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rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

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SERMON XXXVIII. DÉTACHEMENT DU MONDE. (1).

 

ANALYSE. — Nous contenir et souffrir sont deux vertus que tout ici nous invite à pratiquer avec soin. — I. C'est le moyen de conquérir le ciel. En effet 1° les biens et les maux sont mêlés ici bas, distribués indistinctement aux bons et aux méchants; il faut mériter par la souffrance et la tempérance les biens qui seront l'exclusif partage des justes. 2° Sans doute il faut travailler; mais n'est-ce pas la loi naturelle, que tout serviteur travaille, avant d'obtenir son salaire? 3° Ne ferons-nous pas pour un bonheur aussi important ce que l'on fait pour donner aux passions une satisfaction si vice et si douteuse? — II. C'est le moyen de conserver les biens de la terre. En effet 1° Jésus-Christ l'assure formellement dans l’Évangile en s'adressant au jeune homme riche qui demandait à le suivre. 2° Il assure même que faire l'aumône en son nom c'est lui prêter et lui donner à lui-même. Est-il des mains plus sûres que les siennes? 3° Les pauvres deviennent ainsi comme les porteurs au ciel des aumônes des riches chrétiens. — Dont réveillons notre foi, surtout dans ces temps de calamité, et ne nous attachons qu'à ce qui dure.

1. Deux vertus nous sont commandées dans cette vie laborieuse : nous contenir et souffrir. Il nous est ordonné de nous contenir à l'égard de ce que l'on appelle biens dans ce monde et de

 

1. Eccli. II, 1-3.

 

souffrir ce que l'on y appelle maux. La première de ces vertus se nomme tempérance, la seconde patience ; et toutes deux purifient l'âme et la rendent capable de recevoir la nature divine. Nous avons besoin de tempérance pour mettre (159) un frein aux passions et réprimer nos convoitises, pour ne pas nous laisser séduire par de funestes caresses ni énerver par ce que l'on nomme la prospérité, pour ne pas nous fier au bonheur de la terre et pour chercher sans fin ce qui ne doit pas avoir de fin. Or, de même que la tempérance doit ne se pas fer au bonheur du inonde, ainsi la patience doit ne pas céder devant les malheurs du temps ; et que nous soyons dans l'abondance ou dans la gêne, nous devons attendre le Seigneur pour recevoir de lui ce qui est vraiment bon et suave et pour être délivrés par lui des maux véritables.

2. Dieu réserve pour la fin de la vie les biens qu'il promet aux justes, et pour cette fin aussi les maux dont il menace les impies. Quant aux biens et aux maux qui se rencontrent et se mêlent dans le siècle, ils ne sont le partage exclusif ni des bons ni des méchants. Les bons et les méchants possèdent à la fois ce qu'ici bas l'on appelle biens : ainsi la santé est pour les bons et les méchants ; tu trouveras aussi les richesses chez les uns et chez les autres. Ne voyons nous pas qu'il est donné aux bons et aux méchants d'avoir des enfants pour leur succéder ; que s'il y a des bons il y a aussi des méchants pour vivre longtemps ? Enfin quels que soient les autres biens du siècle que tu passes en revue, tu les rencontres indistinctement chez les bons et chez les impies. Également les bons et les méchants souffrent les peines et les afflictions de la vie, la faim et la maladie, la douleur et les pertes, l'oppression et le deuil : ce sont là pour tous des sujets de larmes. Il est donc facile de reconnaître que les biens du monde sont pour les bons et pour les méchants, et que les uns comme les autres supportent le poids de la vie.

Pour ce motif plusieurs chancellent dans les voies de Dieu et tendent à s'en écarter. Combien en effet s'égarent misérablement, après avoir entrepris et s'être déterminés de servir Dieu pour s'enrichir des biens de la terre, être préservés ou délivrés des afflictions du siècle! Quand, après s'être proposé ce bien et l'avoir considéré comme la récompense de leur piété et de leur religion, ils se voient dans la peine tandis que les impies prospèrent, ils s'imaginent être frustrés de leur récompense, être trompés par Celui qui les a appelés à son service; ils croient même devant cette déception que Dieu ne leur a commandé de travailler que pour se jouer d'eux, et ils l'abandonnent. Malheureux ! où vont-ils en s'éloignant de Celui qui les a créés pour s'attacher à ce qu'il a fait ? Lorsque le monde commencera à leur échapper, que deviendront ces amis du temps qui ont perdu l'éternité ?

3. Ainsi donc, quand Dieu veut qu'on se donne à lui, c'est en vue de ces biens qu'il ne réserve qu'aux bons et en vue de ces maux qu'il infligera seulement aux méchants et qui comme les biens ne se montreront qu'au terme de la carrière. Quelle serait la récompense de la foi, la foi même mériterait-elle son nom si tu voulais jouir maintenant de ce qui ne doit plus t'échapper ? Tu ne dois donc pas voir ce que tu as à croire, mais croire ce que tu dois voir et le croire jusqu'au moment où tu le verras, dans la crainte que cette vue ne te couvre de confusion. Ainsi croyons durant l'époque de la foi, avant l'époque où nous serons admis à voir. « Tant que nous sommes dans ce corps, dit en effet l'Apôtre, nous voyageons loin du Seigneur, car c'est avec la foi que nous marchons (1). » Ainsi nous marchons par la foi tant que nous croyons ce que nous ne voyons pas ; nous verrons un jour, nous verrons Dieu face à face tel qu'il est.

L'Apôtre Jean distingue aussi ces deux temps dans une épître. « Mes biens aimés, dit-il, nous sommes maintenant les enfants de Dieu, et ce que nous serons ne paraît pas encore. » Voilà le temps de la foi : voici celui de la claire vue. « Nous savons, dit-il encore, que nous lui serons semblables quand il se montrera, car nous le verrons tel qu'il est (2). »

4. Ce temps de la foi est un temps laborieux; qui le nie? Il est laborieux ; mais n'est-ce pas le travail qui prépare la récompense ? Ne sois point indolent à faire le travail dont tu convoites le prix. Si tu avais loué un ouvrier, tu ne lui compterais pas son salaire avant de l'avoir vu à l'oeuvre ; tu lui dirais : Travaille, je te paierai ensuite ; lui-même ne dirait pas : Paie, et je travaillerai. Ainsi fait Dieu. Si tu as la crainte de Dieu, tu ne tromperas point ton ouvrier, et en te défendant de tromper un ouvrier, Dieu te tromperait ? Il est possible néanmoins que tu ne donnes point ce que tu as promis; malgré toute la sincérité du coeur, la faiblesse humaine rencontre parfois des obstacles dans la pénurie. Mais nous n'avons rien à craindre de Dieu; il ne peut tromper, car il est la vérité ; et il possède tout en abondance car il a tout fait.

 

1. II Cor. V, 5, 7. — 2. I Jean, III, 2.

 

160

 

5. Ainsi confions-nous à Lui, mes frères ; c'est notre premier devoir. Oui le premier acte de notre religion et de notre vie doit être de tenir, notre cour affermi dans la confiance, et par cette confiance de bien vivre, de nous abstenir des séductions et de supporter les afflictions du temps ; de demeurer invincibles à leurs caresses et à leurs menaces, pour ne point nous laisser aller aux unes et pour ne nous briser pas contre les autres. Ainsi donc avec la tempérance et la patience, nous posséderons tous les biens sans aucun mélange de maux, lorsque les biens temporels auront cessé et qu'il n'y aura plus de maux à craindre.

C'est pourquoi il était dit dans la lecture : « Mon fils, quand tu t'approches du service de Dieu, demeure dans la justice et dans la crainte, et prépare ton âme à la tentation. Réprime ton coeur et souffre afin que ta vie croisse aux derniers jours. » — « Afin que ta vie croisse aux derniers jours ; » et non pas maintenant. Et de combien croîtra-t-elle, pensons-nous ? Jusqu'à devenir éternelle. Aujourd'hui en effet la vie humaine en s'allongeant ou en paraissant s'allonger, décroît plutôt qu'elle ne croit. Examinez et voyez, raisonnez et comprenez qu'elle décroît. Un homme vient de naître, c'est un exemple ; Dieu lui donne, soixante-dix ans de vie. Il avance en âge et nous disons qu'il avance clans la vie. Mais avance-t-il ou recule-t-il ? Sur soixante-dix ans il en a vécu soixante, il lui en reste dix ; quelle diminution de la somme ! et plus il vit, moins il lui en reste. Donc en croissant ta vie décroît, plutôt qu'elle ne croit. Ah ! tiens ferme aux promesses de Dieu, « afin que» cette « vie croisse aux derniers jours. »

6. Ce qui suit n'a pas été lu : « Accepte tout ce qui t'arrive, demeure en paix dans la douleur et pendant ton humiliation garde la patience ; car l'or et l'argent s'épurent par la  flamme et les hommes agréables à Dieu, dans le creuset de l'humiliation (1). » Tu trouves cette épreuve difficile et tu succombes. Mais ne perds-tu point ce qui dure toujours? Combien d'hommes souffrent beaucoup pour l’argent qui passe, et tu ne veux pas souffrir pour la vie qui demeure? Tu refuses de travailler en vue des divines promesses ; refuses-tu de le faire quand il s'agit de tes passions ? Que n'endurent pas les voleurs pour leurs injustices ? Que n'endurent pas les scélérats pour leurs crimes, les débauchés pour leurs

 

1. Eccli. II, 1-5.

 

désordres, et pour,leur avarice les marchands qui passent les mers, qui jettent aux tempêtes et leur corps et leur âme, qui laissent ce qu'ils possèdent pour courir à l'inconnu ? L'exil est un châtiment quand le juge y condamne; il devient un sujet de joie quand il est commandé par l'avarice. L'avarice ne pourrait-elle exiger de toi ce que la sagesse t'ordonne de plus difficile ? Tu le fais toutefois pour obéir à l'avarice, et après l’avoir fait qu'obtiendras-tu en retour ? — Une maison remplie d'or et d'argent. Mais n'as-tu pas lu : « L'homme passe comme une ombre, cependant il s'agite en vain ; il amasse des trésors et il ne sait pourquoi. » Pourquoi donc as-tu chanté: « Seigneur, ne soyez pas sourd à mes sanglots (1) ? » Pourquoi es-tu sourd à ses paroles quand tu veux qu'il ne le soit pas à tes gémissements ? Condamne ton avarice et il t'appellera à sa sagesse.

Mais le joug de la sagesse ne te paraîtra-t-il point difficile à supporter ? Soit; mais ne perds pas de vue le but, la récompense. Si tu amasses des trésors avec la sagesse, ne sais-tu pour qui? N'est-ce pas pour toi ? Réveille-toi, courage! aies au moins l'intelligence de la fourmi (2). Voici l'été, fais des provisions pour l'hiver. Cherche aux beaux jours ce qui te soutiendra durant les jours mauvais. Voici les beaux jours, tu es en été: ne sois pas indolent, recueille les grains laissés sur l'aire du Seigneur, écoute la parole de Dieu dans l'Église de Dieu; et cache-la dans ton cour. Oui, tu es aux beaux jours; mais viendront pour toi les mauvais. Tout homme doit s'attendre aux tribulations; posséda-t-il tous les biens de la terre, il faut au moins qu'il Ira verse les angoisses de la mort pour arriver à une autre vie. Quel homme pourrait dire : Je suis heureux, et je ne mourrai pas ?

7. Et si tu aimes la vie, si tu crains la mort, cette crainte même de la mort n'est-elle pas un hiver de chaque jour ? N'est-ce pas au moment de la prospérité que la crainte de la mort affecte plus vivement, puisqu'au moment de l’adversité nous ne redoutons pas la mort ?

Aussi ce riche qui était si satisfait de ses richesses, car il possédait de nombreux trésors et de vastes domaines, était, je crois, troublé par la peur de la mort, et cette mort le desséchait  au milieu des délices. Il faudrait, se disait-il, abandonner ces biens, il les avait amassés et ne savait pour qui. Il aurait voulu des biens éternels,

 

1. Ps. XXXVIII, 7,13. — 2. Prov. VI, 6.

 

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il vint donc au Seigneur et lui dit : « Bon Maître, qu'ai-je à faire de bien pour obtenir la vie éternelle ? » J'ai du bien, mais il s'échappe de mes mains; dites-moi comment faire pour en jouir toujours ; dites-moi comment arriver à ne rien perdre. « Si tu veux parvenir à la vie, lui ré« pondit le Seigneur, observe les commandements. » Lesquels demanda-t-il ? Ils lui furent rappelés et il répliqua qu'il les avait gardés depuis sa jeunesse. Le Seigneur, le divin conseiller de la vie éternelle, reprit alors : « Une chose te manque : si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. » — Remarquez, le Seigneur ne dit pas : Jette, mais « Vends, viens et suis-moi (1). »

Cet homme mettait son bonheur dans ses richesses; s'il demandait au Seigneur le bien qu'il devait faire pour obtenir la vie éternelle, c'est qu'il voulait quitter délices pour délices et redoutait de laisser celles dont il jouissait : il retourna donc plein de tristesse à ses trésors de terre. Il ne voulut pas croire que le Seigneur peut conserver au ciel ce qui sur la terre doit périr. Il ne voulut pas aimer réellement ce qu'il possédait ; en le tenant mal il le laissa tomber, en l'aimant beaucoup il le perdit, Ah ! s'il l'avait bien aimé, il l'aurait envoyé au ciel pour ensuite y aller lui-même. Le Seigneur lui avait montré une maison pour l'y déposer, non un lieu pour l'y perdre : car « où est ton trésor, dit-il encore, là aussi sera ton coeur (2). »

8. Mais les hommes veulent voir leurs richesses. — Toutefois ne craignent-ils pas de laisser voir les trésors qu'ils amassent sur la terre ? Ils les enterrent, ils les enferment, ils les cachent; les voient-ils donc après lés avoir enfermés et cachés ? Le possesseur même ne les voit pas ; il désire que personne ne les voie, il craint qu'ils ne soient découverts. N'est-ce pas chercher à être riche dans la pensée et non dans la réalité ? Ne semble-t-il pas qu'il suffise à cet homme d'avoir conscience de ce qu'il conserve en terre ? Oh ! que ta conscience serait bien plus à l'aise et en meilleur état si tu conservais ton bien dans le ciel ! Quand ici tu l'as enfoui, tu crains que ton serviteur ne vienne à savoir où, pour l'enlever et s'enfuir. Ici donc tu crains parce que ton serviteur pourrait te le dérober; mais là rien n'est à craindre, car ton Seigneur est pour toi un sûr gardien.

 

1. Matt. XIX, 16-22.-21b.— Ib. VI, 21.

 

Mon serviteur est fidèle, réponds-tu ; il sait où est mon trésor, mais il ne me trahira pas, il ne me l'enlèvera pas. Compare-le à ton Seigneur. Ton serviteur est fidèle ; ton Dieu  t'a-t-il jamais trompé ? Ton serviteur est incapable de dérober, mais il peut laisser périr ; ton Dieu ne peut ni l'un ni l'autre. Il te conserve ton trésor et il t'attend ; il te délivre et t'inspire de l'attendre lui-même ; il ne perdra non plus ni toi ni ce que tu lui confies. Viens, dira-t-il, reçois ce que tu as déposé près de moi. Que dis-je ? il ne te parle pas ainsi. Je t'ai défendu de prêter à usure, dit-il, et à usure je t'ai emprunté. Tu voulais en prêtant accroître tes richesses, tu donnais à un homme pour en recevoir davantage : il était gai en recevant, mais il pleurait en rendant. Voilà ce que tu voulais et je m'y opposais, car c'est moi qui ai loué  « celui qui n'a point prêté son argent à usure (1). » Je t'interdisais l'usure ; je te l'ordonne maintenant; prête-moi à usure.

Ainsi donc te parle ton Seigneur : Tu veux donner peu et recevoir beaucoup ; laisse-là ce malheureux qui pleure quand tu lui réclames; viens à moi qui suis si heureux de rendre. Me voici ; donne et reçois ; au temps des comptes je te rendrai. Que te rendrai-je ? Tu as donné peu, reçois davantage; tu m'as donné de la terre, voici le ciel ; tu m'as donné du temps, voici l'éternité ; tu m'as donné ce qui m'appartient, me voici moi-même. En effet m'as-tu rien donné que tu ne l'aies reçu de moi? Je ne te rendrais pas ce que tu as donné, moi qui t'ai mis en mesure de donner ; moi qui t'ai donné le Christ à qui tu as donné et qui te dira : « Quand vous

l'avez fait à l'un de mes petits, c'est à moi que vous l'avez fait (2) ? » Ainsi Celui à qui tu donnes nourrit les autres et il a faim à cause de toi ; il donne et reste dans le besoin. Tu veux bien recevoir quand il donne, et ne donner pas quand il a besoin ! Le Christ est dans le besoin quand le pauvre y est ; il est prêt à donner l'éternelle vie à tous ses serviteurs, et maintenant il daigne recevoir dans la personne de chaque pauvre !

9. II indique même où tu dois mettre ton bien, il dit le lieu où tu devrais l'envoyer. Pour ne pas le perdre transporte-le de la terre au ciel. Combien ont déjà perdu ce qu'ils voulaient conserver et n'ont pas appris par ces accidents, à prendre mieux leurs précautions ! Que l'on vienne à te dire : Transporte tes richesses d'Occident en Orient, si tu ne veux pas les perdre ; tu es embarrassé

 

1. Ps. XIV, 5. — 2. Matt. XXV, 40.

 

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en peine, inquiet; tu examines ce que tu possèdes et à la vue de tant d'objets tu reconnais pour toi l'impossibilité d'aller t'établir au loin peut-être même pleures-tu dans cette obligation d'émigrer sans trouver moyen d'emmener ce que tu as amassé.

C'est plus loin encore qu'il te faut émigrer puisque Dieu t'a dit, non pas : Va d'Occident en Orient, mais : va de la terre au ciel. Tu es plus embarrassé encore, parce que tu vois une difficulté plus grande et tu dis en toi-même : Si je ne trouvais ni assez de bêtes de charge ni assez de vaisseaux pour me mener d'Occident en Orient, comment trouver des échelles capables de, tout me monter au ciel ? — Ne sois pas en peine, reprend le Seigneur, ne sois pas en peine ; c'est moi qui t'ai fait riche, moi qui t'ai mis en mesure de donner et je t'ai préparé des portefaix dans les pauvres. Si par exemple tu trouvais clans le besoin un homme d'outre-mer, ou bien si tu trouvais dans quelque embarras un citoyen du pays où tu veux aller, ne dirais-tu pas : Cet homme est du lieu où je veux me rendre; il manque ici de quelque chose, je vais le lui avancer afin qu'il me le rende par là? Le pauvre est ici dans l'indigence, et le pauvre est citoyen du royaume des cieux : pourquoi hésiter à le prendre pour l’aider à faire la traversée? Quand on avance ainsi à un étranger, c'est dans l'espoir de recevoir davantage lorsqu'on sera arrivé au pays de cet étranger : faisons de même.

10. Pour cela il suffirait de croire, de ranimer notre foi. Nous nous livrons en effet à des agitations vaines. Pourquoi des agitations vaines ? Lorsque le Christ était endormi dans la barque, ses disciples faillirent être engloutis par les flots. Vous connaissez l'histoire : Jésus dormait, et ses disciples étaient dans le trouble; les vents soufflaient avec violence, les flots se soulevaient et la barque allait être submergée (1). Pourquoi? Encore une fois c'est que Jésus dormait. Ainsi ta barque est agitée, ainsi ton coeur se trouble quand le vent des tentations souffle avec violence sur la mer du siècle. Pourquoi, sinon parce que ta foi est endormie ? et l'Apôtre Paul dit que par la foi le Christ habite dans nos coeurs (2). Réveille donc le Christ dans ton âme, ranime

 

1. Matt. VIII, 23-27.— 2. Ephés. III, 17.

 

ta foi, apaise ta conscience et ton esquif est sauvé ,du naufrage. Comprends que l'auteur des promesses ne saurait tromper. Toutes encore ne te paraissent. pas accomplies, parce que l'époque n'en est pas venue. Déjà néanmoins tu vois l'accomplissement d'un grand nombre. Dieu a promis son Christ, il l'a donné; il a promis sa résurrection, il est ressuscité; il a promis que son Église se répandrait dans tout l'univers, elle y est répandue; il a prédit les tribulations mêmes et d'énormes calamités, n'en a-t-on pas vu? Que reste-t-il ? Les promesses sont accomplies, les prédictions le sont aussi, et tu as peur que le reste ne s'accomplisse pas! Ah ! tu devrais craindre, si tu ne voyais rien de ce qui a été annoncé. Voici des guerres, voici des famines, voici des renversements; voici royaume contre royaume, voici des tremblements de terre, des calamités immenses; les scandales se multiplient, la charité se refroidit, l'iniquité s'étend : lis, tout cela a été prédit. Lis et reconnais-le ; tout ce que tu vois était annoncé, et en comptant ce qui est arrivé, crois fermement que tu verras ce qui ne l'est pas encore. Quoi! en voyant Dieu te montrer ce qu'il a prédit, tu ne crois pas qu'il donne ce qu'il a promis? Tes inquiétudes mêmes doivent être l'affermissement de ta foi.

11. Si nous sommes à la fin du monde, il faut le quitter et non l'aimer. Comment! il est agité et tu l'aimes? Que serait-ce donc s'il était tranquille? Comment t'attacherais-tu à sa beauté, puisque tu l'embrasses ainsi dans sa laideur? Comment en cueillerais-tu les fleurs, puisque tu ne retires point la main du milieu de ses épines? Tu ne veux pas laisser le monde, il te laisse et tu cours après?

Ah ! mes très-chers, purifions nos coeurs et ne perdons point la patience; appliquons-nous à la sagesse et observons la tempérance. Le travail passe, voici le repos; les fausses douceurs passent aussi, et voici le bien désiré par l'âme fidèle, le bien après lequel soupire ardemment quiconque est étranger dans ce siècle : c'est la bonne patrie, la patrie céleste, la patrie où on voit les anges, la patrie où nul habitant ne meurt et où n'entre aucun ennemi; la patrie où tu pourrais avoir Dieu pour éternel ami sans avoir aucun ennemi à redouter.

 

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