SERMON XXXVI. DEUX SORTES DE RICHESSES. (1).
ANALYSE. Ce discours est un grand et beau contraste entre
les richesses matérielles et les richesses spirituelles. Les premières sont dangereuses;
elles exposent à l'orgueil, à une présomption funeste. On peut néanmoins en faire un
bon usage en les répandant dans le sein des pauvres. Les richesses spirituelles au
contraire sont les biens les plus précieux et les plus dignes d'envie ; avec elles on
rachète son âme en faisant bon usage des richesses matérielles; avec elles encore on
résiste aux séductions et aux menaces. Aussi demandons-les à Dieu avec l'humilité du
publicain. En lisant le discours de saint Augustin on remarquera que ce grand contraste
n'est ni raide ni étriqué; il a la souplesse, l'ampleur, l'irrégularité même de ceux
de la nature.
1. La sainte Ecriture que l'on vient de
vous lire nous avertit, ou plutôt.Dieu par elle nous ordonne de vous adresser la parole,
d'examiner et de rechercher avec vous ce que signifie cette sentence que vous venez
d'entendre : « Tels font les riches, quand ils n'ont rien; et tels s'humilient quand ils
sont dans l'opulence. » Il ne faut pas s'imaginer, il ne faut croire aucunement que
l'Ecriture veuille ici nous prévenir de considérer comme importantes ou de craindre de
ne posséder pas ces richesses visibles et terrestres dont s'enorgueillissent les
superbes. On a dit : Qu'importe à un homme de faire le riche quand il n'a rien? La
sainte parole signale et stigmatise cette maxime. Il ne faut pas non plus admirer
beaucoup, ni imiter comme un grand modèle celui qu'elle paraît louer, si par richesses
l'on entend ici les richesses temporelles et terrestres. « Et tels s'humilient, dit-elle,
quand ils sont dans l'opulence. » Nous avons raison de condamner
celui qui fait le riche quand il n'a rien. S'ensuit-il que nous
préconisions celui qui s'humilie quanti il est dans l'opulence ? Il peut nous plaire
parce qu'il s'humilie; mais il ne saurait nous plaire parce qu'il est riche.
2. Admettons aussi ce sens; car il n'est
ni inconvenant, ni malséant, ni inutile que les saintes Ecritures veuillent attirer notre
attention sur les riches qui sont humbles. Car rien n'est pour le riche aussi à craindre
que l'orgueil. Aussi l'Apôtre Paul fait à Timothée cette recommandation : «
Ordonne aux riches de ce siècle de ne point s'enfler d'orgueil (1) » Les richesses ne
lui faisaient pas peur ; mais la maladie qu'elles engendrent, c'est-à-dire beaucoup
d'orgueil. Une âme est grande, lorsqu'au sein de l'opulence elle ne reçoit aucune
atteinte de l'orgueil; elle s'élève au-dessus de ses richesses lorsqu'elle en triomphe,
non par le désir mais par le mépris. Le riche est donc grand lorsqu'il ne s'estime pas
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pour être riche: se croire grand parce qu'on est riche, c'est faire
preuve d'orgueil et d'indigence ; c'est être bouffi dans sa chair et mendiant dans son
coeur, enflé et non rempli. Voici deux outres l'une est pleine et l'autre gonflée;
toutes deux sont également grandes, mais toutes deux ne sont pas pleines également. Si
tu te contentes de les regarder, tu seras trompé ; pèse les et tu sauras ce qu'il en
est: celle qui est pleine se remue difficilement, celle qui est gonflée s'enlève en un
clin d'il.
3. « Ordonne » donc, dit l'Apôtre, «
aux riches de ce monde. » Il ne dirait pas « de ce monde, » s'il n'y avait aussi des
riches qui ne sont pas de ce monde. Quels sont ces derniers? Ceux qui ont pour prince et
pour chef Celui dont il est écrit : « Pour vous il s'est fait pauvre, quand il
était riche ». Que m'importe s'il est resté seul ? Vois ce qui suit : « Afin de vous
enrichir par sa pauvreté (1). » Ce n'est pas sans doute l'opulence, c'est la justice que
nous a valu cette pauvreté du Christ. Mais lui, comment est-il devenu pauvre? En se
faisant mortel. L'immortalité est donc l'opulence véritable ; car il y a là
véritablement abondance, puisqu'il n'y a point d'indigence.
Comme donc il nous était impossible de
devenir immortels si pour nous le Christ ne s'était fait mortel; « il s'est fait pauvre
quand il était riche. » L'Apôtre ne dit pas : Il est devenu pauvre après avoir été
riche, mais : « Il s'est fait pauvre quand il était riche; », il a adopté la pauvreté
sans perdre ses richesses: riche au-dedans, pauvre au-dehors, la divinité se cache dans
ses richesses, soir humanité se révèle dans la pauvreté. Contemple ses richesses: «
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Au
commencement il était en Dieu; tout a été fait par lui. » Quoi de plus riche que Celui
par qui tout a été fait ? Un riche peut avoir de l'or, il n'en saurait créer. Or après
avoir contemplé ses richesses, vois sa pauvreté : « Et le Verbe s'est fait chair, et il
a habité parmi nous (2). » C'est cette pauvreté qui nous enrichit-; car sous l'action
du sang qui a jailli de la chair du Verbe fait chair pour habiter parmi nous, la tumeur
formée par nos crimes s'est ouverte, et grâces à ce sang divin nous avons rejeté les
haillons d'iniquité pour revêtir la robe d'immortalité.
4. Tous les vrais fidèles sont donc
riches. Que nul d'entre eux ne se laisse abattre : s'il est pauvre
dans sa cellule, il est riche dans sa conscience ; et celui qui est
riche dans sa conscience dort plus tranquille sur la terre que le riche sur la pourpre. Il
n'y est pas éveillé par d'amères inquiétudes, sol coeur n'y est pas rongé par le
crime. Conserve dans on coeur ces richesses que t'a procurées la pauvreté du Seigneur
ton Dieu. Ou plutôt confies-en la garde à sa vigilance; que lui-même conserve ce qu'il
a donné, pour empêcher le coeur de le perdre.
Tous les vrais fidèles sont donc riches,
mais ils ne sont pas des riches de ce monde. Ils peuvent ne pas apercevoir eux-mêmes
leurs richesses; ils les apercevront plus tard. La racine est vivante; mais l'arbre vert
ressemble à l'arbre sec pendant l'hiver. Alors en effet l'arbre mort et l'arbre vivant
sont dépouillés l'un et l'autre de la beauté de leur feuillage, également dépouillés
de la richesse de leurs fruits. L'été vient, la différente parait. L'arbre vivant
produit des feuilles, se couvre de fruits; l'arbre mort reste stérile en été comme en
hiver. Aussi on prépare un grenier pour la récolte du premier : au second on applique la
hache pour le couper et le jeter au feu. L'été pour nous est l'avènement du Christ:
aujourd'hui c'est l'hiver parce qu'il se cache; ce sera d'été quand il se manifestera.
L'Apôtre enfin adresse aux bons arbres, c'est-à-dire aux fidèles ces paroles
consolantes: « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ. »
Oui, morts ; mais morts en apparence, et vivants par la racine. Vois maintenant comment
viendra ensuite la saison d'été : « Mais quand le Christ votre vie apparaîtra, alors
vous aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (1). » Voilà des riches, mais non
des riches de ce monde.
5. Les riches du siècle néanmoins ne
sont pas méprisés ; eux aussi ont été rachetés par Celui qui étant riche s'est fait
pauvre pour nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté. S'il les avait dédaignés, s'il
avait refusé de les recevoir au nombre des saints, son Apôtre n'aurait pas fait à
Timothée, nous l'avons déjà dit, l'obligation suivante: « Ordonne aux riches de ce
monde de ne s'enfler pas d'orgueil. » Il y a des riches de ce monde parmi les riches de
la foi; ordonne-leur, car eux aussi sont les membres du divin pauvre; ordonne-leur,
car tu le redoutes pour eux dans les richesses, de ne s'enfler pas d'orgueil, de ne
mettre pas leur espérance dans ces richesses incertaines.
D'où vient que le riche s'enorgueillit?
C'est
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qu'il s'appuie sur ces richesses fragiles. Ah ! s'il en considérait
avec prudence la fragilité, jamais il ne s'élèverait, toujours il serait dans la
crainte; plus il serait riche, plus redoubleraient ses soucis, non-seulement au point de
vue de son salut, mais au point de vue même de la vie présente. Combien de pauvres plus
en sûreté au milieu des révolutions du siècle ! Combien de riches poursuivis et saisis
à cause de leurs richesses ! Combien ont regretté d'avoir possédé ce qu'ils ne
pouvaient posséder toujours! Combien se sont repentis de n'avoir pas suivi ce conseil de
leur Seigneur; « Ne cherchez pas à vous amasser des trésors sur la terre, où rongent
les vers et la rouille, où les voleurs fouillent et dérobent ; mais amassez-vous des
trésors dans le ciel (1) ! » Je ne vous dis pas de les jeter, mais de les placer
ailleurs. Combien donc n'ont pas suivi ce conseil et s'en sont repentis, non-seulement
après avoir tout perdu, mais encore après s'être perdus eux-mêmes à cause de leurs
richesses!
Ainsi « ordonne aux riches de ce monde de
ne s'enfler pas d'orgueil, » et l'on verra en eux ce que dit le proverbe de Salomon: «
Tels s'humilient quand ils sont riches; » ce qui peut se faire lors même qu'il s'agit
des richesses temporelles. Que le riche soit humble; qu'il se félicite plus d'être
chrétien que d'être riche; qu'il ne s'enfle pas, qu'il ne s'élève pas, qu'il fasse
attention à son frère qui est pauvre, qu'il ne dédaigne point d'être appelé le frère
du pauvre. Si riche qu'il soit, le Christ est plus riche encore, et le Christ a voulu
avoir les pauvres pour frères, pour eux il a répandu son sang.
6. Il fallait pourtant ôter aux riches.le
prétexte de dire qu'ils ne savent comment employer leurs richesses: l'Apôtre invite donc
Timothée à les diriger par ses conseils après les avoir liés par ses ordres; et après
avoir dit: « de ne pas mettre leurs espérances dans des richesses incertaines, » il
ajoute, pour leur épargner la crainte d'avoir perdu tout espoir : « mais au Dieu vivant,
qui nous donne abondamment toutes choses pour en profiter : » les choses temporelles pour
en user, les éternelles pour en jouir. Et que feront-ils de leurs richesses? « Qu'ils
soient, dit-il, riches en « bonnes oeuvres, qu'ils donnent aisément; » qu'ils trouvent
dans leurs richesses le moyen de pouvoir n'être pas difficiles à donner; le pauvre en a
la volonté sans le pouvoir; le riche le peut quand il le veut; « qu'ils donnent
aisément, qu'ils partagent, qu'ils se fassent un trésor qui soit une
bonne ressource pour l'avenir, afin d'acquérir la vie éternelle
(1): » car celle-ci est fausse.
Trompé par cette fausseté de la vie, le riche vêtu de pourpre et,
de fin lin méprisait le pauvre couvert d'ulcères qui gisait à sa porte. Mais cet
infortuné dont les chiens léchaient les plaies se préparait un trésor éternel dans le
sein d'Abraham : s'il n'avait pas grandes ressources, il avait une volonté pieuse et
excellente. Et ce riche, qui se croyait grand avec sa pourpre et son fin lin, mourut et
fut enseveli dans l'enfer. Et qu'y trouva-t-il ? Une soif éternelle, des flammes qui ne
s'éteignent point. Le feu remplaça la pourpre et le lin, et il ne pouvait se dépouiller
de cette tunique brûlante. Aux banquets a succédé la faim et il demande une goutte
d'eau au pauvre, comme le pauvre lui a demandé les miettes tombées de sa table.
L'indigence de celui-ci n'a fait que passer; le supplice de celui-la durera toujours (2).
Soyez-y attentifs, riches de ce inonde, et ne vous enflez pas d'orgueil; donnez aisément;
partagez, amassez-vous un trésor qui soit une bonne ressource pour l'avenir où sont les
vrais riches, mais non les riches de ce inonde; « afin d'acquérir la vie éternelle. »
7. On peut donc croire que la pensée de
l'Ecriture quand elle dit: « Tels font les riches quand ils n'ont rien, » a en vue les
superbes couverts de haillons. Car si l'on a peine à souffrir un riche superbe, qui
pourra endurer un pauvre orgueilleux? Ainsi mieux valent ceux qui s'humilient quand ils
sont riches.
L'Ecriture montre néanmoins qu'elle parle
d'une autre sorte de richesses. Elle ajoute aussitôt: « Le riche rachète son âme par
ses richesses, le pauvre ne souffre pas les menaces. » Ici donc nous devons voir je ne
sais quelle autre espèce de riches, je ne sais quelle autre espèce de pauvres. Il est en
effet des riches plus solides, qui sont riches dans le coeur, remplis de force-,
magnifiques de piété, somptueux en charité, opulents en eux-mêmes, opulents à
l'intérieur. « Il en est aussi qui font les riches, quoiqu'ils soient pauvres; » ils se
croient justes, quoiqu'ils soient couverts d'injustices. C'est cette espèce de richesses,
que nous devons entendre ici. L'Ecriture s'en explique suffisamment quand elle dit: « Le
riche rachète son âme par ses richesses. »
Comprends, semble-t-elle dire, quelle opulence je te propose. J'ai dit
« Tels font les riches quand ils n'ont rien ; tels s'humilient quand
ils sont pauvres; » et tu pensais
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à cette opulence temporelle, terrestre et visible. Ce n'est pas
cette opulence que j'ai en vue ; voici celle dont je parle : «Le riche rachète son âme
par ses richesses. » Ainsi donc ceux qui ne rachètent pas leur âme parce qu'ils sont
pécheurs tout en faisant les justes, en d'autres termes, parce quils sont
hypocrites, ce sont ceux-là dont il est dit : « Tels font les riches quand ils n'ont
rien; » ils veulent paraître justes quand ils ne portent pas dans le secret de leur
conscience l'or de la justice. Il y a aussi des hommes véritablement riches, d'autant
plus humbles qu'ils sont plus riches ; ce sont ceux dont il est dit: « Heureux les
pauvres de gré, car le royaume des cieux est à eux (1). »
8. Pourquoi chercher alors des richesses
qui ne flattent que les yeux de l'homme, que les yeux du corps? L'or est beau, mais la foi
est plus belle. Choisis de préférence ce que tu dois avoir dans le coeur. Sois riche à
l'intérieur; c'est là que Dieu voit tes trésors quoique l'homme ne les y voie pas. Mais
de ce que l'homme ne les v voie pas, n'en conclus pas que tu dois les dédaigner. Veux-tu
t'assurer qu'aux yeux même des impies la foi est plus belle que l'or? Quelles louanges
n'accorde pas à un esclave fidèle un maître même avare? Il n'y a rien de plus
précieux que lui, dit-il; absolument même il est sans prix. J'ai un serviteur,
s'écrie-t-il, il n'a pas de prix. Tu voudrais savoir pourquoi? Est-ce parce qu'il danse
bien, parce qu'il est excellent cuisinier? Non, vois son mérite intérieur. Rien, dit le
maître, n'est plus fidèle.
Comment, mon ami? Tu aimes un serviteur fidèle, et tu ne veux pas
être pour Dieu un fidèle serviteur ? Tu remarques que tu as un serviteur, remarque aussi
que tu as un Seigneur. Tu as pu acheter ton serviteur, non le créer. Ton Seigneur t'a
créé par sa parole et racheté par son sang. Si tu t'estimes peu, rappelle ce que tu
coûtes, et si tu l'as encore oublié, lis l'Evangile, c'est ton titre. Tu aimes la foi
dans ton serviteur, et ton Maître ne la chercherait pas dans le sien? Rends ce que tu
exiges; fais pour ton supérieur ce que tu aimes de ton inférieur. Tu aimes ton serviteur
parce qu'il garde fidèlement ton or ; ne méprise pas ton Seigneur parce qu'il garde
miséricordieusement ton coeur. . Tous
donc ont des yeux pour admirer la foi, mais c'est quand ils la réclament pour eux-mêmes.
Quand au contraire on l'exige d'eux, ils ferment les yeux et refusent de voir combien elle
est belle. Seraient-ils assez insensés pour avoir peur de la perdre,
lorsqu'ils ne veulent pas la garder à autrui? Si un homme craint de donner de l'argent,
c'est qu'il ne l'aura plus après l'avoir donné; il n'en est pas ainsi de la foi: on en
paie la dette et on en conserve le trésor. Que dis-je? et quelle merveille! Si on ne paie
pas on perd.
9. L'homme rachète son âme par ses
richesses. » Il était juste que pour nous détourner de faire comme lui, Dieu jetât le
mépris sur ce riche insensé qui avait hérité de vastes et fertiles domaines et qui fut
plus inquiet de se voir dans l'abondance, qu'il ne l'eût été dans l'indigence. Il
réfléchit en lui-même et se dit : « Que ferai-je pour serrer mes récoltes? ».
Et après s'être bien tourmenté, il crut enfin avoir découvert un moyen: vain moyen!
Voici le moyen découvert, non par sa prudence, mais par son avarice. « Je détruirai mes
anciens greniers, dit-il, j'en ferai de nouveaux et de plus grands, je les remplirai et je
dirai à mon âme : Mon âme, tu possèdes beaucoup de biens, rassasie-toi, réjouis-toi.
Insensé! » lui dit-on, oui insensé en cela même où tu crois faire preuve de
sagesse, insensé, qu'as-tu dit? Je dis à mon âme : « Tu possèdes beaucoup de
biens, rassasie-toi. Cette nuit on t'ôtera ton âme, et ce que tu as amassé, à
qui sera-t-il (1)? »
« En effet que sert à l'homme de gagner
l'univers, s'il perd son âme (2)? » Aussi l'homme rachète son âme par ses richesses.
Mais ce fat, cet insensé n'avait pas cette sorte de richesses car il ne rachetait point
son âme par l'aumône et il amassait des fruits qui allaient se perdre. Oui, il amassait
des fruits qui allaient se perdre; il allait se perdre lui-même en ne donnant pas au
Seigneur près de qui il devait comparaître. Eh! avec quel front se présentera-t-il à
ce jugement où il entendra : « J'ai eu faim et tu ne m'as point donné à manger (3) ?
» Il voulait charger son âme de mets superflus, trop nombreux, et dans son orgueil
insolent il méprisait tant de pauvres affamés. Ignorait-il qu'entre les mains de ces
pauvres ses richesses eussent été plus en sûreté que dans ses greniers ? Ce qu'il
entassait dans ceux-ci pouvait être enlevé par les voleurs; ce qu'il aurait confié aux
pauvres quoiqu'ensuite rejeté sur la terre, se serait conservé sûrement dans le ciel.
Ainsi « l'homme rachète son âme par ses richesses.
10. Que lisons nous ensuite? « Le pauvre
ne
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souffre pas les menaces : » le pauvre, c'est-à-dire l'homme sans
justice, qui ne possède pas au-dedans l'abondance spirituelle, les ornements spirituels,
l'opulence spirituelle ni tout ce qui se voit mieux de l'esprit que de l'oeil : celui donc
qui ne possède pas ces choses à l'intérieur, « ne
souffre pas les menaces. » Qu'un puissant lui dise : Profère cette parole contre
mon ennemi, fais un faux témoignage afin que je puisse l'accabler et le dompter comme je
veux; peut-être essaiera-t-il de répondre : Je né le ferai pas, je ne me chargerai
point de ce crime. Il refuse ainsi, mais seulement jusqu'à ce que le riche ait recours
aux menaces. Car, comme il est pauvre, « il ne souffre pas les menaces. » Qu'est-ce a
dire : il est pauvre? Il ne possède point ces richesses intérieures que possédaient les
martyrs, lorsque pour soutenir la vérité et la foi du Christ, ils méprisèrent toutes
les menaces du siècle. Ils ne perdirent rien de ces richesses intérieures, et que ne
trouvèrent-ils pas au ciel?
« Le pauvre » donc « ne souffre pas les
menaces. » A ce riche qui le pousse à faire un faux témoignage au détriment d'un
tiers, il ne peut répondre : Je.ne le ferai pas. Il n'a pas au dedans de quoi répliquer
ainsi ; ses richesses intérieures ne lui donnent ni fermeté ni consistance; et dans
cette indigence il n'est pas homme à dire: Que me feras-tu avec tes menaces? Tu
m'enlèveras tout au plus ce que j'ai; mais c'est me prendre ce que j'allais abandonner,
c'est me prendre ce que même sans ta violence j'aurais perdu peut-être pendant ma vie.
Je ne perds rien de ma fortune intérieure. En me menaçant de me l'enlever, tu en es
réduit à le vouloir. Tu peux me ravir les biens extérieurs et les posséder; si par tes
menaces tu m'ôtais la foi, je la perdrais, mais tu ne l'aurais pas. Je ne fais donc rien
de ce que tu me conseilles et je ne m'inquiète pas de tes menaces. Tu peux dans ta
colère aller jusqu'à me bannir de mon pays. Tu m'auras nui, je l'avouerai, situ me
jettes où il me sera impossible de trouver mon Dieu. Peut-être encore pourras-tu me
tuer. Pendant que croulera cette maison de chair, j'en sortirai plein de vie, j'irai plein
de confiance vers Celui à qui je reste fidèle et je ne te craindrai plus. A quoi se
réduisent tes menaces pour obtenir de moi ce faux témoignage? Tu me menaces de la mort,
mais c'est la mort corporelle, et je crains davantage Celui qui a dit: « La bouche
menteuse est meurtrière de l'âme (1). » Ainsi et mieux encore répond aux menaces celui
qui possède abondamment les richesses ultérieures.
11. Donc soyons riches et craignons
d'être pauvres. Demandons à Celui qui est vraiment riche de combler notre coeur de ses
richesses. Et si chacun de vous, rentrant en soi, n'y trouve pas cette sorte d'opulence,
qu'il frappe à la porte du riche; qu'il soit près d'elle un pieux mendiant afin de
devenir par lui un opulent heureux. Oui, mes frères, nous devons confesser notre
pauvreté, notre indigence, devant le Seigneur notre Dieu. .Ainsi confessait la sienne ce
publicain qui n'osait même lever les yeux an ciel. Pauvre pécheur il ne se sentait pas
le droit de lever les yeux; il considérait sa misère, mais il connaissait l'opulence du
Seigneur, il se savait près de la source, tout altéré. Il montrait sa bouche
desséchée et frappait pieusement sa poitrine brûlante : « Seigneur, disait-il alors et
en abaissant les yeux sur la terre, ayez pitié de moi pécheur. » Je vous l'assure, en
pensant et en priant de la sorte, il était déjà riche sous quelque rapport. S'il n'y
avait eu en lui que pauvreté, comment verrions-nous dans sa confession des sentiments
aussi beaux? Néanmoins il sortit du temple plus riche encore et plus fortune, car il
était justifié.
Quant au Pharisien, il monta pour prier et
ne pria point. « Ils montèrent au temple, dit le Seigneur, pour y prier. » L'un prie,
l'autre ne prie pas. De quoi celui-ci parle-t-il à Dieu
« Tels font les riches quand ils sont pauvres. Seigneur,
dit-il, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes qui sont
injustes, voleurs, adultères; ni même comme ce publicain. Je jeûne deux fois la
semaine, je donne la dîme de tout ce que j'ai. » Il se vantait, mais c'était de
l'enflure, non de l'abondance. Il se croyait riche et n'avait rien, tandis que l'autre se
croyait pauvre quand déjà il avait quelque chose; car pour n'en pas dire davantage, il
avait déjà la piété de se confesser. Et tous deux redescendirent. Mais « le publicain
justifié plutôt que le pharisien : car quiconque s'exalte sera humilié, quiconque
s'humilie sera exalté (2). »
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