PSAUME XC
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PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XC. PREMIER SERMON. LES TENTATIONS.

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XC.LES TENTATIONS. SUITE DU DISCOURS PRÉCÉDENT.

 

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XC.

PREMIER SERMON.

LES TENTATIONS.

 

Le Christ fut tenté afin de nous laisser l’exemple. Imitons-le, non point dans ses miracles, mais dans sa passion, afin d’entrer par la porte ou par lui-même. Qu’il soit notre refuge dans les persécutions des hommes et dans les attaques invisibles de l’ennemi, dont le pouvoir ne vient que de Dieu. Habiter dans le secours du Seigneur, c’est imiter le Christ de manière à n’être ni  séduit ni intimidé par le monde, c’est compter sur lui et non sur nous, sur lui qui nous délivrera des piéges si nous marchons en lui, et de la parole amère ou des insultes des méchants, qui intimident le chrétien prêt à entrer dans la voie plus parfaite. Mais alors, envisageons le Sauveur insulté à la croix ; il nous abritera de ses ailes comme la poule protége ses poussins, faveur que refusa Jérusalem. Ne présumons donc point de nos forces, et il sera pour nous un bouclier, car il discerne le pécheur qui s’humilie du pécheur orgueilleux. Parmi les tentations, les unes sont légères, comme la frayeur de la nuit, la flèche qui vole pendant le jour; c’est la mort décrétée contre ceux qui se déclarent chrétiens; les autres sont graves, comme le mal qui se glisse dans l’ombre, ou le démon du midi, c’est la torture jusqu’à l’abjuration. Alors il en tomba mille à côté du Sauveur, ou des plus parfaits qui devaient siéger parmi les juges, et dix mille à sa droite, c’est-à-dire de ceux qui devaient être à sa droite avec les justes. Ne comptons que sur le Christ, et nous n’aurons rien à craindre.

 

1. C’est de ce psaume que le diable osa bien abuser pour tenter Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ecoutons-le donc afin de pouvoir résister au tentateur, sans compter sur nous-mêmes, mais sur celui qui fut tenté le premier, afin que nous ne fussions point vaincus dans la tentation. Pour lui, la tentation n’était point nécessaire, et la tentation du Christ est une leçon pour nous. Considérer ce qu’il répondit au diable, afin de faire les mêmes réponses aux mêmes assauts: c’est entrer par la porte comme vous l’avez entendu dans l’Evangile. Qu’est-ce à dire, en effet, entrer par la porte? C’est entrer par le Christ, car lui-même a dit : « C’est moi qui suis la porte 1». Qu’est-ce que entrer par le Christ ? Marcher sur ses traces. En quoi devons-nous marcher sur les traces du Christ? Est-ce avec cette magnificence d’un Dieu revêtu le notre chair ? Nous veut-il exhorter à faire des miracles semblables à ses miracles, et l’exige-t-il de nous? Et Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne gouverne-t-il pas maintenant le Inonde, et ne l’a-t-il pas toujours gouverné avec son Père? Et quand il appelle l’homme à lui, pour en faire son imitateur, est-ce afin de gouverner par lui le ciel et la terre et tout ce qu’ils renferment? Ou bien est-ce pour en faire un créateur, afin que tout soit fait par lui, comme tout a été fait par le Christ? Non, ce Dieu Sauveur et Seigneur Jésus-Christ ne

 

1. Jean, X, 7.

 

l’invite point à faire ce qu’il a fait dès le commencement, et dont il est dit : « Tout a été fait par lui 1»; ni ces oeuvres qu’il a opérées sur la terre. Il ne te dit point : Tu ne seras mon disciple qu’à la condition de marcher sur la mer 2, ou de ressusciter un mort de quatre jours 3, ou d’ouvrir les yeux d’un aveugle-né 4. Ce n’est point cela non plus. Qu’est-ce donc que entrer par la porte? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur 5». Il te faut donc considérer en lui, et imiter ce qu’il est devenu pour toi. Quant aux miracles, il en a fait même avant de naître du sein de Marie. Qui en a jamais fait, sinon celui dont il est dit que « seul vous faites des merveilles 6? » Ce n’est que par sa toute-puissance qu’ont agi ceux qui ont fait des merveilles avant lui : Elie n’a ressuscité un mort que par la vertu du Christ 7. A moins peut-être que Pierre n’ait été plus grand que le Christ, puisque le Christ parlait au moins au malade pour le ressusciter 8, tandis que l’on exposait les malades par où Pierre allait passer, afin que son ombre les touchât 9. Pierre avait-il donc plus de puissance que le Christ? Quel homme assez en démence osera le dire? D’où venait donc à Pierre son grand pouvoir? C’est que le Christ était en Pierre. Aussi a-t-il dit : « Tous ceux

 

1. Jean, I, 3.— 2. Matth. XIV, 25.— 3. Jean, XI, 38-44.— 4. Id. IX, 1-7. — 5. Matth. XI, 29.— 6. Ps. LXXXI, 18.— 7. III Rois, XVI, 22. — 8. Jean, V, 5-9. — 9. Act. V, 15.

 

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qui sont venus avant moi, sont des voleurs et des larrons 1 » ; c’est-à-dire, ceux qui sont venus d’eux-mêmes, que je n’avais point envoyés, qui sont venus sans moi, ceux en qui je n’étais pas, et que je n’ai pas introduits dans la bergerie. Tous les miracles dès lors qui ont été faits par ceux qui ont précédé, comme par ceux qui ont suivi, ont été faits par le Christ qui en a fait quand il était présent d’une manière visible. Il ne nous exhorte donc point à faire des miracles, lui qui en faisait avant d’être homme: mais à quoi donc t’engage-t-il? A imiter ce qu’il ne pourrait faire, s’il n’était homme; car s’il n’était homme, il ne pourrait souffrir. Donc, lorsque tu endures ces maux de la vie, que suscite le diable soit ouvertement par le moyen des hommes, soit d’une manière cachée comme en Job, demeure fort et courageux ; habitant dans le secours du Très-Haut, comme le dit notre psaume. Mais si tu dédaignes ce secours, impuissant à te secourir toi-même, tu tomberas.

2. Beaucoup sont courageux quand ils souffrent persécution de la part des hommes, et quand on leur fait une guerre ouverte; qu’ils soient ouvertement persécutés riar les hommes, ils croient que c’est alors qu’ils imitent les souffrances du Christ; mais quand ils sont en butte aux attaques invisibles du démon, ils ne croient plus que le Christ couronne leur fidélité. Ne crains donc rien tant que tu suis les traces du Christ. Quand le diable en effet tenta le Seigneur, nul homme n’était au désert, la tentation fut secrète, mais il fut vaincu, et quand plus tard il l’attaqua ouvertement, il fut vaincu de même 2. Agis de la sorte, si tu veux entrer par la porte, devant les attaques invisibles de l’ennemi, quand il demande à Dieu qu’un homme lui soit abandonné, afin de l’accabler de maux temporels, de fièvres, de maladies, ou d’autres infirmités du corps, comme il arriva pour lob qui ne voyait point le diable, mais qui comprenait la puissance divine. Il savait que le diable n’aurait aucun pouvoir sur lui, s’il ne l’avait reçu de celui qui a la souveraine puissance: il rendait à Dieu la gloire qui lui était due, sans attribuer au diable aucune puissance. Quand il vit en effet ses biens détruits par le diable, il s’écria : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté 3 »; mais non : Le Seigneur a

 

1. Jean, X, 8. — 2. Matth. IV, l-11. — 3. Job, I, 21.

 

donné, le diable a ôté. Car le diable n’aurait pu rien ôter, sans la permission du Seigneur. Le Seigneur donc le permit, afin que l’homme fût à l’épreuve et le diable vaincu. S’il fut frappé d’une plaie, Dieu le permit encore; et quand Job, de la tête aux pieds, voyait tomber les vers et la pourriture, il n’attribua aucune puissance au diable. Et même quand son épouse, que le diable lui avait laissée, non pour le consoler, mais pour s’en faire un instrument, « lui eut fait ces suggestions: Blasphème ton Dieu, et meurs; « Tu as parlé», lui répond Job, «comme une femme insensée; si nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi n’en pas recevoir les maux  1

3. Donc imiter le Christ de manière à endurer les misères de cette vie, à mettre son espoir en Dieu, afin de n’être point séduit par les attraits du monde, ni intimidé par ses menaces, c’est « habiter dans le secours du Tout-Puissant, demeurer sous la protection du Dieu du ciel 2 » : comme vous l’avez entendu et chanté dans le psaume, car c’est ainsi qu’il commence. Quant aux paroles dont se servit le diable pour tenter le Christ, vous les connaîtrez, quand nous y arriverons, car elles sont connues. Celui qui en est là «dira donc au Seigneur : Vous êtes mon protecteur, mon refuge et mon Dieu 3 ». Qui donc parle ainsi au Seigneur? « Celui qui habite dans le secours du Seigneur ». Mais qui donc « habite dans le secours du Seigneur? » Celui qui n’habite point dans son propre secours. Qui « habite dans le secours du Seigneur? » Celui qui n’est point orgueilleux, comme ceux qui mangèrent le fruit défendu, afin d’être comme des dieux, et qui perdirent le bénéfice de l’immortalité. lis voulurent habiter dans leur propre secours, et non dans le secours du Très-Haut: de là vint qu’ils écoutèrent la suggestion du serpent, et méprisèrent le précepte de Dieu; et alors ils sentirent que les menaces de Dieu s’accomplissaient en eux, et non les promesses du diable 4.

4. Toi donc, dis à ton tour : « J’espérerai en lui, parce qu’il me délivrera», non pas moi. Vois si le psaume nous enseigne autre chose, que de n’espérer nullement en nous-mêmes, nullement en un homme. D’où te délivrera-t-il? « Du filet des chasseurs, et de « la parole amère 5». Dans ce « filet des chasseurs »

 

1. Job, II, 9,10.— 2. Ps. XC, 1.— 3. Id. 2.— 4. Gen. III.— 5. Ps. XC, 3.

 

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il y a un grand mystère, mais dans cette parole aigre » qu’y a-t-il de grand? Cette parole aigre en a fait tomber beaucoup dans le filet des chasseurs. Que dis-je? le diable et ses anges sont comme des chasseurs qui tendent des pièges: mais pour les hommes, c’est marcher loin de ces pièges que marcher dans le Christ. Car il n’ose tendre des piéges au Christ, puisqu’il ne les tend point dans la voie, mais le long de la voie, Or, que ta voie soit le Christ, et tu ne tomberas point dans les pièges du diable. Mais sortir de la voie, c’est tom ber dans les filets. De part et d’autre ses embûches sont dressées, ses filets sont tendus, tu ne marches que dans les pièges. Mais veux-tu marcher en toute sécurité? Ne uni à droite ni à gauche, prends pour chemin celui qui veut être ton chemin 1, afin de te conduire à lui et par lui, et tu n’auras point à redouter les piéges des chasseurs. Mais qu’est ce à dire, « de la parole acerbe ? » Au moyen de cette parole acerbe, le diable en a poussé beaucoup dans ses filets ; ainsi les chrétiens, qui veulent vivre parmi les païens, ont à endurer les insultes des païens ; ils rougissent de ces insultes, et devant cette parole amère, ils se détournent de la voie pour tomber dans le filet des chasseurs. Que pourra te faire cette parole amère? Rien sans doute. Mais le piége où veut te jeter l’ennemi par cette parole amère, ne te fera-t-il rien? Comme l’on tend les pièges ordinairement le long d’une haie, en jetant dans cette haie des pierres, mais qui ne font rien aux oiseaux; quand est-ce en effet que ta pierre frappe un oiseau, en jetant les pierres dans les haies? Mais l’oiseau qui veut fuir ce vain bruit, tombe dans le piège. Ainsi les hommes craignent les vaines et futiles insultes des railleurs, et la honte que leur causent ces vains discours, les fait tomber dans les piéges des chasseurs, et dans l’esclavage du démon. Mais pourquoi ne point dire ce que je ne dois point cacher, ce que Dieu m’ordonne de dire? De quelque manière que vous le receviez, Dieu m’ordonne de vous le dire; et si je ne le disais point, je tomberais à mon tour dans le piége des chasseurs, moi qui vous avertis de ne point redouter les paroles des hommes, Qu’est-ce donc que je dois dire? De même qu’un chrétien peut demeurer parmi les païens, et entendre de leur part ces paroles, qui le font tomber dans le piège des

 

1. Jean, XIV, 6.

 

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chasseurs; de même, parmi les chrétiens, ceux qui veulent apporter dans leur vie plus d’assiduité et plus de piété, s’entendront insulter par les chrétiens eux-mêmes. De quoi te servira, ô mon frère, d’habiter une ville, où l’on ne rencontre aucun païen? Dès lors qu’il n’y a aucun païen, nul ne reprochera au chrétien sa foi chrétienne: mais il y a beaucoup de chrétiens dissolus; et si quelqu’un au milieu d’eux veut mener une vie pieuse, être sobre parmi les intempérants, être chaste parmi les fornicateurs, adorer Dieu sincèrement au milieu des astrologues et des superstitieux, ne rien chercher de ce qu’ils cherchent au milieu de ceux qui se passionnent pour les folies du théâtre, ne mettre son bonheur qu’à venir à l’église, celui-là trouvera des insulteurs parmi les chrétiens, il entendra des paroles amères: Tu es un grand personnage, lui dit-on, tu es un saint, tu es Elie, un nouveau Pierre, tu nous viens du ciel, et d’autres insultes : quelque part qu’il aille, il n’entend que paroles amères. S’il redoute ces railleries, et se détourne de la voie du Christ, il tombe dans les pièges des chasseurs. Que faut-il faire pour ne point s’écarter de la voie, quand on entend ces paroles? Qu’est-ce à dire, ne point se détourner de la voie? Quand nous entendrons ces discours si aigres, qui nous consolera, de manière à maous faire mépriser ces railleries, â ne point nous écarter de la voie, mais à entrer par la porte? Qu’on se dise alors: Qu’est-ce que ces paroles pour un pécheur, un esclave comme moi? Mon Sauveur a entendu: « Vous êtes possédé du démon 1 ». Vous venez d’entendre quel amer langage on tint au Seigneur; or, le Seigneur n’avait pas besoin de l’entendre, mais il a voulu t’apprendre à mie point tomber dans le filet des chasseurs, à cause d’une parole amère.

5. « Il vous fera une ombre de ses épaules, et vous espérerez sous ses ailes 2 ». Ces paroles te montrent que ta protection n’est pas ton oeuvre, et que tu ne dois pas croire que tu pourras te protéger : c’est Dieu qui sera ta protection et ton salut; il te sauvera du filet des chasseurs et de la parole amère. « Il te fera une ombre entre ses épaules », peut s’entendre derrière lui et devant lui; car les épaules sont au-dessous de la tête. Mais quand le Prophète ajoute: «Tu espéreras sous ses ailes », il est évident que cet abri

 

1. Jean, VIII, 48. — 2. Ps. XC, 4.

 

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des ailes étendues, te place entre les épaules de Dieu, en sorte que ces ailes de part et d’autre te placent au milieu ; et dès lors tu n’auras point à redouter que l’on te nuise: garde-toi seulement de te retirer d’un lieu que nul ennemi n’ose aborder. Si la poule protège ses poussins sous ses ailes; combien plus sous les ailes de Dieu seras-tu en sûreté contre le diable et ses anges, puissances aériennes qui voltigent autour de toi comme des vautours, pour enlever le faible oisillon? Ce n’est pas en effet sans raison qu’à la poule a été comparée la divine sagesse; puisque le Christ notre Seigneur et Sauveur s’est ainsi nommé lui-même : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins, et tu ne l’as point voulu 1 ? »Acceptons ce que Jérusalem a refusé. Elle est devenue la proie des puissances de l’air, parce qu’elle a fui les ailes de la poule, et présumé de ses forces, malgré sa faiblesse. Pour nous, confessons notre infirmité, et cherchons un refuge sous les ailes de Dieu. Alors il sera pour nous comme la poule qui protège ses poussins. Ce nom n’est point injurieux pour lui. Voyez, mes frères, les autres oiseaux beaucoup d’oiseaux font éclore leurs petits, et les réchauffent sous nos yeux; nul autre oiseau ne devient comme la poule infirme avec eux. Que votre charité redouble d’attention : nous voyons hors de leurs nids des hirondelles, des passereaux, des cigognes, et nous ne pouvons savoir s’ils ont des petits; mais nous le reconnaissons chez la poule, et à sa voix affaiblie et à ses plumes redressées: elle est totalement changée par l’amour de ses petits, elle s’affaiblit à proportion de leur faiblesse. C’est ainsi que la sagesse de Dieu a voulu être faible, parce que nous étions faibles, puisque le Verbe s’est fait chair, et a demeuré parmi nous 2, afin que nous pussions espérer sous ses ailes.

6. «Sa vérité me couvrira d’uni bouclier 3». Tout à l’heure des ailes, maintenant un bouclier ; mais en Dieu il n’y a ni ailes ni bouclier, et si cette protection était réellement l’une ou l’autre, une aile pourrait-elle être un bouclier, ou un bouclier une aile ? Mais comme cela se dit en figure, cette protection est comparée tantôt à des ailes, tantôt à un boucher. Si le Christ était réellement un rocher,

 

1. Matth. XIII, 37. — 2. Jean, I, 14. — 3. Ps. XC, 5.

 

il ne serait pas un lion; et s’il était un lion, il ne serait pas un agneau : mais il est tout ensemble et lion 1, et agneau 2, et pierre 3,et même un taureau; et toute autre dénomination semblable, parce qu’il n’est à proprement parler, ni pierre, ni lion, ni agneau, ni taureau, mais Jésus-Christ Sauveur de tous les hommes. Ces noms sont des métaphores, et non point des dénominations réelles. « Sa vérité », dit le Psalmiste , « m’environnera ». Sa vérité est comme un bouclier, elle ne confond point ceux qui espèrent en eux-mêmes avec ceux qui espèrent en Dieu. Il y a pécheur et pécheur : Donne-moi un pécheur confiant en lui-même, dédaigneux, n’accusant point ses fautes, et il dira: Si mes péchés déplaisaient à Dieu, il ne me laisserait point la vie. Un autre n’osait lever les yeux, mais frappait sa poitrine en disant: «Seigneur, soyez-moi propice, à moi pécheur 4». L’un était pécheur comme l’autre était pécheur; mais l’un raillait, l’autre pleurait. L’un dé. daignait, l’autre avouait ses fautes. Or, la vérité de Dieu, qui ne fait acception de personne, discerne le pénitent de l’homme qui avoue sa faute, l’homme humble de l’homme superbe, l’homme qui compte sur lui-même de l’homme qui compte sur Dieu. Donc «sa tu vérité te couvrira d’un bouclier ».

7. « Tu ne redouteras ni les frayeurs de la nuit, ni la flèche qui vole pendant le jour, ni la contagion qui se glisse dans les tu ténèbres, ni la ruine et le démon de midi ». Les deux dernières expressions ne sont que la répétition des deux premières. « Tu ne redouteras ni les frayeurs de la nuit, ni la flèche qui vole pendant le jour 5», dit le Prophète; or, la frayeur de la nuit est répétée dans cette parole : tu ne craindras point « la contagion qui se glisse dans les ténèbre », de même que la flèche qui vole pendant le jour, dans la « ruine et le démon de midi ».  Qu’avons-nous donc à redouter la nuit, qu’avons-nous à redouter le jour? Pécher par ignorance, c’est pécher pendant la nuit : de même que pécher sciemment, c’est pécher pendant le jour. Les premiers péchés qu’il exprime sont les plus légers, ceux qu’il énonce dans sa répétition sont plus graves. Redoublez d’attention, afin que je puisse vous exposer ceci autant que Dieu me le permettra : c’est un passage obscur, mais il

 

1. Apoc. V, 5.— 2. Jean, I, 29.— 3. Actes, IV, 10, 11.— 4. Luc, XVIII, 13. — 5. Ps. XC, 6.

 

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vous sera utile quand je vous l’aurai expliqué. Cette tentation qui est légère pour ceux qui sont ignorants, le Prophète l’appelle une frayeur de nuit, et celle qui est légère pour aux qui connaissent le mal, une flèche qui vole pendant le jour. Quelles sont les tentations légères? Celles qui ne sont ni durables ni entraînantes, de manière à nous contraindre, mais qui passent aussitôt qu’on les a évitées. Ces tentations toutefois deviennent graves, quand la persécution est violente, quand elle effraie les ignorants, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas encore affermis dans la toi, qui ne savent point encore qu’ils ne sont chrétiens que pour espérer la vie éternelle, et quand les maux du temps commencent à leur peser, ils se croient abandonnés par le Christ, et s’imaginent qu’ils n’ont rien à gagner dans le Christianisme ; ils ne savent point, dis-je, qu’ils ne sont chrétiens que pour surmonter le présent et mettre leur espoir dans l’avenir: ils sont donc surpris par l’air contagieux qui circule dans les ténèbres, et en deviennent la proie. Il en est d’autres qui savent qu’ils sont appelés à l’espérance des biens à venir, parce que les promesses de Dieu ne regardent ni cette terre ni cette vie, et qu’il faut surmonter toutes les épreuves de cette vie, afin de recevoir et d’acquérir ce que Dieu nous a promis pour l’éternité. Ils savent tout cela, mais quand la persécution devient violente, avec ses menaces, ses peines, ses tourments, ils succombent; et comme ils le font sciemment, ils tombent dans le jour.

8. Mais pourquoi au milieu du jour? Parce que c’est au plus fort de la persécution, comme on appelle midi les plus grandes chaleurs. Que votre charité écoute la preuve qu’en donnent les saintes Ecritures. Dans la parabole du semeur, le Seigneur nous dit qu’il alla semer son grain , qu’une partie tomba sur le grand chemin, une autre dans des endroits pierreux, une autre parmi les épines; puis il veut bien nous exposer cette parabole, et en parlant des endroits pierreux, il dit: « Ceux-là écoutent la parole, s’en réjouissent sur-le-champ, puis se scandalisent aussitôt quand la parole éprouve une première persécution ». Qu’avait-il dit de la semence qui tombait sur le terrain pierreux? « Le soleil se lève », dit le Sauveur, « et ils se dessèchent parce qu’ils n’ont pas une profonde racine. Ceux-là donc se réjouissent

 

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de la parole pendant une heure, et « quand la persécution s’élève contre la parole, ils se dessèchent 1». Pourquoi se dessécher? tu Parce qu’ils n’ont pas une racine « bien affermie». Quelle racine? la charité. Car l’Apôtre veut « nous enraciner, nous affermir dans la charité 2 ». De même en effet que la convoitise est ha source de tous les maux 3, la charité est la source de tous les biens. Vous le savez, on vous l’a dit souvent. Mais pourquoi vous le rappeler encore? Afin de vous faire comprendre que dans notre psaume, le démon de midi signifie la violence de la persécution. C’est ainsi que le Seigneur a dit : « Le soleil s’est levé, l’herbe a séché, parce qu’elle n’était point enracinée ». Puis, expliquant ce que signifie l’herbe que dessèche le soleil, il ajoute qu’ils ne peuvent tenir sous les feux de la persécution, « puisqu’ils n’ont point une racine profonde ». Nous avons donc raison d’entendre par le démon de midi, une persécution violente. Trouvez bon, mes frères, que je vous rappelle ce que fut jadis cette persécution dont le Seigneur a délivré son Eglise. D’abord les empereurs et les rois du monde crurent qu’au moyen de la persécution, ils effaceraient le nom du Christ, et le nom des chrétiens, et ils ordonnèrent que l’on frappât de mort quiconque oserait se dire chrétien. Alors tout homme qui craignait la mort nia qu’il fût chrétien; mais comme il connaissait son crime, il était percé par la flèche qui vole pendant le jour. Quant à celui qui, peu soucieux de cette vie présente, et plein d’espérance pour la vie éternelle, évitait la flèche qui vole pendant le jour, celui-là confessait la foi de Jésus-Christ, et le coup qui frappait son corps délivrait son âme. Il passait dans le repos, au sein de Dieu, attendant que la résurrection des morts vînt délivrer son corps : il échappait ainsi à la tentation, ou à la flèche qui vole pendant le jour. C’était donc une flèche qui volait pendant le jour, que cette parole: Que tout homme qui se déclarera chrétien, soit frappé de mort. Ce n’était pas néanmoins encore le démon de midi, sévissant dans une persécution violente, et attisant un brasier que ne pouvaient supporter les plus forts. Ecoutez ce qui suivit. Nos ennemis, voyant qu’un grand nombre couraient au martyre, et que plus on faisait de victimes, plus augmentait

 

1. Matth. XIII, 3-23, — 2. Ephés. III, 17. — 3. I Tim. VI, 10.

 

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le nombre des chrétiens, se dirent en eux-mêmes: Il nous faudra tuer le genre humain, tant sont nombreux ceux qui ont cette croyance, et si nous les égorgeons tous, nul ne demeurera sur la terre. Le soleil alors versa tous ses feux, la fournaise fut embrasée. Ecoutez les nouvelles ordonnances: auparavant ils avaient dit : Mort à celui qui se déclarera chrétien ; ils dirent ensuite: Quiconque se déclarera chrétien sera mis sur le chevalet et torturé, jusqu’à ce qu’il renoncera au Christ 1. Comparez et la flèche qui vole pendant le jour, et le démon du midi. Qu’était-ce que cette flèche volant pendant le jour? Mort à celui qui se déclarera chrétien. Quel fidèle ne l’eût pas évitée par une mort prompte? Quant à celle-ci: S’il se déclare chrétien, qu’il ne soit point mis à mort, mais mis à la torture, jusqu’à ce qu’il abjure le christianisme, s’il abjure qu’il soit renvoyé; c’est le démon du midi. Plusieurs de ceux qui n’avaient point abjuré manquaient de force dans les tourments; on les torturait jusqu’à l’abjuration, Que pouvait faire un coup d’épée à ceux qui persévéraient à n’abjurer point le Christ? Un même coup jetait le corps à terre, et l’âme devant Dieu. Voilà ce que faisaient encore de longs tourments. Mais où trouver un courage qui pût braver des supplices aussi atroces et aussi longs? Beaucoup succombèrent; et ceux-là succombèrent, je crois, qui comptaient sur eux-mêmes, qui n’habitaient point dans le secours du Seigneur, dans la protection du Dieu du ciel; qui ne dirent point au Seigneur : « Vous êtes mon appui »; qui n’espérèrent point à l’ombre de ses ailes, et se confièrent trop en leurs propres forces. Ils furent rejetés de Dieu, qui voulut leur montrer que c’est lui qui protège, lui qui proportionne l’épreuve, lui qui permet qu’elle nous arrive, seulement à proportion de nos forces.

9. Beaucoup donc furent vaincus par le démon du midi. Voulez-vous en connaître le nombre? Le Prophète nous le dit ensuite « Il en tombera mille à votre côté, et dix mille à votre droite; mais il n’approchera tu point de vous 2 ». A qui s’adressent ces paroles? A qui, mes frères, sinon à Notre-Seigneur Jésus-Christ? Car Notre-Seigneur Jésus n’est pas seulement en lui-même, il est encore en nous. Rappelez-vous ces mots :

 

1. Tertull. Apolog. c. 2. — 2. Ps. XC, 7.

 

« Saul, Saul, pourquoi me persécuter 1? »Lorsque nul ne le touchait, et que pourtant il disait : tu Pourquoi me persécuter e, n’est-ce point parce qu’il se regardait en nous? Quand il disait encore : « Ce que l’on fait au tu moindre des miens, on le fait à moi-même 2»; ne se regardait-il point en nous? Car il n’y a pas de division entre les membres, entre la tête et le corps. Qu’est-ce à dire la tête et le corps? Le Sauveur et son Eglise. Comment donc est-il dit : « Mille tomberont tu à votre côté, et dix mille à votre droite?» Ils tomberont sous le démon du midi. Il est terrible, mes frères, de tomber à côté du Christ, de tomber à la droite du Christ. Comment tomber à côté de lui? Pourquoi les uns à côté, les autres à droite? Pourquoi dix mille à droite, et mille à côté? Qu’est-ce que mille à côté? Car ces mille sont moins nombreux que les dix mille qui tomberont à droite. Quels sont-ils? Dans un instant tout sera clair : au nom du Christ, nous l’allons développer. Le Christ a promis à quelques-uns qu’ils jugeront avec lui; c’est-à-dire aux Apôtres qui ont tout quitté pour le suivre. Car Pierre lui disait : « Voilà que nous avons tout quitté, et vous avons suivi »; et le Sauveur leur fit cette promesse : « Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël 3». Ne croyez point que cette promesse du Seigneur soit pour eux seuls. S’il n’y a là que douze trônes, où donc siégera Paul qui a travaillé plus qu’eux tous 4?Cari est le treizième Apôtre. Judas est tombé du nombre des douze, et à sa place on a mis Matthias, comme nous le voyons dans les Actes 5. Ainsi furent complétés les douze trônes. Or, n’y verra-t-on point s’asseoir celui qui a travaillé plus que les autres? Ces trônes au nombre de douze ne désigneraient-ils point un tribunal parfait? Car des milliers seront assis sur dix siéges. Mais comment, me dira-t-on, prouver que Paul siégera parmi les juges? Ecoutez sa parole : « Ne savez-vous point que tu nous jugerons les anges 6? » « Nous jugerons », dit-il. Il n’hésite point dans cette confiance qui lui persuade qu’il doit se compter parmi ceux qui jugeront avec le Christ. Mais ceux qui jugeront avec le Christ, sont les princes de l’Eglise, les parfaits. C’est à eux qu’il est dit : « Si tu veux être parfait,

 

1. Act. IX, 4. — 2. Matth. XXV, 40. — 3. Id. XIX, 27, 28.— 4. I Cor. XV, 10, — 5. Act. I, 15-26. — 6. I Cor. VI, 3.

 

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va vendre tout ce que tu possèdes, et donne-le aux pauvres 1». Qu’est-ce à dire: « Veux-tu être parfait? » Veux-tu juger et n’être point jugé? Celui qui entendit cette parole s’en alla triste; mais beaucoup ont suivi ce conseil, et le suivent encore aujourd’hui: donc ils jugeront avec le Christ. Beaucoup cependant se promettent de juger avec le Christ, par cela même qu’ils ont tout quitté pour le suivre; mais ils ont confiance en eux-mêmes, ils ont une enflure et un orgueil que Dieu seul peut connaître, et ils ne peuvent se dérober au démon de midi, c’est-à-dire éviter la chute dans une violente persécution. Il y en avait beaucoup alors qui avaient donné aux pauvres tous leurs biens, qui s’étaient promis de siéger avec le Christ, de juger les nations, et qui, sous le feu de la persécution, ou sous le démon de midi faiblirent dans les tourments, et abjurèrent le Christ. Ils sont tombés à ses côtés, tombés alors qu’ils allaient s’asseoir avec le Christ pour juger le monde.

10. Disons maintenant ceux qui tombent à sa droite. Vous le savez, mes frères, quand apparaîtra le tribunal où jugeront avec le Christ ceux qui auront voulu être et qui auront été réellement parfaits, enracinés et affermis dans la charité, sans se dessécher au soleil et au démon du midi, voici ce que fera le Seigneur : « Toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il les partagera comme un berger sépare les brebis des boucs, et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche 2 », et ils seront jugés. Les juges seront nombreux, mais bien moins nombreux que ceux qui se tiendront devant le tribunal; car les uns sont désignés par le nombre de mille, et les autres par celui de dix mille. Que dira le Christ à ceux de droite ? « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai été étranger, et vous m’avez recueilli ». Il est clair qu’il tiendra ce langage à ceux qui ont eu des biens en ce monde afin d’accomplir ces oeuvres de charité. Car ceux-ci régneront avec ceux-là; les uns sont comme les soldats, les autres comme les fournisseurs des vivres ; mais soldats et fournisseurs forment un même royaume, sous un seul chef. Au soldat le courage, au fournisseur le dévouement : le soldat courageux combat le démon par ses prières, et le fournisseur dévoué prépare les vivres au soldat.

 

1. Matth. XIX, 21, 22, — 2. Id. XXV, 22-33.

 

Que votre charité veuille bien le comprendre. Au dernier jour enfin ceux qui seront placés à droite, entendront ces paroles : « Venez, tu bénis de mon Père, recevez le royaume qui tu vous est préparé dès l’origine du monde ». Il en était beaucoup en ce moment, quand s’alluma le feu de la persécution, quand se fit sentir le démon de midi, il en était beaucoup qui se promettaient de juger avec le Christ; mais impuissants à supporter la violence de la persécution, ils sont tombés à son côté; d’autres ne se promettaient point d’être assis parmi les juges, mais se promettaient pour prix de leurs aumônes d’être à la droite, et pensaient que le Christ leur dirait : « Venez, tu bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde». Mais comme ils sont en grand nombre ceux qui seront frustrés de leur espérance d’être assis parmi les juges, et bien plus nombreux encore ceux qui n’obtiendront point d’être à la droite comme ils l’espéraient, le Prophète s’écrie en s’adressant au Christ : tu « en tombera mille à votre côté, et dix mille à votre droite». Mais comme beaucoup d’autres qui n’ont eu pour les choses temporelles aucun souci, seront alors avec le Christ, qui sera en eux comme dans ses membres, te Prophète ajoute : « Mais le mal n’approchera point de vous ». N’est-ce qu’à la tête qu’il dit : « N’approchera point? » Non assurément: mais il n’approchera ni de Pierre, ni de Paul, ni de tous les Apôtres, ni de tous les martyrs, qui n’ont point cédé aux tourments. Comment donc tu n’en approchera-t-il point? e Pourquoi dès lors ces tortures? Le mal ne s’est approché que de leur chair, et non du siége de leur foi. Cette foi donc était à l’abri de la crainte et des tourments. Qu’on les torture, l’effroi n’a aucun accès auprès d’eux; qu’on les torture, et ils se riront des tourments, dans leur confiance en celui qui a vaincu le premier afin que les autres pussent vaincre. Or, quels sont les vainqueurs, sinon ceux qui n’ont point compté sur eux-mêmes? Et remarquez bien ceci, mes bien-aimés; c’est ce qui a fait dire au Prophète tout ce qui précède: « Il dira au Seigneur : Vous êtes mon appui et tu mon refuge »; et: «J’espérerai en lui. Car c’est lui qui me délivrera du filet des chasseurs». « Il me délivrera », et non pas moi. « Il me fera un ombrage entre ses épaules ». Mais quand? Quand tu « espéreras sous ses ailes, (360 ) sa vérité te couvrira d’un bouclier ». Parce que tu as compté sur lui et que tu as mis en lui tout ton espoir, voici, dit le Prophète: quoi donc? « Tu n’auras point à craindre des frayeurs de la nuit, ni de la flèche qui vole tu pendant le jour, ni le mal qui se glisse dans tu les ténèbres, ni la ruine et le démon de  midi 1». Quel est celui qui ne craindra point? Celui qui ne compte point sur lui, mais sur le Christ. Quant à ceux qui présument d’eux-mêmes, bien qu’ils aient espéré s’asseoir à côté du Christ, pour juger, bien qu’ils se soient promis d’être à sa droite, et d’entendre ces paroles : « Venez, bénis de mon Père, et recevez le royaume qui vous est tu préparé dès l’origine du monde 2»; voilà qu’est venu le démon de midi, c’est-à-dire que le feu de la persécution s’est allumé dans sa violence, et sous le coup de l’effroi, ils sont déçus dans leur espérance de juger; c’est d’eux qu’il est dit : « Mille tomberont à côté de vous ». D’autres seront déçus dans l’espoir d’une récompense de leurs bons offices, et c’est d’eux qu’il est dit: « Dix mille tomberont à votre droite » . « Quant à vous», qui êtes la tête et le corps, la ruine et le démon de midi « n’approchera point de vous », parce que le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 3.

11. « Toutefois, vous jetterez les yeux autour de vous, et vous verrez ce qu’on rendra aux pécheurs 4». Qu’est-ce à dire ? Pourquoi cette expression « toutefois ?» Parce que les impies ont pu accabler vos serviteurs de leur orgueil, parce qu’ils ont pu persécuter vos serviteurs. Après avoir persécuté vos serviteurs, doivent-ils donc demeurer impunis? Non,assurément. Quoique vous l’ayez permis, Seigneur, et que vos saints aient mérité par là leurs couronnes : « Toutefois, vous jetterez les yeux autour de vous, et vous verrez le sort des impies ». Ils recueilleront alors le mal qu’ils ont voulu, et non le bien que, sans

 

1. Ps. XC, 2-6. — 2. Matth. XXV, 31.— 3. II Tim. II, 19.— 4. Ps. XC, 8.

 

le savoir, ils ont procuré. Il nous faut maintenant les yeux de la foi, pour voir qu’ils s’élèvent dans le temps pour pleurer dans l’éternité, et que si Dieu leur laisse pour un temps le pouvoir contre ses serviteurs, il leur dira un jour : « Allez au feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges 1». Mais pour peu que l’on ait ces yeux de la foi dont il est dit : « Vous verrez de vos yeux o; il n’est pas sans importance de voir l’impie florissant sur la terre, de tenir les yeux sur lui, afin de considérer par la foi ce qu’il souffrira enfin, s’il ne se corrige point : car ceux qui veulent tonner maintenant sont ensuite foudroyés. « Toutefois vous jetterez les yeux, et vous verrez le sort des impies ».

12. « Car c’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance ». Voilà qu’il en vient à ce qui l’a préservé de sa ruine et du démon de midi: « C’est que vous êtes, Seigneur, mon espérance , vous avez placé très-haut votre demeure 2 ». Qu’est-ce à dire que votre séjour est dans les hauteurs ? Il en est beaucoup qui cherchent en Dieu un abri contre les troubles du temps. Or, il est fort élevé, il est dans le secret, cet asile de Dieu, qui nous abritera contre la colère à venir. Il est intérieur tu cet asile que vous avez établi très-haut. « De vous n’approcheront point les maux, et le fléau n’abordera point votre tabernacle, « Car Dieu a donné à ses anges ordre de tu vous garder dans toutes vos voies, Ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne vous heurtiez contre la pierre ». Telles sont les paroles dont se servit le diable pour tenter Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais parce qu’il faut les considérer avec plus d’attention , remettons-les à demain, puisque demain je dois vous parler encore. Nous reprendrons cet endroit du psaume, afin de vous éviter l’ennui : en trop abrégeant, dans ces difficultés, nous ne pourrions nous faire comprendre.

 

1. Matth. XXV, 41. — 2. Ps. XC, 9.

 

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DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XC.

LES TENTATIONS.

SUITE DU DISCOURS PRÉCÉDENT.

 

En Jésus-Christ il y a la tête ou l’homme parfait né de Marie, et le corps ou l’Eglise, qui commence en Abel pour embrasser dans son unité tous ceux qui croiront au Christ. Le roi de cette Eglise s’est fait notre voie, afin que nous marchions en lui. C’est pour cela qu’une prophétie passe souvent, sans transition, du Christ à l’Eglise, de la tête au corps. Résumons ce que nous avons dit hier, et parlons de ce refuge placé bien haut, et que le mal n’atteindra point, c’est-à-dire du Seigneur qui est ressuscité pour ne plus mourir, et afin de nous prêcher la résurrection. Le mal ne t’atteint pas dans son tabernacle ou dans sa chair, puisqu’il a combattu pour nous en cette chair; une fois ressuscité il n’est plus assujetti à la douleur, ni à la sort. Si donc il voulut être baptisé, s’il jeûna, c’est pour nous qui sommes ses membres. Il pouvait faire ce que lui proposa le démon, changer les pierres en pain, lui qui multiplia les pains au désert, et qui avec des pierres fait des enfants d’Abraham. D’une part donc il nous instruit par la tentation qu’il subit, et d’autre part il réserve à notre fidélité une récompense. Le diable te dira Si tu étais chrétien, Dieu ne te laisserait point si pauvre. — J’ai pour pain la parole de Dieu. — Tu ferais des miracles ; ce fut le piège de Simon. Arrière l’orgueil et l’hypocrisie, le Christ n’y repose point sa tête. Soyons humbles d’abord et souffrons ensuite avec patience. Les Anges portèrent le Seigneur à l’ascension; il envoya ensuite l’Esprit-Saint qui abrogea la loi gravée sur la pierre, alla que les pieds du Sauveur ou ses Apôtres ne heurtassent contre celte pierre en allant prêcher aux nations. Trois fois le Christ demanda une protestation d’amour au disciple qui l’avait renié par crainte. Le diable est tantôt lion, quand il sévit contre les martyrs; tantôt dragon, quand il séduit par l’hérésie. Cherchons en Dieu un refuge, et nous marcherons sur l’un et sur l’autre. Et il nous donnera de longs jours, ou la vie éternelle, si nous mettions en lui nos coeurs.

 

1. Vous vous souvenez, je n’en doute nullement, mes frères, qui assistiez au sermon d’hier, que le temps trop court nous empêcha de terminer le psaume dont nous avions commencé l’explication, et que le reste fut remis pour aujourd’hui. Voilà ce que vous savez, vous qui assistiez hier; et ce qu’il vous faut apprendre, vous qui n’y assistiez pas. C’est dans ce dessein que nous avons fait lire le passage de l’Evangile qui rapporte la tentation du Sauveur, et les paroles du psaume que vous avez entendues 1. Le Christ a donc passé par la tentation, afin que le chrétien ne fût point vaincu par le tentateur. Lui, notre maître, a voulu passer par toutes les tentations auxquelles nous sommes assujettis; comme il a voulu mourir parce que nous sommes tributaires de la mort, et ressusciter, parce que nous devons ressusciter,Car, tout ce qu’a montré dans son humanité celui qui étant ce même Dieu par qui nous avons été faits, est devenu homme à cause de nous, il l’a fait pour nous instruire. Souvent je l’ai dit à votre charité, et je ne rougis point de vous le répéter, afin qu’un si grand nombre d’entre vous, qui ne peuvent lire, ou qui n’en ont pas le loisir, suppléent à leur impuissance en nous écoutant,

 

1. Matth. IV, 6.

 

et n’oublient point la foi qui doit les sauver. Que plusieurs se fatiguent de nos répétitions, pourvu que les autres en soient édifiés. Il en est beaucoup, nous le savons, qui, doués d’une heureuse mémoire, et lecteurs assidus des saintes Ecritures, savent ce que nous allons dire, et peut-être exigent-ils de nous ce qu’ils ne savent point encore. En dépit de leur promptitude, ils doivent se souvenir que la marche des autres est plus lente. Quand deux voyageurs marchent ensemble, et que l’un d’eux est plus prompt, l’autre plus lent, c’est le plus prompt qui doit s’accommoder à l’autre, et non le plus lent; car si le plus léger déployait toute son agilité, l’autre ne saurait le suivre. C’est donc au plus prompt à ralentir sa marche, afin de ne laisser point son compagnon en arrière. Voilà, dis-je, ce que je vous ai répété souvent; et je vous le répète encore: comme l’a dit saint Paul : « Vous écrire les mêmes choses n’est point pénible pour moi, mais avantageux pour vous 1 ». Or, en Notre-Seigneur, il y a l’homme parfait, la tête et le corps. La tête est cet homme qui est né de la vierge Marie, qui a souffert sous Ponce-Pilate, a été enseveli, est ressuscité, est monté aux cieux pour

 

1. Philipp. III, 1.

 

362

 

s’asseoir à la droite du Père, d’où nous l’attendons comme juge des vivants et des morts: voilà le chef de l’Eglise 1. Cette tête a pour corps l’Eglise, non celle qui est en ces lieux, mais bien celle qui est en ces lieux et dans l’univers entier: non celle qui existe maintenant, mais celle qui commence en Abel pour aller jusqu’à la fin des siècles, et embrasser tous ceux qui croiront au Christ, pour n’en former qu’un seul peuple, appartenant à une seule cité, laquelle cité est le corps du Christ, et dont le Christ est la tête. Là sont les anges, nos concitoyens. Pour nous, qui sommes étrangers, nous sommes dans la souffrance; et pour eux ils attendent dans la cité bienheureuse notre arrivée. Mais de cette cité d’où nous sommes exilés, des lettres nous sontvenues, ce sont les saintes Ecritures, qui nous engagent à vivre saintement. Que dis-je, il nous est venu des lettres? Le roi lui-même est descendu, il s’est fait notre voie dans notre pèlerinage, afin que marchant dans cette voie nous ne puissions nous égarer, ni manquer de force, ni tomber entre les mains des voleurs, ou dans les pièges qui bordent les chemins. Connaissons donc le Christ tel qu’il est tout entier avec l’Eglise; lui seul né d’une vierge, chef de l’Eglise, médiateur entre Dieu et les hommes 2, Jésus-Christ est médiateur pour réconcilier en lui tous ceux qui se sont éloignés; car il n’y a de médiateur que entre deux. Nous nous étions éloignés de la majesté de Dieu, en l’offensant par nos crimes; et le Fils a été envoyé, afin d’effacer par son sang nos péchés qui nous séparaient de lui, et de nous rendre à Dieu en s’interposant, et nous réconciliant à son Père, dont nos péchés et nos désordres nous tenaient éloignés. C’est donc lui qui est notre chef, lui Dieu égal au Père, Verbe de Dieu par qui tout a été fait 3: qui, Dieu a tout créé, homme a tout restau ré; Dieu afin de tout faire, homme afin de refaire. Voilà ce qu’il nous faut considérer en lisant le psaume. Que votre charité soit attentive. C’est un point des plus importants que nous ayons à étudier, non-seulement pour comprendre notre psaume, mais pour en comprendre beaucoup d’autres, si vous vous attachez à cette règle. Quelquefois un psaume, et non-seulement un psaume, mais une prophétie quelconque parle du Christ seulement comme chef, et quelquefois passe du chef au

 

1. Ephés. V, 23. — 2. I Tim. II, 5.— 3. Jean, I, 3.

 

corps ou à l’Eglise, sans qu’il paraisse avoir changé de personne; car la tête ne se sépare point du corps, mais il en est parlé comme d’un seul homme. Que votre charité fasse donc attention à mes paroles. Chacun en effet connaît ce psaume relatif à la passion du Sauveur, et où il est dit: « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os: ils se sont partagé mes vêtements, et ont jeté le sort sur ma robe 1». Voilà ce que les Juifs ne peuvent entendre sans rougir; et il est de la dernière évidence que c’est là une prophétie de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Or, Notre-Seigneur Jésus-Christ n’avait point de péchés, et néanmoins il commence le psaume en s’écriant: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? Les cris de mes péchés éloignent de moi tout salut 2 ». Vous le voyez donc, il y a des paroles qui se disent du chef, et d’autres qui se disent du corps. Pécher, voilà ce qui est notre apanage; mais souffrir pour nous, voilà ce qui appartient à notre chef : or, comme il a souffert pour nous, il a effacé les dettes que nous devions acquitter pour nos péchés. Ainsi en est-il dans notre psaume.

2. Hier déjà nous avons expliqué ces versets : n’en disons qu’un mot aujourd’hui. « Celui qui habite sous l’appui du Tout-Puissant, demeure sous la protection du Dieu du ciel 3». A propos de ces versets, nous l’avons dit à votre charité, ne mettons point notre confiance en nous-mêmes, mais bien en celui qui est pour nous toute la force, La victoire nous vient en effet de son secours, et non de notre présomption. Le Dieu du ciel nous protégera donc si nous lui disons ce qui suit : « Il dira au Seigneur: Vous êtes mon appui, mon refuge et mon Dieu; en lui je veux espérer. Car c’est lui qui me délivrera des pièges des chasseurs, et de la parole amère 4 ». Nous avons dit que la crainte des paroles amères en fait tomber un grand nombre dans Je filet des chasseurs. On insulte un homme parce qu’il est chrétien; et il se repent de s’être fait chrétien, et la parole amère le fait tomber dans le piége du diable, en sorte qu’il ne demeure point comme le froment dans la grange, mais qu’il s’envole avec la paille. Quant à celui qui espère en Dieu, il échappe au piège des chasseurs et à la parole amère. Mais quelle est

 

1. Ps. XXI, 17, 18, 19. — 2. Id. 2. —  3. Id. XC, 1. — 4. Id. 23.

 

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alors la protection de Dieu? « Il te fera un ombrage de ses épaules 1 » ; c’est-à-dire qu’il te placera sur son coeur, afin de te couvrir de ses ailes : pourvu que tu reconnaisses ta faiblesse, et que, semblable au faible poussin, lu veuilles échapper au vautour en cherchant un refuge sous les ailes de ta mère. Ces vautours sont les puissances de l’air, le diable et ses anges, qui cherchent à profiter de notre faiblesse. Fuyons sous les ailes de la sagesse notre mère, car la sagesse est devenue faiblesse à cause de nous, quand le Verbe s’est fait chair 2. Comme une poule devient faible avec ses poussins 3, afin de les couvrir de ses ailes; ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, ayant la nature de Dieu, n’a point cru que ce fût une usurpation de s’éga1er à Dieu, afin de participer à nos faiblesses, et de nous protéger sous ses ailes , s’est anéanti jusqu’à prendre la forme de l’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru en lui 4. « Et vous espérerez sous ses ailes. Sa vérité vous couvrira d’un bouclier, et vous ne craindrez point la frayeur de la nuit 5 ». Les tentations de l’ignorance sont les craintes nocturnes, et les péchés commis sciemment, la flèche qui vole pendant le jour. Car la nuit est l’image de l’ignorance, comme le jour le symbole de la manifestation. Or, les uns pèchent dans l’ignorance, et les autres sciemment. Pécher dans l’ignorance, c’est être supplanté par la frayeur de la nuit; pécher sciemment, c’est être percé par la flèche qui noie en plein jour. Or, quand ces chutes ont lieu dans de grandes persécutions, qui sont comme le grand jour, celui qui succombe alors, tombe sous le démon de midi. Plusieurs sont tombés sous la violence de ces feux, comme nous le disions hier, parce que dans ces persécutions cruelles, il était dit que les chrétiens seraient tourmentés jusqu’à ce qu’ils eussent abjuré le christianisme. Tandis qu’auparavant on les frappait à cause de leurs aveux, on les tourmenta ensuite jusqu’à l’abjuration. Pour un criminel, on le torture tant qu’il nie; pour les chrétiens, c’était l’aveu qu’on torturait, la négation qu’on renvoyait libre. La persécution était donc comme une fournaise ardente, et alors quiconque succombait, était la proie du démon de midi. Or, combien

 

1. Ps. XC, 4. — 2. Jean, I, 14. — 3. Matth. XXIII, 37. — 4. Philipp. II, 6, 7. —  5. Ps. XC, 5.

 

 

succombèrent? Beaucoup qui espéraient s’asseoir parmi les juges auprès du Christ, tombèrent à côté, ainsi que beaucoup d’autres qui comptaient sur une place à sa droite, comme ces fournisseurs de la sainte milice qui préparent des vivres, et à qui on doit dire : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger 1 »; car il y en aura beaucoup à la droite; ceux-là ont vu leur espérance trompée; et comme ils sont là en grand nombre, c’est de là que le plus grand nombre est tombé; ceux, en effet, qui doivent siéger avec le Seigneur pour le jugement, sont moins nombreux que ceux qui se tiendront devant lui, mais dont la condition sera bien différente. Les uns seront à gauche, les autres à droite: les uns devront régner, les autres subir le châtiment; les uns entendre : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume »; les autres : « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges». Donc « le démon de midi en fera tomber mille à côté de vous, et dix mille à votre droite; mais le mal n’approchera point de vous 2 ». Qu’est-ce à dire? Le démon du midi ne vous renversera point. Quelle merveille, qu’il ne renverse pas le chef? Mais il ne renverse pas non plus ceux qui adhèrent au chef, ainsi que l’a dit l’Apôtre: « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui » ». Il en est que Dieu a prédestinés de telle sorte qu’il connaît qu’ils appartiennent à son corps; et dès lors que la tentation ne les approche point de manière à les faire tomber, on comprend que c’est d’eux qu’il est dit : « Le mal n’approchera point de vous ». Mais de peur que les faibles ne viennent à considérer les pécheurs, à qui Dieu a laissé une telle puissance contre les chrétiens, et qu’ils ne disent: Telle est la volonté de Dieu qui laisse aux impies et aux scélérats un tel empire sur les serviteurs de Dieu; considère quelque peu de tes yeux, des yeux de la foi, et tu verras ce qui est réservé pour le dernier jour à ces impies, qui ont tant de pouvoir pour te mettre à l’épreuve. Voici la suite en effet: « Toutefois tu considéreras de tes yeux, et tu verras le sort des pécheurs 4 ».

3. « Car c’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance, vous avez élevé bien haut votre  asile, et le trial n’approchera point de vous ». C’est au Seigneur que le Prophète adresse ces

 

1. Matth. XXV, 35.— 2. Ps. XC, 7. —  3. II Tim. II, 19.— 4. Ps. XC, 8.

 

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paroles: « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance; vous avez placé bien haut votre  asile; le mal n’approchera point de vous, et le fléau n’abordera point votre tente ». Viennent ensuite ces paroles que cita le démon, comme vous l’avez entendu 1: « Car le Seigneur a ordonné à ses anges de prendre soin de vous et de vous garder dans toutes vos démarches. Ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre 2 ». A qui parle-t-il ainsi? A celui à qui il a dit : « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance ». Il n’est pas nécessaire d’expliquer à des chrétiens quel est ce Seigneur. Si leur pensée se porte sur Dieu le Père, comment les anges le prendront-ils dans leurs mains, de peur que son pied ne heurte contre la pierre ? Vous le voyez donc, le Christ Notre-Seigneur, parlant au nom de son corps, parle tout à coup de la tête. Car c’est à votre tête que s’adresse cette parole : « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance, et vous avez placé bien haut votre asile.— Et vous avez placé bien haut votre asile, parce que vous êtes mon espérance ». Qu’est-ce à dire ? Que votre charité veuille bien écouter: « Car c’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance :  vous avez placé bien haut votre refuge ». Ne nous étonnons point alors des paroles qui suivent : « Le mal n’approchera point de vous, puisque vous avez élevé bien haut votre asile; et parce que cet asile est placé bien haut, le fléau non plus ne l’atteindra point ». Mais nulle part, dans l’Evangile, nous ne lisons que les anges aient porté le Seigneur, de peur que son pied ne heurtât contre la pierre. Et toutefois, c’est de lui que nous entendons ces paroles, qui sont accomplies et que le Prophète n’eût pas jetées en avant si elles n’eussent dû s’accomplir. Nous ne pouvons dire non plus que le Christ viendra de nouveau, de manière que son pied ne heurte point contre la pierre ; car il viendra pour juger. Où donc cette parole s’est-elle accomplie? Que votre charité veuille bien écouter.

4. Entendons d’abord ces versets : « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon refuge, vous avez élevé bien haut votre asile ». Le genre humain savait que l’homme mourrait, mais non qu’il ressusciterait ; il savait ce qu’il

 

1. Matth. IV, 12. — 2. Ps. XC, 9-12.

 

fallait craindre, et non ce qu’il fallait espérer. Celui dès lors qui nous avait infligé un châtiment dans la crainte de la mort, voulut nous donner ensuite l’espérance de la résurrection comme un gage de la vie éternelle, et Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscita le premier. Il mourut après beaucoup d’autres, et ressuscita avant tous. Il souffrit en mourant ce que beaucoup d’autres avaient souffert; et il fit en ressuscitant ce que nul n’avait fait avant lui. Quand est-ce en effet que l’Eglise recevra cette grâce, sinon à la fin ? Le chef a fait voir ce que doivent espérer les membres : et votre charité comprend ce qu’ils se disent mutuellement. Que 1’Eglise donc dise à Jésus-Christ son Seigneur, qu’elle dise alors à la tête: « Parce que j’ai mis en vous mon espérance, ô mon Dieu, vous avez placé bien haut votre asile » : c’est-à-dire, vous êtes ressuscité, vous êtes monté au ciel, afin d’élever bien haut votre refuge, et de devenir ainsi mon espérance, quand je n’espérais que dans la terre et ne croyais point à ma résurrection: je crois maintenant que ma tête est montée au ciel, et que les membres doivent la suivre un jour. Il me semble que la lumière se fait dans ces paroles: « Parce que vous êtes mon  espérance, ô mon Dieu, vous avez élevé bien haut votre refuge». Plus clairement encore: Afin de me donner à la résurrection une espérance que je n’avais pas, vous êtes ressuscité le premier, pour me faire espérer de vous suivre où vous m’avez précédé. C’est le langage de l’Eglise à son Seigneur, la voix du corps à la tête.

5. Ne nous étonnons donc point que «les maux n’approchent point de vous, que les fléaux n’arrivent point à votre tente ». La tente du Christ est sa chair. Le Verbe a habité dans la chair 1, et la chair est devenue une tente pour Dieu. C’est dans ce tabernacle que notre Chef a combattu pour nous; dans ce tabernacle qu’il a subi la tentation de l’ennemi, afin de raffermir le soldat. Et comme il a rendu sa chair visible pour nos yeux, puisque nos yeux se plaisent à voir le jour, et qu’ils trouvent leur joie dans cette lumière sensible, comme il a mis sa chair en évidence, de manière que chacun pût la voir; voilà que le Psalmiste s’écrie : « Il a placé son tabernacle dans le soleil ». Qu’est-ce à dire « dans le soleil? » Il l’a manifestée; il l’a mise

 

1. Jean, I, 14.

 

en évidence, et dans cette lumière terrestre, dans cette lumière qui du ciel se répand sur la terre; c’est là qu’il a placé son tabernacle. Mais comment y mettrait-il sa tente, s’il ne sortait comme le jeune époux de son lit nuptial? Car voilà ce qui vient après ces paroles : « Il a placé son tabernacle dans le soleil ». Et comme si on lui demandait comment? « Semblable au jeune époux », répond-il, « qui sort du lit nuptial, il a bondi comme un géant pour parcourir sa carrière 1». Le tabernacle est donc le même que l’épouse. Le Verbe est l’Epoux, la chair l’Epouse, et le lit nuptial est le sein de la Vierge. Et que dit l’Apôtre? « Ils seront deux dans une même chair: c’est là un grand sacrement, ce que j’entends du Christ et de l’Eglise 2». Que dit lui-même le Seigneur dans l’Evangile ? « Ils ne sont donc plus deux, mais une seule chair 3» : de deux choses une seule, du Verbe et de la chair, un seul homme, un seul Dieu. Sur la terre les fléaux se sont approchés de ce tabernacle, car il est évident que le Seigneur fut flagellé 4. Mais a-t-il subi la flagellation dans le ciel? Pourquoi non ? Parce qu’il a placé bien haut son refuge, afin d’être notre espérance; et le mal n’approchera point de lui, et le fléau n’abordera point son tabernacle. Il est bien haut dans les cieux, mais il a les pieds sur la terre. La tête est dans les cieux, le corps ici-bas. Or, quand Saul foulait et meurtrissait les pieds, la tête cria : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 5? » Voilà que nul ne persécute la tête, que la tête est dans le ciel : « et le Christ, une fois ressuscité ne meurt plus, la mort n’aura plus d’empire sur lui 6: le mal n’approchera plus de vous, le fléau n’atteindra point votre tente ». Mais gardons-nous de croire que la tête est séparée du corps ; séparée quant aux lieux, ils sont unis par la charité: et c’est la tendresse de cette charité qui cria du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter? » Sa voix tonnante renversa le persécuteur que relevait une main miséricordieuse. Et alors le persécuteur du Christ devint membre du Christ, afin d’endurer ce qu’il faisait souffrir.

6. Quoi donc! mes frères, qu’est-il dit de notre chef? « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance, vous avez placé bien haut votre asile. Le mal n’approchera point de

 

1.  Ps. XVIII, 6.— 2. Ephés. V ,31, 32.— 3. Matth. XIX, 6.— 4. Id. XXVII, 26.— 5. Act , IX, 4. — 6. Rom. VI, 9.

 

365

 

vous, et le fléau n’abordera point votre tabernacle ». Voilà ce qui est dit : « Car Dieu a commandé à ses anges de prendre soin de vous, de vous garder dans toutes vos voies ». Vous l’avez entendu à la lecture de l’Evangile 1; écoutez encore: Notre-Seigneur fut baptisé, et il jeûna. Pourquoi baptisé? Afin que nous ne pussions dédaigner le baptême. Quand Jean lui-même disait au Seigneur: « Vous venez à moi pour être baptisé, et c’est moi qui dois être baptisé par vous»; et que le Seigneur lui répondait : « Laissez-moi, car il nous faut accomplir toute justice 2» ; il voulait donc passer par l’humilité, être purifié de souillures qu’il n’avait point. Pourquoi? pour confondre l’orgueil de ceux qui devaient venir. On trouve quelquefois, en effet, un catéchumène plus instruit et plus vertueux que beaucoup de fidèles; il voit beaucoup de baptisés qui sont ignorants, qui ne vivent pas aussi bien que lui, avec moins de continence et moins de chasteté; il voit que lui-même renonce au mariage, quand quelque fidèle use du mariage avec intempérance, s’il ne devient fornicateur : il peut alors lever la tête avec orgueil, et dire . Qu’ai-je besoin d’être baptisé, d’avoir ce qu’a ce fidèle, bien moins avancé que moi en science et en vertu? Le Seigneur lui répond : En quoi le devances-tu? de combien le devances-tu? Autant que moi même je suis au-dessus de toi? « Le serviteur n’est point au-dessus de son Seigneur, ni le disciple au-dessus de son maître; qu’il suffise au serviteur d’être comme son Seigneur, et au disciple comme son maître 3 ». Ne t’élève pas au point de dédaigner le baptême. Tu recevras le baptême de ton maître, et moi j’ai recherché le baptême du serviteur. Le Seigneur fut donc baptisé, puis tenté après son baptême, et il jeûna pendant ces quarante jours mystérieux dont je vous ai parlé souvent. On ne saurait tout dire en une seule fois, et user ainsi un temps nécessaire. Après quarante jours il eut faim, lui qui pouvait n’avoir jamais faim ; mais comment eût-il pu être tenté? Et s’il n’eût pas triomphé du tentateur, comment apprendrais-tu à le combattre? Il eut donc faim, et alors le tentateur : « Dis que ces pierres deviennent du pain, si tu es Fils de Dieu 4 ». Etait-il si difficile à Notre-Seigneur Jésus-Christ de changer des pierres en

 

1. Matth. IV, 1-11.— 2. Id. 10, 14, 15.— 3. Id. X, 24, 25.— 4. Id.IV, 3.

 

366

 

pain, lui qui rassasia tant de milliers de personnes avec cinq pains seulement 1? Ce pain, il le fit de rien. D’où vint en effet celte nourriture qui suffit à soutenir tant de milliers de personnes? Le Seigneur avait dans ses mains une source de pain, et il n’y a là rien d’étonnant; car celui qui, avec cinq pains, put nourrir tant de milliers d’hommes, est aussi celui qui, avec quelques grains, fait naître chaque jour d’abondantes moissons. Ce sont là les miracles du Seigneur, que l’on ne considère point parce qu’ils sont ordinaires. Comment donc, mes frères, eût-il été impossible au Seigneur de faire du pain avec des pierres, quand avec des pierres il fait des hommes? Jean-Baptiste l’a dit : « Dieu peut de ces pierres mêmes susciter des enfants  d’Abraham ». Pourquoi donc ne le fit-il pas alors? Afin de t’apprendre à riposter au tentateur, lorsque dans certaines angoisses, il te fait des suggestions: si tu étais chrétien, si tu étais vraiment l’homme du Christ, t’abandonnerait-il en cette occasion? Ne t’enverrait-il pas du secours? Médecin il tranche, puis il délaisse, mais ce n’est point là uni abandon. De même il n’exauce point Paul lui-même, parce qu’il l’exauçait alors. Car Paul nous dit qu’il ne fut point exaucé, au sujet de cet aiguillon de la chair, de cet ange de Satan qui le souffletait : « J’ai prié trois fois le Seigneur », nous dit-il, « afin qu’il l’éloignât de moi; et il m’a répondu : Ma grâce te suffit, car c’est dans l’infirmité que la vertu se fortifie 3 ». C’est connue si l’on disait à un médecin qui vient de nous appliquer un remède violent : cet emplâtre me gêne, ôtez-le, s’il vous plaît. Non, dit le médecin, il doit demeurer là longtemps, autrement point de guérison pour vous. Le médecin n’agit point selon la volonté du malade, mais dans le sens de sa guérison. Courage donc, mes frères! surtout quand le Seigneur vous éprouve par la pauvreté, afin de vous affliger et de vous instruire, pendant qu’il vous prépare et vous réserve l’héritage éternel; ne laissez point alors le diable vous faire ces suggestions : Si tu étais juste, ne t’enverrait-il point comme à Eue du pain par un corbeau 4? Où est la vérité de cette parole:

« Je n’ai jamais vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain 5? » Réponds à

 

1. Matth. XIV, 17-21.— 2. Id. III, 9.— 3. II Cor. XII, 7-9.— 4. III Rois, XVII, 6 — 5. Ps. XXXVI, 25.

 

Satan : L’Ecriture a dit vrai : « Je n’ai jamais vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain »; j’ai mon pain que tu ne connais pas. Quel pain? Ecoute le Seigneur: « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu 1». Penses-tu que la parole de Dieu n’est pas un pain? Si ce Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, n’était pas un pain, il ne dirait pas : « Je suis le pain vivant descendu du ciel 2 ». Tu sais donc maintenant ce que tu répondras au tentateur dans l’épreuve de la faim.

7. Mais s’il te suggère une autre tentation, et te dit : Si tu étais chrétien, tu ferais des miracles comme en ont fait d’autres chrétiens; que feras-tu? Sous l’empire de cette pensée, tu en viendrais à tenter le Seigneur ton Dieu, et à dire à ce Dieu Notre-Seigneur: Si je suis chrétien, et si je suis agréable à vos yeux, si vous daigniez me compter au nombre de vos serviteurs, que je fasse donc quelque miracle comme vos saints en ont tant fait si souvent? C’est là tenter Dieu, comme si tu n’étais chrétien qu’à la condition de faire des prodiges. Ce désir en a fait tomber beaucoup d’autres : c’est là ce que Simon demandait aux Apôtres, quand il voulait à prix d’argent acheter le Saint-Esprit 3. Il fut ambitieux de cette puissance des prodiges, mais non ambitieux de marcher dans leur humilité. De là vient qu’un des disciples, ou un homme de la foule voulant suivre le Sauveur, à la suite des miracles qu’il opérait, le Sauveur vit que cet orgueilleux recherchait le faste de l’orgueil, plutôt que la voie de l’humilité , et lui répondit : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l’homme n’a point où reposer sa tête ». C’est en vous que les oiseaux du ciel ont des nids, en vous encore que les renards ont des tanières. Car si les oiseaux s’élèvent dans les airs, ainsi font les orgueilleux; si les renards creusent des cavernes trompeuses, ainsi font les hypocrites. Que répond donc le Seigneur? L’orgueil et l’hypocrisie peuvent trouver place chez vous, mais le Christ ne saurait habiter en vous, ni même y reposer sa tête. Car reposer sa tête est une marque d’humilité. Les disciples avaient de semblables désirs, ils convoitaient une place dans son royaume avant d’avoir pris le chemin de l’humilité, quand la mère de

 

1. Matth. IV, 4; Deut. VIII, 3. — 2. Jean, VI, 41. — 3. Art. VIII, 18, 19. — 4. Matth. VIII. 20.

 

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ces disciples lui disait : « Commandez que l’un d’eux soit assis à votre droite et l’autre à votre gauche 1 »; ils aspiraient à la puissance, mais c’est par les souffrances de l’humilité que l’on arrive à la gloire du royaume. « Pouvez-vous», leur dit le Seigneur, « boire le calice que je boirai 2 ? » Pourquoi aspirer aux grandeurs de mon royaume, et n’imiter point mon humilité ? Que faut-il donc répondre au démon, s’il te dit pour te tenter: Fais des miracles? Que dois-tu répondre, afin de ne point tenter Dieu à ton tour? Ce que répondit le Seigneur. Le diable lui dit: « Jetez-vous en bas, car il est écrit: Dieu a fait à votre sujet des prescriptions à ses anges; ils vous porteront dans leurs mains de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre 3». Si vous vous précipitez en bas, les anges vous recevront. Il eût pu arriver, nies frères, que si le Seigneur se fût précipité, les anges eussent porté le corps du Seigneur. Mais que répondit-il? «Il est écrit aussi : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu 4». Tu me crois un homme. Le diable en effet ne s’était approché que pour découvrir s’il était le Fils de Dieu. Il voyait une chair, il est vrai, mais sa majesté se reflétait dans ses oeuvres, et les anges lui avaient rendu témoignage. Le diable donc ne voyait en lui qu’un homme mortel à tenter; et le Christ voulait être tenté pour instruire ses disciples. Qu’est-ce donc qui est écrit? « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ». Ainsi ne tentons point le Seigneur, et ne lui disons point: Si nous vous appartenons, faites-nous taire un miracle.

8. Revenons aux paroles du psaume. « Il a fait à ses anges des prescriptions à votre sujet, afin qu’ils vous gardent dans vos démarches. Ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre ». Le Christ fut porté dans les mains des anges, quand il monta au ciel 5: non point qu’il dût tomber si les anges ne l’eussent porté; mais parce qu’ils rendaient ce devoir à leur Souverain. Et gardez vous de dire: Ceux qui portaient étaient supérieurs à celui qui était porté. Les chevaux ont-ils une supériorité sur les hommes? Bien qu’ils subviennent à notre faiblesse, il ne nous est pas permis de l’affirmer; bien aussi qu’il

 

1. Matth. XX, 21. — 2. Id. 22.— 3. Id. IV, 6.— 4. Deut. VI, 16.— 5. Marc, XVI, 9; Act. 1,2, 9.

 

nous faille tomber, s’ils parviennent à se soustraire au cavalier. Mais comment nous faudra-t-il parler? Car il est dit aussi de Dieu: « Le ciel est mon trône1 ». Parce que c’est le ciel qui porte, et Dieu qui est assis, le ciel est-il supérieur à Dieu? Ainsi pouvons-nous comprendre le bon office des anges dans notre psaume : ils ne voulaient point subvenir à sa faiblesse, mais lui donner une marque de leur respect et de leur obéissance. Or, Notre-Seigneur Jésus-Christ est ressuscité : pourquoi? Ecoutez l’Apôtre : « Il est mort à cause de nos péchés, il est ressuscité pour notre justification 2 ». L’Evangile a dit de même du Saint-Esprit : « L’Esprit n’était pas encore donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié 3 ». Quelle est cette glorification de Jésus? Il est ressuscité et il est monté au ciel. Dieu l’a glorifié en le faisant monter au ciel, et il a envoyé son Esprit-Saint le jour de la Pentecôte. Or, dans la loi de Moïse, dans le livre de l’Exode, on compte cinquante jours depuis que l’on avait immolé et mangé l’agneau, jusqu’au jour où fut donnée la loi écrite par le doigt de Dieu sur des tables de pierre 4. Or, qu’est-ce que le doigt de Dieu? L’Evangile nous répond que le doigt de Dieu c’est l’Esprit-Saint. Comment le prouver? Le Seigneur répondant à ceux qui l’accusaient de chasser le démon au nom de Béelzébub, leur dit: « Si je chasse les démons par l’Esprit de Dieu 5 ». Or, un autre Evangéliste, dans la même narration, a dit : « Si je chasse les démons par le doigt de Dieu 6 ». Ce que l’un dit clairement, l’autre l’a dit d’une manière plus obscure. Tu ne comprenais pas ce qu’est le doigt de Dieu, et un autre Evangéliste nous l’apprend en disant que c’est l’Esprit de Dieu. Donc la loi écrite par Je doigt de Dieu fut donnée le cinquantième jour après l’immolation de l’agneau, et le Saint-Esprit est descendu le cinquantième jour après la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L’agneau fut donc immolé, on fit la pâque, et après cinquante jours la loi fut donnée. Mais c’était une loi de crainte et non une loi d’amour; or, pour changer cette crainte en amour, le juste a été réellement mis à mort, et l’agneau immolé par les Juifs en était la figure. Il est ressuscité, et de la pâque du Seigneur, comme de la pâque de l’agneau immolé, on compte

 

1. Isa. LXVI, 1; Act. VII, 49.— 2. Rom. IV, 25.— 3. Jean, VII, 39.— 4. Exod. XII, 19. — 5. Matth. XII, 28. — 6. Luc, XI, 20.

 

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cinquante jours, jusqu’à la descente du Saint-Esprit 1, qui est venu dans la plénitude de l’amour, et non dans la crainte des menaces. Pourquoi m’étendre à ce sujet? C’est pour nous envoyer l’Esprit-Saint que le Seigneur est ressuscité et a été glorifié. Je vous l’ai déjà dit, la tête est dans le ciel, et les pieds sont sur la terre. Si la tête est dans le ciel, et les pieds sur la terre, quels sont ces pieds du Seigneur sur la terre? Les saints du Seigneur qui sont ici-bas. Quels sont les pieds du Seigneur? Les Apôtres envoyés dans l’univers entier. Quels sont les pieds du Seigneur? Tous les évangélistes, par qui Notre-Seigneur parcourt les nations, il était à craindre que les Evangélistes ne heurtassent contre la pierre. Dès lors que la tête est dans les cieux, les pieds qui sont ici-bas dans le labeur pouvaient aisément heurter la pierre. Quelle pierre? La loi donnée sur des tables de pierre. Donc afin qu’ils ne fussent point coupables envers la loi, avant d’avoir reçu la grâce, et qu’ils rie fussent point astreints à la loi, car alors la violer eût été un crime; le Seigneur rendit libres ceux que la loi tenait dans l’esclavage, afin qu’ils ne pussent se heurter contre cette loi. La tête pour empêcher les pieds de violer cette loi en la heurtant, envoya l’Esprit-Saint, afin de bannir la crainte et de donner l’amour. La crainte n’accomplissait point la loi, l’amour l’a accomplie. Sous le poids de la crainte, les hommes n’ont rien accompli; embrasés d’amour, ils ont tout accompli. Comment n’ont-ils rien accompli avec la crainte, et ont-ils tout accompli avec l’amour? Sous l’empire de la crainte, ils dérobaient le bien des autres; sous l’empire de l’amour, ils ont donné leur bien propre. Il ne faut donc pas s’étonner que le Seigneur ait été porté au ciel sur les mains des anges, de peur qu’il ne heurtât son pied contre la pierre : et afin que les membres de son corps qui travaillaient ici-bas, qui parcouraient l’univers entier, ne devinssent point coupables d’infractions à la loi, il leur ôta la crainte et les remplit d’amour. Trois fois sous le coup de la crainte, Pierre avait renié son maître 2 : il n’avait point encore reçu le Saint-Esprit. Mais quand il l’eut reçu, il prêcha sous le fouet des princes celui qu’il avait renié 3. Il n’y a là rien d’étonnant, puisque le Seigneur avait banni sa triple crainte par un

 

1. Act. II, 1-4. — 2. Matth. XXVI, 69-75.— 3. Act. II; V, 29.

 

triple amour. Après sa résurrection, en effet, « Pierre, m’aimez-vous? » lui dit-il. Non pas:

Me craignez-vous? La crainte chez lui laisserait heurter encore son pied contre la pierre. « M’aimez-vous? » lui dit-il. Et Pierre : «Je  vous aime ». Une fois suffisait. Une seule fois me suffirait, à moi qui ne vois point le coeur; à combien plus forte raison devait. elle suffire au Seigneur, qui voyait combien c’était du fond de ses entrailles que Pierre lui disait : « Je vous aime? » Et pourtant il ne se contente point qu’il lui réponde une fois; il l’interroge une seconde fois, et Pierre répond encore: «Je vous aime». Il l’interroge une troisième fois, et Pierre attristé de ce que le Seigneur semblait mettre en doute son amour, « Seigneur », lui dit-il, « vous savez que je vous aime ».Le Seigneur en agit avec lui, comme pour lui dire : Trois fois tu m’as renié par crainte, et trois fois tu me contes. ses par amour. C’est de cet amour et de cette charité que le Seigneur remplit ses disciples. Pourquoi? Parce qu’il a porté son asile dans un lieu élevé, qu’après avoir été glorifié, il a envoyé son Esprit-Saint, et qu’il a délivré de la violation de la loi ceux qui croyaient en lui, afin que leur pied ne heurtât point contre la pierre.

9. Le reste du psaume devient facile, mes frères, et je vous en ai parlé souvent. « Vous  marcherez sur l’aspic et le basilic; et vous foulerez le lion et le dragon 2 ». Vous connaissez le serpent, et comment il est foulé sous le pied de cette Eglise, qui est invincible, parce qu’elle déjoue ses ruses. Votre charité, je pense, n’ignore pas comment il est tantôt lion et tantôt dragon. Lion, il attaque à force ouverte; dragon, il dresse des embûches. C’est là pour le diable une double force, une double puissance. Quand on égorgeait les martyrs, c’était le lion qui sévissait, et le dragon se glissait sans bruit, quand les hérétiques dressaient des embûches. Tu as vaincu le lion, il faut vaincre aussi le dragon : le lion ne t’a pas abattu, que le dragon ne te surprenne point. Montrons qu’il était un lion quand il sévissait ouvertement. Pierre exhortant les martyrs,leur dit : « Ne savez-vous point que le diable, votre adversaire, rôde autour de vous comme un lion qui cherche sa proie 3? » Le lion qui sévissait ouvertement cherchait donc quelqu’un à dévorer : comment le dragon dresse-t-il

 

1. Jean, XXI, 15-17. — 2. Ps. XC, 13. — 3. I Pierre, V, 8.

 

369

 

des embûches? Au moyen des hérétiques. C’étaient eux que redoutait saint Paul, lorsqu’il craignait de voir quelque tache dans la pureté de cette foi que l’Eglise porte en son coeur, et qu’il disait: « Je vous ai fiancés à cet unique époux Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure; mais je crains que comme Eve fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est dans le Chris 1 ». C’est le petit nombre des femmes, dans 1’Eglise, qui garde ta virginité de corps; mais la pureté du coeur est l’apanage de tous les fidèles. C’était au sujet de la toi que l’Apôtre craignait des taches sur la pureté du coeur, car avec une foi altérée la pureté de la chair ne sert de rien. Quand le coeur est corrompu, quelle peut être la pureté de la chair? C’est à ce point qu’une femme catholique est supérieure à une vierge hérétique. L’une, il est vrai, n’est plus vierge de corps, l’autre est femme par le coeur, et femme qui n’a point conçu de Dieu, son époux légitime, mais du serpent adultère. Or, que dit l’Eglise? « Tu marcheras sur l’aspic et sur le basilic ». Le basilic est le roi des serpents, comme le diable est le roi des démons. « Et tu fouleras au pied le lion et le dragon».

10. Ecoutons les paroles de Dieu à son Eglise: « Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai 2». Non-seulement alors il a délivré le chef qui est maintenant assis dans les cieux, où il a placé bien haut son asile, où les maux n’approchent point de lui; et où le fléau n’aborde point sa tente : mais nous qui travaillons sur la terre, qui vivons encore au milieu des tentations, qui avons à craindre pour nos pieds de tomber dans les embûches, écoutons la voix du Seigneur notre Dieu qui nous console, et qui nous dit: « Parce qu’il a espéré en moi je le délivrerai : je le protègerai parce qu’il a connu mon nom ».

11. « Il m’invoquera, et je l’exaucerai; je suis avec lui dans la tribulation 3».Ne crains donc point quand tu es affligé, comme si Dieu n’était point avec toi. Que la foi soit avec toi, et Dieu sera avec toi dans l’affliction. La mer soulève ses flots, et tu es troublé dans ton navire 4, parce que le Christ est endormi. Le Christ aussi dormait sur la barque, et les hommes périssaient. Si la foi dort dans ton

 

1. II Cor. XI, 2, 3.— 2. Ps. XC, 14.— 3. Id. 15.— 4. Matth. VIII, 24, 25.

 

coeur, c’est le Christ qui dort dans ta barque: puisque le Christ habite en toi par la foi. Si donc tu ressens quelque agitation, réveille le Christ endormi, stimule ta foi, et tu sauras qu’il ne t’a point abandonné. Mais tu te crois abandonné, parce qu’il ne te délivre point aussitôt que tu le voudrais. Il délivra de la fournaise les trois jeunes hébreux 1. Lui qui avait délivré ces trois enfants abandonna-t-il les Macchabées 2? Loin delà. Il délivra les uns et les autres; les uns d’une manière corporelle, afin de confondre les incroyants; les autres d’une manière spirituelle, afin de les donner aux fidèles pour exemple. « Je suis avec lui dans la  tribulation; je le délivrerai et le glorifierai».

12. « Je le rassasierai de la longueur des  jours 3». Quels sont ces longs jours.? La vie éternelle. Ne vous imaginez point, mes frères, qu’il soit ici question de jours d’une certaine durée, comme on dit qu’ils sont plus courts en hiver, plus longs en été. Dieu vous promettait-il de ces jours? Non, cette longueur est celle qui n’a point de fin; ces jours sont la vie éternelle. Et comme nous serons alors satisfaits, ce n’est pas sans raison que le Prophète nous dit: « Je le rassasierai ». Quelque longueur que l’on donne au temps, rien ne suffit dès qu’il y aune fin, et par conséquent ne saurait s’appeler longueur. Si nous sommes avares, nous devons être avares de la vie éternelle: désirons cette vie qui n’a point de fin. Voilà pour notre avarice de quoi se dilater. Veux-tu des richesses sans fin? Désires plutôt une vie sans fin. Tu veux des possessions sans bornes? Cherche la vie éternelle. « Je le rassasierai de la longueur des jours ».

13. « Et je lui montrerai mon salut ». Ne passons point légèrement sur ces paroles : « Je lui montrerai mon salut » ; c’est-à-dire, je lui montrerai le Christ lui-même. Pourquoi? N’a-t-il pas été vu sur la terre? Que veut nous montrer de si grand le Seigneur? Nul n’a vu le Seigneur comme nous le verrons. Comme il s’est montré, ceux qui l’ont vu, l’ont crucifié. Ceux donc qui l’ont vu l’ont crucifié, et nous, nous croyons en lui sans l’avoir vu. Avaient-ils donc des yeux que nous n’avons point? Nous avons, nous, les yeux du coeur; mais nous voyons par la foi, et non par la claire vue. Quand viendra la claire vue? « Quand nous le verrons face à face 4 »,

 

1. Dan, III, 49, 50. — 2. II Macch. VII, 12, etc. — 3. Ps. XC, 16. — 4. I Cor. XIII, 12.

 

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ainsi que dit l’Apôtre : c’est ce que Dieu nous promet comme la grande récompense de tous nos labeurs. Tout ce que tu endures ici-bas, tu l’endures afin de voir. Nous verrons je ne sais quoi de grand, puisque c’est la grande récompense qui nous est promise, et cette grande vision sera la vision de Jésus-Christ même. Celui que l’on a vu dans son humilité sera vu dans sa grandeur, et il sera notre joie, comme il est aujourd’hui la joie des anges. « Au commencement était la Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 1». Celui qui nous a fait cette promesse, remarquez-le bien, c’est Notre-Seigneur qui nous dit dans l’Evangile: « Celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, et moi aussi je l’aimerai ». Et comme si on lui demandait: Que lui donnerez-vous ? « Je me montrerai à lui 2 », répond-il: désirons-le, aimons-le, brûlons d’amour, si nous sommes l’épouse. L’époux est absent, attendons-le: il viendra enfin, celui que nous désirons. Il nous a donné de tels gages, que l’Epouse ne doit pas craindre d’être abandonnée de son Epoux: il n’abandonnera point ses gages. Quels gages a-t-il donnés? Il a répandu son sang. Quels gages a-t-il donnés? Il a envoyé l’Esprit-Saint. Et l’Epoux abandonnerait de tels gages? Les eût-il donnés, s’il ne nous aimait point? Il nous aime donc. Oh ! si nous l’aimions de cet amour. Nul ne peut aimer davantage, que de mourir pour ceux qu’il aime . Mais nous, comment pouvons-nous mourir pour lui? De quoi lui servirait notre mort, depuis qu’il a mis si haut son asile, et que le fléau ne saurait atteindre son tabernacle? Que dit pourtant saint Jean? « Si le Christ a donné sa vie pour nous, nous devons à son exemple donner notre vie pour

 

1. Jean, I, 1.— 2. Id. XIV, 21.— 3. Id. XV, 13.

 

nos frères 1 ». Quiconque dès lors meurt pour ses frères, meurt pour le Christ; de même que nourrir un frère, c’est nourrir le Christ : « Ce que vous avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 2 ». Aimons le Christ, mes frères, imitons son amour, courons après ses parfums, comme il est dit dans le Cantique des cantiques : « Nous courrons à l’odeur de vos parfums 3 ». Il est venu, il a exhalé ses baumes, et cette odeur s’est répandue par le monde, D’où cette odeur ? Du ciel. Suis-le donc jusqu’au ciel, si toutefois tu ne réponds point en parjure quand on dit : En haut les coeurs, en haut les pensées, en haut l’amour, en haut l’espérance, qui se corromprait sur la terre, Tu n’oses mettre ton blé dans un endroit humide; tu crains la pourriture pour ce froment que tu as cultivé, que tu as moissonné, que tuas battu, que tu as vanné. Tu veux un lieu convenable pour ton blé, et tu n’en cherches pas un à ton coeur? tu ne cherches point pour ton trésor un lieu de sûreté? Fais donc sur la terre ce qui est en ton pouvoir; donne, et tu ne perdras rien, tu mettras en dépôt. Et qui donc gardera ce dépôt? Le Christ qui te garde toi-même. Il sait te garder, et il ne saurait garder ton trésor? Pourquoi te demander de changer ton trésor, sinon afin que tu changes ton coeur? Nul en effet ne s’occupe que de son trésor. Combien en est-il qui m’écoutent maintenant, et qui n’ont le coeur que dans leur coffre-fort ? Vous êtes sur la terre, parce que l’objet de votre amour est sur la terre:

envoyez-le dans le ciel, et votre coeur sera dans le ciel. Où sera votre trésor, là aussi sera votre coeur 4.

 

1. I Jean, III, 16. — 2. Matth. XXV, 40. — 3. Cant. I, 3. — 4. Matth.VI, 21.

 

 

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