admirer la majestueuse étendue de cette plante dont le germe a été méprisé par les Juifs.

 

1. Jean, XIII, 1. — 2 Ps. LXVIII, 2.

 

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Considérez, en effet, ce grain de sénevé, chétif, noirâtre et tout à fait méprisable, afin de voir comment se vérifie le mot du Prophète « Nous l’avons vu, et il n’avait ni apparence ni beauté ». Il se plaint que les eaux pénètrent jusqu’à son âme : parce que ces foules tumultueuses, désignées sous le nom des eaux, ont prévalu sur le Christ au point de Je faire mourir. Elles ont eu la puissance sur lui jusqu’à le mépriser, le saisir, le garrotter, l’insulter, le souffleter, lui cracher au visage. Jusqu’à quel point encore? jusqu’à le mettre à mort. Donc «les eaux ont submergé jusqu’à son âme ». Car il appelle son âme, cette vie, et c’est jusque-là que peut s’avancer la fureur de ses ennemis. Mais l’auraient-ils pu, si lui-même ne l’eût permis? Pourquoi donc pousser des cris comme s’il souffrait malgré lui, sinon parce que le chef est pour nous la figure des membres? Pour lui, il a souffert, parce qu’il l’a voulu; mais les martyrs ont souffert, quand même ils ne l’eussent point voulu. Voici, en effet, comment le Sauveur prédit à Pierre sa passion : « Dans ta vieillesse, lui dit-il, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras point  2 ». Quel que soit notre désir d’être unis au Christ , nous ne voudrions pas mourir néanmoins; et si nous souffrons volontiers ou du moins avec patience, c’est qu’il n’y a point d’autre passage par lequel nous puissions nous unir au Christ. Si nous pouvions par quelqu’autre moyen aller au Christ, ou à la vie éternelle, qui voudrait mourir? Saint Paul, exposant quelque part notre nature intime, ou cette union de l’âme et du corps, et cette familiarité mutuelle que fait naître l’attachement, l’intime liaison, dit que nous avons dans le ciel une demeure éternelle, que la main de l’homme n’a point faite : c’est-à-dire l’immortalité qui nous est préparée, et dont nous serons revêtus à la fin du temps, quand nous ressusciterons d’entre les morts; et il ajoute : « Notre désir sera, non pas d’en être dépouillés, mais de l’avoir comme un second vêtement, en sorte que ce qu’il a de mortel soit absorbé par la vie 3». Si cela était possible, nous dit-il, nous voudrions devenir immortels, nous voudrions que l’immortalité nous arrivât, et nous changeât dès maintenant tels que nous sommes, afin que notre mortalité actuelle fût absorbée

 

1. Isaïe, LIII, 2. — 2. Jean, XXI, 18. — 3. II Cor. V, 1, 4.

 

par la vie, que notre corps ne passât point par la mort, pour ressusciter à la fin des temps. En vain donc nous passons du mal au bien, le passage n’en a pas moins son amertume; il a de ce fiel que les Juifs donnèrent au Seigneur dans sa passion, tout ce qui nous fait souffrir a de cette âcreté, symbole de ceux qui l’abreuvèrent de vinaigre 1. C’était donc nous qu’il figurait d’avance, qu’il personnifiait en lui-même, quand il dit: « Sauvez-moi, ô Dieu, car les eaux submergent jusqu’à mon âme ». Ceux qui l’ont persécuté ont même pu le tuer, mais ils n’auront plus aucun pouvoir sur lui. Car le Seigneur nous a prémunis d’avance, quand il a dit : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et n’ont plus rien à vous faire; mais craignez celui qui peut précipiter l’âme et le corps dans l’enfer 2 ». Plus notre crainte est grande, et moins nous méprisons les biens médiocres; plus nous désirons l’éternité, plus nous méprisons les biens du temps. Ici-bas nous savourons jusqu’aux délices passagères, et les tribulations même d’un moment nous sont amères. Mais qui ne boirait à la coupe des tribulations passagères, par crainte du feu éternel; et qui ne mépriserait les délices d’un moment, en espérant les délices de la vie éternelle? Crions donc au Seigneur, afin qu’il nous délivre de cette vie, de peur que dans l’accablement nous ne cédions à l’iniquité, et ne soyons réellement submergés « Sauvez-moi, ô Dieu, car les eaux vont jusqu’à submerger mon âme ».

4. « J’ai été fixé dans le limon de l’abîme, il n’a point de substance 3 ». Qu’est-ce qu’il appelle limon? ceux qui persécutent? Car l’homme a été pétri de limon 4. Mais déchoir de la justice, a fait de ceux-ci le limon de l’abîme; quiconque résiste à leurs persécutions et à leurs efforts pour l’entraîner, fait de l’or au moyen de ce limon. En lui le limon doit mériter de prendre une forme céleste et d’être mis au nombre de ceux dont le titre du Psaume a dit : « Pour ceux qui doivent changer». Or, quand ceux-ci étaient un limon, j’ai été plongé en eux, c’est-à-dire qu’ils m’ont saisi, qu’ils ont prévalu sur moi, qu’ils m’ont donné la mort. «J’ai été fixé dans le limon de l’abîme, et ce n’est point une substance ». Qu’est-ce à dire: «Ce n’est point une substance? » Est-ce le limon qui ne serait

 

1. Matth. XXVII, 31.— 2. Id. X, 20.— 3. Ps. LXVIII, 3.— 4. Gen. II, 7.

 

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pas une substance? Ou bien, est-ce moi qui, arrêté dans le limon, ne suis pas une substance? Qu’est-ce à dire : «J’ai été fixé? » Le Christ a-t-il été arrêté de la sorte? Ou bien tout arrêté qu’il fut, n’a-t-il pas été, comme il est écrit au livre de Job, « la terre livrée « aux mains de l’impie 1? » A-t-il été fixé d’une manière corporelle, car on put le tenir ainsi et il fut crucifié ? Et il n’eût pas été crucifié, s’il n’eût été fixé par des clous. Comment donc dire de lui qu’ « il n’est pas une substance? » D’autre part, est-ce que ce limon n’est pas substantiel? Nous comprendrons ce que signifie : « Il n’y a pas de substance», si tout d’abord nous pouvons comprendre ce qu’est une substance. Substance a quelquefois le sens de richesses, et c’est ainsi que l’on dit: Il a de la substance ; et encore : Il a perdu toute substance. Mais, dans ce cas, pouvons-nous croire que : « Il n’y a pas de substance », signifie: Il n’y a pas de richesses, comme s’il s’agissait ici de richesses, ou qu’il en fût aucunement question? Ou peut-être ce limon a-t-il le sens de pauvreté, et alors il n’y aura de richesses pour nous que quand nous aurons part à l’éternité? Nous posséderons alors les véritables richesses, puisque nous ne manquerons de rien. On pourrait alors entendre cette parole en ce sens, et le Psalmiste dirait : « J’ai été fixé dans le limon de l’abîme, et il n’y a pas de substance», pour dire, j’ai été réduit

à la pauvreté. Car le Christ se plaint ici d’être « pauvre et souffrant 2». Et l’Apôtre a dit de

lui : « Etant riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, afin que vous soyez enrichis de sa pauvreté 3 ». Alors le Seigneur, pour nous signaler sa pauvreté, aurait dit : « Il n’y a aucune substance ». Revêtir la forme de l’esclave, c’était, pour lui, descendre à la dernière pauvreté. Quelles sont donc ses richesses? « Ayant la nature de Dieu, il n’a point cru que ce fût une usurpation de s’égaler à Dieu ».Voilà ses richesses immenses, incomparables. D’où vient alors sa pauvreté? De ce qu’  « il s’est anéanti, en prenant la forme de l’esclave, en se rendant semblable aux hommes; et reconnu homme par tout ce qui était en lui, il s’est humilié, se rendant obéissant jusqu’à la mort » ; en sorte qu’il a pu dire : « Les eaux ont pénétré jusqu’à mon âme». Ajoutez aussi à la mort: et que pourrez-vous ajouter de plus? L’ignominie de

 

1. Job, IX, 24. — 2. Ps. LXVIII, 30. — 3. II Cor. VIII, 9.

 

la mort. Aussi l’Apôtre a-t-il dit: « Et la mort  de la croix 1 ». Immense pauvreté! mais d’où viendront d’immenses richesses. Car si le comble a été à son indigence, il sera mis aussi aux richesses qui nous viendront de sa pauvreté. Quelles richesses n’a-t-il point pour nous enrichir de son indigence ! Que ne produiront point en nous ses richesses, quand sa pauvreté nous enrichit de la sorte !

5. « Je suis fixé dans le limon de l’abîme, et il n’y a nulle substance». On peut encore entendre par substance, ce qui nous fait ce que nous sommes. Mais cette interprétation devient plus difficile à saisir, quoique les choses soient d’un fréquent usage; toutefois, comme l’expression est inusitée, il faut la remarquer et l’expliquer tant soit peu ; avec de l’attention cette explication ne nous fatiguera point. On dit un homme, on dit le bétail, on dit le ciel, le soleil, la lune, la pierre, la mer, l’air; tous ces objets sont des substances, par cela même qu’ils existent. Les natures s’appellent aussi des substances, Dieu est une certaine substance; car ce qui n’est pas substance, n’est absolument rien. Etre quelque chose, c’est donc être une substance. De là vient que dans la foi catholique, on nous prémunit contre les raisons des hérétiques, en nous faisant dire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont d’une seule substance. Qu’est-ce à dire d’une seule substance? Par exemple, si le Père est de l’or, le Fils est de l’or, le Saint-Esprit est de l’or. Tout ce qu’est le Père comme Dieu, le Fils l’est aussi, le Saint-Esprit l’est aussi, Mais être Père, ce n’est pas son être absolu, car Dieu n’est point appelé Père par rapport à lui-même, mais par rapport à son Fils; en lui-même, il s’appelle Dieu. Aussi dès lors qu’il est Dieu, par là même il est substance. Et parce que le Fils est de même substance que lui, assurément le Fils est Dieu aussi. Mais comme être Père n’est point le propre de sa substance, et qu’il n’est ainsi appelé qu’à cause du Fils, nous ne disons pas que le Fils est Père, comme nous disons que le Fils est Dieu. Si tu demandes ce qu’est le Père, on te répond : Il est Dieu. Tu demandes ce qu’est le Fils; on répond : Il est Dieu. Tu demandes ce que c’est que le Père et le Fils; on répond encore: Dieu. Si l’on t’interroge sur le Père seul, réponds qu’il est Dieu; sur le Fils seul,

 

1. Philip. II, 6.8.

 

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réponds aussi qu’il est Dieu; sur l’un et l’autre, réponds non qu’ils sont des Dieux, mais un Dieu. Il n’en est pas ainsi des hommes. Tu demandes ce qu’est Abraham, notre père, on te répond: Un homme; on exprime sa substance. Tu demandes ce qu’est Isaac son fils, on répond: Un homme; Isaac et Abraham sont de la même substance. Tu demandes ce que c’est qu’Abraham et Isaac, on ne répond plus un homme, mais des hommes. Il n’en est pas ainsi dans la divinité. La substance y est tellement une, qu’elle admet l’égalité, mais non la pluralité. Si donc l’on te fait cette objection : Puisque, selon toi, le Fils est tout ce qu’est le Père, assurément le Fils est Père aussi, tu répondras : J’ai dit que substantiellement, le Fils est tout ce qu’est le Père, mais non en ce qui est dit dans un autre sens. En lui-même il est appelé Dieu; par rapport à son Père, il est appelé Fils. De même, le Père est appelé Dieu en lui-même, et Père par rapport à son Fils. Celui qui est appelé Père par rapport au Fils n’est pas Fils, et celui qui est appelé Fils par rapport au Père, n’est pas Père; mais celui qui est Père, considéré en lui-même, ou le Père; et celui qui est Fils, considéré en lui-même, on le Fils, voilà Dieu. Que signifie donc: « Il n’y a point de substance? » Si nous entendons ainsi la substance, comment comprendre ce qu’a voulu dire le Psalmiste : « J’ai été fixé dans le limon de l’abîme, et il n’y a pas de substance? » Dieu a fait l’homme, et l’a fait substance 1; et que n’est-il demeuré tel que Dieu l’avait fait? Si l’homme était demeuré ce que Dieu l’avait fait, celui que Dieu a engendré n’eût pas été cloué comme homme. Mais comme l’iniquitéa fait déchoir l’homme de la substance dans laquelle Dieu l’avait créé 2 (car l’iniquité n’est pas une nature créée par Dieu mais l’iniquité est cette perversité que l’homme a faite); voilà que le Fils de Dieu est descendu dans le limon de l’abîme, et y a été cloué; et comme il était retenu dans leurs iniquités, il n’était point cloué à une substance. « J’ai été fixé dans le limon de l’abîme, et il n’y a point de substance. Tout a été fait par lui, et rien n’a été créé sans lui 3 ». Toutes les natures sont ses oeuvres; l’iniquité n’a pas été faite par lui, parce que l’iniquité n’est point une oeuvre. Les substances qui le bénissent ont été faites par lui. Or, toutes les substances qui le bénissent sont mentionnées

 

1. Gen I, 27. — 2. Id. III, 6. — 3. Jean, I, 3.

 

par les trois enfants dans la fournaise; en sorte que l’hymne des bénédictions passe des choses terrestres aux choses célestes, ou des choses célestes aux choses terrestres pour arriver à Dieu 1. Non que toutes ces créatures aient l’intelligence pour louer Dieu; mais parce que les réflexions que toutes nous inspirent enfantent la louange, et que la contemplation de ces créatures fait jaillir de notre âme une hymne au Créateur, Tout bénit donc Dieu, oui, tout ce qu’a fait Dieu. Mais dans cette hymne, pourriez-vous remarquer la voix de l’avarice? Le serpent lui-même y bénit Dieu , mais non l’avarice. Toutes les bêtes qui rampent sont appelées à louer Dieu; oui, toutes les bêtes rampantes sont nommées, mais aucun vice n’y est nommé. Car le vice vient de nous, de notre volonté; et le vice n’est point une substance. C’est dans les vices que le Seigneur a été embarrassé quand il a souffert la persécution; dans les vices des Juifs, et non dans la substance de l’homme, qui a été faite par lui. « J’ai été fixé », dit-il, « dans le limon de l’abîme, et il n’y a nulle substance ». J’ai été fixé, et n’ai point retrouvé ce que j’avais fait.

6. « Je suis allé en pleine mer , et la tempête m’a submergé 2 ». Béni soit celui qui , dans sa miséricorde , est arrivé à la profondeur des mers, et qui a daigné descendre dans les entrailles d’un monstre marin ; mais qui en a été rejeté le troisième jour 3. Il est arrivé jusqu’à la profondeur des mers, profondeur où nous étions engloutis, profondeur où nous avions fait naufrage: c’est là qu’il est venu, et la tempête l’a englouti : car c’est là qu’il a été le jouet des flots ou plutôt des hommes; ou de ces voix qui disaient : « Crucifiez-le, crucifiez-le », alors que Pilate s’écriait: « Je ne trouve aucun motif de le condamner à la mort», et que s’élevaient de plus en plus ces clameurs : « Crucifiez-le , crucifiez-le 4 ». La tempête allait croissant jusqu’à ce qu’elle eut submergé celui qui était venu en pleine mer. Et le Seigneur endura entre les mains des Juifs, ce qu’il n’avait pas souffert en marchant sur la mer 5; et non-seulement ce qui ne lui était point arrivé, mais ce qu’il n’avait pas laissé subir à Pierre. « Je suis allé en pleine mer, et la tempête m’a submergé ».

 

1. Dan. III, 24-90. — 2. Ps. LXVIII, 3.— 3. Matth. XII, 40,— 4. Jean, XIX, 6. — 5. Matth. XIV, 25.

 

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7. « Je me suis épuisé à crier; mon gosier en est devenu rauque 1». Où? et quand? Interrogeons l’Evangile. Car notre psaume nous fait connaître d’avance la passion du Sauveur. Nous savons en effet qu’il a souffert: nous lisons et nous croyons que les eaux pénétrèrent jusqu’à son âme; nous savons encore que la tempête le submergea,puisque les séditieux eurent le pouvoir de le faire niourir: mais qu’il se soit fatigué à force de crier, que son gosier en soit devenu rauque, non-seulement nous ne lisons pas cela, mais nous lisons le contraire, puisqu’il ne répondait point à leurs provocations, afin d’accomplir ce qui est dit dans un autre psaume : « Je suis comme un homme qui n’entend point et qui n’a point de réponse en sa bouche 2 »; et cette autre prophétie d’Isaïe : « Il a été comme la brebis que l’on va égorger, et non plus que l’agneau devant celui qui le tond, il n’a point ouvert sa bouche 3». Or, s’il ressemble à l’homme qui n’entend point, qui n’a point de réponse en sa bouche, comment s’est-il fatigué à crier, et son gosier en est-il devenu rauque? Ou bien, se taisait-il parce que son gosier était rauque pour avoir tant crié en vain ?Car nous connaissons par un autre psaume cette parole tombée de la croix: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 4?» Mais cette parole fut-elle bien élevée et bien longue pour que le gosier du Sauveur en devînt rauque? Au contraire, longtemps il cria: « Malheur à vous scribes et pharisiens 5 ». Longtemps il cria: « Malheur au monde à cause des scandales 6 ! » Et en effet il criait comme un homme à la voix rauque, aussi ne le comprenait-on point, quand les Juifs demandaient: « Que dit-il? C’est là une parole dure, et qui peut l’entendre? Nous ne savons ce qu’il dit 7». Il prononçait toutes sortes de paroles, mais son gosier était rauque pour eux, et ses paroles n’étaient point comprises. « Je me suis épuisé à crier, mon gosier en est devenu rauque ».

8. « Mes yeux se sont lassés à vous attendre,  ô mon Dieu 8 ». Loin de nous d’appliquer ces paroles à notre chef, loin de nous de croire qu’ils aient cessé d’espérer en son Dieu, les yeux de celui en qui était Dieu, se réconciliant le monde 9,de celui qui était le Verbe se

 

1. Ps. LXVIII, 1. — 2. Id. XXXVII, 15. — 3. Isaïe, LIII, 7. — 4. Ps. XXI, 2 — 5. Matth. XXIII, 13, 14 — 6. Id. XVIII, 7. —  7. Jean, VI, 61, et XVI, 18.— 8. Ps. LXVIII, 4. — 9. II Cor. V, 19.

 

faisant chair pour habiter parmi nous 1, en sorte que non-seulement Dieu était en lui, mais qu’il était Dieu. Tel n’est donc point le sens; et les yeux de notre chef n’ont point cessé d’espérer en son Dieu; mais ses yeux ont pu faillir dans son corps, c’est-à-dire dans ses membres. Telle est donc la voix des membres, la voix dru corps, mais non la voix du chef. Mais comment la retrouvons-nous dans son corps, dans ses membres? Que puis-je vous dire encore? Que vous rappellerai-je? A sa passion, à sa mort, ses disciples n’osèrent plus croire qu’il fût le Christ. Les Apôtres furent dépassés par le voleur qui crut, alors que ceux-ci venaient à défaillir 2, Vois doué ces membres qui désespèrent : vois s’entretenant en chemin après la résurrection ces deux disciples, dont l’un était Cléophas, et dont les yeux ne pouvaient le reconnaître. Comment l’eussent-ils connu des yeux, quand leur esprit chancelait à son égard? Il y avait dans leurs yeux un phénomène semblable à celui de leur esprit. Ils parlaient de lui entre eux, et interrogés par lui sur le sujet de leur entretien, ils répondirent : « Etes-vous donc le seul étranger à Jérusalem? Ignorez-vous ce qui s’est passé, comment Jésus de Nazareth, puissant en oeuvres et en paroles, a été mis à mort par les anciens et les princes des  prêtres ? Pour nous, nous espérions qu’il délivrerait Israël 3 ».Ils avaient espéré, ils n’espéraient plus. Leurs yeux s’étaient lassés à espérer dans leur Dieu. C’est donc en leur nom que le Sauveur a dit : « Mes yeux se sont lassés d’espérer en mon Dieu ». Ce fut cette espérance qu’il leur rendit, quand il leur fit toucher ses plaies; et après les avoir touchées, Thomas revint à l’espérance qu’il avait perdue, et s’écria : « Mon Seigneur, et mon Dieu ». Tes yeux, ô Thomas, se sont lassés d’espérer en ton Dieu; tu as touché ses plaies, et tu as retrouvé ton Dieu : tu as touché la forme de l’esclave, et tu as reconnu ton Seigneur. Toutefois le Seigneur lui dit: « Tu as cru, parce que tu as vu ». Et comme pour nous désigner d’avance par la voix de sa miséricorde: « Bienheureux », a-t-il ajouté, « ceux qui ne voient point et qui croient » . « Mes yeux se sont lassés d’espérer en mon Dieu ».

9. « Ils se sont multipliés plus que les cheveux de ma tête, tous ceux qui me haïssent

 

1. Jean, I, 11. — 2. Luc, XXIII, 42. — 3. Id. XXIV, 13-21. —  4. Jean, XX, 28, 29.

 

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« sans sujet 1 ». Comment multipliés ? Et s’adjoignant un des douze 2. « Ils se sont multipliés plus que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans sujet ». C’est aux cheveux de sa tête qu’il compare ses ennemis. Il fut donc bien juste de les raser, quand il fut crucifié au Calvaire 3. Que les membres s’appliquent cette parole, et apprennent à subir une haine injuste. Et s’il est nécessaire, ô Chrétien, que le monde te haïsse dès aujourd’hui, pourquoi ne pas agir de manière à rendre sa haine injuste, afin de reconnaître ta propre voix, dans le corps mystique de ton Seigneur, et dans ce psaume qui le prophétise? Cornaient se pourra-t-il que le monde te haïsse gratuitement? Il le fera si tu ne causes à personne aucun mal qui puisse t’attirer cette haine, puisque gratuitement signifie sans sujet. C’est peu que l’on te haïsse sans sujet, agis encore de manière que l’on te rende le mal pour le bien. « Ils se sont fortifiés coutre moi, ces ennemis qui me poursuivent injustement ». Ce qu’il a dit d’abord : « Ils se sont multipliés plus que les cheveux de ma tête » ; le Psalmiste le répète ici : « Mes ennemis se sont fortifiés contre moi »; et après avoir dit d’abord : « Ils me haïssent gratuitement », il répète: « Ils me poursuivent d’une manière injuste». Telle est la voix des martyrs, non point dans les tourments qu’ils endurent, mais dans leur cause. Ce n’est point d’être persécuté, ni d’être saisi, ni flagellé, ni emprisonné, ni proscrit, ni mis à mort,que l’on est louable; mais endurer tout cela pour une bonne cause, voilà ce qui honore. Car l’honneur est dans la bonté de la cause, et non dans l’atrocité de la peine. Quelque grands qu’eussent été les supplices des martyrs, peuvent-ils être égaux aux supplices de tous les voleurs ensemble, de tous les sacrilèges, de tous les scélérats? Ceux-ci n’ont-ils pas encouru aussi la haine du monde? Oui assurément. La grandeur de leur malice remplit plus que la moitié du monde, et ils sont en quelque sorte bannis de la société même des mondains, car ils troublent même la paix terrestre; et ils sont en butte à des maux nombreux, mais non sans sujet. Voyez encore la plainte de ce larron crucifié avec le Seigneur : quand d’autre part un des larrons insultait au Seigneur cloué à la croix, et lui disait : « Si tu es

 

1. Ps. LXVIII, 5. — 2. Matth. XXVI, 14. — 3. Id. XXVII, 33.

 

le Fils de Dieu, délivre-toi », l’autre le fit taire en disant : « Tu ne crains pas Dieu, quand tu es condamné au même supplice? Pour nous, c’est justement que nous sommes châtiés de nos crimes 1». Voilà que ce n’est point sans sujet: mais l’aveu lui fait rejeter ce qu’il a de corrompu, et il devient apte à prendre la nourriture du Seigneur. lia rejeté son iniquité, il l’accuse, et cet aveu l’en guérit. Voilà donc deux larrons, voilà aussi le Seigneur: ils sont en croix, comme lui-même est en croix: le monde hait les uns, mais non sans sujet; le monde hait l’autre, mais gratuitement : « J’ai payé ce que je n’ai point enlevé ». Telle est bien la gratuité. Je n’ai rien dérobé, et je dédommage; je n’ai point péché et je subis le châtiment. Celui-là est le seul pour être tel, il n’a rien dérobé. Non-seulement il n’a rien dérobé, mais ce qu’il n’a point acquis par la rapine, il l’abandonne, pour venir jusqu’à nous. « Il n’a point cru que ce fût une usurpation, pour lui, de s’égaler à Dieu : et pourtant il s’est anéanti, en prenant la forme d’un esclave 2 ». Il n’a donc rien usurpé. Quel est l’usurpateur ? Adam. Quel est le premier usurpateur? Celui qui séduisit Adam 3. Quelle fut l’usurpation du diable? « J’établirai mon trône vers l’aquilon, et je serai semblable au Très-Haut 4». Il usurpa ce qui ne lui avait pas été donné; c’est là un vol. Donc le diable usurpa ce qu’il n’avait pas reçu; il perdit ce qu’il avait reçu; et celui qu’il voulait tromper, il le fit boire à la coupe de son orgueil: « Goûtez», dit-il, « et vous serez comme des dieux  5 ». Ils voulurent usurper la divinité, ils perdirent le bonheur. Il est donc voleur, de là vient qu’il subit le châtiment. « Pour moi», dit le Psalmiste, « j’ai payé ce que je n’ai point ravi ». Or, le Seigneur, aux approches de sa passion, parle ainsi dans l’Evangile : « Voici venir le prince de ce monde », c’est-à-dire le diable, « et il ne trouvera rien en moi » ; c’est-à-dire, il ne trouvera pas de quoi m’ôter la vie: « mais afin que tous sachent bien que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici 6 ». Il s’en alla pour souffrir, afin de payer ce qu’il n’avait point usurpé. Qu’est-ce à dire : « Il ne trouvera rien en moi? » Aucune faute. Le diable a-t-il donc perdu quelque chose de son héritage? Qu’il compte avec

 

1. Luc, XXIII, 39 - 41.— 2. Philip. II, 6, 7. — 3. Gen. III, 1— 4. Isaïe, XIV, 13. — 5. Gen. III, 5.— 6. Jean, XIV, 30.

 

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les voleurs, « il ne trouvera rien en moi ». Toutefois en disant qu’il n’a rien usurpé, faisant allusion au péché, il affirme qu’il n’a rien pris qui ne fût à lui ; c’est là le vol, c’est là l’iniquité; mais il a repris au démon ce que celui-ci avait enlevé. « Personne », dit-il, « n’entre dans la maison d’un homme fort, et n’enlève ce qui lui appartient, s’il n’a d’abord garrotté cet homme fort 1 ». Or, il a lié le fort, et lui a enlevé sa dépouille; il ne l’a point volée, et il peut vous répondre : ces dépouilles avaient été enlevées à mon palais je ne commets pas un vol, je reprends ce qui était volé.

10. « Seigneur, vous connaissez mon imprudence 1». Il parle de nouveau, au nom de son corps. Quelle imprudence, en effet, peut-il y avoir dans le Christ? N’est-il point la Force et la Sagesse de Dieu? Parlerait-il de cette imprudence dont l’Apôtre a dit: « Ce qui paraît en Dieu une folie est plus sage que les hommes 3? » « Mon imprudence» ,c’est-à-dire, ce qu’ont tourné en dérision, contre moi, ceux qui se croyaient sages. Vous savez pourquoi: « Vous connaissez mon imprudence ». Qu’y a-t-il de plus semblable à l’imprudence, que de souffrir qu’on le saisisse, qu’on le flagelle, qu’on lui crache au visage, qu’on lui donne des soufflets, qu’on le couronne d’épines, qu’on .l’attache à la croix, quand il pouvait, d’un seul mot, renverser tous ses persécuteurs? Tout cela ressemble à de l’imprudence, cela paraît de la folie, mais cette folie est supérieure à tous les sages. C’est une folie àla vérité; mais jeter le grain en terre, paraît une folie pour quiconque ignore les usages du laboureur. On ne le sème qu’avec des fatigues, on le porte dans l’aire, on le bat, on le vanne; et ce n’est qu’après avoir affronté les dangers et les intempéries du ciel, après avoir coûté des travaux, aux campagnards, des soins aux maîtres, que le froment pur est mis dans le grenier. Aux approches de l’hiver, on tire du grenier ce froment émondé, et on le jette; cela paraît imprudent; mais l’espoir du semeur fait que ce n’est pas imprudence. Le Seigneur donc ne s’est pas épargné, parce que son Père « ne l’a point épargné, mais l’a livré pour nous tous 4». C’est de lui que l’Apôtre a dit : « Il m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi 5. Car si le grain de froment

 

1. Matth. XII, 29. — 2. Ps. LXVIII, 6. — 3. I Cor. I, 25. — 4. Rom. VIII, 32. — 5. Gal. II, 20.

 

« ne tombe à terre pour y mourir», comme il l’a dit lui-même, « il ne rapportera aucun fruit 1». C’est là mon imprudence, et tu la connais. Pour eux, s’ils l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le roi de gloire 2. « O Dieu, vous connaissez mon imprudence, et mes fautes ne vous sont point cachées». Il est clair, évident, manifeste, que ces paroles doivent s’entendre du corps du Christ; car lui n’eut aucune faute, il se chargea de celles des autres, mais n’en commit aucune. « Et mes fautes ne vous sont point cachées»: c’est-à-dire, je vous ai confessé toutes mes fautes, et avant qu’elles fussent dans ma bouche, vous les avez connues dans ma pensée, vous avez vu les blessures que vous deviez guérir. Mais où? Assurément dans son corps et dans ses membres, dans ses fidèles, d’où était venu pour s’attacher à lui ce membre, qui faisait l’aveu de ses fautes, « Et mes péchés», dit-il, « ne vous sont point cachés».

11. « Qu’ils ne rougissent point de moi, u ceux qui espèrent en vous, Seigneur, Dieu « des vertus 3 » Voici de nouveau la voix du chef: « Qu’ils ne rougissent point de moi » ;. qu’on ne leur dise point : Où est celui qui vous disait: «Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi 4. Qu’ils ne rougissent point à mon sujet, ceux qui espèrent en vous, Seigneur, Dieu des vertus. Qu’ils n’éprouvent aucune confusion à cause de moi, ceux qui vous cherchent, ô Dieu d’Israël ». Ceci peut s’entendre du corps; mais à condition de ne point faire de ce corps un seul homme: car un seul homme ne saurait être son corps, mais seulement un faible membre; tandis que son corps est composé de plusieurs membres. Son corps dans son intégrité, c’est l’Eglise entière. C’est donc avec raison que l’Eglise tient ce langage: « Qu’ils ne rougissent point à mon sujet, ceux qui espèrent en vous, ô Dieu des vertus ». Que je ne sois plus en butte aux soulèvements des persécuteurs, que je n’aie pas à lutter contre la jalousie dc mes ennemis, et les aboiements de ces hérétiques sortis de mon sein, mais qui n’étaient point de moi : car s’ils eussent été de moi, ils fussent demeurés avec moi 5. Que leurs scandales ne m’accablent point, « de manière qu’ils rougissent de moi, ceux qui espèrent en vous, Seigneur,ô Dieu des vertus ».

 

1. Jean, XII, 24, 25. — 2. I Cor, II, 8. — 3. Ps LXVIII, 7. — 4.  Jean, XIV, 1.— 5. I Jean, II, 19.

 

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« Qu’ils ne soient point couverts de confusion  à cause de moi, ceux qui vous cherchent, ô  Dieu d’Israël ».

12. « Car c’est à cause de vous que j’ai supporté les opprobres, et que l’ignominie a couvert mon visage 1». Ce serait peu de dire: « J’ai supporté » ; il va plus loin: « C’est pour vous que j’ai supporté ».  Souffrir parce que tu as péché, c’est souffrir pour toi, et non pour Dieu. « Quelle gloire vous revient-il », dit saint Pierre, « de souffrir parce que vous êtes châtiés à cause de vos péchés 2?» Mais souffrir parce que tu as gardé le commandement de Dieu, c’est là souffrir pour Dieu; et ta récompense t’attend dans l’éternité, parce que c’est pour Dieu que tu as souffert l’outrage. De là vient qu’il a souffert le premier, afin de nous apprendre à souffrir. Mais s’il a souffert, lui à qui l’on ne pouvait faire aucun reproche; à combien plus juste raison devons-nous souffrir, nous à qui notre ennemi peut bien n’avoir aucune faute à reprocher, mais qui avons en nous une autre cause d’un châtiment bien mérité? Un homme t’appelle voleur, et tu ne l’es pas; c’est une injure que tu reçois; toutefois tu n’es pas tellement innocent qu’il n’y ait en toi rien qui déplaise à Dieu. Or, si celui qui n’avait absolument rien dérobé, qui a dit en toute vérité : « Voici le prince de ce monde, et il ne trouvera rien en moi 3 », a été appelé pécheur, appelé inique, appelé Béelzébub 4, appelé insensé; toi, serviteur, tu ne veux pas entendre, après l’avoir mérité, ce que le Seigneur a entendu sans le mériter aucunement? Il est venu pour te donner l’exemple, et comme s’il l’eût fait sans motif, tu n’en profites d’aucune sorte. Pourquoi a-t-il entendu ces injures, sinon afin que tu puisses les entendre sans te décourager? Mais les entendre, pour toi, c’est l’abattement : c’est donc en vain que le Christ les a entendues, puisqu’il les entendait pour toi et non pour lui. « C’est donc à cause de vous que j’ai supporté l’opprobre, que l’irrévérence a couvert ma face». « L’irrévérence, dit-il, « a couvert mon visage ». Qu’est-ce que l’irrévérence? Ne savoir point rougir. C’est faire un reproche à un homme que dire de lui : C’est un homme irrévérent. C’est pour l’homme un grand défaut que dene savoir plus rougir. L’irrévérence est donc une sorte

 

1. Ps. LXVIII, 8. — 2. I Pierre, II, 20. — 3. Jean, IX, 24. — 4. Matth. X, 25.

 

d’impudence. Or, un chrétien doit avoir cette irrévérence, quand il se trouve au milieu des hommes qui n’aiment point le Christ. S’il rougit du Christ, il sera effacé du livre des vivants. li te. faut donc cette impudence quand on insulte au Christ devant toi : lorsqu’on t’appelle adorateur d’un crucifié, sectateur d’un supplicié, disciple d’un homme puni de mort; rougir alors, c’est mourir. Ecoute en effet l’arrêt de celui qui ne trompe jamais : « Quiconque rougira de moi devant les hommes, à mon tour je rougirai de lui en présence des anges de Dieu 1 ». Veille donc sur toi; aie de l’impudence, du front, quand tu entends injurier le Christ; oui, aie du front. Que peux-tu craindre pour ton front, que tu as muni du signe de la croix? Tel est le sens de ces paroles: « C’est à cause de vous que j’ai supporté l’injure, que l’irrévérence a couvert mon visage » . « A cause de vous, j’ai supporté l’injure » : et parce que je n’ai point rougi de vous, quand on m’injuriait à cause de vous, « voilà que l’impudence a envahi mon visage».

13. « Je suis devenu étranger à mes propres frères, j’ai été méconnu par les fils de ma mère 2 ». II est devenu étranger pour les fils de la synagogue. Dans sa patrie on disait : « Ne savons-nous pas qu’il est le fils de Marie et de Joseph 3 ? » Et pourquoi est-il dit à un autre endroit: « Pour celui-là nous ne savons d’où il est 4? Je suis donc devenu « étranger aux fils de ma mère ». Ils n’ont su d’où j’étais, et leur chair était ma chair : ils ne savaient pas que je suis né de la race d’Abraham; c’est en lui que mon corps était caché, lorsqu’il ordonna à son serviteur de mettre sa main sous sa cuisse, et qu’il jura par le Dieu du ciel 5. « Je suis devenu un étranger pour les fils de ma mère ». Pourquoi? Comment ne m’ont-ils point connu? Pourquoi m’ont-ils traité comme un étranger? Comment ont-ils bien osé dire: « Nous ne savons d’où il est? Parce que le zèle de votre maison m’a dévoré 6» ; c’est-à-dire, parce que j’ai poursuivi en eux leurs iniquités, parce qu’au lieu de les supporter patiemment je les ai repris, parce que j’ai cherché votre gloire dans votre maison, que j’ai frappé du fouet ceux qui commettaient des malversations dans le temple 7 : c’est là aussi qu’il

 

1. Luc, IX, 26. — 2. Ps. LXVIII, 9. — 3. Luc, IV, 22. — 4. Jean, IX, 29 — 5. Gen. XXIV, 9. — 6. Ps. LXVIII, 10. —  7. Jean, IX, 15.

 

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est dit que « le zèle de votre maison m’a dévoré ». De là vient que je suis un hôte, un

étranger; de là encore: «Nous ne savons d’où il est ». Ils sauraient d’où je suis, s’ils connaissaient vos commandements. Et si je les avais trouvés fidèles à vos préceptes, le zèle

de votre maison ne m’eût point dévoré. « Et les injures de ceux qui vous outragent sont retombées sur moi ». C’est là le passage que citait saint Paul (vous venez de l’entendre lire), et il ajoute: « Tout ce qui est écrit, n’est écrit que pour nous instruire, et pour nous donner l’espérance dans la consolation des saintes Ecritures 1 ». Il attribue donc au Christ cette parole: « Les injures de ceux qui vous outragent sont retombées sur moi ». Pourquoi sur vous? Peut-on outrager le Père, sans outrager le Christ lui-même? Pourquoi « les injures de ceux qui vous outragent, retombent-elles sur moi? », parce que celui qui me connaît, connaît aussi le Père 2 : parce que nul n’a insulté le Christ, sans insulter Dieu parce que nul ne peut honorer le Père, sinon celui qui honore le Fils 3. « Les injures de ceux qui vous outragent retombent sur moi », parce qu’elles arrivent jusqu’à moi.

14. « J’ai couvert mon âme du jeûne, et l’on m’en a fait un sujet d’opprobre 4 ».Dans un autre psaume déjà, nous vous avons exposé le sens spirituel du jeûne du Christ 5. Pour lui, il y avait jeûne, quand nul ne croyait en lui : il avait faim d’âmes qui crussent en lui : il avait soif aussi quand il dit à la Samaritaine : « J’ai soif, donnez-moi à boire 6». Or, il avait soif de la foi. Et quand sur la croix il dit aussi : « J’ai soif 7 », il désirait la foi de ceux dont il avait dit : « Père,  pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 8 ». Mais qu’est-ce que les hommes lui ont donné à boire dans sa soif? Du vinaigre. Qui dit aigri, dit aussi vieilli. Ils l’ont donc abreuvé du vieil homme, en refusant d’être des hommes nouveaux. Pourquoi n’ont-ils pas voulu être nouveaux? Parce qu’ils ne sont point de ceux dont le titre du psaume a dit

« Pour ceux qui doivent changer». Donc «j’ai couvert mon âme du jeûne ». Enfin il repoussa le fiel qu’ils lui avaient offert : il aima mieux jeûner que de goûter l’amertume. Car ceux qui provoquent l’aigreur n’entrent point

 

1. Rom. XV, 4.—  2. Jean, XIV, 9. — 3. Id. V, 23. — 4.  Ps. LXVIII, 11. — 5. Voyez Disc. sur le Ps. XXXIV, Serm. II, n° 4. — 6. Jean, IV,7. —  7. Id. XIX, 28. — 8. Luc, XXIII, 34.

 

dans son corps mystique, et il a dit d’eux: « Les âmes à fiel ne s’élèveront point en elles-mêmes 1 ». Donc « j’ai couvert mon âme de jeûne, et l’on m’en a fait un sujet d’opprobre ». Ils m’ont fait un sujet d’opprobre, de mon désaccord avec eux, c’est-à-dire de ce qu’ils me faisaient jeûner; car n’être point d’accord avec ceux qui persuadent le mal, c’est jeûner à son sujet; et ce jeûne attire l’opprobre, c’est-à-dire l’insulte à celui qui ne consent point au mal.

15. « Et le sac a été mon vêtement 2 ».Déjà nous avons quelque peu parlé du sac 3. «Pour moi, quand ils se livraient à la violence contre moi, je me couvrais d’un cilice, j’humiliais mon âme dans le jeûne. Le sac a été mon vêtement » : c’est-à-dire, j’ai opposé ma chair à leurs sévices : j’ai caché ma divinité. « Le sac », parce que le Christ avait une chair mortelle , pour condamner , par le péché, le péché dans la chair 4. « J’ai pris un sac pour vêtement: et je suis devenu pour eux une parabole », c’est-à-dire un sujet de dérision. On appelle parabole, prendre pour type un homme dont on dit du mal; ainsi par exemple : qu’il périsse comme un tel, voilà une parabole, ou une comparaison, une ressemblance en fait de malédiction. «Je suis devenu pour eux une parabole».

16. « Ils m’insultaient, ceux qui étaient assis sur la porte 5». Ici, « sur la porte ».  n’a d’autre signification qu’en public. « Et ceux qui buvaient du vin, chantaient contre moi ». Pensez-vous, nies frères, que cela ne soit arrivé qu’au Christ? Chaque jour cela lui arrive dans ses membres : quand parfois un serviteur de Dieu est obligé de défendre ces ivresses, ces débauches, soit dans quelque maison champêtre, soit dans quelque bourgade, où n’a pas été entendue la parole de Dieu; c’est peu d’y chanter, on veut encore chanter contre celui qui interdit ces chants. Comparez le jeûne du Christ , avec leurs orgies. « Ils chantaient contre moi, ceux qui buvaient le vin », le vin de l’erreur, le vin de l’impiété, le vin de l’orgueil.

17.  « Pour moi, je vous adresse ma prière, ô mon Dieu 6». Pour moi, j’étais près de vous. Comment? En vous invoquant. Si l’on te maudit, ô Chrétien, et que tu n’aies rien à

 

1. Ps. LXV, 7. — 2. Id. LXVIII, 12. —  3. Voyez Disc. sur le Ps. XXXIV, Serm. II, n° 3. — 4. Rom. VIII, 3. — 5. Ps. LXVIII, 13. — 6. Id.14.

 

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faire; si l’on te jette l’opprobre à la face, cl que tu n’aies aucun moyen de ramener au bien celui qui t’insulte, il ne te reste qu’à prier. Mais souviens-toi de prier aussi pour lui. « Pour moi, je vous adresse ma prière, ô mon Dieu. Au temps où il vous plaira, Seigneur ». Voilà le grain de froment qui est enfoui, il en sortira un fruit. « Au temps où il vous plaira, Seigneur». Les Prophètes ont fait mention de ce temps, dont l’Apôtre a dit: « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut 1. Au temps où il vous plaira, dans votre infinie miséricorde». Le temps où il plaît à Dieu est « dans sa miséricorde infinie ». Si cette miséricorde n’était infinie, que ferions-nous dans l’infinité de nos fautes? « Dans votre miséricorde infinie, exaucez-moi dans la vérité de votre salut ». Il dit votre vérité, comme il a dit, « votre miséricorde »; car toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 2. Comment miséricorde? En pardonnant les péchés. Comment vérité? En acquittant ses promesses. « Exaucez-moi dans la vérité de votre salut».

18. «Retirez-moi de la fange, afin que je n’y demeure point 3 ». C’est de cette fange qu’il a dit plus haut: « Je suis fixé dans le limon de l’abîme, et ce n’est point une substance ». Après avoir écouté l’explication de ce premier passage, il ne vous reste rien de plus â comprendre ici. Le Christ veut donc être tiré du bourbier où plus haut il se dit enfoncé. «Tirezu moi de cette fange, afin que je n’y demeure « point n. Et il explique lui-même : « Queje sois u délivré de ceux qui me haïssent». Ils sont donc le limon qui me submergeait. Mais voici peut-être une réflexion qui nous est suggérée. Tout à l’heure il disait: «J’ai été fixé », maintenant il dit : « Tirez-moi de cette fange, afin que je n’y demeure point »; tandis que, selon le premier sens, il devrait dire : Sauvez-moi, en me tirant de cette fange qui m’arrêtait, et non en m’empêchant de m’y arrêter. Il y était donc resté d’une manière corporelle, et non selon l’esprit. Il parle ainsi en se conformant à l’infirmité de ses membres. Lorsque tues saisi par celui qui te pousse au péché, ton corps est tenu en réalité, tu es alors enfoncé dans le limon de l’abîme, d’une manière corporelle; mais tant que tu n’y as pas consenti, tu n’y demeures point; tu y

 

1. II Cor. VI, 2. — 2. Ps. XXIV, 10. — 3. Id. LXVIII, 15, — 4. Id. 3.

 

demeures au contraire, si tu y consens. C’est donc à toi de prier, afin que ton âme ne soit point retenue comme ton corps, et que tu sois libre dans les chaînes. « Délivrez-moi de ceux qui me haïssent, délivrez-moi du sein de l’abîme ».

19. « Que le tourbillon des eaux ne me submerge point 1». Mais déjà il était submergé. C’est vous qui avez dit: « Je suis jeté en pleine mer » ; et encore : « La tempête m’a submergé  ». La tempête a submergé son corps, mais qu’elle ne submerge pas mon esprit, Quand il est dit: « Si l’on vous poursuit dans une cité, fuyez dans une autre 2 »; cela signifie que ceux-là ne devaient y demeurer ni selon le corps, ni selon l’esprit. Il n’est pas à désirer pour nous d’y être embarrassé, même d’une manière corporelle; et nous devons l’éviter autant que possible. Quelque peu que nous y demeurions, nous sommes alors tombés entre les mains des méchants, notre corps y est embarrassé, et. dès lors nous sommes fixés dans le limon de l’abîme; il nous reste à prier pour notre âme, afin qu’elle n’y demeure pointa c’est-à-dire que nous n’y consentions point, et que les vagues ne nous submergent point, de manière à nous plonger dans les profondeurs de la vase. « Que le gouffre ne m’engloutisse point, que le puits de l’abîme ne se referme point sur moi ».Qu’est-ce àdire, mes frères? Que demande le Prophète? Il est profond, l’abîme de l’iniquité humaine; quiconque s’y laisse tomber, tombe dans un gouffre insondable. Mais si de ces profondeurs il confesse à Dieu ses péchés, le puits ne se refermera point sur lui; c’est ce qu’exprime ainsi un autre psaume: « Du fond de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur ; Seigneur, écoutez ma voix 3 ». Mais s’il lui arrive ce qui est dit dans une autre sentence des Ecritures: « Quand l’impie est descendu dans les profondeurs du mal, il méprise 4 »; alors le puits se referme sur lui. Pourquoi se ferme-t-il? Parce que lui-même a fermé la bouche. Voilà ce pécheur qui ne fait point d’aveu; il est vraiment mort, et alors s’accomplit en lui ce qui est dit ailleurs: « Un mort ne confesse pas plus le Seigneur que s’il n’était pas 5 ». Voilà, mes frères, ce que nous devons craindre par-dessus tout. Si tu vois un homme tombé

 

1. Ps. LX, VIII, 16.— 2. Matth. X, 23.— 3. Ps. CXXIX. 1, 2.— 4. Prov. LVIII, 3. — 5. Eccli. XVII, 26.

 

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dans l’iniquité, il est plongé dans le gouffre; mais si tu lui énumères ses fautes, et qu’il réponde : J’ai péché, je l’avoue, le puits ne se referme pas sur lui; mais si tu l’entends dire:

Quel mal ai-je fait? il prend alors la défense de ses fautes; l’abîme se referme sur lui, et il n’y a nulle issue pour en sortir. Sans l’aveu, il n’y a point de place pour la miséricorde. Tu te fais le défenseur de ton péché, comment Dieu peut-il t’en délivrer? Pour que Dieu soit ton libérateur, sois toi-même ton accusateur,

 

 


 

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME LXVIII.

DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.

LA RÉDEMPTION PAR LE CHRIST (SUITE).

 

L’abîme se referme sur nous par le refus de l’aveu de nos fautes. Dieu vent que l’on fasse appel à sa bonté, et même quand il permet l’affliction, il agit avec miséricorde. Hâtez-vous de me secourir, non-seulement d’une manière spirituelle et dans mon âme, mais d’une manière ostensible, afin que mes ennemis puissent profiter de ma délivrance, comme la délivrance des enfants de la fournaise convertit Nabuchodonosor. Vous savez ce que l’on nous reproche. Mon coeur n’a trouvé personne qui s’affligeât avec lui sur les hommes qui se perdent. Les fidèles composent la nourriture du Seigneur, les hommes y jettent le fiel des contradictions et de l’hérésie, et le Seigneur refuse d’en boire, parce que ces hommes n’entrent point dans son Eglise. Par un juste châtiment de Dieu ils doivent trouver un piége dans ce qui est visible, être courbés vers les biens de cette vie, être en butte le la haine, et laisser désertes leurs habitations. S’ils ont aidé à l’accomplissement des desseins de Dieu, c’est par leur malice. Les Juifs ont persécuté celui qui voulait expier nos fautes: en voulant tuer un juste, ils ont encore tué un Dieu ; ils ne doivent point lire leur nom sur le livre de vie. Le pauvre et l’affligé trouveront le soulagement dans la face de Dieu, ou dans le bonheur de l’autre vie. Ils béniront Dieu, c’est là le vrai sacrifice. Nous qui sommes captifs, nous entrerons dans la cité de la délivrance, si nous servons Dieu par amour pour sa gloire

 

1. Il nous reste à vous expliquer aujourd’hui, mes frères, la seconde partie du psaume, dont nous avons entretenu hier votre piété. Je vois qu’il me faut acquitter ma dette, si toutefois la longueur du psaume ne me laisse pas encore aujourd’hui votre débiteur. Je vous en préviens d’avance , et vous supplie de ne pas attendre de moi de longues discussions sur les passages qui sont clairs par eux-mêmes. De cette manière nous pourrons au besoin nous arrêter sur les endroits obscurs, et peut-être acquitter notre dette; et ainsi de jour en jour, vous payer à mesure que nous deviendrons débiteur. Voyons donc la suite du psaume, après ce verset: « Que l’abîme ne se referme point sur moi 1 » Hier, nous avons insisté auprès de votre charité, en vous suppliant d’apporter toute l’attention de votre âme, toute la ferveur de votre piété pour écarter de nous cette malédiction, Car l’abîme, ou le gouffre de l’iniquité se ferme sur l’homme qui, non-seulement

 

1. Ps.  LXVIII, 16

 

est plongé dans le péché, mais qui se ferme l’issue même de la confession. Quand cet homme en vient à dire: Je suis pécheur; l’abîme s’illumine d’un rayon de lumière dans ses profondeurs. Le psaume continue donc par les lamentations de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans ses tourments, de Jésus-Christ dans le chef et dans les membres. Comme nous vous l’avons dit : en certains endroits il faut discerner les paroles du Chef; mais les paroles qui ne peuvent convenir au Chef, il faut les attribuer aux membres. Le Christ parle comme s’il était seul; car il est bien seul, celui dont il est dit : « Ils seront deux dans une même chair 1 ». S’il n’y a qu’une seule chair, pourquoi s’étonner qu’if n’y ait qu’une seule voix? Voici donc la suite: « Exaucez-moi, Seigneur, parce que votre « miséricorde est pleine de bonté 2 ». Il nous exprime pour quel motif il doit être exaucé: la divine miséricorde est pleine de bonté. N’était-il pas plus conséquent de dire:

 

1. Gen. II, 24, et Ephés. V, 31. — 2. Ps. LXVIII, 17.

 

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Exaucez-moi, Seigneur, afin qu’il y ait de la bonté dans votre miséricorde? Pourquoi dire: «  Exaucez-moi, parce que votre miséricorde est pleine de bonté ? » Quand il était dans la tribulation, il a parlé de la miséricorde en termes quelque peu différents, puisqu’il disait : « Exaucez-moi, Seigneur, parce que je suis dans la peine ». Dire alors : « Exaucez-moi , parce que je suis dans la peine », c’est exprimer le motif pour lequel il veut être exaucé: mais pour un homme qui est dans l’affliction, il faut que la divine miséricorde soit pleine de bonté. A propos de cette bonté dans la miséricorde du Seigneur, écoutez cette autre parole de l’Ecriture « Comme la pluie au temps de la sécheresse, ainsi est admirable la miséricorde de Dieu au temps de la tribulation 1». Ce qu’il appelle admirable dans un endroit, il l’appelle dans l’autre pleine de bonté. Donc, quand le Seigneur permet ou fait que nous soyons dans quelque tribulation, même alors il agit avec miséricorde : car sans nous soustraire alors la nourriture, il en stimule le désir. Aussi que dit il maintenant? « Exaucez-moi, Seigneur, parce que votre miséricorde est pleine de bonté ». Je vous en supplie, ne différez pas de m’entendre; telle est l’affliction qui m’accable, que votre miséricorde me sera douce. Vous n’avez différé de me secoùrir, que pour me faire apprécier la douceur de votre secours: il n’y a donc plus lieu de

différer: la tribulation s’est élevée pour moi au comble du malheur; que votre miséricorde vienne y apposer l’oeuvre de la bouté. « Exaucez-moi, Seigneur, parce que votre miséricorde est pleine de bonté. Jetez les yeux sur moi, selon l’étendue de votre compassion »; et non selon le grand nombre de mes fautes.

2. « Ne détournez pas votre visage de votre serviteur 1 ». Or, cette expression « de votre serviteur », ou de celui qui est petit, est un acte d’humilité; parce que dans l’épreuve de la tribulation je n’ai pas eu l’orgueil : « Ne détournez pas votre face de votre serviteur». Telle est l’admirable miséricorde de Dieu que le Prophète chantait plus haut. Car dans le verset suivant il explique ce qu’il a dit : « Je suis dans la tribulation, hâtez-vous de me secourir». Qu’est-ce à dire: « Hâtez-vous? » Ne différez pas davantage : la tribulation

 

1. Eccli. XXXV, 26. — 2. Ps. LXVIII, 18.

 

m’accable; les malheurs sont venus sur moi, que votre miséricorde les suive.

3. « Veillez sur mon âme et rachetez-la 1 ». Cela n’a pas besoin d’explication : voyons ce qui suit. « Délivrez-moi à cause de mes ennemis ». Voilà une prière que nous devons admirer, qu’il ne faut pas effleurer légèrement, ni négliger en courant; il faut l’admirer : «  Délivrez-moi, à cause de mes ennemis ». Qu’est-ce à dire : « A cause de mes ennemis, délivrez-moi? » Afin que ma délivrance les confonde, les tourmente. Quoi donc ! si nul ne devait souffrir de ma délivrance, ne faudrait-il pas me secourir? Eh ! la délivrance n’est-elle si agréable pour toi, que quand elle devient la damnation d’un autre? Voilà qu’il n’y a aucun ennemi, que ta délivrance doive couvrir de confusion ou tourmenter; en demeureras-tu là? Ne voudras-tu pas être délivré? Ou bien, tes ennemis doivent-ils profiter de ta délivrance, au point de pouvoir se convertir? Mais ce qui doit nous étonner, c’est que le Prophète ait ainsi motivé sa prière. Est-ce qu’un serviteur de Dieu n’est délivré par le Seigneur son Dieu, que pour le progrès des autres? Mais alors, si nul n’en devait profiter, ce serviteur de Dieu ne serait-il donc point délivré? A quelque point de vue que j’envisage soit le châtiment, soit ta délivrance des ennemis, je ne vois point le motif de cette prière: « Délivrez-moi, à cause de mes ennemis »; à moins d’entendre par là un autre motif, et quand je vous l’aurai exposé, avec le secours de Dieu, chacun de vous en jugera selon l’esprit qui habite en lui. Il y a pour les saints une certaine délivrance occulte : elle a lieu pour eux. Il en est une autre, publique et évidente: elle a lieu à cause de leurs ennemis, que Dieu veut punir ou délivrer. A la vérité Dieu n’a pas délivré des violences de la persécution ces frères : « Macchabées 2, dont Antiochus, dans sa fureur, il fit venir la mère, afin que ses caresses rappelassent ses enfants à l’amour de la vie, et qu’en cherchant à vivre pour les hommes ils mourussent devant Dieu. Mais cette mère, différente d’Eve et semblable à l’Eglise, vit mourir avec joie, afin de les retrouver vivants, ceux qu’elle avait enfantés avec douleur; elle les exhortait à choisir la mort pour les lois de la patrie et du Seigneur leur Dieu, plutôt que de vivre en les méprisant. Que

 

1. Ps. LXVII, 19. — 2. II Machab. VII.

 

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devons-nous croire ici, mes frères, sinon qu’ils furent délivrés? Mais leur délivrance fut occulte : enfin Antiochus lui-même, qui les fit mettre à mort, crut avoir fait ce que sa cruauté lui dictait, ou plutôt lui imposait. Mais ce fut d’une manière évidente que les trois enfants furent délivrés des flammes de la fournaise 1 ; puisque leurs corps en furent retirés, et que l’on vit qu’ils étaient sains et saufs. Les uns donc furent couronnés d’une manière invisible, les autres délivrés au grand jour : tous néanmoins furent sauvés. Quel fruit ces trois enfants tirèrent-ils de leur délivrance? pourquoi leur couronnement fut-il différé? Nabuchodonosor lui-même se convertit à leur Dieu; il prêcha ce Dieu qui avait délivré ses serviteurs, ce même prince qui l’avait méprisé en jetant les jeunes hommes dans la fournaise. Il y a donc une délivrance occulte, et une délivrance évidente. La délivrance occulte est pour l’âme, tandis que la délivrance évidente est pour le corps : l’âme est délivrée secrètement, le corps l’est ostensiblement. Si donc il en est ainsi, reconnaissons la voix du Seigneur dans ce psaume: ce qu’il nous a dit plus haut: « Veillez sur mon âme et délivrez-la », s’entend de la délivrance invisible. Reste alors à délivrer le corps: et en effet, à la résurrection du Sauveur, et quand il monta aux cieux, quand il envoya d’en haut l’Esprit-Saint 2, ceux qui l’avaient mis à mort embrassèrent la foi, et d’ennemis qu’ils étaient devinrent ses amis, par l’effet de la grâce, et non par leur propre justice. C’est pourquoi le Prophète poursuit : « Délivrez-moi à cause de mes ennemis. Veillez sur mon âme », mais secrètement : « A cause de mes ennemis, délivrez » aussi mon corps. Car il ne servirait de rien à mes ennemis que vous eussiez seulement délivré mon âme : ils croiront qu’ils ont fait quelque chose, qu’ils ont atteint leur but. Qu’est-il besoin de répandre mon sang, si je dois passer par la corruption 3? Donc « veillez sur mon âme et délivrez-la », car vous seul le savez : ensuite, « à cause de mes ennemis, délivrez-moi », afin que ma chair ne voie point la corruption.

4. « Vous connaissez mes opprobres, et ma confusion et ma honte 4 ». Qu’est-ce que l’opprobre? la confusion? la honte?

 

1. Dan. III, 49. — 2. Act. I, 9, et II, 4 — 3. Ps. XXIX, 10. — 4. Id. LXVIII, 20.

 

On appelle opprobre ce que nous reproche un ennemi. La confusion est le reproche qui aiguillonne notre conscience. La honte est la rougeur qu’amène sur un front innocent la fausse accusation d’un crime. Le crime n’existe pas, ou s’il existe, il n’est point le fait de celui à qui on le reproche; mais à cause de la faiblesse de l’âme humaine, souvent nous rougissons même quand on nous impute faussement un crime; non point parce qu’on nous l’objecte, mais parce qu’on le croit. Tout cela se rencontre dans le corps mystique du Seigneur. Car en lui, il ne pouvait y avoir de honte, puisqu’il n’y avait pas de crime. Toutefois on reprochait aux chrétiens le fait même d’être chrétiens. C’était une gloire; les âmes fortes l’entendaient volontiers, et l’entendaient de manière à ne pas rougir du nom du Seigneur. Une certaine impudence avait envahi leur visage, ils avaient le front de Paul qui s’écriait: «Je ne rougis pas de  l’Evangile, car il est la vertu de Dieu pour eu sauver ceux qui croiront ». O Paul, n’es-tu pas, toi aussi, adorateur d’un crucifié? C’est peu pour moi, répond-il, de n’en pas rougir; mais ma gloire unique est où mon ennemi voit une honte pour moi. « Loin de moi de me glorifier, sinon en la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde 2». Contre un tel front l’on ne pouvait jeter que l’opprobre. Car il ne pouvait-y avoir de confusion pour sa conscience déjà guérie, ni de honte pour son visage. Mais quand on vint reprocher à quelques-uns d’avoir tué le Christ, ils furent justement aiguillonnés par leur mauvaise conscience; une confusion salutaire les convertit, en sorte qu’ils purent s’écrier: « Vous avez connu ma confusion 3 ». Vous donc, Seigneur, connaissez non-seulement mon opprobre, mais aussi ma confusion, et chez plusieurs ma honte; ils croient en moi à la vérité, mais ils rougissent de me confesser publiquement et devant les hommes; la langue humaine a sur eux plus de force que la promesse divine. Voyez donc ces hommes:

ce sont eux que l’on recommande à la bonté de Dieu, non plus afin qu’il les abandonne en cet état, mais afin qu’il les soutienne de son secours. Un homme qui croyait, mais qui craignait encore, a dit en effet : «  Je crois, Seigneur, mais aidez mon incrédulité 4.

 

1. Rom. I, 16.— 2.  Gal. VI, 14.— 3. Ps. CXXXIII, 2.— 4. Marc, IX,23.

 

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« Tous ceux qui me persécutent sont en votre eu présence ». Si donc j’essuie un opprobre, vous savez pourquoi; une confusion, vous savez pourquoi; une honte, vous savez encore pourquoi; délivrez-moi donc, à cause de mes ennemis, parce que vous connaissez tout cela, mais eux ne le connaissent point; et comme ils sont devant vous sans connaître cela, ils n’ont pu ni éprouver de la honte, ni se corriger, si vous ne me délivrez en considération de mes ennemis.

5. « Mon coeur a attendu l’outrage et la misère 2». Qu’est-ce à dire « A attendu? » Il a prévu qu’il en serait ainsi, il l’a prédit. L’avènement du Christ n’avait point d’autre but. S’il n’eût voulu mourir, il n’eût point voulu naître; c’est en vue de sa résurrection qu’il a fait l’un et l’autre. Il y avait en effet dans le genre humain deux choses fort connues, une troisième était ignorée. Les hommes connaissaient la naissance et la mort, mais nous ne savions ressusciter ni vivre éternellement. Or, pour nous apprendre ce que nous ne savions point encore, Dieu a voulu passer par deux phases bien connues. C’est donc pour cela qu’il est venu. « Mon coeur a attendu l’outrage et la misère ». Mais de qui est cette misère? Il a attendu la misère, mais c’est plutôt la misère de ceux qui le crucifiaient, qui le persécutaient; en sorte qu’il y avait la misère chez eux, et chez lui miséricorde. Car il prenait en pitié leur misère, quand sur la croix il s’écriait : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 3. Mon coeur a attendu l’outrage et la misère : j’ai attendu quelqu’un qui s’affligeât avec moi, et nul ne s’est rencontré ». De quoi donc m’a-t-il servi d’attendre? c’est-à-dire de quoi m’a-t-il servi de prophétiser? de quoi m’a servi de prêcher que je venais pour cela? Voilà que s’accomplit ce que j’ai dit : « J’ai attendu que l’on s’affligeât avec moi, et nul ne s’est rencontré; j’ai espéré un consolateur, et n’en ai point trouvé »; c’est-à-dire, nul ne s’est rencontré. Cette parole du verset précédent: « J’ai attendu quelqu’un qui s’affligeât avec moi » ; il la répète au verset suivant : «  J’ai espéré un consolateur». Ce qu’il a dit encore plus haut : « Et nul ne s’est rencontré » ; il le répète ici : « Et n’en ai point trouvé». Il n’y a donc rien d’ajouté, c’est la première pensée qu’il répète. Mais en

 

1. Ps. LXVIII, 21. — 2. Id. — 3. Luc, XXIII, 34. — 4. Ps. LXVIII, 21.

 

examinant de près cette pensée, on peut soulever quelques questions. Ses disciples ne furent-ils donc point dans l’affliction quand il fut conduit pour être supplicié, quand il fut cloué à la croix, quand il mourut? Leur tristesse fut si grande qu’ils en pleuraient encore, quand Marie Madeleine, qui le vit la première, vint alors leur raconter ce qu’elle avait vu 1. C’est l’Evangile qui nous le rapporte; ce n’est point de notre part une parole hasardée, ce n’est point un soupçon. Il est constant que les disciples en furent dans la tristesse, dans les larmes. Des femmes qui lui étaient étrangères pleuraient quand on le conduisait au supplice, et se tournant de leur côté, il leur dit : « Pleurez, mais sur vous, et non sur moi 2 ». Comment donc attendit-il sans le trouver quelqu’un qui s’affligeât avec lui? Nous regardons, et nous voyons de la tristesse, des pleurs, des lamentations; et de là vient que cette parole nous étonne : « J’ai attendu que l’on s’affligeât avec moi, et nul ne s’est rencontré; que l’on me consolât, et je n’ai trouvé personne ». Toutefois, avec plus d’attention, nous verrons qu’il a attendu que l’on s’affligeât avec lui, sans trouver personne. Les disciples étaient pris d’une tristesse charnelle, au sujet de cette vie périssable, qu’il devait échanger contre la mort et recouvrer par la résurrection; tel était le sujet de leur tristesse. Ils devaient s’attrister au contraire au sujet de ces aveugles qui avaient tué le médecin, de ces infortunés qui, dans la fougue de leur démence, insultaient celui qui leur apportait le salut. Lui voulait les guérir, eux voulurent le tuer; de là cette tristesse du médecin. Or, vois s’il y eut quelqu’un pour s’affliger avec lui. Il ne dit pas en effet : J’ai attendu que l’on s’affligeât , et nul ne s’est rencontré ; mais « que l’on s’affligeât avec moi », c’est-à-dire pour le même sujet qui m’affligeait moi-même, « et je n’ai trouvé personne ». Pierre l’aimait assurément beaucoup, lui qui, sans hésiter, se précipita pour marcher sur les flots, et fut délivré à la parole du Seigneur 3: lui qui, dans son amour, le suivit audacieusement quand on le conduisait à la mort, et pourtant le renia trois fois dans son trouble. Pourquoi? sinon parce qu’il voyait un mal dans la mort? Car il évitait ce qu’il croyait

 

1. Jean, XX, 18, et Marc. XVI, 9 — 2. Luc, XXIII, 24. — 3. Matth. 29, 31.

 

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un mal. Il gémissait de voir dans le Seigneur ce que lui-même voulait éviter. Aussi avait-il dit auparavant: « A Dieu ne plaise, Seigneur! veillez sur vous, il n’en sera pas ainsi » : quand il mérita d’être appelé « Satan », après s’être entendu dire : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jean 1 ». Donc nul ne partageait cette tristesse au sujet de ceux pour lesquels Jésus disait: «Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font. J’ai attendu que l’on s’affligeât avec moi, et nul ne l’a fait». Non, il ne s’est trouvé personne. «J’ai cherché eu des consolateurs et n’en ai point trouvé ». Quels sont ces consolateurs? Ceux qui avancent dans la vertu. Car ce sont eux qui nous consolent, telle est la consolation pour les prédicateurs de la vérité.

6. « Ils m’ont donné du fiel pour nourriture, et dans ma soif m’ont abreuvé de vinaigre 2 ». Ceci s’est accompli à la lettre, ainsi que nous le voyons dans l’Evangile. Mais, remarquons-le bien, mes frères, ne pas trouver de consolateurs, ne trouver personne qui s’affligeât avec moi, voilà ce qui était pour moi du fiel, voilà pour moi l’amertume, voilà le vinaigre; il m’élait amer à cause de ma douleur, c’était le vinaigre, parce qu’il avait vieilli. Nous lisons à la vérité, comme le raconte l’Evangile 3, qu’on lui offrit du fiel; mais pour breuvage, et non pour nourriture. Toutefois ce qui était prédit ici s’est accompli à la lettre, et c’est dans ce sens qu’il faut entendre : « Ils m’ont donné du fiel pour nourriture » ; et non-seulement dans cette parole, mais dans ce fait même nous devons rechercher un mystère, percer l’obscurité, entrer dans le temple par la déchirure du voile, et voir une figure ou dans la manière de prédire, ou dans la manière dont le fait s’est accompli. « Il m’ont donné du fiel pour nourriture», dit le Prophète. Ce qu’ils m’ont présenté n’était point une nourriture, c’était plutôt un breuvage; mais, ils l’ont donné pour nourriture » : le Seigneur en effet avait déjà pris une nourriture, et elle fut arrosée de fiel. Il avait pris une nourriture agréable, en mangeant la Pâque avec ses disciples : ce fut là qu’il établit le sacrement de son corps 4. Or, sur cette nourriture si agréable, si douce, de l’unité du Christ que l’Apôtre nous signale dans ces paroles

 

1. Matth. XVI, 17, 22, 23. — 2. Ps. LXVIII, 22. — 3. Matth. XXVII, 34. — 4. Luc, XXII, 19.

 

« Nous sommes tous un seul pain, un seul corps 1» ; sur cette nourriture, qui vient jeter le fiel, sinon les contradicteurs de l’Evangile, semblables aux persécuteurs du Christ? Car iI y eut moins de crime pour les Juifs de le crucifier quand il était sur la terre, qu’il n’y en a pour ceux qui le méprisent dans le ciel. Ce que firent donc les Juifs en lui jetant un breuvage amer sur la nourriture qu’il avait prise, ceux-là le renouvellent qui, par une vie criminelle, apportent le scandale dans l’Eglise : voilà ce que font les hérétiques en corrompant la doctrine. Or, qu’ils ne s’élèvent point en eux-mêmes 2; eux qui apportent le fiel sur des mets si délicats. Mais que fait le Seigneur? Il ne les admet point parmi ses membres. Voilà ce que figurait le Seigneur quand il goûta le fiel qu’on lui présentait, et qu’il n’en voulut point boire 3. Ne rien endurer de leur part, ce serait ne rien goûter ; mais comme il faut les endurer, il faut aussi goûter du fiel. Et comme ces gens ne peuvent compter parmi les membres du Christ, lui les goûte seulement, mais eux n’entrent point dans son corps. « Voilà qu’ils m’ont donné du fiel pour nourriture, et dans ma soif ils m’ont abreuvé de vinaigre ». J’avais soif, et l’on m’a donné du vinaigre : c’est-à-dire, je désirais d’eux la foi, et je n’ai trouvé que le vieil homme.

7. « Que leur table soit un piège devant eux 4 ». Ils m’ont tendu un piège, en me présentant un pareil breuvage, qu’ils trouvent un semblable piége. Mais pourquoi devant eux? » Il suffirait de dire : « Que eu leur table soit un piège » Il y a des hommes qui connaissent leurs iniquités, et qui néanmoins y persévèrent avec une singulière obstination : leur piège est alors devant eux. Ils conjurent leur propre perte, et descendent vivants dans l’enfer 5 . Enfin, qu’est-il dit à propos des persécuteurs? « Si le Seigneur n’eût été avec nous, ils nous eussent peut-être engloutis tout vivants 6 ». Qu’est-ce à dire « vivants? » C’est-à-dire, que nous eussions consenti à leurs desseins, bien que nous sussions que nous n’y devions point consentir. Le piège est donc devant eux, et ils ne se corrigent point. Ou bien le piège est-il sous leurs yeux, afin qu’ils ne tombent point? Voilà qu’ils connaissent le piège, et ils y mettent le

 

1. I Cor. 1,17.— 2. Ps. LXV. 7. — 3. Matth. XXVII, 34. — 4. Ps. LXVIII, 23. — 5. Id. LIV, 14. — 6. Id. CXXIII, 2, 3.

 

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pied, et ils baissent le cou qui va être enlacé. Combien il eût été mieux d’éviter le piège, de connaître le péché, de condamner son erreur, de s’épargner l’amertume, d’entrer dans le corps du Christ, et de chercher la gloire de Dieu ! Mais, telle est la présomption de leur esprit, que le piège est sous leurs yeux, et que néanmoins ils y tombent. « Que leurs yeux soient obscurcis, afin qu’ils ne voient point 1 », dit ensuite le Prophète : afin que s’ils ont vu sans motif, il leur arrive de ne point voir du tout. « Que leur table donc soit devant eux comme un piège ». « Qu’elle devienne un piège devant eux », ce n’est point là un souhait, mais une prophétie : il n’appelle point ce malheur, il le prédit, C’est une réflexion que souvent nous avons faite, et il vous en souvient; il ne faut pas voir une imprécation malveillante, dans une parole prophétique, inspirée par l’Esprit de Dieu. Que cela donc arrive, puisqu’il est impossible que ces événements n’arrivent point. Et quand nous voyons l’Esprit de Dieu prédire aux méchants de semblables malheurs, sachons les comprendre de manière à les éviter pour nous. Car il nous est utile de le comprendre, et de tirer ce profit de nos ennemis. « Que leur table soit donc pour eux aussi une représaille et une pierre d’achoppement». Est-ce là une injustice? Non, c’est une justice. Pourquoi? Parce que c’est une représaille. Rien ne peut leur arriver qui ne leur soit dû. C’est donc une représaille contre eux, une pierre de scandale; parce qu’ils sont pour eux-mêmes un scandale.

8. « Que leurs yeux s’obscurcissent afin eu qu’ils ne voient point, tenez leur dos toujours incliné ». Telle est la conséquence. Dès lors que leurs yeux sont obscurcis de peur qu’ils ne voient, il est de rigueur que leur dos soit toujours courbé. D’où vient cela? C’est qu’après avoir cessé de connaître les choses d’en haut, leurs pensées ont dû s’occuper des choses de la terre. Celui-là n’a point le dos courbé, qui sait comprendre Les coeurs en haut. Car il se dresse pour attendre l’espérance qui nous est réservée dans le ciel, surtout s’il y envoie ce trésor qui doit suivre son coeur 2. Mais ceux qui ne comprennent point l’espérance d’une vie future, sont aveuglés déjà, et s’occupent des choses d’ici-bas : c’est avoir le dos courbé. Telle est

 

1. Ps. LXVIII, 24. — 2. Matth. VI, 21.

 

la maladie dont le Seigneur guérit cette femme de 1’Evangile, que Satan avait enchaînée depuis dix-huit ans, qui était courbée et que redressa le Sauveur. Comme il avait opéré cette guérison le jour du sabbat, les Juifs en furent scandalisés il était bien juste que ces hommes courbés 1 se scandalisassent de la voir redressée : « Tenez leur dos sans cesse incliné »,

9. « Versez sur eux votre colère, et que le feu de votre indignation les atteigne 2 ». Tout cela est clair : toutefois l’expression « les eu atteigne » semble dire qu’ils fuiront. Mais où fuiront-ils? Dans le ciel ?Vous y êtes, Seigneur. Dans les enfers? Vous y êtes présent 3. Ils ne veulent point prendre leurs ailes pour voler directement : « Que le feu de votre colère les atteigne», et ne leur permette point de s’enfuir.

10. « Que leur habitation devienne déserte 4 ». Voilà ce qui est manifeste. De même qu’il ne demandait pas seulement une délivrance occulte, quand il disait : « Veillez sur mon âme et délivrez-la », mais qu’il la voulait d’une évidence corporelle, quand il ajoutait: « Délivrez-moi à cause de mes ennemis » : de même ici, il prédit à ses ennemis quelques-unes de ces calamités obscures dont il parlait tout à l’heure. Combien, en effet, voit-on d’hommes pour comprendre le malheur de celui dont le coeur est aveuglé? Qu’il vienne à perdre les yeux du corps, chacun plaint son infortune : qu’il perde les yeux de l’esprit, tout en demeurant dans l’abondance de tout bien, on vante son bonheur; mais ceux-là seulement qui sont aveuglés comme lui. Quelle évidence faut-il donc, pour que chacun voie la vengeance exercée contre eux? Car l’aveuglement des Juifs est une vengeance cachée : quelle sera la vengeance manifeste? « Que leur habitation soit déserte, et que nul n’habite sous leurs tentes ». Voilà ce qui est arrivé pour la ville de Jérusalem, dans laquelle on vit les principaux crier contre le Fils de Dieu : « Crucifiez-le, crucifiez-le 5 » ; et prévaloir sur lui, puisqu’ils eurent le pouvoir de mettre à mort celui qui avait ressuscité les morts. Combien alors ils se crurent et grands et puissants ! Vinrent ensuite les représailles du Seigneur; la ville fut prise d’assaut, les Juifs vaincus, et combien de milliers

 

1. Luc, XIII, 16. — 2. Ps. LXVIII, 25. — 3. Id. CXXXVIII, 8. — 4. Id, XVIII, 26, et Act. 1, 20. — 5. Jean, XIX, 6.

 

d’hommes égorgés! Aujourd’hui aucun juif n’y peut retourner. Le Seigneur ne leur permet point d’habiter ces mêmes lieux où ils purent crier si fort contre lui. Ils ont perdu ce séjour de leur démence, et puissent-ils connaître, même aujourd’hui, le lieu de leur repos! Quel bien leur a fait Caïphe en s’écriant: « Si nous le laissons ainsi, les Romains viendront et nous extermineront, nous et notre ville 1? » Ils ne l’ont point laissé vivre et pourtant il vit ; et les Romains leur ont enlevé et la ville et la puissance. Tout à l’heure, à la lecture de l’Evangile, nous entendions ces paroles : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu n’as pas voulu? Voilà que votre habitation deviendra déserte 2 ». C’est là ce qui est dit ici : « Que leur habitation soit déserte et que nul n’habite sous leur tente. Que nul n’y habite », mais nul d’entre eux. Car ces mêmes lieux sont habités par beaucoup d’hommes, mais par aucun juif.

11. Pourquoi? « Parce qu’ils ont persécuté celui que vous avez frappé, et ils ont eu ajouté à la douleur de mes blessures 3». Comment donc ont-ils péché en poursuivant celui que Dieu lui-même avait frappé? De quoi pouvons-nous incriminer leurs intentions? de malice. Car ce qui s’est accompli à propos du Christ était nécessaire. Il était venu pour souffrir à la vérité,et néanmoins il a puni ceux qui l’ont fait souffrir. Judas qui l’a trahi a été châtié, et le Christ a été crucifié : mais il nous a rachetés de son sang, et il a puni Judas du prix qu’il en avait reçu. Ce misérable rejeta, en effet, cet argent au prix duquel il avait vendu le Seigneur, et il ne connut point le prix auquel le Seigneur l’avait racheté 4. Voilà ce qui arriva à Judas. Mais comme nous voyons qu’en toutes choses le Seigneur mesure ses représailles, et qu’il ne laisse personne dépasser dans sa violence le pouvoir qui lui a été donné; comment ceux-ci purent-ils ajouter quelque chose, ou comment le Seigneur fut-il frappé? Evidemment, il parle ici au nom de ceux qui lui forment un corps, d’où lui est venue sa chair, c’est-à-dire du genre humain, de cet Adam qui, le premier, fut frappé de mort à cause de son péché 5. C’est donc une peine pour les

 

1. Jean, XI, 48. — 2. Matth. XXIII, 37, 38. — 3. Ps, LXVIII, 27. — 4. Matth. XXVII, 5. — 5. Gen. III, 19.

 

hommes de naître mortels : et quiconque persécute les hommes, ajoute à cette peine. L’homme serait-il donc condamné à mourir, si Dieu ne l’eût frappé? Pourquoi donc, ô homme, sévir encore contre lui? Est-ce peu, pour l’homme, d’être condamné à mourir un jour? Chacun de nous porte donc sa peine : et c’est ajouter à cette peine que vouloir nous persécuter. Cette peine, Dieu nous l’a infligée. Car le Seigneur prononça contre l’homme cette sentence : « Au jour où vous en toucherez», dit-il, «vous mourrez 1 ». C’est dans cette mort qu’il avait pris une chair, et notre vieil homme a été crucifié avec lui 2. C’est donc au nom de cet homme qu’il dit: « Ils ont persécuté celui que vous avez frappé, et ils ont ajouté à la douleur de mes plaies». A quelle douleur de mes plaies? A la douleur de mes péchés; car ce sont ses péchés qu’il appelle des plaies. Ici, sans vous arrêter au chef, voyez les membres; c’est en leur nom que lui-même a parlé dans cet autre psaume, où il élève la voix, puisqu’il en récita hautement le premier verset, quand il était en croix : « O Dieu, mon Dieu, jetez les yeux sur moi, pourquoi m’avez-vous abandonné? » Là il continue en disant: « Le rugissement de mes péchés éloigne de moi votre salut 3 ». Telles sont les blessures que les voleurs ont infligées en chemin à celui qu’il prit sur son cheval; près duquel le prêtre et le Lévite avaient passé avec mépris et qu’ils n’avaient pu guérir: or, le Samaritain étant venu à passer, en eut pitié, s’en approcha et le mit sur sa propre monture 4. Samarite, en latin, signifie gardien; or, quel est le gardien, sinon notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ? Et comme il est ressuscité d’entre-les morts pour ne plus mourir 5, voilà qu’il ne s’endort point, qu’il ne sommeillera point, celui qui est gardien d’Israël 6. « Ils ont ajouté à la douleur de mes plaies ».

12. « Ajoutez sans cesse l’iniquité à leur iniquité ». Qu’est-ce que cette parole? Qui n’en frémirait point? C’est à Dieu que l’on dit : « Ajoutez l’iniquité à leur iniquité ». Comment Dieu pourra-t-il ajouter l’iniquité? A-t-il donc l‘iniquité pour l’ajouter? Nous savons combien est vrai ce mot de saint Paul: « Que pouvons-nous dire? Est-ce qu’il y aurait en Dieu de l’iniquité? Loin de nous

 

1. Gen. II, 17. — 2. Rom. VI, 6. — 3. Ps. XXI, 2. — 4. Luc, X, 30-34. — 5. Rom. VI, 9. — 6. Ps. CXX, 4. — 7. Id. LXVIII, 28.

 

eu cette pensée 1 ». Comment dire alors : « Ajoutez l’iniquité à leur iniquité? » Comment devons-nous comprendre cela? .Que Dieu nous aide à vous le dire, et à vous le dire brièvement à cause de votre fatigue. Il y avait iniquité chez eux, parce qu’ils avaient tué un homme juste; une autre est venue s’y joindre, parce qu’ils ont crucifié le Fils de Dieu. Ils ont pu sévir contre son humanité. « Mais s’ils l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 2 ». Il y avait donc pour eux iniquité à vouloir tuer un homme, et à cette iniquité s’est jointe celle de crucifier le Fils de Dieu. Qui donc y a joint cette iniquité? Celui qui a dit : « Ils respecteront peut-être mon Fils, je le leur enverrai 3». Ils avaient la coutume de mettre à mort les serviteurs qui leur étaient envoyés pour lever le prix de la location et du fermage. Le Maître leur envoya son Fils, en sorte qu’ils le tuèrent aussi. Il a donc ajouté l’iniquité à leur iniquité. Mais Dieu en a-t-il agi ainsi dans sa colère, ou dans ses justes représailles? « Que leur table», dit le Prophète, « soit pour eux un châtiment et un scandale ». Ils méritaient d’être aveuglés au point de méconnaître le Fils de Dieu. Et pour Dieu, ajouter l’iniquité à leur iniquité, ce n’était pas blesser, c’était ne pas guérir. De même que pour augmenter une fièvre, une maladie, tu n’as pas besoin d’y ajouter une autre maladie, il suffit de n’apporter aucun soulagement; ainsi parce qu’ils sont devenus tels qu’ils ne méritaient plus la guérison, ils ont en quelque sorte progressé dans leur malice, selon cette parole : « Quant aux méchants et aux criminels, ils se fortifient de plus en plus dans le mal 4 », et l’iniquité s’ajoute à leur iniquité. « Et qu’ils n’entrent pas dans l’héritage de votre justice ». Cette parole est assez claire.

13. « Qu’ils soient effacés du livre de vie 5». Y furent-ils donc inscrits un jour? Mes frères, nous ne devons pas entendre par là que Dieu inscrive quelqu’un sur le livre de vie, ou qu’il l’en efface. Si un homme a dit: « Ce que j’ai écrit est écrit », à propos de l’inscription : eu Roi des Juifs 6 », Dieu inscrira-t-il pour effacer ensuite? Il connaît l’avenir, et avant l’origine du monde il a marqué ceux qui doivent régner avec son fils

 

1. Rom. IX, 14. — 2. I Cor, II, 8.— 3.  Matth. XXI, 37. — 4. II Tim. III, 13. — 5. Ps. LXVIII, 29. — 6. Jean, XIX, 22.

 

dans la vie éternelle 1. Voilà ceux qu’il a inscrits, ceux que contient le livre de vie. Enfin, dans l’Apocalypse, que dit l’Esprit de Dieu à propos des persécutions de l’Antéchrist que ce même livre nous annonce pour l’avenir? « Alors », est-il dit, « s’uniront à lui ceux qui ne sont pas inscrits au livre de vie 2 ». D’où il suit que ceux-là certainement ne le suivront pas, qui y sont inscrits. Mais alors comment les autres peuvent-ils être effacés d’un livre où ifs ne sont pas inscrits? Le Prophète parle ici dans le sens de leurs espérances, car ils se croiront inscrits. Qu’est-ce à dire : « Qu’ils eu soient effacés du livre de vie? » Qu’ils soient assurés que leur nom n’est point. C’est encore en ce sens qu’il est dit dans un autre psaume : « Mille tomberont à votre gauche, et dix mille à votre droite 3 », c’est-à-dire beaucoup heurteront contre le scandale, et parmi ceux qui espéraient siéger avec vous, et parmi ceux qui espéraient se tenir debout à votre droite, être séparés des boucs de la gauche 4. Nul donc ne doit se tenir à sa droite et tomber ensuite, ou être chassé après avoir siégé avec lui; mais plusieurs de ceux qui se croyaient avec lui devaient tomber dans le scandale; c’est-à-dire beaucoup de ceux qui espéraient s’asseoir avec vous, Seigneur, beaucoup de ceux qui espéraient se tenir debout à votre droite doivent néanmoins tomber. Ainsi donc, dans notre psaume, ceux qui espéraient être inscrits dans le livre de Dieu par les mérites de leur propre justice, et à qui il est dit: « Sondez les Ecritures, puisque vous croyez eu par elles arriver à la vie éternelle 5 », seront effacés du livre de vie, c’est-à-dire connaîtront qu’ils n’y sont point inscrits, quand leur condamnation leur sera signifiée. Car le verset suivant nous donne cette explication « Et qu’ils ne soient point inscrits avec les justes » .Je dis donc: « Qu’ils soient effacés», dans le sens de leur espérance; mais que puis-je dire d’après votre justice? « Qu’ils n’y soient point inscrits».

14. « Moi, je suis pauvre et affligé 6». Pourquoi cette parole? Est-ce pour nous faire comprendre que les malédictions de ce pauvre viennent de l’amertume de son coeur? Car il a prédit bien des maux qui leur arriveront. Et comme si nous lui disions : Pourquoi tant d’invectives? Modérez votre colère; il nous

 

1. Rom. VIII, 9 — 2. Apoc. XIII, 8. — 3. Ps. XC, 7. — 4. Matth. XXV, 33. — 5. Jean, V, 39. — 6. Ps. LXVIII, 30.

 

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répond : « Moi, je suis pauvre et affligé ». Ils m’ont réduit à cette indigence, et accablé de cette douleur : voilà pourquoi je parle de la sorte. Toutefois ce n’est point ici l’emportement de l’invective, c’est la prédiction d’un prophète. Car il nous dira plus tard, ail sujet de sa pauvreté et de son affliction, de quoi nous les faire apprécier, afin que nous apprenions à être pauvres et à souffrir. « Bienheureux les pauvres, parce que le royaume des cieux leur appartient» ; et: «Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés 1». Voilà ce dont lui-même nous a donné 1’exemple; aussi dit-il : « Moi je suis pauvre et affligé ». C’est tout son corps qui parle ainsi, car en cette vie le corps du Christ est pauvre et affligé. Il y a pourtant des chrétiens qui sont riches, il est vrai, mais ils sont pauvres, s’ils sont vraiment chrétiens; et en comparaison des richesses du ciel qu’ils espèrent, ils ne voient dans leur or que de la poussière, « Moi je suis pauvre et affligé ».

15. « Et le salut de votre face m’a soutenu, ô mon Dieu ». Ce pauvre a-t-il donc été abandonné? Eh! quand as-tu daigné faire asseoir à la table un pauvre guenilleux? Eh bien! c’est le salut de la face de Dieu qui a soutenu cet indigent; il a caché sa pauvreté dans sa propre face. C’est de lui en effet qu’il est dit: « Vous les cacherez dans le secret de eu votre face 2 ». Or, voulez-vous connaître les richesses qui sont dans cette face? Les richesses d’ici-bas te donnent le moyen de manger ce que tu veux,et quand tu veux; mais les richesses de Dieu te délivrent à jamais de la faim. « Moi, je suis pauvre et affligé, et le salut de votre face m’a aidé, ô mon Dieu ». En quoi? Est-ce à n’être plus ni pauvre ni indigent? « Je célébrerai le Seigneur dans mes cantiques ; je le glorifierai de mes louanges 3». Nous l’avons dit déjà, ce pauvre célèbre le nom du Seigneur dans ses cantiques, il le glorifie de ses louanges. Comment oserait-il chanter, s’il n’était délivré de la faim? « Je célébrerai le nom du Seigneur eu dans mes cantiques, je le glorifierai de mes louanges ». Immenses richesses. Quelles perles en l’honneur de Dieu n’a-t-il pas extraites de ce trésor intérieur? « Je le glorifierai de mes louanges ». Voilà mes richesses. « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ». Il est donc resté pauvre? Loin de là. Vois ses

 

1. Matth. V, 3-5. — 2. Ps. XIX, 21. — 3. Id. LXVIII, 31.

 

richesses : « Comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été fait; que le nom du Seigneur soit béni 1. Je célébrerai le nom du Seigneur dans mes cantiques, je le glorifierai de mes louanges».

16. « Et cela plaira au Seigneur ». Mes louanges lui plairont : « Bien plus que le jeune taureau qui commence à montrer des ongles et des cornes 2 ». Ce sacrifice de louanges lui sera plus agréable que celui d’un jeune taureau. « Le sacrifice de la louange me glorifiera, et telle est la voie dans laquelle je montrerai le salut de Dieu. «Immolez au Seigneur un sacrifice de louanges, et rendez au Très-Haut vos hommages 3 ». Donc je louerai le Seigneur, et cela lui sera plus agréable que l’offrande d’un jeune taureau qui commence à montrer des cornes et des ongles. La louange qui s’exhalera de ma bouche, plaira au Seigneur, bien plus qu’une grande victime immolée sur ses autels. Faut-il parler des ongles et des cornes de ce jeune taureau? Tout homme qui est bien armé, qui est riche en louanges de Dieu, doit avoir des cornes pour secouer son antagoniste, et des ongles pour soulever la terre. Vous savez ce que font les jeunes veaux qui se développent, et qui acquièrent en grandissant l’audace des taureaux; car ici le mot jeune désigne une vie nouvelle. Si donc un hérétique vient à vous contredire, qu’il soit secoué. Un autre ne contredit point, mais il a des inclinations abjectes et terrestres, qu’il soit soulevé par vos ongles. Donc, plus que ce jeune taureau, ma louange doit vous plaire, cette louange qui doit succéder à mon indigence et à mon affliction, alors que je serai dans l’éternelle société des anges, où il n’y aura plus ni adversaire à combattre, ni paresseux à soulever de la terre.

17. « Que les pauvres voient et se réjouissent 4». Qu’ils croient, et s’épanouissent dans l’espérance. Qu’ils soient plus pauvres encore, afin de mériter d’être rassasiés : de peur qu’en exhalant la surabondance de leur orgueil, ils ne se voient privés du pain qui donne la véritable vie. « Cherchez le Seigneur », vous qui êtes pauvres; ayez faim, ayez soif 5, c’est lui qui est le pain vivant descendu du ciel 6. « Cherchez le Seigneur, et votre âme vivra ». Vous cherchez le pain

 

1. Job, 1, 21. — 2. Ps. LXVIII, 32. — 3. Id. XLIX, 14, 23. — 4. Id. LXVIII, 33. — 5. Matth. V, 6. — 6. Jean, VI, 51.

 

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qui donne la vie à votre corps cherchez le Seigneur, afin qu’il donne la vie à votre âme.

18. « Car le Seigneur a exaucé les pauvres ». Il a exaucé les pauvres, et il ne les eût point exaucés, s’ils n’eussent vraiment été pauvres. Veux-tu être exaucé? Sois pauvre: que ce soit la douleur, et non le dégoût, qui crie en toi.  « Car le Seigneur a exaucé les pauvres, et n’a point méprisé ses captifs 1 ». Il a enchaîné les serviteurs qui l’avaient offensé mais quand ils ont crié dans leurs entraves, il ne les a point méprisés. Quelles sont ces entraves? Une chair mortelle, une chair corruptible, telles sont les entraves qui nous enchaînent. Et voulez-vous connaître combien ces chaînes sont lourdes? C’est de là qu’il est dit: « Le corps qui se corrompt appesantit l’âme 2». Quand les hommes veulent s’enrichir ici- bas, ils cherchent des lambeaux pour couvrir ces entraves. Mais que ces entraves te suffisent pour vêtements, ne cherche rien au-delà de ce qui suffit pour subvenir à la nécessité. Chercher le superflu, c’est vouloir appesantir tes chaînes. Dans une semblable détresse, qu’il ne reste simplement que tes entraves. Qu’à chaque jour suffise sa peine 3. C’est là cette peine qui nous fait crier vers le Seigneur : « Parce que le Seigneur a exaucé les pauvres, et n’a point dédaigné ses captifs».

19. « Que les cieux le bénissent, ainsi que eu la terre et les mers et tous les animaux qui rampent dans leurs abîmes 4». Pour ce pauvre, il n’y a de vraie richesse, qu’à considérer tes créatures, et à louer le Créateur. « Que les cieux le bénissent, et la terre et les mers, et les animaux qui rampent dans leurs abîmes ». Il n’y a vraiment pour louer Dieu que ces créatures qui nous le font bénir quand nous les considérons?

20. Ecoute un autre verset : « Car le Seigneur sauvera Sion ». Il rétablit son Eglise, et incorpore à son fils unique les nations fidèles; sans toutefois frustrer ceux qui croient en lui des dons qu’il a promis. « Car le Seigneur sauvera Sion, et l’on bâtira des cités

 

1. Ps. LXVIII, 34. — 2. Sag. IX, 15. — 3. Matth. VI, 34. — 4. Ps. LXVIII, 35.

 

en Juda 1 ». Ces villes seront des Eglises. Que nul ne nous dise : Quand sera-ce que l’on bâtira des cités en Juda? Puisses-tu connaître cette construction, devenir une pierre vivante et faire partie de l’édifice. C’est maintenant que l’on bâtit les villes de Juda, car Juda signifie confession. C’est avec la confession de l’humilité que se bâtissent les villes de Juda:

en sorte qu’on laisse au dehors les orgueilleux qui rougissent de la confession. « Dieu donc sauvera Sion ». Quelle Sion ? écoute la suite : « Et la postérité de ses serviteurs la possédera, et il n’y aura pour l’habiter eu que ceux qui aiment son nom  2».

21. Le psaume est terminé, mais arrêtons-nous quelque peu sur ces deux derniers versets: ils nous prémunissent en effet contre le désespoir qui nous empêcherait d’entrer dans cette construction. « C’est la postérité de ses serviteurs», dit le Prophète, « qui doit habiter Sion ». Mais « cette postérité de ses serviteurs», quelle est-elle? Ce sont les Juifs, me diras-tu peut-être, les Juifs nés d’Abraham mais nous, qui ne sommes point issus d’Abraham , comment habiterons-nous cette cité? Ils ne sont point de la race d’Abraham, ces Juifs auxquels il fut dit: « Si vous êtes les fils d’Abraham, faites les oeuvres d’Abraham 3 ». C’est donc la postérité de ses serviteurs, ou ceux qui imiteront la foi de ses serviteurs, qui habiteront cette ville. Enfin le dernier verset nous explique le précédent. Dans la crainte que tu ne vinsses à croire que ces paroles : « Elle servira d’asile à la postérité de ses serviteurs », s’appliquent aux Juifs, et à dire: Nous sommes la postérité des nations qui ont adoré les idoles, et rendu un culte aux démons; qu’avons-nous à espérer dans cette cité? voilà que le Prophète rassure tes espérances et ajoute: «Elle sera l’asile de ceux qui aiment le nom du Seigneur». Car la postérité de ses serviteurs est dans ceux qui aiment son nom. Et comme ses serviteurs ont l’amour de son nom, quiconque aime son nom peut se dire de la postérité de ses serviteurs; et quiconque n’aime point son nom doit renier qu’il appartienne à cette postérité.

 

1. Ps. LXVIII, 36. — 2. Id. 51. — 3. Jean, VIII, 39.

 

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