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SERMON XXVI. NÉCESSITÉ DE LA GRACE (1).

 

ANALYSE. — Après avoir expliqué les paroles de son texte dans ce sens que Dieu nous a donné l'existence et qu'il ne saurait être porté à nous délaisser, le saint Docteur annonce que les mêmes paroles renferment un sens plus profond. — I. Il expose et prouve ce sens. Si nous n'avons pu rester bons quand Dieu nous avait créés tels, bien moins encore pouvons-nous le redevenir après avoir été pervertis par le péché. Aussi la grâce nous est indispensable pour pratiquer la justice ; et par grâce il ne faut pas entendre la nature, commune à tous les hommes, mais un effet spécial de l'amour de Dieu, obtenu et accordé par Jésus-Christ. — II. On fait contre cette grâce deux objections principales. On dit d'abord que l'existence n'étant point méritée, c'est une grâce et que par le libre arbitre nous pouvons nous sauver. L'insuffisance hautement proclamée de la loi ne prouve-t-elle pas que le libre arbitre, quoique accordé sans aucun mérite de notre part, ne saurait nous sauver? — On dit ensuite qu'il serait impossible de comprendre pourquoi la grâce est accordée à l'un et refusée à l'autre. Mais peut-on mieux comprendre la distribution des dons naturels? Donc ne nous attribuons rien et rendons grâces à Dieu de ses bienfaits.

 

1. En chantant les louanges de.Dieu, nous nous sommes excités les uns les autres à l'adorer, à nous prosterner devant lui, et à pleurer devant le Seigneur, qui nous a faits. Or ce psaume nous avertit, d'examiner un peu plus attentivement ce que signifient ces mots: Qui nous a faits.

C'est Dieu qui a créé l'homme ; l'ingrat seul pourrait en douter. Les saints livres et notre foi nous enseignent également qu'entre beaucoup d'autres créatures Dieu a fait l'homme à son image 2. Telle est la première condition de l'homme, telle est la première création humaine. Je le crois néanmoins; ce n'est pas cela principalement que le Saint-Esprit a voulu nous rappeler en disant dans ce psaume : « Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits; » car il dit ailleurs : « C'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous (3). » Aussi, je le répète, aucun chrétien ne doute que Dieu a créé le premier homme de

 

1. Ps. XCIV, 6, 7. — 2. Gen. I, 26, 28. — 3. Ps. XCIX, 3.

 

qui sont issus tous les autres, et qu'aujourd'hui encore il crée chaque homme en particulier. C'est pourquoi il dit à l'un de ses saints: « Je te connais avant de te former dans le sein maternel. (1) » Ainsi donc il a d'abord créé l'homme sans aucun homme; il crée maintenant l'homme par l'homme. Mais qu'il crée l'homme sans l'homme ou l'homme par l'homme, « C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Et selon ce sens premier et facile, mais vrai, « adorons-le, » mes frères, « prosternons-nous devant lui et pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. » En effet il ne nous a pas faits pour nous abandonner; il n'a pas pris soin de nous créer sans prendre soin de nous conserver. « Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. » Nous n'avons pas pleuré avant d'être créés, et pourtant il nous a créés. Mais Celui qui nous a faits sans en être prié, nous abandonne-t-il quand nous l'implorons ? Afin

 

1. Jér. I, 5.

 

donc d'empêcher l'homme de douter si sa prière serait exaucée, l'Écriture lui -a donné cet avis « Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. » Il exauce sûrement ceux qu'il a créés, il ne peut négliger son oeuvre.

Il y a néanmoins ici un sens plus profond, et je crois plus salutaire. Le Saint-Esprit a vu des hommes qui disent ou qui diront que Dieu les a faits hommes et qu'eux-mêmes se font justes. Il les a vus d'avance, et pour leur donner un avertissement, pour les détourner de cet orgueil, il leur dit : « C'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Pourquoi avoir ajouté : « Ce n'est pas nous, » quand il suffisait d'avoir dit « C'est lui-même qui nous a faits ? » N'est-ce point parce qu'il a voulu faire allusion au sens que donnent certains hommes qui disent : Nous nous sommes faits ; c'est-à-dire que pour être justes nous nous sommes faits justes par notre libre volonté? Nous avons reçu le libre arbitre en naissant et c'est par le libre arbitre que nous travaillons à devenir justes. Pourquoi demander encore à Dieu de nous rendre justes, puisque nous avons le pouvoir de nous rendre justes nous-mêmes ?

Écoutez, écoutez, justes ou injustes. « C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Le premier homme a été créé avec une nature exempte de toute faute, exempte de tout vice: il a été créé droit, lui-même ne s'est pas fait droit. Que s'est-il fait? On le sait. Il s'est échappé, comme l'argile, de la.main du potier et il s'est brisé. Son Créateur voulait le diriger, l'imprudent voulut se soustraire à cette direction, et Dieu le laissa faire. Qu'il m'abandonne, sembla-t-il dire, qu'il se trouve, et que sa misère lui démontre qu'il ne peut rien sans moi.

3. Ainsi Dieu voulut montrer à l'homme ce que peut sans lui le libre arbitre. Oh ! que ce libre arbitre est funeste sans Dieu! Nous avons expérimenté ce qu'il peut alors et c'est ce qui a fait notre malheur. Sachons donc enfin, après cette triste expérience, ce que nous pouvons sans Dieu; puis « venez, adorons-le, prosternons-nous devant lui. Venez, adorons-le, prosternons-nous n devant lui, et pleurons devant le Seigneur qui nous a faits; » obtenons ainsi qu'après nous être perdus nous-mêmes, Celui qui nous a faits nous répare.

Ainsi donc l'homme a été créé bon, et par te libre arbitre il s'est rendu mauvais : comment alors cet homme mauvais pourrait-il, par le libre arbitre et en abandonnant Dieu, se rendre bon. Quand il était bon, il n'a pu se conserver bon ; et mauvais il se rendra bon ? Quand il était bon, il ne s'est point conservé bon, et quand il est mauvais, il dit : Je me rends bon ? Quand tu étais bon tu t'es perdu; méchant aujourd'hui, que peux-tu sans Celui dont la bonté est inaltérable ?

4. « C'est » donc «lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. Pour nous, nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages (1). » Ainsi Celui qui nous a faits hommes, a fait de nous son peuple; car nous ne l'étions point par notre création. Voyez, mes frères, et remarquez dans les paroles mêmes du psaume pourquoi il est dit : « C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous: C'est lui qui nous a faits. » En effet lorsque naissent les païens, les impies, tous les ennemis de son Église, c'est Dieu les fait naître. Nul autre que lui ne les crée. Les enfants des païens sont formés et créés par lui; mais ils ne sont pas son peuple ni les brebis de ses pâturages.

La nature est commune à tous, non la grâce. Que l'on ne confonde point l'une avec L'autre, et si l'on donne à la nature le nom de grâce, que ce soit uniquement parce qu'elle est accordée gratuitement. Quel homme a mérité l'être qu'il n'avait pas ? Pour le mériter il devait l'avoir d'abord ; mais il ne l'avait pas encore ; il ne pouvait donc le mériter. Il l'a obtenu néanmoins et il n'a pas été formé comme les troupeaux, comme les arbres, comme les rochers, mais à l'image de son Créateur. Mais qui est l'auteur de ce bienfait ? Celui qui était et qui était éternellement. A qui ce même bienfait a-t-il été conféré ? A l'homme qui n'était pas. Ainsi Celui qui était l'a donné et celui qui n'était pas l'a reçu. Or qui pouvait le donner ainsi, sinon Celui qui appelle ce qui est comme ce qui n'est pas (2) ; et de qui l'Apôtre dit : « Il nous a élus avant la fondation du monde (3) ? » Il nous a élus avant la fondation du monde ; nous avons été faits dans ce inonde et le monde n'était pas lorsqu'il nous a élus. Ineffables merveilles ! Qui peut, mes frères, les expliquer ? Qui peut même songer à ce qu'il aurait à expliquer ? On choisit ceux qui ne sont pas et il n'y a dans ce choix ni erreur ni inutilité. Dieu le fait cependant, et il a pour élus ceux qu'il doit créer pour les élire ; il les garde en lui-même, non dans sa nature, mais dans sa prescience.

5. Gardez-vous donc de vous élever.   Nous sommes hommes ; c'est Dieu « lui-même qui nous a faits » nous sommes fidèles aussi, le

 

1. Ps. XCIII, 6,7. — 2. Rom. IX, 17. — 3. Éphés. I, 4.

 

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sommes-nous toutefois quand. nous disputons contre la grâce ? Mais enfin j'admets que nous soyons fidèles : oui, même fidèles, même justes, puisque le juste vit de la foi; (1) « c'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Je te demande : Que nous a-t-il faits ? hommes, réponds-tu. Ce n'est pas de cela qu'il est question dans le psaume ; car nous savons cela, c'est chose connue, manifeste, et pour connaître que Dieu nous a faits hommes, nous n'avions pas besoin de grand enseignement.

Vois de quoi parlait le Psalmiste: « C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Que nous a-t-il faits, sinon ce que nous sommes ? Or, que sommes-nous ? « Pour nous, » dit-il. Voici donc ce que nous sommes. Quoi? « nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages. » C'est lui qui nous a faits son peuple, c'est lui qui nous a faits les brebis de ses pâturages. Il a envoyé à l'immolation une innocente brebis, et il a changé les loups en brebis. Voilà la grâce. Sans parler de cette grâce commune de la nature qui nous a faits hommes et que nous ne méritions point, puisque nous n'existions pas; sans parler, dis-je de cette grâce, la plus grande grâce est celle qui, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, nous a faits « son peuple et les brebis de ses pâturages. »

6. Mais, dit-on : C'est par Jésus-Christ aussi que nous avons été faits hommes. Sans doute; n'est-ce pas aussi par lui qu'ont été faits les païens ? Jésus-Christ les a créés, non pour qu'ils fussent des païens, mais pour qu'ils fussent des hommes. Qu'est-ce en effet que Jésus-Christ ? N'est-ce pas celui dont il est écrit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; dès le commencement il était en Dieu; tout a été fait par lui (2)? » A lui donc aussi les païens sont redevables de leur nature humaine ; et ils sont d'autant plus dignes de châtiments qu'ils ont abandonné Celui qui les a faits pour adorer leurs propres oeuvres.

7. Sans parler donc de cette grâce qui a formé la nature humaine et qui est commune aux Chrétiens et aux païens, la plus grande pour nous n'est pas d'avoir été créés hommes par le Verbe, mais d'avoir été rendus fidèles par le Verbe fait chair. En effet il n'y a qu'un Dieu et qu'un seul médiateur de Dieu et .des hommes, Jésus-Christ homme. Au commencement était le Verbe ; Jésus-Christ n'était pas homme encore, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Le monde lui-même n'existait pas

 

1. Rom. I, 17. — 2. Jean. I, 1-3.

 

encore, quand le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui, par lui le monde a été fait. Aussi quand il nous a faits hommes, il n'était pas homme encore.

Cette grâce qui nous a rendus fidèles est surtout recommandée aux Chrétiens dans ces paroles de l'Apôtre : « Il n'y a qu'un Dieu et qu'un seul médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme (1). » Remarquez, il ne se contente pas de dire : Jésus-Christ ; pour éloigner de vous l'idée qu'il le considère seulement comme Verbe, il ajoute : homme: « Un seul médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme. »  Qu'est-ce qu'un médiateur? Celui qui nous réunit, qui nous réconcilie. Séparés de Dieu par nos propres péchés, nous étions tombés, abattus sous le poids de la mort, perdus entièrement. Quand l'homme a été créé, le Christ n'était pas homme; il s'est fait homme pour empêcher la perte de l'homme.

8. Nous vous parlons souvent ainsi contre cette nouvelle hérésie qui essaie de lever la tète : ce qui nous y force, c'est que nous voulons que vous soyez fermes dans le bien et préservés entièrement du mal. Quand ils ont commencé à se montrer, et à disputer contre la grâce, accordant trop, non pas à la liberté mais à la faiblesse humaine et n'exaltant la misère de l'homme que pour l'empêcher de se relever en s'attachant à la main divine qui lui est tendue d'en haut; quand donc ils ont soutenu le libre arbitre contre la grâce, ils ont offensé les oreilles pieuses et catholiques. On commença à les avoir en horreur, à les éviter comme une contagion et à dire d'eux qu'ils s'élevaient contre la grâce. Or voici le moyen menteur qu'ils employèrent pour détourner ces accusations : Je ne dispute pas contre la grâce de Dieu, dirent-ils — Comment? Ce qui le prouve, c'est que je défends le libre arbitre. —Voyez l'aiguille, mais elle est de verre; elle n'a qu'un faux éclat, la vérité la brise.

Considérez en effet combien ce moyen est perfidement imaginé. Je ne puis, disent-ils, défendre le libre arbitre de l'homme ni soutenir qu'il suffit pour me rendre juste, sans défendre aussi la grâce de Dieu. — Les oreilles religieuses se dressent alors, on commence à se réjouir, on remercie Dieu. Ils ne défendent pas, disent-ils, le libre arbitre sans défendre la grâce de Dieu. Sans doute, nous avons le libre arbitre ; mais que peut-il sans la grâce? — Pourtant s'ils défendent la grâce en défendant le libre arbitre,

 

1. I Tim. II, 5.

 

que disent-ils de mal ? — O docteur, expose-nous donc ce que tu entends par la grâce. — Quand je dis le libre arbitre, répond-il, remarque que j'ajoute : de l'homme. — Que s'ensuit-il? — Qui a créé l'homme ? — C'est Dieu — Qui lui a donné le libre arbitre ? — Dieu — Si donc Dieu a créé l'homme, s'il lui a donné le libre-arbitre, à qui l'homme est-il redevable de ce qu'il peut par son libre arbitre ? N'est-ce pas à la grâce de Celui qui l'a créé avec le libre arbitre ? — Voilà le moyen perfidement employé pour se défendre.

9. Considérez néanmoins, mes frères, comment ces novateurs préconisent la grâce générale qui a créé l'homme, qui nous a faits hommes. Ce que nous avons de commun avec les impies c'est d'être hommes; mais nous n'avons pas de commun avec eux d'être chrétiens. Or cette dernière grâce qui nous rend chrétiens, nous demandons aux hérétiques de la prêcher, nous leur demandons de la reconnaître; c'est la grâce dont l'Apôtre a dit: « Je ne dédaigne point la grâce de Dieu ; car si c'est par la loi que règne la justice, c'est donc en vain que le Christ est mort (1). » Voyez de quoi parle cet Apôtre. C'est de la loi qu'il a dit: « Si c'est par la loi qu'est la justice, c'est en vainque le Christ est mort. » Mais comme la loi n'établissait pas la justice, le Christ est mort; il est mort pour justifier parla foi ceux qui n'étaient point justifiés par la loi. «Car, dit-il encore, si la loi donnée eût été capable de vivifier, la justice viendrait, vraiment de la loi, » comme nous le rappelions encore hier (2) ; « mais l'Ecriture a tout renfermé sous le péché, « afin que la promesse: » la promesse et non la prophétie; car la promesse est accomplie par son auteur ; afin « que la promesse fut accomplie en faveur des croyants par la foi en Jésus-Christ. » Voilà en quel état nous a trouvés la grâce du Sauveur : la Loi n'avait pu nous guérir.

Et pourquoi nous eût-on donné la loi si la nature eût suffi ? La loi elle-même n'a pu suffire encore, tant la nature était faible. Cette loi nous a été communiquée, mais non comme étant capable de nous donner la vie. A quel titre donc? « La loi, dit l'Apôtre, a été établie à cause des transgressions (3) : » à cause des transgressions, pour te rendre prévaricateur — Dans quel dessein me rendre prévaricateur ?  — Dieu connaissait ton orgueil, il voyait que tu disais : Oh! si seulement on m'instruisait ! Oh ! si seulement

 

1. Gal. II, 21. — 2. Sermon CLVI. — 3. Gal. III, 21, 22. 19

 

quelqu'un me montrait la voie ! Voici la Loi, elle te dit: « Tu ne convoiteras pas. » Tu l'as connue, cette loi, tu as connu cette défense: « Tu ne convoiteras point. » Bientôt la concupiscence que tu ne connaissais point s'est fait remarquer tu l'avais auparavant, mais tu l'ignorais ; tu as voulu vaincre ce mal caché et il a paru au grand jour. Superbe, c'est par la loi que tu es devenu prévaricateur; reconnais la grâce et deviens-en le panégyriste.

10. Mais qui a donné la loi, demandes-tu.? Il est en effet des hommes vains, les pires de tous les impies, qui veulent que la loi ait été donnée par un autre, et la grâce par Notre-Seigneur Jésus-Christ ; comme si la loi eût été mauvaise, perverse, et que la grâce fut bonne. Ils veulent établir entre les deux Testaments la différence suivante : l'ancien aurait pour auteur je ne sais quel prince de ténèbres, et notre Dieu et Seigneur, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, serait l'auteur du nouveau. — Mais si le motif pour lequel tu attribues la loi à un autre que Dieu est que cette loi a fait de toi un prévaricateur, entends l'Apôtre lui-même louer la loi : « Ainsi, dit-il, la loi est sainte, et le commandement saint ; » dis encore : «saint; » dis encore

« bon. Ce qui est bon, continue-t-il, est donc, devenu pour moi la mort ? Loin de là. C'est le péché pour paraître péché (1). » Le péché existait effectivement, mais caché. Quand était-il caché? Quand tu ne lui résistais pas encore. Tu t'es mis à lutter contre lui, il a montré alors qu'il était ton maître. Quand tu suivais docilement, tu ne sentais pas la chaîne ; tu as cherché à t'échapper, et tu as senti tes fers ; tu as voulu fuir, et tu as commencé à être entraîné. Ah ! reçois dans ce pressant danger l'assistance de Celui qui ne fut jamais prisonnier. Quel est-il, sinon Celui qui à dit : « Si vous avez découvert en moi quelque péché, déclarez-le (2) ? » Quel est celui, qui n'a pas été enchaîné, sinon Celui qui a dit : «Voici venir le prince du monde, et il ne trouvera rien en moi ? » Il ne trouvera pas en moi de motif pour me mettre à mort ; car le péché seul mérite la mort. — O Seigneur ! pourquoi donc mourez-vous ? « Afin d'apprendre à tous que je fais la volonté de mon Père (3). » Exempt du péché, c'est lui qui nous en affranchit ; libre au milieu des morts, c'est lui qui nous délivre de la mort.

11. Pourtant, il a aussi donné la Loi ? Il a

 

1. Rom. VII, 7, 12, 13. — 2. Jean, VII, 46. — 3. Jean, XIV, 30, 31.

 

114

 

envoyé la Loi par son serviteur, il a donné la grâce par lui-même. Considère un grand et profond mystère. Le prophète Elisée annonçait l'avenir par ses actes aussi bien, que par ses paroles. Le fils de son hôtesse était mort. Cet enfant mort ne rappelait-il pas Adam ? On annonça cette mort au saint prophète, qui représentait, comme prophète, la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il envoya son bâton et dit au serviteur qui le portait : « Va, va, mets-le sur le corps inanimé de l'enfant. » Le docile serviteur y alla et le prophète le suivait en esprit. Il plaça donc le bâton sur le mort; le mort ne ressuscita point. « Si la loi avait été donnée comme capable de vivifier, la justice viendrait véritablement de la loi. » La Loi donc ne put rendre la vie à l'enfant. Le grand prophète vint alors vers ce petit ; c'était un sauveur pour le sauver, c'était la vie qui s'approchait de la mort ; il vint en personne. Que fit-il ? Il contracta en quelque sorte ses propres membres, comme pour s'anéantir et prendre la forme d'esclave (1). Il contracta donc ses propres membres, se rapetissa à la mesure de l'enfant, comme pour rendre le corps de notre humilité conforme à son corps glorieux (2). C'est ainsi, en présence de cette figure prophétique de Jésus-Christ, que l’enfant ressuscita (3), image de la justification du pécheur.

12. Qu'on prêche cette grâce, c'est la grâce obtenue aux Chrétiens par le Médiateur fait homme, par Celui qui a souffert et qui est ressuscité, qui est monté au ciel, qui a conduit la captivité captive et qui a répandu ses dons sur les mortels. Oui, qu'on prêche cette grâce, -et que des coeurs ingrats n'argumentent pas contre elle. Le bâton du prophète n'a pas suffi pour rendre la vie au mort : et la nature morte suffirait pour se la rendre à elle-même ? Quoique jamais nous n'ayons vu lui donner ce nom, toutefois, comme nous l'avons reçue gratuitement, appelons grâce la nature où nous avons été formés. Mais montrons aussi combien l'emporte sur elle la grâce qui nous rend Chrétiens. Attention !

Nous n'avions aucun mérite avant de recevoir l'existence ; et la nature qui nous a été donnée ainsi, sans aucun mérite de notre part, peut s'appeler grâce. Si c'est une grande grâce d'avoir reçu quand nous n'avions aucun mérite; quelle grâce plus grande d'avoir reçu quand nous avions tant de démérites ? Celui qui n'est pas encore ne mérite pas; le pécheur démérite. Celui qui n'a pas été créé

 

1. Philip 11, 7. — 2. Ib. III, 21. — 3. IV Rois, IV, 18-37.

 

n'est pas encore; il n'est pas encore, mais il n'a pas péché. Il n'est pas encore, et il est créé; il pèche et il est sauvé. Avant d'exister, il n'espère rien; il existe, il tombe, il attend sa réprobation et il est sauvé. Voilà la grâce obtenue par Jésus-Christ Notre-Seigneur. C'est lui qui nous a faits, il nous a faits avant que nous eussions l'existence à aucun degré. Nous sommes tombés après avoir reçu l'existence; c'est lui encore qui nous a faits justes, ce n'est pas nous ; et s'il est en lui une créature nouvelle, c'est que l'ancienne étant tombée a été renouvelée par lui.

13. Adam avait produit une masse de perdition qui ne méritait que le supplice. De cette même masse de perdition ont été tirés des vases d'honneur. Car « le potier a le pouvoir de tirer de la même masse. » De quelle masse ? De la masse perdue, de la masse qui ne méritait plus qu'un juste supplice. Réjouis-toi d'en être tiré ; car tu as échappé à la mort, et tu as trouvé la vie à laquelle tu n'avais aucun droit. Donc « le potier a le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase d'honneur et un vase d'ignominie. » Pourquoi, dis-tu, a-t-il fait de moi un vase d'honneur, tandis qu'il a fait d'un autre un vase d'ignominie?

Que répondre? Ecouteras-tu Augustin, quand tu n'écoutes pas les paroles de l’Apôtre : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu (1) ? » Deux enfants viennent de naître. Que leur est-il dû? Tous deux appartiennent à la masse de perdition. Pourquoi donc l'un d'eux est-il présenté par sa mère au sacrement de la grâce, tandis que l'autre est étouffé par la sienne endormie ? Veux-tu me dire ce que mérite celui que l'on porte au Sacrement, et ce que mérite celui qu'étouffe sa mère durant le sommeil? Ni l'un ni l'autre n'a rien mérité; mais « le potier a le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase d'honneur et un vase d'ignominie. » Veux-tu contester avec moi? Admire plutôt avec moi et crie comme moi : « O profondeur des trésors! » Oui, tremblons tous deux, et tous deux écrions-nous : « O profondeur des richesses ! » Accordons-nous à trembler pour ne périr pas dans l'égarement. « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! » Comprends l'incompréhensible, fais l'impossible, saisis l'insaisissable, vois l'invisible !

14. « Ses jugements sont incompréhensibles. »

 

1. Rom. IX, 21, 20.

 

115

 

On te l'a dit, que cela te suffise. « Ses voies sont impénétrables. Car, qui a connu la pensée du Seigneur ou qui a été son conseiller ? Ou qui, le premier, lui a donné, et sera rétribué? » Qui lui a donné le premier, après avoir tant reçu de lui gratuitement? « Qui lui a donné le premier, et sera rétribué? » Si le Seigneur voulait rétribuer, il ne rendrait à chacun que la peine méritée par chacun. Ces enfants ne lui ont rien donné dont il pût les récompenser. Il les sauvera gratuitement (1). « Qui lui a donné le premier, » en méritant? « Qui lui a donné le premier ? » Qui a prévenu sa grâce, essentiellement gratuite ? Car si des mérites l'ont précédée, elle n'est plus un don gratuit, mais l'acquit d'une dette; et si elle n'est point un don gratuit, pourquoi l'appeler grâce ? « Qui » donc « lui a donné le premier, et sera rétribué ? Puisque c'est de lui et par lui et en lui que sont toutes choses (2). » Qu'est-ce à dire, toutes choses? N'est-ce pas tous les biens que nous avons reçus de lui, et que nous en avons reçus pour être bons ? Car « tout bienfait excellent et tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières, en qui il n'y a point de changement, » comme en toi qui t'es perverti ; « en qui il n'y a point de changement ; » car il vient te guérir; en qui il n’y a pas non plus « l'ombre de vicissitude (3), » comme en toi, plongé dans les ténèbres. De lui donc sont toutes choses ; personne ne lui a donné d'abord ; personne ne lui peut rien réclamer. «C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi, et cela ne vient pas de vous, car c'est un don de Dieu  (4). »

15. Je souffre toutefois, dis-tu, de voir périr l'un et baptiser l'autre : j'en souffre, j'en souffre comme homme. A vrai dire, j'en souffre aussi

 

1 Ps. LV, 8. — 2. Rom. XI, 33-36. — 3. Jacq. I, 17. —  4. Ephés. II, 8.

 

comme homme. Mais si l'un et l'autre nous sommes hommes, écoutons l'un et l'autre celui qui crie: « O homme. » Oui, si nous souffrons, parce que nous sommes hommes, observons que c'est à la nature humaine, malade et affaiblie, que l'Apôtre s'adresse quand il dit : « O homme   qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase dit-il au potier: Pourquoi m'as-tu fait ainsi (1)? » Si le bétail pouvait parler et dire à Dieu : Pourquoi as-tu fait cet homme, tandis que tu m'as fait bétail ? ne le blâmerais-tu pas, avec raison, et ne lui répondrais-tu pas : O bétail, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Tu es un homme, toi; mais près de Dieu tu n'es qu'un bétail ; puisses-tu même être le bétail de Dieu et une brebis de ses pâturages. Reconnais la bonté de ton pasteur, et tu ne suivras point dans l'erreur les loups ravissants. Ne leur ressemblons-nous point? « Nous étions aussi par nature enfants de colère comme les autres (2); » mais une brebis a été immolée, qui a fait de nous des brebis. « C'est l'Agneau de Dieu, c'est celui qui efface le péché » non de celui-ci ou de celui-là; « mais du monde (3). »

Ainsi donc, mes frères, si nous sommes quelque chose et quoi que nous soyons dans la foi de Jésus-Christ, ne nous en attribuons rien, ce serait nous exposer à perdre ce que nous avons reçu. Rendons-lui plutôt gloire et honneur de ce que nous avons reçu, qu'il daigne arroser ce qu'il a semé. Que produirait notre terre s'il ne l'avait ensemencée? Il verse encore la pluie sur elle, il ne l'abandonne point après l'avoir semée. « Le Seigneur répandra sa bénédiction, et notre terre produira son fruit (4). Tournons-nous avec un coeur pur vers le Seigneur etc. (5). »

 

1. Rom. IX, 20. — 2. Eph. II, 3. — 3. Jean, I, 29. — 4. Ps. XXXXIV, 13. — 5. Voir serm. 1.

 

 

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