SERMON XXVI. NÉCESSITÉ DE LA GRACE (1).
ANALYSE. Après avoir expliqué les paroles de son texte
dans ce sens que Dieu nous a donné l'existence et qu'il ne saurait être porté à nous
délaisser, le saint Docteur annonce que les mêmes paroles renferment un sens plus
profond. I. Il expose et prouve ce sens. Si nous n'avons pu rester bons quand Dieu
nous avait créés tels, bien moins encore pouvons-nous le redevenir après avoir été
pervertis par le péché. Aussi la grâce nous est indispensable pour pratiquer la justice
; et par grâce il ne faut pas entendre la nature, commune à tous les hommes, mais un
effet spécial de l'amour de Dieu, obtenu et accordé par Jésus-Christ. II. On
fait contre cette grâce deux objections principales. On dit d'abord que l'existence
n'étant point méritée, c'est une grâce et que par le libre arbitre nous pouvons nous
sauver. L'insuffisance hautement proclamée de la loi ne prouve-t-elle pas que le libre
arbitre, quoique accordé sans aucun mérite de notre part, ne saurait nous sauver?
On dit ensuite qu'il serait impossible de comprendre pourquoi la grâce est accordée à
l'un et refusée à l'autre. Mais peut-on mieux comprendre la distribution des dons
naturels? Donc ne nous attribuons rien et rendons grâces à Dieu de ses bienfaits.
1. En chantant les louanges de.Dieu, nous
nous sommes excités les uns les autres à l'adorer, à nous prosterner devant lui, et à
pleurer devant le Seigneur, qui nous a faits. Or ce psaume nous avertit, d'examiner un peu
plus attentivement ce que signifient ces mots: Qui nous a faits.
C'est Dieu qui a créé l'homme ; l'ingrat
seul pourrait en douter. Les saints livres et notre foi nous enseignent également
qu'entre beaucoup d'autres créatures Dieu a fait l'homme à
son image 2. Telle est la première condition de l'homme, telle est la première création
humaine. Je le crois néanmoins; ce n'est pas cela principalement que le Saint-Esprit a
voulu nous rappeler en disant dans ce psaume : « Pleurons devant le Seigneur qui nous a
faits; » car il dit ailleurs : « C'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas
nous (3). » Aussi, je le répète, aucun chrétien ne doute que Dieu a créé le premier
homme de
qui sont issus tous les autres, et
qu'aujourd'hui encore il crée chaque homme en particulier. C'est pourquoi il dit à l'un
de ses saints: « Je te connais avant de te former dans le sein maternel. (1) »
Ainsi donc il a d'abord créé l'homme sans aucun homme; il crée maintenant l'homme par
l'homme. Mais qu'il crée l'homme sans l'homme ou l'homme par l'homme, « C'est lui qui
nous a faits, ce n'est pas nous. » Et selon ce sens premier et facile, mais vrai, «
adorons-le, » mes frères, « prosternons-nous devant lui et pleurons devant le
Seigneur qui nous a faits. » En effet il ne nous a pas faits pour nous abandonner; il n'a
pas pris soin de nous créer sans prendre soin de nous conserver. « Pleurons devant le
Seigneur qui nous a faits. » Nous n'avons pas pleuré avant d'être créés, et pourtant
il nous a créés. Mais Celui qui nous a faits sans en être prié, nous abandonne-t-il
quand nous l'implorons ? Afin
donc d'empêcher l'homme de douter si sa
prière serait exaucée, l'Écriture lui -a donné cet avis « Pleurons devant le Seigneur
qui nous a faits. » Il exauce sûrement ceux qu'il a créés, il ne peut négliger son
oeuvre.
Il y a néanmoins ici un sens plus
profond, et je crois plus salutaire. Le Saint-Esprit a vu des hommes qui disent ou qui diront que Dieu les a faits hommes et qu'eux-mêmes se font
justes. Il les a vus d'avance, et pour leur donner un avertissement, pour les détourner
de cet orgueil, il leur dit : « C'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous. »
Pourquoi avoir ajouté : « Ce n'est pas nous, » quand il suffisait d'avoir dit « C'est
lui-même qui nous a faits ? » N'est-ce point parce qu'il a voulu faire allusion au sens
que donnent certains hommes qui disent : Nous nous sommes faits ; c'est-à-dire que pour
être justes nous nous sommes faits justes par notre libre volonté? Nous avons reçu le
libre arbitre en naissant et c'est par le libre arbitre que nous travaillons à devenir
justes. Pourquoi demander encore à Dieu de nous rendre justes, puisque nous avons le
pouvoir de nous rendre justes nous-mêmes ?
Écoutez, écoutez, justes ou injustes. «
C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Le premier homme a été créé avec une
nature exempte de toute faute, exempte de tout vice: il a été créé droit, lui-même ne
s'est pas fait droit. Que s'est-il fait? On le sait. Il s'est échappé, comme l'argile,
de la.main du potier et il s'est brisé. Son Créateur voulait le diriger, l'imprudent
voulut se soustraire à cette direction, et Dieu le laissa faire. Qu'il m'abandonne,
sembla-t-il dire, qu'il se trouve, et que sa misère lui démontre qu'il ne peut rien sans
moi.
3. Ainsi Dieu voulut montrer à l'homme ce
que peut sans lui le libre arbitre. Oh ! que ce libre arbitre
est funeste sans Dieu! Nous avons expérimenté ce qu'il peut alors et c'est ce qui a fait
notre malheur. Sachons donc enfin, après cette triste expérience, ce que nous pouvons
sans Dieu; puis « venez, adorons-le, prosternons-nous devant lui. Venez, adorons-le,
prosternons-nous n devant lui, et pleurons devant le Seigneur qui nous a faits; »
obtenons ainsi qu'après nous être perdus nous-mêmes, Celui qui nous a faits nous
répare.
Ainsi donc l'homme a été créé bon, et
par te libre arbitre il s'est rendu mauvais : comment alors cet homme mauvais pourrait-il,
par le libre arbitre et en abandonnant Dieu, se rendre bon. Quand il était bon, il n'a pu
se conserver bon ; et mauvais il se rendra bon ? Quand il était bon, il ne s'est
point conservé bon, et quand il est mauvais, il dit : Je me rends bon ? Quand tu
étais bon tu t'es perdu; méchant aujourd'hui, que peux-tu sans Celui dont la bonté est
inaltérable ?
4. « C'est » donc «lui qui nous a
faits, ce n'est pas nous. Pour nous, nous sommes son peuple et les brebis de ses
pâturages (1). » Ainsi Celui qui nous a faits hommes, a fait de nous son peuple; car
nous ne l'étions point par notre création. Voyez, mes frères, et remarquez dans les
paroles mêmes du psaume pourquoi il est dit : « C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas
nous: C'est lui qui nous a faits. » En effet lorsque naissent les païens, les impies,
tous les ennemis de son Église, c'est Dieu les fait naître. Nul autre que lui ne les
crée. Les enfants des païens sont formés et créés par lui; mais ils ne sont pas son
peuple ni les brebis de ses pâturages.
La nature est commune à tous, non la
grâce. Que l'on ne confonde point l'une avec L'autre, et si l'on donne à la nature le
nom de grâce, que ce soit uniquement parce qu'elle est accordée gratuitement. Quel homme
a mérité l'être qu'il n'avait pas ? Pour le mériter il devait l'avoir d'abord ; mais
il ne l'avait pas encore ; il ne pouvait donc le mériter. Il l'a obtenu néanmoins et il
n'a pas été formé comme les troupeaux, comme les arbres, comme les rochers, mais à
l'image de son Créateur. Mais qui est l'auteur de ce bienfait ? Celui qui était et qui
était éternellement. A qui ce même bienfait a-t-il été conféré ? A l'homme qui
n'était pas. Ainsi Celui qui était l'a donné et celui qui n'était pas l'a reçu. Or
qui pouvait le donner ainsi, sinon Celui qui appelle ce qui est comme ce qui n'est pas (2)
; et de qui l'Apôtre dit : « Il nous a élus avant la fondation du monde (3) ? » Il
nous a élus avant la fondation du monde ; nous avons été faits dans ce inonde et le
monde n'était pas lorsqu'il nous a élus. Ineffables merveilles ! Qui peut, mes frères,
les expliquer ? Qui peut même songer à ce qu'il aurait à expliquer ? On choisit ceux
qui ne sont pas et il n'y a dans ce choix ni erreur ni inutilité. Dieu le fait cependant,
et il a pour élus ceux qu'il doit créer pour les élire ; il les garde en lui-même, non
dans sa nature, mais dans sa prescience.
5. Gardez-vous donc de vous élever. Nous sommes hommes ; c'est Dieu « lui-même
qui nous a faits » nous sommes fidèles aussi, le
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sommes-nous toutefois quand. nous disputons contre la grâce ? Mais enfin j'admets que nous soyons
fidèles : oui, même fidèles, même justes, puisque le juste vit de la foi; (1) « c'est
lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Je te demande : Que nous a-t-il faits ? hommes, réponds-tu. Ce n'est pas de cela qu'il est question dans le
psaume ; car nous savons cela, c'est chose connue, manifeste, et pour connaître que Dieu
nous a faits hommes, nous n'avions pas besoin de grand enseignement.
Vois de quoi parlait le Psalmiste: «
C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. » Que nous a-t-il faits, sinon ce que nous
sommes ? Or, que sommes-nous ? « Pour nous, » dit-il. Voici donc ce que nous sommes.
Quoi? « nous sommes son peuple et les brebis de ses
pâturages. » C'est lui qui nous a faits son peuple, c'est lui qui nous a faits les
brebis de ses pâturages. Il a envoyé à l'immolation une innocente brebis, et il a
changé les loups en brebis. Voilà la grâce. Sans parler de cette grâce commune de la
nature qui nous a faits hommes et que nous ne méritions point, puisque nous n'existions
pas; sans parler, dis-je de cette grâce, la plus grande grâce est celle qui, par
Jésus-Christ Notre-Seigneur, nous a faits « son peuple et les brebis de ses pâturages.
»
6. Mais, dit-on : C'est par Jésus-Christ
aussi que nous avons été faits hommes. Sans doute; n'est-ce pas aussi par lui qu'ont
été faits les païens ? Jésus-Christ les a créés, non pour qu'ils fussent des
païens, mais pour qu'ils fussent des hommes. Qu'est-ce en effet que Jésus-Christ ?
N'est-ce pas celui dont il est écrit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe
était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; dès le commencement il était en Dieu; tout a
été fait par lui (2)? » A lui donc aussi les païens sont redevables de leur nature
humaine ; et ils sont d'autant plus dignes de châtiments qu'ils ont abandonné Celui qui
les a faits pour adorer leurs propres oeuvres.
7. Sans parler donc de cette grâce qui a
formé la nature humaine et qui est commune aux Chrétiens et aux païens, la plus grande
pour nous n'est pas d'avoir été créés hommes par le Verbe, mais d'avoir été rendus
fidèles par le Verbe fait chair. En effet il n'y a qu'un Dieu et qu'un seul médiateur de
Dieu et .des hommes, Jésus-Christ homme. Au commencement était le Verbe ; Jésus-Christ
n'était pas homme encore, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Le monde
lui-même n'existait pas
encore, quand le Verbe était Dieu. Tout a
été fait par lui, par lui le monde a été fait. Aussi quand il nous a faits hommes, il
n'était pas homme encore.
Cette grâce qui nous a rendus fidèles
est surtout recommandée aux Chrétiens dans ces paroles de l'Apôtre : « Il n'y a qu'un
Dieu et qu'un seul médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme (1). »
Remarquez, il ne se contente pas de dire : Jésus-Christ ; pour éloigner de vous l'idée
qu'il le considère seulement comme Verbe, il ajoute : homme: « Un seul médiateur de
Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme. » Qu'est-ce
qu'un médiateur? Celui qui nous réunit, qui nous réconcilie. Séparés de Dieu par nos
propres péchés, nous étions tombés, abattus sous le poids de la mort, perdus
entièrement. Quand l'homme a été créé, le Christ n'était pas homme; il s'est fait
homme pour empêcher la perte de l'homme.
8. Nous vous parlons souvent ainsi contre
cette nouvelle hérésie qui essaie de lever la tète : ce qui nous y force, c'est que
nous voulons que vous soyez fermes dans le bien et préservés entièrement du mal. Quand
ils ont commencé à se montrer, et à disputer contre la grâce, accordant trop, non pas
à la liberté mais à la faiblesse humaine et n'exaltant la misère de l'homme que pour
l'empêcher de se relever en s'attachant à la main divine qui lui est tendue d'en haut;
quand donc ils ont soutenu le libre arbitre contre la grâce, ils ont offensé les
oreilles pieuses et catholiques. On commença à les avoir en horreur, à les éviter
comme une contagion et à dire d'eux qu'ils s'élevaient contre la grâce. Or voici le
moyen menteur qu'ils employèrent pour détourner ces accusations : Je ne dispute pas
contre la grâce de Dieu, dirent-ils Comment? Ce qui le prouve, c'est que je
défends le libre arbitre. Voyez l'aiguille, mais elle est de verre; elle n'a qu'un
faux éclat, la vérité la brise.
Considérez en effet combien ce moyen est
perfidement imaginé. Je ne puis, disent-ils, défendre le libre arbitre de l'homme ni
soutenir qu'il suffit pour me rendre juste, sans défendre aussi la grâce de Dieu.
Les oreilles religieuses se dressent alors, on commence à se réjouir, on remercie Dieu.
Ils ne défendent pas, disent-ils, le libre arbitre sans défendre la grâce de Dieu. Sans
doute, nous avons le libre arbitre ; mais que peut-il sans la grâce? Pourtant
s'ils défendent la grâce en défendant le libre arbitre,
que disent-ils de mal ? O docteur,
expose-nous donc ce que tu entends par la grâce. Quand je dis le libre arbitre,
répond-il, remarque que j'ajoute : de l'homme. Que s'ensuit-il? Qui
a créé l'homme ? C'est Dieu Qui lui a donné le libre arbitre ?
Dieu Si donc Dieu a créé l'homme, s'il lui a donné le libre-arbitre, à qui
l'homme est-il redevable de ce qu'il peut par son libre arbitre ? N'est-ce pas à la grâce de Celui qui l'a créé avec le libre arbitre ?
Voilà le moyen perfidement employé pour se défendre.
9. Considérez néanmoins, mes frères,
comment ces novateurs préconisent la grâce générale qui a créé l'homme, qui nous a
faits hommes. Ce que nous avons de commun avec les impies c'est d'être hommes; mais nous
n'avons pas de commun avec eux d'être chrétiens. Or cette dernière grâce qui nous rend
chrétiens, nous demandons aux hérétiques de la prêcher, nous leur demandons de la
reconnaître; c'est la grâce dont l'Apôtre a dit: « Je ne dédaigne point la grâce de
Dieu ; car si c'est par la loi que règne la justice, c'est donc en vain que le Christ est
mort (1). » Voyez de quoi parle cet Apôtre. C'est de la loi qu'il a dit: « Si c'est par
la loi qu'est la justice, c'est en vainque le Christ est mort. » Mais comme la loi
n'établissait pas la justice, le Christ est mort; il est mort pour justifier parla foi
ceux qui n'étaient point justifiés par la loi. «Car, dit-il encore, si la loi donnée
eût été capable de vivifier, la justice viendrait, vraiment de la loi, » comme nous le
rappelions encore hier (2) ; « mais l'Ecriture a tout renfermé sous le péché, « afin
que la promesse: » la promesse et non la prophétie; car la promesse est accomplie par
son auteur ; afin « que la promesse fut accomplie en faveur des croyants par la foi
en Jésus-Christ. » Voilà en quel état nous a trouvés la grâce du Sauveur : la Loi
n'avait pu nous guérir.
Et pourquoi nous eût-on donné la loi si
la nature eût suffi ? La loi elle-même n'a pu suffire encore, tant la nature était
faible. Cette loi nous a été communiquée, mais non comme étant capable de nous donner
la vie. A quel titre donc? « La loi, dit l'Apôtre, a été établie à cause des
transgressions (3) : » à cause des transgressions, pour te rendre prévaricateur
Dans quel dessein me rendre prévaricateur ?
Dieu connaissait ton orgueil, il voyait que tu disais : Oh! si
seulement on m'instruisait ! Oh ! si seulement
quelqu'un me montrait la voie ! Voici la
Loi, elle te dit: « Tu ne convoiteras pas. » Tu l'as connue, cette loi, tu as connu
cette défense: « Tu ne convoiteras point. » Bientôt la concupiscence que tu ne
connaissais point s'est fait remarquer tu l'avais auparavant, mais tu l'ignorais ; tu as
voulu vaincre ce mal caché et il a paru au grand jour. Superbe, c'est par la loi que tu
es devenu prévaricateur; reconnais la grâce et deviens-en le panégyriste.
10. Mais qui a donné la loi,
demandes-tu.? Il est en effet des hommes vains, les pires de tous les impies, qui veulent
que la loi ait été donnée par un autre, et la grâce par Notre-Seigneur Jésus-Christ ;
comme si la loi eût été mauvaise, perverse, et que la grâce fut bonne. Ils veulent
établir entre les deux Testaments la différence suivante : l'ancien aurait pour auteur
je ne sais quel prince de ténèbres, et notre Dieu et Seigneur, le Père de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, serait l'auteur du nouveau. Mais si le motif pour
lequel tu attribues la loi à un autre que Dieu est que cette loi a fait de toi un
prévaricateur, entends l'Apôtre lui-même louer la loi : « Ainsi, dit-il, la loi est
sainte, et le commandement saint ; » dis encore : «saint; » dis encore
« bon. Ce qui est bon, continue-t-il, est
donc, devenu pour moi la mort ? Loin de là. C'est le péché pour paraître péché (1).
» Le péché existait effectivement, mais caché. Quand était-il caché? Quand tu ne lui
résistais pas encore. Tu t'es mis à lutter contre lui, il a montré alors qu'il était
ton maître. Quand tu suivais docilement, tu ne sentais pas la chaîne ; tu as cherché à
t'échapper, et tu as senti tes fers ; tu as voulu fuir, et tu as commencé à être
entraîné. Ah ! reçois dans ce pressant danger l'assistance
de Celui qui ne fut jamais prisonnier. Quel est-il, sinon Celui qui à dit : « Si vous
avez découvert en moi quelque péché, déclarez-le (2) ? » Quel est celui, qui n'a pas
été enchaîné, sinon Celui qui a dit : «Voici venir le prince du monde, et il ne
trouvera rien en moi ? » Il ne trouvera pas en moi de motif pour me mettre à mort ; car
le péché seul mérite la mort. O Seigneur ! pourquoi
donc mourez-vous ? « Afin d'apprendre à tous que je fais la volonté de mon Père (3).
» Exempt du péché, c'est lui qui nous en affranchit ; libre au milieu des morts, c'est
lui qui nous délivre de la mort.
11. Pourtant, il a aussi donné la Loi ?
Il a
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envoyé la Loi par son serviteur, il a
donné la grâce par lui-même. Considère un grand et profond mystère. Le prophète
Elisée annonçait l'avenir par ses actes aussi bien, que par ses paroles. Le fils de son
hôtesse était mort. Cet enfant mort ne rappelait-il pas Adam ? On annonça cette mort au
saint prophète, qui représentait, comme prophète, la personne de Notre-Seigneur
Jésus-Christ. Il envoya son bâton et dit au serviteur qui le portait : « Va, va,
mets-le sur le corps inanimé de l'enfant. » Le docile serviteur y alla et le prophète
le suivait en esprit. Il plaça donc le bâton sur le mort; le mort ne ressuscita point.
« Si la loi avait été donnée comme capable de vivifier, la justice viendrait
véritablement de la loi. » La Loi donc ne put rendre la vie à l'enfant. Le grand
prophète vint alors vers ce petit ; c'était un sauveur pour le sauver, c'était la vie
qui s'approchait de la mort ; il vint en personne. Que fit-il ? Il contracta en quelque
sorte ses propres membres, comme pour s'anéantir et prendre la forme d'esclave (1). Il
contracta donc ses propres membres, se rapetissa à la mesure de l'enfant, comme pour
rendre le corps de notre humilité conforme à son corps glorieux (2). C'est ainsi, en
présence de cette figure prophétique de Jésus-Christ, que lenfant ressuscita (3),
image de la justification du pécheur.
12. Qu'on prêche cette grâce, c'est la
grâce obtenue aux Chrétiens par le Médiateur fait homme, par Celui qui a souffert et
qui est ressuscité, qui est monté au ciel, qui a conduit la captivité captive et qui a
répandu ses dons sur les mortels. Oui, qu'on prêche cette grâce, -et que des coeurs
ingrats n'argumentent pas contre elle. Le bâton du prophète n'a pas suffi pour rendre la
vie au mort : et la nature morte suffirait pour se la rendre à elle-même ? Quoique
jamais nous n'ayons vu lui donner ce nom, toutefois, comme nous l'avons reçue
gratuitement, appelons grâce la nature où nous avons été formés. Mais montrons aussi
combien l'emporte sur elle la grâce qui nous rend Chrétiens. Attention !
Nous n'avions aucun mérite avant de
recevoir l'existence ; et la nature qui nous a été donnée ainsi, sans aucun mérite de
notre part, peut s'appeler grâce. Si c'est une grande grâce d'avoir reçu quand nous
n'avions aucun mérite; quelle grâce plus grande d'avoir reçu quand nous avions tant de
démérites ? Celui qui n'est pas encore ne mérite pas; le pécheur démérite. Celui qui
n'a pas été créé
n'est pas encore; il n'est pas encore,
mais il n'a pas péché. Il n'est pas encore, et il est créé; il pèche et il est
sauvé. Avant d'exister, il n'espère rien; il existe, il tombe, il attend sa réprobation
et il est sauvé. Voilà la grâce obtenue par Jésus-Christ Notre-Seigneur. C'est lui qui
nous a faits, il nous a faits avant que nous eussions l'existence à aucun degré. Nous
sommes tombés après avoir reçu l'existence; c'est lui encore qui nous a faits justes,
ce n'est pas nous ; et s'il est en lui une créature nouvelle, c'est que l'ancienne étant
tombée a été renouvelée par lui.
13. Adam avait produit une masse de
perdition qui ne méritait que le supplice. De cette même masse de perdition ont été
tirés des vases d'honneur. Car « le potier a le pouvoir de
tirer de la même masse. » De quelle masse ? De la masse perdue, de la masse qui ne
méritait plus qu'un juste supplice. Réjouis-toi d'en être tiré ; car tu as échappé
à la mort, et tu as trouvé la vie à laquelle tu n'avais aucun droit. Donc « le potier a le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase d'honneur et
un vase d'ignominie. » Pourquoi, dis-tu, a-t-il fait de moi un vase d'honneur, tandis
qu'il a fait d'un autre un vase d'ignominie?
Que répondre? Ecouteras-tu Augustin,
quand tu n'écoutes pas les paroles de lApôtre : « O homme, qui es-tu pour
contester avec Dieu (1) ? » Deux enfants viennent de naître. Que leur est-il dû? Tous
deux appartiennent à la masse de perdition. Pourquoi donc l'un d'eux est-il présenté
par sa mère au sacrement de la grâce, tandis que l'autre est étouffé par la sienne
endormie ? Veux-tu me dire ce que mérite celui que l'on porte au Sacrement, et ce que
mérite celui qu'étouffe sa mère durant le sommeil? Ni l'un ni l'autre n'a rien
mérité; mais « le potier a le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase
d'honneur et un vase d'ignominie. » Veux-tu contester avec moi? Admire plutôt avec moi
et crie comme moi : « O profondeur des trésors! » Oui, tremblons tous deux, et tous
deux écrions-nous : « O profondeur des richesses ! » Accordons-nous à trembler pour ne
périr pas dans l'égarement. « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science
de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! »
Comprends l'incompréhensible, fais l'impossible, saisis l'insaisissable, vois l'invisible
!
14. « Ses jugements sont
incompréhensibles. »
115
On te l'a dit, que cela te suffise. « Ses voies sont
impénétrables. Car, qui a connu la pensée du Seigneur ou qui a été son conseiller ?
Ou qui, le premier, lui a donné, et sera rétribué? » Qui lui a donné le premier,
après avoir tant reçu de lui gratuitement? « Qui lui a donné le premier, et sera
rétribué? » Si le Seigneur voulait rétribuer, il ne rendrait à chacun que la peine
méritée par chacun. Ces enfants ne lui ont rien donné dont il pût les récompenser. Il
les sauvera gratuitement (1). « Qui lui a donné le premier, » en méritant? « Qui lui
a donné le premier ? » Qui a prévenu sa grâce, essentiellement gratuite ? Car si des
mérites l'ont précédée, elle n'est plus un don gratuit, mais l'acquit d'une dette; et
si elle n'est point un don gratuit, pourquoi l'appeler grâce ? « Qui » donc « lui a
donné le premier, et sera rétribué ? Puisque c'est de lui et par lui et en lui que sont
toutes choses (2). » Qu'est-ce à dire, toutes choses? N'est-ce pas tous les biens que
nous avons reçus de lui, et que nous en avons reçus pour être bons ? Car « tout
bienfait excellent et tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières,
en qui il n'y a point de changement, » comme en toi qui t'es perverti ; « en qui il
n'y a point de changement ; » car il vient te guérir; en qui il ny a pas non plus
« l'ombre de vicissitude (3), » comme en toi, plongé dans les ténèbres. De lui donc
sont toutes choses ; personne ne lui a donné d'abord ; personne ne lui peut rien
réclamer. «C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi, et cela ne vient pas de vous,
car c'est un don de Dieu (4). »
15. Je souffre toutefois, dis-tu, de voir
périr l'un et baptiser l'autre : j'en souffre, j'en souffre comme homme. A vrai dire,
j'en souffre aussi
comme homme. Mais si l'un et l'autre nous
sommes hommes, écoutons l'un et l'autre celui qui crie: « O homme. » Oui, si nous
souffrons, parce que nous sommes hommes, observons que c'est à la nature humaine, malade
et affaiblie, que l'Apôtre s'adresse quand il dit : « O homme qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase
dit-il au potier: Pourquoi m'as-tu fait ainsi (1)? » Si le bétail pouvait parler et dire
à Dieu : Pourquoi as-tu fait cet homme, tandis que tu m'as fait bétail ? ne le blâmerais-tu pas, avec raison, et ne lui répondrais-tu pas :
O bétail, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Tu es un homme, toi; mais près de Dieu tu
n'es qu'un bétail ; puisses-tu même être le bétail de Dieu et une brebis de ses
pâturages. Reconnais la bonté de ton pasteur, et tu ne suivras point dans l'erreur les
loups ravissants. Ne leur ressemblons-nous point? « Nous étions aussi par nature enfants
de colère comme les autres (2); » mais une brebis a été immolée, qui a fait de nous
des brebis. « C'est l'Agneau de Dieu, c'est celui qui efface le péché » non de
celui-ci ou de celui-là; « mais du monde (3). »
Ainsi donc, mes frères, si nous sommes
quelque chose et quoi que nous soyons dans la foi de Jésus-Christ, ne nous en attribuons
rien, ce serait nous exposer à perdre ce que nous avons reçu. Rendons-lui plutôt gloire
et honneur de ce que nous avons reçu, qu'il daigne arroser ce qu'il a semé. Que
produirait notre terre s'il ne l'avait ensemencée? Il verse encore la pluie sur elle, il
ne l'abandonne point après l'avoir semée. « Le Seigneur répandra sa bénédiction, et
notre terre produira son fruit (4). Tournons-nous avec un coeur pur vers le Seigneur etc.
(5). »
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