PSAUME LXXV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME LXXV.

SERMON AU PEUPLE.

LA JUDÉE OU L’ÉGLISE DE DIEU.

 

Dieu est connu en Judée ou chez les hommes qui sont entrés dans la famille d’Abraham, par la foi. Parmi les douze fils de Jacob, Juda donna des rois à la nation, et Lévi des prêtres. Ceux-ci n’eurent point de partage dans la terre de Chanaan, et alors Joseph forma deux tribus. Comme l’avait prédit Jacob, le Christ est venu de Juda; c’est le vrai roi que les Juifs n’ont vu que pour le crucifier, que les Gentils ont adoré sans l’avoir vu. La Judée est dès lors dans l‘Eglise. Judée en effet signifie confession, et l’homme qui fait l’aveu de ses fautes est en accord avec Dieu. Jusque-là nous sommes en guerre, et il nous faudra combattre avec les armes de Dieu, jusqu’à la pacification définitive de la résurrection, qui détruira nos convoitises ; et alors nous verrons Dieu en Sion où il renverse les puissances ennemies. — Dieu répand sa lumière par les montagnes, ou par les prédicateurs de la vérité . Mais cette vérité ne leur appartient pas ; dès lors il ne faut suivre ni Donat, ni Maximien, ni même Paul ou Céphas, mais le Christ, et l’homme n’est rien qu’en s’attachant à lui. Nous séparer de l’Eglise, c’est nous séparer de Dieu. A la prédication de l’Evangile les orgueilleux se sont endormis pour se réveiller les mains vides, ils n’ont pas compris, comme Zachée, l’avantage qu’ils pouvaient tirer de leurs richesses pour la vie éternelle. Les cavaliers ou les orgueilleux se sont endormis, comme Pharaon, par un effet de la colère de Dieu, et ne s’éveilleront que pour regretter vainement leur vie. Mais l’homme qui voudra son salut, se confessera comme Paul, le persécuteur; ce sera là sa première pensée, et sa seconde, ou les restes de sa pensée, sera de regretter son péché, de bénir Dieu qui noue tes pardonne. Dans cette ferveur, nous faisons des voeux, mais alors il fait les accomplir. Les voeux sont une perfection, maie ne regardons point en amère comme la ferme de Loth. La vérité est le partage de tous, ce n’est pas à nous que nous devons de la connaître, mais à Dieu. Soyons humbles devant lui.

 

1. Les Juifs, dont la haine pour Notre-Seigneur Jésus-Christ est connue partout, tirent un sujet de vanité du psaume que nous venons de chanter. « Dieu est connu dans la

eu Judée », nous disent-ils, « son nom est grand en Israël 1 » : ils reprochent aux Gentils de ne point connaître le Seigneur,

 

1. Ps. LXXV, 2.

 

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et se font gloire d’être les seuls pour le connaître; car si le Prophète s’écrie : Dieu est « connu dans la Judée », il est donc inconnu ailleurs. Il est vrai que Dieu est connu dans la iodée, si nous comprenons bien ce qu’est la Judée. Et nous aussi, nous avançons qu’à moins d’être dans la Judée, nul ne peut connaître Dieu. Que dit néanmoins l’Apôtre ? « Le Juif est celui qui l’est intérieurement, qui est circoncis de coeur selon l’esprit et non selon la lettre 1 ». Les Juifs ont donc reçu la circoncision de la chair, et il y a des Juifs circoncis dans la chair, d’autres circoncis dans le coeur. Nos pères, saints pour la plupart, avaient la circoncision de la chair, comme signe de leur foi, et la circoncision du coeur, comme l’effet de leur fol. Voilà que leurs enfants ont dégénéré de leur piété; ils ne font valoir que leur nom et oublient leurs oeuvres; fils dégénérés de leurs pères, ils sont Juifs selon la chair, et païens de coeur. Car on appelle Juifs ceux qui sont nés d’Abraham, qui eut pour fils Isaac, duquel est né Jacob, qui eut pour fils les patriarches, et de ces douze patriarches est venu le peuple entier des Juifs. Mais ce nom de Juifs ou Judéens leur vient spécialement de Juda, l’un des douze fils de Jacob, patriarche comme les douze, dont la postérité règna sur le peuple des Juifs. Car ce peuple était divisé en douze tribus selon le nombre des douze fils de Jacob: ces tribus sont en quelque sorte des curies, des sociétés séparées. Ce peuple avait donc douze tribus, et parmi ces douze tribus, celle de Juda qui donnait des rois, et celle de Lévi qui donnait des prêtres. Mais les prêtres occupés au service du temple n’avaient aucune part dans la terre 2, et néanmoins cette terre devait être divisée en douze parts; l’exception que l’on faisait en faveur de la tribu de Lévi, à cause de sa dignité, eût réduit à onze les portions de cette terre, si les deux fils de Joseph n’étaient venus compléter le nombre douze. Ecoutez comment cela se fit. Joseph était un des douze fils de Jacob; c’est celui-là que ses frères vendirent pour l’Egypte, et que sa chasteté porta au comble des honneurs, parce que Dieu bénit toutes ses actions ; lui qui recueillit ses frères et son père, exténués par la faim, et qui venaient en Egypte chercher du pain. Ce Joseph eut deux fils, Ephraïm et Manassé. Jacob, en mourant, déclara qu’il adoptait ses deux petits

 

1. Rom. II, 29. — 3. Nomb. XVIII, 20.

 

fils, et dit à Joseph « Ceux qui naîtront à l’avenir, seront vos enfants; ceux-ci sont à moi,  ils partageront la terre avec leurs frères 1». Or, cette terre promise n’était encore ni échue à ce peuple, ni divisée; mais il parlait ainsi par l’esprit de prophétie. Avec les deux fils de Joseph, on compléta donc le nombre de douze, car alors on arrivait à treize ; puisque Joseph fournissait deux tribus, il y avait alors treize tribus. Si donc nous exceptons du partage la tribu de Lévi, tribu sacerdotale, occupée au service du temple, vivant de la dîme qu’elle recevait des tribus qui avaient une part dans les terres, nous retrouvons le nombre douze. Dans ces douze, c’était la tribu de Juda qui donnait des rois. Il est vrai que, tout d’abord, le roi Saül fut tiré d’une autre tribu 2, mais il fut réprouvé comme un mauvais roi; vint alors David, de la tribu de Juda, et ce fut sa race, dans la tribu de Juda, qui donna des rois 3, Voici ce qu’avait dit Jacob lorsqu’il bénissait ses enfants « Le prince ne sortira point de Juda, ni le chef de sa postérité, jusqu’à ce que vienne celui à qui est faite la promesse 4». Or, Notre-Seigneur Jésus-Christ est de la tribu de Juda; car, ainsi que le dit l’Ecriture, et que vous venez de l’entendre, il est né de Marie, «dans la famille de David 5». Mais dans sa divinité qui le rend égal à son père, Notre-Seigneur Jésus-Christ est non-seulement avant les Juifs, mais avant Abraham 6, non-seulement avant Abraham, mais avant Adam; non-seulement avant Adam,mais avant le ciel et la terre, et avant les siècles « Car tout a été fait par lui, et rien n’a été fait sans lui 7». Telle était donc la prophétie de Jacob : « Le Prince ne sortira point de la famille de Juda, ni le chef de sa postérité, jusqu’à ce que vienne celui qui a reçu la promesse » : parcourons les siècles, et nous trouverons que les Juifs ont toujours eu des rois de la tribu de Juda, d’où leur est venu ce nom de Juifs; qu’ils n’ont eu aucun roi étranger avant cet Hérode, qui gouvernait quand le Sauveur vint au monde «. Avant lui tous les rois étaient de la tribu de Juda, mais jusqu’à celui qui avait reçu la promesses. Aussi à l’avènement du Sauveur, le royaume des Juifs fut détruit et leur fut enlevé. Ils n’ont plus de royaume aujourd’hui, parce

 

1. Gen. XLVIII, 5, 6. — 2. I Rois, IX, 1. — 3. Id. XVI, 12. — 4. Gen. XLIX , 10. — 5. II Tim. II. — 6. Jean , VIII , 58. — 7. Id 1 3, — 8. Luc, III, 1.

 

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qu’ils ne veulent point reconnaître le véritable roi. Voyez, mes frères, s’ils doivent porter encore le nom de Juifs, ou plutôt, vous comprenez que ce nom ne leur convient plus. Car ils ont eux-mêmes abjuré ce nom, au point qu’ils ne méritent plus ce nom de fils de Juda que selon la chair. Où donc ont-ils abjuré ce nom? Ils ont blasphémé, ils ont sévi contre le Christ, c’est-à-dire contre la race de Juda, le sang de David. Pilate leur dit : « Faut-il crucifier votre roi ? » Ils répondent : « Nous n’avons d’autre roi que César 1». O peuple, qui portes le nom de Juda, tu ne l’as plus; si tu n’as d’autre roi que César, le prince n’est donc plus en Juda : il est donc venu « celui qui a reçu la promesse ». Ceux-là sont plus véritablement fils de Juda, qui de Juifs sont devenus chrétiens: quant aux fils de Juda qui n’ont pas cru au Christ, ils ont mérité de perdre jusqu’à leur nom. La véritable Judée est donc l’Eglise qui croit en ce roi, issu de la tribu de Juda. par la Vierge Marie : qui croit en celui dont l’Apôtre parlait tout à l’heure dans sa lettre à Timothée : « Souvenez vous que Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la race de David, est ressuscité selon l’Evangile que j’annonce 2 ». Car David est fils de Juda, et le Christ est fils de David. Or, en croyant au Christ nous appartenons à Juda: et nous avons connu le Christ, non pour l’avoir vu des yeux, mais nous le tenons par la foi. Qu’ils ne nous insultent donc plus, ces Juifs qui ne sont plus Juifs. Eux-mêmes l’ont dit : « Nous n’avons  d’autre roi que César » ; il leur était plus avantageux d’avoir pour roi le Christ de la race de David, de la tribu de Juda. Mais comme le Christ issu de David selon la chair, est aussi Dieu béni par-dessus tout dans les siècles, il est tout ensemble notre roi et notre Dieu : notre roi parce que comme Christ, Seigneur et Sauveur, il est né selon la chair dans la tribu de Juda ; notre Dieu, parce qu’il est avant Juda, avant le ciel et la terre, puisque c’est par lui qu’a été fait le monde spirituel comme le monde visible. Or, si « tout a été fait par lui », Marie aussi, dont il est né, a été faite par lui. Dès lors, comment serait-il né comme le reste des hommes, Celui qui a fait la mère dont il devait naître ? Il est donc aussi notre Seigneur, selon ce mot de l’Apôtre à propos des Juifs : « Ils ont pour pères les patriarches, de qui est sorti selon la chair

 

1. Jean, XIX, 15.— 2. II Tim. II, 8.

 

le Christ même, le Dieu au-dessus de tontes choses, et béni dans tous les siècles 1 ». Mais les Juifs n’ayant vu le Christ que pour le crucifier, n’ont pas vu en lui un Dieu; les Gentils, au contraire, qui sans le voir ont cru en lui, l’ont reconnu pour Dieu. Si donc ceux-ci ont compris le Seigneur qui se réconciliait le monde dans le Christ 2, tandis que ceux-là l’ont crucifié, parce qu’ils n’ont point compris en lui un Dieu qui se cachait dans la chair, arrière cette Judée qui en porte le nom et qui ne l’est plus: et que la véritable Judée s’approche, elle à qui l’on a dit : « Approchez-vous de Dieu, et vous serez éclairés, et la confusion ne sera point sur votre visage ». Le visage du véritable Juif n’aura point à rougir. Car ils ont entendu, et ils ont cru : et l’Eglise est devenue la véritable Judée, où est connu le Christ, qui est homme de la lignée de David, et Dieu au-dessus de David.

2. « Dieu est connu dans la Judée, son nom est grand dans Israël ». Nous devons prendre Israël dans le même sens que la Judée; de même que les Juifs ne sont lias les vrais fils de Juda, de même ils ne sont pas le véritable Israélite. Que signifie en effet Israélite ? Qui voit Dieu. Or, de quelle manière ont-ils vu Dieu, ceux au milieu desquels il a vécu dans sa chair, et qui l’ont pris pour un homme qu’ils ont crucifié? A sa résurrection il s’est montré Dieu à tous ceux auxquels il lui plaisait de se faire voir. Ceux-là donc sont dignes d’être appelés Israélites, qui ont mérité de comprendre que le Christ était un Dieu fait homme, sans mépriser ce qu’ils voyaient; mais en adorant ce qu’ils ne voyaient pas. Sans voir le Christ de leurs yeux, les Gentils l’ont vu en esprit, et leur humble foi a embrassé ce qu’ils ne voyaient point. Alors ceux qui l’ont touché de leurs mai us l’ont crucifié; ceux qui t’ont vu par la foi seulement, l’ont adoré. «Son nom est grand en Israël». Veux-tu être Israélite? Souviens-toi de celui dont le Seigneur a dit: « Voilà un vrai Israélite, sans déguisement 4 ». Si « le vrai Israélite est sans déguisement », les hommes de fraude et de mensonge ne sont point Israélites. Qu’ils ne disent donc point que Dieu est chez eux, que son nom est grand en Israël. Qu’ils prouvent d’abord qu’ils sont Israélites, et moi je leur accorderai que «son nom est grand en Israël ».

 

1. Rom. IX, 5.— 2. II Cor. V, 19.— 3. Ps. XXXIII, 8.— 4. Jean, I, 47.

 

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3. « Son tabernacle est dans la paix, et sa demeure en Sion 1 ». Sion est encore pour les Juifs comme une patrie : la véritable Sion, c’est l’Eglise chrétienne. Voici en effet l’interprétation qu’on nous donne des noms hébreux: Judée signifie confession, et Israël qui voit Dieu. Or, Israël ne vient ici qu’après la Judée : « Dieu », dit le Prophète, « est connu dans la Judée, son nom est grand dans Israël ». Veux-tu voir Dieu? Confesse tes fautes, et tu

prépareras en toi une place au Seigneur; car « sa demeure est dans la paix ». Jusqu’à ce que tu aies fait l’aveu de tes fautes, tu es en guerre avec Dieu. Comment ne pas être en guerre, en effet, quand tu approuves ce qui lui déplaît? Il punit le voleur, et tu approuves le vol ; il punit l’ivrogne, et tu approuves l’ivrognerie. Tu es en guerre avec Dieu, tu ne lui fais point une place dans ton coeur; car « sa demeure est dans la paix ». Mais que faire pour être en paix avec Dieu ? Commence par l’aveu. C’est le mot du Psalmiste : « Commencez, pour le Seigneur, par l’aveu des fautes 2». Qu’est-ce à dire : « Commencez, pour le Seigneur, par l’aveu des fautes? » Commencez par vous rapprocher de Dieu. Comment? En condamnant ce qui lui déplaît. Ta vie désordonnée lui est à charge: si elle est agréable pour toi, tu es en désaccord avec lui; si elle te déplaît, tu te rapproches de lui par l’aveu. Vois donc de combien de manières tu es en désaccord avec lui, puisque c’est par cela mérite que tu lui déplais. O homme, tu as été fait à t’image de Dieu. Mais ta vie perverse et désordonnée a défiguré chez toi, a effacé chez toi l’image de ton créateur. Dans ce désaccord, si tu viens à te considérer et à te déplaire, tu redeviens semblable à Dieu, puis. que tu détestes ce qu’il déteste.

4. Mais, diras-tu, comment puis-je être semblable à Dieu, quand je me déplais encore à moi-même? — Aussi le Prophète a-t-il dit : « Commencez ». Commence par confesser tes fautes au Seigneur; tu te perfectionneras dans la paix; car tu es encore en guerre contre toi-même. Tu dois combattre non-seulement contre les suggestions du démon, contre ce prince de la puissance de l’air, qui règne sur les fils de l’incrédulité, contre le diable et ses anges, contre les esprits de malice 3 ce n’est pas seulement contre tout cela qu’il te faut combattre, mais aussi contre toi-même.

 

1. Ps. LXXV, 3. — 2. Id. CXLVI, 7. — 3. Ephés. VI, 12.

 

Comment contre toi-même ? Contre tes habitudes mauvaises, contre les attaches invétérées de ta vie coupable, qui te ramènent toujours aux désordres du passé, te détournant d’une vie nouvelle. C’est orne vie nouvelle en quelque sorte, qui t’est demandée, et tu es le vieil homme. La joie d’une vie nouvelle t’élève, et le poids du vieil homme te rabaisse : ce double mouvement est une guerre contre toi-même. Te haïr toi-même, c’est t’unir à Dieu, et cette union à Dieu te donne la force de vaincre, parce que tu as avec toi Celui qui est supérieur à tout. Vois ce que dit l’Apôtre : « Je suis soumis à la loi de Dieu par l’esprit, et à la loi du péché par la chair ». Comment « par l’esprit? » Parce que tu hais ta vie désordonnée. Comment « par la chair? » C’est que tu n’es pas exempt des suggestions et des attraits du péché, mais ton coeur uni à Dieu te fait vaincre ce qui refuse en toi d’obéir. Tu avances d’une part, tu es retardé d’autre part. Traîne-toi vers celui qui t’élève en haut. Es-tu entraîné par le poids du vieil homme? Redis dans tes cris: « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps mortel ? » Qui me délivrera de ce corps qui m’entraîne ? Car ce corps corruptible appesantit l’âme 2. Qui donc me délivrera? « La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur 3 ». Pourquoi te laisser dans une longue guerre contre toi-même, jusqu’à ce qùe toute convoitise soit détruite? C’est afin que tu comprennes que ton châtiment est en toi, que tu as en toi-même ton propre fléau; que ton coin bat soit de même en toi. C’est ainsi que Dieu tiré vengeance des rébellions : pour n’avoir point voulu de la paix avec Dieu, le pécheur est en guerre avec lui-même. Mais tiens tes membres en garde contre tes convoitises déréglées. Dans l’irritation, tiens-toi dans l’union de Dieu. Elle aura bien pu s’élever, mais non trouver des armes. L’irritation a ses transports, toi tu as des armes : qu’elle demeure désarmée, afin que ses vains soulèvements lui apprennent à ne plus se soulever.

5. Je vous parle ainsi, mes frères, de peur que cette parole : « Par la chair, je suis soumis à la loi du péché », ne vous fasse obéir à vos convoitises charnelles. Bien qu’il soit impossible de n’en point ressentir en cette vie, il ne faut point y consentir pour cela,

 

1. Rom. VII, 25. — 2. Sag. IX, 15. — 3. Rom. VII, 25,

 

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Aussi l’Apôtre n’a-t-il pas dit: Que le péché n’entre point dans votre corps mortel. Il sait que dans un corps mortel il y aura toujours péché. Mais que dit-il donc? « Que le péché ne règne point en votre corps mortel ». Qu’est-ce à dire, « qu’il ne règne pas? » Le même saint Paul nous l’explique. «En sorte», dit-il, « que vous lui obéissiez dans ses tendances 1 ». Il y a donc des tendances dans la chair, elle a ses inclinations; mais tu n’obéis point à ces tendances, tu n’es pas à la remorque de ces inclinations, ta volonté n’y est point : le péché est en toi, mais il a perdu son empire, puisqu’il n’y règne en aucune sorte. Alors sera détruite la mort, ta dernière ennemie 2. Que nous promet l’Apôtre en disant que l’esprit en nous obéit à la loi de Dieu, tandis que la chair obéit à la loi du péché 3? Apprends qu’il nous promet que ces désirs déréglés s’éteindront un jour dans notre chair. Car elle ressuscitera et sera changée; et quand cette chair mortelle sera devenue un corps spirituel, alors nulle convoitise du siècle, nul attrait charnel ne fera battre notre coeur, et ne nous détournera de la contemplation de Dieu. Ainsi donc s’accomplira ce que dit l’Apôtre : « A la vérité, le corps est mort à cause du péché, mais  l’esprit est vivant à cause de la justice. Si donc l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, rendra aussi la vie à vos corps mortels à cause de son Esprit qui habite en vous 4». Donc après la résurrection, le corps jouira de cette paix où le Seigneur établit sa demeure : mais faisons d’abord l’aveu de nos fautes. « Dieu est connu dans la Judée ». Confesse à Dieu ce que tu es, alors « son nom sera grand en Israël ». Tu ne vois pas Dieu tel qu’il est, vois-le par la foi, et alors s’accomplira cette parole : « Et il fixe dans la paix sa demeure, c’est en Sion qu’il habite ». Sion signifie contemplation. Que veut dire contemplation? Nous contemplerons Dieu face à face 5. Ici-bas on nous promet Celui en qui nous croyons sans te voir. Quelle sera notre joie quand nous le verrons? Mes frères, si la simple promesse nous fait ainsi tressaillir aujourd’hui, que sera-ce quand elle s’accomplira? Car Dieu accomplira ce qu’il a promis. Et qu’a-t-il

 

1. Rom. VI, 12. — 2. I Cor. XV, 26. — 3. Rom. VII, 25. — 4. Id. VIII, 10, 11.— 5. I Cor. XIII, 12.

 

promis? Lui-même, que nous verrons face à face, et dont la vue causera notre joie: et rien autre chose n’aura pour nous des charmes, parce que rien n’est supérieur à Celui qui a fait lui-même tout ce qui peut nous plaire. « Son tabernacle est dans la paix et il habite en Sion »: c’est-à-dire que sa demeure s’établit dans une contemplation paisible, dans une vue bienheureuse, « en Sion ».

6. « C’est là qu’il a brisé la puissance de l’arc, le bouclier, le glaive et la guerre 1 ». Où les a-t-il brisés? Dans cette paix éternelle, cette paix parfaite. Et maintenant, mes frères, ceux qui ont une foi saine, comprennent qu’ils ne doivent point présumer d’eux-mêmes; ils émoussent en eux-mêmes la pointe de leurs glaives, et toute la force de leurs menaces. C’est là que Dieu a brisé toutes les forces dont ils attendaient un secours temporel, et cette guerre qu’ils faisaient à Dieu en défendant leurs péchés.

7. « C’est vous qui répandez une lumière admirable du haut des montagnes éternelles 2 ». Quelles sont ces montagnes éternelles? Celles que Dieu même a rendues éternelles ; quettes sont ces montagnes élevées? les prédicateurs de la vérité. C’est vous qui les éclairez, mais du haut des montagnes éternelles : ces hautes montagnes reçoivent d’abord votre lumière, et la terre se revêt ensuite de cette lumière qu’ont reçue les montagnes. Mais les grandes montagnes qui ont reçu la lumière sont les Apôtres, les Apôtres éclairés des premiers rayons de cette lumière naissante. Ont-ils retenti pour eux ce qu’ils avaient reçu? Point du tout; afin de ne pas entendre cette parole: « Méchant et lâche serviteur, que ne donnais-tu mon argent à la banque 3? » Si donc ils n’ont point retenu pour eux ce qu’ils avaient reçu, mais l’ont prêché à l’univers entier, « voilà que des montagnes éternelles vous avez répandu la lumière ». Vous avez rendu ces montagnes éternelles, et par elles vous avez promis aux autres une vie sans fin. « Du haut des montagnes éternelles, c’est vous qui avez répandu une admirable lumière ». C’est vous, dit le Prophète avec poids et magnificence, « c’est vous » ; afin que nul ne s’imagine que ce sont les montagnes qui l’éclairent. Il en est plusieurs en effet qui ont cru que la lumière était produite par les montagnes,

 

1. Ps. LXXV, 4.— 2. Id. 5.— 3. Matth. XXV, 26, 27

 

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et ils se sont partagé ces montagnes : et voilà que les montagnes se sont affaissées, et qu’eux-mêmes ont été brisés. Quelques-uns se sont choisi Donat, quelques autres ont suivi Maximien, celui-ci l’un , celui-là l’autre. Pourquoi s’imaginer que le salut vient des hommes, et non de Dieu? O homme! la lumière te vient au moyen des montagnes, mais celui qui éclaire, c’est Dieu, et non point les montagnes. « C’est vous qui éclairez », dit le Prophète, « vous », et non les montagnes. « C’est vous qui répandez la lumière », au moyen des montagnes éternelles, il est vrai mais la lumière vient de vous. De là vient cette autre parole du Psalmiste : « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours ». Quoi donc! est-ce dans les montagnes que tu espères, est-ce de là que ton secours doit venir? Es-tu demeuré sur les montagnes? Prends garde à toi. Il y a quelque chose au-dessus des montagnes; il y a, par-dessus les montagnes, Celui que redoutent les montagnes. « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours ». Mais que dit ensuite le Prophète? « Mon secours », a-t-il soin de dire, « me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre 1 ». J’ai donc levé les yeux vers les montagnes, parce que ces montagnes m’enseignent les Ecritures; mais mon coeur espère en Celui qui éclaire toutes les montagnes.

8. Je vous parle ainsi, mes frères, afin que nul d’entre vous ne mette son espérance dans un homme. Car l’homme n’est quelque chose qu’en s’attachant à Celui qui l’a créé : dès qu’il s’en retire, il n’est plus rien, fût-il uni aux autres hommes. Prends donc conseil d’un homme, de manière à ne voir que Celui qui éclaire les hommes. Car toi-même tu peux avoir accès auprès de Celui qui t’instruit par un homme, car il ne t’a pas rejeté pour le faire approcher. Mais celui qui s’approche véritablement de Dieu, de manière que Dieu habite en lui, ne peut souffrir ceux qui ne mettent pas en lui seul leurs espérances. Aussi nous en fut-il donné un exemple, quand les fidèles se partagèrent les Apôtres, et se divisèrent en schismes, en disant : « Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas », ou à Pierre. L’Apôtre s’apitoie sur eux, et leur dit : « Le Christ est-il donc divisé? » et se choisissant lui- même pour s’humilier devant

 

1. Ps. CXX, 1, 2.

 

eux, « Paul a-t-il donc été crucifié pour vous », s’écrie-t-il, « ou seriez-vous baptisés au nom de Paul 1 ?» O sainte montagne! qui ne cherche point sa gloire, mais la gloire de Celui qui éclaire les montagnes. Il ne voulait point qu’on mit son espoir en lui, mais en Celui en qui lui-même espérait. Quiconque dès lors se fera valoir aux yeux des peuples, de manière à les séparer au moindre trouble qui arrive, et à se faire un Parti en divisant l’Eglise catholique, celui-là n’est pas une montagne éclairée par le Très-Haut. Qu’est-il donc? Aveuglé par lui-même, et non point éclairé par le Seigneur. Comment éprouver la fidélité de ces montagnes? S’il arrive dans l’Eglise quelque trouble contre les montagnes, soit par les séditions des hommes charnels, soit par les faux soupçons des autres hommes, une montagne fidèle repousse avec horreur tous ceux qui ‘voudraient se donner à elle pour se séparer de l’unité. Elle-même demeurera dans l’unité quand elle ne souffrira point que l’unité se divise à son occasion. Pour ceux qui sont divisés, ils ont tressailli de joie, quand le peuple a fait schisme avec l’univers entier, pour suivre leur nom ; ils se sont élevés, et ont été rejetés. Que ne s’humiliaient-ils ! Dieu les eût relevés. Puni s’abaisse lui-même quand il dit : « Paul a-t-il donc été crucifié pour vous? » Et ailleurs « J’ai planté, A polio a arrosé ; mais Dieu a donné l’accroissement. Or, celui qui plante n’est rien, non plus que celui qui arrose, mais bien Dieu qui donne l’accroissement 2». Ces montagnes sont humbles en elles-mêmes, élevées aux yeux de Dieu; mais ceux qui s’élèvent en eux-mêmes sont humiliés par Dieu. « Car celui qui s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera humilié 3 ». Ces hommes, dès lors, qui recherchent leur propre gloire, abreuvent de fiel les hommes pacifiques dans l’Eglise. Les uns s’efforcent de maintenir la paix, les autres de semer la discorde. Or, que dit à ce sujet un autre psaume? « Que les hommes de fiel ne s’élèvent point en eux-mêmes 4. C’est vous qui donnez la lumière », écoutez bien, « vous qui donnez une lumière admirable du haut des montagnes éternelles ».

9. « Les hommes au coeur insensé ont été dans le trouble 5 ». On a prêché la vérité,

 

1. I Cor. I, 12, 13. — 2. Id. III , 6,7. — 3. Luc, XIV, 11. — 4. Ps. LXV, 7.— 5. Id. LXXV, 6.

 

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annoncé la vie éternelle aux hommes, et à cette lumière que répandaient les montagnes, les hommes ont fait bon marché de la vie présente pour acquérir la vie éternelle. « Mais les hommes au coeur insensé ont été dans le trouble ». Commuent « se sont-ils troublés? » Quand on a prêché l’Evangile. Qu’est-ce donc que la vie éternelle? Qui donc est ressuscité d’entre les morts.? Ainsi parlaient avec surprise les Athéniens, quand Paul leur annonçait la résurrection des morts, qu’ils prirent pour je ne sais quelle fable nouvelle 1. Mais comme il parlait d’une autre vie, que l’oeil n’a point vue, que l’oreille n’a pas entendue, que le coeur de l’homme n’a point comprise 2, voilà que « des insensés ont été dans le trouble ». Or, que leur est-il arrivé? « Ils ont dormi leur sommeil, et n’ont trouvé dans leurs mains aucune de leurs richesses ». Ils ont aimé les biens de cette vie, ils se sont endormis sur ces biens, et ces biens leur ont causé des délices, telles qu’en ressent un homme qui, dans son rêve, trouve des trésors ; tant qu’il ne s’éveille point, il est riche. Un songe l’a fait riche, le réveil va l’appauvrir. Le voila qui s’est endormi sur la terre, et sur la terre dure, pauvre, mendiant peut-être; il s’est vu en songe dans un lit d’or ou d’ivoire, et sur des monceaux de plumes : tant qu’il dort, il est bien; mais à son réveil il se retrouve sur la terre dure où il s’était endormi. Telle est l’image des riches. Ils sont venus en cette vie, où les ont tenus endormis les convoitises temporelles; ils se sont trouvés au milieu des pompes et du luxe des richesses: ce luxe a passé devant leurs yeux, et ils n’ont point compris combien ils pouvaient en devenir meilleurs. Car, s’ils eussent connu une autre vie, ils s’y seraient amassé un trésor, avec ce qui doit périr ici-bas : c’est ce bien que connut  Zachée, chef des publicains, quand il reçut Jésus dans sa maison, et qu’il dit : « Je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai fait tort à quelqu’un, je lui rendrai quatre fois autant 3 ». Il n’était point dans l’illusion d’un songe, mais dans la foi d’un homme éveillé. Aussi le Seigneur, qui était venu comme un médecin auprès d’un malade, annonça la guérison de cet homme, en disant: « Le salut est entré aujourd’hui dans cette maison, car celui-ci est aussi un enfant

 

1. Act. XVII, 18, 32. — 2. I Cor, II, 9. — 3. Luc, XIX.

 

d’Abraham 1». D’où nous apprenons que nous devenons enfants d’Abraham en imitant sa foi mais les Juifs ont dégénéré de cette foi, en s’enorgueillissant dans la chair. « Ces hommes donc ont dormi leur sommeil, dans leurs richesses, et ensuite ils n’ont rien trouvé dans leurs main ». Ils se sont endormis dans leurs convoitises; ce sommeil leur plaît, mais il passe, leur vie passe également, et ils se trouvent les mains vides, parce qu’ils n’ont rien mis en dépôt dans la main du Christ. Veux-tu trouver un jour quelque chose dans ta main ? Ne méprise pas maintenant la main du pauvre, et regarde les mains vides, si tu veux qu’un jour tes mains soient pleines. Car le Seigneur l’a dit : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’ai été étranger, et vous m’avez recueilli », et le reste. Et ceux-ci : « Quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim, ou soif, ou étranger? » Alors le Sauveur leur répond : « Ce que vomis avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 2 ». Il a voulu avoir faim dans les pauvres, Celui qui est riche dans les cieux; et toi, ô homme, tu hésites à donner à l’homme, quand tu sais que lui donner, c’est donner au Christ, qui t’a donné le premier ce que tu donnes ensuite? Mais les riches « ont dormi leur sommeil, et ensuite n’ont retrouvé en leurs mains aucune de leurs richesses ».

10. « A vos menaces, ô Dieu de Jacob, les cavaliers se sont assoupis 3 ». Quels sont « ces hommes montés sur des chevaux? » Ceux qui ont repoussé l’humilité. Monter à cheval n’est pas un péché, mais bien élever contre Dieu une tête orgueilleuse, et alors se croire en honneur. Tu es donc à cheval, ô riche; Dieu tonne, et tu t’endors. O colère menaçante ! colère d’uni Dieu ! Ecoutez bien, mes frères, ce qu’il nous faut craindre, La menace est un bruit, et d’ordinaire le bruit tire les hommes du sommeil. Mais au contraire, sous le poids de menaces divines, le Prophète s’écrie : « Au bruit de vos menaces, ô Dieu de Jacob, les cavaliers se sont assoupis ». Tel était le sommeil de Pharaon, qui montait sur des chevaux 4. Son coeur ne se réveilla point, parce que ce même coeur s’était endurci contre les menaces. L’en-

 

1. Luc, XIX, 9.— 2. Matth. XXV, 35-40.— 3. Ps, LXXV, 7.—  4. Exod. XIV, 8.

 

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durcissement du coeur est un vrai sommeil. Voyez, mes frères, je vous en supplie, combien il en est qui sont endormis profondément; dans l’univers entier on prêche l’Evangile, on chante partout, Amen et Alleluia, et ils ne veulent point condamner la vie du vieil homme, pour s’éveiller à une vie nouvelle, Jadis l’Ecriture sainte n’était qu’en Judée, aujourd’hui elle est récitée dans tout l’univers. Il n’y avait qu’une nation où l’on prêchât le culte d’un seul Dieu, où le Créateur de toutes choses fût adoré; et maintenant où n’est-il point publié? Le Christ est ressuscité; bafoué sur la croix, il a mis sur le front des empereurs cette même croix, instrument de ses épreuves; et l’on sommeille encore ! Effrayante colère du Seigneur, mes frères! Combien il est mieux pour nous d’écouter celui qui dit : « Debout, ô toi qui dors, lève-toi d’entre les morts, et le Christ sera ta lumière 1». Mais qui écoutera sa parole? Ceux qui ne montent point à cheval. Qui ne se grandit point sur des chevaux? Ceux qui ne s’élèvent pas, qui ne se font pas de leurs honneurs et de leur puissance, un certain piédestal. « Au bruit de vos menaces, ô Dieu de Jacob, les cavaliers se sont assoupis ».

11. « Vous êtes terrible, et qui pourra vous résister dans votre colère 2? » Aujourd’hui qu’ils dorment leur sommeil, ils ne comprennent point votre colère, mais l’effet de cette colère est leur sommeil même. Un jour ils verront pour l’éternité ce qu’ils ne voient point aujourd’hui dans leur assoupissement; quand apparaîtra le Juge des vivants et des morts, alors « qui pourra vous résister dans votre colère? » ils discourent maintenant à leur gré, ils disputent contre Dieu, et osent dire : Quels sont les chrétiens? ou, qui est le Christ? ou bien : Quelle ineptie de croire ce que l’on ne voit pas, et de renoncer aux plaisirs que l’on voit de ses yeux, pour s’opiniâtrer à croire ce que les yeux ne voient point? Insensés, vous rêvez, vous aboyez, vous vous élevez contre Dieu de toute la force de vos blasphèmes. Jusques à quand, ô mon Dieu, jusques à quand les pécheurs pourront-ils se glorifier? Jusques à quand se répandront-ils en vains discours 3? Mais quand cessera-t-on de répondre et de questionner, sinon quand on rentrera en soi-même? Quand est-ce qu’ils tourneront contre eux-

 

1. Ephés. V, 14. — 2. Ps. LXXV, 8. — 3. Id. XCIII, 3.

 

mêmes ces dents acérées dont ils nous déchirent maintenant, en raillant les chrétiens, en jetant le ridicule sur la vie des saints? Ils ne se tourneront contre eux-mêmes, que quand s’accomplira l’oracle de la sagesse : « Ils diront alors en eux-mêmes, se repentant et gémissant dans l’angoisse de leur esprit »; ils diront en voyant la gloire des saints : « Les voilà, ces hommes que nous avions en mépris ». O vous, qui dormez depuis si longtemps ! vous sortez de votre sommeil, et vous vous trouvez les mains vides. Vous les voyez, au contraire, ayant la gloire de Dieu à pleines mains, ces pauvres que vous tourniez en dérision. Dites alors, alors que vous ne pouvez résister à la colère de Dieu, ni de la main, ni de la langue, ni des paroles, ni de la pensée; dites, quand vous verrez à découvert Celui que vous avez tourné en dérision lorsqu’on vous annonçait son avènement; mais que diront-ils? « Nous avons donc erré loin de la voie de la vérité, et la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, et le soleil ne s’est point levé pour nous». Comment le soleil de la justice se lèverait-il pour des hommes endormis? Mais ce sommeil est un effet de la colère et des menaces de Dieu. Peut être me dira-t-on: Mais si je ne montais pas à cheval; et alors ils s’accuseront d’être montés sur des chevaux. Ecoutez-les s’en prendre à ces chevaux sur lesquels ils ont dormi : « Nous avons donc erré loin de la vérité, et la lumière de la vérité n’a point lui à nos yeux, le soleil ne s’est point levé pour nous. Que nous a servi notre orgueil? que nous a procuré l’ostentation de nos richesses? Tout a passé comme une ombre ».Te voilà donc enfin réveillé. Mais il eût mieux valu pour toi ne pas monter à cheval, et ne point t’assoupir alors que tu devais être éveillé, pour entendre la voix du Christ, qui eût été la lumière. « Vous êtes terrible, Seigneur, et qui peut vous résister dans votre colère? » Qu’arrivera-t-il alors?

12. « Du haut du ciel vous avez lancé vos jugements, la terre s’en est émue, elle est demeurée dans le silence 2 ». Elle qui se trouble, elle qui ose maintenant parler, sera dans le silence et dans le repos. Mieux vaudrait pour elle le repos aujourd’hui et la joie au dernier jour.

 

1. Sag. V, 3, 6, 8, 9. — 2. Ps. LXXV, 9.

 

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13. « La terre a tremblé, elle est demeurée dans la stupeur ». Quand? « Alors que Dieu  se levait pour le jugement, afin de sauver tous ceux qui ont le coeur doux 1 ». Quels sont ces hommes au « coeur doux? » Ceux qui n’ont point monté sur des chevaux frémissants, mais qui ont humblement confessé leurs péchés. « Afin de sauver les hommes au coeur doux ».

14. « C’est pourquoi la pensée de l’homme vous confessera, et les restes de cette pensée célébreront une fête en votre honneur». « Unie pensée » d’abord, et ensuite « les restes de cette pensée » Quelle est cette « pensée » première? Celle qui commence, et la bonne « pensée » est celle qui commence l’accusation de ses fautes. La confession nous unit au Christ. Mais cette confession elle-même ou cette première « pensée » laisse en nous comme des suites, et ces mêmes « suites de la pensée célébreront en votre honneur des solennités. La pensée de l’homme vous confessera, et les suites de cette pensée célébreront des solennités en votre honneur 2 » Quelle sera donc « la pensée qui confessera? » Une désapprobation de notre vie passée, qui prend à dégoût ce que nous avons été, et nous fait ce que nous n’étions pas encore: telle est la première « pensée ». Toutefois, comme l’aveu de tes fautes qui est le fruit de ta première pensée , te doit éloigner du péché, saris te faire oublier que tu as été pécheur; avoir été pécheur, c’est là célébrer une fête en l’honneur de Dieu. Encore plus de clarté. La première « pensée » est l’aveu qui nous fait rompre avec le passé: mais oublier les fautes dont nous avons été délivrés, c’est ne pas remercier Dieu, et ne point célébrer une fête en son honneur. Voyez la première « pensée » de Saul devenu apôtre, et déjà Paul. Il était d’abord Saut, quand une voix se fit entendre du ciel, au moment où il persécutait le Christ, enlevait les chrétiens, et les cherchait partout pour les traîner à la mort; il entendit cette voix du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3?» Environné de lumière et néanmoins frappé d’aveuglement afin de ne voir qu’à l’intérieur, il émit sa première pensée d’obéissance. Il entendit ces paroles: « Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes. Seigneur », dit-il alors, « que voulez-vous que je fasse 4? »

 

1. Ps. LXXV, 10, —  2. Id. 11. — 3. Act. IX, 4. — 4. Id. 5.

 

C’est là une « pensée » de confession ; il appelle Seigneur Celui qu’il persécutait. Comment « les restes de cette pensée seront-ils une fête ? » Saint Paul vous l’a dit lui-même, dans la lecture que vous avez entendue : « Souvenez-vous que Jésus-Christ, de la race de David, est ressuscité selon l’Evangile que j’annonce 1 ».  Qu’est-ce à dire : « Souvenez-vous ? » Que cette « pensée », qui vous a fait tout d’abord avouer vos fautes, ne s’efface point de votre mémoire. Et voyez comme le même Apôtre se souvient du lardon qui lui a été accordé: « Tout d’abord », nous dit-il ailleurs, « je fus un blasphémateur, un persécuteur, un ennemi 2 ». Mais dire: « Je fus un blasphémateur », est-ce l’être encore? Pour n’être plus blasphémateur, il eut tout d’abord une « pensée » de confession : et pour se souvenir du pardon, il eut « ces suites de la pensée », et ces suites furent une fête en l’honneur de Dieu.

15. Le Christ en effet, mes frères, nous a renouvelés, il nous a pardonné nos fautes et il a opéré notre conversion. Oublier cette miséricorde et Celui qui nous l’a faite, c’est oublier le don du Sauveur: mais quand nous n’oublions point le don du Sauveur, Jésus-Christ n’est-il pas chaque jour immolé pour nous? Il l’a été une fois; croire en lui, c’était là une première « pensée » ; « les suites de « cette pensée », sont de nous souvenir de Celui qui est venu en nous, de ce qu’il nous a pardonné. Ces restes de notre pensée, ou ce souvenir fait que Jésus-Christ s’immole chaque jour pour nous, et renouvelle chaque jour en nous cette première grâce du renouvellement. Car le Seigneur nous a retrempés dans le baptême, et nous sommes devenus des hommes nouveaux, pleins de joie dans l’espérance, et de patience dans la tribulation «. Et toutefois ne perdons pas le souvenir de la grâce qui nous a été faite. Si votre « pensée » n’est point aujourd’hui ce qu’elle a été, car votre première « pensée » a été de sortir du péché, et si vous n’en sortez pas maintenant que cette oeuvre est accomplie, ayez en vous « les restes de votre pensée », et n’oubliez point Celui qui vous a guéris. Oublier que vous fûtes blessés autrefois, c’est n’avoir plus « les restes de votre pensée». Que veut dire ici David, croyez-vous? Car il parle ici au nom de tous. David

 

1. II Tim. II, 8.— 2. I Tim, I,13.— 3. Rom. XII, 12.

 

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nonobstant sa sainteté pécha gravement, et le prophète Nathan lui fut envoyé pour le réprimander. David confessa sa faute en disant: « J’ai péché 1 ». Cette pensée d’accusation fut sa première « pensée ». « La pensée de l’homme vous confessera ». Quels furent « les restes de cette pensée? » Ce fut de dire: « Mon péché est toujours devant moi 2».Quelle fut donc sa première « pensée? » De sortir du péché. Mais s’il est sorti du péché, comment son péché peut-il être toujours devant lui, sinon qu’après l’exécution de sa première « pensé », « les restes de cette même pensée » offrent à Dieu une fête continuelle? Tel est le souvenir que je vous supplie de garder, mes frères bien-aimés: que tout pécheur délivré se souvienne de ce qu’il a été, qu’il conserve « les restes de sa pensée ». Car il supportera ceux qui sont à guérir, s’il se souvient d’avoir été guéri. Que chacun donc se souvienne de ce qu’il a été, qu’il voie s’il ne l’est point encore, et il viendra en aide à Celui qui est encore ce que lui-même n’est plus. Que si au contraire il veut s’appuyer de ses propres mérites, et repousser les pécheurs comme indignes, et sévir contre eux sans aucune pitié, il monte alors à cheval, qu’il prenne garde à l’assoupissement. « Ils se sont assoupis tous ceux qui sont montés sur des chevaux ». Mais voilà qu’il descend de cheval, qu’il s’est humilié : qu’il n’y monte plus une seconde fois, c’est-à-dire, qu’il ne s’élève plus dans son orgueil. Comment cela se fera-t-il ? « Si les restes de sa pensée » sont pour Dieu une hymne de louanges.

16. « Faites au Seigneur, votre Dieu, des « voeux, et accomplissez-les 3 ». Que chacun fasse des voeux selon son pouvoir, et les accomplisse. N’allez point faire des voeux que vous n’accompliriez pas; mais que chacun proportionne ses voeux à son pouvoir et les accomplisse. Ne soyez point tièdes à offrir des voeux; car ce n’est point par votre force que vous les accomplirez. Vous serez en défaut si vous comptez sur vous-mêmes; mais faites des voeux, si vous comptez sur le Dieu à qui vous les faites, car alors vous les accomplirez. « Faites au Seigneur votre Dieu des voeux et accomplissez-les ». Quels voeux devons-nous faire communément à Dieu? De croire en lui, d’espérer qu’il nous donnera la vie éternelle, de vivre saintement dans la

 

1. II Rois, XC, 13. — 2. Ps. L, 5. — 3. Id. LXXV, 12.

 

vie commune à tous les chrétiens. Car il est une manière de vivre commune à tous. S’abstenir du vol, n’est pas un précepte enjoint aux vierges, et dont serait exempte une épouse ; ne pas commettre l’adultère, est un précepte commun à tous; éviter les excès du vin, qui gorgent l’âme et souillent en nous le temple de Dieu, est encore un précepte pour tous ; il est aussi défendu à tous de ne point s’enorgueillir, à tous encore de ne point commettre l’homicide, de ne point haïr son frère, de ne vouloir aucun mal à personne. Voilà des voeux obligatoires pour tous. Mais il est encore des voeux particuliers à chacun. L’un a fait voeu d’être chaste dans le mariage, et de ne connaître aucune autre femme que la sienne; de même une femme a fait voeu de ne connaître que son mari. Quelques-uns, après s’être engagés dans le mariage, ont fait voeu de n’en plus user, de ne plus rien désirer ou supporter de semblable; d’autres sont allés plus loin encore que ces derniers. D’autres ont fait voeu, dès l’enfance, de garder la virginité, et de ne pas même se permettre le mariage, que ces derniers s’étaient permis: c’est un voeu plus parlait. Ceux-ci ont promis à Dieu de faire de leur maison l’asile de tous nos frères qui peuvent leur venir : c’est là un voeu agréable à Dieu. Celui-là promet de quitter son bien pour le donner aux pauvres, et de vivre en communauté dans la compagnie des saints: c’est encore un voeu méritoire, « Faites au Seigneur votre Dieu des voeux, et accomplissez-les ». Que chacun fasse tel voeu qu’il voudra: qu’il ait soin seulement d’accomplir sa promesse. Quiconque après avoir fait un voeu, regarde en arrière, est déjà coupable. Voilà je ne sais quelle vierge qui veut se marier après avoir fait voeu de virginité. Que veut-elle? Ce que veut toute autre tille. Que veut-elle encore? Ce que veut sa mère. Est-elle donc si coupable ? Oui, sans doute. Pourquoi? Parce qu’elle avait fait un voeu au Seigneur son Dieu. Que dit saint Paul à propos de ces personnes? Il dit aux jeunes veuves de se marier si elles veulent 1; et pourtant il ajoute à un certain endroit: « Elle sera plus heureuse, si elle demeure veuve, et c’est ce que je lui conseille 2 ». Il dit qu’elle sera plus heureuse de demeurer veuve, mais il ne la condamne pas si elle veut se marier. Et que dit-il de celles qui ont fait

 

1. I Tim. V, 14 — 2. I Cor. VII, 40.

 

des voeux sans les accomplir? « Elles encourent la condamnation », dit-il, « parce qu’elles éludent leur promesse déjà faite 1 ». Qu’est-ce à dire, «elles éludent leur promesse déjà faite? » Elles ont fait no voeu qu’elles n’accomplissent point. Que nul de nos frères qui ont embrassé la vie monastique ne dise: Je me retire du monastère, car il n’y aura pas que les moines pour aller au ciel, et ceux qui ne sont point ici, ne laissent pas d’être à Dieu. On lui répond : Ceux-là n’ont fait aucun voeu; toi, tu en as fait, et tu regardes en arrière. Que dit le Seigneur en nous menaçant du jour du jugement ? « Souvenez vous de la femme de Loth. Et il parle pour toits. Que fit la femme de Loth? Elle échappe à la ruine de Sodome, mais, chemin faisant, elle tourne la tête, et la voilà qui demeure où elle avait regardé. Elle est changée en statue de sel 3, et devient une leçon pour ceux qui la verront à l’avenir; afin qu’ils deviennent sages, ne soient point insipides, ne regardent point en arrière, ne donnent point l’exemple pernicieux qui les fixerait pour devenir un exemple aux autres. Voilà ce que nous disons aujourd’hui à quelques-uns de nos frères que nous voyons s’affaiblir eu quelque sorte dans leurs bonnes résolutions : Voulez-vous donc ressembler à tel ou tel ? en leur citant ceux qui ont regardé en arrière. Voila des hommes fades en eux-mêmes, et qui servent de condiment aux autres: on les cite afin d’intimider par leur exemple, et de préserver de leur chute. « Faites au Seigneur votre Dieu des voeux, et accomplissez-les ». Cette femme de Loth est pour tous un exemple. Qu’une femme mariée veuille commettre l’adultère, c’est là tourner la tête du lieu où elle était arrivée. Une veuve qui a fait voeu de demeurer en cet état, veut se marier, elle veut ce qui a été permis à d’autres qui sont mariés une seconde fois ; mais à elle cela n’est point permis, c’est regarder en arrière. Voila une vierge qui s’est consacrée à Dieu, elle avait toutes les vertus qui embellissent la virginité elle-même, et sans lesquelles cette pureté n’est que laideur. Que serait-ce en effet qu’une âme corrompue dans une chair intacte? Que dis je? Que serait-ce qu’une chair immaculée, avec l’intempérance du vin, de l’orgueil, de la colère, de la langue ? Car tout cela est condamné par Dieu. Qu’elle se soit mariée avant

1. I Tim. V, 12. —  2. Luc, XVII, 32. — 3. Gen. XIX, 26.

 

d’avoir fait des voeux, elle n’était point condamnable ; elle a choisi mieux, elle s’est élevée au-dessus de ce qui lui était permis; et voilà que son orgueil la porte à des excès. Je le répète, Il est permis de se marier avant d’avoir fait des voeux, mais de s’enorgueillir, jamais. Toi donc, ô vierge de Dieu, tu as renoncé au mariage qui était permis, et tu as de l’orgueil, ce qui n’est jamais permis. L’humilité dans une vierge est supérieure à l’humilité dans une épouse ; mais une épouse qui est humble est bien supérieure à une vierge orgueilleuse. Quant à celle qui s’est retournée vers le mariage, ce n’est point pour avoir voulu se marier qu’elle est condamnable, mais parce qu’elle s’était élevée au-dessus du mariage, et qu’elle a regardé en arrière comme la femme de Loth. Ne vous attardez point, mues frères, qui le pouvez, vous à qui Dieu domine d’aspirer à un état plus élevé: ce n’est point pour vous détourner des voeux, que je vous parle de la sotte, mais pour vous faire accomplir ce que vous avez promis. « Faites des voeux au Seigneur votre Dieu, et accomplissez-les ». Peut-être que mon langage t’a détourné des voeux que tu voulais taire. Mais écoute ce que dit le Psalmiste. Il ne dit point: Ne faites aucun voeu; mais au contraire : « Faites des voeux et « accomplissez-les o. Voudrais-tu ne faire aucun voeu, parce qu’il est dit « Accomplissez-les ? » Alors tu voulais en faire, mais pour ne point les accomplir? Fais l’un et l’autre au contraire : L’un sera le fruit de ta bonne volonté, l’autre du secours de Dieu. Considère Celui qui te conduit, et tu ne regarderas point en arrière le lieu d’où il t’a fait sortir. Ton guide est devant toi, le lieu d’où tu viens est derrière toi. Aime ton guide. et tu n’encourras pas sa condamnation en regardant derrière. « Faites des voeux au Seigneur votre Dieu, et accomplissez-les ».

17. « Tous ceux qui l’environnent, lui offriront des présents». Qui est-ce qui environne le Seigneur ? En quel lieu peut-être celui-ci pour dire: « Tous ceux qui l’environnent?» Si tu as en pensée Dieu le Père, où peut n’être l’oint Celui qui est présent partout? Si c’est le Fils dans sa nature divine, il est avec le Père, présent partout : car il est la sagesse de Dieu, dont il est dit : « Elle atteint partout à cause de sa pureté 1 ». Si tu envisages le Fils,

 

1. Sag. VII, 24.

 

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comme revêtu de notre chair, tel qu’on l’a vu parmi les hommes, il fut crucifié, il est ressuscité, et nous savons qu’il est monté au ciel. Qui donc est autour de Dieu ? Les anges. Et nous, n’offrons-nous aucun présent? Car le Prophète a dit : « Tous ceux qui l’environnent lui offriront des présents ».Si Notre-Seigneur était enseveli quelque part sur ta terre, si son corps était renfermé dans quelque tombeau comme celui des martyrs, nous remarquerions ceux qui seraient à l’entour, et les peuples qui avoisineraient ce tombeau, ou ceux qui y viendraient de toutes parts. Maintenant qu’il s’est élevé de la terre, il est au ciel. Que signifie : « Tous ceux qui l’environnent lui offriront des présents ? » Je vais vous dire le sens que Dieu daigne m’inspirer au sujet de ces paroles : s’il s’en présente un meilleur, il sera également à vous, car la vérité est de tout le monde : elle n’est ni à vous ni à moi, ni à celui ci, ni à celui-là, elle est commune à tous. Peut-être est-elle au milieu de nous, afin d’être ainsi environnée de tous ceux qui l’aiment. Ce qui est commun à tous, est au milieu de tous. Qu’est-ce à donc au milieu? Egalement éloignée de tous, également rapprochée de tous. Ce qui n’est pas au milieu, paraît un bien privé. Ce qui est public, se place au milieu, afin que tous ceux qui viennent en aient une part, en soient éclairés. Que nul ne dise: Ceci est à moi, de peur de s’approprier ce qui est au milieu pour tous. Qu’est-ce donc: « Tous ceux qui l’environnent lui offriront des présents ? » Tous ceux qui comprennent que la vérité est commune à tous, qui ne tentent pas de se l’approprier avec orgueil comme leur bien propre, lui offriront des présents, parce qu’ils ont de l’humilité. Ceux, au contraire, qui s’emparent de ce qui est commua à tous, qui attirent séparément à eux ce qui est au milieu, n’offrent pas des présents à Dieu; car « tous ceux qui l’environnent offrent les présents au Dieu terrible ». C’est au Dieu terrible que l’on fait des offrandes. Qu’ils le craignent dès lors, tous ceux qui l’environnent. lis le craindront en effet, et le loueront avec frayeur, car ils ne l’environnent que pour l’atteindre, afin de le posséder en commun, d’en recevoir une lumière commune à tous. C’est là craindre Dieu. Chercher à se l’approprier, de sorte qu’il ne soit plus le bien de tous, c’est le propre de l’orgueil. Or, il est écrit : « Servez le Seigneur avec crainte, et louez-le avec tremblement 1 ». Donc ceux qui l’environnent lui offriront des présents, car ceux-là sont humbles qui savent que la vérité est le bien de tous.

18. A qui offriront-ils des présents? « Au Dieu terrible, à celui qui ôte l’esprit des princes 2 ». L’esprit des princes est un esprit d’orgueil. Ceux-là ne sont pas de l’esprit de Dieu, qui regardent ce qu’ils savent, non comme le bien de tous, mais comme leur bien propre : il est, au contraire, à celui qui se regarde l’égal de tous, qui se met au milieu afin que tous puisent en lui ce qu’ils voudront et autant qu’ils voudront, non ce qui vient de l’homme, mais de Dieu, et dès lors ce qui est à eux puisqu’ils sont de Dieu. Tous ceux-là donc ont l’humilité, car ils ont échangé leur esprit coutre l’esprit de Dieu. Qui leur a fait perdre leur esprit ? Celui qui le fait perdre aux princes, ainsi qu’il est dit dans un autre psaume : « Vous leur ôterez leur esprit et ils seront sans force, et ils retourneront dans leur poussière. Vous enverrez votre esprit, et ils renaîtront, et la face de la terre sera changée 3». Quelqu’un a peut-être compris une vérité; s’il se l’attribue en propre, il a encore son esprit; il est à souhaiter qu’il perde son esprit pour acquérir l’Esprit de Dieu; il s’enorgueillit encore avec les princes : il est bon qu’il rentre dans sa poudre, et qu’il dise : « Souvenez-vous, Seigneur, que nous ne sommes que poussière 4». Si tu confesses que tu es poussière, de cette poussière Dieu fera un homme. Tous ceux qui l’environnent lui offrent des présents. Tous ceux qui sont humbles se prosternent devant lui pour l’adorer. Ils offrent des présents au Dieu terrible. S’il est terrible, « tressaillez avec crainte, devant Celui qui ôte l’esprit des rois », ou qui réprime l’audace des orgueilleux. « il est terrible aux rois de la terre ». Les rois de la terre sont redoutables en effet, mais il est plus redoutable que tous les rois, Celui qui l’est même aux rois de la terre. Sois un roi de la terre, et Dieu sera terrible pour toi. Mais, diras-tu, comment serai-je un roi de la terre? Gouverne la terre, et tu seras un roi de la terre. Loin de toi cette soif du pouvoir, qui te ferait jeter les yeux sur de vastes provinces pour y déployer ta puissance; gouverne la terre que tu portes. Ecoute l’Apôtre

 

1. Ps. II, 11.— 2. Id. LXXV, 13.— 3. Id. CIII, 29, 30.— 4. Id, CII, 14.

 

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qui gouvernait la terre : « Je combats, non comme frappant les airs; mais je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même ». Soyez donc, mes frères, soyez autour de Dieu, afin de ne pas attribuer le mérite de la vérité à celui qui vous l’annonce, quel qu’il soit: que cette vérité soit au milieu de vous comme le bien de tous. Soyez humbles, et si vous comprenez quelque peu ce bien inappréciable, ne vous en attribuez pas le mérite. Ce que nous pourrions comprendre mieux que vous, est à vous; et ce que vous pourriez mieux comprendre, est à nous également; demeurons tous autour de Dieu et dans l’humilité. Et de la sorte en faisant abnégation de notre esprit, nous offrirons des présents à Celui qui est redoutable aux rois de la terre, c’est-à-dire à ceux qui gouvernent leur chair, dans la soumission au Créateur.

 

1. I Cor. IX, 26, 27.

 

 

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