SERMON XXXVII. LA FEMME FORTE ou L'ÉGLISE CATHOLIQUE. (1).
ANALYSE. Comme lindique le titre qu'on vient de lire,
ce discours n'est autre chose que l'application à lEglise des traits sous lesquels
Salomon a représenté la femme forte. Saint Augustin a suivi exactement l'ordre du texte
sacré et pour analyser son oeuvre il faudrait reprendre successivement verset par verset.
Il est facile néanmoins d'entrevoir trois grandes idées principales : 1° la femme
forte ou plutôt l'Eglise considérée en elle-même. Elle est visible, plus digne de foi
qu'aucun sage, partout répandue, sainte ou embrasée du pur amour de Dieu. 2 °
L'Église considérée dans l'accomplissement de ses devoirs. Son activité
continue elle est infatigable, sa charité envers les pauvres, elle se montre digne de la
confiance de son époux, sa conduite envers les étrangers, envers ses propres enfants.
3° L'Église considérée dans là récompense qui l'attend. D'un coté son Époux
proclamera combien elle l'emporte sur toutes les sociétés rivales, elle-même d'autre
part ne cessera de louer Dieu avec transport et de trouver en lui le plus heureux repos.
1. Celui qui a honoré ce jour par le
culte de ses Saints accordera à la faiblesse de notre voix de répondre à vos désirs.
Si je vous parle ainsi, c'est pour vous prier de vouloir bien m'aider par votre silence :
envers vous en effet le cur est prompt mais la chair est faible. Le coeur même a
besoin de travailler pour trouver le moyen de vous porter à l'oreille et à l'esprit les
joies qu'il puise dans la divine Écriture : préparez donc en vous une place à la sainte
parole. Les livres saints ne disent-ils pas que la tourterelle se cherche un nid pour y
déposer ses petits (2)?
LEcriture que vous nous voyez entre
les mains et qu'on vient de lire, nous invite à étudier et à admirer une femme que l'on
vous a montrée grande, épouse d'un grand homme, d'un homme qui l'a trouvée quand elle
était perdue, qui l'a - parée après l'avoir retrouvée. En suivant le texte que vous
nue voyez à la main, j'emploierai à parler de cette femme le peu de -temps dont je puis
disposer, je dirai d'elle ce que m'inspirera le Seigneur. C'est aujourd'hui la fête des
martyrs; aussi faut-il louer surtout la mère des martyrs.
Vous avez compris, par mon avant-propos, quelle est cette femme;
appliquez-vous maintenant à la reconnaître pendant que je lirai. Autant que j'en puis
juger à votre air, chacun de vous en m'entendant dit maintenant en lui-même Cette femme
doit être l'Église; mais prouve la vérité de cette pensée. Eh! quelle autre
pouvait être la mère des martyrs? C'est bien elle; vous avez compris; l'Église est la
femme dont
nous voulons dire quelques mots. Il ne nous siérait pas de parler de
tout autre femme; et toutefois Pendant la lecture des actes des martyrs, nous avons
entendu les noms de femmes dont nous pouvons parler sans blesser la décence ; mais en
louant leur mère nous ne les oublions pas.
2. Considérez de qui vous êtes membres,
examinez de qui vous êtes fils : « Qui trouvera la femme forte? » La force de cette
femme parait à propos le jour de la fête des martyrs : si effectivement elle n'était
foi-te, ses membres auraient succombé dans les tourments. « Qui trouvera « la femme
forte? » Elle est difficile à trouver, ou plutôt il est difficile de ne la trouver pas.
N'est-elle point cette cité bâtie sur la montagne et que l'on ne peut cacher (1) ?
Pourquoi donc est-il dit : « Qui la trouvera? » Ne devait on pas dire au contraire : Qui
ne la trouvera pas? Ah! tu vois maintenant qu'elle est sur la montagne ; mais comme
elle était perdue, il a fallu la trouver pour l'établir sur ce sommet. Depuis qu'elle
brille, qui ne la voit? Quand elle était cachée, qui pouvait la découvrir? Cette cité
est aussi, en effet, la brebis égarée que le bon pasteur a cherchée, retrouvée et
qu'il a rapportée avec joie sur ses épaules (2). Ce pasteur est donc comme la montagne,
et la brebis sur ses épaules, comme la cité assise sur sa cime. Tu peux la voir
aisément sur cette hauteur; comment laurais-tu découverte quand elle était
voilée sous les buissons et les épines, c'est-à-dire sous ses péchés ? Il était beau
d'avoir l'idée de l'y chercher; il est merveilleux qu'on ly ait trouvée. .
149
C'est cette difficulté de la découvrir qu'exprimaient ces paroles:
« Qui trouvera la femme forte? » Qui ne signifie pas ici qu'il n'est personne, mais
qu'il n'y a qu'une seule personne pour l'avoir trouvée. L'Epoux de cette femme, le lion
de la tribu de Juda, est désigné de la même manière. Longtemps auparavant le prophète
avait dit de lui : « Tu t'es élevé, et tu t'es reposé, » sur la croix sans doute. «
Tu t'es élevé ; » ce mot rappelle la croix ; « tu t'es reposé; » voilà la mort du
Sauveur. Que signifie en effet: « Tu t'es élevé, » sinon, comme il est écrit : « Ils
l'ont
crucifié ? » Aussi lui-même a dit : « Comme Moïse éleva le
serpent au désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé; afin que quiconque
croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (1). » Que
rappelle : « Tu t'es reposé? Et inclinant la tête, il rendit l'esprit (2).
» Donc après avoir dit : « Tu t'es élevé et tu t'es reposé, » le texte ajoute: «
Tu t'es endormi comme un lion. » Tu t'es endormi comme un lion, tu n'as pas fui
comme un renard. Qu'est-ce à dire : Tu t'es endormi comme un lion? » Tu t'es
endormi volontairement, non forcément. Et après ces mots : « Tu t'es endormi comme un
lion, » viennent ceux-ci : « Qui l'éveillera (3)? » Qui l'éveillera ? On ne veut pas
dire : Personne; mais : quel homme? Dieu seul en effet l'a ressuscité d'entre les morts
et lui a donné un nom qui s'élève au dessus de tout nom (4). Lui-même aussi s'est
ressuscité : de là ces paroles : « Renversez ce temple et je le relèverai en trois
jours (5). »
Maintenant donc, quand vous entendez : «
Qui « trouvera la femme forte ? » ne vous imaginez point qu'il s'agisse de l'Église
cachée; il s'agit de l'Église qu'un seul a découverte pour ne la laisser plus cachée
aux yeux de personne. Ainsi qu'on la décrive, qu'on la loue, qu'on l'exalte ; tous nous
la devons aimer comme notre mère, car elle est l'Épouse de son unique Epoux. « Qui
trouvera la femme forte? » Et qui ne voit cette femme si robuste? Mais elle est
découverte, elle est en un lieu élevé, elle est brillante, glorieuse, parée,
rayonnante et, pour tout dire en un mot, elle est répandue sur toute la terre.
3. « La femme forte l'emporte sur toutes
les pierreries. » Qu'y a-t-il eu cela
d'étonnant? Si vous pensez maintenant à l'avarice humaine, si vous entendez à la lettre
le mot pierreries, qu'y a-t-il d'étonnant que l'Église soit jugée d'un
prix supérieur à toutes ? Telle n'est point la comparaison
établie, et toutefois il y a dans l'Église des pierres précieuses, si précieuses même
qu'on les dit vivantes (1). Elle a donc pour ornements des pierres précieuses, mais elle
est elle-même d'un prix bien supérieur.
Je veux dans la mesure de mon pouvoir et
du vôtre, dans la mesuré de ma crainte et de celle que vous devez concevoir au sujet de
ces pierres précieuses, confier une pensée à votre charité. Il y a et toujours il y a
eu dans l'Église des pierres précieuses: ce sont les hommes doctes, pleins de science,
d'éloquence et remplis de la connaissance de la Loi. Mais parmi ces pierres précieuses,
il en est qui ont cessé de faire partie des ornements de cette femme forte. Considéré
sous le rapport de la doctrine et de l'éloquence qui le rend illustre, Cyprien était une
pierre précieuse, mais il continua à orner l'Église; Donat en était une aussi, mais il
ne voulut plus faire partie de sa couronne. Cyprien en restant se contenta qu'on l'aimât
en elle; Donat en se faisant rejeter chercha à se faire un nom en dehors. L'un en
demeurant avec elle attirait à elle ; l'autre en s'en écartant voulut non pas recueillir
mais dissiper. Pourquoi, fils dépravés, vous attacher à la pierre précieuse rejetée
de la couronne de votre mère ?
Pourquoi pas, répondez-vous ? As-tu
autant d'intelligence que cet homme ? autant d'éloquence, autant de science que lui ?
Laissons-lui son esprit : « le bon esprit consiste à pratiquer (2). »
Laissons-lui sa science, qu'il connaisse les arts libéraux et les mystères de la loi;
s'il est une pierre précieuse, quitte-le pour revenir à l'Église, car, elle l'emporte
sur les pierreries. » Et que devient une pierre précieuse détachée des ornements
de cette femme ? Elle tombe dans l'obscurité. Oui, en quelque lieu que soit tombée cette
pierre, elle est cachée dans les ténèbres, elle devait, pour briller, rester attachée
à cette femme, continuer à faire partie de sa parure. Je le dirai sans crainte.
Si on donne à ces pierres le nom de précieuses, c'est qu'elles valent cher; mais elles
s'avilissent et perdent leur prix, en perdant la charité. Que celui-là vante sa science,
qu'il vante son éloquence, mais qu'il écoute un sage appréciateur des vraies pierreries
de la femme forte, qu'il écoute mi expert contemplant cette parure. Vantera-t-il encore
son éloquence? il n'est plus une pierre précieuse,
150
mais une vile pierre. « Quand je parlerais les langues des hommes et
des Anges, dit donc saint Paul, si je n'ai pas la charité, je suis devenu comme un airain
sonnant ou une cymbale retentissante (1). » Cet homme n'est plus qu'une cymbale, il ne
brille plus, il fait un peu le bruit.
Négociateurs du royaume des cieux,
apprenez à connaître les pierreries ; n'estimez que celles dont cette femme est ornée.
Au dessus de toutes les pierreries, elle fait elle-même l'ornement de sa parure.
4. « Le coeur de son époux se confie en
elle. » Il lui donne une pleine confiance et nous apprend à nous y confier nous-mêmes.
N'a-t-il pas établi l'autorité de l'Église sur tous les peuples, d'une mer à l'autre
et jusqu'aux extrémités de la terre? Si elle ne devait pas persévérer jusqu'à la fin,
elle n'aurait point la confiance de son Epoux. Mais « son Epoux se confie en elle : » il
connaît l'avenir, sa confiance ne peut être trompée. Il n'est pas dit : Le coeur de ses
enfants se confie en elle. Petits encore ils pouvaient être abusés; mais le coeur de son
Epoux ne saurait être déçu.
« Cette femme n'aura pas besoin de
dépouilles. » Ce quine signifie point qu'elle n'en cherche pas, mais qu'elle n'en manque
pas, qu'elle en a beaucoup. « Elle ne manquera pas de dépouilles. » Répandue partout,
partout elle dépouille le monde, elle enlève partout des trophées sur le diable. C'est
d'ailleurs ce que lui a promis son Epoux, à qui elle dit dans un psaume : « Je
tressaille à vos paroles comme celui qui rencontre de riches dépouilles (2). » Et
comment manquerait-elle de dépouilles, quand de tous côtes elle en ravit, elle en
arrache, elle en remporte?
5. « Elle fait constamment à son Epoux
du bien et non du mal. » C'est pour ce motif, c'est pour faire à son Époux du bien et
non du mal que cette femme dépouille les peuples. Toujours elle fait le bien, jamais le
mal; ce n'est pas pour elle, c'est pour son Époux; car elle veut vivre, non pour elle,
mais pour Celui qui est mort pour tous et qui est ressuscité (3). C'est donc pour son
Époux qu'elle fait le bien; elle fait le bien devant Dieu; c'est lui qu'elle sert, à lui
qu'elle se dévoue; c'est lui qu'elle aime, à lui qu'elle s'attache à plaire. Elle ne se
pare ni pour ses propres yeux, ni pour les regards
d'autrui. Elle n'est pas de ceux qui se satisfont, qui cherchent
leurs intérêts : « Elle agit pour son Époux, » et ceux qui agissent pour eux-mêmes
recherchent leurs intérêts, non pas les intérêts de Jésus-Christ (1).
6. « Elle trouve la laine et le lin, et
de ses mains en fait d'utiles ouvrages. » Ainsi la parole sainte nous montre cette femme
illustre comme une ouvrière en laine et en lin. Mais qu'est-ce que la laine? qu'est-ce
que le lin? Je vois dans la laine quelque chose de charnel, quelque chose de spi-, rituel
dans le lin; et j'ose fonder cette conjecture sur la disposition de nos vêtements ; les
intérieurs sont de lin et les extérieurs de laine. Ce que fait notre corps est apparent,
ce que fait notre esprit est secret. Quoiqu'il semble bon, il n'est pas utile de
travailler du corps sans travailler de l'esprit; et c'est paresse de travailler de
l'esprit sans travailler du corps. Voici un homme qui tend la main au pauvre pour lui
faire l'aumône; il ne pense pas à Dieu, c'est aux hommes qu'il veut plaire : quelque
soit son vêtement, il n'a point le vêtement intérieur que désigne la laine. En voici
un autre qui te dit : Il me suffit de servir Dieu, de l'adorer dans ma conscience ;
qu'ai-je besoin ou d'aller à l'Église, ou de me mêler visiblement aux Chrétiens ? Cet
homme veut porter le lin sans la tunique de laine. La femme forte ne tonnait ni ne
conseille une telle conduite. Elle doit sans doute enseigner et faire connaître les
choses spirituelles à des hommes charnels; mais ceux qui l'entendent doivent en même
temps s'attacher aux choses spirituelles et ne pas faire charnellement les oeuvres
charnelles.
« Elle a trouvé la laine et le lin et en a fait de ses propres
mains d'utiles ouvrages. » Cette laine et ce lin mystérieux sont dans les Écritures;
beaucoup les y trouvent mais ne veulent pas travailler eux-mêmes à les employer
utilement. Pour elle, elle trouve et elle travaille. Vous aussi vous trouvez quand vous
entendez et vous travaillez quand vous vous appliquez à bien vivre. « Elle a trouvé la
laine et le lin et de ses propres « mains elle en a fait d'utiles ouvrages.»
Reconnaissez celle à qui l'on a dit : « Étends-toi à droite et à gauche; car ta race
héritera des nations ; n'épargne rien, allonge tes cordages (2). » Reconnaissez-la : «
Elle est comme le vaisseau marchant qui va chercher au loin les richesses. Les richesses
de cette femme sont
151
les louanges de son Époux. Voyez comme elle va loin chercher des
richesses : « De l'orient au couchant le nom du Seigneur est louable (1). »
7. « Elle se lève la nuit et distribue
des aliments à sa famille et l'ouvrage à ses servantes. » « Elle se lève la nuit: » que peuvent les nuits
sur elle? Elles ne la gênent ni ne la forcent à rester oisive dans les ténèbres. «
Elle se lève la nuit. » La nuit désigne les tribulations. Mais que lui font les
tribulations elles-mêmes? « Elle se lève la nuit; » elle profite de l'adversité. «
Elle distribue des aliments à sa famille : » pendant la nuit elle sert de modèle; elle
enseigne par ses actes le devoir qu'elle a tracé, c'est ainsi qu'elle distribue des
aliments. Qui mange pendant la nuit? Alors néanmoins la femme forte distribue des
aliments : c'est qu'elle les donne à ceux qui ont toujours faim. « Heureux en effet ceux
qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (2). Pendant la nuit,
Seigneur, mon esprit veille avec vous (3). Au milieu de la nuit, je me levais pour
vous bénir (4). » Ces aliments nocturnes abondent dans la demeure de la femme forte;
personne n'y souffre de la faim; personne n'y cherche à tâtons sa nourriture; le
flambeau prophétique y est toujours allumé.
Mais faut-il manger pour ne rien faire ?
« Elle a distribué des aliments à sa famille, » elle a distribué aussi « l'ouvrage
à ses servantes. » Ces servantes sont-elles les siennes ou celles de son Époux? Ou bien
sont-elles les siennes par là même qu'elles sont les servantes de son Époux ? Ou bien
encore ne tient-elle pas lieu elle-même de plusieurs servantes? Toute mère de famille
qu'elle soit, qu'elle ne dédaigne pas de se considérer comme servante. Qu'elle ait
l'oeil fixé sur Celui qui l'a rachetée, qu'elle aime son Seigneur. Oui, qu'elle se
considère comme sa servante et qu'elle n'en redoute pas la condition. Son Seigneur a-t-il
dédaigné de faire d'elle son épouse après l'avoir payée si cher ? D'ailleurs une
bonne épouse donne toujours à son mari le nom de seigneur. Et non-seulement elle lui
donne ce nom, mais elle sent qu'il l'est, elle le publie, elle porte ce titre dans son
coeur et sur ses lèvres, elle considère l'acte matrimonial comme son acte d'acquisition.
Ainsi elle est servante et distribue l'ouvrage aux servantes. Elle est servante, car son
fils ne rougit pas de dire: « Je suis votre serviteur et le fils de votre servante (5).
»
8. Tu allais demander comment elle emploie
ces ouvrages confectionnés même pendant la nuit. Écoute ce qu'elle
en a fait : « Prévoyante elle a acheté un champ. » Quand elle a acheté ce champ elle
était prévoyante, non pour le présent mais pour l'avenir; prévoyante par la foi et
l'espérance. C'est pour ce motif aussi qu'elle se lève la nuit ; car « si nous
espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience (1); » et au milieu
de toutes ses tribulations elle a l'oeil sur le champ qu'elle a acheté; c'est encore ce
qui lui fait donner le nom de femme forte. Eh ! que sont tant de nuits comparées à ce
champ précieux? « Les tribulations si courtes et si légères de la vie présente,»
quand nous nous levons au milieu de la nuit, « produisent en nous, » lorsque nous
convoitons le champ mystérieux, « et que nous ne considérons point les choses qui se
voient, mais celles qui ne se voient pas, un poids éternel d'incroyable gloire; car ce
que l'on voit est temporel, ce que l'on ne voit pas est éternel (2). » Quel est ce
champ? Quelle en est la beauté? Brûlons du désir de le posséder. Et croyons-nous que
ce ne soit pas Celui dont Dieu même a dit : « La beauté du champ est en moi (3) ? »
9. « Prévoyante elle a acheté un champ.
» Elle le possède où elle l'a acheté. Où donc? Où l'a-t-elle acheté? Elle l'a
acheté où elle a placé son trésor pour l'obtenir : mais « où est ton trésor, là
aussi est ton coeur (4). » « Prévoyante elle a acheté un champ. » Avec quoi
l'a-t-elle acheté? Ne te laisse pas aller à l'accablement, à de vains soupirs, à
l'oisiveté; il ne faut pas pour ce champ d'un amour désoeuvré. Ah! sans doute, lorsque
tu y seras entré, tu pourras te reposer, tu n'auras plus besoin de travailler; car il est
bien différent de celui où Adam mangea son pain à la sueur de son front (5). Mais pour
parvenir à le posséder dans sa magnificence, prépare' maintenant de quoi l'acheter
alors Eh! quoi? Prépares-en le prix, à l'exemple de la femme forte.
Voyez-en effet si l'Écriture ne nous le fait pas connaître? Après avoir dit
« Prévoyante elle a acheté un champ, » elle ajoute, comme si l'on
demandait avec quoi elle l'avait acheté : « Elle a planté son domaine du fruit de ses
mains. » Quand elle distribuait l'ouvrage à ses servantes, c'était pour planter à
jamais ce domaine du fruit de ses mains. C'est par anticipation qu'on l'appelle son
domaine, ce qu'indique l'adjectif prévoyante.
152
10. « Elle a ceint ses reins avec force,
elle a affermi ses bras.» N'est-elle pas véritablement forte, véritablement servante ?
Avec qu'elle ardeur elle sert! Dans quel costume! Pour n'être pas gênée dans son
travail par la concupiscence, pour ne point fouler inutilement sa robe, elle se ceint les
reins. Voilà sa chasteté maintenue par le lien du précepte, constamment elle est
disposée à toute bonne oeuvre.
« Elle a ceint ses reins avec force,
elle a affermi ses bras ; » elle ne se fatiguera point. Comment le prouver? « Elle a
goûté combien il est bon de travailler. » Où est le palais qui savoure ainsi le
travail? Les hommes le fuient comme chose amère, et en craignant d'y goûter, ils ne
savent à quoi s'attacher. Un bon travail fait une bonne conscience; et qu'y a-t-il,
frères, de plus doux qu'une bonne conscience? Quelles blessures elle fait quand elle
n'est pas bonne ! Comme elle rend tout amer! Goûte donc, goûtes-y et tu sentiras combien
elle est savoureuse, et tu y trouveras tant d'attraits que tu ne pourras cesser sans aller
jusqu'au bout. « Elle a goûté combien il est bon de travailler. »
11. « Sa lampe ne s'éteindra pas la
nuit. » « Personne n'allume une lampe pour la mettre sous le boisseau (1). C'est
vous, Seigneur, qui allumerez ma lampe (2). » La lampe est l'espérance. C'est à cette
lampe que chacun travaille; tout le bien se fait avec espérance. Si cette lampe brûle
pendant la nuit, c'est que nous espérons ce que nous ne voyons pas : ainsi il est nuit.
Mais si nous n'avons pas d'espoir en ne voyant pas, s'il est nuit et que notre lampe ne
soit pas allumée, quoi de plus triste que de semblables ténèbres? Afin donc de ne pas
nous perdre pendant la nuit et d'espérer avec patience ce que nous attendons sans le
voir, que notre lampe brûle toute la nuit. Nous adresser chaque jour la parole, c'est
mettre de l'huile à notre lampe pour l'empêcher de s'éteindre.
12. « Elle a étendu ses mains à des
oeuvres utiles. » Jusqu'où les
a-t-elle étendues? « D'une mer à l'autre et du fleuve jusqu'aux extrémités de
l'univers (4), » où elle est parvenue. Ce n'est donc pas en vain qu'il lui a été
dit : « Étends-toi à droite et à gauche (5). Elle a étendu les mains; » mais «
à des oeuvres utiles. »
13. « Elle a aussi affermi ses bras pour
tourner le fuseau, fusum. » Ce mot n'appartient pas ici au verbe infundere,
verser; il désigne cet
instrument destiné à filer la laine et que l'on nomme fuseau. Je
vous dirai sur ce fuseau ce que Dieu me donne; car cette sorte d'instruments n'est pas
étrangère aux hommes. Que signifie donc: « Elle a affermi ses bras pour tourner le
fuseau? » On aurait pu dire : pour tenir la quenouille; on a préféré le fuseau, et
peut-être n'est-ce point sans motif. Ici sans doute on peut croire avec raison que le mot
fuseau désigne les ouvrages de laine et que ces ouvrages eux-mêmes expriment les bonnes
oeuvres auxquelles s'applique cette chaste mère de famille, cette femme soigneuse et
vigilante : je ne vous déroberai pas cependant, mes frères, ce que je pense de ce
fuseau.
Aucun de ceux qui s'appliquent aux bonnes
oeuvres au sein de la sainte Église, c'est-à-dire qui ne négligent pas mais
accomplissent les divins commandements, ne sait ce qu'il fera demain; il sait néanmoins
ce qu'il a fait aujourd'hui. Il craint pour ses oeuvres futures, il est content de ses
actes passés, et il veille pour persévérer dans lé bien: il a peur qu'en négligeant
l'avenir, il ne perde le passé. Quand il prie Dieu, dans toutes les suppliques qu'il lui
adresse, sa conscience n'est point rassurée sur l'avenir, mais sur le passé ; elle l'est
sur ce qu'il a fait, non sur ce qu'il fera. Si maintenant vous pensez comme moi sur ce
point, considérons deux choses dans l'instrument dont il est question : la quenouille et
le fuseau.
Pour se filer et passer sur le fuseau, la
laine est roulée autour de la quenouille. On peut donc voir dans ce qui est routé autour
de la quenouille l'image de ce qui doit arriver; et l'image de ce qui est arrivé dans ce
qui est roulé autour du fuseau (1) : et tes oeuvres sont sur le fuseau, non sur la
quenouille ; puisqu'à la quenouille s'attache ce que tu dois faire, et au fuseau ce que
tu as fait. Examine donc si tu as au fuseau de quoi l'affermir les bras, de quoi assurer
ta conscience, et t'inspirer la confiance de dire a Dieu : Donnez-moi, puisque j'ai
donné; pardonnez-moi, puisque j'ai pardonné; faites, puisque j'ai fait. Tu ne peux en
effet demander la récompense qu'après avoir agi, et non auparavant; et quoique tu
fasses, regarde constamment le fuseau. Ce que porte la quenouille doit passer au fuseau;
mais ce que porte le fuseau ne doit pas revenir à la quenouille. Donc attention à ce que
tu fais, pour le mettre sur le fuseau, pour que ce fuseau t'affermisse les bras, pour que
toute la laine s'y roule bien filée,
153
pour que tu y trouves de quoi te consoler, te rassurer, te donner la
confiance de demander et d'espérer l'accomplissement des divines promesses.
14. Qu'ai-je à faire? diras-tu : que
m'ordonnes-tu de mettre sur le fuseau? Écoute ce qui suit: « Elle a ouvert ses mains au
pauvre. » Allons, ne rougissons pas de vous enseigner le saint art de travailler la
laine. N'est-il pas vrai que si l'on a une bourse pleine, des greniers et des celliers
remplis, tout cela est en quelque sorte attaché à la quenouille ? Qu'on les fasse donc
passer sur le fuseau. Voyez comment file cette femme, net, ou plutôt neiat
; peu m'importe en effet de blesser les grammairiens quand il s'agit de faire comprendre
à tout le monde. « Elle a ouvert ses mains au pauvre; elle a donné le fruit à
l'indigent. » Les mains au pauvre, le fruit à l'indigent. Le pauvre regarde tes
mains ; l'indigent te demande le fruit. Celui qui ne te demande que pour subvenir à ses
besoins, c'est le pauvre qui cherche tes mains. Il en est un autre, c'est l'indigent qui
dit: « Nous n'avons rien et nous possédons tout (1) : » celui-là ne veut point par tes
dons subvenir à ses propres besoins ; mais il cherche du fruit sur larbre sacré
qu'il a planté et arrosé. Écoute cet indigent; il dit de quelques-uns, en parlant dans
le même sens que nous : « Non que je désire le don, mais je cherche le fruit (2). »
15. « Lorsque son Époux est absent, il
n'a point d'inquiétude sur ce qui se passe à la maison. » « Son Époux est sans
inquiétude sur ce qui se passe à la maison : » le Seigneur connaît ceux qui sont à
lui (3). Comment serait-il inquiet? N'a-t-il pas « appelé ceux qu'il a prédestinés,
justifié ceux qu'il a appelés et glorifié ceux « qu'il a justifiés ? Si Dieu est pour
nous, qui sera contre nous (4)? » : « Son Époux est sans inquiétude : » il connaît
les siens, et les siens le connaissent.
« Lorsqu'il est absent. » Où est-il,
sinon au lieu d'où il doit venir? Il y demeure en quelque sorte, il diffère de venir.
Beaucoup soupirent après son avènement, mais leur désir est ajourné jusqu'à ce que se
complète le nombre des membres de la femme forte. Beaucoup au contraire abusent de ce
retard en faveur de leur impiété. Le mauvais serviteur dit : « Mon maître diffère de
venir, » et il commence à frapper les autres serviteurs, à s'enivrer avec les
méchants. Mais « son maître viendra au jour qu'il ne sait et aux moment
qu'il ignore, puis il le séparera. » Ceci désigne le corps des
ministres et des chefs qui donnent pendant la vie la nourriture aux autres serviteurs. Le
Maître « le séparera. » Il y a dans ce corps les bons et les méchants; les méchants
seront séparés des bons. « Il en placera une partie avec « les hypocrites: » une
partie et non tout le corps; parmi eux aussi il en est qui soupirent après l'avènement
du Seigneur; il en est qui font partie du nombre dont il est dit : « Heureux le
serviteur que son maître, à son arrivée, trouvera se conduisant ainsi (1) ! » Il
viendra donc et le séparera.
16. En attendant il demeure quelque part,
mais sans inquiétude sur ce qui se passe dans sa maison. « Tous en effet y sont vêtus.
» Comment avec une telle épouse prendre soin de la nudité de ses serviteurs? Ils ont le
meilleur vêtement. Voulez-vous en connaître la valeur? « Vous tous qui avez été
baptisés dans le Christ, vous êtes revêtus du Christ (2). « Tous, » sans
exception, « sont vêtus chez elle: » tous, les bons et les mauvais serviteurs. Les
bons ont revêtu Jésus-Christ, non-seulement dans la forme du sacrement, mais encore dans
les oeuvres dont il est le modèle, et en marchant sur ses traces; quant aux autres, en
rendant compte des vêtements qui leur ont été donnés, ils rendront compte aussi du
sacrement lui-même. Cette femme néanmoins ne cesse de vêtir les uns et les autres, afin
d'ôter à tous le droit de se plaindre, le droit de dire : Je n'ai pas bien travaillé
parce que je n'avais pas de vêtements. Considérez donc quels doivent être les vôtres.
Travaillons aussi pour en acquérir; « car tous chez elle en sont pourvus. »
17. Que réserve-t-elle à son Époux ?
Quand elle fait tant pour ses serviteurs, ne fait-elle rien pour son Époux ? « Elle a
préparé à son Époux doubles manteaux. » Déjà vous applaudissez, vous connaissez
sans doute quels sont ces doubles manteaux que fait l'Église à son Époux. Les manteaux
qu'elle lui prépare sont ses louanges; les louanges de la foi, les louanges de la
confession, les louanges de la prédication. Pourquoi dire que ces manteaux sont doubles?
Parce qu'en louant le Christ tu loues à la fois sa divinité et son humanité. Loue-le
doublement, et loue le simplement : doublement, car il est Dieu et homme : simplement,
c'est-à-dire sans feinte.
Je ne sais quelle femme; clans la
société d'un certain Photin, espèce de pierre précieuse tombée
154
de la couronne de la femme forte, pierre avilie et abjecte qui a
donné à certains hérétiques le nom de Photiens, voulut ne faire à son Époux qu'un
seul manteau. L'Époux refusa; il lui en fallait deux, comme il est écrit. C'est-à-dire
que d'après Photin le Christ ne serait qu'un homme. Je ne sais quelle autre femme
détestable voulut aussi tisser comme un manteau à son Époux; elle ne sut y coudre que
des chiffons usés. Le Christ n'est que Dieu, dit-elle, il n'y a en lui rien de
l'humanité. C'est la doctrine des Manichéens. Selon les Photiniens il est seulement
homme; d'après les Manichéens il est seulement Dieu. Les premiers ne voient dans le
Seigneur rien de divin; les seconds semblent n'y voir que la divinité, mais elle est
accompagnée de tant de fausseté que ce n'est plus même de l'humanité.
Si effectivement le Christ n'était pas
homme, il ne serait donc ni mort, ni crucifié, ni ressuscité; et comment serait-il
ressuscité s'il n'était point mort? Donc aussi il ne montra que de fausses cicatrices au
disciple qui doutait de lui; et comment y aurait-il eu de vraies cicatrices s'il n'y avait
pas eu auparavant des blessures véritables ? Si au contraire les blessures ont été
réelles, c'est que la chair était réelle; et si la chair était réelle donc il y a eu
également mort véritable, véritable croix, homme véritable et partout vérité : pour
la femme forte quels sujets de louanges! Quant à ceux qui avec de bonnes intentions ont
craint d'attribuer au Sauveur ce double manteau, ils ne peuvent se défendre d'une double
erreur. « Elle a. préparé à son Époux double manteau : » oui, double manteau ;
confesse sa divinité, confesse son humanité; loue la divinité dans l'humanité, et loue
l'humanité dans la divinité. Qui ne voit ici le plus riche manteau : « Au commencement
était le Verbe, et le Verbe était eu Dieu, et le Verbe était Dieu: au commencement il
était en Dieu? » Voici un autre manteau pour la vie de chaque jour au milieu des hommes
: « Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (1). » « Elle a fait
double manteau à son Époux. »
18. « Elle s'est fait à elle-même des
vêtements de lin et de pourpre. » Il ne convenait pas en effet que l'épouse d'un tel
Époux se montrât sans vêtements ou couverte de haillons. « Elle s'est fait des
vêtements de lin et de pourpre. » Le lin exprime la candeur de la confession, et la
pourpre, la gloire de la souffrance. Dans la prière
ne connaissons-nous pas ce lin, et le matin n'honorons-nous pas cette
pourpre dans les martyrs?
19. « Son Epoux brille aux portes de la
ville. » Cet Epoux qui attend quelque part, cet Epoux qui se repose sur une telle épouse
et ne prend aucun souci de sa maison, cet Epoux que nul maintenant ne voit, parce qu'il
est ailleurs, « brille aux portes de la ville. » Mais quand? Vois ce qui suit : « Quand
il est assis au conseil avec les anciens de la terre. » Rien de plus clair; lis
cette autre prophétie : « Il viendra pour le jugement avec les anciens de son peuple
(1). » Dans ce conseil donc, c'est-à-dire dans ce jugement où siégeront avec lui les
saints puisqu'il leur a dit : « Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze
tribus d'Israël (2), » l'Epoux brillera. Car le Fils de l'homme viendra, comme il l'a
dit, « dans sa majesté, et tous ses Anges viendront avec lui (3). » Là seront tous les
Anges et les Archanges du ciel, là aussi tous les Anges qui annoncent la parole de Dieu.
Ange en effet signifie envoyé et pour ce motif un prophète porte le nom d'Ange. « Voici
que j'envoie mon ange devant votre face (4) ; » c'est de Jean qu'il est ainsi parlé; et
l'Apôtre dit de lui-même : « Vous m'avez reçu comme un Ange de Dieu (5). »
Cet Epoux donc qui maintenant demeure
ailleurs et dont beaucoup disent : Quand viendra-t-il ? ou bien : Viendra-t-il? «
brillera aux portes, » c'est-à-dire au grand jour, à découvert. « Il brillera au
portes; » mais il y fera entrer les uns, il les fermera aux autres. « Son Epoux brillera
aux portes, lorsqu'il siègera au conseil avec les anciens de la terre. » En attendant ce
moment solennel, qu'elle continue à faire ce qu'elle faisait, qu'elle travaille sans se
relâcher; qu'elle attende qu'il brille aux portes, qu'elle ne redoute point la sainte
assemblée du jugement divin; qu'elle y vienne avec une bonne conscience, qu'elle y vienne
avec gloire; car ceux qui doivent juger avec son Epoux sont ses propres membres et ses
propres enfants.
20. « Elle ourdit des toiles et les vend.
» Il était bien de les ourdir ; pourquoi les a-t-elle vendues ? N'est-ce point parce
qu'elle recherche le fruit et non pas le don ? Comprenez en effet, mes frères, que cette
vente est d'abord toute gratuite. Mais quelle vente peut être gratuite? Si l'on reçoit
gratuitement, on n'achète pas ; si on achète, on paie, on ne reçoit pas gratuitement.
Oublies-tu donc ce passage : « Vous qui avez soif,
155
venez vers les eaux, achetez, sans, payer (1) ? » En achetant tu ne
paies pas, et cependant tu achètes. Si tu achètes, tu donnes quelque chose, mais tu ne
donnes pas d'argent : tu te donnes toi-même.
Voyez dans ces toiles ces ouvrages de lin
que tisse la femme forte, ces biens spirituels qu'elle fait connaître à toute la terre.
Peut-être aussi faut-il dire qu'elle les vend. « Si nous avons semé en vous des biens
spirituels, dit l'Apôtre, est-ce une grande chose que nous moissonnions de vos biens
temporels (2) ? » C'est ici une compensation; comme il y en a dans toute vente. L'Apôtre
est même peiné de n'avoir pas vendu ses toiles sur quelques marchés publics : « Aucune
Église, dit-il, ne m'a fait part de ses biens à titre de compensation (3). » Or en
vendant ainsi, il ne cherche pas le don, mais le fruit; et vous ne devez point le
considérer comme un vendeur d'Évangile. Il est vrai, il exerce le négoce au nom de son
Maître et il cherche avec ardeur le prix de ce qu'il vend. Mais il ne vend que des biens
spirituels, et que cherche-t-il ? Des biens temporels ? Ils lui sont dus sans doute ; mais
ce n'est pas ce qu'il cherche quand il dit : « Je ne cherche pas ce qui est à vous,
je vous cherche vous-mêmes. (4) » Donnez donc le prix, donnez-vous en personne.
On ne peut pas dire que Joseph ne vendait
pas le froment en Egypte, et cependant il faisait de ceux qui en achetaient les serviteurs
du Roi (5). Ceux qui voulaient vivre durant cette l'amine achetaient du froment et
devenaient serviteurs. Craignons-nous de .le devenir nous-mêmes? Malheur à nous, au
contraire, si nous ne le devenons pas ! Que gagnerons-nous à repousser un Maître comme
le nôtre ? Nous tomberons sous le joug du diable et nous endurerons la fin sans échapper
au pouvoir de notre légitime Seigneur. Livre-toi donc et achète cette toile, ce
vêtement spirituel. Ce sera aussi te donner pour du pain. Lors effectivement que tu
t'abandonnes à la volupté, ne t'y livres-tu pas en personne pour jouir de cette vile
passion et en quelque sorte pour acheter une courtisane? Et il t'en coûterait de te
donner à Dieu, d'acheter au prix de toi-même le pain vivant qui est descendu du ciel.
hélas ! on donne pour une courtisane autant que pour ce Pain unique (6).. « Elle a ourdi
des toiles et les a tendues. »
21. « Elle a donné des ceintures aux
Chananéens. »
Qu'ils se ceignent donc, qu'ils travaillent, qu'ils viennent, qu'ils
servent dans cette maison, pour être tous pourvus de vêtements et de nourriture. Si la
femme forte a fait des ceintures, c'est pour le travail; car elle-même en travaillant
s'est ceint les reins avec force.
Quels sont les Chananéens ? Des peuples
étrangers voisins du peuple d'Israël. « Vous qui étiez autrefois éloignés, vous
êtes rapprochés par le sang du Christ; vous qui étiez autrefois étrangers aux
alliances, n'ayant point l'espérance de la promesse, et sans Dieu en ce monde, et qui
êtes maintenant les concitoyens des saints et de la maison de Dieu (1); » recevez ces
ceintures et travaillez dans la maison du Seigneur, puisque maintenant vous en êtes
membres, de Chananéens que vous étiez. Elle était Chananéenne aussi, cette femme dont
il vient d'être parlé dans l'Évangile; elle était Chananéenne et n'osait approcher de
la table des enfants, mais comme le chien elle en recherchait les miettes. Vois comment
elle s'est ceinte pour le travail ! Sa foi en effet lui sert de ceinture : « O femme,
s'écrie le Sauveur avec admiration, grande est ta foi (2). »
22. Terminons « Elle est revêtue de
force et de beauté. » De beauté comme de lin; de force, comme de pourpre : car
c'est grâce à sa forcé qu'elle a versé son sang dans les souffrances. « Aux derniers
jours elle est comblée de joie. » C'est faire entendre qu'elle demeure ici longtemps
sous le pressoir Comment d'ailleurs ses vêtements seraient-ils teints de pourpre si elle
n'était dans les tourments ?
23. « Elle ouvre la bouche avec prudence.
» A nous qui sommes placés dans son sein, qui la louons; qui lui sommes
intimement unis, qui en elle et avec elle attendons son Epoux, qu'il soit accordé
d'ouvrir aussi la bouche avec prudence, non pas avec légèreté, mais avec attention,
avec précaution, avec réflexion. « J'ai été parmi vous dans un état de crainte et de
grand tremblement (3). » Ainsi parle l'Apôtre, et c'est comme sil disait : J'ai
ouvert la bouche avec réflexion. « Notre bouche vous est ouverte, ô Corinthiens (4). »
Elle a ouvert la bouche « avec réflexion; elle a mis l'ordre dans ses
paroles; » louant la créature comme créature et le Créateur comme Créateur, les Anges
comme des Anges et les corps célestes comme des corps célestes, les choses terrestres
156
comme terrestres, les hommes comme des hommes elles troupeaux comme
des troupeaux; elle ne célèbre rien de déréglé, rien de désordonné; ne prend pas en
vain le nom du Seigneur son Dieu, n'attribue pas au Créateur la nature de ce qui est
créé; elle parle enfin de tout avec tant de mesure, qu'elle n'élève .pas ce qui vaut
moins au dessus de ce qui vaut davantage et n'abaisse pas non plats ce qui vaut davantage
au dessous de ce qui vaut moins.
« Elle a mis l'ordre dans ses paroles. »
Rien de plus beau que cet ordre. C'est pourquoi elle-même dit aussi : « Mettez en moi
l'ordre dans la charité (1). » N'intervertissez pas, ne troublez pas, ne confondez pas
ce dise Dieu à réglé. « Mettez en moi l'ordre dans la charité. » Aimez-moi comme
vous devez m'aimer, et Dieu comme vous devez aimer Dieu; n'offensez pas Dieu à cause de
moi, ne m'offensez pas non plus pour tout autre, ni tout autre pour moi. « Mettez en moi
l'ordre dans la charité. » Lheureuse fille de cette femme forte, dont nous
célébrons aujourd'hui les souffrances en même temps que les souffrances d'autres
martyrs, et dont anus venons d'entendre la profession de foi, était entrée dans cet
ordre, elle avait mis cet ordre dans ses paroles lorsqu'elle disait
Je rends à César l'honneur dû à
César; mais c'est Dieu que je crains. « Elle a ouvert la bouche avec réflexion et a mis
l'ordre dans ses paroles. »
24. « La vie est sévère dans sa maison.
» Sévère ; « énergique, réglée; point de licence; elle n'aime pas la
dissolution. Elle ne mange pas son pain dans l'oisiveté; » elle a dû le mériter.
25. Ici une question: cette femme
laborieuse, pleine de vigilance et de sollicitude, conduit sa maison avec sévérité, se
lève la nuit, empêche sa lampe de s'éteindre, se montre forte sous le poids de la
tribulation, craintive tant qu'elle n'a point reçu l'accomplissement des promesses; elle
affermit ses bras pour tourner le fuseau, et ne mange pas son pain dans l'oisiveté :
pourquoi donc après ces travaux qui semblent indiquer la pauvreté et les besoins de
cette vie, pourquoi se réjouira-t-elle aux derniers jours ? Pourquoi ? Vous voulez le
savoir ? Ecoutez dans quelle espérance notre lampe brûle toute la nuit, écoutez.
« Ses fils se sont levés et enrichis. »
Nous vivons maintenant dans ta pauvreté, nous veillons dans la pauvreté et quand nous
mourons nous nous endormons encore dans la pauvreté; mais nous nous éveillerons et noies
serons riches.
Ses fils alors seront opulents. « Ses fils se sont « levés et se
sont enrichis. » Parle maintenant de toutes les richesses de cette terre, exposées aux
voleurs et aux vers ! Pourquoi te vanter ? S'il te faut beaucoup, c'est que tu es faible.
Tu as besoin de vêtements nombreux, parce que tu ne peux endurer le froid; de recourir
aux bêtes de somme, parce que tu ne peux aller à pieds. Ce sont là des appuis de la
faiblesse, non des ornements de la puissance. Les Anges ont-ils ces sortes de richesses ?
Pour tout vêtement ils ont la lumière qui ne s'use ni ne se souille jamais. Là sont les
vraies richesses, parce qu'on n'y connaît ni indigence ni besoin. Pourquoi donc chercher
maintenant avant de t'éveiller ? Si tu es fils de la femme forte, considère à quelle
époque on te promet l'opulence. « Ses fils se sont levés et ont été enrichis. »
Dispose-toi à recueillir des trésors à la résurrection. Ne t'attache point à ceux de
cette vie, pour mériter d'obtenir ceux-là. « Ses fils se sont levés et ont été
enrichis. »
26. « Et son Epoux l'a louée. » Nous
la1oucrons aussi, mais non de nous-mêmes. « Son Epoux l'a louée lui-même. » Quand «
ses fils se sont levés et ont été enrichis, » il a jeté les yeux sur elle, il l'a
regardée et louée. Qui ne voudrait savoir quelles louanges il lui a données? Si vous
avez eu tant de plaisir à nous l'entendre louer, quels seraient nos transports, si nous
pouvions entendre comment l'a louée son Epoux ? Il l'a louée à la résurrection: nous
l'entendrons quand nous serons ressuscités. Mais dès maintenant ne l'a-t-il pas louée ?
Voici, voici la louange qu'il lui donne, la louange qui la suivra partout. Ecoutez,
écoutez comment son Epoux l'a louée en la voyant déjà si heureuse du bonheur de ses
enfants, enrichis à la résurrection des morts.
27. « Beaucoup de filles ont fait des
actes de puissance, » Ce sont les louanges que lui donne son Epoux. « Beaucoup de filles
ont fait des actes de puissance. » Quelles sont ces filles auxquelles on la comparé sans
quelles lui soient comparables? « Beaucoup de filles on fait des actes de puissance ;
mais tu les as surpassées. » Attention ! je vous prie, nous fonctions au terme de la
leçon. J'ai besoin que vous soyez plus attentifs que jamais, et j'ai peur que vous ne
soyez fatigués. Ecoutons ces louanges. « Beaucoup de filles ont fait des actes de
puissance ; mais tu les as surpassées, tu t'es élevée an dessus de toutes. » Quelles
sont ces autres filles qui ont fait des actes de puissance, que la femme forte a (157)
surpassées et au dessus desquelles elle s'est élevée ? Quels actes de puissance
celles-là ont-elles faits ? Comment celle-ci les a-t-elle surpassées ?
Il est des filles perverses, ce .sont les
hérésies. Pourquoi les appeler filles ? Parce qu'elles aussi sont nées de la femme
forte. Pourquoi mauvaises filles ? Parce que, comme elle, elles reçoivent les sacrements
sans vivre comme elle. Les hérésies ont les mêmes sacrements que nous, les mêmes
Écritures, elles ont notre Amen et notre Alleluia ; plusieurs même ont
notre symbole et beaucoup notre baptême: voilà pourquoi elles sont filles. Or
voulez-vous apprendre ce qu'ailleurs, dans le Cantique des cantiques, il est dit à la
femme forte ? « Comme le lis au milieu des épines, ainsi ma bien-aimée s'élève au
milieu des filles (1). » Chose merveilleuse! Elles reçoivent à la fois le nom d'épines
et le nom de filles. Et ces épines font des actes de puissance ? Sans aucun doute. Ne
voyez vous pas, comment, au sein même des hérésies, on prie, on jeûne, on fait
l'aumône, on loue le Christ ? Je puis l'affirmer, il y a là de faux prophètes dont il a
été dit : « Ils font des signes et des prodiges jusqu'à tromper, s'il est est
possible, les élus mêmes. Voilà que je vous l'ai prédit (2). » Oui les épines font
des actes de puissance, et c'est de ces actes que s'entendent ces paroles : «
N'avons-nous pas mangé et bu en votre nom, et en votre nom fait beaucoup de prodiges (3)
? » « Mangé et bu; » ce qui ne signifie pas ici toute espèce de
nourriture : vous savez de quelle nourriture ou de quel breuvage il peut être question.
« Nous avons aussi fait beaucoup de prodiges. » Beaucoup de filles font des actes de
puissance, nous ne tenions pas; les épines aussi portent des fleurs, mais point de
fruits. Quant à cette femme à qui on dit : « Tu les as surpassées et tu t'es élevée
au-dessus de toutes, » n'est-ce point en donnant et la fleur et le fruit qu'elle s'est
ainsi élevée ?
28. Quel fruit porte-t-elle ? Comment
s'est-elle élevée? Je veux le savoir. «Je vous montre, dit
l'Apôtre; une voie, plus élevée. » Comment, plus élevée? Parce que c'est par là que
la femme forte s'est élevée, par là qu'elle a surpassé toutes les filles. « Quand je
parlerais les langues des hommes, et des Anges, si je n'ai point la charité, je suis
devenu un airain sonnant, ou une cymbale retentissante.» Ainsi le pouvoir de parler ces
langues n'est qu'une fleur. « Quand, je
connaîtrais tous tes mystères et toutes les sciences; quanti je
saurais toutes les prophéties et que j'aurais toute la foi, au point de transporter des
montagnes, (quelle puissance ! ) si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. » Voici encore d'autres oeuvres a de
puissance qui sont des fleurs et non des fruits : « Quand je distribuerais aux
pauvres tout ce que je possède, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je
n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien (1). »
Telle est « la voie élevée » que suit la femme forte : c'est
pourquoi il lui a été dit : « beaucoup de filles ont fait des actes de puissance; »
beaucoup ont parlé les langues, connu tous les mystères, fait de nombreux prodiges,
chassé les démons, distribué leurs biens aux pauvres, livré leurs corps aux flammes :
elles sont au dessous de to, parce qu'elles n'avaient pas la charité. « Pour toi, tu les
as surpassées et tu t'es élevée au-dessus de toutes, » non-seulement par les fleurs,
mais aussi par les fruits dont tu étais chargée, enrichie.
Vois à son origine cette grappe si
chargée. énumérant les uvres de la chair, saint Paul nomme « la fornication,
l'impureté, la luxure, le culte des idoles, les empoisonnements, les inimitiés, les
contestations, les jalousies, les colères, les rixes, les dissensions, les hérésies,
les envies, les débauches de table, les ivrogneries et autres choses semblables. Je vous
le prédis comme je l'ai prédit déjà, continue-t-il, ceux qui se livrent à ces
désordres n'obtiendront pas le royaume de Dieu ; » et après avoir énuméré toutes ces
épines destinées au feu, « le fruit de l'esprit, dit-il, est la charité. » Or à la
charité comme à la source, comme à la racine, il rattache le reste, « la joie, la
paix, la patience, la douceur, la bonté, la foi, la mansuétude, la continence (2).» Que
cette grappe de vertus est belle! Cest quelle est attachée à la charité. «
Beaucoup de filles ont fait des actes de puissance, pour toi, tu les a surpassées, tu
tes élevée au-dessus de toutes. »
29. Que leur reste-t-il ?« De
fausses grâces et une vaine beauté de femme. » Car, si je nai la charité,
« je suis un airain sonnant et une cymbale retentissante; je ne suis rien, je ne
profite de rien. » Ainsi ce sont de « fausses grâces: et une vaine beauté de
femme. »
« La femme sage est en bénédiction. »
La
158
femme sage, celle qui a cherché à comprendre, qui a observé ce
qu'elle a compris; celle-là est en bénédiction, et non ces fausses apparences, cette
vaine grâce. La femme sage est en bénédiction.
« Or elle célèbre la crainte du
Seigneur. » Cette femme que l'on bénit, loue, parce qu'elle est sage, le principe même
des bénédictions qu'elle reçoit. Que loue-t-elle? La crainte du Seigneur qui l'a menée
jusqu'à la sagesse; car la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (1). «
Or elle célèbre la crainte du Seigneur. » Cette femme s'est montrée tant de fois
laborieuse durant la nuit, patiente au milieu de tant de scandales, prévoyante dans
l'attente, forte à souffrir, constante à persévérer: ses travaux sont finis.
«Donnez-lui du fruit de ses mains. » Elle a produit, elle a produit, elle est digne de
recueillir. « Donnez-lui du fruit de ses mains. » « Que lui donner? Venez,
bénis de mon père. » « Donnez-lui du fruit de ses mains. » Que lui
donner ? « Recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde.
» - Voilà ce qu'il faut lui donner. Et de quels fruits de ses mains ?
« J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger (2). » « Donnez-lui du
fruit de ses mains. »
30. Et ses travaux terminés,
qu'aura-t-elle à faire ensuite ? « Que son Epoux soit loué aux
portes de la ville. » Voir Dieu, louer Dieu, tel sera le port
heureux où aboutiront nos travaux. Là on ne dira plus: Lève-toi, travaille,, donne des
vêtements à tes serviteurs, prépare-t'en à toi-même, orne-toi de pourpre, distribue
des aliments à ta famille, ne laisse pas s'éteindre la lampe, sois vigilante, lève-toi
la nuit, ouvre ta main au pauvre, remplis ton fuseau; tu ne travailleras plus pour le
besoin, il n'y aura plus de besoin; tu n'y romps pas le pain au pauvre, personne ne
mendie; tu ne reçois point d'étranger, chacun vit dans sa patrie; tu ne visites point
des malades, tous jouissent d'une santé inaltérable; tu ne couvres point ceux qui sont
nus,, tous sont revêtus de l'éternelle lumière; tu n'ensevelis pas de mort, tous vivent
sans fin. Quoique néanmoins tu ne fasses rien de tout cela, tu n'es pas à rien faire. Tu
verras Celui que tu as désiré, et tu le loueras sans relâche. Voilà le fruit que tu
recueilleras. Tu jouiras alors de cite grâce unique que tu as sollicitée : « J'ai
demandé une grâce au Seigneur, je la demanderai encore, c'est d'habiter dans la maison
du Seigneur tous les jours de ma vie. » Et qu'y feras-tu? « Et d'y contempler les
délices du Seigneur (1). Et que son Epoux soit loué aux portes de la ville. «
Heureux ceux qui habitent dans votre demeure, ils vous loueront dans les siècles des
siècles (2). »
Haut du
document
