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rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

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SERMON LVII. DE L'ORAISON DOMINICALE (1).

 

ANALYSE. — En expliquant la même prière, ce discours suit le même ordre que le précédent. Mais il en diffère par la rédaction et d'intéressants détails.

 

1. L'ordre à suivre dans votre éducation spirituelle est de vous enseigner d'abord ce que vous devez croire, ensuite ce que vous devez demander. Voici en effet ce que dit l'Apôtre : « Et il arrivera ainsi : quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » Ce texte est emprunté par lui à un prophète, car un prophète a prédit cette époque où tous devaient invoquer Dieu : « quiconque implorera le nom du Seigneur sera sauvé. » L'Apôtre a même ajouté : « Mais comment l'imploreront-ils, s'ils ne croient pas en lui ? Comment y croiront-ils, s'ils n'en ont pas entendu parler? Et comment en entendront-ils parler, si personne ne les prêche ? Et comment les prêchera-t-on, si l'on n'est pas envoyé (2) ? » On a donc envoyé des prédicateurs, ils ont annoncé le Christ, et les peuples les ont entendus parler de lui: en entendant ils ont cru et en croyant ils l'ont invoqué. Il était donc juste et souverainement exact de dire : « Comment l'imploreront-ils, s'ils ne croient pas en lui? Aussi vous a-t-on enseigné d'abord à croire, et vous apprend-on aujourd'hui même à invoquer Celui en qui vous croyez.

2. C'est le Fils de Dieu, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous a appris à prier. Il est le Seigneur même, comme vous l'avez appris et récité dans le Symbole, le Fils unique de Dieu, mais il ne veut pas rester seul. Il est unique, mais il ne veut pas- être seul, et il a daigné avoir des frères. A qui recommande-t-il de dire: « Notre Père qui êtes dans les cieux ? » A qui veut-il que nous donnions ce nom de Père, sinon à son propre Père ? Y a-t-il là jalousie à notre égard ?

 

1. Matt. VI, 9-13. — 2. Joël, II, 32; Rom. X, 13-16.

 

Après avoir mis au monde un, deux, trois enfants les parents quelquefois craignent d'en avoir encore, ils ont peur de réduire les premiers à la mendicité. Mais l'héritage que nous promet le Sauveur peut être partagé entre beaucoup, sain que personne y soit à l'étroit ; aussi invite-t-il les peuples gentils à devenir ses frères, et qui pourrait nombrer ceux qui ont le droit de dire avec ce Fils unique : « Notre Père qui êtes aux cieux ? » Combien l'ont dit avant nous ? Combien le diront après ? Combien donc ce Fils unique s'est donné de frères par sa grâce ? A combien fait-il part de son héritage? Pour combien a-t-il enduré la mort ? Nous avions sur la terre un père et une mère ; ils nous ont fait naître pour les fatigues et pour la mort : nous avons trouvé un autre Père et une autre mère, Dieu et l'Église ; ils nous donnent la vie éternelle. Songeons, mes chers amis, de qui nous commençons à être les fils et vivons comme il  convient de vivre quand on a un tel Père. Considérez que notre Créateur même a daigné devenir notre Père.

3. Nous venons d'apprendre quel est Celui que nous devons prier et quel immortel héritage nous devons espérer de Celui que nous commençons à regarder comme notre Père: apprenons ce que nous lui devons demander. Que demander à un tel Père ? N'est-ce pas à lui qu'aujourd'hui, hier et avant-hier nous avons demandé la pluie? C'est peu de chose pour lui; et  vous voyez néanmoins avec quels gémissements, avec quelle ardeur nous demandons la pluie, lorsque nous redoutons la mort, lorsque no craignons ce trépas auquel personne ne saurait (272) se soustraire. Car un peu plus tôt ou un peu plus lard chacun doit mourir ; mais pour retarder tant soit peu ce moment, nous gémissons, nous prions, nous soupirons, nous crions vers Dieu. Eh ! ne devons-nous pas crier bien plus encore pour obtenir d'arriver où jamais nous ne mourrons ?

4. Aussi poursuivons-nous : « Que votre nom soit sanctifié. » Nous lui demandons en effet que son nom soit sanctifié en nous ; car en lui il est toujours saint. Et comment, si ce n'est en nous rendant saints, sera-t-il sanctifié en nous? Nous n'avons pas été toujours saints, c'est son nom qui nous faits tels ; mais lui est toujours saint, son nom l'est toujours également, C'est donc pour nous et non pour Dieu que nous prions ici. Quel bien pouvons-nous lui souhaiter, puisqu'il n'est susceptible d'aucun mal ? C'est. à nous que nous voulons du bien, en demandant que son nom soit sanctifié, que ce nom, qui est toujours saint, soit sanctifié en nous.

5. «Que votre règne arrive, » Demandons, ne demandons pas, ce règne arrivera sûrement. Mais le règne de Dieu est éternel. Quand en effet le Seigneur n'a-t-il- pas régné ? Quand a-t-il commencé de régner ? Son règne n'a pas eu de commencement, il n'aura pas de fin. Sachez encore que c'est pour nous et non pas pour Dieu que nous prions ici. Nous ne disons pas: « Que votre règne arrive, » comme si nous lui souhaitions un royaume ; c'est nous qui serons son royaume, si nous faisons dans son amour des progrès par la foi ; et tous les fidèles rachetés par le sang de son Fils unique composeront son empire.

Or ce règne de Dieu arrivera après la résurrection des morts, car alors il viendra lui-même en personne. Et après cette résurrection des morts, il les séparera, comme il l'a annoncé, et placera les uns à sa droite, les autres à sa gauche. A ceux de droite il dira : « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume (1). » C'est là le royaume que nous, demandons, que nous sollicitons par ces paroles : « Que votre règne are rive, » qu'il nous soit donné. Si nous étions du nombre des réprouvés, ce royaume serait pour d'autres et non pour nous ; il sera pour nous au contraire si nous comptons parmi les membres de son Fils unique. Il ne tardera même pas : reste-t-il autant de siècles qu'il s'en est écoulé ? « Petits enfants, dit l'Apôtre bien-aimé, voici la

 

1. Matt. XXV, 34.

 

dernière heure (1); » mais comparée môme au grand jour, cette heure est longue, et toute dernière qu'elle soit, de combien d'ans n'est-elle pas composée ? Soyez néanmoins comme un homme qui veille, qui s'endort, et qui s'éveille pour régner. Veillons maintenant, nous nous endormirons à la mort, à la fin nous ressusciterons pour régner sans fin.

6. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » C'est la troisième demande « Que votre volonté soit fait sur la terré comme au ciel. » Elle est tout entière à notre avantage. Il est nécessaire en effet que la volonté de Dieu s'accomplisse, et cette volonté exige que les bons règnent et que les méchants soient damnés. Peut-elle ne pas s'exécuter ? Mais enfin quel avantage nous souhaitons-nous en disant : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? » Écoutez. On peut comprendre cet article de bien des manières, et il y faut voir beaucoup de choses. Dire à Dieu : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » c'est lui dire : Les Anges ne vous offensent pas; faites que nous ne vous offensions pas non plus. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » qu'est-ce dire encore? C'est dire : Tous les saints patriarches, tous les prophètes, tous les Apôtres, tous les hommes spirituels sont pour Dieu comme le ciel, et comparés à eux nous ne sommes que la terre. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel : » en nous comme en eux. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; » c'est dire encore : L'Église de Dieu est le ciel, ses ennemis sont la terre. Nous souhaitons à nos ennemis de croire aussi et de devenir chrétiens, afin que de cette manière la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel. « Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel ; » c'est dire encore : Notre esprit est le ciel et notre corps la terre; de même donc que notre esprit se renouvelle en croyant, qu'ainsi notre corps se rajeunisse en ressuscitant, et que la volonté de Dieu s'accomplisse dans la terre comme au ciel. C'est dire aussi: Quand notre âme voit la vérité et s'y complaît, elle est le ciel; le ciel, c'est « de me complaire dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur. » Et la terre, c'est « de voir dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon âme (2). » Quand donc cette lutte aura cessé, quand il y aura pleine concorde entre la chair et l'esprit, la volonté de

 

1. I Jean, II, 18. — 2. Rom. VII, 22, 23.

 

272

 

Dieu s'accomplira dans la terre comme au ciel. Pensons à tout cela et sollicitons tout cela de notre Père, lorsque nous lui adressons cette demande.

Tout ce que je viens d'expliquer, mes chers amis, ces trois demandes ont rapport à l'éternelle vie. Car c'est pour l'éternité que le nom de notre Dieu doit être sanctifié en nous; pour l'éternité qu'arrivera son royaume où nous vivrons toujours; pour l'éternité enfin que sa volonté s'accomplira au ciel et sur la terre pie toutes les façons que j'ai expliquées.

7. Restent donc les demandes relatives au temps de ce pèlerinage. Voici la première : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Donnez-nous les biens éternels, donnez-nous aussi les choses temporelles. Vous nous avez promis un royaume, ne nous refusez pas de quoi subsister. Vous, nous donnerez près de vous une gloire éternelle, donnez-nous sur la terre la nourriture corporelle. De là ces mots: quotidien, aujourd'hui, c'est-à-dire pendant tout le temps actuel. Demanderons-nous encore après cette vie notre pain quotidien? Alors on ne dira plus chaque jour, mais aujourd'hui. Maintenant on dit chaque jour parce que les jours passent et se succèdent. Dira-t-on chaque jour, lorsqu'il n'y aura plus qu'un seul jour, le jour éternel ?

Il faut entendre de deux manières cette demande relative au pain quotidien; il faut y voir ce qui est nécessaire à la vie charnelle, et ce qui est nécessaire à la vie spirituelle. Ce qui nous est indispensable pour la vie de chaque jour regarde d'abord la nourriture corporelle, puis le vêtement. Mais on prend la partie pour le tout, et en demandant le pain nous entendons tout le reste. Les fidèles savent aussi qu'il y a un aliment spirituel qu'on vous fera connaître lorsque vous devrez le recevoir à l'autel de Dieu. Cet aliment sera aussi votre pain quotidien, car il est nécessaire dans cette vie. Recevrons-nous l’Eucharistie lorsque nous serons réunis au Christ et que nous commencerons à régner avec lui pour l'éternité ? Elle est donc notre pain quotidien; mais en prenant ce pain, ne nous contentons pas de nourrir notre corps, nourrissons principalement notre âme. La vertu propre à ce divin aliment est une force d'union; elle nous unit au corps du Sauveur et fait de nous ses membres, afin que nous devenions ce que nous recevons. Ce sera alors véritablement notre pain quotidien. 

Ce que je vous explique maintenant est aussi notre pain quotidien; ce pain quotidien est encore dans les lectures que vous entendez chaque jour à l'Église, dans les hymnes que l'on chante et que vous chantez. Tout cela est nécessaire à notre pèlerinage. Lorsque nous serons parvenus au terme, lirons-nous encore des livres? Ne verrons-nous pas le Verbe, ne l'entendrons-nous pas, ne le mangerons-nous pas, ne le boirons-nous pas, comme font maintenant les Anges? Et les Anges ont-ils besoin de livres, de commentateurs ou de lecteurs? Nullement; car leur lecture consiste à regarder, et ils voient la vérité même; ils s'abreuvent à cette source profonde dont nous recevons quelques gouttes. C'est assez sur le pain quotidien ; cette demande est nécessaire durant la vie présente.

8. « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Cette demande est-elle nécessaire ailleurs qu'ici? Là en effet nous n'aurons plus de dettes ; et les dettes sont-elles autre chose que les péchés ? Vous allez être baptisés, et tous vos péchés seront effaces alors, sans qu'il vous en reste absolument aucun. Tout le mal que vous pouvez avoir fait par actions, par paroles, par désirs et par pensées, sera complètement anéanti. Mais si dans la vie que vous mènerez ensuite il n'y avait rien à craindre, on ne nous apprendrait pas à répéter: « Pardonnez-nous nos offenses. » Ayons soin toutefois d'accomplir ce qui suit : « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Vous donc, vous surtout qui allez entrer dans le bain sacré pour y recevoir le pardon entier de tous vos péchés, prenez garde de conserver dans vos coeurs du ressentiment contre autrui; travaillez à sortir du baptême avec paix, libres et déchargés de toute dette ; ne cherchez pas à vous venger des ennemis qui auparavant vous ont fait quelques torts. Pardonnez comme on vous par- u donne. Dieu n'a fait tort à personne; et sans rien devoir il pardonne. Comment ne doit pas pardonner celui à qui on pardonne, quand Celui qui n'a pas besoin de pardon, pardonne tout sans réserve ?

9. « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal. » Cette demande aussi sera-t-elle nécessaire dans cette autre vie? Pour dire : « Ne nous induisez pas en tentation, » il faut pouvoir être exposé à quelque tentation. Nous lisons au saint livre de Job : « La vie humaine n'est-elle pas une tentation sur la (273) terre (1)? » Que demandons-nous alors? Que demandons-nous ?

Écoutez. « Que nul, lorsqu'il est tenté, dit l'Apôtre saint Jacques, ne dise que c'est Dieu qui le tente (2). » La tentation est ici prise dans un mauvais sens, pour les déceptions et les chutes que cause le démon. Il est en effet une autre espèce de tentation qui porte le nom d'épreuve ; c'est d'elle qu'il est écrit : «Le Seigneur notre Dieu vous tente pour savoir si vous l'aimez (3). » Qu'est-ce à dire, pour savoir ? Pour vous faire savoir, car lui le sait. Dieu donc n'envoie à personne la tentation qui consiste à: tromper et à séduire; mais dans ses jugements aussi profonds que mystérieux, il est des hommes qu'il abandonne ; et quand il les abandonne le tentateur sait ce qu'il a à faire. Dans ce malheureux que Dieu abandonne, il ne trouve pas un ennemi qui lui résiste, mais un bien dont il s'empare. Afin donc de n'être pas abandonnés nous crions: « Ne nous induisez pas en tentation. »

« Chacun, dit l'Apôtre saint Jacques, est tenté par la concupiscence qui l'entraîne et le séduit; puis la concupiscence ayant conçu enfante le péché, et le péché consommé engendre la mort (4). » A quoi se réduit cet enseignement? À nous exciter, à combattre nos passions. Vous allez laisser vos péchés dans le saint baptême, mais vous conserverez vos passions pour les combattre après avoir été régénérés ; la guerre restera en vous. — Ne crains aucun ennemi extérieur; sache te vaincre et le monde est vaincu. Que peut sur toi le tentateur étranger, le démon ou son ministre, peu importe ? Un homme pour te séduire, fait briller à tes yeux l'appât du gain ; s'il ne trouve pas en toi d'avarice, que peut-il ? Mais s'il en trouve, cette passion s'enflamme à la vue du gain et tu te laisses prendre à ce perfide appât, au lieu que vainement il te serait présenté si tu n'avais pas d'avarice. Le tentateur te propose une femme remplie de beauté ; sois chaste intérieurement et tu triomphes de l'iniquité. Pour n'être pas séduit par les charmes d'une femme étrangère, lutte contre la convoitise. Tu ne sens pas ton ennemi, mais tu ressens l'impression mauvaise. Tu ne vois pas le diable, mais tu vois ce qui t'impressionne. Dompte cette impression secrète ; combats, combats. Celui qui t'a régénéré te jugera ; s'il veut la lutte, c'est pour te donner une couronne. Mais s'il ne te soutient, s'il t’abandonne, tu seras vaincu sans aucun doute

 

1. I Job, VII, 1. — 2. Jacq. I ,13. — 3. Deut. XIII, 3. — 4. Jacq. I, 14,15.

 

voilà pourquoi tu lui dis dans ta prière : « Ne nous induisez pas en tentation. » Il est des hommes que dans la colère de son jugement il a abandonnés à leurs passions ; c'est ce que dit l'Apôtre : « Dieu les a livrés aux convoitises de leur coeur (1). » Comment les a-t-il livrés? Non pas en leur faisant violence, mais en les laissant.

10. « Délivrez-nous du mal. » Cette demande peut faire partie de la précédente; et pour faire entendre qu'elle n'en fait qu'une avec elle, elle est ainsi exprimée : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal. » La conjonction mais indique qu'il n'y a ici qu'une demande : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal. » Comment ? Voyons chaque membre de la phrase : « Ne nous induisez pas en tentation; mais délivrez-nous du mal. » En nous délivrant du mal, il ne nous induit pas en tentation ; et en ne nous induisant pas en tentation, il nous délivre du mal.

11. Mais la grande tentation, mes chers amis, la grande tentation de cette vie, c'est quand on attaque en nous ce qui nous fait mériter le pardon des fautes où nous avons pu tomber. La tentation horrible, c'est quand on nous ôte le remède aux blessures produites par les autres tentations. Vous ne comprenez pas encore je le vois; appliquez-vous et vous comprendrez.

Par exemple, un homme est tenté par l'avarice et il finit par succomber sous quelque coup, car te bon combattant, le valeureux guerrier est blessé quelquefois. Un homme donc, après même avoir lutté avec courage, est vaincu par l'avarice, il a fait je ne sais quoi sous l'inspiration de l'avarice. Un mouvement d'impureté s'est fait sentir, il n'a conduit ni au viol ni à l'adultère. Le premier de ces crimes fût-il commis, il faudrait s'abstenir du second. Mais on a vu une femme avec convoitise, on a pensé à quelque chose avec trop de plaisir, on a accepté le combat, et si bon lutteur qu'on soit on est blessé. Cependant on n'a pas consenti, on a réprouvé le mouvement désordonné, on, lui a opposé une douleur amère et on l'a vaincu. Mais pour avoir molli d'abord on peut dire: « Pardonnez-nous nos offenses. » Ainsi en est-il des autres tentations, et toujours il est difficile que nous n'ayons pas besoin de nous écrier : « Pardonnez-nous nos offenses. »

Quelle est donc cette horrible tentation dont j'ai parlé, cette tentation funeste, redoutable, et qu’il faut éviter de toutes ses forces, avec tout

 

1. Rom, I, 24.

 

274

 

son courage? Quelle est-elle? C'est quand on nous pousse à nous venger. On s'enflamme de colère, on menace de sa vengeance : voilà la tentation horrible. C'est perdre, hélas! le moyen d'obtenir le pardon de ses autres iniquités. Tu t'étais laissé aller à d'autres impressions illicites, à d'autres passions coupables, et tu devais être guéri de ces blessures en disant : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » En te poussant à la vengeance, on te fait perdre le mérite de cette parole: « Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; » et en perdant ce mérite, tu conserves tous tes péchés, tu n'es déchargé d'absolument aucun.

12. Notre Maître et Sauveur savait que cette tentation est la plus à craindre en cette vie. Aussi en nous enseignant les' six ou sept demandes de l'oraison dominicale, il n'a cherché à nous en expliquer aucune, à nous en recommander aucune avec autant d'instance que celle-ci. N'avons-nous pas dit : « Notre Père qui êtes dans les cieux? » Pourquoi donc, après cette prière, ne nous a-t-il rien expliqué de ce qu'il a mis au commencement, à la fin ou au milieu ? Pourquoi ne dit-il rien de ce qui vous arriverait si le nom du Seigneur n'était pas sanctifié en vous, si vous n'étiez pas admis dans son royaume, si sa volonté n'était pas faite en vous comme elle l'est au ciel, ou s'il ne veillait pas sur vous pour vous empêcher de succomber à la tentation? Que dit-il donc? « En vérité je vous le déclare, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes; » ce qui se rapporte à ces mots : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui « nous ont offensés. » Sans donc s'arrêter aux autres demandes qu'il nous a enseignées, il insiste avec force sur celle-ci. De fait, il n'était pas si nécessaire d'appuyer sur les articles à la violation desquels le pécheur connaît le remède; mais il fallait insister- spécialement sur celui dont la transgression rend incurables tous les autres péchés. Tu dois dire : «Pardonnez-nous nos péchés. » Lesquels? Hélas! nous n'en avons que trop, car nous sommes des hommes. J'ai parlé un peu plus que je n'aurais dû, j'ai dit ce que je devais taire, j'ai ri plus qu'il ne fallait, j'ai mangé, j'ai bu au delà du nécessaire; j'ai écouté avec plaisir ce que je n'aurais pas dû; j'ai regardé volontiers ce que je ne devais pas et volontiers j'ai pensé à ce qui m'était interdit : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui « nous ont offensés. » Tu es perdu, si tu ne peux dire cela.

13. Réfléchissez, mes frères; réfléchissez, mes enfants; réfléchissez, enfants de Dieu; réfléchissez à ce que je vous dis. Luttez de toutes vos forces contre votre coeur ; et si vous, voyez votre colère se dresser contre vous, implorez contre elle le secours de Dieu. Que Dieu te rende vainqueur ; oui, que Dieu te rende vainqueur, non pas à l'extérieur, de ton ennemi, mais à l'intérieur, de ton âme. Prie, et il le viendra efficacement en aide. Il aime mieux nous voir lui demander cela que la pluie. Vous voyez en effet, mes chers amis, combien de demandes nous a enseignées le Christ notre Seigneur, et il en est une à peine qui concerne le pain quotidien. Il veut donc que nous rapportions tous nos desseins à l'éternelle vie. De quoi craignons-nous de manquer, puisqu'il s'est engagé envers nous par promesse, puisqu'il a dit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît; car votre Père sait que vous en avez besoin avant que vous les lui demandiez (1) ? » — « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » Beaucoup en effet ont été éprouvés même par la faim, ils s'y sont montrés comme un or pur et n'ont pas été abandonnés de Dieu; au lieu qu'ils y auraient péri, si leur coeur n'avait pas été soutenu par le pain spirituel de chaque jour. Soyons surtout affamés de ce pain. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (2). » Dieu peut jeter sur notre faiblesse un regard de miséricorde et répondre à cette prière: « Souvenez-vous que nous sommes poussière (3). » Celui donc qui a fait l'homme d'un peu de poussière, et qui a animé cette poussière, a livré pour elle son Fils unique à la mort. Ah! combien ne nous aime-t-il pas ? Qui pourrait l'exprimer? Qui pourrait même le concevoir dignement?

 

 1. Matt. VI, 33, 32,8. — 2. Ib. V, 6. — 3. Ps. CII, 14.

 

 

 

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