PSAUME LXXXV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DISCOURS SUR LE PSAUME LXXXV.

SERMON AU PEUPLE DE CARTHAGE.

LES ESPÉRANCES DE L’ÉGLISE.

 

C’est Jésus-Christ uni à son corps ou l’Eglise qui parle dans ce psaume. Ne craignons pas d’y trouver des paroles qui conviennent à Dieu, et d’autres à l’homme seulement. C’est le même que l’on invoque comme un Dieu, et qui prie en nous comme un homme. Dieu s’est incliné vers nous qui l’avions offensé; telle est sa miséricorde, et il garde sa vie pour les justes. Il prête l’oreille à celui qui est humble, qui sent le besoin de miséricorde, qui n’espère point dans les richesses. Abraham était riche et fut glorifié aussi bien que Lazare. Car Dieu pèse l’intérieur, et c’est par l’âme que nous sommes riches ou pauvres. En son humanité le Christ dit : Gardez mon âme, et il était alors une chair, une âme et le Verbe. Le chrétien peut se dire saint; mais sanctifié par son chef, et non se sanctifiant lui-même ; il gémit tout le jour dans la succession des siècles. Elevons donc nos âmes vers Dieu, afin qu’il répande en elles quelque joie, et que nous les garantissions de la corruption; élevons-les en changeant de volonté. Fatiguée de la terre où elle rencontre soit les méchants scandaleux, soit les justes dont elle craint la perte, l’âme du Prophète s’élève à Dieu et déplore les difficultés qu’elle éprouve à demeurer en lui; mais elle s’applaudit de ce que Dieu oublie nos dissipations pour nous écouter favorablement. Car il est miséricordieux pour ceux qui lui demandent ce qui aboutit au salut. Il exauce Satan qui veut éprouver Job, il n’exauce pas saint Paul qui veut être délivré de l’épreuve. Ne lui demandons pas ce qu’il ne veut point. S’il donne aux impies les biens de la terre, que ne réserve-t-il pas à ceux qui le servent ? C’est le ciel. Or, un malade qui vent guérir, endure tout de la part du médecin qui est faillible, et la santé qu’il rend n’est pas inaltérable. Quelle ne doit pas être notre espérance pour le ciel

 

1. Dieu nous exauce quand nous crions vers lui, dans l’affliction; or, c’est pour un chrétien une affliction que n’habiter pas le ciel. Ce n’est point assez pour nous des richesses d’ici-bas, quand nous serions assurés de les posséder éternellement, il nous faut Dieu, et niai n’est semblable à Dieu les autres ne sont que des démons. Toutes les nations se prosterneront devant lui, car l’Eglise est composée de tous les peuples, et non de l’Afrique seulement, comme le prétend Donat. Tous ne forment qu’une seule Eglise comme il n’y a qu’une seule patrie céleste. C’est là que le Seigneur nous conduira par sa voie qui est le Christ, en nous donnant sa main qui est le Christ pour arriver à la vérité, qui est le Christ, et à la vie, encore le Christ. C’est ce Christ qui nous a tirés de l’enfer inférieur, c’est-à-dire ou bien de la région des morts, ou de la région qu’habite le mauvais riche, en nous remettant nos péchés. Les violateurs de la loi se sont élevés contre le Christ, en l’accusant de la violer ; ils n’ont pas compris qu’il fût Dieu; de même les impies, au jugement, ne verront que l’homme qu’ils ont crucifié. Il sauvera le fils de la servante, ou le chrétien fils de l’Eglise. Ses ennemis ne le verront point sans confusion : qu’ils saisissent ici-bas l’occasion d’une confusion salutaire, et les misères de cette vie se changeront en une véritable joie, une joie sans fatigue.

 

2. Dieu ne pouvait faire aux hommes un don plus excellent que de leur accorder pour chef son Verbe, par lequel il a créé toutes choses, et de les unir à lui comme ses membres, afin qu’il fût tout à la fois fils de Dieu et fils de l’homme, un seul Dieu avec le Père, un seul homme avec les hommes; afin qu’en adressant nos prières à Dieu, nous n’en séparions pas le Fils, et que le corps du Fils, offrant ses prières, ne soit point séparé de son chef. Ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ, unique Sauveur de son corps mystique, prie tour nous, prie en nous, et reçoit nos prières. Il prie pour nous comme notre prêtre, il prie en nous comme notre chef, il reçoit nos prières comme notre Dieu. Reconnaissons donc, et que nous parlons en lui, et qu’il parle en nous. Et quand il est question de Jésus-Christ Notre-Seigneur, surtout dans les prophéties, surtout quand il en est question d’une manière qui paraît indigne de Dieu, ne craignons pas de l’y retrouver, pas plus qu’il n’a craint de s’unir à nous. Toute créature lui est assujettie, puisque c’est par lui que toute créature a été faite. Aussi quand nous envisageons sa divinité, quand nous entendons : « Au commencement était le Verbe, elle Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était au commencement en Dieu; tout a été fait par lui, et rien sans lui 1»; lorsque nous considérons cette divinité suréminente du Fils de Dieu qui plane au-dessus de ce qu’il y a de plus sublime parmi les créatures , et que nous l’entendons aussi gémir en quelques endroits de l’Ecriture, et prier, et confessant ses fautes; nous hésitons alors à lui attribuer ces paroles, parce que notre esprit ne quitte point facilement ces hauteurs d’où il contemplait sa divinité pour descendre à une humilité si profonde. Il craint de lui faire injure, en retrouvant chez

 

1. Jean, I, 1-3.

 

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un homme les paroles de celui qu’il invoquait lui-même comme un Dieu ; il hésite,-il voudrait changer le sens; et il ne trouve dans la sainte Ecriture d’autre moyen que d’appliquer ces paroles au Christ, et de ne s’en point détourner. Qu’il réveille donc et qu’il ravive sa foi; qu’il comprenne que celui dont il contemplait naguère la divinité a néanmoins pris la forme de l’esclave, est devenu semblable aux autres hommes, et reconnu pour un homme, par ce que l’on voyait de lui, qu’il s’est humilié en obéissant jusqu’à la mort 1, qu’il s’est approprié les paroles du Psalmiste, quand, sur la croix, il s’est écrié « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 2? » C’est donc lui que l’on prie comme un Dieu, c’est lui qui prie comme un homme; ici il est Créateur, là créature t sans subir de changement, il a pris une nature changeante, et ne fait de nous avec lui qu’un seul homme, la tête et le corps. C’est donc lui que nous prions, c’est par lui, c’est avec lui. C’est en lui que nous disons, c’est en nous que lui-même fait cette prière du psaume qui a pour titre : « Prière de David 3 ». Car Jésus-Christ est fils de David selon la chair; mais comme Dieu il est Seigneur de David, créateur de David, et non seulement avant David, mais avant Abraham dont David est issu; mais avant Adam père de tous les hommes; mais avant le ciel et la terre qui renferment les autres créatures. Que personne donc, en entendant ces paroles, ne dise : Le Christ ne parle point ici; qu’il ne dise pas non plus: Ce n’est point moi qui parle; mais s’il croit être dans le corps du Christ, qu’il dise tout à la fois: C’est le Christ qui parle, c’est moi qui parle. Ne parle jamais sans lui, et il ne dira rien sans toi. N’est-ce point là une leçon de l’Evangile? Nous y lisons certainement: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, tout a été fait par lui » ; et pourtant nous y lisons encore: Et Jésus fut contristé 4, Jésus fut fatigué 5, Jésus dormit 6, il eut faim 7, il eut soif 8, il pria et passa la nuit en prières : « Jésus », est-il dit, « persistait dans sa prière et il y passait la nuit 9, et des gouttes de sang coulaient de son corps 10 » .Que nous enseignait-il quand ces gouttes de sang coulaient sur

 

1. Philipp. II, 5-8. — 2. Ps. XXI, 2 — 3. Id. LXXXV, 1. — 4. Matth. XXVI, 38. — 5. Jean, IV, 6. — 6. Matth. VIII, 24. — 7. Id. IV, 2. — 8. Jean, IV, 7; XIX, 28. — 9. Luc, VI, 12. — 10. XXII, 43, 44.

 

son corps, pendant sa prière, sinon que le sang des martyrs devrait couler de son corps mystique ou de l’Eglise?

2. « Seigneur, inclinez votre oreille, et exaucez-moi 1 ». Ainsi dit le Christ dans la forme de l’esclave; toi, esclave, parle dans la forme de ton Seigneur : « Inclinez votre oreille, ô Dieu, et exaucez-moi ». Il incline son oreille, si tu n’élèves point trop la tête. Car il s’approche de celui qui s’humilie; il s’éloigne de celui qui s’élève, à moins que lui-même ne l’ait relevé de son humilité. Dieu donc a incliné son oreille vers nous, lui si haut, et nous si bas; lui, dans la splendeur de la gloire, nous, dans la dernière abjection, mais pas sans remède néanmoins. « Il a montré son amour pour nous, et lorsque nous étions impies, il est mort pour nous. C’est à peine si quelqu’un voudrait mourir pour un homme juste; même pour un bienfaiteur quelqu’un se présenterait-il? « Mais Notre-Seigneur est mort pour les impies 2 ». Aucun mérite ne nous avait précédés pour que le Fils de Dieu mourût pour nous, et cette absence de mérites a fait ressortir sa miséricorde. Combien est donc sûre, combien est infaillible cette promesse de garder sa vie pour les justes, qu’a faite celui qui a donné sa vie pour les hommes injustes! « Inclinez, Seigneur, votre oreille, et écoutez-moi, car je suis pauvre et indigent ». Dieu donc n’incline point l’oreille vers celui qui est riche, il l’incline au contraire vers celui qui est pauvre et indigent, ou plutôt qui est humble, qui avoue ses fautes, qui a besoin de miséricorde, non point vers l’homme rassasié qui s’élève, qui se glorifie, comme s’il ne manquait de rien, et qui dit « Je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme ce publicain 2». Le Pharisien était riche, puisqu’il vantait ses mérites, le publicain était pauvre et confessait ses péchés.

3. Et quand je vous dis, mes frères, que Dieu n’incline point son oreille vers le riche, n’allez pas comprendre qu’il n’exauce point ceux qui ont de l’or ou de l’argent, des domestiques, des domaines, dès lors qu’ils y sont astreints par leur naissance, ou par le rang qu’ils tiennent dans le monde; qu’ils se souviennent seulement de ce qu’a dit l’Apôtre: « Ordonnez aux riches de ce monde de ne

 

1. Ps. LXXXV, 1.— 2. Rom. V, 6-9— 3. Luc, XVIII, 11-13.

 

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point s’enorgueillir 4». Quiconque ne s’enorgueillit point est pauvre en Dieu, et Dieu incline son oreille vers les pauvres, vers les indigents, vers les dénués du monde. Ils savent bien qu’ils ne doivent mettre leur espérance ni dans l’or, ni dans l’argent, ni dans tous ces biens qui semblent s’écouler avec le temps. Il leur suffit de ne point se perdre au moyen de ces richesses: c’est beaucoup qu’elles ne leur nuisent pas, car elles ne peuvent leur servir. Les oeuvres de charité sont utiles sans doute et chez le riche et chez le pauvre; chez le riche par l’oeuvre et par la volonté, chez le pauvre par la volonté seulement. Si donc un riche méprise en lui-même tout ce qui est occasion d’orgueil, il est un pauvre selon Dieu; et Dieu incline son oreille vers lui, parce qu’il fait que son coeur est contrit. Vous le savez, mes frères, ce pauvre couvert d’ulcères, et couché devant la porte du riche, fut porté par les anges au sein d’Abraham : voilà ce que nous lisons, ce que nous croyons. Quant à ce riche, qui était revêtu de pourpre et de fin lin, qui faisait chaque jour bonne chère, il fut jeté dans les flammes de l’enfer 1. Est-ce bien par le seul mérite de sa pauvreté que l’un fut reçu par les anges, et pour le crime d’être riche que l’autre fut jeté dans les tourments? Dans ce pauvre, c’est l’humilité qui est glorifiée, et dans ce riche l’orgueil qui est châtié. Et je prouve en un mot que ce n’est point la richesse, mais bien l’orgueil que Dieu a condamné dans ce riche. Assurément ce pauvre fut porté au sein d’Abraham; mais cet Abraham, au dire de l’Ecriture, était un riche de la terre, il avait de l’or, de l’argent 2. Si le riche est jeté dans les tourments, comment Abraham était-il plus élevé en gloire que le pauvre qu’il recevait dans son sein? Mais Abraham était humble au milieu de ses richesses; il tremblait devant les préceptes de Dieu, il s’y soumettait. Il estimait si peu les richesses selon le monde, que sur l’ordre de Dieu il allait immoler son fils 3, l’héritier de ces grands biens. Apprenez donc à être pauvres, à être indigents, soit que vous possédiez des biens ici-bas, soit que vous n’en possédiez point. Vous trouvez en effet des gens orgueilleux dans leur pauvreté, et des hommes riches qui confessent leurs péchés. Or, Dieu résiste aux

 

1. I Tim. VI, 17. — 2. Luc, XVI, 19-24.— 3. Gen. XIII, 2. —  Id. XXII, 10.

 

superbes, aux hommes vêtus de soie et de pourpre; il donne sa faveur aux humbles 1, qu’ils aient ou non des biens sur la terre. Dieu regarde l’intérieur; voilà ce qu’il pèse et ce qu’il juge. Tu ne vois point la balance de Dieu, et néanmoins elle pèse tes pensées. Voyez-le bien, notre interlocuteur ne fonde son espérance d’être exaucé qu’en ce qu’il dit: « Je suis pauvre et indigent ». Garde-toi de n’être point pauvre et indigent; si tu ne l’es point, tu ne seras pas exaucé; rejette bien loin tout ce qui est autour de toi ou en toi, et qui pourrait te donner de la présomption; que Dieu soit ton unique appui : sois pauvre de lui, afin qu’il t’enrichisse de lui-même. Tout ce que tu posséderas sans lui ne fera qu’augmenter ton indigence.

4. « Conservez mon âme, parce que je suis saint 2 ». Ce langage, « parce que je suis saint », je ne sais qui peut le tenir, sinon celui qui était sans péché en cette vie; qui n’avait commis aucun péché, qui les a tous effacés. C’est sa voix que nous reconnaissons ici : « Parce que je suis saint, gardez mon âme » : nous le reconnaissons en cette forme d’esclave dont il s’était revêtu. Cette nature avait une chair et une âme. Non point, comme l’ont dit quelques-uns 3, une chair seulement unie au Verbe; mais une chair, une âme et le Verbe : et tout cela constituait un seul Fils de Dieu, un seul Christ, un seul Sauveur, égal au Père dans sa forme divine, chef de l’Eglise dans sa forme d’esclave. Donc à cette parole : « Parce que je suis saint », faut-il n’entendre que sa voix et la séparer de la mienne? Assurément, en parlant ainsi, il parle dans son union inséparable avec son corps. Et moi, oserai-je bien dire : « Parce que je suis saint ? Saint et me sanctifiant, sans avoir besoin qu’un autre me sanctifie, c’est là de l’orgueil, du mensonge: saint mais sanctifié, ainsi qu’il est dit : Soyez saints, parce je suis saint 4 » ; que tout le corps de Jésus-Christ, que cet homme qui crie vers Dieu des extrémités de la terre 5, ose bien dire avec son chef et sans son chef : « Parce que je suis saint », car il a reçu la grâce de la sainteté, la grâce du baptême et de la rémission des fautes. « Voilà ce que vous avez été », nous dit l’Apôtre, énumérant des péchés, graves et légers, ordinaires et horribles: « Voilà ce que

 

1. Jacques, IV, 6.— 2. Ps. LXXXV, 2.— 3. Les Apollinaristes.— 4. Lévit. XIX, 2. — 5. Ps. LX, 3.

 

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vous avez été, mais vous vous êtes lavés, mais vous vous êtes sanctifiés 1 ». Si donc nous sommes sanctifiés, selon l’Apôtre, que chacun des fidèles dise : « Je suis saint ». Ce n’est point là une parole d’orgueil, mais un témoignage de reconnaissance. Dire que tu es saint par toi-même, c’est de l’orgueil; mais fidèle à Jésus-Christ, membre de Jésus-Christ, dire que tu n’es pas saint, c’est de l’ingratitude. Pour confondre ton orgueil, l’Apôtre ne dit point : Tu n’as rien; mais bien : « Qu’as-tu, que tu n’aies pas reçu 2 ? » Il ne t’accuse pas de dire que tu as ce que tu n’as pas, mais de vouloir t’attribuer ce que tu as; reconnais même que tu as quelque chose, mais rien de toi, afin de n’être ni orgueilleux ni ingrat. Dis à ton Dieu : Je suis saint, parce que vous m’avez sanctifié : parce que j’ai reçu la sainteté, non parce que je l’avais: parce que vous me l’avez donnée, non parce que je l’ai méritée. Autrement tu t’exposerais à faire injure à Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Car si tous les chrétiens, tous les fidèles, parce qu’ils sont baptisés en Jésus-Christ, ont revêtu Jésus-Christ, ainsi que l’a dit l’Apôtre : « Vous qui êtes baptisés dans le Christ, vous êtes revêtus du Christ 3»; si, devenus membres de son corps, ils disent qu’ils ne sont pas saints, ils font injure à la tête, dont les membres alors ne seraient plus saints. Vois donc où tu es, et que la gloire de ton chef rejaillisse en toi. Toi autrefois dans les ténèbres, « maintenant lumière en Jésus-Christ. Car vous étiez ténèbres », nous dit l’Apôtre 4. Mais êtes-vous donc demeurés ténèbres ? Est-ce pour vous laisser dans ces ténèbres, ou pour vous jeter dans la lumière, qu’est venu ce divin illuminateur ? Que tout chrétien, ou plutôt que tout le corps du Christ, en butte à la tribulation, éprouvé par des secousses et des scandales sans nombre, crie au Seigneur: «Gardez mon âme, parce que je suis saint. Sauvez, ô mon Dieu, votre serviteur qui espère en vous » . C’est là un saint sans orgueil, puisqu’il espère en Dieu.

5. « Ayez pitié de moi, Seigneur. parce que j’ai crié vers vous pendant tout le jour 5 ». Non point un seul jour, mais « tout le jour », ou en tout temps. Depuis que le corps du Christ gémit dans les angoisses,jusqu’à la fin des siècles qui mettra fin à ces angoisses, cet

 

1. I Cor. VI, 11.— 2. Id. IV, 7.— 3.Gal. III, 27.— 4. Ephés. V, 8. — 5. Ps. LXXXV, 3.

 

homme pousse vers Dieu des cris et des gémissements; et chacun de nous a sa part dans les gémissements du corps entier. Tu as crié dans les jours de ta vie, et ta vie est passée un autre t’a succédé, et a crié pendant sa vie; toi ici, un autre là, un troisième ailleurs c’est ainsi que dans la succession de ses membres, le Christ a crié pendant tout le jour. Il se porte comme un seul homme jusqu’à la tin des siècles. Les mêmes membres du Christ gémissent, et quelques-uns de ces membres déjà reposent en lui, quelques-uns crient maintenant sur la terre, d’autres gémiront quand nous serons dans le repos, et après eux d’autres encore. C’est donc le gémissement du corps entier que marque ici le Prophète, quand il dit: «J’ai crié vers vous pendant tout le jour». Quant à notre chef, il intercède pour nous 1, à la droite de son Père. Il reçoit quelques-uns de ses membres, il en châtie d’autres, purifie celui-ci, console celui-là, crée l’un, appelle l’autre, rappelle une seconde fois, corrige ceux-ci,- réintègre ceux-là.

6. « Répandez la joie sur l’âme de votre serviteur, ô mon Dieu, car j’ai levé mon âme vers vous 2 ». Donnez-lui la joie, parce que je l’ai élevée vers vous. Elle était sur la terre, et en ressentait les amertumes: afin qu’elle ne dessèche point dans l’amertume, et qu’elle ne perde point le parfum de votre grâce, je l’ai élevée à vous: faites-lui goûter quelque joie. Car vous seul êtes la joie, et le monde est plein d’amertume. Le chef a donc bien raison d’avertir les membres d’élever leurs coeurs au ciel. Qu’ils l’écoutent, qu’ils lui obéissent : qu’ils élèvent au ciel ce qui est mal à l’aise sur la terre. Le moyen de tenir le coeur intact, c’est de l’élever à Dieu. Si tu avais du blé dans un endroit humide, tu le transporterais en haut, de peur qu’il ne se gâtât. Tu élèverais ton blé en haut, et tu laisses ton coeur se corrompre sur la terre? Elève le vers le ciel, comme tu ferais de ton blé. Comment faire, me diras-tu ? Quels cables, quelles machines, quelles échelles ai-je sous la main ? Ces échelles sont tes affections : la route à suivre est ta volonté. Tu montes par l’amour, tu descends par l’insouciance. Quoique sur la terre, tu es dans le ciel, si tu aimes Dieu. Car le coeur ne s’élève pas à la façon d’un corps. Un corps ne s’élève qu’en changeant de place; le coeur s’élève en changeant de volonté.

 

1. Rom. VIII, 34. — 2. Ps. LXXXV, 4.

 

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« Seigneur, j’ai élevé mon âme vers vous ».

7. « Car vous êtes doux, Seigneur, facile à fléchir 1». Donnez-moi donc quelque joie. Fatigué de trouver l’amertume sur la terre, il a désiré quelque douceur, et il en cherche la source, mais ne la trouve point sur la terre. Quelque part qu’il se trouve, il ne rencontre que des scandales, des craintes, des tribulations, des épreuves. En quel homme trouver la sécurité? Qui lui donnera la vraie joie? pas même lui assurément, combien moins encore un autre! Ou bien les hommes sont méchants, et il faut les souffrir, espérer qu’ils se pourront convertir; ou ils sont hommes de bien, et alors il faut les aimer, non sans crainte qu’ils ne deviennent méchants, car ils peuvent toujours changer. Ici donc l’âme du Prophète est pleine d’amertume, par la malice des uns, et là elle est tourmentée par la crainte que l’homme de bien ne vienne à déchoir. Quelque part qu’il jette les yeux, il ne trouve qu’amertume sur la terre il ne peut l’adoucir qu’en s’élevant à Dieu: « Vous êtes doux, Seigneur, facile à fléchir ». Qu’est-ce à dire « doux? » Vous me supportez jusqu’à ce que vous me perfectionniez. Car, mes frères, je dois vous parler comme un homme au milieu d’autres hommes, et d’après l’expérience des hommes : que chacun rentre en son coeur, qu’il s’examine et se considère sans flatterie. Car s’examiner pour se tromper, serait le comble de la folie. Que chacun donc examine et voie ce qui se passe dans le coeur humain, comment nos prières sont pour la plupart entravées par nos futiles pensées, de sorte que son coeur peut à peine se tenir devant Dieu; et lui-même, qui voudrait s’y tenir, échappe en quelque sorte à ses propres efforts; il ne trouve ni barrière pour s’enfermer, ni digue pour contenir ses divagations, ses mouvements désordonnés, afin de se tenir devant Dieu et y goûter la joie. A peine dans toutes ces prières, trouvons-nous une prière digne de ce nom. Nous croirions peut-être que d’autres n’éprouvent pas ce que nous éprouvons, si nous ne lisions dans l’Ecriture cette parole du roi David au milieu de sa prière « J’ai trouvé mon coeur, ô mon Dieu, pour vous invoquer 2 ». Il a trouvé son coeur, dit-il, comme si ce coeur lui échappait d’ordinaire, comme s’il le poursuivait dans sa

 

1. Ps. LXXXV, 5. — 2. II Rois, VII, 27.

 

fuite, et que dans l’impossibilité de le saisir, il criât vers Dieu: « Mon coeur m’a échappé 1». Donc, mes frères, en examinant ces paroles du Prophète : « Vous êtes doux et facile à fléchir »; il me semble que quand il dit « Vous êtes doux; versez la douceur dans l’âme de votre serviteur, parce que vous êtes suave et doux »; il me semble, dis-je, qu’il attribue à Dieu la douceur, parce que Dieu souffre nos faiblesses et attend pour nous perfectionner la prière de notre coeur. Et quand nous la lui avons donnée, il la reçoit favorablement et nous exauce; il oublie tant d’autres prières faites avec dissipation, et il accepte celle que nous avons à peine trouvée. Où est, mes frères, où est l’homme qui souffrirait que son ami, après avoir commencé à s’entretenir avec lui, au lieu d’écouter sa réponse, lui tournât le dos et parlât avec un autre? Quel juge pourrait vous souffrir si, après en avoir appelé à son tribunal, tout en lui parlant, vous le quittiez tout à coup pour aller deviser avec votre ami? Et cependant Dieu souffre ces égarements du coeur, et dans ceux qui le prient, ces pensées que je n’appelle point dangereuses, que je n’appelle point coupables et ennemies de Dieu; mais vous occuper des pensées frivoles, c’est outrager votre interlocuteur. Or, cette prière est une conversation avec Dieu. Dans une lecture, c’est Dieu qui vous parle; dans une prière, c’est vous qui parlez à Dieu. Mais quoi? Faut-il désespérer du genre humain, et dire que tout homme sera damné, dès qu’une distraction se glissera dans sa prière et viendra l’interrompre? Si cela était, mes frères, je ne vois pas quelle espérance il nous resterait. Mais puisque nous espérons en Dieu, puisque sa miséricorde est grande, disons-lui : « Répandez la joie dans l’âme de votre serviteur, ô mon Dieu, parce que j’ai élevé mon âme vers vous ». Et comment l’ai-je élevée? Comment l’ai-je pu faire? Autant que vous m’en avez donné les forces, autant que j’ai pu la retenir dans sa fuite. Mais as-tu oublié, te répond le Seigneur, combien de fois tu t’es présenté devant moi, pour t’occuper de tant de frivolités, qu’à peine tu pouvais faire une prière fixe et arrêtée? « Vous êtes suave et doux, ô mon Dieu », doux pour me tolérer. Je suis malade et m’écoule comme l’eau; guérissez-moi, et je serai stable ;

 

1. Ps. XXXIX, 13.

 

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affermissez-moi, et je serai ferme; jusque-là vous me tolérez, parce que vous êtes suave et doux, ô mon Dieu!

8. « Et plein de miséricorde ». Non seulement miséricordieux, mais « plein de miséricorde ». Nos péchés abondent, votre miséricorde abonde en proportion. « Et vous êtes plein de miséricorde pour tous ceux qui vous invoquent ». Pourquoi l’Ecriture dit-elle en beaucoup d’endroits : « Qu’ils m’invoqueront, et que je ne les exaucerai pas 1»; et néanmoins « Dieu est plein de miséricorde pour ceux qui l’invoquent »; sinon parce que beaucoup l’invoquent, mais sans l’invoquer? C’est d’eux qu’il est dit : « Ils n’ont pas invoqué Dieu 2 ». lis invoquent, mais non pas Dieu. Tu invoques ce que tu aimes; tu invoques ce que tu appelles en toi, tu invoques ce que tu veux avoir en toi. Or, si tu invoques le Seigneur, afin qu’il t’arrive de l’argent, un héritage, une dignité du monde, tu appelles des biens que tu désires posséder, tu te fais un Dieu complice de tes convoitises, non un Dieu qui écoute les prières. Dieu est bon s’il t’accorde ta demande. Mais si ta demande est mauvaise, n’y a-t-il pas plus de miséricorde à ne point l’accorder? Mais qu’il ne t’accorde rien, et il n’est rien pour toi, et tu dis alors : Que n’ai-je point demandé, et combien de fois, et je n’ai pas été exaucé? Or, que demandais-tu? La mort de ton ennemi peut-être. Et si cet ennemi demandait la tienne? C’est le même Dieu qui t’a créé, et qui l’a créé : il est un homme, de même que tu es un homme; or, Dieu qui est juste, entend l’un et l’autre et n’écoute ni l’un ni l’autre. Tu es triste, parce que tu as échoué contre lui; réjouis-toi de ce qu’il ait échoué contre toi. Mais, diras-tu, ce n’est point là ce que je demandais, je ne demandais point la mort de mon ennemi, mais bien la vie de mon fils. Quel mal y avait-il? A ton sens tu ne demandais rien de mauvais. Mais que diras-tu si ce fils ne t’a été enlevé que pour empêcher que la malice corrompît son esprit’? Mais il était pécheur, me répondras-tu, et je souhaitais qu’il vécût afin qu’il se convertît. Tu demandais qu’il vécût afin qu’il devînt meilleur. Mais si Dieu savait qu’une longue vie le rendrait pire encore? Comment savais-tu ce qui lui était le plus avantageux, de vivre ou de mourir? Si tu ne le savais pas,

 

1. Prov. I, 28. — 2. Ps. LII, 6. — 3. Sag. IV, 11.

 

rentre donc en toi-même, et laisse agir Dieu dans sa sagesse. Que faire alors, me diras-tu? Que demanderai-je ? Que demanderais-tu? Ce que Jésus-Christ, ce que le divin Maître t’a enseigné à demander. Invoque Dieu comme Dieu; aime Dieu comme Dieu. Il n’est rien de meilleur que lui; c’est lui qu’il faut souhaiter, désirer, Ecoute une prière adressée à Dieu dans un autre psaume : « Je n’ai demandé à Dieu qu’une seule chose, et je la demanderai encore ». Et quelle est cette demande? « D’habiter dans la maison « du Seigneur, tous les jours de ma vie ». Pourquoi? « Afin d’y contempler les délices du Seigneur 1 ». Si donc tu veux aimer Dieu, que ton amour pénètre tes os dans sa sincérité; aime-le par de chastes soupirs, que ton amour soit une flamme ardente, aspire vers lui; nul amour n’est plus doux, n’est plus suave, n’est plus délicieux, n’est plus durable. Quoi de plus durable qu’un amour sans fin? Ne crains pas qu’il ne meure pour toi, celui qui fait que tu ne meurs point. Si donc tu invoques Dieu comme Dieu, sois en sûreté, il t’exaucera; tu es dans le sens de ce verset : « Il est plein de miséricorde pour ceux qui l’invoquent».

9. Ne dis donc point: Dieu ne m’a point fait cette grâce. Rentre dans ta conscience, pèse, interroge, n’épargne rien, Si tu as réellement invoqué le Seigneur, sois certain qu’il ne t’a point accordé le bien temporel que tu lui demandais, par cela seul qu’il ne t’eût servi de rien. C’est, mes frères, dans cette vérité qu’il faut affermir votre coeur, un coeur chrétien, un coeur fidèle; ne vous attristez point, comme si Dieu s’était refusé à vos désirs, ne vous emportez point contre lui. Car il n’est pas bon de regimber contre l’aiguillon 2.Voyez l’Ecriture: le diable est exaucé, l’Apôtre ne l’est point. Que vous en semble? Comment Dieu peut-il exaucer les démons? Ils demandèrent d’entrer dans les pourceaux, et cela leur fut accordé 3. Comment le diable a-t-il été exaucé? Il demanda de tenter Job, et l’obtint 4. Comment l’Apôtre n’a-t-il pas été exaucé? « De peur que la grandeur de mes révélations ne me donnât de l’orgueil, un aiguillon a été mis dans ma chair, instrument de Satan pour me donner des soufflets; c’est pourquoi j’ai prié trois fois le

 

1. Ps. XXVI, 4.— 2. Act. IX, 5.— 3. Matth. VIII, 31, 32.— 4. Job, I, 11, 12; II, 5, 6.

 

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 Seigneur de l’éloigner de moi. Il m’a répondu : Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse 1 ». Dieu donc a exaucé celui qu’il se préparait à condamner, et n’a point exaucé celui qu’il voulait guérir. Souvent un malade demande à un médecin bien des choses que celui-ci n’accorde pas; il résiste à sa volonté pour mieux veiller à sa santé. Prends donc le Seigneur pour ton médecin; demande-lui le salut, et il sera lui-même ton salut, non qu’il te sauvera d’une manière extérieure, mais lui-même sera ton salut: ne cherche donc point d’autre salut que lui-même, ainsi qu’il est dit dans le psaume : « Dites à mon âme: Je suis ton salut 2 ». Que peut-il te faire et te dire, que se donner à toi? Veux-tu qu’il se donne réellement? Mais comment se donner à toi, si tu veux ce qu’il ne veut point? Il écarte les obstacles, afin d’entrer en toi. Considérez, mes frères, les biens que Dieu donne aux pécheurs, et jugez par là de ce qu’il réserve à ses serviteurs. A des impies qui blasphèment contre lui, il donne chaque jour le ciel, la terre, les fontaines, les fruits, la santé, des enfants, les richesses et l’abondance. Nul autre que Dieu ne donne ces biens. Si telle est sa munificence envers les méchants, que penses-tu qu’il réserve à ses serviteurs fidèles? Nous faudra-t-il penser qu’il n’a rien pour les bons, celui qui est si généreux envers les méchants? Il leur réserve au contraire, non la terre, mais le ciel. Et je dis trop peu en disant le ciel ; il leur réserve lui-même qui a fait le ciel. Le ciel est beau sans doute, mais celui qui a fait le ciel est beaucoup plus beau. Pourtant je vois le ciel, et lui, je ne le vois pas; aussi as-tu des yeux pour voir le ciel, mais tu n’as pas encore un coeur apte à contempler le créateur du ciel. Mais il est venu du ciel ici-bas pour purifier ton coeur, et te montrer le créateur du ciel et de la terre. Attends donc avec patience ton salut. Il sait par quels remèdes il pourra te guérir, quelles incisions, quelles brûlures il doit te faire. C’est par le péché que tu as contracté ta maladie: il est venu non-seulement pour adoucir, mais pour trancher et brûler. Ne vois-tu pas ce qu’endurent les hommes entre les mains du médecin; et il n’est qu’un homme ne donnant qu’une espérance incertaine? Vous guérirez, dit le médecin, vous guérirez si je pratique

 

1. II Cor. XII, 7-9.— 2. Ps. XXXIV, 3.

 

cette incision. C’est un homme qui parle ainsi, et à un autre homme; et celui qui fait la promesse n’est pas plus certain que celui qui l’entend; puisqu’elle est faite par un homme qui n’a pas fait l’homme, et qui ne sait qu’imparfaitement ce qui se passe dans le corps de l’homme: et néanmoins à la parole d’un homme qui ignore encore plus qu’il ne connaît ce qui se passe dans le corps humain, voilà un homme qui a confiance, qui abandonne son corps, qui se laisse garrotter, ou même souvent sans être lié endure le fer et le feu. Il recouvre la santé pour quelques jours, mais il ne sait quand il mourra, et parfois même il meurt pendant l’opération, on ne peut cicatriser ses plaies. Mais à qui Dieu a-t-il fait une promesse qu’il n’ait point tenue?

10. « Seigneur, fixez ma prière dans votre oreille 1 ». C’est l’élan d’un coeur qui supplie. « Seigneur, fixez ma prière dans votre oreille » ; c’est-à-dire, que ma prière n’échappe point à votre oreille, mais, daignez l’y fixer. De quelle manière obtenir que sa prière soit fixée dans l’oreille de Dieu ? Que Dieu nous réponde lui-même, et nous dise : Veux-tu que ta prière soit fixée dans mon oreille? toi. même fixe ma loi dans ton coeur. « Seigneur, fixez ma prière dans votre oreille, et soyez attentif à mes supplications ».

11. « J’ai crié vers vous, au jour de mon affliction, et alors vous m’avez exaucé 2

Ce qui vous a porté à m’exaucer, c’est que j’ai crié vers vous au jour de mon affliction. Tout à l’heure le Prophète nous disait: « Pendant tout le jour j’ai crié » ; tout le jour j’ai été dans l’affliction. Qu’un chrétien ne dise donc point qu’il est un jour exempt de peine. Tout le jour signifie pendant tout le temps Tout le jour il est dans l’angoisse. Eh quoi donc! y a-t-il tribulation quand tout est bien pour nous? Oui, tribulation. D’où vient-elle? Tant que nous sommes en cette vie, nous sommes loin du Seigneur 3. Quelles que soient ici-bas nos réjouissances, nous ne sommes point dans cette patrie, où nous nous hâtons d’arriver. Celui-là n’aime point la patrie qui se plaît dans l’exil : pour qui la patrie est douce, l’exil est amer; si l’exil est amer, il y a tribulation pendant tout le jour. Quand n’y a-t-il pas tribulation? Quand la patrie a pour nous des charmes. « A votre droite sont

 

1. Ps. LXXXV, 6. — 2. Id. 7. — 3. II Cor. V, 6.

 

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les douceurs sans fin. Votre face me comblera de joie 1 », dit le Prophète, « je contemplerai les beautés de mon Dieu 2 ». C’es là qu’il n’y aura plus ni labeur, ni gémissements: là, plus de supplications, mais uni louange sans fin; là, nous chanterons ave les anges un alléluia sans fin, un amen éternel; là une vision sans lassitude, un amour sans ennui. Vous-le voyez donc, il n’y a point de bonheur pour nous, tant que nous n’habiterons point ces demeures. Mais n’avons-nous pas tout en abondance? Quand même tu aurais tout en abondance, vois si tu es assuré de ne point perdre tout. Mais n’ai-je point aujourd’hui ce qui me manquait ? Ne m’est-il point venu de l’argent que je n’avais pas? Tu as sans doute aussi la crainte que tu n’avais pas; et alors ta sécurité égalait ta pauvreté. Mais je t’accorde les richesses, les biens de ce monde, l’assurance de n’en rien perdre. Que Dieu te dise encore : Tu auras toujours ces biens, tu les posséderas éternellement, mais tu ne verras point ma face. Ne consultez pas la chair, mais consultez l’esprit; laissez répondre votre coeur, répondre cette foi, cette espérance, cette charité qui commence à naître en vous. Si donc nous avions la certitude que nous serons toujours dans l’abondance, et que Dieu nous dit : Vous ne verrez point ma face, goûterions-nous quelque bonheur dans ces biens? Quelqu’un peut-être choisirait les joies d’ici-bas, et dirait : Je suis riche, c’est bien, je ne veux rien de plus. Cet homme n’a pas encore commencé à aimer Dieu; il n’a point encore soupiré dans son exil. Non, non. Arrière toutes ces séductions! Arrière ces charmes mensongers! Arrière tout ce qui nous dit chaque jour: Où es ton Dieu? Répandons notre âme sur nous-mêmes, confessons nos fautes avec larmes; gémissons dans ces aveux, soupirons dans nos misères 3. Rien n’est doux pour nous en dehors de Dieu. Nous ne voulons rien de ce qu’il nous donne, s’il ne se donne lui-même celui qui nous a tout donné. « Fixez ma prière dans votre oreille, ô mon Dieu, écoutez le cri de mes supplications. Au jour de mes tribulations, j’ai crié vers vous et vous m’avez exaucé ».

12. « Nul d’entre les dieux n’est semblable à vous, Seigneur 4 ». Quelle est cette parole?

 

1. Ps. XV, 11. — 2. Id. XXVI, 4.— 3. Id. XLI, 4, 5, 11.— 4. Id. LXXXV, 2.

 

« Nul d’entre les dieux n’est semblable à vous, Seigneur ». Que les païens se fassent des dieux selon leurs caprices; que les ouvriers en argent, en or, les ciseleurs, les sculpteurs, leur fabriquent des dieux. Quels dieux? Des dieux qui ont des yeux pour ne point voir 1, et tous ces défauts que le Psalmiste leur a reprochés. Mais, me dit un païen, ce n’est point là ce que j’adore, ils ne sont que des signes, je ne les adore point. Qu’adorez-vous donc? Quelque chose de pire: « Car les dieux des nations sont les démons 2 ». Qu’est-ce donc? Ni les démons non plus, nous ne les adorons pas. Et pourtant vous n’avez que le démon dans vos temples, et il n’y a que lui qui inspire vos devins. Mais que nous alléguez-vous? Nous adorons les anges, les anges sont, nos dieux. Vous ne connaissez nullement les anges, car les anges adorent un seul Dieu, et n’accordent aucune faveur aux hommes qui veulent adorer les anges, et non Dieu. Des anges que l’on voulait honorer, ont défendu aux hommes de leur rendre un culte 3; il le faut au vrai Dieu. Mais qu’on les appelle des anges ou des hommes, bien qu’il soit écrit: « Je l’ai dit : vous « êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut 4 ; nul parmi les dieux n’est semblable à vous, ô mon Dieu ». Quelles que soient les pensées des hommes, la créature ne sera point semblable au Créateur. Or, à l’exception de Dieu, tout ce qui est dans la nature est l’oeuvre de Dieu. Qui pourra mesurer la distance entre l’oeuvre et l’ouvrier? Le Prophète s’écrie donc: « Nul parmi les dieux n’est semblable à vous, ô mon Dieu ». Mais il n’a point précisé la différence avec Dieu, parce que cette précision est impossible. Que votre charité le veuille bien comprendre, Dieu est ineffable; il est plus facile de dire ce qu’il n’est pas, que de dire ce qu’il est. Ta pensée s’arrête sur la terre, ce n’est pas Dieu; sur la mer, ce n’est pas Dieu; sur tout ce qui est sur la terre, ce sont des hommes et des animaux, ce n’est pas Dieu; sur tout ce qui est sur la mer, sur tout ce qui vole dans les airs, ce n’est pas Dieu; sur tout ce qui brille dans les cieux, ce sont les étoiles, le soleil et la lune, ce n’est pas Dieu; sur le ciel, ce n’est pas Dieu. Elève ta pensée jusqu’aux Anges, aux Vertus, aux Puissances, aux Archanges, aux Trônes, aux Sièges, aux Dominations, tout cela n’est pas Dieu. Qu’est-il donc? J’ai

 

1. Ps. CXIII, 5.— 2. Id. XCV, 5.— 3. Apoc. XIX, 10. — 4. Ps. LXXXI, 6.

 

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seulement pu te dire ce qu’il n’est pas. Tu me demandes ce qu’il est? Ce que l’oeil n’a point vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme 1. Comment pourrait arriver à ma langue ce qui n’est pas arrivé jusqu’à mon coeur? «Nul n’est semblable à vous parmi les dieux, ô mon Dieu; nul ne peut vous être comparé dans vos oeuvres ».

13. « Toutes les nations que vous avez faites, viendront et se prosterneront devant vous, ô mon Dieu 2 ». Il prophétise l’Eglise dans ces paroles: « Toutes les nations que vous avez faites ». S’il est une nation que Dieu n’ait point faite, elle ne l’adorera point; mais il n’est aucun peuple que Dieu n’ait fait, puisque Adam et Eve, qui sont la source de toutes les nations, c’est Dieu qui les a créés, et que de là tous les peuples tirent leur origine: Dieu donc a fait tous les peuples. « Toutes les nations que vous avez faites, viendront et se prosterneront devant vous, ô mon Dieu ». Quand le Prophète parlait-il ainsi? Quand il n’y avait pour se prosterner devant Dieu que quelques saints chez le seul peuple des Hébreux, ainsi parlait le Prophète, et aujourd’hui, selon cette prophétie, nous voyons « toutes les nations que vous avez faites, ô mon Dieu, se prosterner devant vous ». Quand le Prophète parlait ainsi, nul ne voyait que par la foi; aujourd’hui qu’on le voit, pourquoi nier que « toutes les nations que vous avez faites, Seigneur, viennent se prosterner devant vous, et glorifier votre nom? »

14. « Parce que vous êtes grand, que vous opérez des merveilles, et que seul vous êtes un grand Dieu ». Que nul ne se dise grand. On devait voir des hommes se nommer grands: c’est contre cette prétention que le Prophète s’écrie: « Vous seul êtes grand Dieu 3». Autrement à quoi bon dire à Dieu, que lui seul est grand et Dieu? Qui peut ignorer qu’il est Dieu et grand? Mais comme on devait voir des hommes qui se diraient grands, tout en rapetissant Dieu, le Prophète rabat leur prétention, en disant: « Vous seul êtes Dieu et grand ». Car ce que vous dites s’accomplit, et non ce que disent ceux qui prônent leur grandeur. Qu’a dit le Seigneur par l’Esprit-Saint? « Toutes les nations que vous avez faites viendront, et se prosterneront devant vous, ô mon Dieu ». Que vient nous dire je ne sais

 

1. II Cor, II, 9. — 2. Ps. LXXXV, 9. — 3. Id. 10.

 

quel homme se disant grand? Point du tout; Dieu n’est pas adoré parmi toutes les nations: toutes les nations ont péri, il n’y a plus que l’Afrique. Voilà ton langage, ô toi qui te dis grand: mais il tient un autre langage, ce Dieu qui seul est grand. Que dit-il donc ce seul grand Dieu? « Toutes les nations que vous avez faites, ô mon Dieu, viendront se prosterner devant vous ». Je vois ce qu’a dit le seul Dieu qui est grand : que l’homme se taise dans sa fausse grandeur; oui, fausse grandeur par cela seul qu’il dédaigne de se faire petit. Qui daigne d’être petit? Celui qui parle ainsi: « Quiconque , parmi vous , prétendra être grand», a dit le Seigneur, « sera votre serviteur 1 ». Si cet homme voulait être le serviteur de ses frères, il ne les séparerait point de leur mère. Mais comme il vise à la grandeur, et ne veut pas être petit pour le bien des autres : Dieu, qui résiste aux superbes, mais accorde aux humbles ses faveurs 2, parce que seul il est grand, accomplit ce qu’il a prédit, et confond ceux qui maudissent le Christ. Or, c’est maudire le Christ que dire qu’il n’y a plus d’Eglise dans l’univers entier, muais seulement en Afrique. Dis-lui: Tu perdras tes villas, peut-être ne t’épargnera-t-il pas les soufflets; et le voilà qui prêche que le Christ a perdu cet héritage racheté de son sang. Jugez, mes frères, de la violence de l’outrage. L’Ecriture l’a dit: « Une grande nation est la gloire d’un roi, mais un peuple décroissant est la confusion du prince 3 ». Tu vas donc jusqu’à faire cette injure au Christ, de prétendre que son peuple en est réduit à ce coin de terre? Tu es donc né, tu fais donc profession d’être chrétien pour envier au Christ sa gloire, et tu prétends en porter le signe sur ton front, quand il n’est plus dans ton coeur, « Une grande nation est la gloire d’un prince ». Reconnais donc ton roi, fais-lui cet honneur de lui accorder une grande nation. Quelle grande nation lui donner, me diras-tu? Ne lui accorde rien selon ton coeur, et tu feras bien. D’où lui donner alors? Donne-lui d’après ces textes: « Toutes les nations que vous avez faites viendront se prosterner devant vous, ô mon Dieu ». Parle ainsi, proclame cette vérité et tu lui donneras une grande nation; parce que toutes les nations mie sont en lui seul qu’une seule nation, c’est là l’unité. De même qu’on dit l’Eglise, on dit les Eglises,

 

1. Matth. XX ,26. — 2. Jacques, IV, 6. — 3. Prov. XIV, 28.

 

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et que ces Eglises ne forment qu’une Eglise ainsi cette grande nation sera toutes les na lions. Tout à l’heure c’étaient des nations des nations nombreuses, comment n’y a-t il plus qu’une nation? Parce qu’il n’y a qu’une seule foi, qu’une seule espérance, qu’une seule charité, qu’un seul avenir. Et enfin pourquoi n’y aurait-il pas une seule, nation, quand il n’y a qu’une seule patrie? Cette patrie, c’est le ciel; cette patrie, c’est Jérusalem: quiconque n’en est pas citoyen ici-bas, n’appartient pas i cette nation, et quiconque en est citoyen ici-bas, est de l’unique nation de Dieu. Et cette nation s’étend de l’Orient à l’Occident, du Nord et de l’Océan dans toutes les quatre parties de l’univers entier. Voilà ce que dit le Seigneur. De l’Orient et de l’Occident, comme du Nord et de la mer, glorifiez votre Dieu. Voilà ce qu’il a prédit, ce qu’il a accompli, parce que seul il est grand. Qu’il cesse donc de parler ainsi contre le Dieu qui seul est grand, celui qui n’a pas voulu être petit; parce que Dieu et Donat ne peuvent être grands tous deux.

15. « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité 1. » Votre voie, votre vérité, votre vie, c’est le Christ. Le corps est donc pour lui, et le corps vient de lui. « Je suis la voie, la vérité, et la vie 2 ». « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie », Dans quelle voie? « Et je marcherai « dans votre vérité ». Autre est nous conduire vers le chemin, et autre nous conduire dans le chemin. Voyez l’homme toujours pauvre, toujours ayant besoin de secours. Ceux qui sont en dehors du chemin ne sont pas chrétiens, ou ne sont pas encore catholiques; il faut les conduire vers le chemin. Mais quand ils arriveront au chemin, et qu’ils seront devenus catholiques dans le Christ, qu’ils se laissent conduire par lui-même dans ce chemin, afin de ne point tomber. C’est alors qu’ils marchent dans la voie, avec certitude. « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie ». le suis dans cette voie, daignez me conduire vous-même. « Et je marcherai dans votre vérité » : sous votre direction, je ne puis errer; si. vous m’abandonnez, je suis dans l’erreur. Prie donc le Seigneur de ne t’abandonner jamais, de te diriger jusqu’à la fin. Comment conduit-il? par ses conseils, et en te donnant la main. Et qui a connu le bras du Seigneur 3? Donner son Christ, c’est donner

 

1. Ps. LXXXV, 11. — 2. Jean, XIV, 6.—  3. Isa. LIII, 1.

 

sa main, et donner sa main, c’est donner son Christ. Te conduire à la voie, c’est te conduire au Christ ; et te conduire dans la voie, c’est te conduire dans le Christ. Or, le Christ est la vérité. « Conduisez-moi, Seigneur; dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité »; dans celui-là même qui a dit : « Je suis la voie, la vérité, et la vie ». Pourquoi en effet conduire dans la voie et dans la vérité, sinon pour arriver à la vie? C’est donc en lui, Seigneur, que vous nous conduisez vers lui. « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité ».

16. « Que mon coeur soit dans la joie, afin de craindre votre nom ». Dans cette joie donc il y a de la crainte. Mais avec la crainte où peut être la joie? n’y a-t-il point ordinairement de l’amertume dans la crainte? Un jour nous aurons une joie sans crainte ; ici-bas la crainte est dans la joie. Nous n’avons ni une sécurité entière, ni une joie pleine. Sans aucune joie nous succombons, avec une entière sécurité notre allégresse est vicieuse. Que Dieu donc laisse tomber sur nous quelque joie, qu’il nous inspire de la crainte, et des douceurs de la joie nous conduise au repos de la sécurité. Qu’il nous inspire de la crainte, afin qu’une trompeuse allégresse ne nous jette point hors de la voie. Aussi le Psalmiste a-t-il dit : « Servez le Seigneur dans la crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement 1 ». Et l’apôtre saint Paul a dit aussi: « Opérez votre salut avec crainte « et avec tremblement, car c’est Dieu qui l’opère en vous 2». Quel que soit donc le bonheur qui nous arrive, mes frères, craignez davantage; car ce que vous prenez pour une félicité, est plutôt une épreuve. Il vous vient un héritage, une grande fortune, je ne sais quel comble de prospérité; ce sont autant d’épreuves, prenez garde à la corruption. Il y a même des prospérités dans le Christ, et dans la charité du Christ : ainsi tu as peut-être gagné une épouse qui avait suivi le parti de Donat; tu as amené à la foi tes fils qui étaient païens; tu as conquis au Christ un ami qui voulait t’entraîner dans les théâtres, et tu l’as ramené dans l’Eglise; tu avais peut-être un ennemi acharné à te contredire, et déposant sa rage, il est devenu doux, a connu le Seigneur, et loin d’aboyer contre toi il proteste

 

1. Ps. II, 11.— 2. Philipp. II, 12, 13.

 

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avec toi contre les méchants; voilà tout autant de joies. Qu’est-ce en effet qui nous réjouira, si tout cela ne nous réjouit point?Ou quelles autres joies plus pures que celles-là pourrons-nous avoir? Mais comme il y a en cette vie des tribulations, des épreuves, des dissensions et des schismes, et tous ces maux dont le siècle ne saurait être exempt jusqu’à ce que l’iniquité disparaisse; que notre joie ne nous endorme point dans notre sécurité, que notre coeur se réjouisse, mais dans la crainte du Seigneur ; qu’il ne trouve ailleurs ni joie, ni repos. N’attendez pas de sécurité dans l’exil; quand nous la voudrons goûter ici-bas, ce sera plutôt une glu pour le corps, qu’une sécurité pour l’homme. « Que mon coeur soit dans la joie, de manière à craindre votre nom».

17. « Je vous confesserai, Seigneur mon Dieu, de tout mon coeur, et je glorifierai votre nom dans l’éternité; parce que votre miséricorde est grande envers moi, et que vous avez arraché mon âme de l’enfer inférieur 1». Ne m’en veuillez point, mes frères, si je ne vous donne point sur ce verset une interprétation certaine. Je suis homme, et je n’ose parler que d’après les saintes Ecritures, jamais de moi-même. Je n’ai point éprouvé l’enfer, vous non plus : peut-être prendrons-nous un autre chemin qui ne sera point celui de l’enfer. Tout cela est incertain. Mais comme on ne saurait contredire l’Ecriture qui nous dit: « Vous avez arraché mon âme à l’abîme inférieur »; nous comprenons qu’il y a comme deux enfers, l’un supérieur, l’autre inférieur. Pourquoi, en effet, un enfer inférieur, s’il n’en est un supérieur ? Ce n’est qu’à raison de cette partie supérieure de l’enfer que l’on peut parler d’une autre. Il me semble donc, mes frères, qu’il est pour les anges une habitation céleste, séjour des joies ineffables, séjour d’immortalité et d’incorruption, séjour où tout est en permanence, selon le don et la grâce de Dieu. C’est la partie supérieure du monde. Si telle est la partie supérieure, ce séjour terrestre, séjour de la chair et du sang, séjour de la corruption, où l’on naît pour mourir, où il y a disparition et succession, mutabilité et inconstance, où l’on ne rencontre que les craintes, les convoitises, les horreurs, les joies incertaines, une espérance fragile, une substance

 

1. Ps. LXXXV, 12, 18.

 

périssable, ce séjour, dis-je, ne peut être comparé au ciel dont nous venons de parler; si donc on ne saurait le comparer au ciel, le ciel est la région supérieure, et celle-ci sera la région inférieure, d’où vient le nom d’enfer. Mais après la mort, où irons-nous, s’il n’y a une région encore au-dessous de cette région inférieure que nous habitons avec notre chair et notre mortalité? Car l’Apôtre l’a dit, « le corps est mort à cause du péché 1». Nous sommes donc morts dès ici-bas, et rien d’étonnant, dès lors, que ce séjour soit appelé enfer, s’il y a tant de morts. L’Apôtre ne dit point que le corps mourra, mais bien: « Le corps est mort ». Il est vrai que ce corps possède encore une vie; mais il est véritablement mort, bien qu’il soit uni à l’âme, si nous Je comparons à ce corps que nous devons avoir, et qui ressemblera au corps des anges. Mais au-dessous de cet enfer, c’est-à-dire au-dessous de cette partie inférieure, il est un autre enfer où vont les morts, dont Dieu a voulu tirer nos âmes en y envoyant son Fils. Car, mes fières, c’est dans ces deux régions inférieures, que Dieu a envoyé son Fils, pour nous délivrer dans l’une comme dans l’autre. Il est venu dans l’une en naissant, dans l’autre en mourant. Aussi, d’après l’exposition de l’apôtre saint Pierre, et non plus d’après les conjectures humaines, est-ce bien lui qui a dit dans un psaume: « Vous ne laisserez point mon âme dans l’enfer 2».  Donc aussi cette parole : « Vous avez arraché mon âme à l’enfer inférieur », est sa parole, ou bien notre parole par Jésus-Christ Notre. Seigneur; car s’il est venu dans l’enfer, c’est afin que nous ne restions point dans l’enfer.

18. J’exposerai aussi une autre opinion. Il y a peut-être dans les enfers une région plus profonde, où sont précipités les impies chargés d’iniquités. Car il ne nous est guère possible de définir qu’Abraham n’avait pas une place, quelque part dans les enfers. Le Seigneur en effet n’était pas encore descendu dans les enfers, pour en délivrer les âmes des saints qui l’avaient précédé, et pourtant Abraham était dans le repos. Et ce riche, tourmenté dans les enfers, leva les yeux pour voir Abraham. Or, il ne pouvait le voir en levant les yeux, si Abraham n’eût été en haut et lui en bas. Et quand il s’écrie: « Abraham, ô mon père, envoyez Lazare, afin qu’il

 

1. Rom, VIII, 10. — 2. Ps. XV, 10; Act, II, 27.

 

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trempe son doigt dans l’eau, et en laisse tomber une goutte sur ma langue, car je suis dévoré dans ces flammes » : que lui répond Abraham? « Mon fils, souviens-toi que tu as reçu de grands biens pendant ta vie, et Lazare des maux : maintenant il est dans le repos, et toi dans les tourments. Au surplus un grand chaos est consolidé entre vous et nous, de sorte que nous ne pouvons aller à vous, ni vous venir, à nous 1». Ce serait donc à la vue de ces deux enfers peut-être, dont l’un est pour les justes un lieu de repos, dont l‘autre est pour les impies un lieu de tourments, que le Prophète, dans sa prière, déjà incorporé à Jésus-Christ, et priant par la voix de Jésus-Christ, dit que Dieu a délivré son âme de l’enfer inférieur, parce qu’il l’a délivré des péchés qui pouvaient le conduire aux tourments de cet enfer inférieur. Il en est de même d’un médecin qui, te voyant près de tomber malade par excès de fatigue , te dirait : Ménage-toi, traite-toi de telle façon , repose-toi , prends telle nourriture; autrement tu tomberas malade; mais, au contraire, ce moyen te sauvera; tu as raison de dire alors au médecin : Vous m’avez délivré de maladie, non que tu aies été malade, mais parce que tu devais l’être. Voilà un homme qui avait une affaire embarrassante, et il devait subir l’emprisonnement; un autre vient et défend sa cause. Que lui dit-il, pour le remercier? Vous m’avez sauvé de la prison. Un débiteur allait être pendu, on paie sa dette; on dit qu’il est délivré de la potence. Ni l’un ni l’autre n’y étaient encore; mais parce que leurs méfaits devaient les y conduire, et qu’ils y fussent arrivés si l’on ne fût venu à leur secours, on dit avec raison qu’ils ont été délivrés de cette peine à laquelle des libérateurs ne les ont pas laissé conduire. Que vous embrassiez donc, mes frères, l’une ou l’autre partie, j’étudie avec vous la parole de Dieu, sans rien affirmer avec témérité, « Vous avez délivré mon âme de l’enfer inférieur».

19. « O Dieu, ceux qui violent votre loi, se sont élevés contre moi 2 ». Quels sont ces violateurs de la loi? Il n’appelle point ainsi les païens qui n’ont point reçu la lui; et nul ne peut violer un précepte qui n’est pas imposé. L’Apôtre dit d’une manière absolue

 

1. Luc, XVI, 22-26. — 2. Rom. IV, 15.

 

« Sans loi, il n’y a point de prévarication »; donnant ainsi le nom de prévaricateurs à l’égard de la loi, ceux qui violent cette même loi. Si nous mettons cette parole dans la bouche du Seigneur, les violateurs de la loi seront les Juifs. « Ces violateurs se sont élevés contre moi »; n’observant point la loi, ils ont accusé le Christ de la violer. «Ces contempteurs de la loi se sont élevés contre moi ». De là cette passion du Sauveur que nous connaissons. Or, penses-tu que son corps ne souffre plus rien de semblable? Est-ce possible? « S’ils ont appelé Béelzébub le père de famille, à combien plus forte raison ses domestiques? Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son Seigneur 1». Son corps souffre donc de la part des prévaricateurs; ils s’élèvent contre le corps du Christ. Quels sont donc ces violateurs de la loi? Les Juifs oseraient - ils bien s’élever contre le Christ? Non : et ils ne nous font pas subir grande tribulation, car ils n’ont pas encore embrassé la foi, ni connu le salut. Ceux qui s’élèvent contre le Christ, ce sont les mauvais chrétiens, qui font subir l’affliction chaque jour au corps du Christ. Les auteurs de tout schisme, de toute hérésie, tous ceux qui dans l’Eglise vivent dans le désordre, et qui imposent leur désordre aux âmes pieuses, qui les attirent, qui corrompent les moeurs pures par leurs conversations dépravées 2, voilà « les contempteurs de la loi qui s’élèvent contre moi ». Ainsi doit parler toute âme pieuse, toute âme chrétienne, mais non toute âme qui n’en souffre point. Or, toute âme qui est chrétienne sait les maux qu’elle endure : si elle connaît ce qu’elle endure, qu’elle reconnaisse ici. ses plaintes; et si elle est au-dessus de la douleur, qu’elle soit encore au-dessus de la plainte; mais si elle ne veut pas demeurer étrangère à la douleur, qu’elle marche dans la voie étroite 3. Qu’elle commence à vivre pieusement dans le Christ, alors il devient nécessaire qu’elle endure la persécution. « Tous ceux», dit l’Apôtre, «qui veulent vivre pieusement dans le Christ, souffriront persécution 4. Seigneur, les contempteurs de votre loi se sont élevés contre moi; la synagogue des puissants a recherché « mon âme ». Cette synagogue des puissants, c’est l’assemblée des orgueilleux; or, la synagogue

 

1. Matth. X, 24, 25. — 2. I Cor. XV, 33. — 3. Matth. VII, 14. — 4. II Tim. III, 12.

 

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des puissants s’est élevée contre notre chef, ou contre Notre-Seigneur Jésus-Christ; et ils ont dit, ils ont crié d’une voix unanime: « Crucifiez-le ! crucifiez !» C’est d’eux qu’il est écrit: « Pour ces enfants des hommes, les dents sont des armes et des flèches, et leur langue est un glaive effilé 2». Ils ne l’ont point frappé; mais crier, c’était le frapper; crier, c’était le crucifier. Crucifier le Seigneur, c’était obéir à leurs cris, obéir à leur volonté. « La synagogue des puissants a recherché mon âme; ils n’ont point arrêté leurs regards sur vous ». Comment n’ont-ils point arrêté leurs regards? Ils n’ont point compris qu’il était Dieu. Ils eussent épargné l’homme, ils eussent marché selon leur vue. Mais parce qu’il n’était pas un Dieu, qu’il était un homme, fallait-il donc le mettre à mort? Epargne l’homme, et reconnais un Dieu.

20. « Et vous, Seigneur, Dieu de miséricorde et de clémence, vous êtes plein de patience, de compassion et de vérité 3». Pourquoi « plein de longanimité, de compassion, de miséricorde? » Parce que sur la croix, il s’écrie : « Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font 4 ». A qui adresse-t-il cette prière? Pour qui? Qui est-ce qui prie? En quel endroit? C’est le Fils qui invoque son Père, le crucifié en faveur des impies, quand on l’injurie, non plus en paroles, mais jusqu’à lui donner la mort, quand il est cloué à la croix; on dirait que ses mains ne sont ainsi étendues qu’afin de prier pour eux, qu’afin que sa prière s’élevât comme un parfum en présence de son Père, et que ces mains élevées fussent comme un sacrifice du soir 5. « Vous êtes plein de patience, de miséricorde et de vérité ».

21. Si donc vous êtes la vérité, « Jetez les yeux sur moi, prenez-moi en pitié, et donnez la puissance à votre serviteur 6 ». Parce que vous êtes la vérité, « donnez la puissance à votre serviteur ». Que les jours d’épreuve s’écoulent, et que vienne enfin le temps de juger. Qu’est-ce à dire: «Donnez la puissance à votre serviteur? » « Le Père ne juge personne, mais il a donné au Fils toute puissance de juger 7». C’est lui qui ressuscite, et qui doit venir sur la terre pour juger : il apparaîtra terrible, lui qui a paru méprisable. Il montrera sa puissance, lui qui n’a montré

 

1. Jean, XIX, 6.— 2. Ps. LVI, 5.— 3. Id. LXIXV, 15.— 4. Luc, XXIII, 34. — 5. Ps. CXL, 2.— 6. Id. LXXX, 16.— 7. Jean, V, 22.

 

que patience. A la croix, c’était la puissance, au jugement, ce sera la puissance. Au jugement il paraîtra dans son humanité, mais aussi dans sa gloire : « Car il doit venir », ont dit les Anges, « tel que vous l’avez vu s’élever 1 ». C’est dans la forme de l’homme qu’il viendra pour le jugement, aussi sera-t-il vu des impies qui ne pourront voir la forme divine. Car « bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 2». C’est sous la forme de l’homme qu’il apparaîtra pour dire « Allez au feu éternel 3»; afin que cet oracle d’Isaïe soit accompli : « Enlevez l’impie, afin qu’il ne voie point la clarté du Seigneur 4 ». Qu’il disparaisse afin qu’il ne voie point la forme de Dieu. Ils verront donc la forme de l’homme, mais ils ne verront point « cette forme divine qui le rend égal à Dieu 5 ». « Ce Verbe qui était au commencement, Verbe qui était en Dieu, Verbe qui était Dieu 6» : voilà ce que les impies ne verront point. Car si le Verbe est Dieu, et si « bienheureux les coeurs purs parce qu’ils verront Dieu 7 », comme les impies ont le coeur souillé, assurément ils ne verront pas Dieu. Comment donc « verront-ils Celui qu’ils ont percé 8», sinon qu’il apparaîtra visiblement sous la forme humaine pour ceux qui seront jugés, et sous la forme d’un Dieu pour ceux-là seulement qui seront séparés à sa droite? Quand en effet ils seront placés à droite, il leur sera dit : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde ». Et que sera-t-il dit aux impies de la gauche? « Allez dans le feu éternel, que mon Père a préparé au diable et à ses anges ». Or, après le jugement, quelle est la conclusion de l’Evangile? « Ainsi », dit-il, « les impies iront au brasier sans fin, et les justes à la vie éternelle 9». Ils passeront, ainsi, de la vision de la forme de l’homme, à la vue de la forme divine. « Or », est-il dit, « c’est en ceci que consiste la vie éternelle; à vous connaître, vous qui êtes le seul Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé 10 »; c’est-à-dire que lui aussi est le seul vrai Dieu. Car le Père et le Fils sont un seul vrai Dieu: et alors le sens serait, afin qu’ils reconnaissent pour vrai Dieu et vous et Jésus-Christ que vous avez envoyé.

 

1. Act. I, 11. — 2. Matth. V, 8.— 3. Id. XXV, 41.— 4. Isa. XXVI, 10, suiv. les Septante.— 5. Philipp. II, 6.—6. Jean, I, 1.— 7. Matth. V, 8. — 8. Jean, XIX, 37. — 9. Matth. XXV, 34, 41,46,— 10. Jean, XVII, 3.

 

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Car les bienheureux ne passeront point à la vision du Père, sans voir aussi le Fils. Si l’on ne voyait en effet le Fils dans le Père, ce même Fils ne dirait point à ses disciples, que le Fils est dans le Père, comme le Père est dans le Fils. Voilà que ses disciples lui disent : « Montrez-nous le Père, et cela nous suffit ». Il répond : « Depuis si longtemps je suis avec  vous, et vous ne me connaissez point? Philippe, quiconque me voit, voit aussi mon Père ». Remarquez : voir le Père, c’est voir aussi le Fils, comme voir le Fils, c’est voir aussi le Père. Aussi le Sauveur a-t-il ajouté: « Ne savez-vous donc pas que je suis en mon Père, et que mon Père est en moi ?» C’est-à-dire, en me voyant on voit mon Père, et en voyant le Père on voit le Fils; on ne peut les séparer dans la vision bienheureuse, comme on ne peut les séparer dans leur nature et dans leur substance. Et pour vous montrer que le coeur doit se préparer à voir la divinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que nous croyons sans la voir encore, en purifiant néanmoins notre coeur par cette croyance, afin que nous puissions lavoir un jour, le Seigneur a dit à un autre endroit: « Celui qui écoute mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime : or, celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, et moi je l’aimerai, et me montrerai à lui 1 ». Ceux à qui il parlait, ne le voyaient-ils donc point? Ils le voyaient, et ne le voyaient point; ils voyaient dans un sens, et croyaient dans un autre sens; ils voyaient un homme, ils croyaient in Dieu. Or, au jugement ils verront avec les impies le même Jésus Notre-Seigneur; après le jugement ils verront Dieu à l’exclusion des impies. « Donnez la puissance à votre serviteur ».

22. « Et sauvez le fils de votre servante 2». Ce fils de la servante est Notre-Seigneur. De quelle servante? de celle qui répondit, quand on lui annonça Celui qui devait naître : «Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole 3». Sauver le Fils de la servante, c’était donc sauver son Fils: son Fils dans la forme de Dieu, le fils de la servante sous la forme de l’esclave 4. C’est donc de la servante du Seigneur qu’est né Notre-Seigneur, sous la forme de l’esclave, lui qui dit: « Sauvez le fils de votre servante»,

 

1. Jean, XIV, 8-10, 21 — 2. Ps. LXXXV, 16. — 3. Luc, I, 38. — 4. Philipp. II, 6.

 

Il a été sauvé de la mort, comme vous le savez, et sa chair qui était morte a repris la vie. Mais afin que vous sachiez qu’il est Dieu, et qu’il n’est point ressuscité par son Père, tellement que lui-même ne fût rien dans la résurrection, puisque lui-même aussi a ressuscité sa chair, vous lisez dans l’Evangile cette parole: « Détruisez le temple de Dieu, et je le rétablirai en trois jours 1 ». Et pour nous interdire tout autre sens, l’Evangéliste ajoute : « Il parlait ainsi du temple de son « corps 2 » . Donc le fils de la servante a été sauvé. Que tout chrétien incorporé au Christ, s’écrie aussi : « Sauvez le fils de votre servante ». Peut-être ne peut-il point dire : « Donnez la puissance à votre Fils », puisque ce Fils a réellement reçu la puissance. Mais pourquoi ne pas le dire également? N’est-ce pas à des serviteurs qu’il est dit : « Vous vous assiérez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël 3? » Des serviteurs ne disent-ils pas: « Ignorez-vous que nous jugerons les anges 4? » Chacun des saints reçoit donc ce pouvoir, et chacun des saints est le fils de la servante. Mais, s’il est né d’une païenne pour devenir ensuite chrétien : comment le fils d’une païenne peut-il être le fils de la servante? Il est alors fils d’une païenne selon la chair, mais fils de l’Eglise selon l’esprit. « Sauvez le fils de votre servante ».

23. « Donnez-moi un signe de votre faveur 5». Quel signe, sinon celui de la résurrection? Le Seigneur a dit: « Cette génération dépravée et rebelle demande un signe, et il ne lui sera donné aucun anti-signe que celui du prophète Jonas. De même, en effet, que Jouas fut dans le ventre de la baleine trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l’Homme sera trois jours dans le sein de la terre 6 ». Donc ce signe de faveur s’est accompli dans notre chef; mais que chacun de nous s’écrie: « Donnez-moi un signe de votre faveur » ; car nous devons, nous aussi, être changés, quand au son de la dernière trompette, à l’avènement du Seigneur, les morts ressusciteront pour être incorruptibles 7. Tel sera le signe de la faveur divine. « Donnez-moi un signe de votre faveur, afin que mes ennemis le voient et en soient confondus». Au jugement ils éprouveront une confusion funeste, ceux qui n’ont pas voulu d’une confusion

 

1. Jean, II, 19. — 2. Id. 21. — 3. Matth. XIX, 28. — 4. I Cor. VI, 3. — 5. Ps. LXXXV, 17. — 6. Matth. XII, 39, 40. — 7. I Cor. XV, 52.

 

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salutaire. Qu’ils soient donc confondus dès cette vie, qu’ils répudient leurs voies coupables pour marcher dans la voie de la sainteté: car nul d’entre nous ne peut vivre sans confusion, à moins qu’une première confusion ne le fasse renaître. Dieu leur offre maintenant l’occasion d’une confusion salutaire, s’ils ne dédaignent point le remède de l’aveu. Mais s’ils répudient la confusion aujourd’hui, ils n’échapperont point à la confusion, quand leurs crimes s’élèveront pour les accuser 1. Comment seront-ils confondus ? ils diront alors : « Voilà donc ceux que nous avons u tournés en dérision, qui essuyaient nos outrages. Insensés, nous regardions leur vie comme une folie, comment sont-ils rangés parmi les enfants de Dieu? A quoi nous revient notre orgueil 2? » Voilà ce qu’ils diront; que ne disent-ils maintenant ce qu’ils diraient avec fruit? Que chacun se retourne vers Dieu avec humilité, et dise maintenant: De quoi nous sert notre orgueil? Qu’il exécute cette parole de l’Apôtre : « Quelle gloire vous  revient-il de ces oeuvres qui vous font rougir maintenant»?» Vous le voyez donc: ici-bas, une confusion salutaire nous tient lieu de pénitence, mais alors, elle sera tardive, inutile et sans fruit. « De quoi nous sert notre orgueil ? Que nous a valu l’étalage de nos richesses? Tout a passé comme l’ombre 3 ». Eh! quoi donc ? Pendant ta vie sur la terre, tu ne voyais donc point tout cela passer comme une ombre? Tu eusses quitté l’ombre pour être dans la lumière; et tu ne dirais point: « Tout s’est évanoui comme une ombre », alors que tu vas passer de l’ombre aux ténèbres. « Donnez-moi un signe de votre faveur, afin que mes ennemis le voient et soient dans la confusion ».

24.  « Car vous, Seigneur, m’avez aidé et m’avez consolé 5 » . « Vous m’avez aidé » dans le combat, « et vous m’avez consolé » dans ma tristesse. Nul ne recherche la consolation, s’il n’est dans la misère. Refusez-vous la consolation ? Dites que vous êtes heureux. Mais vous entendez cette parole : « Mon peuple », (déjà vous me répondez, et votre murmure que j’entends, me prouve que vous connaissez les saintes Ecritures. Que ce même Dieu qui l’a gravée dans vos coeurs, la fasse paraître dans vos actions. Vous le voyez donc, c’est

 

1. Sag. IV, 20.— 2. Id. V, 3, 6.— 3. Rom, VI, 21.— 4. Sag. V, 3-9. —  5. Ps. LXXXV, 17.

 

vous tromper que vous appeler heureux) « Mon peuple, ils vous appellent heureux, et ils vous jettent dans l’erreur, ils ruinent le sentier où vous marchez 1». Tel est encore l’avis de saint Jacques, dans son épître: « Soyez dans l’affliction et dans les larmes, que vos ris se changent en deuil 2 ». Vous voyez comment vous parle cet apôtre : comment nous tiendrait-il ce langage dans la sécurité? Ce monde est une terre de scandales, d’afflictions et de grands maux : c’est ici que nous devons gémir afin de nous réjouir dans le ciel ; ici l’épreuve, là haut la consolation, alors que nous dirons: «Parce que vous avez épargné les larmes à nos yeux, et la chute à nos pieds, voilà que je mettrai mes délices dans le Seigneur, en la terre des vivants 3 ». Or, la terre est le séjour des morts, ce séjour des morts passera, et alors viendra la région des vivants. Dans ce séjour des morts, il n’y a que travail, que douleur, que crainte, que tribulation, qu’épreuve, que gémissements, que soupirs. Il n’y a que fausse félicité, que véritable misère, car une félicité trompeuse, est une misère véritable. Mais quiconque reconnaît qu’il est ici dans une misère véritable, sera dans la vraie félicité. Et néanmoins parce que tu es dans l’affliction, écoute la parole du Seigneur: «Bienheureux ceux qui pleurent 4», Eh quoi! «Bienheureux ceux qui pleurent!» Rien n’est plus près de la misère que les larmes ; rien n’en est plus éloigné que le bonheur; et vous dites qu’ils pleurent, et vous les appelez bienheureux ! Comprenez bien mes paroles, nous dit-il, j’appelle bien heureux ceux qui pleurent. Comment bienheureux? En espérance. Comment pleurent-ils? En réalité. Ils pleurent dans cette vie mortelle, dans ces tribulations, dans cet exil; et comme ils reconnaissent qu’ils sont dans ces misères, ils en gémissent, et ils sont bienheureux. Pourquoi pleurer dès lors? Le bienheureux Cyprien fut contristé dans sa passion, aujourd’hui il a les consolations et une couronne de gloire. Et toutefois, dans ces consolations, il ressent de la tristesse : car Notre-Seigneur Jésus-Christ prie encore pour nous 5 : or, tous les martyrs qui sont avec lui, interviennent en notre faveur. Leurs prières ne doivent cesser, que quand cesseront nos gémissements. Or, quand cesseront nos gémissements, nous

 

1. Isa. III, 12.— 2. Jacques, IV, 9. — 3. Ps. CXIV, 8, 9. — 4. Matth. V, 5. — 5. Rom. VIII, 34.

 

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recevrons tous une même consolation, ne formant plus qu’une même voix, qu’un même peuple, dans une même patrie. Des milliers de millions uniront leurs cantiques aux cantiques des anges, et ne formeront qu’un même choeur avec les Puissances dans l’unique cité des vivants. Où seront les gémissements dans cette cité? Où les soupirs; la fatigue et l’indigence? Où la mort? Qui y fera des oeuvres de miséricorde, y donnera du pain au pauvre, alors que tous y seront rassasiés du pain de la justice? Nul alors ne te dira: Recevez un étranger; il n’y aura là nul étranger, tous y vivent dans leur patrie. Nul ne viendra te dire: Réconcilie tes amis qui sont en querelle; tous jouiront en paix de la présence de Dieu. Nul ne te dira Visite ce malade; la santé et l’immortalité régneront donc éternellement. Nul ne te dira : Ensevelis ce mort tous auront la vie éternelle, Il n’y aura plus d’oeuvres de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère. Et quelle sera donc l’occupation au ciel? Le sommeil peut-être? Si nous combattons contre nous-mêmes, en cette vie, bien que nous demeurions dans la maison du sommeil, ou dans une chair pesante, si nous nous éveillons devant ces flambeaux, si cette solennité nous ôte l’envie de sommeiller, combien ce grand jour devra nous porter à la veille? Arrière donc tout sommeil, nous veillerons au ciel. Que ferons-nous alors ? Il n’y aura plus d’oeuvres de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère. N’y aura-t-il plus alors ces nécessités que l’on subit aujourd’hui, de semer, de labourer, de tisser, de moudre le blé, de le cuire? Rien de tout cela, parce qu’il n’y aura plus de nécessité. De même qu’il n’y aura plus d’oeuvres de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère de même avec la nécessité et la misère, disparaîtront les oeuvres de miséricorde et de nécessité. Qu’y aura-t-il donc ? Quelle sera notre occupation? Notre action ? N’y aura-t-il aucune action, parce que nous serons en repos? Nous serons donc assis dans l’inaction et l’indolence? Si notre amour peut se refroidir, nous pourrons cesser d’agir. Ainsi donc, cet amour qui doit se reposer dans la face de Dieu, qui tend à Dieu, qui espère en lui, quelle n’en sera point l’ardeur, quand nous arriverons à lui? Si maintenant, sans le voir, nous soupirons vers lui avec une ardeur si vive, de quelles clartés ne doit-il point nous illuminer, quand nous le verrons? Quel changement fera-t-il en nous? Que fera-t-il de nous? Et que ferons-nous, mes frères? Que le psaume nous le dise : « Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison ». Pourquoi? « Ils vous béniront dans les siècles des siècles 1 », Telle sera, mes frères, notre occupation, louer Dieu. Nous l’aimerons et nous le bénirons. Tu cesseras de le bénir, si tu cesses de l’aimer. Mais tune cesseras point de l’aimer, parce qu’en le voyant, tu n’éprouveras aucun ennui; il te rassasiera sans te rassasier. Mon expression te surprend. Moi, si je dis qu’il te rassasiera, je crains que tu ne t’en ailles de lassitude, comme on s’en va d’un dîner ou d’un souper. Te dirai-je alors qu’il ne te rassasiera pas? Mais si je le fais, je crains que l’indigence ne t’effraie, que tu n’imagines quelque besoin, ou du moins quelque désir à satisfaire. Que dirai-je donc, sinon ce que l’on peut exprimer sans pouvoir à peine le penser? Que Dieu nous rassasiera et ne nous rassasiera point; car je trouve l’un et l’autre dans l’Ecriture. S’il est dit en effet: « Bienheureux ceux qui ont faim, parce qu’ils seront rassasiés 2 »; il est dit encore dans la Sagesse: « Ceux qui vous mangent auront encore faim, et ceux qui vous boivent auront encore soif 3 ». Il n’est pas dit : soif de nouveau; mais: encore soif. Avoir soif de nouveau, ce serait retourner boire, après avoir digéré ce qu’on aurait bu à satiété. Il en est de même de ceux qui vous mangent et qui ont encore faim, car ils ont faim alors même qu’ils vous mangent; et ils ont soif alors même qu’ils vous boivent. Qu’est-ce à dire avoir soif quand on boit? Avoir une soif inextinguible. Si donc Dieu nous réserve des délices ineffables et éternelles, que veut-il de nous maintenant, mes frères, sinon une foi sincère, une espérance ferme, une charité pure , en sorte que l’homme s’avance dans la voie tracée par le Seigneur, qu’il supporte les épreuves, et reçoive les consolations d’en haut?

 

1. Ps. LXXXIII, 5.— 2. Matth. V, 6. — 3. Eccli. XXIV, 29.

 

 

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