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SERMON CCCXI. FETE DE SAINT CYPRIEN, MARTYR. III. MÉPRIS DES BIENS DU MONDE.

 

ANALYSE. — Ce mépris nous est inspiré par plusieurs motifs : 1° L'exemple des martyrs et notamment de saint Cyprien nous invite à mépriser les biens du monde et à nous en éloigner comme d'une glu fatale qui ôte à l'âme son énergie. 2° L'Ecriture avec laquelle nous devons mettre nos moeurs en harmonie, comme le danseur se met en harmonie avec le musicien, nous prescrit de ne pas nous attacher au monde. 3° En ne nous y attachant pas, nous ferons un bon usage des richesses du monde, nous n'en serons pas les esclaves pour faire le mal. 4° En distribuant les biens du monde aux méchants comme aux bons, Dieu montre que ces biens ne sont pas de grands biens, qu'il les regarde comme peu dignes de son estime et de la nôtre. 5° Enfin, ce qui doit nous en détacher complètement et nous porter à nous amasser un trésor dans le ciel, ce sont les maux dont ils sont mêlés.

 

1. C'est le martyre du bienheureux Cyprien qui pour nous a fait de ce jour un jour de fête; c'est l'éclat de sa victoire qui nous a réunis avec tant de dévotion dans ce lieu. sMais la célébration de la fête des martyrs doit être l'imitation de leurs vertus. Il est facile d'honorer un martyr, il est grand de reproduire sa foi et sa patience. Remplissons le premier de ces devoirs en aspirant à accomplir le second; célébrons la gloire afin surtout de nous attacher à l'imitation.

Que louons-nous dans la foi d'un martyr? c'est qu'en faveur de la vérité il a combattu jusqu'à la mort, et par conséquent vaincu; c'est qu'il a dédaigné les caresses du monde, c'est qu'il n'a point cédé à ses fureurs et que (527) victorieux du monde il s'est élevé jusqu'à Dieu. Que d'erreurs et de terreurs dans ce siècle ! Notre saint martyr a triomphé, et de ces erreurs par sa sagesse, et de ces terreurs par sa patience. Quelle merveille il a accomplie ! En marchant à la suite de l'Agneau, il a vaincu le lion. La rage du persécuteur était le rugissement du lion; mais en fixant l'Agneau placé au ciel, le martyr écrasait sous ses pieds le lion sur la terre; car c'est cet Agneau qui par sa mort a anéanti la mort; suspendu au gibet, il y a versé son sang et racheté le monde.

2. En avant ont marché les bienheureux Apôtres, les béliers du troupeau sacré : après avoir vu le Seigneur Jésus attaché à la croix, après avoir pleuré sa mort et s'être effrayés de le voir ressuscité, ils. l'ont aimé avec sa puissance et ont répandu leur sang pour affirmer ce qu'ils ont vu en lui. Songez, mes frères, ce que c'était pour ces Apôtres d'être envoyés dans l'univers, de prêcher la résurrection d'un homme mort et son ascension au ciel, de souffrir enfin, pour prêcher cela, tout ce qu'était capable d'infliger le monde en fureur, les privations, l'exil, les chaînes, les tortures, les flammes, la dent des bêtes, le crucifiement, la mort. Pour qui souffraient-ils ainsi ? Je vous le demande, mes frères, est-ce donc pour sa propre gloire que mourait Pierre ? Pierre se prêchait-il lui-même ? Il mourait, mais pour la gloire d'un autre; il se laissait mettre à mort, mais pour le culte d'un autre. Ah ! aurait-il. fait cela si, avec la conscience de posséder la vérité, il n'eût été embrasé des flammes de la charité? Les Apôtres avaient vu ce qu'ils enseignaient; s'ils- ne l'avaient vu, seraient-ils morts pour le soutenir? Et après l'avoir vu, devaient-ils le nier? Ils ne l'ont point nié; ils ont proclamé la mort de Celui qu'ils savaient être vivant. Ah ! ils savaient pour quelle vie ils méprisaient cette vie; ils savaient pour quelle félicité ils souffraient une infortune éphémère, pour quels dédommagements ils subissaient tant de privations. Ce qu'ils croyaient, ne pouvait entrer en comparaison avec l'univers entier; car on leur avait dit : « Que sert à l'homme de gagner l'univers entier, et de perdre son âme (1) ? » Le siècle avec ses charmes ne les a point retardés dans leur course, sa félicité en passant

 

1. Matt. XVI, 26.

 

ne les a point empêchés de passer; aussi, quelque brillante qu'elle soit, faudra-t-il la laisser ici, on ne pourra la transporter dans une autre vie; souvent même elle nous quitte ici pendant que nous y vivons encore.

3. Chrétiens, méprisez donc ce siècle; méprisez-le, méprisez-le. Les martyrs l'ont méprisé, les Apôtres l'ont méprisé ; il a, été méprisé aussi par ce bienheureux Cyprien dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire. Vous voulez des richesses, des honneurs, de la santé : il a méprisé tout cela, et pourtant vous vous réunissez sur son tombeau. Pourquoi, je vous le demande, aimer autant ce qu'a méprisé si fort celui que vous honorez avec tant de solennité, et quand vous n'honoreriez pas de la sorte s'il n'avait méprisé tout cela ? Comment se fait-il que je te trouve aussi attaché aux biens dont tu vénères le contempteur, le contempteur , que tu ne vénérerais sûrement pas, s'il ne les avait dédaignés ? Toi aussi, garde-toi de les aimer : il n'est pas entré pour te fermer la porte ; méprise-les donc aussi, et entre à sa suite. L'ouverture est au large, le Christ lui-même est la porte, cette porte t'a été ouverte quand il a eu le côté percé d'une lance. Rappelle-toi ce qui en a coulé, et regarde comment tu pourras y entrer. Lorsque suspendu et mourant sur la croix le Seigneur eut le côté ouvert avec une lance, il en jaillit de l'eau et du sang (1) : l'une te purifie, l'autre te sert de rançon.

4. Aimez et n'aimez pas : aimez sous un rapport, n'aimez pas sous un autre. On peut aimer avec profit, et on peut aimer pour s'entraver. N'aime point ce qui entrave , si tu veux ne rencontrer pas ce qui torture. Ce qu'on aime sur la terre devient entraves : c'est comme la glu des vertus, ailes spirituelles avec lesquelles on s'envole jusqu'à Dieu. Tu ne veux pas te laisser prendre, et tu aimes la glu ? Pour être pris doucement, en seras-tu moins pris ?, Plus tu aimes, plus tu étouffes. — A ces mots, vous applaudissez, vous acclamez, vous vous montrez contents. Ecoutez, non pas moi, mais la Sagesse. Je veux des actes, dit-elle, et non du bruit. Loue la sagesse par ta vie ; loue-la, non pas en criant, mais en t’accordant avec elle.

5. Le Seigneur dit dans l'Evangile : « Nous vous avons chanté, et vous n'avez pas dansé (2)».

 

1. Jean, XIX, 34. — 2. Matt. XI, 17.

 

528

 

M'aviserais-je de prononcer ici ces paroles, si je ne les avais lues ? Les esprits vains rient de moi, mais j'ai pour moi l'autorité. Si je n'avais pas rappelé qui a prononcé ces mots « Nous vous avons chanté, et vous n'avez pas dansé» , qui d'entre vous les aurait supportés dans ma bouche ? Signifieraient-ils qu'on doit danser ici quand on y chante quelque psaume? Il y a quelques années seulement , d'insolents danseurs avaient envahi ce sanctuaire même. Oui, ce lieu si saint où repose le corps d'un si saint martyr, ainsi que s'en souviennent ceux qui sont déjà avancés en âge, ce lieu si saint avait été envahi par d'insolents et corrompus danseurs. Pendant toute la nuit on chantait ici des choses infâmes, et la danse accompagnait ces chants. Mais quand le Seigneur eut manifesté sa volonté par votre évêque, notre saint frère, à dater du jour où on se mit à célébrer ici de saintes veilles, ce fléau, après avoir résisté quelque temps, a fini par céder devant le zèle, par disparaître avec confusion devant la sagesse.

6. Maintenant donc, par la grâce de Dieu , ces désordres ne se commettent plus ici : aussi ne célébrons-nous pas en faveur des démons, des jeux où se renouvellent ces scènes pour le plaisir de ces démons qu'on vénère et qui communiquent à leurs adorateurs leur dépravation et leur souillure ; mais nous célébrons la sainteté et la fête des martyrs. Ici donc on ne danse plus, et quoiqu'on n'y danse plus, on y lit ces mots de l'Evangile : « Nous vous avons chanté, et vous n'avez pas dansé » : on y reprend, on y blâme; on y accuse ceux qui n'ont pas dansé. Loin de nous la pensée de rappeler ces insolents; écoutez plutôt ce que veut vous faire entendre la divine Sagesse.

Chanter, c'est commander ; danser, c'est pratiquer. Qu'est-ce que danser, sinon mettre les mouvements des membres en harmonie avec le chant? Maintenant donc, quel est notre chant, à nous ? Je ne le dirai pas, je ne veux pas le dire de moi-même; il me sied mieux d'être répétiteur que docteur. Voici notre chant: « N'aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde , la charité du Père n'est pas en lui ; car tout ce qui est dans le monde, est convoitise de la chair, convoitise des yeux et ambition du siècle. Or, cette convoitise ne vient pas du Père, elle vient du monde. Et le monde passe, et sa convoitise aussi : mais celui qui a accompli la volonté de Dieu subsiste éternellement, comme éternellement subsiste Dieu lui-même (1) » .

7. Quel chant, mes frères ! Vous venez d'entendre le chanteur, faites-nous entendre maintenant les danseurs; faites, par la régularité de votre vie, ce que font les danseurs par les mouvement réguliers de leurs membres; faites cela intérieurement, mettez l'harmonie dans vos moeurs ; arrachez-en la cupidité et plantez-y la charité. Tout ce que produit cet arbre de la charité, est bon. Au lieu que la cupidité ne produit aucun bien, la charité ne produit aucun mal. On répète cette doctrine, on la loue, et nul pourtant ne change. Qu'ai-je-dit ? Ce n'est pas la vérité. Les pécheurs ont changé , beaucoup de sénateurs ont changé ensuite; Cyprien aussi a changé, lui dont nous honorons aujourd'hui la mémoire. Lui-même écrit, lui-même atteste quelle vie il menait d'abord , combien elle était infâme, impie, horrible et détestable (2). — Il entendit le chanteur et il dansa d'accord avec lui, non corporellement, mais spirituellement. Il se mit en harmonie avec le saint cantique, avec le cantique nouveau ; il se mit d'accord avec lui, il aima, il persévéra, combattit et triompha.

8. Et vous direz encore : Les temps sont mauvais, les temps sont durs, les temps sont malheureux ! Vivez sagement, et en vivant de la sorte vous changez les temps; vous changez le temps et vous n'avez plus sujet de murmurer. Qu'est-ce, en effet, que le temps, mes frères ? Le temps est l'étendue et la succession des siècles. Le soleil s'est levé, et après douze heures écoulées il s'est couché à un point opposé du monde; le lendemain il se lève encore pour se coucher également ; compte combien de fois il fait cela : voilà le temps. Eh bien ! qui a été blessé du lever du soleil ? qui a été blessé de son coucher ? Le temps donc ne blesse personne. Ce sont les hommes qui blessent les hommes. O douleur profonde ! On voit des hommes blessés, des hommes dépouillés , des hommes opprimés. Par qui le sont-ils ? Ce n'est ni par des lions, ni par des serpents, ni par des scorpions, mais par des hommes. Ceux qui sont blessés gémissent ; mais eux-mêmes, s'ils le peuvent, ne font-ils pas ce qu'ils condamnent dans autrui ? C'est quand le murmurateur peut faire ce qui l'excitait au

 

1. Jean, II, 15, 17. — 2. Ep. II, à Donat.

 

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murmure, que nous apprenons ce qu'il est. Je le loue, je le loue, mais quand il ne fait pas ce qu'il a reproché.

9. Aussi, mes très-chers frères, voyez comme sont exaltés ceux qui paraissent puissants dans le siècle, lorsqu'ils ne font pas tout le mal qu'ils peuvent. L'Ecriture applaudit à celui « qui a pu transgresser et qui n'a point transgressé ; qui de plus n'a pas couru à la remorque de l'or (1) ». C'est toi que doit suivre l'or et non pas toi qui dois le suivre. L'or est bon en soi, puisque Dieu n'a créé rien de mauvais. Ne sois pas mauvais, et l'or ne le sera pas. Je vais mettre de l'or sous la main d'un homme de bien, et sous la main d'un méchant. Que le méchant s'en empare: il opprime l'indigent, corrompt les juges, pervertit les lois, met le trouble dans la société. Tels sont les effets produits par l'or entre les mains des méchants. Que l'homme de bien prenne cet or : il nourrit les pauvres, donne des vêtements à qui n'en a pas, délivre les opprimés et rachète les prisonniers. Combien de bons effets produit l'or au pouvoir d'un homme de bien ! et combien il en produit de mauvais quand il est la propriété du méchant! Pourquoi donc vous arrive-t-il de dire parfois avec humeur : Oh ! si seulement il n'y avait pas d'or? Ne l'aime pas, toi : mauvais, tu es son esclave, homme de bien, il t'obéit. Il t'obéit ? qu'est-ce à dire ? C'est-à-dire que tu en disposes, sans qu'il dispose de toi ; que tu en es le maître et non l'esclave.

10. Revenons aux paroles du texte sacré. « Il n'a point marché à la remorque de l'or. Il pouvait transgresser, et il n'a point transgressé. Quel est celui-là, et nous le louerons (2) ? » L'Ecriture porte : Quis est hic ? Faut-il traduire : Cet homme est-il ici, ou Quel est cet homme? Beaucoup m'écoutent ; est-il parmi eux un homme qui fasse ainsi? Loin de moi, néanmoins, la pensée qu'il n'y en ait ni un ni même plusieurs parmi eux ! Loin de moi une idée si mauvaise de l'aire du grand Père de famille ! Quand de loin on aperçoit une aire, il semble qu'elle ne contienne que de la paille; mais on y voit du grain quand on sait regarder de près. C'est dans cette paille que tu aperçois avec peine que se cache une masse de leurs grains ; c'est dans cette paille brisée par le fléau, que se trouve le grain qu'on en

 

1. Eccli. XXXI, 8. — 2. Eccli. XXXI, 10.

 

 

détache; il y en a là, sois-en sûr, il y en a là. C'est ce que voit Celui qui a semé, qui a moissonné, qui a amassé sa récolte sur l'aire ; il voit là de quoi remplir son grenier, quand le van y aura passé. Le temps des persécutions a un peu vanné : combien de grains n'a-t-on pas vus alors? C'est alors qu'on a vu couverte de gloire la Masse-Blanche d'Utique (1); c'est alors que s'est montré le bienheureux Cyprien , comme un grain magnifique et choisi. Combien de riches ont alors méprisé leurs richesses ! Combien de pauvres, au contraire, ont succombé à la tentation ! Au moment de cette tentation, qui fut comme un coup de van, il y eut des riches à qui ne nuisit point l'or qu'ils possédaient, et des pauvres qui ne profitèrent point de n'en pas avoir. Les uns furent vainqueurs et les autres vaincus.

11. Une vie réglée ne dépend que d'un amour réglé. Supprimez L'or de la société humaine, ou plutôt, ne le supprimez pas, afin d'éprouver la société. Si, pour éviter le blasphème, Dieu fait perdre aux hommes leur langue, qui d'entre eux le louera? Est-ce de la langue même que tu dois te plaindre? Donne-moi un homme qui chante bien comme la langue alors est un bel instrument ! Que cette langue obéisse ensuite à une âme vertueuse : je vois la notion du bien répandue, la paix rétablie, les affligés consolés, les libertins corrigés, les colères réprimées, Dieu loué, le Christ prêché, l'âme embrasée d'amour, d'amour divin et non pas d'amour humain, d'amour spirituel et non d'amour charnel. Tels sont les bons effets produits par la langue. Pourquoi les produit-elle ? Parce qu'elle sert d'instrument à une âme vertueuse. Suppose, au contraire, qu'elle appartient à un méchant: voici des blasphèmes, des querelles, des calomnies, des délations. Tous ces maux viennent de la langue, parce que cette langue est l'instrument d'un méchant.

N'ôtez pas à la société ses biens, ne les lui ôtez pas; seulement, qu'elle en fasse bon usage. Il y a, en effet, des biens qui ne sont que pour les bons; et il y en a qui sont pour les bons et pour les méchants. Les biens quine sont que pour les bons, sont la piété, la foi, la justice, la chasteté, la prudence, la modestie, la charité et autres vertus semblables. Les

 

1. Voir serm. CCCVI.

 

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biens qui sont pour les bons et pour les méchants, sont les richesses, les honneurs, la puissance du siècle, la conduite des affaires; la santé même du corps. Ce sont des avantages réels, mais ils ont besoin d'être aux mains des hommes de bien.

12. Mais voici ce murmurateur qui cherche constamment à blâmer, même en Dieu, et qui ferait beaucoup mieux de rentrer en lui-même, de se voir, dé se reprendre et de se corriger; ce censeur, ce raisonneur va donc me faire cette objection : Pourquoi Dieu, qui gouverne toutes choses, donne-t-il ces biens aux méchants ? Il devrait ne les donner qu'aux gens de bien. — Prétends-tu que je t'initierai aux desseins de Dieu ? Qui es-tu? à qui t'adresses-tu ? que demandes-tu ? Selon moi; cependant, autant du moins que je puis saisir et que Dieu daigne m'éclairer, voici un motif qui, peut-être, ne te satisfera pas, mais qui satisfera sûrement quelqu'un d'ici. Je vais donc chanter ; il est impossible que je ne trouve pas, dans une si grande foule, quelqu'un pour danser. Ecoute, homme sage, sage à l'envers, écoute. Quand Dieu donne ces biens, même à des méchants, c'est pour t'instruire, si tu veux t'appliquer à comprendre, ce n'est pas en Dieu une faute. Je vois que tu ne me comprends pas encore : écoute donc ce que je viens de dire, toi à qui je m'adressais, toi qui blâmes Dieu, foi qui accuses Dieu de faire part, même aux méchants, de ces biens terrestres et temporels que, selon toi, il ne devrait accorder qu'aux bons. C'est, en effet, sur cela que s'appuie l'impiété mortelle de ces hommes qui vont jusqu'à croire que Dieu ne s'occupe pas des choses humaines. Voici ce qu'ils disent et comment ils raisonnent : Si Dieu était attentif aux choses humaines, un tel serait-il riche? celui-ci serait-il en honneur et celui-là dépositaire du pouvoir? Dieu ne prend point souci de nos affaires; s'il en prenait souci, aux bons seulement il accorderait ces biens.

13. Rentre en ton coeur, et de là élève-toi jusqu'à Dieu, car tu es bien près de Dieu, une fois rentré dans ton coeur. Quand tu es choqué de cette distribution, tu es sorti de toi-même, tu es exilé de ton propre coeur. Tu te perds en te préoccupant de ce qui est hors de toi. Toi; tu es en toi-même, ces biens sont en dehors; ce sont des biens, il est vrai, mais ils sont en dehors. L'or, l'argent, toute autre monnaie, les vêtements, la clientèle, les serviteurs, ;les troupeaux, les dignités, tout cela n'est-il pas hors de toi ? Eh bien ! si ces choses infimes, terrestres, temporelles, éphémères, n'étaient aussi octroyées aux méchants, les bons mêmes les prendraient pour des biens de haute valeur. Dieu donc, en les donnant aux méchants, t'apprend à désirer des biens meilleurs. Je le déclare : en gouvernant ainsi les choses humaines, Dieu, ton Père, semble te parler; il t'adresse, pour te donner le sens qui te manque comme à un enfant, ces mots que je vais te faire entendre avec d'autant plus de confiance qu'il daigne demeurer en moi plus intimement. Suppose donc que te parle ainsi ce Dieu qui t'a renouvelé et adopté : O mon fils, pourquoi te lever chaque jour et prier, et fléchir le genou, et frapper du front la ferre, pleurer même quelquefois et me dire: Mon Père, mon Dieu, donnez-moi des richesses? Si je t'en donne, tu t'estimeras beaucoup et tu croiras avoir beaucoup reçu.

Mais, pour les avoir demandées, tu en as reçu; fais-en bon usage. Avant d'en avoir, tu étais humble; depuis que tu - en as, tu t'es mis à mépriser les pauvres. Quel est donc ce bien qui t'a rendu pire ? Il t'a rendu pire, car tu étais mauvais déjà; et ne sachant ce qui pourrait ajouter à ta méchanceté, tu implorais de moi ces biens. Je te les ai donnés, et je t'ai éprouvé; tu les as trouvés, et tu t'es trouvé toi-même; tu te méconnaissais quand tu ne les avais pas. Corrige-toi, vomis cette cupidité et bois la charité. Que me demandes-tu là de si grand, te crie ton Dieu? Ne vois-tu pas à qui, à quels hommes j'ai donné cela? Si ce que tu sollicites de moi avait tant de prix, est-ce que les larrons le posséderaient ? Est-ce qu'on le verrait aux mains des infidèles, de ceux qui me blasphèment, de cet infâme comédien, de cette impudique courtisane ? Est-ce que tous ces gens auraient de l'or, si l'or était un si grand bien ? — L'or n'est donc pas un bien ? me diras-tu. L'or est un bien assurément; mais avec cet or qui est un bien, les méchants font le mal et les bons font le bien. Ainsi, en voyant à qui j'en fais part, demande-moi quelque chose de meilleur, quelque chose de plus grand; demande-moi les biens spirituels, demande-moi à moi.

14. Mais, reprends-tu; il se fait dans le monde des iniquités, des cruautés, des infamies et des choses détestables. Le monde est laid, ne l'aime donc pas. Quoi ! il est tel, et on l'aime à ce (531) point ! C'est une maison qui tombe en ruines, et on hésite d'en sortir ! Quand, les mères ou les nourrices voient que les enfants ont déjà grandi et qu'il ne convient plus de les nourrir de lait ; si ces enfants leur demandent le sein avec importunité, afin de ne pas le leur donner trop longtemps, elles mettent au bout quelque chose d'amer qui repoussera l'enfant et l'empêchera de le demander davantage. Si le monde est pour toi si amer, pourquoi le goûter encore avec tant de plaisir ? Dieu l'a rempli d'amertumes; et tu soupires encore après; tu t'y attaches, tu le suces en quelque sorte, tu ne trouves de jouissance que là et là encore ? Combien de temps cela durera-t-il? Eh ! si tout dans le monde était douceur, comme on l'aimerait !

Ses amertumes te déplaisent ? Fais choix d'un autre genre de vie; aime Dieu, méprise les biens du monde, dédaigne les biens que recherchent les hommes ; car tu dois quitter ces biens, tu ne demeureras pas toujours ici. Et toutefois, si mauvais que soit ce monde, si amer, si rempli qu'il soit de calamités, je suppose que Dieu te promette de t'y laisser toujours, tu ne te posséderais pas de joie, tu tressaillerais, tu lui rendrais grâces : de quoi ? de ne voir plus de fin à ta misère. Ah ! la plus grande infortune est bien celle qui se fait aimer; elle serait moindre; si on ne l'aimait pas; elle est d'autant plus déplorable qu'on l'aime davantage.

15. Il y a, mes frères, une autre vie; après celle-ci il en est une autre, soyez-en sûrs. Préparez-vous-y, méprisez.tous les biens présents. En avez-vous ? Faites-en le bien. N'en avez-vous pas ? Ne les désirez pas avec convoitise. Envoyez-les, faites-les transporter devant vous ; envoyez où vous devez aller ce que vous avez ici. Ecoutez le conseil que vous donne votre Seigneur: « Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où les vers et la rouille dévorent, où les voleurs fouillent et emportent ; mais amassez-vous un trésor dans le ciel, où n'aborde pas le voleur, où ne rongent pas les vers. Car où est ton trésor, là aussi est ton coeur (1) ». On te dit chaque jour, fidèle : Elève ton coeur ; mais comme si on te disait le contraire, tu ensevelis ton coeur dans la terre. Sortez. Avez-vous des richesses? Faites le bien. N'en avez-vous pas ? Gardez-vous de murmurer contre Dieu. Ecoutez-moi, ô pauvres : Que n'avez-vous pas, si vous avez Dieu? Riches, écoutez-moi aussi : Qu'avez-vous, si vous n'avez pas Dieu ?

 

1. Matt. VI, 19-21.

 

 

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