SERMON CCCXLI
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VOLUME VIII - TROISIÈME SÉRIE. -  SERMONS DIVERS.

 

SERMON CCCXLI.

LE CHRIST DANS L’ÉCRITURE.

 

Analyse.— L'Ecriture nous présente le Christ sous trois aspects divers : 1° Comme Fils unique de Dieu, et sous ce rapport le Christ est parfaitement égal à son Père, il est partout tout entier, comme la parole, mieux encore, comme la justice est partout tout entière ; 2° comme Fils de Dieu fait homme, et c’est sous le rapport de son humanité seulement qu’il est inférieur à son Père, car en Dieu il n’y a aucune diversité qui puisse établir une inégalité quelconque ; 3° comme ne formant qu’un seul tout avec son Eglise, dont il prend souvent la place et qu’il appelle son épouse et son corps. Quels motifs pressants de nous rendre dignes de lui !

 

1.    Autant que nous avons pu le remarquer dans les pages sacrées, Notre Seigneur Jésus-Christ, mes frères, se présente sous trois aspects et sous trois noms quand il est parlé de lui, soit dans la loi et les Prophètes, soit dans les épîtres apostoliques, soit dans l'histoire des événements que nous fait connaître l’Evangile. Le premier aspect nous le montre connue Lieu et comme possédant, avant son incarnation, la divinité qui le rend égal et coéternel à son Père. Le second aspect nous le représente, après son incarnation, Dieu et homme tout ensemble : privilège singulier qui l'élève bien au-dessus des autres hommes, et qui fait de lui le médiateur et le chef de l'Eglise. D'après le troisième aspect, le Christ dans sa totalité, si l'on peut parler ainsi, comprend toute l’Eglise, le chef et le corps de l’Eglise ; il est comme un homme parfait dont les membres sont chacun de nous.

Voilà ce que l’Ecriture prêche à notre foi, ce qu’elle offre de faire comprendre à l’intelligence. Nous ne saurions en si peu de temps ni rappeler, ni expliquerions les passages inspires qui démontrent cette triple proposition ; toutefois, nous ne saurions non plus laisser tout sans preuve, et en citant quelques textes seulement nous vous mettrons en mesure de remarquer et de découvrir par vous-mêmes les autres passages que le temps trop court ne nous permet pas de rappeler.

2.    Au premier point de vue sous lequel apparaît Jésus-Christ Notre Seigneur et Sauveur, lui, le Fils unique de Dieu par qui tout a été fait, se rapporte ce magnifique et illustre témoignage de l’Evangile selon saint Jean :

 

2

 

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ; et le Verbe était Dieu ; dès le commencement il était en Dieu; tout a été fait par lui et sans lui rien ne l’a été. Ce qui a été fait était vie en lui, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise (1) ». Admirables et sublimes paroles, que nous devons embrasser avant même de Ies comprendre.

Si on vous servait une nourriture corporelle, l'un en prendrait une partie, un autre en prendrait une autre; tous cependant auraient la même nourriture, mais tous ne l’auraient pas tout entière. Eh bien ! mes paroles vont maintenant à vos oreilles comme une espèce de nourriture et de breuvage, et chacun de vous reçoit tout ce que je donne. Est-ce que l’un, pendant que je parle, emporte une syllabe, et l’autre une autre syllabe? Est-ce que l’un prend une parole, et l’autre une autre parole? S’il en était ainsi, je devrais prononcer autant de mots que je vous vois ici réunis, afin que chacun de vous en ait au moins un. Il est vrai, je puis aisément en prononcer plus que vous n’êtes ici ; mais tous vous recevrez tout ce que je dirai. Ainsi donc la parole humaine, pour être entendue de tous, n’a pas besoin de se fractionner par syllabes ; et pour être partout le Verbe de Dieu se diviserait par parties ! Cependant, mes frères, prétendons-nous comparer tant soit peu ces paroles qui bruissent et passent, au Verbe éternel et immuable? Ai-je voulu faire cette comparaison en disant ce que je viens de dire ? Non, j’ai eu dessein seulement de faire une induction telle quelle, de vous amener, au moyen de ce que Dieu nous montre dans les choses corporelles, à croire ce que vous ne voyez pas encore dans les choses spirituelles. Mais élevons-nous à quelque chose de mieux, car les paroles disparaissent avec le bruit.

Prenons des idées toutes spirituelles, songez a la justice. En homme pense à la justice dans ces contrées d’Occident, un autre y pense à l’Orient ; comment se fait-il que la pensée de l’un la comprenne tout entière, et la pensée de l’autre également tout entière, que tout entière elle soit vue par l’un et tout entière par l’autre? Regarder la justice pour y conformer sa conduite, c’est agir avec justice,

 

1 Jean, I, 1-5.

 

c’est regarder en dedans et agir en dehors. Comment voir en dedans, si rien n’y était? De ce que l’un soit quelque part, s’ensuit-il que la pensée de l’autre n’y parviendra pas? Mais quand ici  tout près, tu vois ce que voit cet autre si éloigné de loi, lorsque tu vois tout entier ce qu'il voit également tout entier, par la raison que les choses divines et spirituelles sont tout entières partout, ne croiras-tu pas que le Verbe est tout entier dans le sein de son Père, et dans le sein de sa mère tout entier ? Crois cela du Verbe de Dieu, du Verbe qui est Dieu en Dieu.

3.    Mais voici une autre idée, une autre manière, offerte par l'Ecriture, de représenter le Christ. Ce que j’ai dit jusqu’alors s’applique à ce qui précède l'Incarnation ; mais écoute ce que maintenant proclame l'Ecriture : « Le Verbe, dit-elle, s’est fait chair, et il a habité parmi nous (1) ». L’Evangéliste a dit d’abord : « Au commencement était le Verbe,  et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; dès le commencement il était en Dieu : tout a été fait par lui, et sans lui rien ne l’a été ». Or, il nous parlerait vainement de la divinité du Christ, s’il ne faisait pas mention de sa divinité; car pour me permettre de le voir, le Verbe vit ici avec moi; pour me mettre en état de le contempler, il me purifie et soutient nia faiblesse. Il s’est fait homme en empruntant l’humaine nature à une nature humaine ; porté en quelque sorte sur sa chair, il est venu vers le malheureux qui gisait tout blessé sur la voie publique (2) et dans le dessein de ranimer par le mystère de son incarnation le peu de foi qui nous restait, de fortifier et de rasséréner noire intelligence pour qu’elle puisse voir, à l’aide de ce qu’il a pris, ce que jamais il n’a quitté ; car s’il a commencé à être homme, jamais il n’a cessé d’être Dieu. Voici donc ce qu’on doit dire de Jésus-Christ Notre-Seigneur, considéré comme médiateur et comme chef de l’Eglise, c’est qu’il est un Dieu homme, un homme Dieu, conformément à ces paroles de saint Jean : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ».

4.    Voyez maintenant l’une et l’autre nature dans ce passage si connu de l’apôtre saint Paul : « Il avait la nature divine, dit-il, et il ne crut pas usurper eu se faisant égal à Dieu ». N’est-ce pas la pensée contenue

 

1 Jean, I, 11 – 2 Luc, X, 30-37.

 

3

 

dans ces mots : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu? » L’Apôtre dirait-il : « Il ne crut pas usurper en se faisant égal à Dieu », s’il n’était réellement l’égal de Dieu? Or, si le Père est Dieu, et que lui ne soit pas Dieu, comment est-il son égal? A ces mots : « Le Verbe était Dieu », reviennent donc ceux-ci :

« II ne crut pas usurper en se faisant égal à Dieu » ; et à ces autres : « Le Verbe s’est « fait chair et a habité parmi nous », ceux-ci : « Il s’est anéanti lui-même en prenant une nature d’esclave (1) ». Remarquez bien : par là même qu’il s’est lait homme, que « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous, il s’est anéanti lui-même en prenant une nature d’esclave ». Comment, en effet, s’est-il anéanti? Non pas en perdant sa divinité, mais en se revêtant de notre humanité et en se montrant aux hommes ce qu’il n’était pas avant d’être homme. C’est en se montrant de la sorte qu’il s’est anéanti ; car tenant voilée alors sa suprême majesté, il ne faisait voir que sa chair, le vêtement de son humanité. Ainsi donc c’est en prenant une nature d’esclave qu’il s’est anéanti. Car il n’a point pris la nature divine : aussi l’Apôtre ne dit pas, en parlant de la divine nature, qu'il l’ait prise, mais : « Comme il était de la nature de Dieu, il ne crut pas usurper en s’égalant à « Dieu » ; et en arrivant à la nature humaine : « Prenant, dit-il, une nature d’esclave». Eh bien ! c’est pour avoir pris cette nature qu’il est le médiateur et le chef de son Eglise ; c’est, lui fui a mérité notre réconciliation avec Dieu par les mystères de son abaissement, de sa passion et de sa résurrection, de son ascension et du jugement à venir : jugement futur qui comprend en un seul mot deux choses annoncées par Dieu. Lesquelles? C’est que « Dieu rendra à chacun selon ses œuvres (2) ».

5. Assurés de ces vérités, pourquoi vous étonner de ce que certains hommes adressent des questions qui gagnent comme la gangrène, ainsi que s’exprime mi apôtre (3) ? Veillez plutôt sur vos oreilles et sur la virginité de votre âme, car vous êtes comme fiancés, par un ami de l'Epoux, à cet Epoux unique auquel il doit vous présenter comme une vierge pure ; car vous devez, être vierges dans l’âme. Peu de fidèles, dans l'Eglise, gardent la virginité du corps; tous doivent

1 Philipp. II, 6, 7. — 2 Matt. XVI, 27. — 3 II Tim. II, 17.

 

garder la virginité de l’âme. C’est cette virginité que le serpent travaille à corrompre ; aussi l’Apôtre parle-t-il ainsi de lui. Après ces mois : « Je vous ai fiancés à l’Epoux unique, pour vous présenter au Christ comme une vierge chaste » ; il ajoute : « Et je crains que comme le serpent séduisit Eve, par son astuce, ainsi vos sens ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qu’on puise dans le Christ Jésus (1) ». « Vos sens » sont ici pour vos âmes. Cette dernière expression est plus propre. Par sens en entend aussi les sens corporels de la vue, de l'ouïe, de l’odorat, du goût et du toucher. Mais c’est pour nos esprits, où est la virginité de la foi, que l’Apôtre redoute la corruption. En avant donc, âme chrétienne, conserve ta virginité, pour être fécondée ensuite dans les chastes embrassements de l’Epoux. Comme il est écrit, environnez vos oreilles d’épines (2). La question arienne a troublé dans l’Eglise ceux de nos frères qui étaient faibles; mais, par la miséricorde de Dieu, la foi catholique a pris le dessus. Dieu n’a point abandonné son Eglise ; et s’il l’a laissée dans le trouble pour un temps, il l’y a laissée pour la porter à élever sans cesse vers lui des mains suppliantes afin d’obtenir d’être affermie, par lui, sur la pierre solide. Aujourd’hui encore le serpent siffle sans s'arrêter ; il cherche, en promettant je ne sais quelle science, à éloigner du paradis de l’Eglise, pour ne laisser pas rentrer dans ce paradis d’où a été banni le premier nomme.

6.    Observation, mes frères. Ce qui s’est fait dans le paradis terrestre, se fait encore dans l’Eglise. Ah ! que personne ne nous tire de ce dernier paradis; qu’il nous suffise d’être tombés du premier, et que notre expérience serve au moins à nous corriger. C’est toujours le même, serpent qui porte à l'iniquité et à l'impiété ; c’est lui qui parfois encore promet l'impunité, comme il l'a promise en disant : « Mourriez-vous de mort (3) ? » Pour porter les chrétiens à mal vivre, il leur fait des insinuations semblables. Dieu, dit-il, perdrait-il tout le monde? Dieu damnera-t-il tout le monde? Dieu dit bien : Je condamnerai, mais il dit aussi : Je pardonnerai à qui changera ; qu'on change de vie, et je remplace mes menaces. C’est donc ce serpent qui murmure encore à l'oreille et qui dit : Tu vois bien qu’il est

1 II Cor. XI, 2, 3. — 2 Eccli. XXVIII, 28. — 3 Gen. III, 1

 

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écrit : « Le Père est plus grand que moi (1) » ; et tu soutiens que le Fils est égal au Père? — J’accepte cela, mais j’accepte aussi autre chose, car je lis deux choses. Pourquoi n’en veux-tu qu’une? Pourquoi rejettes-tu l’autre? Ne les as-tu pas lues toutes deux comme moi? Oui, le Père est plus grand que moi » ; j’apprends cela, non de toi, mais de l'Evangile. A ton tour apprends de l’Apôtre que le Fils est égal à Dieu son Père. Rapproche ces deux témoignages, accorde-les entre eux : celui qui a proféré l’un par l’organe de Jean dans l’Evangile, a fait entendre l’autre par l’organe de Paul dans une épitre. Dieu ne saurait se contredire ; mais, ami de la chicane, tu ne veux pas voir l’accord des Ecritures entre elles. — Pourtant, reprend-on , je m’appuie sur l’Evangile : « Le Père est plus grand que moi». Moi aussi c’est sur l'Evangile que je m’appuie : « Mon Père et moi nous sommes un (2)». Comment ces deux textes sont-ils également vrais? Comment lisons-nous dans l’Apôtre : « Mon Père et moi nous sommes un? — Etant de la nature de Dieu, il ne crut pas usurper en s’égalant à Dieu ». — Ecoute encore : « Le Père est plus grand que moi : — Mais il s’est anéanti lui-même en prenant une nature d’esclave ». Ainsi je te montre en quoi le Père est plus grand ; montre-moi en quoi le Fils ne lui est pas égal. En tant que fils de l'homme, le Fils est moindre que son Père; il lui est égal, en tant que fils de Dieu, car « le Verbe était Dieu ». Le Médiateur est à la fois Dieu et homme ; Dieu, égal à son Père, homme, inférieur au Père. Ainsi est-il son égal et son inférieur; son égal, considéré dans sa nature divine, son inférieur dans sa nature servile. A toi de nous expliquer comment il est inférieur et égal-Est-il égal d’un côté, et inférieur de l’autre ? Abstraction faite de son incarnation, montre-moi comment il est égal et inférieur au Père. Je voudrais te voir à l’œuvre.

7. Considérez quels goûts charnels dans cette aveugle impiété; et pourtant il est écrit que a la sagesse charnelle est la mort (3)». Arrête-toi ici. Je fais abstraction encore, et je ne parle pas pour le moment de l’incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu ; supposons que ce qui est accompli ne le soit pas encore : « Au commencement  était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et

 

1 Jean, XIV, 28 – 2 Jean, X, 30. — 3 Rom. VIII, 6.

 

le Verbe était Dieu, dès le commencement il était en Dieu ». Considérons encore qu’ « étant de la nature de Dieu il n’a point cru usurper en s’égalant à Dieu ». Montre-le-moi ici, et plus grand et moins grand. Que vas-tu dire? Vas-tu placer en Dieu des parties divisibles, des propriétés soit corporelles, soit animales où les sens nous démontrent des différences réelles? Je pourrais dire que ces différences sont dans la nature; mais j’ignore si vous les comprenez comme moi, Dieu le sait. Revenons à ce que je disais. Montre-moi comment, avant de s’incarner, avant de se faire chair et d'habiter parmi nous, le Verbe était à la fois inférieur et égal à son Père. Y a-t-il en Dieu des parties diverses? Le Fils lui est-il inférieur sous un rapport, et égal sous un autre? Si nous disions : Voici des corps, tu pourrais me répondre que sous le rapport de la longueur l’un est égal à l’autre et inferieur sous le rapport de la force ; car on voit souvent deux corps égaux entre eux comme longueur, et inégaux comme force. Nous imaginerons-nous que le Père et le Fils sont comme deux corps? Verrons-nous un corps dans Celui qui était tout entier dans le sein de son Père et tout entier dans le sein de sa mère, tout entier dans un corps, et tout entier au-dessus des anges? Dieu garde de semblables pensées les cœurs de chrétiens. Iras-tu dire, dans ton imagination encore : Egaux sous le rapport de la force et de la longueur, le Père et le Fils sont inégaux en coloration ? Y a-t-il coloration ailleurs que dans les corps? En Dieu, au contraire, c’est la lumière de la sagesse : montre-moi de quelle couleur est la justice. Si ces attributs ne sont d’aucune couleur, coloré tant soit peu par la pudeur, tu ne parlerais pas ainsi de Dieu.

8. Comment te tirer d'embarras? Diras-tu qu’égal en puissance, le Fils est inférieur eu prudence ? Mais Dieu ne serait-il pas injuste de conférer à une prudence moindre une égale puissance ? D’un autre côté, s’il y a égalité de prudence, et dans le Fils infériorité de puissance, Dieu est jaloux, puisqu’à une prudence égale il communique une puissance moindre. Or, en Dieu il n’y a aucune différence entre attributs et attributs ; la prudence en lui ne diffère pas de la puissance, ni la force de la justice ou de la chasteté. Considérées en Dieu, ces perfections sont les mêmes, c’est le langage humain qui se trouve incompétent.

 

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Aussi, ces manières de voir viennent-elles des âmes que pénètre en quelque sorte et que colore diversement, selon leurs dispositions, cette invisible lumière. C’est comme la lumière visible se projetant sur les corps. Que cette lumière disparaisse, il y a sur tous les corps même coloration, ou plutôt absence de toute coloration. Se projette-t-elle au contraire sur les corps? Tout uniforme qu’elle soit, elle fait ressortir de ces corps des nuances diverses, selon la nature particulière de chacun d’eux. C’est ainsi que ces idées viennent des âmes, quand elles sont sous l’influence heureuse de celle lumière que rien n’impressionne, et sous l’empreinte de cette lumière qui est inaccessible à toute nuance.

9.    Et pourtant, mes frères, nous parlons ainsi de Dieu : c’est que nous ne trouvons pas le moyen d’en parler mieux. Si je dis que Dieu est juste, c’est que je ne trouve pas mieux dans le langage humain; car Dieu est bien au-dessus de notre justice. Il est vrai, on lit dans l’Ecriture : « Dieu est juste, et il aime la justice (1) » ; mais on y lit aussi et que Dieu s’est repenti (2), et que Dieu a ignoré quelque chose (3). Qui ne frémirait ici? Quoi ! Dieu ignorer! Dieu se repentir! Eh bien ! le motif salutaire pour lequel l’Ecriture recourt à ces paroles qui te font horreur, c’est de t’empêcher de regarder comme bien exprimé ce que lu y considères comme de grandes idées.

Demanderas-tu ce qu’on peut affirmer dignement de Dieu? Quelqu’un pourra te répondre que c’est sa justice; mais quelque autre, plus sensé, assurera que ce terme même est au-dessous de son excellence, el qu'il ne convient pas en soi de le lui appliquer, bien qu’il soit réclamé par l'intelligence humaine. Le premier prétend-il appuyer son assertion sur ces mots de l'Ecriture : « Le Seigneur est juste? » L’autre répondra avec raison qu’il est dit dans les mêmes Ecritures que Dieu se repent; que si l’on ne doit pas entendre dans le sens vulgaire ce repentir du Seigneur, il ne faut pas non plus regarder l’attribut de juste comme étant en rapport avec sa grandeur suprême; que l’Ecriture néanmoins a eu raison de l'employer, afin d’élever graduellement et à l’aide d’expressions telles quelles l’esprit de l'homme à ce qui ne saurait s’exprimer. Tu nommes Dieu juste; mais comprends ici quelque chose de

 

1 Ps. X, 8. — 2 Gen. VI, 7. — 3 Id. XVIII, 21.

 

bien plus élevé que la justice que tu te représentes dans l’homme. L’Ecriture même l’appelle juste; oui, mais comme elle dit de lui qu’il se repent et qu’il ignore, ce que pourtant tu ne voudrais pas affirmer. Si donc tu regardes les expressions qui te font frémir comme justifiées par ta faiblesse; regarde aussi comme étant en rapport avec plus de force que lu n’en as celles que tu estimes comme grandioses ; et s'élever au-dessus de ces dernières pour s’arrêter, autant que l'homme peut en devenir capable, à des idées dignes de Dieu, c’est rencontrer le silence mystérieux qui ne peut être exalté que par d’ineffables transports du cœur.

10. Concluons, mes frères : puisqu’en Dieu la force est synonyme de justice, puisque, si nombreuses que soient les expressions, tout ce que l’on dit de Dieu, et on n’en parle jamais convenablement, revient au même, on ne peut avancer que le Fils soit égal au Père en justice et non pas en force, en force et non pas en science; car s’il lui est égal sous un rapport, il lui est égal de toute manière ; attendu que tout ce qu’on dit de lui a même signification et même valeur. Il me suffit donc que tu ne puisses assigner d’inégalité entre le Père et le Fils sans attribuer des accidents à la nature divine. Or, en les lui attribuant, tu te fais exclure par la vérité même, et tu n’approches pas du sanctuaire sacré où on contemple Dieu sans nuage. Et maintenant que tu ne saurais dire que d’un côté le Fils soit égal el d’un autre inégal à son Père, puisque en Dieu il n’y a point de parties; ni affirmer que sous un rapport il soit aussi grand, et sous un autre moins grand que son Père, puisqu’il n’y a point en Dieu de qualités; maintenant que tu ne saurais voir en lui quelque inégalité, sans admettre qu'il soit à tout point de vue son égal, comment peux-tu le dire inférieur, sinon en tant qu’il a pris une nature d'esclave? Aussi, mes frères, n’oubliez jamais ces considérations ; et, en prenant dans l’Ecriture quelque principe, vous avez besoin d’être  guidés en tout par la lumière même. Y trouvez-vous ce que nous avons dit, que le Fils est égal au Père ? Entendez-le sous le rapport de la divine nature. Au point de vue de la nature d'esclave empruntée par lui, considérez-le comme inférieur : n’a-t-il pas dit : « Je suis l’Etre? » Et encore : «Je suis le Dieu d'Abraham, et le

 

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Dieu d’Isaac , et le Dieu de Jacob (1) ? » Ainsi, vous vous attacherez et à ce qu’il possède dans sa nature, et à ce qu'il a pris par miséricorde.

Nous avons assez parlé, je pense, du point de vue où se placent les Ecritures, lorsque parlant de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, le chef et médiateur de l’Eglise, l’auteur de notre réconciliation avec Dieu, elles le représentent comme Dieu et comme homme.

11.   Un troisième point de Mie nous montre dans l’Eglise le Christ tout entier, c’est-à-dire le chef et les membres. En effet, le chef et le corps ne forment ici qu’un seul Christ; ce n’est pas que sans le corps le Christ ne soit pas entier ; c’est qu’il a daigné faire un tout avec nous, lui qui sans nous est toujours entier, non-seulement comme étant le Verbe, le Fils unique et égal du Père, mais encore comme s’étant fait homme, comme étant Dieu et homme tout ensemble.

Mais comment, mes frères, sommes-nous son corps et n’est-il avec nous que le même Christ? Où est-il dit que le Christ comprend le chef et le corps, que c’est le corps uni à son chef? On voit dans Isaïe l’épouse s’entretenir avec son Epoux comme s’ils ne formaient ensemble qu’une seule personne : écoutez ce qu’elle dit: « Il m’a couronnée de la mitre comme l'époux, et couverte de parures, comme l’épouse (2) ». Il semble être ici l’époux et l’épouse ; l’époux, considéré connue le chef, et l’épouse considérée dans son corps. On croirait voir deux personnes; et il n’y en a qu’une. S’il n’en était ainsi, serions-nous les membres du Christ, car l’Apôtre dit expressément : « Vous êtes le corps et les membres du Christ (3) ? » Ainsi nous sommes tous les membres et le corps du Christ; tous, non-seulement nous qui sommes ici, mais encore tous les fidèles répandus sur toute la terre ; non-seulement nous qui existons aujourd’hui, mais qui encore? depuis le juste Abel jusqu’à la fin du monde et tant qu’il y aura des hommes pour engendrer et pour être engendrés, tous les justes qui traversent cette vie, tous ceux qui paraissent maintenant, non pas en ce lieu, mais en celte vie et tous ceux qui doivent y paraître encore, tous forment le corps unique du Christ et chacun d’eux est un de ses membres. Or, si tous forment son corps et que chacun d’eux soit un de ses

 

1 Exod. III, 14, 15, 16. — 2 Isa. LXI, 10. — 3 I Cor. XII, 27.

 

membres, il est assurément le chef de ce corps unique. « Il est, dit l'Apôtre, le chef du corps « de l’Eglise ; il est le premier-né, il garde le a premier rang (1) ». De plus, comme il est dit de lui encore qu’il est toujours le chef de « toute principauté et de toute puissance (2) », notre Eglise, celle qui fait maintenant son pèlerinage, s’unit à l’Eglise céleste, où nous aurons les anges pour concitoyens. Il y aurait impudence à croire que nous serons leurs égaux après la résurrection des corps, si la Vérité même ne l’avait promis expressément par ces paroles : « Ils seront égaux aux anges de Dieu (3) » : aussi n’y a-t-il qu’une Eglise, c’est la cité du grand Roi.

12.   Ainsi donc le Christ est représenté dans les Ecritures : tantôt comme le Verbe de Dieu, égal à sou Père ; tantôt comme étant notre médiateur ; ainsi, le Verbe s’est fait chair » pour habiter « parmi nous (4) » ; ainsi encore, le Fils unique par qui tout a été fait « n’a point cru usurper en s’égalant à Dieu, mais il s’est anéanti lui-même en prenant une nature d’esclave et en se faisant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix (5) » ; tantôt enfin comme étant à la fois le chef et le corps, car l’Apôtre lui applique clairement ce qui est dit dans la Genèse de l’homme et de la femme, savoir : « Ils seront deux dans une seule chair ». Ecoulez ce divin interprète, car nous ne voulons pas même paraître hasarder quoi que ce fût d’après nos propres conjectures.

« Ils seront deux dans une seule chair», dit donc l’Apôtre, et il ajoute : « Ce sacrement est grand ». Afin encore de détourner la pensée de l'union charnelle de l'homme et de la femme, il poursuit : « Je dis : considéré dans le Christ et dans l’Eglise (6) ». On peut donc considérer aussi dans le Christ et dans l’Eglise les paroles suivantes : « Ils seront deux dans une seule chair; dès lors ils ne sont plus deux, mais une seule chair (7)».  N’y a-t-il pas le même rapport entre le chef et le corps, qu’entre l’époux et l’épouse, puisque l'homme est le chef de la femme? Que je dise donc le chef et le corps, l’époux et l’épouse, ne voyez ici qu’un seul Christ. Si donc il fut dit à l’Apôtre, quand il était Saul encore : « Saul, Saul, pourquoi me

 

1 Col. I, 18. — 2 Ib. II, 10. — 3 Luc, XX, 36. — 4 Jean, I, 14. — 5 Philip, II, 6-8. —  6 Gen. II, 24 , Eph. V, 31, 32. — 7 Matt. XIX, 5, 6.

 

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persécuter (1) ? » c’est à cause de l’union du corps avec le chef ; et si, devenu l’apôtre du Christ, il disait en soutirant de la part d’autrui les persécutions qu’il avait fait endurer à d’autres : « Pour accomplir dans ma chair les  afflictions qui manquent au Christ (3) », c’était afin de montrer que ses douleurs étaient encore les douleurs du Christ. Or, le Christ ne pouvait alors souffrir dans son chef, inaccessible au ciel à ces sortes de tourments; il souffrait donc dans son corps ou dans son Eglise, puisque uni à son chef ce corps ne forme qu’un seul Christ.

13.   Montrez donc en vous un corps digne d’un tel chef, une épouse digne d’un tel époux. Ce chef ne saurait avoir qu’un corps digne de lui, ni cet époux qu’une épouse qui mérite sa main. « Il veut, est-il dit, faire paraître devant lui une Eglise glorieuse, n’ayant ni tache ni ride, ni rien de semblable (3) ». Telle est l’épouse du Christ ; elle

 

1 Act. IX, 4. — 2 Coloss. I, 24. — 3 Eph. V, 27.

 

 

n’a ni tache ni ride (1). Ne veux-tu pas avoir de tache? fais ce que dit ici l’Ecriture : « Lavez-vous, purifiez-vous, bannissez l’iniquité de vos cœurs (2) ». Ne veux-tu pas avoir de ride? étends-toi sur la croix. Pour être sans tache ni ride, il ne te, suffit pas de te laver, tu as besoin encore de t’étendre. En te lavant tu effaces tes péchés; en t’étendant tu aspires au siècle à venir, en vue duquel a été Crucifie le Christ. Ecoute Paul après qu'il s’est purifié : « Ce n’est point à cause des œuvres de justice b que nous avons faites, c’est en suivant l’impulsion de sa miséricorde qu’il nous a sauvés par le baptême de régénération (3)». Vois-le étendu : « Oubliant ce qui est en arrière, et m’étendant vers ce qui est devant, je me porte de toute mon ardeur vers la palme céleste à laquelle Dieu nous convie par le Christ Jésus (4) ».

 

1 Rétract, liv. II, ch. XXXVIII. — 2 Isa. I, 16. — 3 Tit. III, 5. — 4 Philip, III, 13, 14.