SERMON XXXVIII. DÉTACHEMENT DU MONDE. (1).
ANALYSE. Nous contenir et souffrir sont deux vertus que
tout ici nous invite à pratiquer avec soin. I. C'est le moyen de conquérir le
ciel. En effet 1° les biens et les maux sont mêlés ici bas, distribués indistinctement
aux bons et aux méchants; il faut mériter par la souffrance et la tempérance les biens
qui seront l'exclusif partage des justes. 2° Sans doute il faut travailler; mais n'est-ce
pas la loi naturelle, que tout serviteur travaille, avant d'obtenir son salaire? 3° Ne
ferons-nous pas pour un bonheur aussi important ce que l'on fait pour donner aux passions
une satisfaction si vice et si douteuse? II. C'est le moyen de conserver les biens
de la terre. En effet 1° Jésus-Christ l'assure formellement dans lÉvangile en
s'adressant au jeune homme riche qui demandait à le suivre. 2° Il assure même que faire
l'aumône en son nom c'est lui prêter et lui donner à lui-même. Est-il des mains plus
sûres que les siennes? 3° Les pauvres deviennent ainsi comme les porteurs au ciel des
aumônes des riches chrétiens. Dont réveillons notre foi, surtout dans ces temps
de calamité, et ne nous attachons qu'à ce qui dure.
1. Deux vertus nous sont commandées dans
cette vie laborieuse : nous contenir et souffrir. Il nous est ordonné de nous contenir à
l'égard de ce que l'on appelle biens dans ce monde et de
souffrir ce que l'on y appelle maux. La première de ces vertus se
nomme tempérance, la seconde patience ; et toutes deux purifient l'âme et la rendent
capable de recevoir la nature divine. Nous avons besoin de tempérance pour mettre (159)
un frein aux passions et réprimer nos convoitises, pour ne pas nous laisser séduire par
de funestes caresses ni énerver par ce que l'on nomme la prospérité, pour ne pas nous
fier au bonheur de la terre et pour chercher sans fin ce qui ne doit pas avoir de fin. Or,
de même que la tempérance doit ne se pas fer au bonheur du inonde, ainsi la patience
doit ne pas céder devant les malheurs du temps ; et que nous soyons dans l'abondance ou
dans la gêne, nous devons attendre le Seigneur pour recevoir de lui ce qui est vraiment
bon et suave et pour être délivrés par lui des maux véritables.
2. Dieu réserve pour la fin de la vie les
biens qu'il promet aux justes, et pour cette fin aussi les maux dont il menace les impies.
Quant aux biens et aux maux qui se rencontrent et se mêlent dans le siècle, ils ne sont
le partage exclusif ni des bons ni des méchants. Les bons et les méchants possèdent à
la fois ce qu'ici bas l'on appelle biens : ainsi la santé est pour les bons et les
méchants ; tu trouveras aussi les richesses chez les uns et chez les autres. Ne voyons
nous pas qu'il est donné aux bons et aux méchants d'avoir des enfants pour leur
succéder ; que s'il y a des bons il y a aussi des méchants pour vivre longtemps ? Enfin
quels que soient les autres biens du siècle que tu passes en revue, tu les rencontres
indistinctement chez les bons et chez les impies. Également les bons et les méchants
souffrent les peines et les afflictions de la vie, la faim et la maladie, la douleur et
les pertes, l'oppression et le deuil : ce sont là pour tous des sujets de larmes. Il est
donc facile de reconnaître que les biens du monde sont pour les bons et pour les
méchants, et que les uns comme les autres supportent le poids de la vie.
Pour ce motif plusieurs chancellent dans
les voies de Dieu et tendent à s'en écarter. Combien en effet s'égarent misérablement,
après avoir entrepris et s'être déterminés de servir Dieu pour s'enrichir des biens de
la terre, être préservés ou délivrés des afflictions du siècle! Quand, après
s'être proposé ce bien et l'avoir considéré comme la récompense de leur piété et de
leur religion, ils se voient dans la peine tandis que les impies prospèrent, ils
s'imaginent être frustrés de leur récompense, être trompés par Celui qui les a
appelés à son service; ils croient même devant cette déception que Dieu ne leur a
commandé de travailler que pour se jouer d'eux, et ils l'abandonnent. Malheureux !
où vont-ils en s'éloignant de Celui qui les a créés pour s'attacher à ce qu'il a fait
? Lorsque le monde commencera à leur échapper, que deviendront ces amis du temps qui ont
perdu l'éternité ?
3. Ainsi donc, quand Dieu veut qu'on se
donne à lui, c'est en vue de ces biens qu'il ne réserve qu'aux bons et en vue de ces
maux qu'il infligera seulement aux méchants et qui comme les biens ne se montreront qu'au
terme de la carrière. Quelle serait la récompense de la foi, la foi même
mériterait-elle son nom si tu voulais jouir maintenant de ce qui ne doit plus t'échapper
? Tu ne dois donc pas voir ce que tu as à croire, mais croire ce que tu dois voir et le
croire jusqu'au moment où tu le verras, dans la crainte que cette vue ne te couvre de
confusion. Ainsi croyons durant l'époque de la foi, avant l'époque où nous serons admis
à voir. « Tant que nous sommes dans ce corps, dit en effet l'Apôtre, nous voyageons
loin du Seigneur, car c'est avec la foi que nous marchons (1). » Ainsi nous marchons par
la foi tant que nous croyons ce que nous ne voyons pas ; nous verrons un jour, nous
verrons Dieu face à face tel qu'il est.
L'Apôtre Jean distingue aussi ces deux
temps dans une épître. « Mes biens aimés, dit-il, nous sommes maintenant les enfants
de Dieu, et ce que nous serons ne paraît pas encore. » Voilà le temps de la foi : voici
celui de la claire vue. « Nous savons, dit-il encore, que nous lui serons semblables
quand il se montrera, car nous le verrons tel qu'il est (2). »
4. Ce temps de la foi est un temps
laborieux; qui le nie? Il est laborieux ; mais n'est-ce pas le travail qui prépare la
récompense ? Ne sois point indolent à faire le travail dont tu convoites le prix. Si tu
avais loué un ouvrier, tu ne lui compterais pas son salaire avant de l'avoir vu à
l'oeuvre ; tu lui dirais : Travaille, je te paierai ensuite ; lui-même ne dirait pas :
Paie, et je travaillerai. Ainsi fait Dieu. Si tu as la crainte de Dieu, tu ne tromperas
point ton ouvrier, et en te défendant de tromper un ouvrier, Dieu te tromperait ? Il est
possible néanmoins que tu ne donnes point ce que tu as promis; malgré toute la
sincérité du coeur, la faiblesse humaine rencontre parfois des obstacles dans la
pénurie. Mais nous n'avons rien à craindre de Dieu; il ne peut tromper, car il est la
vérité ; et il possède tout en abondance car il a tout fait.
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5. Ainsi confions-nous à Lui, mes frères
; c'est notre premier devoir. Oui le premier acte de notre religion et de notre vie doit
être de tenir, notre cour affermi dans la confiance, et par cette confiance de bien
vivre, de nous abstenir des séductions et de supporter les afflictions du temps ; de
demeurer invincibles à leurs caresses et à leurs menaces, pour ne point nous laisser
aller aux unes et pour ne nous briser pas contre les autres. Ainsi donc avec la
tempérance et la patience, nous posséderons tous les biens sans aucun mélange de maux,
lorsque les biens temporels auront cessé et qu'il n'y aura plus de maux à craindre.
C'est pourquoi il était dit dans la
lecture : « Mon fils, quand tu t'approches du service de Dieu, demeure dans la
justice et dans la crainte, et prépare ton âme à la tentation. Réprime ton coeur et
souffre afin que ta vie croisse aux derniers jours. » « Afin que ta vie
croisse aux derniers jours ; » et non pas maintenant. Et de combien croîtra-t-elle,
pensons-nous ? Jusqu'à devenir éternelle. Aujourd'hui en effet la vie humaine en
s'allongeant ou en paraissant s'allonger, décroît plutôt qu'elle ne croit. Examinez et
voyez, raisonnez et comprenez qu'elle décroît. Un homme vient de naître, c'est un
exemple ; Dieu lui donne, soixante-dix ans de vie. Il avance en âge et nous disons qu'il
avance clans la vie. Mais avance-t-il ou recule-t-il ? Sur soixante-dix ans il en a vécu
soixante, il lui en reste dix ; quelle diminution de la somme ! et plus il vit, moins il
lui en reste. Donc en croissant ta vie décroît, plutôt qu'elle ne croit. Ah ! tiens
ferme aux promesses de Dieu, « afin que» cette « vie croisse aux derniers jours. »
6. Ce qui suit n'a pas été lu : «
Accepte tout ce qui t'arrive, demeure en paix dans la douleur et pendant ton humiliation
garde la patience ; car l'or et l'argent s'épurent par la flamme
et les hommes agréables à Dieu, dans le creuset de l'humiliation (1). » Tu trouves
cette épreuve difficile et tu succombes. Mais ne perds-tu point ce qui dure toujours?
Combien d'hommes souffrent beaucoup pour largent qui passe, et tu ne veux pas
souffrir pour la vie qui demeure? Tu refuses de travailler en vue des divines promesses ;
refuses-tu de le faire quand il s'agit de tes passions ? Que n'endurent pas les voleurs
pour leurs injustices ? Que n'endurent pas les scélérats pour leurs crimes, les
débauchés pour leurs
désordres, et pour,leur avarice les marchands qui passent les mers,
qui jettent aux tempêtes et leur corps et leur âme, qui laissent ce qu'ils possèdent
pour courir à l'inconnu ? L'exil est un châtiment quand le juge y condamne; il devient
un sujet de joie quand il est commandé par l'avarice. L'avarice ne pourrait-elle exiger
de toi ce que la sagesse t'ordonne de plus difficile ? Tu le fais toutefois pour obéir à
l'avarice, et après lavoir fait qu'obtiendras-tu en retour ? Une maison
remplie d'or et d'argent. Mais n'as-tu pas lu : « L'homme passe comme une ombre,
cependant il s'agite en vain ; il amasse des trésors et il ne sait pourquoi. » Pourquoi
donc as-tu chanté: « Seigneur, ne soyez pas sourd à mes sanglots (1) ? » Pourquoi
es-tu sourd à ses paroles quand tu veux qu'il ne le soit pas à tes gémissements ?
Condamne ton avarice et il t'appellera à sa sagesse.
Mais le joug de la sagesse ne te
paraîtra-t-il point difficile à supporter ? Soit; mais ne perds pas de vue le but, la
récompense. Si tu amasses des trésors avec la sagesse, ne sais-tu pour qui? N'est-ce pas
pour toi ? Réveille-toi, courage! aies au moins l'intelligence de la fourmi (2). Voici
l'été, fais des provisions pour l'hiver. Cherche aux beaux jours ce qui te soutiendra
durant les jours mauvais. Voici les beaux jours, tu es en été: ne sois pas indolent,
recueille les grains laissés sur l'aire du Seigneur, écoute la parole de Dieu dans
l'Église de Dieu; et cache-la dans ton cour. Oui, tu es aux beaux jours; mais viendront
pour toi les mauvais. Tout homme doit s'attendre aux tribulations; posséda-t-il tous les
biens de la terre, il faut au moins qu'il Ira verse les angoisses de la mort pour arriver
à une autre vie. Quel homme pourrait dire : Je suis heureux, et je ne mourrai pas ?
7. Et si tu aimes la vie, si tu crains la
mort, cette crainte même de la mort n'est-elle pas un hiver de chaque jour ? N'est-ce pas
au moment de la prospérité que la crainte de la mort affecte plus vivement, puisqu'au
moment de ladversité nous ne redoutons pas la mort ?
Aussi ce riche qui était si satisfait de ses richesses, car il
possédait de nombreux trésors et de vastes domaines, était, je crois, troublé par la
peur de la mort, et cette mort le desséchait au
milieu des délices. Il faudrait, se disait-il, abandonner ces biens, il les avait
amassés et ne savait pour qui. Il aurait voulu des biens éternels,
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il vint donc au Seigneur et lui dit : « Bon Maître, qu'ai-je à
faire de bien pour obtenir la vie éternelle ? » J'ai du bien, mais il s'échappe de mes
mains; dites-moi comment faire pour en jouir toujours ; dites-moi comment arriver à ne
rien perdre. « Si tu veux parvenir à la vie, lui ré« pondit le Seigneur, observe les
commandements. » Lesquels demanda-t-il ? Ils lui furent rappelés et il répliqua qu'il
les avait gardés depuis sa jeunesse. Le Seigneur, le divin conseiller de la vie
éternelle, reprit alors : « Une chose te manque : si tu veux être parfait, va, vends
tout ce que tu possèdes donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. »
Remarquez, le Seigneur ne dit pas : Jette, mais « Vends, viens et suis-moi (1). »
Cet homme mettait son bonheur dans ses
richesses; s'il demandait au Seigneur le bien qu'il devait faire pour obtenir la vie
éternelle, c'est qu'il voulait quitter délices pour délices et redoutait de laisser
celles dont il jouissait : il retourna donc plein de tristesse à ses trésors de terre.
Il ne voulut pas croire que le Seigneur peut conserver au ciel ce qui sur la terre doit
périr. Il ne voulut pas aimer réellement ce qu'il possédait ; en le tenant mal il le
laissa tomber, en l'aimant beaucoup il le perdit, Ah ! s'il l'avait bien aimé, il
l'aurait envoyé au ciel pour ensuite y aller lui-même. Le Seigneur lui avait montré une
maison pour l'y déposer, non un lieu pour l'y perdre : car « où est ton trésor, dit-il
encore, là aussi sera ton coeur (2). »
8. Mais les hommes veulent voir leurs
richesses. Toutefois ne craignent-ils pas de laisser voir les trésors qu'ils
amassent sur la terre ? Ils les enterrent, ils les enferment, ils les cachent; les
voient-ils donc après lés avoir enfermés et cachés ? Le possesseur même ne les voit
pas ; il désire que personne ne les voie, il craint qu'ils ne soient découverts.
N'est-ce pas chercher à être riche dans la pensée et non dans la réalité ? Ne
semble-t-il pas qu'il suffise à cet homme d'avoir conscience de ce qu'il conserve en
terre ? Oh ! que ta conscience serait bien plus à l'aise et en meilleur état si tu
conservais ton bien dans le ciel ! Quand ici tu l'as enfoui, tu crains que ton serviteur
ne vienne à savoir où, pour l'enlever et s'enfuir. Ici donc tu crains parce que ton
serviteur pourrait te le dérober; mais là rien n'est à craindre, car ton Seigneur est
pour toi un sûr gardien.
Mon serviteur est fidèle, réponds-tu ;
il sait où est mon trésor, mais il ne me trahira pas, il ne me l'enlèvera pas.
Compare-le à ton Seigneur. Ton serviteur est fidèle ; ton Dieu t'a-t-il jamais trompé ? Ton serviteur est
incapable de dérober, mais il peut laisser périr ; ton Dieu ne peut ni l'un ni l'autre.
Il te conserve ton trésor et il t'attend ; il te délivre et t'inspire de l'attendre
lui-même ; il ne perdra non plus ni toi ni ce que tu lui confies. Viens, dira-t-il,
reçois ce que tu as déposé près de moi. Que dis-je ? il ne te parle pas ainsi. Je t'ai
défendu de prêter à usure, dit-il, et à usure je t'ai emprunté. Tu voulais en
prêtant accroître tes richesses, tu donnais à un homme pour en recevoir davantage : il
était gai en recevant, mais il pleurait en rendant. Voilà ce que tu voulais et je m'y
opposais, car c'est moi qui ai loué « celui qui n'a point prêté son argent
à usure (1). » Je t'interdisais l'usure ; je te l'ordonne maintenant; prête-moi à
usure.
Ainsi donc te parle ton Seigneur : Tu veux donner peu et recevoir
beaucoup ; laisse-là ce malheureux qui pleure quand tu lui réclames; viens à moi qui
suis si heureux de rendre. Me voici ; donne et reçois ; au temps des comptes je te
rendrai. Que te rendrai-je ? Tu as donné peu, reçois davantage; tu m'as donné de la
terre, voici le ciel ; tu m'as donné du temps, voici l'éternité ; tu m'as donné ce qui
m'appartient, me voici moi-même. En effet m'as-tu rien donné que tu ne l'aies reçu de
moi? Je ne te rendrais pas ce que tu as donné, moi qui t'ai mis en mesure de donner ; moi
qui t'ai donné le Christ à qui tu as donné et qui te dira : « Quand vous
l'avez fait à l'un de mes petits, c'est à moi que vous l'avez fait
(2) ? » Ainsi Celui à qui tu donnes nourrit les autres et il a faim à cause de toi ; il
donne et reste dans le besoin. Tu veux bien recevoir quand il donne, et ne donner pas
quand il a besoin ! Le Christ est dans le besoin quand le pauvre y est ; il est prêt à
donner l'éternelle vie à tous ses serviteurs, et maintenant il daigne recevoir dans la
personne de chaque pauvre !
9. II indique même où tu dois mettre ton
bien, il dit le lieu où tu devrais l'envoyer. Pour ne pas le perdre transporte-le de la
terre au ciel. Combien ont déjà perdu ce qu'ils voulaient conserver et n'ont pas appris
par ces accidents, à prendre mieux leurs précautions ! Que l'on vienne à te dire :
Transporte tes richesses d'Occident en Orient, si tu ne veux pas les perdre ; tu es
embarrassé
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en peine, inquiet; tu examines ce que tu possèdes et à la vue de
tant d'objets tu reconnais pour toi l'impossibilité d'aller t'établir au loin peut-être
même pleures-tu dans cette obligation d'émigrer sans trouver moyen d'emmener ce que tu
as amassé.
C'est plus loin encore qu'il te faut
émigrer puisque Dieu t'a dit, non pas : Va d'Occident en Orient, mais : va de la terre au
ciel. Tu es plus embarrassé encore, parce que tu vois une difficulté plus grande et tu
dis en toi-même : Si je ne trouvais ni assez de bêtes de charge ni assez de vaisseaux
pour me mener d'Occident en Orient, comment trouver des échelles capables de, tout me
monter au ciel ? Ne sois pas en peine, reprend le Seigneur, ne sois pas en peine ;
c'est moi qui t'ai fait riche, moi qui t'ai mis en mesure de donner et je t'ai préparé
des portefaix dans les pauvres. Si par exemple tu trouvais clans le besoin un homme
d'outre-mer, ou bien si tu trouvais dans quelque embarras un citoyen du pays où tu veux
aller, ne dirais-tu pas : Cet homme est du lieu où je veux me rendre; il manque ici de
quelque chose, je vais le lui avancer afin qu'il me le rende par là? Le pauvre est ici
dans l'indigence, et le pauvre est citoyen du royaume des cieux : pourquoi hésiter à le
prendre pour laider à faire la traversée? Quand on avance ainsi à un étranger,
c'est dans l'espoir de recevoir davantage lorsqu'on sera arrivé au pays de cet étranger
: faisons de même.
10. Pour cela il suffirait de croire, de
ranimer notre foi. Nous nous livrons en effet à des agitations vaines. Pourquoi des
agitations vaines ? Lorsque le Christ était endormi dans la barque, ses disciples
faillirent être engloutis par les flots. Vous connaissez l'histoire : Jésus dormait, et
ses disciples étaient dans le trouble; les vents soufflaient avec violence, les flots se
soulevaient et la barque allait être submergée (1). Pourquoi? Encore une fois c'est que
Jésus dormait. Ainsi ta barque est agitée, ainsi ton coeur se trouble quand le vent des
tentations souffle avec violence sur la mer du siècle. Pourquoi, sinon parce que ta foi
est endormie ? et l'Apôtre Paul dit que par la foi le Christ habite dans nos coeurs (2).
Réveille donc le Christ dans ton âme, ranime
ta foi, apaise ta conscience et ton esquif est sauvé ,du naufrage.
Comprends que l'auteur des promesses ne saurait tromper. Toutes encore ne te paraissent.
pas accomplies, parce que l'époque n'en est pas venue. Déjà néanmoins tu vois
l'accomplissement d'un grand nombre. Dieu a promis son Christ, il l'a donné; il a promis
sa résurrection, il est ressuscité; il a promis que son Église se répandrait dans tout
l'univers, elle y est répandue; il a prédit les tribulations mêmes et d'énormes
calamités, n'en a-t-on pas vu? Que reste-t-il ? Les promesses sont accomplies, les
prédictions le sont aussi, et tu as peur que le reste ne s'accomplisse pas! Ah ! tu
devrais craindre, si tu ne voyais rien de ce qui a été annoncé. Voici des guerres,
voici des famines, voici des renversements; voici royaume contre royaume, voici des
tremblements de terre, des calamités immenses; les scandales se multiplient, la charité
se refroidit, l'iniquité s'étend : lis, tout cela a été prédit. Lis et reconnais-le ;
tout ce que tu vois était annoncé, et en comptant ce qui est arrivé, crois fermement
que tu verras ce qui ne l'est pas encore. Quoi! en voyant Dieu te montrer ce qu'il a
prédit, tu ne crois pas qu'il donne ce qu'il a promis? Tes inquiétudes mêmes doivent
être l'affermissement de ta foi.
11. Si nous sommes à la fin du monde, il
faut le quitter et non l'aimer. Comment! il est agité et tu l'aimes? Que serait-ce donc
s'il était tranquille? Comment t'attacherais-tu à sa beauté, puisque tu l'embrasses
ainsi dans sa laideur? Comment en cueillerais-tu les fleurs, puisque tu ne retires point
la main du milieu de ses épines? Tu ne veux pas laisser le monde, il te laisse et tu
cours après?
Ah ! mes très-chers, purifions nos coeurs
et ne perdons point la patience; appliquons-nous à la sagesse et observons la
tempérance. Le travail passe, voici le repos; les fausses douceurs passent aussi, et
voici le bien désiré par l'âme fidèle, le bien après lequel soupire ardemment
quiconque est étranger dans ce siècle : c'est la bonne patrie, la patrie céleste, la
patrie où on voit les anges, la patrie où nul habitant ne meurt et où n'entre aucun
ennemi; la patrie où tu pourrais avoir Dieu pour éternel ami sans avoir aucun ennemi à
redouter.
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