PSAUME LXXIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME LXXIII.

SERMON AU PEUPLE.

LA FOI PASSE DES JUIFS AUX GENTILS.

 

C‘est la synagogue ou le peuple Juif qui parle dans ce psaume, lequel parait faire suite au précédent, car il s’agit de la disparition des figures de l’Ancien Testament, de la destruction de la ville et du temple, qui étaient des monuments de la promesse de Dieu. Aujourd’hui que l’homme céleste a paru, l’homme terrestre a dû disparaître. Dieu fit d’abord des promesses temporelles à l’homme encore enfant ; puis des promesses spirituelles à l’homme devenu adulte. Les premières ont dû disparaître avec l’Ancien Testament, pour feire place aux promesses du ciel. Pour s’être attachés aux premières, tes Juifs ont perdu et les biens temporels et les biens célestes. — Néanmoins la synagogue est l’héritage de Dieu, héritage délivré par Moïse dont la houlette figurait le Christ, et recruté parmi les Juifs et parmi les Gentils. En réprimant ces derniers, Dieu leur a fait connaître le Christ. Dès lors les figures devaient disparaître. Rome alors exécuta contre Jérusalem la volonté de Dieu sans la connaître, puis crut au Messie, que la synagogue attend toujours. Toutefois les Juifs sortis du sein de Dieu, et lépreux comme la main de Moïse, y rentreront après la conversion des Gentils, ils seront guéris par le serpent d’airain. Le Seigneur a donc affermi la mer ou converti les Gentils, et détruit la puissance du démon, qu’il a donné en pâture à ses adorateurs, comme Moïse fit boire à Israël la tête du veau d’or, réduite en poussière et jetée dans l’eau. Ces peuples sont incorporés au Christ, comme les serpents des magiciens de Pharaon furent absorbés par celui de Moïse. — C’est Dieu qui fait jaillir, et l’eau de la vie éternelle, et celle qui passe avec la rapidité du torrent, c’est-à-dire la doctrine pure, qui fait taire le démon et l’orgueilleux, qui a fait le jour on la doctrine des parfaits, et la nuit on celle des moins parfaits, l’homme spirituel et l’homme charnel. Toutefois le Prophète implore le pardon de son peuple coupable, qui n’a point adoré les faux dieux, qui a fait pénitence à la parole de Pierre, qui comprendra enfin le salut. Humilité du chrétien. — Nécessité de la foi aux promesses de Dieu.

 

1. Ce psaume a pour titre : « Intelligence «d’Asaph 1». Or, Asaph signifie, en latin, Assemblée, en grec, Synagogue. Voyons ce qui a été compris par cette synagogue, ou plutôt comprenons d’abord ce qu’était la synagogue, afin de comprendre ensuite ce qu’elle a compris. Toute réunion, en général, s’appelle synagogue; or, on peut appliquer ce mot de réunion aux animaux comme aux hommes; seulement ici, il n’est pas question d’animaux, puisqu’il est parlé d’intelligence. Ecoute en effet ce qu’il est dit de l’homme qui étaie en honneur, et qui a négligé de le comprendre : « L’homme était en donneur, il ne l’a point compris, il s’est comparé aux anis maux sans raison, et leur est devenu semblable 2». Inutile dès lors de nous arrêter ici plus longtemps, et de démontrer avec plus de soin qu’il ne s’agit point d’une assemblée d’animaux, mais bien d’une réunion d’hommes; alors cherchons de quels hommes il est question. Assurément, il ne s’agit point de ces hommes qui, ne comprenant point l’honneur de leur condition, se sont comparés aux stupides animaux et leur sont devenus semblables, mais bien de ceux qui l’ont compris. C’est

 

1. Ps, LXXIII, 1. — 2. Id. XLVII, 13.

 

ce que marque le titre qui dit: « Intelligence d’Asaph ». Nous allons donc entendre la voix d’une assemblée intelligente. Mais comme le nom de synagogue est tellement particulier à la réunion du peuple d’Israël, que toujours, en entendant synagogue, nous entendons le peuple juif, voyons si ce n’est point lui qui parle dans notre psaume. Mais alors quels juifs, et quel peuple d’Israël? Ce n’est point la paille, mais le froment 1, non point les rameaux brisés, mais les rameaux affermis 2. « Tous ceux qui sont nés d’Israël, ne sont point tous israélites, mais c’est Isaac qui sera appelé votre fils, c’est-à-dire, ce ne sont point les enfants selon la chair, qui sont enfants de Dieu, mais bien les fils de la promesse, qui sont réputés de la race  d’Abraham 3 ». Il y a donc de vrais enfants d’Israël, au nombre desquels se trouvait celui dont le Sauveur a dit: « Voilà un vrai israélite, sans déguisement 4 ». Toutefois ils ne sont pas israélites dans le même sens que nous, car nous sommes aussi de la race d’Abraham. Et l’Apôtre s’adressait à des Gentils quand il disait: « Vous êtes de la race  d’Abraham , et les héritiers de la

 

1. Matth. III, 12.— 2. Rom. XI, 17.— 3. Id. IX, 6 - 8.— 4. Jean, 1, 47.

 

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promesse ». Nous sommes donc enfant d’Israël, quand nous suivons les traces d’Abraham notre père. Mais nous entendons ici ces Israélites , à la manière de l’Apôtre : «  Pour moi ». dit-il, « je suis enfant d’Israël, de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin 2 ». Comprenons alors ceux dont les Prophètes ont dit : « Les restes d’Israël seront sauvés 3 ». Ecoutons donc la voix de ces restes d’Israël échappés au naufrage; cette voix de la Synagogue qui avait reçu l’Ancien Testament, et qui n’attendait que des récompenses temporelles , d’où lui venaient ses allures chancelantes. Que lisons-nous en effet dans un autre psaume, que le titre assigne à Asaph? « Combien est bon le Dieu d’Israël pour ceux qui ont le coeur droit! Quant à mes pieds, ils ont failli trébucher ». Et comme si nous lui demandions: Pourquoi vos pieds ont-ils failli trébucher? « Mes pas se sont presque égarés», nous dit-il, « parce que j’ai porté envie aux pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent». Il n’attendait du Seigneur qu’un bonheur temporel, selon les promesses de l’Ancien Testament, et il voit que les impies jouissent de ce bonheur, qu’ils ont, sans adorer Dieu, ce qu’il attend pour prix de ses services; alors ses pieds chancellent comme s’il servait Dieu en vain. « Voilà», dit-il en effet, « que les pécheurs et ceux qui sont ici-bas dans l’abondance ont obtenu les richesses. Est-ce donc en vain que j’ai justifié mon coeur 4 ? » Voyez combien ses pieds sont ébranlés, pour que son âme en vienne jusqu’à dire Que me revient-il de servir le Seigneur? Tel qui ne le sert point est heureux; et moi qui le sers, je suis dans l’angoisse. Enfin, quand même je serais heureux, dès lors que celui qui ne sert point Dieu l’est aussi, comment ce, bonheur viendrait-il du culte que je rends à Dieu? Or, le psaume que je viens de citer, précède immédiatement celui que nous expliquons.

2. Sans aucun dessein de notre part, mais bien par la Providence de Dieu, nous venons d’entendre fort à propos dans l’Evangile : «Que la loi fut donnée par Moïse, que la grâce et la vérité viennent de Jésus-Christ 2». Car si nous remarquons bien les différences entre les deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau, nous ne trouverons ni les

 

1. Gal. III, 29.— 2. Rom. XI, 1.— 3. Id. IX, 27.— 4. Ps. LXXII, 1-3, 12, 13 — 5. Jean, I, 17.

 

mêmes sacrements, ni les mêmes promesses, quoique ce soient les mêmes préceptes. Car: « Vous ne tuerez point; vous ne commettrez point la fornication ; vous ne déroberez point; honorez votre père et votre père; vous ne direz point de faux témoignage; vous ne désirerez point le bien du prochain; vous ne désirerez point son épouse non plus 1»; voilà ce qui nous est aussi ordonné. Quiconque néglige ces préceptes, s’écarte de la voie, et se rend indigne d’aller avec Dieu sur cette montagne sainte, dont le Prophète a dit: «Qui habitera, Seigneur, dans vos tabernacles, ou qui reposera sur votre sainte montagne 2? L’homme aux mains innocentes, et au coeur pur 3». En examinant ainsi les préceptes, nous les trouvons semblables, ou à peine différents dans l’Evangile, de ce qu’en ont dit les Prophètes. Ainsi donc, ce sont les mêmes préceptes, mais non les mêmes sacrements, ni les mêmes promesses. Voyons pourquoi ce sont les mêmes préceptes; c’est qu’ils déterminent la manière dont nous devons servir Dieu. Les sacrements sont différents, car les uns donnent le salut, les autres promettent le Sauveur. Les sacrements de la Nouvelle Alliance donnent le salut, tandis que c’est le Sauveur qui est promis dans ceux de l’Ancienne Alliance; mais dès lors que l’on possède le Sauveur promis, à quoi bon s’arrêter aux promesses? Je dis que nous possédons ce qui était promis, non point que nous ayons déjà la vie éternelle, mais parce que le Christ prédit par les Prophètes est venu. Les sacrements sont changés, ils sont devenus plus faciles, moins nombreux, plus salutaires, plus heureux. Pourquoi les promesses ne sont-elles pas les mêmes? C’est que la terre de Chanaan fut promise aux Juifs, terre grasse et fertile, où coulaient des ruisseaux de lait et de miel; un royaume leur fut promis, la félicité du temps leur était promise, la fécondité dans la famille et la victoire sur leurs ennemis 4. Tout cela n’est qu’un bonheur de la terre. Mais comment ces promesses étaient-elles d’abord nécessaires? « C’est que ce n’est point le corps spirituel qui a été créé le premier », dit saint Paul, « mais bien le corps animal, et ensuite le spirituel. Le premier homme, est l’homme terrestre, formé de la terre; le second est l’homme céleste, venu

 

1. Exod. XX, 12-17.— 2. Ps. XIV, I.— 3. Id. XXIII, 4.— 4. Exod. III, 8.

 

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du ciel. Comme le premier fut terrestre, ses enfants sont terrestres, et comme le second fut céleste, ses enfants sont célestes. De même que nous avons porté l’image de l’homme terrestre , il nous faut porter l’image de l’homme qui est du ciel 1 ». L’Ancien Testament fut fait à l’image de l’homme terrestre , et c’est à l’image de l’homme céleste qu’est fait le Nouveau Testament. Mais afin que l’on ne crût point que le Créateur de l’homme terrestre n’est pas celui qui a fait l’homme céleste, voilà quo Dieu, pour nous montrer qu’il a créé l’un et l’autre, a voulu être l’auteur des deux Testaments, et faire dans l’Ancien des promesses terrestres, et des promesses célestes dans le Nouveau. Mais jusques à quand, ô homme, seras-tu terrestre? Jusques à quand auras-tu du goût pour la terre? Parce que l’on donne à un enfant des jouets enfantins pour amuser son jeune esprit, faut-il, quand il grandit, ne pas les lui enlever des mains, afin de lui donner une occupation plus utile et plus digne de son âme ? Toi-même, n’as-tu pas donné à ton fils des noix quand il était enfant, et un livre quand il a grandi? Si donc Dieu, par le Nouveau Testament, a secoué, des mains de ses fils, ces espèces de jouets d’enfants, afin de leur donner, à mesure qu’ils grandissent, quelque chose de plus utile, ce n’est pas une raison de croire qu’il n’a point donné les premiers biens, il est l’auteur des uns et des autres. « Mais la loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité par Jésus-Christ 2 »; « la grâce », parce que c’est la charité qui accomplit ce que prescrivait la loi; « la vérité», parce que Dieu nous rend ce qu’il a promis. Voilà ce qu’a compris cet Asaph. Enfin tous ces biens temporels promis aux Juifs sont retranchés. Où est maintenant leur royaume? Où est le temple? Où est l’onction? Où est le sacerdoce? Où sont chez eux les Prophètes ? Depuis l’avènement de celui que les Prophètes annonçaient, ils n’ont plus paru dans cette nation; elle a perdu les biens de la terre, et n’a pas encore acquis ceux du ciel.

3. Il ne faut donc point nous attacher aux biens de la terre, quoiqu’ils nous viennent de Dieu. Mais parce que nous ne devons pas nous y attacher, ce n’est pas une raison pour croire que ce soit un autre que Dieu qui nous

 

1. I Cor. XV, 46-49. —  2. Jean, I, 17.

 

les donne; c’est de lui qu’ils nous viennent mais ne regarde pas comme une grande faveur de sa part, des biens qu’il donne même au méchant. Car s’il les estimait, il ne les donnerait point aux impies. Si donc il veut en faire le partage des méchants, c’est pour apprendre aux bons à lui demander ce qu’il ne donne pas aux impies. Quant aux Israélites, ils s’attachèrent misérablement aux biens terrestres, sans mettre son espoir dans Celui qui a créé le ciel et la terre; qui leur donna les biens terrestres , qui les délivra de la captivité temporelle de l’Egypte, qui leur ouvrit un passage à travers la mer Rouge, et engloutit leurs ennemis dans les flots q; sans mettre alors leur confiance dans Celui qui devait leur donner les biens célestes à l’âge viril, comme il leur avait donné les biens terrestres dans leur enfance, ils ont craint de perdre ce qu’ils avaient reçu et ont mis à mort le donateur. Nous vous parlons ainsi, mes frères, hommes du Nouveau Testament, afin que vous ne vous attachiez point aux biens d’ici-bas. S’ils sont inexcusables dans leur attachement pour ces biens, eux qui ne connaissaient point encore la nouvelle Alliance; combien moins pourront trouver d’excuses pour leurs convoitises terrestres, ceux qui connaissent les promesses spirituelles du Nouveau Testament ! Rappelons-nous, mes frères, cette parole des persécuteurs du Christ: « Si nous le laissons libre, les Romains viendront, et nous enlèveront et la ville et le royaume 2». Vous le voyez, ils ont craint de perdre des biens terrestres, et ont tué le Roi du ciel. Et que leur est-il arrivé? Ils ont même perdu les biens temporels: ils ont subi la mort dans ce même lieu où ils avaient mis à mort le Christ : l’appréhension de perdre la terre leur fit tuer l’Auteur de la vie, et ils n’en perdirent pas moins et la vie et la Terre; et cela au temps même qu’ils l’avaient tué, afin qu’une telle coïncidence leur indiquât la cause de ces désastres. Les Juifs en effet célébraient la Pâque, lorsque leur ville fut détruite, et toute la nation était accourue en foule pour célébrer cette solennité. Ce fut alors que Dieu, par la main des méchants, bien qu’il soit toujours bon, par la main des injustes, bien qu’il demeure juste et agisse avec justice, tira des Juifs cette éclatante vengeance, qui les fit périr par milliers et détruisit leur ville.

 

1. Exod, XIV, 22,  28. — 2. Jean, XI, 18.

 

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Tel est le désastre que voit Asaph, et qu’il pleure dans notre Psaume; dans ses lamentations il nous apprend à discerner les biens de ta terre des biens du ciel, et l’Ancien Testament du Nouveau : afin que tu saches par où il te faut passer, ce qu’il te faut espérer, à quels biens tu dois renoncer ou t’attacher. Il commence donc ainsi.

4. « Pourquoi, Seigneur, nous avez-vous rejetés jusqu’à la fin 1? » Nous avez-vous repoussés à jamais dans la personne de ce peuple Juif, dans la personne de celte assemblée qui est spécialement appelée Synagogue? « Pourquoi, Seigneur, nous avez-vous rejetés à jamais? » Ce n’est point là une inculpation, c’est une question. « Pourquoi », quel motif vous a fait agir ainsi? Qu’avez-vous fait? « Vous nous avez rejetés jusqu’à la fin ». Qu’est-ce à dire, « à la fin? » Peut-être jusqu’à la fin du monde. Ou bien nous auriez-vous rejetés jusqu’au Christ qui est la fin pour tous ceux qui croient 2? « Pourquoi, Seigneur, nous avez-vous rejetés jusqu’à la fin? votre fureur s’est-elle enflammée contre les brebis de votre bercail ? » Pourquoi cette colère contre les brebis de votre troupeau, sinon parce que nous nous attachions aux biens terrestres, et que nous ne connaissions point notre pasteur?

5. « Souvenez-vous de votre peuple, que vous avez possédé depuis le commencement 3 ».  Cette prière viendrait-elle des Gentils? Dieu les a-t-il possédés à l’origine? Et  toutefois il possédait la race d’Abraham, le peuple d’Israël, né selon la chair des Patriarches qui sont aussi nos pères, car nous sommes devenus leurs enfants, non plus en vivant selon la chair, mais en imitant leur foi. Mais qu’est-il arrivé à ce peuple qui fut tout d’abord l’héritage de Dieu ? « Souvenez-vous, Seigneur, de ce peuple que vous avez possédé depuis le commencement. Vous avez « racheté le sceptre de votre héritage 4 ». Ce peuple, qui est le vôtre, c’est « le sceptre de votre héritage que vous avez racheté ». Reportons-nous à ce que Dieu fit tout d’abord quand il voulut posséder en héritage ce peuple qu’il délivra de l’Egypte, quel signe donna-t-il à Moïse, alors que Moïse lui disait: « Quel signe leur donnerai-je, pour leur montrer que vous m’envoyez? Et le Seigneur lui répondit : Que tiens tu en ta

 

1. Ps. LXXIII, 1.— 2. Rom. X, 4.— 3. Ps. LXIII, 2.— 4. Exod. IV, 1-4.

 

main? une houlette. Jette-la sur la terre. Et Moïse jeta sur la terre sa houlette qui devint un serpent, et Moïse eut peur et s’enfuit. Or, le Seigneur lui dit : Saisis-le par la queue, et il le saisit, et il redevint une houlette, comme auparavant ». Qu’est-ce que cela signifie? Car ce ne fut point une action sans motif. Interrogeons les saintes Ecritures. A quoi aboutit pour l’homme l’insinuation du serpent? A la mort 1. Donc la mort vient du serpent. Si la mort vient du serpent, dans le sceptre il faut voir le serpent, et dans le Christ la mort. De là vient que quand les Juifs mouraient au désert par la morsure des serpents, Dieu donna ordre à Moïse d’élever un serpent d’airain, et d’avertir le peuple que tout homme blessé par le serpent, qui le regarderait, serait guéri 2. Ce qui arrivait; et les hommes mordus par les serpents étaient guéris de cette blessure venimeuse, en regardant le serpent d’airain. Que signifiait cette merveille, être guéri d’un serpent par la vue d’un serpent? Etre sauvé de la mort par la foi en un mort? Et toutefois « Moïse eut peur et s’enfuit 3 ». Que signifie cette fuite de Moïse, à la vue du serpent? Quoi, mes frères, sinon ce que nous raconte l’Evangile ? A la mort du Christ, les disciples furent saisis de crainte, et oublièrent l’espérance qu’ils avaient eue en lui 4. Mais qu’est-il dit ensuite? « Prends-le par la queue 5 » Qu’est-ce à dire, u la « queue? » Saisis la partie postérieure. C’est dans le même sens qu’il dit encore: « Tu me verras par derrière 6 ». D’abord le sceptre de Moïse devint un serpent, et quand il en saisit la queue, ce fut un sceptre; comme le Christ mourut d’abord, pour ressusciter ensuite. La queue du serpent est aussi la fin des siècles. Aujourd’hui l’Eglise marche à travers la mort. Les uns vont, les autres viennent par la mort comme par le serpent; puisque c’est lui qui a semé la mort; mais à la fin des siècles, que figure la queue du serpent, nous retournons à Dieu, nous devenons le royaume stable de Dieu, et alors s’accomplit en nous cette parole: « Vous avez racheté le sceptre de votre héritage ». Mais l’interlocuteur est ici la Synagogue; et c’est plutôt parmi les Gentils que paraît racheté le sceptre de l’héritage du Seigneur; car il n’y avait dans les Juifs qu’une espérance cachée, soit dans ceux

 

1. Gen. III, 4, 5.— 2. Nomb. XXI, 8; Jean, III, 14.—3. Exod. IV, 3. — 4. Luc, XXIV, 21. — 5. Exod. IV, 4 — 6. Id. XXXIII, 23.

 

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qui devaient croire dans l’avenir, soit dans ceux qui crurent alors, à la descente du Saint-Esprit, quand les disciples parlèrent toutes les langues des peuples 1. Alors en effet quelques milliers de Juifs, qui avaient crucifié le Christ, embrassèrent la foi: il s’en trouva même qui eurent assez de foi pour vendre leurs biens et en apporter le prix aux Apôtres 2. Tout cela néanmoins se passait dans l’obscurité, tandis que c’était avec plus d’éclat que le sceptre de l’héritage de Dieu devait être racheté parmi les Gentils ; le Prophète alors nous montre ceux dont il a dit: « Vous avez racheté le sceptre de votre héritage ». Il ne parle pas ainsi des Gentils, cela est visible chez eux. De qui dès lors ? « De la montagne de Sion ». Et comme on pouvait donner un autre sens à la montagne de Sion, le Prophète ajoute: « Cette montagne sur laquelle vous avez demeuré », qu’habitait jadis votre peuple, sur laquelle fut construit le temple, où l’on célébra les sacrifices, et ces rites nécessaires alors qui promettaient le Christ. Promesses devenues inutiles en face de l’accomplissement. La promesse est nécessaire en effet avant qu’elle soit accomplie, afin que celui à qui elle est faite n’oublie point ce qui lui est promis, et ne meure par défaut d’espérance. Il doit donc espérer, afin de recevoir au temps marqué: dès lors il ne doit point abandonner la promesse. Aussi n’abandonnait-on point les figures, afin que les ombres ne disparussent qu’à l’aube du jour. « Cette montagne de Sion, sur laquelle vous avez demeuré ».

6. «Jusqu’à la fin, élevez votre main contre leur orgueil 3 ». De même que vous nous rejetiez jusqu’à la fin, de même « jusqu’à la fin élevez votre main contre leur orgueil ». L’orgueil de qui? De ceux qui ont renversé Jérusalem. Quels sont-ils, sinon les rois des Gentils? La main du Seigneur s’est levée heureusement contre leur orgueil, jusqu’à la fin, car ils ont connu le Christ, et « le Christ est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront 4 ». Heureux souhait du Prophète ! Il semble parler avec colère, on dirait qu’il maudit. Plût à Dieu que ses malédictions s’accomplissent, ou plutôt réjouissons-nous de ce qu’elles s’accomplissent au nom de Jésus- Christ. Tous ceux qui tiennent le sceptre s’inclinent devant la croix; ainsi s’accomplit cette parole : « Les rois de la terre l’adoreront,

 

1. Act. II, 4. — 2. Id. IV, 34. — 3. Ps. LXXIII, 3. — 4. Rom. X, 4.

 

toutes les nations lui seront assujetties 1 ». Déjà sur le front des rois, le signe de la croix est plus précieux que les perles de leur diadème. « Jusqu’à la fin, élevez votre « main contre leur orgueil. Que de ravages a « faits l’ennemi dans votre sanctuaire ! » Avec quelle fureur l’ennemi a sévi contre tout ce qui vous était consacré, contre le temple, contre le sacerdoce, contre tout ce qui était alors sacré ! Ces excès sont bien l’oeuvre d’un ennemi. Car les Gentils, qui les commettaient alors, adoraient de faux dieux, de vaines idoles, et servaient les démons; et, toutefois, ils ont causé de grands ravages dans la maison de Dieu. Comment l’auraient-ils pu, si Dieu ne l’eût permis? Or, comment Dieu l’eût-il permis , si ces rites figuratifs ne fussent devenus inutiles, par l’avènement de Celui qui avait fait ces promesses? « Que de ravages a donc faits l’ennemi dans votre sanctuaire! »

7. «Tous ceux qui vous haïssent ont signalé leur orgueil 2 » Vois ces esclaves des démons, ces idolâtres, comme l’étaient les Gentils quand ils détruisirent la ville et le temple de Dieu. « Ils signalèrent leur orgueil, au milieu de vos solennités ». Rappelez-vous ce que nous avons dit, que Jérusalem fut renversée pendant cette solennité de Pâques, choisie par les Juifs pour crucifier le Seigneur. Assemblés ils sévirent, assemblés ils périrent.

8. « Quant à leurs signes, ils les ont placés « comme des signes, et n’ont point compris 3 ». Ils avaient des signes à planter là: leurs étendards, leurs aigles, leurs dragons, étendards de Rome , leurs statues mêmes qu’ils placèrent d’abord dans le temple; ou peut-être « leurs signes », seraient les oracles de leurs devins, inspirés par les démons. «Et ils n’ont point compris ». Qu’est-ce qu’ils n’ont pas compris? « Que vous n’auriez aucun pouvoir sur moi, s’il ne vous avait été donné d’en haut 4 ». Ils n’ont pas compris que ce n’était point pour les élever en gloire que Dieu leur permettait d’affliger, de prendre et de détruire cette ville, mais que leur impiété servait à Dieu comme une hache dans sa vengeance. Ils sont devenus l’instrument de sa colère, et non les ministres de sa bonté. Car Dieu fait quelquefois ce que font souvent les hommes. Souvent dans sa colère, un

 

1. Ps. LXXI, 11. — 2. Id. LXXIII,1.— 3. Id. 5.— 4. Jean, XIX, 11.

 

homme ramasse la première baguette qu’il trouve à terre, le premier sarment venu, et après qu’il en a châtié son fils, il jette le sarment au feu, et réserve son héritage pour son fils: ainsi Dieu se sert des méchants pour châtier les bons, et donne ici-bas le pouvoir àceux qui seront damnés pour exercer la patience de ceux qui seront sauvés. Eh quoi, mes frères? pourriez-vous croire que ce peuple ait été châtié, jusqu’à périr entièrement? Combien d’entre eux ont ensuite embrassé la foi, et combien doivent l’embrasser encore? Autre est la paille, autre le froment ; tous deux, néanmoins, subissent le fléau qui brise l’une et purge l’autre. Quel avantage pour nous Dieu n’a-t-il pas tiré de la trahison de Judas ? Quel bonheur n’a pas procuré aux Gentils infidèles la fureur des Juifs? Le Christ u été mis à mort, afin que cloué à la croix, il pût être regardé par tout homme blessé par le serpent 1. C’est ainsi que, peut-être, les Romains avaient appris de leurs devins, qu’ils devaient marcher contre Jérusalem, et la prendre; et quand ils l’eurent prise et détruite, ils dirent que c’était l’ouvrage de leurs dieux. « Quant à leurs signes, ils les ont placés s comme des signes, et n’ont point compris ». Que n’ont-ils pas compris? « Que cela venait d’en haut ». Car si le décret n’en était venu d’en haut, jamais la fureur des Gentils n’eût eu contre le peuple juif de tels succès. Mais le décret est venu d’en haut, ainsi que l’a dit le prophète Daniel: « La parole est sortie dès le commencement de ta prière 2 ». Voilà ce que signifie la réponse du Sauveur à Pilate, qui s’enflait dans son orgueil, qui plaçait son trophée comme un trophée, sans le comprendre, et qui disait au Christ: « Vous ne me répondez point? Vous ne savez donc point que j’ai le pouvoir de vous faire mourir, et le pouvoir de vous renvoyer absous? » Mais le Sauveur, comme pour crever cette bulle de vanité, lui répond : « Vous n’auriez aucun pouvoir sur  moi, s’il ne vous était venu d’en haut 3 ». Ainsi, dans notre psaume, les Gentils placent « leurs étendards comme des signes, sans comprendre » Comment n’ont-ils pas compris? « Que c’est un pouvoir d’en haut». Les Romains, en effet, pouvaient-ils comprendre que c’était d’en haut que leur venait le pouvoir d’accomplir ces choses ?

9. Passons rapidement sur ces versets, puisque

 

1. Nomb. XXI, 8.— 2. Dan. IX, 23. — 3. Jean, XIX, 10, 11.

 

que la ruine de Jérusalem leur donne de l’évidence, et qu’il est pénible de s’appesantir sur une plaie, fût-elle d’un ennemi. « Ils ont uni leurs efforts pour abattre nos portes, comme on abat les arbres d’une forêt; ils ont ruiné l’édifice avec la scie et le marteau 1 ». Ils y ont mis l’unanimité, la constance : «ils ont employé la scie et le marteau pour ruiner l’édifice ».

10. « Ils ont incendié votre sanctuaire,et profané sur la terre le tabernacle de votre nom 2».

11. « Ils ont dit dans leur coeur, et comme réunis en famille ». Qu’ont-ils dit? « Venez,  faisons disparaître de la terre du Seigneur toutes les solennités du Seigneur 3 ». C’est Asaph qui donne ici ce titre de Seigneur, car les forcenés n’appelaient pas ainsi celui dont ils détruisaient le temple. « Venez, faisons disparaître de la terre les solennités du Seigneur». Que fait Asaph? Où est « l’intelligence d’Asaph » dans tous ces malheurs? De quoi lui sert ce châtiment même qu’il a reçu? Son esprit dépravé ne se corrige-t-il point? Tout ce qui était debout jadis est maintenant détruit : plus de sacerdoce, plus d’autel des Juifs, plus de victimes et plus de temple. N’a-t-il donc plus à connaître rien qui doive succéder à ces ruines? et ce signe des promesses devrait-il disparaître, si l’objet des promesses n’était venu? Voyons donc ici l’intelligence d’Asaph, voyons s’il a fait des progrès à l’école du malheur. Ecoute ce qu’il dit : « Nous n’avons point vu nos prodiges, tout prophète a disparu, et Dieu ne nous connaît plus 4 ». Voilà ces Juifs qui accusent Dieu de ne les plus connaître, c’est-à-dire de les abandonner jusqu’alors dans la captivité, de ne point les délivrer, et qui attendent le Christ jusqu’à présent. Le Christ viendra sans douté, mais il viendra comme juge; il est venu d’abord nous appeler, il viendra ensuite nous juger. Il viendra, puisqu’il est venu; il viendra, cela est évident, mais il viendra d’en haut. Il était devant toi, ô Israël! Tu t’es meurtri, en te heurtant contre lui : pour n’être point écrasé, regarde-le venir d’en haut. Voilà ce qu’ont annoncé les Prophètes: « Quiconque heurtera contre cette pierre sera brisé, elle écrasera celui sur qui elle tombera 5 ». Petite elle meurtrit, grande elle

 

1. Ps. LXXIII, 6. — 2. Id. 7. — 3. Id. 8. — 4. Id. 9. — 5. Isa. VIII, 14, 15; Luc, XX, 18.

 

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écrasera. Déjà tu ne comprends plus tes signes, il n’y a déjà plus de prophète, et tu dis: « Le Seigneur ne nous connaît plus ». C’est toi qui ne le connais plus. « Il n’y a plus de prophète, et Dieu ne vous connaît plus ».

12. «Jusques à quand, ô Dieu, notre ennemi nous insultera-t-il 1? » Plains-toi, Asaph, comme un homme abandonné de Dieu, un homme que l’on méprise; plains-toi comme un malade, ô toi, qui as mieux aimé tuer le médecin que lui demander ta guérison : il ne te connaît plus. Voilà ce qu’il a fait pour toi, et dis qu’il ne te connaît plus. Ceux à qui il n’a pas été annoncé le verront, et ceux qui n’ont pas ouï parler de lui le connaîtront 2; et tu viens nous dire : « Il n’est plus de prophète, et il ne nous connaît plus? » Où est donc ton intelligence? «L’ennemi méprise votre nom jusqu’à la fin ». Or, cet ennemi méprise votre nom jusqu’à la fin, pour que dans votre colère vous le réprimiez, et qu’en le châtiant vous le connaissiez enfin, ou du moins jusqu’à la fin. Jusqu’à quelle fin? Jusqu’à ce qu’il vous connaisse lui-même, jusqu’à ce qu’il pousse des cris vers vous, et qu’il saisisse enfin la queue du serpent, pour retourner dans votre royaume.

13. « Pourquoi détourner votre main, et retirer de votre sein votre main droite pour toujours 3? » Un autre signe donné à Moïse. Sa houlette fut un signe, comme sa main droite fut aussi un signe. Après le signe de la houlette, Dieu lui en donna un autre dans sa main droite. Donc le signe de la houlette fut suivi d’un autre signe : « Mettez », dit le Seigneur, « votre droite dans votre sein. Et Moïse l’y mit. Retirez-la; et il la retira, et voilà qu’elle était blanche», c’est-à-dire lépreuse. Car cette blancheur dans la peau n’est pas une blancheur de beauté, mais une blancheur de lèpre 4. Or, l’héritage du Seigneur, ou son peuple, fut jeté dehors par le Seigneur et devint lépreux. Mais que dit ensuite le Seigneur? « Remettez votre main dans votre sein, et Moïse l’y remit, et sa main avait sa couleur naturelle 5». Quand sera-ce, dit Asaph, que vous agirez ainsi? Jusques à quand éloignerez-vous votre main de votre sein, afin qu’elle demeure impure au dehors?

 

1. Ps. LXXIII, 10. — 2. Isa. LII, 15; Rom. XV, 21.— 3. Ps. LXXIII, 11.— 4. Lévit. XIII, 25. — 5. Exod. IV, 6, 7.

 

Remettez-la dans votre sein , afin qu’elle reprenne sa couleur naturelle, et connaisse son Sauveur. « Pourquoi jusqu’à la fin détourner votre main droite du milieu de votre sein? » C’est là le cri d’un aveugle, d’un peuple sans intelligence, mais Dieu fait son oeuvre. Pourquoi le Christ est-il venu? « Israël », dit l’Apôtre, « est tombé dans  l’aveuglement, jusqu’à ce que la plénitude des nations fût entrée, et qu’ainsi tout Israël fût sauvé 1». Reconnais donc, ô Asaph, ceux qui t’ont précédé, afin de les suivre au moins, si tu n’as pu les devancer. Car ce n’est pas en vain que le Christ est venu, ou qu’il a été mis à mort; ce n’est pas en vain que le grain de froment a été mis en terre, mais bien pour multiplier 2. Le serpent ne fut élevé au désert que pour guérir ceux que le venin avait blessés 3. Pèse donc ce qui a été fait; ne t’imagine pas que le Christ est venu en vain, de peur qu’il ne te condamne à son second avènement.

14. Asaph l’a compris, puisque le titre porte : « Intelligence d’Asaph ». Or, que dit-il? « Le Seigneur, notre roi avant tous les siècles, a opéré le salut au milieu de la terre 4 ». D’une part nous disons : « Il n’y a plus de prophète, et Dieu ne nous connaît plus » ; d’autre part : « Notre Dieu est notre roi avant tous les siècles » ; car il est le Verbe qui était au commencement, et par qui les siècles ont été faits : « Il a donc opéré le salut au milieu de la terre. Il est notre Dieu, notre roi avant tous les siècles ». Qu’a-t-il fait? « Il a opéré le salut au milieu de la terre » : et je me plains encore comme un homme abandonné. Voilà que Dieu produit le salut sur la terre, et moi je demeure terre. Asaph a bien compris : « Intelligence d’Asaph ». Qu’est-ce que fout, cela? Quel est le salut qu’a opéré le Christ sur la terre, sinon d’apprendre aux hommes à désirer les biens éternels, et à ne point demeurer attachés à ceux de la terre? « Le Seigneur, notre roi avant tous les siècles, a opéré le salut au milieu de la terre». Pendant que nous crions: « Jusques à quand, Seigneur, serons-nous en butte aux outrages de nos ennemis? Jusques à quand cet ennemi insultera-t-il à votre nom ? Jusques à quand éloignerez-vous de votre sein votre main droite 5? » Pendant

 

1. Rom. XI, 25. — 2. Jean, XII, 25. — 3. Nomb XXI, 9. — 4. Ps. LXXIII, 12. — 5. Id. 9.

 

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que nous parlons ainsi : « Dieu, notre roi avant les siècles, a opéré le salut au milieu de la terre » : et nous demeurons endormis. Déjà les nations s’éveillent, et nous dormons profondément, et comme si Dieu nous avait abandonnés, nous nous repaissons de rêveries. « Il a opéré le salut au milieu de la « terre».

15. Corrige-toi donc, ô Asaph, afin de comprendre, et dis-nous quel est ce salut que Dieu a opéré au milieu de la terre. Voilà que pour vous est détruit le salut du temps: qu’a fait le Seigneur? Où sont ses promesses? « Dans votre puissance vous avez affermi la mer ». Le peuple juif était comme une terre sèche, et les Gentils, comme une mer d’amertume, l’environnaient de toutes parts « Vous avez affermi la mer dans votre puissance », elle est devenue comme une terre sèche, altérée des eaux du ciel. « Dans votre puissance, vous avez affermi la mer, et brisé sous les flots les têtes des dragons  1». Ces têtes des dragons, sont la puissance orgueilleuse de Satan, qui dominait sur les nations, et que vous avez brisée dans les eaux, Seigneur, en délivrant par le baptême ces malheureux esclaves.

16. Qu’a fait le Seigneur, après avoir brisé les têtes des dragons ? Ils ont en effet un prince, qui est le premier et le grand dragon. Et qu’en a fait Celui qui a opéré le salut au milieu de la terre? Ecoutez: « Vous avez u écrasé la tête du dragon 2 ». De quel dragon? Par les dragons nous avons entendu tous les démons qui sont aux ordres du diable. Que faut-il entendre par cet autre dragon dont le psaume parle au singulier, et dont le Seigneur a brisé la tête, sinon le diable lui-même? Qu’en a fait le Seigneur? « Vous avez écrasé la tête du dragon » ; tête qui est la source du péché, tête qui fut maudite, pour inviter la race d’Eve à prendre garde à cette tête du serpent 3. Dieu donc avertit l’Eglise de fuir le commencement du péché. Quel est ce commencement du péché, ou la tête du dragon? « Le commencement de tout péché, c’est l’orgueil 4 ». Donc, briser la tête du dragon, c’était briser l’orgueil du diable. Mais qu’a fait de cette tête brisée, Celui qui a opéré le salut au milieu de la terre? « Vous l’avez donnée en pâture aux peuples de l’Ethiopie ». Qu’est-ce à dire? Que devons-nous

 

1. Ps. LXXIII, 13.— 2. Ps. LXXIII, 14.— 3. Gen. III, 15.— 4. Eccli. X, 15.

 

entendre par les peuples de I’Ethiopie, sinon toutes les nations de la terre? Voilà ce que désigne la couleur de l’Ethiopien, qui est noir. Ceux qui étaient noircis par le péché, sont appelés à la foi, ces peuples dont il est dit: « Vous étiez autrefois ténèbres, aujourd’hui vous êtes lumière dans le Seigneur 1 ». Ils I sont donc noirs, quand Dieu les appelle, mais afin qu’ils ne demeurent point noirs. C’est d’eux qu’est formée l’Eglise, à qui l’on chante : « Quelle est celle-ci qui s’élève dans sa blancheur 2? » Et sa noirceur ne lui fait-elle pas dire : « Je suis noire, mais je suis belle 3» Mais comment l’Ethiopien s’est-il nourri du dragon ? Ne s’est-il pas nourri plutôt de Jésus-Christ ?Mais de Jésus-Christ pour se consommer en lui, du dragon pour le consumer en eux. Nous avons en effet à ce sujet la figure d’un grand mystère; cette figure, c’est le veau d’or qu’adora un peuple infidèle et apostat, qui recherchait les dieux de l’Egypte et répudiait celui qui l’avait délivré de l’esclavage des Egyptiens. Moïse, en effet, dans sa colère à la vue de ce peuple qui se prosternait devant une idole, et enflammé du zèle de Dieu, voulut infliger à ces idolâtres un châtiment temporel, qui leur fit éviter une mort sans fin. Il jeta dans le feu la tête du veau, la brisa, la réduisit en poudre, et la jeta dans l’eau pour la faire boire au peuple 4. C’était là un grand symbole. O colère vraiment prophétique dans une âme toujours tranquille, éclairée d’en haut! Que fait Moïse ? Jetez, lui fut-il dit, cette tête au feu, pour la rendre méconnaissable, faites-en une poudre, afin de la réduire peu à peu ; jetez cette poudre dans l’eau, et faites-la boire au peuple. Que nous dit cette figure, sinon que les adorateurs du diable ne sont qu’un même corps avec lui ? De même ceux qui connaissent le Christ, sont incorporés au Christ, selon cette parole de saint Paul: « Vous êtes le corps et les membres du Christ 5 ». Or, il fallait consumer le corps du diable, et le consumer par les Israélites. C’est de ce peuple en effet que viennent les Apôtres, de lui que vient l’Eglise, Mais il fut dit à Pierre, à propos des Gentils: « Tue, et mangeb6 ». Qu’est-ce à dire: « Tue et mange ? » Tue ce qu’ils sont, et fais-les ce que tu es. Ici, « tue et mange »; là, brise et bois : ici et là, c’est néanmoins la même

 

1. Ephés. V, 8. — 2. Cant. VIII, 5, suiv, les Septante. — 3. Id. I, 4. — 4. Exod. XXXII, 1-20.— 5. I Cor. XII, 27.— 6. Act. X, 13.

 

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figure ; il fallait, en effet, oui certes, il fallait qu’un corps qui était au diable passât par la foi dans le corps du Christ. Ainsi le diable est consumé peu à peu en perdant ses membres. Voilà ce que figurait encore le serpent de Moïse. Car les mages de Pharaon changeront comme Moïse leurs verges en serpents, mais le serpent de Moïse dévorera toutes ces verges des mages 1. Voilà ce qui arrive maintenant au corps du démon; il est dévoré par les Gentils qui embrassent la foi, il est donné en pâture aux peuples de l’Ethiopie. Dire qu’ « il est donné en pâture aux peuples de l’Ethiopie », peut signifier encore qu’il est en proie à leurs morsures. A quelles morsures? A leurs accusations, à leurs malédictions, à leurs représailles, dans le sens de cette prohibition de saint Paul : « Si vous vous déchirez, si vous vous dévorez les uns les autres, prenez garde de vous consumer réciproquement  2». Qu’est-ce à dire, « vous déchirer, vous dévorer mutuellement? » Disputer ensemble, médire l’un de l’autre, vous injurier réciproquement. Voyez ces morsures qui détruisent le diable aujourd’hui. Quel homme aujourd’hui, même chez les païens, dans sa colère contre son serviteur, ne le traite pas de satan? Voilà donc le diable donné en pâture. Tel est le langage des chrétiens, le langage même des païens, qui le maudissent fous en l’adorant.

17. Voyons la suite, mes frères, et redoublez d’attention, je vous en supplie; on est heureux d’entendre ce que l’on voit s’accomplir dans le monde entier. Il n’en était pas ainsi quand le Prophète l’annonçait : c’était alors la promesse, mais non l’accomplissement; quel bonheur aujourd’hui pour nous, de voir se vérifier dans le monde entier les prophéties que nous lisons dans ce livre! Voyons ce qu’a fait Celui que comprend Asaph, et qui «a opéré le salut au milieu de la terre». «Vous avez fait jaillir des fontaines et des torrents 3 »; qui ont fait couler l’eau de la sagesse, répandu les richesses de la foi, arrosé les Gentils dans l’erreur, et par leur influence ramené tous les infidèles aux douceurs de la foi. « Vous avez sait jaillir les fontaines et les «torrents». Peut-être y a-t-il ici un sens différent; peut-être un sens unique, et alors telle serait l’abondance des fontaines, qu’elles auraient formé des fleuves. « C’est vous qui

 

1. Exod. VII, 12. — 2. Gal. V, 15. — 3. Ps. LXXIII, 15.

 

avez fait jaillir les fontaines et les torrents». S’il y a une différence, c’est que chez les uns « la parole de Dieu est une source d’eau qui jaillit jusqu’à la vie éternelle 1», tandis que chez d’autres, cette parole qu’ils entendent, que leur langue publie, mais qui ne leur sert pas à mieux vivre, passe comme un torrent. Car les torrents ont cela de particulier qu’ils ne coulent pas toujours: quelquefois, néanmoins, on donne aux fleuves ce nom de torrents ; c’est ainsi qu’il est dit : « Ils seront enivrés par l’abondance de vos demeures, et vous les abreuverez au torrent de vos joies saintes 2 ».Or, ce torrent ne doit jamais tarir. Mais on appelle torrents proprement dits, ces cours d’eau, qui se dessèchent en été, et que grossissent les eaux de l’hiver. Voici donc un homme véritablement fidèle, qùi doit persévérer jusqu’à la fin, qui n’abandonnera point Dieu au moment de l’épreuve, qui souffre tout pour .la vérité, et non pour la fausseté ou l’erreur. Or, d’où lui vient cette vigueur, sinon de ce que le Verbe est devenu en lui u une source d’eau vive, qui jaillit « jusqu’à la vie éternelle? » Tel autre reçoit cette parole; il la prêche et ne se tait point, c’est une eau qui coule; l’été nous montrera si c’est une source ou un torrent. Toutefois qu’ils arrosent l’un et l’autre la terre, de la part de Celui  « qui a opéré le salut sur toute la terre » : que les fontaines jaillissent, que les torrents s ’écoulent. « C’est vous qui avez fait jaillir les fontaines et les torrents ».

18. « C’est vous qui avez desséché les fleuves d’Etham ». Ici Dieu fait jaillir les fontaines et les fleuves; là il dessèche les fleuves, afin que d’une part les eaux se précipitent, et que d’autre part elles s’arrêtent. « Les fleuves d’Etham », dit le Prophète. Qu’est-ce que Etham? Un nom hébreu. Quel en est le sens? Fort, robuste. Quel est ce fort, ce robuste dont Dieu dessèche les fleuves? qui, sinon le dragon lui-même? « Nul en effet n’entre dans la maison du fort, pour en enlever les dépouilles, avant d’avoir lié le fort  3». C’est là le fort qui a présumé de son pouvoir, pour abandonner Dieu; ce fort qui a dit: « J’établirai mon trône du côté de l’Aquilon, je serai semblable au Très-Haut 4». Il a présenté à l’homme cette coupe d’une force

 

1. Jean, IV, 14. — 2. Ps. XXXV, 9. — 3. Matth. XII, 29. — 4. Isaïe, XIV, 13.

 

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trompeuse. Ils voulurent être forts , nos pères qui croyaient devenir des dieux en touchant au fruit défendu. Adam était devenu fort, quand Dieu disait avec ironie : « Voilà qu’Adam est devenu comme l’un de nous 1.» Ils étaient forts ces Juifs qui présumaient de leur propre justice. « Sans connaître la justice de Dieu, et dans leur désir d’établir leur propre justice, les voilà comme des forts,  rebelles à la justice de Dieu 2». Voyez au contraire cet homme qui a dissipé sa force, et qui demeure faible, pauvre, se tenant debout et éloigné, sans oser lever les yeux au ciel, mais qui frappe sa poitrine, et qui dit: « Seigneur, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur 3». Il est faible, et a conscience dc sa faiblesse, ce n’est point un fort: c’est une terre sèche; qu’elle reçoive l’eau des fontaines et des torrents. Quiconque présume de sa vertu est encore dans sa force. Que leurs fleuves soient desséchés, qu’elles tarissent toutes ces doctrines des païens, des aruspices, des astrologues, des magiciens, puisque Dieu a desséché les eaux du fort: « C’est vous qui avez tari les fleuves d’Etham ». Mort à ces doctrines, et que les âmes soient trempées de l’Evangile de vérité!

19. « A vous le jour, et à vous la nuit 4 ». Qui peut l’ignorer, puisque Dieu en est l’auteur, et que tout a été fait par son Verbe 5? C’est donc à Celui qui « a opéré le salut au milieu de la terre », qu’il est dit: « A vous le jour, et à vous la nuit ». Il nous faut donc comprendre ce qui regarde ici ce salut qu’il a opéré au milieu de la terre. « A vous le jour ». Qui est ici désigné? Les hommes spirituels. « Et à vous la nuit ». Et ceux-là? Les hommes charnels. «A vous le jour, et à vous la nuit ». Que l’homme spirituel tienne à l’homme spirituel un langage spirituel; car il est dit: « Nous tenons aux parfaits le langage de la sagesse, en communiquant les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels 6 ». Mais cette sagesse est au-dessus de l’homme charnel: « Car », dit le même Apôtre, « je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais seulement comme à des hommes charnels 7 » . Donc l’homme spirituel, s’adressant à l’homme spirituel, c’est « le jour qui parle au jour ». Mais l’homme charnel qui ne tait point sa foi en Jésus crucifié, telle que

 

1. Gen. III, 22.— 2. Rom. X, 3.— 3. Luc, XVIII, 13.— 4. Ps. LXXIII, 16. — 5. Jean, I, 3.— 6. I Cor, II, 13, 6. —  7. Id. III, 1.

 

peuvent l’avoir les petits, c’est « la nuit qui donne la science à la nuit 1. A vous le jour, et à vous la nuit ». A vous appartiennent et les hommes spirituels et les hommes charnels; vous éclairez les uns au flambeau de la sagesse et de l’invariable vérité, vous consolez les autres par la manifestation de votre humanité, comme la lune qui vient consoler la nuit. « A vous le jour, et à vous la nuit ». Veux-tu connaître le jour? Vois, si tu le peux, élève ton esprit autant que tu en es capable. Voyons si tu appartiens au jour, voyons si tu en pourras soutenir la vue. Peux-tu contempler ce que tu viens d’entendre dans l’Evangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et, le Verbe était Dieu 2? » Car ta pensée ne peut embrasser d’autres paroles que celles qui passent à mesure qu’elles résonnent. Peux-tu comprendre le Verbe, non plus un son, mais Dieu? Ne comprends-tu pas ce qui est dit ici : « Que le Verbe était Dieu? » Te voilà donc méditant de telles paroles. « Tout a été fait par lui », et il a même fait ceux qui parlent de la sorte. Qu’est-ce donc que ce Verbe? Le comprends-tu, homme charnel? Réponds-moi, comprends-tu? Non, tu ne comprends point, tu appartiens à la nuit: tu as besoin de la lune pour ne point mourir dans les ténèbres. « Car voilà que les pécheurs ont bandé leur arc pour percer dans l’obscurité de la lune ceux qui ont le coeur droit 3». La chair du Christ fut obscurcie, quand on la descendit de la croix, pour la placer dans le tombeau : et ceux qui l’avaient mis à mort, lui insultait; il n’était pas ressuscité encore, les disciples au coeur droit étaient percés de flèches, mais seulement dans l’obscurcissement de la lune. Donc, afin que le jour parle au jour, et que la nuit enseigne à la nuit, puisque « le jour est à vous,  comme la nuit est à vous »; daignez descendre, ô mon Dieu, et en même temps demeurer en votre Père; descendez et venez à ceux pour qui vous descendez. Daignez descendre, ô vous qui étiez en ce monde, vous, par qui le monde a été fait, vous que le monde n’a point connu. Que la nuit ait sa consolation; qu’elle ait « le Verbe qui s’est fait chair et qui a demeuré parmi nous 4. « A vous le jour, et à vous la nuit. C’est vous qui avez fait le soleil et la lune » : le soleil

 

1. Ps. XVIII, 3. — 2. Jean, I, 1. — 3. Ps. X, 3. — 4. Jean, I, 14.

 

ou les hommes spirituels, la lune ou les hommes charnels. Que l’homme encore charnel ne soit point abandonné, mais conduit à la perfection. « Vous avez fait le soleil et la  lune » : le soleil, image des parfaits; la lune, image des moins parfaits, et vous ne les avez point abandonnés. Car voici ce qui est écrit: « Le sage demeure comme le soleil, l’insensé change comme la lune 1 ». Quoi donc! parce que le soleil demeure, c’est-à-dire parce que « le sage demeure toujours égal comme le soleil, et que l’insensé change comme la lune », faut-il abandonner pour cela celui qui est encore charnel, encore faible? Que devient alors cette parole de l’Apôtre : « Je suis redevable aux sages et aux insensés 2? C’est vous qui avez fait le soleil et la lune ».

20. « C’est vous qui avez fixé les bornes de la terre 3 ». Ne les a-t-il pas fixées tout d’abord, quand il a fondé la terre? Mais comment a-t-il mis des bornes à la terre. « Celui qui a opéré le salut au milieu de la terre? » Comment, sinon, comme le dit l’Apôtre « C’est par la grâce que nous sommes sauvés, et cela ne vient pas de nous, c’est un don de Dieu, qui ne vient pas de nos oeuvres, afin que nul ne s’élève? » Nos oeuvres n’étaient donc pas bonnes ? Elles étaient bonnes, mais comment? Par la grâce de Dieu. Suivons saint Paul, et voyons. « Nous sommes son ouvrage, créés en  Jésus-Christ dans les bonnes oeuvres 4 ». C’est ainsi qu’il a posé des bornes à la terre, « Celui qui a opéré le salut au milieu de la terre. C’est vous qui avez posé des limites à la terre, qui avez fait l’été et le printemps». L’été ou ceux dont l’âme est fervente. C’est vous, dis-je, qui avez fait les âmes ferventes; vous encore, qui avez fait le printemps, ou les nouveaux dans la foi. « L’été comme le printemps, vous les avez faits ». Qu’ils ne se glorifient point, comme s’ils n’avaient rien reçu: « C’est vous qui les avez faits ».

21. « Souvenez-vous de cette créature qui est la vôtre ». Quelle est cette créature? « L’ennemi a insulté au Seigneur 5». Pleure, ô Asaph, qui le comprends, pleure ton aveuglement du passé: « L’ennemi a insulté au Seigneur ». On a dit au Christ, dans sa propre nation : « Celui-là est un pécheur,

 

1. Eccli. XXVII, 12.— 2. Rom. I, 14.— 3. Ps. LXXIII, 17. — 4. Ephés. II, 8-10. — 5. Ps. LXXIII, 18.

 

nous ne savons d’où il vient: nous connaissons Moïse, Dieu lui a parlé, celui-là est un  samaritain 1. L’ennemi a donc insulté au Seigneur: un peuple insensé a irrité votre nom ». Asaph n’était alors qu’un peuple insensé, mais Asaph n’avait point encore d’intelligence. Qu’est-il dit au psaume précédent? « J’ai été pour vous comme le stupide animal; mais j’étais toujours avec vous »; car il n’a point couru après les dieux et les idoles des nations. Comme homme du moins il a connu le Seigneur, qu’il avait méconnu comme animal. Car il a dit: « Je suis toujours avec vous, nonobstant ma stupidité». Mais que disons-nous encore dans ce même psaume d’Asaph? « Vous avez tenu la main de ma droite, vous m’avez conduit dans votre bonté, et m’avez élevé en gloire 2 » : « dans votre bonté », et non dans votre justice; c’est votre don, non pas mon mérite. Ici encore: « L’ennemi a insulté au Seigneur, et un peuple insensé a irrité votre nom ». Tous ont-ils donc péri? Loin de là. Si des rameaux ont été brisés, il en reste néanmoins quelques-uns afin d’y greffer l’olivier sauvage 3; la racine subsiste encore, et parmi ces rameaux que leur infidélité a fait briser, il en est qui ont été rappelés par la foi. Car l’apôtre saint Paul, brisé d’abord à cause de son infidélité, fut rejoint sur la tige par sa foi. Donc, « un peuple insolent a irrité votre nom», quand il s’est écrié: Qu’il descende de la croix 4 ».

22. Mais toi, Asaph, que dis-tu, maintenant que tu comprends? «Ne livrez pas aux bêtes une âme qui vous confesse 5 ». Je comprends, dit Asaph; et comme il est dit dans un autre psaume: « Je sais que j’ai péché, et je n’ai point déguisé mon crime 6 ». Comment cela? C’est que Pierre osa bien reprocher aux Israélites 7, qui admiraient le prodige des langues, d’avoir mis à mort le Christ, ce Christ envoyé pour eux, « et qu’à ces paroles, ils furent touchés au fond de leur coeur, et ils dirent aux Apôtres: Que nous faut-il faire? dites-le-nous. Et les Apôtres : Faites  pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ; alors vos péchés vous seront remis 8» .Voilà donc la pénitence qui m’arrache cet aveu: « Ne livrez point aux bêtes une âme qui vous confesse ».

 

1. Jean, IX, 24, 29; VIII, 48.— 2. Ps. LXXII, 23, 24. — 3. Rom. XI, 17. — 4. Matth. XXVII, 40. — 5. Ps. LXXIII, 19. — 6. Id. XXXI, 5. 7. Act. II, 37, 38.

 

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Pourquoi cette confession? « C’est que je me suis retourné dans ma douleur, en proie à l’aiguillon 1 ». La componction a donc envahi leur coeur; l’orgueil et la cruauté font place chez eux à la douleur et au repentir, : « Ne livrez pas aux bêtes une âme qui vous confesse ». A quelles bêtes, sinon à celles dont les têtes furent brisées sur les eaux? Car le diable est appelé bête, lion et dragon. « Ne livrez point », dit le Prophète, « au diable et à ses anges, une âme qui vous confesse ». Que le serpent me dévore, si je goûte les choses de la terre, si je désire les biens d’ici-bas, si j’attends encore les promesses de l’Ancien Testament, au mépris du Nouveau qui est révélé. Maintenant que j’ai déposé tout orgueil, que je connais non plus ma justice, mais votre grâce, que les bêles de l’orgueil n’aient plus aucun pouvoir sur moi. « Ne livrez point aux bêtes une âme qui vous confesse; et n’abandonnez point jusqu’à la fin les âmes des pauvres». Nous étions riches, nous étions forts, mais, « vous avez desséché les fleuves d’Etham ». Aujourd’hui, loin d’établir notre justice, nous reconnaissons votre grâce, nous sommes dans l’indigence, exaucez vos mendiants. Nous n’osons lever les yeux au ciel, mais nous frappons nos poitrines, en disant: « Seigneur, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur 2. N’oubliez pas jusqu’à la fin l’âme de vos pauvres ».

23. « Jetez les yeux sur votre Testament 3». Accomplissez ce que vous avez promis; nous avons le contrat, nous attendons l’héritage. « Jetez les yeux sur votre Testament n, non plus sur l’Ancien: ce n’est point la terre de Chanaan que je vous demande, ni une victoire temporelle sur mes ennemis, ni cette fécondité charnelle qui me donnera beaucoup d’enfants, ni des richesses de la terre, ni un salut passager: «Jetez les yeux sur ce testament», qui nous promet le royaume des cieux. Je comprends aujourd’hui votre Testament; Asaph en a l’intelligence, Asaph n’est plus l’animal stupide; il comprend ce qui est écrit: « Voici  venir des jours,dit le Seigneur, et j’établirai avec la maison d’Israël et la maison de Juda, une alliance nouvelle, non plus selon l’alliance que j’ai formée avec leurs pères 4. Jetez les yeux sur votre Testament, parce que des

 

1. Ps. XXXI, 4. — 2. Luc, XVIII, 13. — 3. Ps. LXXII, 20. — 4. Jérém. XXXI, 31, 32.

 

hommes ténébreux ont rempli sur votre terre les maisons de l’iniquité ». Leurs coeurs étaient alors impies, car nos maisons sont bien nos coeurs: c’est là que se plaisent ceux qui ont le coeur pur 1. « Jetez donc les yeux sur votre Testament»; et que les restes soient sauvés 2: car le grand nombre de ceux qui s’attachent à la terre, sont dans l’aveuglement et absorbés par la terre. La poussière est entrée dans leurs yeux; elle les aveugle, et ils sont devenus une poussière vaine qu’emporte le vent de la surface de la terre 3. « Des hommes de ténèbres ont rempli sur la terre des maisons d’iniquités». Ils n’ont vu que la terre et sont devenus aveugles; c’est d’eux que le Psalmiste a dit ailleurs: « Que leurs yeux s’obscurcissent, et qu’ils ne voient  point, tenez leur dos toujours courbé 4.» Ils sont donc « absorbés dans la terre, ces aveugles qui ont occupé sur la terre les demeures de l’iniquité » : parce qu’ils avaient des coeurs iniques. Or, nos demeures, avons-nous dit, sont nos coeurs. C’est là que nous habitons volontiers, quand nous les purifions de toute injustice. C’est là qu’est la conscience mauvaise, qui en repousse l’homme, et où Jésus-Christ ordonne au paralytique de rentrer, après lui avoir remis ses péchés, et enjoint de porter son grabat: « Prenez votre grabat, et allez en votre maison 5»: portez votre chair, et rentrez dans votre conscience guérie. « Voilà que des aveugles ont rempli sur la terre des maisons d’iniquité ». Ils sont aveugles et absorbés par la terre. Qui, ces aveugles? Ceux dont le coeur est impie. Dieu les traite selon leurs coeurs.

24. « Que l’homme humble ne retourne point avec confusion »; puisque l’orgueil a confondu les autres. « Le pauvre et l’indigent béniront votre nom 6 ». Vous voyez, mes frères, combien doit être douce la pauvreté; vous voyez que les pauvres et les indigents appartiennent à Dieu; mais les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient 7. Quels sont les pauvres d’esprit? Les humbles, ceux qui redoutent la parole de Dieu, qui confessent leurs péchés; mais non ceux qui présument de leurs mérites et de leur justice. Quels sont les pauvres d’esprit? Ceux qui louent Dieu du bien qu’ils peuvent faire, qui s’accusent du mal qu’ils commettent. « Sur

 

1. Matth. V, 8.— 3. Rom. II, 27.— 4. Ps. I, 4.— 5. Id. LXVIII, 24.— 6. Jean, V, 8. — 7. Ps. LXXIII, 21. — 8. Matth. V, 3.

 

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qui reposera mon esprit», dit le Prophète, « sinon sur l’homme humble, paisible, et qui redoute ma parole 1? » Voilà donc Asaph qui a l’intelligence, voilà qu’il ne s’attache plus à la terre, voilà qu’il ne compte plus sur les promesses temporelles de l’ancienne alliance : il se fait votre mendiant, votre pauvre; il a soif de vos fleuves, parce que les siens sont desséchés. Telles sont ses dispositions, que ses espérances ne soient point trompées: il a levé ses mains vers vous pendant la nuit, qu’il ne soit point frustré dans son attente 2. « Que l’homme humble ne retourne point dans la confusion: votre nom sera béni du pauvre et de l’indigent ». Ils bénissent votre nom quand ils confessent leurs péchés, ils bénissent votre nom quand ils soupirent après les promesses de l’éternité. Ce ne sont point les hommes orgueilleux de leurs richesses, ni ceux qui se prévalent témérairement de leur propre justice, ce ne sont point ceux-là qui béniront votre nom: qui sera-ce donc? « Le pauvre et l’indigent ».

25. « Levez-vous, Seigneur, et vengez ma cause 3 ». Je parais abandonné, parce que je n’ai point recueilli le fruit de vos promesses. Voilà que mes larmes sont ma nourriture le jour et la nuit, pendant que l’on me dit sans cesse: Où est donc ton Dieu 4? Et comme je ne puis montrer mon Dieu, on me tourne en dérision comme si je suivais un fantôme. Non-seulement les païens, mais les Juifs, mais les hérétiques, mais souvent mes frères de l’Eglise catholique, répondent par la raillerie, à la prédication des promesses de Dieu, à l’annonce d’une résurrection à venir. On en voit même aujourd’hui qui ont été régénérés dans l’eau du salut éternel, qui portent le sacrement du Christ, et qui nous disent: Qui donc est ressuscité jusqu’à présent? Depuis que j’ai enseveli mon père, je ne l’ai point entendu me parler du fond du sépulcre. Dieu a donné sa loi à ses serviteurs, afin de les occuper pour un temps; mais qui est revenu du tombeau? Que puis-je dire à ces hommes? Leur montrerai-je ce qu’ils ne voient pas? Je ne puis; car Dieu ne se rendra point visible pour les satisfaire. Qu’ils le fassent eux-mêmes, s’ils le peuvent : qu’ils agissent, qu’ils s’efforcent; qu’ils changent Dieu, puisqu’ils ne veulent point se changer eux-

 

1. Isa. LXVI, 2. —  2. Ps. LXXVI, 3. — 3. Id. LXXII, 22. — 4. Id. XLI, 4.

 

mêmes. Qu’il voie Dieu, celui qui le petit voir; qu’il croie en Dieu, celui qui ne saurait le voir: mais voir Dieu, est-ce le voir des yeux? C’est le voir de l’intelligence, le voir du coeur. Ce n’était point le soleil et la lune que voulait montrer Celui qui disait: « Bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 1 ». Que le coeur impur, peu disposé à la foi, croie au moins ce qu’il ne peut voir. Je ne crois rien, dit-il, que croirai-je donc? On voit aussi ton âme sans doute? insensé ! ton corps est visible, enais ton âme, qui la verra? Mais puisqu’il ne paraît de toi que ton corps, pourquoi ne pas l’ensevelir? Celte parole vous étonne: Pourquoi ne pas t’ensevelir, puisqu’on ne voit que ton corps? C’est que je suis en vie, réponds-tu, car tu te sens alors. Mais comment saurai-je que tu es en vie, puisque je ne vois point ton âme? Comment le saurai-je? C’est que je parle, me réponds-tu, c’est que je marche, c’est que j’agis. Insensé! les oeuvres de ton corps me feront croire à la vie, et les oeuvres de la création ne te feront pas croire au Créateur! Un autre me dira peut-être : après ma mort je ne serai plus .rien c’est un lettré sans doute, qui a pris cette maxime dans Epicure, dans ce je ne sais quel philosophe en délire, plus ami de l’orgueil que de la sagesse, à qui les philosophes eux-mêmes ont donné le nom de pourceau : c’est lui qui a placé le souverain bonheur dans les voluptés du corps, et il est appelé pourceau, parce qu’il se vautrait dans le bourbier de la chair. C’est à lui sans doute que notre savant a emprunté cette maxime: Après la mort, je ne serai plus rien. Que les fleuves d’Etham soient desséchés; périssent ces doctrines des Gentils; vivent les plantes de Jérusalem: qu’elles voient ce qu’elles pourront voir, qu’elles croient du fond du coeur ce qu’elles ne pourront voir. Assurément, tout ce que nous voyons aujourd’hui tians le monde n’existait pas encore, quand le Seigneur opérait le salut au milieu de la terre, et quand on faisait ces promesses: c’était alors le temps de la prophétie: aujourd’hui que nous la voyons s’accomplir, l’insensé dit encore dans son coeur: « Il n’y a point de Dieu 2 ». Malheur aux coeurs pervers; car tout ce qui reste à s’accomplir, s’accomplira en effet, comme s’est accompli ce qui ne l’était point encore au moment de la

 

1. Matth. V, 8. — 2. Ps. XIII, 1.

 

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prophétie. Dieu, après avoir accompli toutes ses promesses, nous aurait-il trompés sur le seul jour du jugement? Le Christ n’était point autrefois sur la terre. Dieu nous l’a promis, Dieu nous l’a envoyé: une vierge n’avait pas enfanté; Dieu nous l’a promis, il nous l’a montré : un sang précieux n’avait pas été versé pour effacer la cédule de notre mort; Dieu nous l’a promis, il nous l’a montré : la chair n’était pas encore ressuscitée pour la vie éternelle; Dieu nous l’a promis, il nous l’a montré : les Gentils n’avaient point encore embrassé la foi; Dieu nous l’a promis, et il nous l’a montré : les hérétiques armés au nom du Christ, n’avaient pas encore combattu contre le Christ; Dieu nous l’a prédit et il l’a montré: les idoles des nations n’étaient point encore tombées à terre; Dieu l’a prédit et nous l’a montré: et quand il accomplit tant d’événements qu’il a promis, il nous aura trompés uniquement an sujet du jugement? Non, il viendra comme tout le reste est venu: avant leur accomplissement, tous ces événements étaient à venir, ils ont été d’abord annoncés, puis accomplis ensuite. Ce jour viendra donc, mes frères; que nul ne dise: Il ne viendra point; ou bien: Il viendra, mais ce ne sera de longtemps. Mais il est proche, le jour où tu sortiras de la terre. Qu’il nous suffise d’une première erreur: si une fois déjà nous n’avons pu demeurer fermes dans le précepte de Dieu, corrigeons-nous du moins par l’exemple. Le monde n’avait pas eu d’exemple de la chute du genre humain, quand il fut dit à Adam: « Si tu touches à ce fruit, tu mourras». Mais le serpent tortueux vint dire: « Tu ne mourras point». L’homme crut au serpent et méprisa Dieu: l’homme crut au serpent, toucha au fruit défendu, et mourut  1.La promesse de Dieu ne fut-elle pas justifiée plutôt que la promesse de l’ennemi? Elle le fut en effet, nous le savons : de là vient que nous mourons tous. Que cette expérience nous tienne sur nos gardes. Aujourd’hui encore le serpent vient murmurer à notre oreille et nous dire: Dieu voudrait-il damner les multitudes et ne sauver que le petit nombre? Que signifie ce langage, sinon : Agissez contre le

 

1. Gen. II, 17 ;  III, 4, 6, 19.

 

précepte, vous ne mourrez point? Mais aujourd’hui comme alors, si nous cédons aux suggestions du diable pour mépriser les préceptes du Seigneur, viendra le jour du jugement qui justifiera les menaces de Dieu, et démentira les promesses de l’ennemi. «Levez-vous, Seigneur, et jugez votre cause». Vous êtes mort, et mort dans les opprobres. On me dit : Où est ton Dieu 1? « Levez-vous, et jugez ma cause ». Nul autre, en effet, que celui qui est ressuscité d’entre les morts, ne doit venir nous juger. Il était prédit qu’il viendrait, et il est venu, et les Juifs l’ont méprisé, dans son séjour sur la terre; et maintenant qu’il est assis dans les cieux, de faux chrétiens le méprisent. « Levez-vous, Seigneur, et jugez ma cause». Que je ne périsse point, puisque j’ai cru en vous; j’ai cru ce que je n’ai point vu, que mon espérance ne soit point trompée, que je recueille vos promesses. « Jugez ma cause. Souvenez-vous des  outrages de l’insensé, qui durent tout le jour ». Aujourd’hui encore on insulte au Christ, et pendant tout le jour, ou jusqu’à la fin des siècles, il y aura des vases de colère. On nous dit encore aujourd’hui: les Chrétiens prêchent des chimères; on nous dit : la résurrection des morts est une rêverie. « Jugez ma cause, et souvenez-vous de vos opprobres». Mais de quels opprobres, sinon de « ceux que l’insensé vous prodigue pendant tout le jour? » Est-ce en effet l’homme prudent qui parle ainsi. Prudent vient du latin porro videns, qui voit au loin. Si l’homme prudent voit au loin, c’est la foi qui donne cette longue vue ; car nos yeux ne voient que peine devant nos pieds. « Pendant tout le jour ».

26. « N’oubliez pas la voix de ceux qui vous invoquent 2», les gémissements de ceux qui soupirent après vos promesses dans la Nouvelle Alliance, et qui marchent selon la foi. « N’oubliez pas la voix de ceux qui vous invoquent». Mais ceux-là me disent encore: Où est ton Dieu? « Que l’orgueil de vos ennemis s’élève toujours devant vous ». Gardez-vous d’oublier cet orgueil. Aussi Dieu ne l’oublie-t-il point, mais il le châtie ou le corrige.

 

1. Ps. XLI, 11. —  2. Id. LXXIII, 23.

 

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